5.
En milieu de matinée, Soreyn et Kycham s'étaient rendus à la salle de réunion de leur Général.
- Tu vas mieux ? questionna le Coordinateur des Divisions.
- On pourrait éviter de parler de certains moments de la nuit dernière ? grinça Aldéran.
- Je suppose que tu veux avoir le résumé de ce qui a été découvert ? glissa alors Soreyn qui après une nuit quasiment blanche, sur les lieux, affichait un visage insuffisamment reposé et d'éloquentes cernes.
- Oui, dis-moi qu'on a enfin pu récupérer des indices probants !
- D'abord, ton père avait entièrement raison : ce sont bien des humains qui ont fait toutes ces victimes, au Grand Cimetière en tout cas, en se déguisant en morts vivants pour impressionner tout qui se serait montré trop curieux ou aurait seulement été là au mauvais moment. Les autopsies les décrètent humains, totalement.
- Mais, pourquoi ? glapit le grand rouquin balafré en tapotant nerveusement la table en verre. Où en est l'étude de ce qui a été sorti du laboratoire ?
- Pas grand-chose, admit Kycham. Sans compter que les échos captés par Jelka ne nous ont pas permis de mettre la main sur qui que ce soit, hormis les trois personnes abattues par ton père. Mais il semblerait que ces gens, pour des raisons inconnues, ont créé de véritables morts vivants. Je sens là comme une curiosité scientifique, vu surtout la façon dont ils se sont servis d'Odhel Morvisk – une véritable souris de labo – comme lorsqu'ils l'ont amené à toi, moins pour qu'il se nourrisse que pour voir sa réaction.
- Cela me semble assez… farfelu, marmonna Aldéran en se resservant de café.
- Je sais que tu aurais préféré une bande de créatures sanguinaires surnaturelles guidées par leurs instincts, et pas une sorte de de présumés scientifiques qui joueraient avec tout autant de cruauté de la vie de civils innocents.
Soreyn se prit un nouveau regard noir de son ami qui ne commenta pas sa dernière assertion.
- Kycham ? préféra alors jeter le grand rouquin balafré, la mine fermée, serrant les poings sans pouvoir entièrement dissimuler durant un irrépréhensible et bref instant combien ses mains avaient tremblé aux propos de son ancien équipier sur l'étrange entrevue qui avait eu lieu entre Odhel et lui.
- Tout demande à être vérifié, à être prouvé, mais cette hypothèse me semble intéressante et très plausible ! Je regrette que l'opération de récupération de cette nuit, même si elle a sauvé tes amis tahérois, n'a guère permis d'en savoir plus sur le fond de cette histoire et ceux qui ont commis ces meurtres atroces.
Lorèze s'était annoncée et avait remis une enveloppe à Aldéran qui l'avait ouverte et avait froncé les sourcils.
- Aldie ? firent Soreyn et Kycham.
Il retourna alors le feuillet du message, des lettres découpées et assemblées qui formaient une menace : « nous sommes libres, nous allons prendre notre revanche et tu ne pourras rien contre nous tous réunis ».
- Aldie ! ?
Aldéran passa la main sur son front.
- On dirait que j'ai oublié un peu vite que plusieurs de mes anciens ennemis étaient sortis des Pénitenciers…
- Pourquoi penses-tu à eux en particulier ? lança Kycham, avec un peu plus d'agressivité qu'il ne l'aurait voulu.
- Désolé, ça a été un réflexe, grogna Aldéran en se levant. J'attends vos rapports complets sur la nuit pour la fin d'après-midi. Fin de la réunion !
Soreyn et Kycham suivirent du regard leur ami qui quittait la salle de réunion quasiment au pas de course.
- Il ne devrait pas être à son poste.
- Il est loin d'aller bien.
- Sans son père, Aldéran n'aurait pas tenu le coup, la nuit dernière… Il s'est pratiquement tétanisé dans la galerie et il n'a pas été loin de mourir de froid sans les réflexes pour sortir de là.
- Il ne serait pas ressorti, à ce moment, il ne le pouvait qu'avec la tahéroise. Et il t'a donné les bons ordres, Soreyn !
- Mais il n'est toujours pas en suffisante maîtrise de ses moyens, de ses émotions, que pour assurer ses fonctions. Et certainement pas si d'anciens ennemis – dont mon oncle – se dressent face à lui, se plaisant à jouer de ses angoisses en le prévenant par lettre anonyme !
