3.

Depuis son Van de Direction, Aldéran avait vu les Unités d'Intervention Anaconda, Mammouth et Léviathan, investir le Grand Cimetière, en une inspection totale et à durée indéterminée.

- Si vous trouvez les otages Thyèze Hul et Odhel Morvisk, récupération sans dommages. Pour les autres…

- Oui, Général ?

- Extraction, sans mal, si possible. Terminé !

Aldéran demeura raidi dans le fauteuil de l'arrière du van équipé de la toute dernière technologie.

- Jelka ? reprit-il une fois ses agents disparus sous terre.

- Général, que désires-tu ?

- As-tu localisé mes amis prisonniers ?

- Pour l'ancienne Colonel de Bureau, oui, elle émet de la chaleur, faible, mais encore en vie. Mais pour le vampire, rien du tout, comme tu t'en doutes. Pourquoi cette question dont tu connaissais ma réponse ?

- Parce que je suis le seul à pouvoir trouver Odhel, à le situer au plus précis, et à le sortir de cet enfer de martyrs à l'infini ! Et je dois y aller, comme je l'ai toujours su, comme je le dois. Jelka, encode l'information comme quoi je prends mon arme de service et que je me rends sur le terrain !

- Seul ?

- Oui, Drixie ne m'est d'aucune aide, cette nuit.

Aldéran activa à son maximum la vision nocturne de la visière de son casque.

- J'y vais, Jelka, suis-moi, mais sans plus !

- Je ne peux pas, Aldéran… Je dois le dire aux autres !

- Je vais à l'opposé de leur direction. Odhel me guide, par les battements de son cœur, je n'ai rien de tangible pour justifier mon action, et c'est mon ami !

- Bien. Je te dirige dans le lacis des galeries, depuis ton oreillette.

- Et les Religieux, ils font quoi ? Je comprends leurs hurlements et protestations, mais je ne peux… Je sais que depuis que j'ai rentré mon ordre d'Intervention, ils ont fait valoir leur droit d'opposition… Quand serai-je arrêté dans mon opération ?

- Tu as moins d'une heure.

- Et Soreyn et Jarvyl n'auront pas le temps de… Kycham, j'ai tort ?

Face à lui, le Coordinateur des Divisions, sa mine plus croque-mordèsque que jamais, approuva de la tête.

- Complètement, ajouta-t-il de façon évidente. Te rendre sous terre, seulement y mettre la tête, ça va t'affecter… Tu n'as pas assez de séances de thérapie derrière toi – et tu n'en auras jamais suffisamment. Mais tu agis effectivement de la seule manière possible… Courage, Aldéran.

- Merci.

Et, Aldéran se précipita vers l'entrée des souterrains que dissimulait jusque-là le faux caveau.


Ses multiples plaies à peine cicatrisées, Odhel demeurait dans une semi-inconscience, dolent, brisé, et inquiet au possible pour la femme de sa vie.

« Thyèze, je t'ai toujours aimée, depuis notre première collaboration, à ce stage, à Skendromme Industry. Je crois que j'ai jalousé aussi dès le début ce jeune ado roux qui te vénérait alors que ses propres hormones le travaillaient et qu'il ne savait pas trop quels étaient ses sentiments réels envers toi… Ensuite, il fut un adulte, trop jeune que pour menacer notre union, mais je percevais toujours ton faible pour lui. J'ai détesté cette complicité entre vous, sans vraiment de raison, de nombreuses années durant alors que vous n'étiez même plus en contact, je l'avoue, et pourtant vu la différence d'âge, ma Thyèze tu n'aurais commis un crime en témoignant de l'inclinaison pour ce jeune ado et ensuite cet adulte bien trop séduisant. Et moi, j'ai été tellement stupide… Curieusement, ce fut une fois vampire, que j'ai compris et que j'ai trouvé la paix… Tu m'as donné une vie, Aldéran, j'ai été à un doigt de te la reprendre tout en tâchant de m'acquitter de cette dette envers toi… ».

Odhel frémit, se ranimant sous les émotions qui le submergeaient soudain.

« Aldéran, je perçois ta présence, tout près ! Tu n'as pas pu revenir ! Oh que si, évidemment… Tu seras toujours mon ami, comme je suis le tien… Si seulement cela n'était pas le cas, nous ne serions pas si vulnérables dans cette situation… Nous ne sommes que des appâts… Aldie, dégage ! ».

Après seulement quelques mètres dans la première galerie empruntée sous le faux caveau, Aldéran se plia en deux, tombant à genoux, vomissant toutes ses entrailles, se vidant en même temps de ses forces, pris de vertiges et incapable de se relever ni d'appeler à son secours.

« …Aldéran, dégage ! », gronda une voix dans sa tête.

- Odhel…

- Aldéran, relève-toi ! intima une voix bien plus concrète et plus que familière.

- Papa !

Se reposant sur l'appui plus affectueux que physique de son père, Aldéran se redressa.

- Tu vas cesser de me suivre ? aboya en retour le grand rouquin balafré. Et comment savais-tu où me trouver ?

- Simple, vu ta voie de guerrier, je sens tes réactions comme si elles étaient les miennes. Ton ami est donc ici ?

- Je l'espère… Tu ne vas pas le réduire en tas de poussière d'un tir de gravity saber ? !

- Pas s'il ne t'attaque pas… Mais l'envie m'en démange, je ne te le cacherai pas.

