2.
A l'arrivée de Soreyn, Ayvanère avait emmené Albior au salon de thé non loin de leur immeuble afin qu'ils puissent s'y gaver de sucreries, tout en laissant Aldéran en tête-à-tête avec son ami et Subordonné.
- Je ne crois pas que tu vas y arriver, Aldie, jeta d'entrée le capitaine de l'Unité Anaconda.
- Il faudra pourtant que je fasse au moins mal. J'ai des obligations.
- Des tâches qui vont te ramener au Grand Cimetière…
- Et peut-être même plus, maugréa le grand rouquin balafré.
Soreyn tressaillit violemment et faillit en renverser la moitié de sa citronnade sur le tapis précieux.
- Pardon, à quoi fais-tu donc allusion ? Ne me dis pas que tu songes sérieusement à…
De la tête, Aldéran eut un signe affirmatif.
- Il va falloir aller récupérer Thyèze et Odhel sous terre, découvrir les caches de nos ennemis et si possible enfin des informations sur eux !
- D'accord, nous irons sous terre si tu nous en donnes l'ordre.
Malgré lui, Aldéran jeta un regard noir à son ami, ouvrit la bouche mais finalement ne dit rien, se contentant de boire quelques gorgées de son rafraîchissement.
Soreyn se garda bien d'avoir encore le moindre mot, attendit qu'il reprenne l'initiative de la discussion.
Aldéran eut une sorte de petit rire.
- En fait, avoue, Soreyn. Tu n'es absolument pas venu prendre de mes nouvelles, je sais qu'Ayvi et même mon père l'ont fait, mais me dissuader de me présenter à l'AL-99 demain matin !
- Ton père est un sacré gardien et une couveuse de première, remarqua soudain Soreyn. Il n'a daigné me distiller quelques infos sur toi qu'au compte-goutte, qu'après que je l'ai appelé une vingtaine de fois minimum, que j'aie montré patte blanche et prouvé que j'étais ton second au Bureau !
- Mon père une couveuse ? Oui, c'est bien exactement cela, sauf qu'il le réfutera à cors et à cri à la moindre allusion. Il s'est toujours contraint à réfréner, à enfouir, l'expression de ses sentiments… pour notre sécurité et même la sienne. C'est ainsi. Ca a failli me détruire, mais juste « failli » donc je n'ai plus à m'en plaindre. Alors, Soreyn, tu ne veux pas de moi au Bureau ? Tu sais, inutile de chercher à m'évincer, dans un an tu l'auras sous tes ordres, mais pas mes Divisions Sectorielles j'en conviens.
- Aldéran, tu sais très bien que je ne souhaite absolument pas prendre ta place. Nous sommes pratiquement du même âge, mais tu es un Militaire, dès lors la retraite pour toi sonne près de dix ans avant la mienne… Je trouve que c'est cocasse que toi et moi nous nous sommes dressés l'un contre l'autre…
- Surtout moi, déjà présent dans l'Unité, reconnut Aldéran, avec des regrets pour son comportement plus de vingt-cinq ans auparavant.
- … Nous nous sommes dressés l'un contre l'autre, mais tu as quand même fini par me prendre sous ton aile, tu m'as formé. En fait, tu as tout fait pour que je te remplace un jour !
- Comme dans tout mauvais roman : deux coqs rivaux qui deviennent les meilleurs amis du monde !
- Possible…
Aldéran sourit à son ami.
- Possible, mais juste aussi les rencontres de la vie, les chocs d'orgueil inévitables – uniquement dans mon chef – et ensuite l'appréciation sur les simples capacités et non un déplacé sentiment que ma place pouvait être menacée. Mais, reconnais de ton côté que si mon aîné est un sacré rat de laboratoire, toi tu étais une sacrée encyclopédie sur pattes et non un homme de terrain !
- C'était peu de le dire, j'irais jusqu'à avancer que ça me paraît être dans une autre vie. J'étais frais émoulu de l'Académie des Polices, j'avais fait quelques preuves à la Police des Rues puis très brièvement comme Enquêteur – le passage obligé de tout nouveau venu – mais toi tu avais déjà près de huit ans d'expérience du SIGiP. Rien de comparable dans les « origines » de nos débuts.
- Tu aurais fait un bon sigipste, Soreyn. J'aurais pu aussi te recommander, rentrer ton dossier, mais je te trouvais tellement plus à ta place auprès de moi. Tu crois que je t'ai privé d'une autre envergure de carrière ?
