Bonjour !
Je sais, je sais... Ca fait plus qu'une ENORME pause, et je vous présente mes plus sincères excuses. Voici la suite, malgré tout. Je vais essayer de bien avancer l'écriture pendant les vacances, histoire de ne pas vous faire attendre jusqu'après le concours pour la suite !
J'espère que vous vous y retrouverez, et que l'histoire vous plaira toujours. Une fois encore, merci à tous ceux qui me lisent et review. Je vous en prie, continuez.
Bonne lecture,
Bises,
Bergère
Chapitre 4 : Crise.
Les doigts sur le papier abimé de ce dernier article, elle grattait presque du bout des ongles les lettres, les mots. Comme pour les effacer, les détruire. Ou s'en imprégner, en les sortant de leur support, pour les poser ailleurs. Celui-ci, qu'elle venait de parcourir, était peut-être le plus affreux, finalement : sa tentative désespérée pour donner une image positive de Severus Rogue était si tristement vouée à l'échec, si exagérée dans sa conscience qu'elle n'arriverait à rien, qu'elle finissait par enfoncer encore davantage l'homme en question, en achevant de lui enlever cette humanité qu'il avait toujours si bien cachée.
C'était désolant : sans l'avoir jamais connu, elle se sentait apitoyée par sa vie, par sa tristesse. Et elle se sentait en colère, aussi, parce qu'elle savait, étrangement, qu'il aurait craché sur cette pitié, qu'il l'aurait haïe. Sans doute aurait-il eu raison. De telles actions ne méritaient pas la pitié, sans conteste : admiration, peut être. Ou, simplement, respect. Mais ces maudits papiers, articles de presse, discours pompeux, ne cessaient de biaiser le trait. Elle en était certaine, elle qui pourtant ne l'avait jamais connu, jamais vu.
La fausseté sympathisante de tous ces papiers était une insulte et elle se sentit frémir de l'envie de brûler cette liasse. Le savoir qu'elle avait quelqu'un à qui la rendre l'en empêcha et, très vite, alors que le crissement de ses ongles contre l'encre sèche et épaisse s'accentuait, elle réalisa combien Minerva McGonagall avait pu ressentir le besoin, pour sa part, de dire quelque chose de simple mais de vrai à l'égard de cet homme. Le besoin de réhabiliter sa vraie mémoire, et non pas cette pâle, triste imitation. Surtout si elle avait tenu à lui, quelle qu'en soit la manière. Si elle l'avait respecté, admiré, comme…
Soudain, le désir de reprendre le carnet s'empara d'elle, l'envie de vérifier. Comme si elle savait assez, maintenant, pour s'y avancer. Etait-ce… ? Après tout, ce carnet avait été écrit à l'adresse de quelqu'un, il devait bien être lisible pour quelqu'un de bienveillant, elle ne ferait rien de mal. Pourtant, elle ne parvenait ni à se lever de sa chaise, ni à repousser les papiers, ni même à sortir sa baguette pour faire venir l'objet en question. Comme si tout lui criait qu'il n'était pas encore temps. Alors, violemment, elle refit une pile des articles disséminés, et en faisant grincer les pieds de la chaise contre le sol, se leva, et jeta presque le dossier sur les autres. Voilà, elle avait tout lu, tout décortiqué. Maintenant… quoi ?
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Il faisait parfaitement nuit, la lune même semblait avoir rendu les armes et dormait dans la pénombre. Mais le noir d'encre n'avait rien de menaçant : il n'y avait jamais qu'un doux silence, un secret de tous les instants. D'ailleurs, un reste des rayons de l'été embaumait l'air d'une chaleur résiduelle.
Et quelque part, dans un couloir sans lumière, où même le chandelier avait décidé de plonger dans la cécité, deux silhouettes traversaient le château en chuchotant. Et ils ne parlaient de rien, seulement de confiance et d'attachement à travers des tours de garde et des anecdotes. Et soudain, perçant la discrétion de l'instant, deux rires se firent échos : l'un état bas et léger, il semblait résonner du fond de l'âme, l'autre était plus haut et volatile, il imprégnait moins longtemps l'atmosphère. Une note de tête, c'était elle, une note de cœur, c'était lui, et dans le mélange incroyable des deux, le silence des pavés sonnait comme une note de fond.
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C'était l'archétype de la mauvaise journée. Vraiment. Et même si elle n'aimait pas à l'admettre, elle savait pertinemment que l'accumulation de menu-problèmes qui l'agaçait n'avait cet effet désastreux que parce qu'elle avait commencé à ne plus rien supporter à la suite de la lecture de la série d'articles et discours sur Severus Rogue. Cela lui avait presque retourné l'estomac de dégoût devant l'intérêt stupide de l'homme pour le morbide, mais son absence de respect pour l'être humain. Le fait que cet homme avait vécu, souffert, ressenti, semblait totalement échapper à ces chroniqueurs sans talent et sans compassion.