- Oui, tu l'as dit, au Manoir. Mais ce qu'on va trouver, dans ce sous-sol, je ne crois pas que tu y sois préparé…

Albator eut un ricanement et s'enfonça dans les souterrains, son fils roux le suivant de près.

4.

- Je ne le méritais pas, pas un instant… Aldie l'a fait ?

- Il vaudrait mieux que vous ne m'agaciez pas donc ne proférez pas un son… vampire, et ne vous approchez pas de mon cou, car selon les prévisions vous êtes totalement affamé !

Son gravity saber dirigé vers tout qui aurait franchi le seuil de la cellule, ce fut de son cosmogun qu'Albator fit sauter les chaînes qui entravaient Odhel.

- Thyèze, c'est ma femme… Où… ? reprit néanmoins Odhel.

- Je ne sais pas. Aldéran la cherche. Et vous, Odhel, filez vite, loin de moi ! Il y a des équipes de secours à la surface, elles vous prendront en charge, elles savent ce que vous êtes. Est-ce qu'il y a d'autres choses, comme vous, ici ?

- Aucune idée… Et effectivement, j'ai tellement faim !

- Arrêtez de fixer ma gorge et partez car je n'ai qu'un désir irrépréhensible : vous dégommer au cœur pour ce que vous avez fait à mon fils !

Albator ne se détendit, un peu, que lorsqu'Odhel eut disparu.


- Jelka ? s'enquit Aldéran qui progressait toujours dans les souterrains du Grand Cimetière.

- Je perçois des sources de chaleur, devant toi, plusieurs. Impossible de savoir s'il s'agit de Thyèze Hul, mais elles sont nombreuses ! Je vais pousser encore les scans thermiques de l'hélicoptère qui effectue des cercles autour du Grand Cimetière. Ça va, toi ?

- Pas du tout, mais heureusement je n'ai plus rien dans l'estomac à rejeter… Thyèze est tahéroise, sa température est plus basse que celle d'un humain, mais plus haute qu'un de ces sauvages morts vivants… Tu peux ajuster tes appareils et me la localiser ?

- Oui, mais, toi…

- Laisse ceux de l'Unité Anaconda poursuivre de leur côté. Moi, je me débrouillerai, et je ne suis pas seul.

- Ton père est effectivement juste derrière toi. Et Odhel n'a toujours pas rejoint la surface.

- Mais encore, Jelka ?

- Mes scans captent de multiples sources de chaleur, tes « tarés » se replient vers ce qui semblent des galeries encore non répertoriées lors des inspections précédentes, trois de ces signaux sont à présent entre toi et ton père !

- Peut-être qu'ils n'auront même pas à nous trucider…

- Oui, son signal de chaleur est de plus en plus faible, le tien aussi, gémit Jelka. Le froid est en train de vous tuer – et ce froid n'a rien de naturel, j'ai détecté une source d'énergie qui régule la température dans ces souterrains. Sortez de là, tous !

- Je tiendrai le coup, assura Aldéran entre deux claquements de dents. Thyèze souffre bien plus que moi, depuis bien plus longtemps que moi ! Où est-elle ?

- Juste au bout du couloir, cellule de gauche, la dernière avant la fin. La tahéroise Thyèze Hul est mourante !

Aldéran tressaillit alors qu'une silhouette avait surgi devant lui, sans qu'il l'anticipe et il ne pouvait accuser le froid d'avoir engourdi ses sens.

- Odhel, tu es toujours là ? Tu as échappé à mon père… Tu ne lui as pas fait de mal au moins ?

- Non, je n'aurais pas pu. Et il était hors de question que je sorte d'ici comme il le voulait… Ma femme ! ?

- Juste derrière cette porte.

- On la fait sauter ? suggéra Albator.

- Il y avait trois échos entre toi et moi.

- Trois comiques maquillés pour se blanchir le teint et faire ressortir leurs veines, mais plutôt belliqueux vu leurs armes blanches. Et rien que de très naturels aussi, mon cosmogun leur a fait des trous bien familiers.

- Tu as entendu, Jelka ?

- Oui, dès que vous serez sortis, j'envoie les techniciens du labo pour récupérer les corps et les envoyer à l'autopsie. Dépêchez-vous de filer d'ailleurs, la température chute toujours !

- On constate, grommela Aldéran alors que semblant avoir récupéré toutes ses forces, Odhel avait arraché la porte de ses gonds.

- Thyèze, firent les trois hommes alors qu'Aldéran et Odhel l'avaient relevée.

La tahéroise était couverte d'ecchymoses, amaigrie, elle aussi fortement affectée par le froid.

- Odhel, Aldie…

- On sort d'ici, intima ce dernier.

- Quels sont nos ordres ? s'enquit Soreyn.

- Où en es-tu avec l'Unité ?

- Nous sommes arrivés dans une section où les galeries ont été étançonnées, équipées de matériel, une sorte de laboratoire facilement démontable, sauf que notre descente surprise ne leur en a pas laissé le temps.

- Les Religieux sont arrivés, prévint encore Jelka. Ils ont une Injonction d'Arrêt.

- Ce qui sera sans effet, siffla Aldéran entre ses dents alors qu'ils rebroussaient chemin. La découverte du labo nous rend l'avantage et tous les droits sur ce lieu.

Mais bien plus que ce premier véritable élément concret sur ceux qui s'en étaient pris à lui et à ses amis, Aldéran ne ressentit que du soulagement en retrouvant l'air libre, épuisé comme si c'était la nuit entière qu'il avait passée sous le Grand Cimetière. Et confiant la suite des opérations à Kycham, il rentra chez lui en compagnie de son père.