- Le SIGiP m'a réclamé ?
- Non, il ignore même que tu existes. Mais, chaque année le Colonel, ou le Général, d'un Bureau peut proposer certains de ses agents… Je ne l'ai jamais fait, je n'avais personne d'assez brillant…
- Sauf moi ?
- Tu as mis très longtemps à t'épanouir, à prendre toute ton envergure. Quand je t'ai estimé à ton maximum de potentiel, tu avais dépassé la limite d'âge, mais on peut toujours faire sauter des…
Soreyn finit sa citronnade.
- Si j'avais voulu un transfert, quel qu'il soit, je serais venu te trouver. Je connais mes capacités. Mais, je n'aurais pas voulu quitter un environnement qui me seyait pour l'inconnu. J'étais bien à l'AZ-37 puis à l'AL-99, je n'aurais pas voulu changer mes habitudes.
Aldéran éclata de rire.
- Et dire que je pensais que c'était moi le petit vieux avant l'heure !
- Aldie, si tu n'étais encore convalescent jusque demain, je crois que je t'en collerais une pour ton impertinence !
- On peut couper la poire en deux. Je te file un t-shirt et on va dans ma salle de sports taper dans le boudin de boxe !
- Avec plaisir !
Et quand Ayvanère et Albior revinrent au duplex, ils trouvèrent les deux amis à épuiser leurs forces sur le boudin d'entraînement.
- Maman et moi avons rapporté des petits poissons du marché, tu nous feras une friture ce midi, mon papa ?
- Avec plaisir, avec salades variées. Et ce soir, nous dînons dehors, je te le rappelle.
- J'ai hâte !
Les portes du palace s'étant ouvertes, Aldéran aperçut son aîné qui s'était levé depuis une des tables du salon de dégustation et avait levé la fiche des boissons pour attirer son attention.
- Sky et Delly sont là, fit le grand rouquin balafré en poussant devant lui son épouse et le cadet de leurs fils. Tout va bien, Sky ?
- Delly et moi croulons sous le boulot, je ne sais où donner de la tête, je tombe de sommeil, mais j'ai à finir mon dernier bouquin sur les –ines et –ides, avant le Séminaire de l'Ouest le mois prochain.
- J'espère que cette soirée va te changer les idées, sans t'épuiser plus encore ? s'inquiéta Aldéran en s'asseyant après que les siens aient pris place. Et, en plus, tu t'es occupé de moi, ces trois dernières semaines…
- Et je le ferais encore trois semaines supplémentaires si tu n'avais pris la décision de reprendre le travail, en accord avec la psy que tu as enfin accepté de t'accompagner en thérapie, mais en désaccord avec notre avis familial à tous ! Mais, plus de pensées négatives, ce soir, nous avons juste un bon repas à partager, tous.
Aldéran, Ayvanère, Skyrone et Delly choquèrent doucement les verres servis, Albior levant pour sa part le cocktail de fruits pour participer au toast.
- Albior repart dès après ce soir pour la pension, glissa Aldéran alors que peu avant le dessert, le cadet de ses fils ait quitté la table du restaurant pour se rendre au petit coin. Il va pouvoir redevenir un petit garçon normal, au lieu de veiller sur moi et de disperser son énergie bienfaisante.
- Normal ? sourit Skyrone. Mais il ne l'est pas plus que toi ! Il est l'enfant que tu ne pouvais même imaginer dans tes rêves, et tu es le père qu'il mérite, c'est tout aussi simple ! Vous vous méritez réciproquement. Et Albior se jettera dans toutes les batailles qui lui sembleront importantes, pour toi.
- Voilà bien ce qui me fait peur… Bien plus qu'un lieu clos ou la proche perspective de retourner au Grand Cimetière.
- Ca va aller, Aldie, nous sommes tous là, à commencer par papa qui passera à son gré de mon appart au tien.
- On parle de moi ? gloussa Albior en se rasseyant dans le fauteuil qu'un serveur avait glissé derrière lui.
- Jamais de la vie ! affirma son père.
Albior lui tira la langue.
- Menteur ! Et, vite, le dessert, car le bus du Pensionnat viendra me prendre avant trente minutes !
Et, avec les adultes, Albior éclata de rire, mais peu après, derrière le montage de l'énorme coupe de crème glace, ce fut un regard inquiet et préoccupé qu'il jeta à son père qui se goinfrait d'un dessert débordant de meringue.
