18.
Après avoir rangé son manteau dans le placard du hall d'entrée, déposé son sac à dos sur une chaise, Aldéran s'était approchée d'Ayvanère qui travaillait dans le salon rond, à la table basse. Il passa le bras autour de ses épaules et glissé un baiser dans son cou.
- Modère ton enthousiasme de me voir rentrer, gloussa-t-il en passant les doigts dans les mèches multicolores.
- Je suis sur un dossier très délicat, tant de ramifications. Voilà trois semaines que je bosse dessus et je cerne enfin ma cible ! Il ne faut absolument pas que je lâche la piste.
- Tu veux un milkshake ? proposa-t-il.
- Bonne idée. Je n'ai vraiment pas bougé d'ici de la journée, je meurs de soif.
Aldéran passa dans la cuisine, rajouta le chocolat en poudre aux doses de lait, rajouta la glace pilée et lança le moteur du shaker. Il apporta les deux verres dans lesquels il avait glissé des pailles.
- Merci, mon cœur. Et toi, ta journée ?
- Ennuyeuse au possible. Même pas une alerte de niveau 9 pour me faire sortir de ma tanière. Sans compter une énième séance de thérapie… Je ne te dis pas le trip que je me suis fait.
Ayvanère releva enfin la tête de son ordinateur, abaissa légèrement ses demi-lunettes. Elle cligna de l'œil à son adresse.
- Heureusement, le Général des Polices a toujours des joints sous la main ! gloussa-t-elle. Un de ces jours, tu vas te faire attraper, mon sacripant roux !
- Du moment que ça ne remonte pas aux oreilles de la Générale Elumaire, remarqua-t-il, absolument pas contrit, léger sourire aux lèvres au contraire.
- C'est vrai qu'elle t'aime tellement, fit Ayvanère, plus sérieuse à présent. Tu es sûr qu'elle est clean ? Après tout, le Général Aym Grendele a bien trahi tous ses engagements et projetait de tuer – et elle a eu une liaison avec lui, elle n'a jamais dissimulé qu'elle l'admirait et que quelque part elle lui demeurait fidèle… A la moindre occasion, elle te poignardera dans le dos !
- Je ne l'ignore pas. Mais je crois en elle. Elle ne peut pas m'encadrer, c'est plus qu'une évidence, mais elle passe là-dessus, pour qu'on remplisse nos objectifs, pour que nous puissions tous fonctionner et que nous fassions le boulot.
Ayvanère ne put s'empêcher d'avoir un petit rire.
- Vu ton manque total de jugement pour évaluer les personnes, permets-moi de ne pas croire à cet avis ! Je me méfie toujours de cette femme et je la tiens à l'œil !
Aldéran leva les yeux au plafond, se laissant aller dans le fauteuil.
- Mais, c'est quoi, cette manie de vouloir veiller sur moi à tout prix ? ! Je suis un grand garçon !
- Le fait que tasses un peu plus d'un mètre quatre-vingt ne signifie rien. Tu es plus jeune dans la tête que notre petit Albior ! Et quel que soit ton âge, tu es totalement immature et irresponsable !
- Ce n'est pas faux, reconnut-il en finissant son verre. Et puis, pourquoi est-ce que je devrais me faire des cheveux blancs, j'ai tout un régiment de protecteurs qui s'occupent de moi !
- Tu en profites et tu en abuses. Tu as bien raison, sourit-elle. Maintenant, excuse-moi vraiment, amour, mais il faut que je finisse ce profil car trop de temps s'est écoulé et cette vieille folle continue de faire des morts !
- Un ange noir ?
- Oui. Sûrement une infirmière à la retraite, mais recyclée dans le privé pour compenser sa faible pension. Je dois affiner tout cela, c'est urgent et…
- Et des vies sont en jeu, je comprends bien évidemment parfaitement. Je te laisse. Tu as envie de quelque chose en particulier pour le dîner?
- N'importe quoi, tout sera bon, je suis affamée, je n'ai rien mangé depuis ce matin.
