11.
- Vous repartez pour Taher, ça vaudra mieux en effet. C'est peut-être un monde occulte auquel je suis confronté, mais il est bel et bien totalement naturel, et même extrêmement terre à terre si j'en crois ce que mon aîné m'a rapporté.
Thyèze Hul et Odhel Morvisk échangèrent un regard, pas loin d'être consternés.
- Alors c'est ça l'explication, c'est « juste » une banale expérience scientifique, soupirèrent-ils.
- Oui, grinça Aldéran qui n'en menait pas plus large, partageant avec eux un thé et un cake aux fruits confits dans l'un des salons sucré voisin de l'immeuble où avaient résidé les tahérois.
- Ces gens ont réussi à défier la mort, à rendre l'organisme inerte, à prendre le contrôle du cerveau afin de pousser des personnes totalement pacifiques à infliger les pires sévices à d'autres êtres tout aussi innocents, répéta Odhel.
- Et, forcément, tomber sur un vampire était plus qu'une aubaine, ajouta Thyèze. Avec mon mari aussi, ils ont joué, ils l'ont obligé à te…
- Mais ce fut là une erreur, reprit Aldéran en rajoutant de la crème caramélisée sur son gâteau. Odhel n'était pas un de leurs morts-vivants lobotomisés, il a résisté et a même tenté sa chance au contraire.
Thyèze fronça les sourcils.
- Pourquoi n'ont-ils pas testé leurs cocktails sur toi, Aldie ?
- Aucune idée. Peut-être étaient-ils à court dans leurs stocks.
- Je dirais plutôt qu'ils préféraient jouer avec nous deux, rectifia Odhel.
- Ils avaient des enregistrements de nous lors des planques précédentes. S'ils avaient encore des cocktails de manipulation, ils ont dû te les donner, pour voir si en plus de la faim tu saurais te nourrir de moi. Un vampire est heureusement plus résistant que leurs morts-vivants.
Aldéran repoussa son assiette, l'appétit soudain coupé.
- Et ils continuent de faire des victimes… Mais leur vanité les ayant fait découvrir par Skyrone, on va peut-être pouvoir au moins en identifier un ou deux, sauf s'ils avaient l'intention de publier leur étude sous de fausses identités mais j'en doute. Leur orgueil, justement… Je dois voir mon aîné, jeta-t-il en se levant. Je vais régler l'addition et je viendrai vous voir à votre départ.
Au Laboratoire de Skyrone, son cadet roux l'avait attiré dans son bureau, refermant presque la porte au nez de sa belle-sœur.
- Ce n'est pas très gentil pour Delly, remarqua son aîné.
- L'histoire est bien suffisamment sordide ainsi, inutile de l'y mêler. Ce n'est pas parce que nous sommes environnés de ténèbres qu'il faut y mêler les nôtres.
- Mais ma femme pourrait nous aider !
- C'est toi qui as trouvé cette annonce de sujet d'étude. Tu es le mieux habilité pour poursuivre.
- Etrange, j'aurais cru que tu allais te lancer dans tout un argumentaire pour m'en dissuader, remarqua alors Skyrone après avoir servi deux bière sans alcool.
- Je crains qu'il ne soit trop tard pour ça. Tu t'es impliqué toi-même dans l'histoire, d'où ta mésaventure de l'autre jour.
- Je ne m'étais confié qu'à la directrice du complexe scientifique. Tu crois que c'est elle qui a prévenu tes tarés ?
Aldéran secoua négativement la tête.
- Ce serait, encore une fois un raccourci rapide – comme lorsque nous accusons mes trois ex-ennemis d'avoir joué aux autos-tamponneuses avec mon tout-terrain. Je pencherais plutôt pour un sous-programme automatique, et très courant, renseignant le ou les auteurs du sujet d'état sur ceux qui ont consulté leurs fichiers et de toute autre source d'informations tournant autour de leurs personnes. D'ailleurs, ta directrice t'a fourni quelques noms, donc je la pense innocente !
- Je ne peux que te croire sur parole. Mais ces noms ne m'ont pas aidé, il s'agit d'obscurs petits scientificards encore jamais publiés, non subsidiés et n'ayant même pas une salle d'analyse officielle où ils pourraient travailler. En fait, si ça se trouve, ils font partie de ceux qui ne sont pas parvenus au bout de leurs études, se sont aigris à être recalés tout en ayant conscience de leur valeur et maintenant ils prennent leur revanche par le meurtre gratuit et la création d'être n'ayant plus que pour ordre de faire le plus de mal possible, gratuitement. C'est quasiment le pire cas de figure qui soit car ils n'ont absolument rien à perdre.
Aldéran passa la langue sur ses lèvres.
- Je suis désolé de te demander cela, Sky, surtout après l'attentat de ton jet… Mais tu es le mieux placé pour poursuivre ce que tu as entamé dans le Nord, et il n'y a personne d'autre en qui j'aie le plus confiance ! Je vais faire assurer ta protection, celle de Delly et des familles de vos filles.
- Merci. En matière d'attentat, tu as eu ta dose aussi, presque trois jours de coma, j'espère m'en tirer à meilleur prix !
- Il y a intérêt.
Les prunelles bleu marine étincelèrent.
- Je vais faire transformer ce Labo en bunker, compte sur moi !
Skyrone esquissa un sourire et son regard, plutôt admiratif, se posa sur son cadet roux.
- On dirait bien que la machine est relancée, ça fait plaisir à voir, je te l'assure !
- Pourtant, moi je peux t'avouer que je n'en mène pas large un instant !
- C'est bien ce qui te fait avancer, Aldie.
En dépit des circonstances, plutôt de bonne humeur, les deux frères sortirent du bureau.
- Désolé, Delly, fit le grand rouquin balafré.
- Je comprends.
Elle rit.
- Et puis, Skyrone me racontera tout sur l'oreiller dès cette nuit !
- Pourquoi ça ne m'étonne même pas ? ! Je m'occupe de sécuriser les lieux !
Alors que son beau-frère quittait les lieux, Delly se tourna vers son époux, préoccupée, soudain angoissée.
- C'est donc tellement sérieux ? Ça ne va pas s'arrêter avec le crash de ton jet ?
- Non, je le crains, et pour une fois je vais pouvoir bien aider Aldéran !
- Toi, mais ce n'est absolument pas ton monde ! protesta-t-elle.
- Oui. Je le dois néanmoins à Aldéran.
Et la détermination de Skyrone impressionna sa femme.
