6.

- Entre Sky, nous avons le temps, Aldie est à sa séance de thérapie et ensuite je lui ai dressé une liste de courses au Centre Commercial !

- Tu es redoutable. Il ne s'est douté de rien ?

- Il est trop à côté de ses pompes pour ça, soupira Ayvanère. Il a cru au départ de son père, c'est tout dire !

- Oui, après avoir fait le tour de la planète, l'Arcadia est allé se poser dans la montagne creuse et papa a déboulé à mon appart, reconnut Skyrone en prenant place dans le salon rond du duplex. Mais je ne vois pas en quoi nos petits conciliabules peuvent aider Aldéran dans cette situation. Il tente malgré tout de faire face et, dans l'ensemble, ça marche assez.

- Les blessures physiques se sont cicatrisées. Mais entre la morsure et le réveil dans le cercueil, son équilibre est complètement chamboulé et ses facultés de raisonnement laissent singulièrement à désirer… Sans son père, il serait retombé sur les tarés ou serait mort de froid, il n'y a pas deux nuits de cela, incapable d'agir, de réagir. Et dans sa profession, voilà le genre de réaction qui ne pardonne pas sur le terrain !

- J'imagine. Et voilà pourquoi notre père refuse obstinément de s'éloigner ! Je répète cependant que je n'ai aucune idée s'il y a une façon de l'aider. Et tu le connais aussi bien que moi, si on le materne, il va se braquer et ce sera pire !

- C'est un risque à courir, mais il est hors de question de le laisser ainsi. Il va finir par se faire tuer ! Et puis…

- Oui, c'est quoi cette lettre anonyme, déposée à l'accueil de l'AL-99 ? Tous ces anciens ennemis libérés ?

- Ils semblent qu'ils se soient alliés, pour se venger.

- Qui ?

- Myrhon Kendeler, Kélog Brovell, Nasylle Darong la semaine dernière.

- Oui, je me souviens d'elle, la fille de Bonamme Uhaerté l'ancienne rivale de notre mère. Mais ces gens n'ont absolument rien en commun ! protesta Skyrone en mordant dans un cookie.

- Oh que si, Sky : ils ont tous attenté à un moment donné à la vie d'Aldéran et chacun d'eux n'a pas été loin de réussir ! siffla Ayvanère.

- De ce point de vue, en effet… grimaça son beau-frère.

Il se leva et marcha de long en large, fourrageant machinalement dans ses boucles argentées.

- Alors, comme d'hab., il ne nous reste qu'une solution, et totalement inapplicable : jeter Aldie au fond d'un puits et retirer l'échelle !

- Et toi et moi savons qu'il refusera toute mise sous protection, qu'il ne se cachera pas et qu'il fera au contraire face à ses ennemis – enfin, dans la mesure du possible… et ça ne le mènera pas loin dans son état de confusion et de fragilité.

- Un état bien coutumier, remarqua Skyrone, autant pour lui que pour nous ! Mais dans une configuration de confrontation naturelle, il n'est pas en condition de défendre ses chances… Brovell l'ancien membre de l'Unité Anaconda, Kendeler l'ex-Colonel du DG-12, Darong la pharmacienne. Le temps a eu beau passer sur eux aussi, la réunion de ces talents pourrait faire très mal…

- Je peux compter sur toi, Sky ?

- Bien sûr…

- Mais ? releva Ayvanère.

- … mais je pars dans trente-six heures pour un séminaire dans le Nord, sur le Campus Universitaire d'Alguénor, et pour une durée d'une semaine. Tu vas me dire que sept jours sont vite passés, mais ça fera une personne en moins pour veiller sur Aldie, bien que j'aie jamais été qualifié pour cela, notre père le fera mieux pour lui. Je te demande juste de me faire savoir si Aldie manifestait un comportement inhabituel, bien qu'il soit à l'ordinaire tout à fait anormal !

- Tu fais là allusion à Nasylle Darong. Mais elle ne peut plus approcher de mon époux, il lui serait donc mal aisé de l'approcher pour le bourrer de produits toxiques !

- Mais elle est la fille de sa mère adoptive, cette dernière a des relations et bien qu'elle semble clean, elle doit sûrement tirer quelques ficelles en coulisses, grinça Skyrone en revenant s'asseoir pour finir son thé.

- Brovell et Kendeler sont sous Suivi Judiciaire – quoique Brovell ne le fasse que de façon irrégulière. Notre seule chance est Kycham Kendeler, il surveille son oncle depuis sa sortie du Pénitencier.

- Ce qui fait que son parrain pourrait s'en prendre à lui en premier… marmonna Skyrone.

- Un risque accepté de sa part, pour son Général et ami. Myrhon Kendeler est une créature de mort sur pieds, et que Kycham soit le seul parent encore en vie ne l'arrêtera pas.

- Il y a quelque chose à faire ?

- Sur ce point, encore moins que pour Aldie, conclut tristement Ayvanère en se blottissant contre son beau-frère.

Elle resserra son étreinte.

- J'ai tellement peur… Et je suis tellement impuissante. Avoir un mari aussi ombrageux et sans vraiment de peurs autres que celles de ses propres faiblesses et de son instabilité, est une calamité car d'ordinaire c'est son côté trompe-la-mort qui fait sa force de par cette véritable folie ! Là, il n'est plus le loup, il est l'agneau…

Et cet aveu paniqua Skyrone au possible !


Après avoir rangé les sacs de courses dans le coffre de son tout-terrain rubis, Aldéran avait permis à Drixie de faire quelques foulées, de s'asseoir dans le cani-site puis l'avait fait boire à l'une des fontaines publiques avant qu'elle ne saute sur sa banquette arrière et ne se couche sagement sur sa couverture.

Son maître s'était mis au volant, mais il n'avait pas ranimé le moteur, fixant les autres véhicules rangés devant lui.

- D'un côté les tarés, de l'autre trois êtres pas moins cinglés… J'ai comme l'impression que je ne vais pas m'en sortir. Mais j'ai trop souvent été dans cet état d'esprit ou de situation, et je suis malgré toujours là ! Donc, il y a encore une infime chance pour que je survive… Si seulement tous ces fous furieux étaient surnaturels !

- Le surnaturel reviendra bien assez tôt, ne le souhaite pas trop !

- Kwendel, murmura Aldéran alors que le visage de son ancien jumeau était apparu sous ses propres paupières closes. Tu es en moi, désormais, pour mon temps de vie de mortel. Et, effectivement, tu ne peux m'aider. Mais, si tu me prédits des adversaires de mon petit monde particulier, c'est que je vais m'en tirer ?

- Disons que l'avenir est en constante fluctuation. Il n'y a rien de défini, ou de définitif. Mais tu es très mal embarqué, grand frère !

- Merci de me soutenir le moral…

- Je suis totalement mort, je ne pourrai jamais plus intervenir physiquement, et dès lors je ne peux qu'être entièrement objectif. Je suis à la fois un souvenir en toi et quelque chose qu'on pourrait dénommer comme « conscience ». Et dépêche-toi de sortir du parking avec ton code d'ouverture des barrières sinon tu devras en redemander un à l'une des caisses !

Aldéran enfonça l'accélérateur, s'arrêta devant la borne de contrôle, rentra le code puis redémarra.


Il quittait la bretelle d'accès à la grande avenue quand un fourgon postal le heurta par l'arrière, à pleine vitesse, l'envoyant partir en tonneaux sur les bandes d'arrêt d'urgence.

Nasylle Darong releva la visière de sa casquette.

« On dirait bien que sortie de mon labo de pharmacie, je dispose de quelques talents, finalement ! ».