15.
Skyrone jeta un regard un peu surpris à son cadet roux.
- Deux sur trois, c'est quand même déjà pas mal, non ?
- Brovell, il ne pouvait nier, les caméras l'avaient filmé dans son véhicule alors qu'il m'envoyait ses sbires. Cela a été plus ardu pour Nasylle Darong mais on a remonté la filière de sa fausse carte de crédit, en revanche elle est dans la nature… Mais le pire des trois n'est absolument pas inquiété ! ragea Aldéran.
- Ce n'est pas possible ? remarqua Skyrone, refroidi dans son enthousiasme. Les Enquêteurs, les tiens, comme ceux des autres Divisions Sectorielles, doivent bien trouver quelque chose pour l'incriminer ?
Aldéran secoua la tête en un signe négatif, sombre.
- Il se tient parfaitement à carreaux, gronda-t-il. Il traverse toujours au vert, il a payé son véhicule cash et n'a pas commis d'excès de vitesse, il mange bio et végétarien… et il a même entamé une relation avec la serveuse de la brasserie où il prend tous ses repas. Une vie parfaitement réglée, sans le moindre écart, et il ne pourrait quitter son appartement sans être vu par la patrouille d'Agents qui se relayent devant chez lui. Sans compter Kycham qui lui rend visite, plus pour voir s'il y aurait un changement dans son comportement que par affection familiale. Mais Myrhon Kendeler est extrêmement roué, Kycham se fera rouler – et ça doit d'ailleurs déjà être le cas – et il frappera le moment venu…
Aldéran soupira.
- On a pris toutes les mesures possibles mais avec ce genre de taré, ils arrivent toujours à leurs fins, et ce n'est jamais bon pour ma pomme.
- En parlant de taré, tu me confirmes que sept pseudos scientifiques ont été mis derrière les barreaux ? reprit Skyrone après un moment de silence et de malaise entre les deux frères.
- Oui. Et on a pu les relier aux sévices, tout était dans leurs ordinateurs en vue de sortir leur étude. Mais impossible de savoir à combien ils ont opéré au final, car leurs avocats leur ont conseillé le mutisme, marmonna le grand rouquin balafré.
- Ce qui veut dire qu'ils pourraient à nouveau te tomber sur le poil ? se lamenta son aîné.
- C'est une possibilité. Et je ne peux pas être sur le qui-vive vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je fais de mon mieux, et je sais que Soreyn m'a remis sous protection. Et toi, ça va ?
- Les mesures de sécurité commencent effectivement à peser sur mes collaborateurs. Saréale est à demeure au Laboratoire et elle n'est pas loin de péter un câble sur le Mâle Alpha responsable de cela !
- Tu m'étonnes… Je n'ai donc pas intérêt à te visiter sur ton lieu de travail !
- Reste bien chez toi, sourit Skyrone, c'est sans doute l'endroit le plus sûr : Dernier étage, accès par l'ascenseur uniquement, et aucun par l'extérieur !
- Ajoute du vitrage blindé. Mais quand on veut atteindre quelqu'un, on trouve toujours la faille – une maxime bien pessimiste de notre père ! Et puis, je suis beaucoup plus à l'AL-99 et sur le terrain qu'ici !
- C'est bien ce qui nous préoccupe tous ! Tes fils ?
- Des Militaires du SIGiP en civils veillent sur eux, comme au temps de leur tendre enfance, sauf que là ils l'ignorent. Je n'ai pas à les mêler plus étroitement qu'il ne faut à mes déboires !
- Albior ? s'enquit Skyrone en vidant un sachet de pétales salés dans un bol, et ayant rapporté de la cuisine deux bouteilles de bière forte et glacée.
- Je lui ai fermé mon esprit. Hors de question de perturber ses treize ans par mes propres angoisses, peurs même… Il ne doit rien savoir !
- Il a ses ordis, ses accès à l'actualité, et il sait que les tarés sont toujours là, mais je pense qu'il ignore tout de la coalition de mes anciens ennemis. Je l'espère !
- Où crois-tu que soit Nasylle Darong en ce moment ? Ca rassurerait aussi Hoby de la savoir, tu fus la première victime mais lui a été détruit un bon moment…
- Aucune idée. Du moment qu'elle est loin de moi !
- Votre visite hebdomadaire, Prisonnière Uharté. Veuillez me suivre.
Une fois les menottes autour des poignets, Bonname Uhaerté avait suivi les deux gardiennes du Pénitencier. Elle ne retint pas un sourire.
- Nasylle ! fit-elle une fois dans le Parloir, un panneau de verre dressé au milieu de la table où elles étaient assises, seules, mais sous surveillance caméras et chaque mot enregistré par les micros – la visiteuse avait juste pu remettre des carrés de sucre à sa mère qui avait pu demander qu'on lui serve un thé. Alors, c'est comment la liberté ?
- J'ai retrouvé de vieilles habitudes. Je me suis fait de nouveaux amis. C'est amusant, il a suffi de taper un nom sur le GalactoNet et des fichiers fantômes et virus se sont activés, il semble que chacun à notre tour, nous ayons eu la même idée, et nous avons été réunis depuis quelque semaines.