- Ce sera néanmoins quelque chose de simple, j'ai moi aussi des dossiers sur lesquels plancher pour la soirée. Je vais nous faire livrer des poissons pour travailler plusieurs variétés de tartares que j'accompagnerai de plusieurs assortiments de salade. Ces préparations froides pourront être savourées quand toi et moi aurons le temps.
Ayvanère approuva de la tête, semblant en baver d'avance.
- Et profites-en pour commander deux langoustes, avec une mayonnaise maison si possible ?
- Une mayonnaise maison pour la dame, ça peut s'envisager !
- J'en bave d'avance !
- Ca se voit !
- Quoi, je…
Aldéran éclata de rire.
- Je te hais, mon amour !
- En ce cas, tout va bien ! s'amusa-t-il en l'embrassant passionnément avant de reprendre son sac à dos pour gagner son bureau à l'étage du duplex.
Apportant un sac de plats aux saveurs exotiques, Albator avait néanmoins apprécié les déclinaisons de poissons crus préparés par son fils roux.
- Vous êtes vraiment à la bourre tous les deux, fit-il néanmoins. C'est tout juste si vous prenez le temps de vous nourrir !
- Disons que c'est un mauvais jour, reconnut sa belle-fille. Mais nous avons plaisir à te recevoir. Tu restes toujours parmi nous ?
- Tu devrais repartir, papa, jeta alors le grand rouquin balafré. Les tarés vont être serrés sous peu, Kendeler est sous étroite surveillance et dans quarante-huit heures – quoi qu'en pense la Générale Elumaire – je mets fin aux délits de ces Kidnappeurs et je libère leurs prisonniers. J'ai été victime et observateur trop longtemps, elle avait raison sur ce point, il me faut reprendre l'initiative. Si je ne le fais pas maintenant, je ne le pourrai jamais, acceptant ainsi que les traumatismes me pourrissent la vie et la dirigent. Je vais bien, aussi reprends ta vie, papa.
Le pirate à la chevelure de neige secoua négativement la tête.
- Désolé, Aldie, mais j'ai de très mauvais pressentiments quant au futur immédiat et même à plus long terme. Tu ne me feras pas repartir pour la mer d'étoiles, j'en meurs d'envie tu ne l'ignores pas, mais je connais mes priorités depuis plusieurs années. Je ne ferai donc pas mine de m'envoler, tu ne me croirais plus. Sois prudent, mon garçon !
- Ne t'inquiète papa, je gère la situation !
Aldéran s'étant levé pour déboucher une autre bouteille de vin blanc, son père et Ayvanère échangèrent un regard préoccupé.
Lhouda Sheng retira la seringue de la perfusion, mais pas les sangles retenant son « patient ».
- Tu subiras la transformation finale cette nuit, Myrhon.
- Tu as fait de moi… ?
- Je t'ai donné les pouvoirs des morts-vivants, leur force aussi, leur rapidité, leur résistance. Mais j'ai dosé certains cocktails et tu garderas l'entier contrôle de tes actes, de ta volonté.
- Bien, je vais pouvoir entamer ma propre croisade. Brovell et Darong se sont comportés comme les premiers des imbéciles, se faisant prendre ou se livrant d'eux-mêmes ! Ton traitement a fait disparaître la différence d'âge et physique entre Skendromme et moi, je vais pouvoir bientôt me battre à armes égales ! Merci, Lhouda.
- Mais, de rien, mon amour ! Repose-toi, je reviendrai tout à l'heure suivre tes constantes et t'aider à quitter cette cave-labo.
- Merci.
Mais la serveuse blonde s'étant détournée, Myrhon eut un regard mauvais.
« Tu seras surtout ma première victime, je ne laisse jamais de témoin derrière moi ! ».
Aldéran coupa son téléphone, le reposa, pâle et sombre, croisant les regards interrogatifs de son épouse et de son père.
- Albior n'est plus au Pensionnat.
- Il a encore fugué ? s'étonna Ayvanère, stupéfaite.
- Non, selon les premières constatations il a été enlevé !