- Aldie n'a pas fini d'en baver…
- C'est peu de le dire, conclut Soreyn sombre. Et je ne crois pas qu'il va pouvoir encaisser ces chocs. Albior est reparti, son père est seul et terriblement vulnérable. Si seulement l'adversaire était surnaturel, d'avoir fusionné avec son jumeau l'aiderait, mais pas contre des êtres normaux, l'obligeant à suivre les lois et à être bridé par les règles comme lorsque les Religieux sont venus avec leur Injonction… Jelka ?
- Notre Général est retourné à son bureau mais en dépit du froid, il a ouvert grand les portes fenêtres, il ne supporte toujours pas un lieu clos.
- C'est bien ce qu'il m'avait semblé comprendre, soupira Kycham. Il n'est absolument pas en état d'assurer ses responsabilités ! Il a besoin d'être là, pour son équilibre, mais il ne le peut pas, sur la longueur, ces épreuves vont l'abattre si on le laisse seul face à elles.
- Comme si nous pouvions quoi que ce soit… Je retourne voir mon parrain, je tâcherai de le sonder, s'il exige sa revanche et a programmé la mort de mon ami !
- Merci, Kycham. Désolé, j'aurais voulu éviter ce conflit familial…
- Je m'y suis préparé depuis le jour où Aldéran est venu dans mon monde, et que je savais que mon oncle serait libéré… Mais j'aurais préféré un Aldéran en possession de ses moyens et non complètement parasité par les traumatismes de sa mise en terre… Il va craquer, tout seul, et nous ne pourrons pas suffisamment nous interposer pour le protéger, je le crains. Mais, pour ma part, je ferai tous mes efforts et entre un ami et celui qui a voulu le tuer, je n'hésiterai pas un instant pour aider mon ami !
- Merci, Kycham.
Sortant de la douche, Aldéran trouva son épouse qui lui tendit un grand drap de bain, l'aidant à s'éponger, séchant légèrement sa crinière rousse avant de lui remettre le fer à lisser.
- Aldie, tu ne dois pas retourner à l'AL-99 ! Le repos, les séances de thérapie, ça ne sert à rien, sinon à t'épuiser plus encore ! Et Albior n'est plus là pour t'aider.
- Me soutenir n'est pas des responsabilités de cet enfant, notre enfant… Je crois que j'ai réussi à le berner !
- Aldie, tu es parvenu à lui faire croire que tu allais mieux, pour qu'il retourne à ses études ?
- Oui. Il ne s'agit que de mes batailles, Albior a encore droit à son innocence et à ses rêves roses, ou bleus.
Ayvanère serra fortement le bras de son époux qui se rhabillait, lentement, l'air un peu hagard, absent surtout.
- Aldéran, je n'ignore rien… Soreyn a appelé pendant que tu étais sous la douche. Tu as donc été si mal dans les souterrains du Grand Cimetière, et tes anciens ennemis se coalisent pour t'affronter ?
- Je sais… Je comprends, au fur et à mesure… Tout s'éclaire, mais pas dans le bon sens… Et je ne me sens absolument pas en état de faire face…
Aldéran se précipita vers le cabinet de toilette le plus proche et vomit, jusqu'à ne plus rien avoir dans l'estomac.
- Tu dois décrocher, Aldie ! jeta son père qui était venu le retrouver, proposant lingette pour qu'il se nettoie les lèvres et une pastille pour lui remettre le cœur en place.
- J'ai à mettre des tarés sanguinaires hors d'état de nuire, je dois retrouver mon équilibre mental, et je dois faire face à une coalition d'adversaires de mon passé ! Papa ?
- Je comprends chacun de tes arguments… Mais ça me fait trop de mal, parce que tu es mon enfant justement ! Et tu ne peux te battre, pas cette fois…
Aldéran eut un long ricanement, très aigu, le regard un peu halluciné.
- Oh que si, je vais dégager tout importun de ma route, quelle que soit la manière. Et je ne vais pas m'en priver. Et tu seras le premier sacrifié si tu te dresses devant moi. Compris ? Repars, avec l'Arcadia, ça vaudra bien mieux !
- Je pars dans l'heure, ça te va ?
- Et comment ! Au plaisir de ne jamais te revoir, vieux pirate !
- Adieu, Aldéran.