- Tu parles beaucoup trop. Tu vas à nouveau être suspectée !
- Aucune importance, j'ai déjà rempli ma part du marché, sauf que ce satané rouquin s'en est sorti, pour changer. Je ne suis pourtant pas passée loin, d'autant plus que le vampire m'avait bien mâché le travail. J'ai fait ce que je devais, ma tâche s'arrête là.
- Et c'est pour ça que tu es venue ? J'ai bien d'autres projets pour toi, tu les connais, je les peaufine encore !
- Quelqu'un n'a pas dit, il y a quelques instants que ça parlait trop ? Aucune importance, nous avons encore une fois joué et perdu !
- Ne jette pas l'éponge si facilement. Il y aura d'autres opportunités.
- Non, je ne veux pas. En fait, ça ne m'intéresse plus. Ca n'a jamais été que ton combat, ta vengeance, j'étais ton instrument mais je me fichais de tout ce monde. J'ai adoré séduire ce grand dadais de Hoby Skendromme, et ensuite d'affaiblir cet arrogant et caractériel rouquin ! Mais ce n'était rien à côté de ma jouissance actuelle.
- Parce que tu as vraiment l'intention de reprendre une vie normale, de prisonnière réhabilitée, de devenir enfin pharmacienne et ouvrir ta propre officine ?
- Je n'ai plus qu'un projet en tête, et il va se réaliser ce jour, car sache que moi je n'ai jamais ignoré que tu avais fait assassiner mon père ! sourit Nasylle en se levant et en quittant le Parloir sans plus un regard pour sa belle-mère.
Arrivée à l'accueil du Pénitencier, Nasylle fut cependant arrêtée par deux nouvelles gardiennes.
- Nous ne pouvons vous laisser repartir, Madame. Nous avons à vous retenir jusqu'à l'arrivée des Enquêteurs.
- Ah, c'est fini, alors ?
- Le décès de votre mère vient d'être prononcé. Vous avez provoqué son arrêt cardiaque, vous l'avez assassinée !
- Bien sûr.
- Le sucre ?
- Evidemment !
Et ce fut très docilement que Nasylle se laissa arrêter, lire ses droits et passer les menottes.
Entre ses paumes, le petit corps chaud et mou semblait bien fragile, animé d'une faible respiration, bougeant plus par spasmes qu'autre chose, un peu humide aussi entre sa truffe et sa vessie incontrôlée.
- C'est elle, notre nouvelle Drixie ? se réjouit Albior.
- Oui, sourit son père, le chiot toujours entre les mains, la chienne l'allaitant le tenant à l'œil depuis son enclos, ayant fait du petit le sien en lui offrant son mamelon.
Aldéran caressa très délicatement le chiot qui avait désormais la taille et le poids de sa naissance.
- Tu sais que ta mère fut une chienne courageuse, lui murmura-t-il. Mon Torko est mort trop tôt car ses reins l'ont lâché, ma Lense a été abattue pour avoir défendu ma femme quand on enlevait le cadet de nos fils… Drixie, malgré ses blessures, une de ses pattes presque sectionnée, a rongé ma ceinture de sécurité, m'a sorti du tout-terrain rubis par le pare-brise explosé, m'a traîné avant que des passants ne me viennent en aide, et elle s'est éteinte, sa patte sur moi… J'espère te préserver d'un sort funeste, je ferai tout pour y arriver, cette fois. A bientôt, Drixie, quand tu seras sevrée. Grandis et grossis vite, ma belle, nous t'attendons tous impatiemment !
- Elle a faim, glissa le vétérinaire de garde alors que le chiot s'était mis à gigoter, couinant, attirant en retour les aboiements de sa nourrice !
- Je peux ? demanda Albior.
- Sois prudent, mon petit cœur. Cette chienne le considère comme son petit, elle ne sait pas trop ce qu'on lui fait, elle pourrait croire que tu lui veux du mal. Pas un seul geste brusque !
Le jeune adolescent eut un éblouissant sourire, se serra un instant contre son père.
- Une mère adoptive, comme un père adoptif. Et je connais l'étendue de votre amour à tous les deux, sauf qu'une fois Drixie sevrée, on lui prendra le chiot.
- C'est ainsi que ça fonctionne…
- Et si on adoptait la chienne ? suggéra Albior dans un sursaut.
- Non, impossible, intervint le vétérinaire. Alga a été formée à l'Ecole des Chiens d'Aveugles. Elle allait être confiée à maître quand on a découvert qu'elle était pleine, sa famille d'accueil l'ayant un peu mal surveillée – ça doit vous rappeler des souvenir, Aldéran – mais on l'a laissée avoir ses petits. Donc, Alga ne nous quittera que pour aider une personne à vivre sa vie de façon indépendante.
- Je compris, assura Albior.
Et une fois la toute petite Drixie ayant retrouvé sa tétine préférée, son père et lui observèrent avec attendrissement la scène du chiot sable se nourrissant goulûment au milieu de ses « frères et sœurs » d'un brun sombre.