Alors, bien sûr, le repas brûlant, la fissure au plafond, la flaque dans laquelle elle avait glissé en sortant deux minutes dehors, le méchant bleu qu'elle avait au genou, et même la grisaille sans prétention de ce mois d'octobre finissant, tout cela l'avait agacée profondément. Tout semblait renvoyer à sa colère première, à cette sorte d'humiliation de se sentir impuissante. La rumination n'avait fini par prendre lentement fin que lorsqu'elle avait lancé la radio à fond, chanté à tue-tête en ressortant quelques feuilles à dessin et un crayon : en croquant des silhouettes longilignes et sévères, en esquissant des paysages vides, elle avait commencé à réfléchir rationnellement. Oui, écrire un article serait une solution adéquate, peut-être pourrait-elle renverser un peu les impressions laissées par ces papiers. Mais c'était une telle responsabilité : qu'est-ce qui lui garantissait qu'elle ne tomberait pas elle-même dans de fausses vérités honteuses ?
Cette pensée fut accompagnée d'un grand trait de crayon, barrant un dessin qui lui semblait trop naïf et mal proportionné. Merlin, qu'elle avait perdu la main. Tout cela lui rappelait l'absence de sa fille : impossible de lui parler par cheminée plus de cinq minutes par semaine, et elle était venue manger du bout des lèvres, une seule fois, depuis qu'elle était partie. Tous les jeunes se détachaient-ils si violemment de leur adolescence et de leurs parents, de nos jours ? Allez savoir, songea-t-elle tristement. Au moins, elle semblait épanouie, et pour étrange que cela paraisse, heureuse de son emploi dans la boutique W&W de farces et attrapes.
Bien. Il fallait qu'elle réfléchisse aux choses une à une. Pour sa fille, il s'agissait, semblait-il, de créer le contact à nouveau : tout n'était pas perdu, cela était certain. Elle lui proposerait de faire un tour de shopping ensemble, quelque chose de ce genre, c'était une bonne solution. Quant à cette question de Minerva McGonagall, de Severus Rogue, de carnet…
Elle retourna la feuille qu'elle venait de barrer, et mordillant la bout de son crayon se mit à une liste des choses à faire, auxquelles il serait judicieux de réfléchir.
- Poudlard, bibliothèque,
- Rendre à Mircea Vane + quelques questions (origine des documents, spécialistes ?),
- Hermione (en dernier recours),
- Ecriture d'un article,
- Lecture du carnet,
Ici, elle ne savait que rajouter. Après tout, elle n'avait pas une infinité d'information ni de manière d'en obtenir et il n'était d'ailleurs pas forcément nécessaire d'en avoir une grande quantité. L'important était de mettre le doigt sur une vérité, quelle qu'elle fut.
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« - Victoire !
- Oui, je suis dans la chambre.
- Ca y est ! Je suis invité !
- Tu m'expliques ? »
Elle se retourna, referma le placard dans laquelle elle venait de ranger quelques piles de vêtements. Ted avait un retard heureux et un sourire d'enfant. Il tenait à la main un papier cartonné, rosé. Ses cheveux étaient presque parfaitement bleus, électriques. Quel était la bonne nouvelle, aujourd'hui ?
« - La soirée du jour de l'an du Ministère. Celle des Officiels…
- Oui, celle dont il y a un rapport dans la Gazette… et bien ?
- Eh bien nous y allons ! »
Pendant un instant, elle resta pétrifiée. C'était d'une vanité exagérée, d'accord, mais tout de même : la carrière de son époux avançait vraiment. Cela avait forcément avoir avec la promotion qu'il avait eu quelques temps auparavant. Il prenait du galon. Et si cette soirée était avant tout un événement mondain assez dépourvu d'intérêt, l'idée même d'y être invité avait le même attrait que de se voir invité à la fête d'un garçon populaire.
« - On fête ça avec un verre ? proposa-t-elle avec un souvenir.
- Je ne peux que dire oui ! »
Deux verres de vin plus tard, assis sur le canapé, elle l'écoutait raconter comment il avait reçu le carton d'invitation. Puis ils tentèrent de se souvenir des personnes qui étaient en général invitées à cet événement. Ça, c'était un signe tangible de reconnaissance : c'était précisément ce qu'il pouvait espérer, à ce stade de sa carrière. C'était une excellente nouvelle, oui, vraiment. Et elle en oublia ses recherches, sa rage de la journée, son agacement, ses hésitations. Ce soir était le soir de son mari.
Pourtant, alors qu'il allait s'endormir, Teddy avait eu un sursaut. Il lui avait demandé de fois de suite si elle dormait et, finalement, d'une voix endormie, avait déclaré qu'il avait un accord du Ministère pour qu'elle consulte la bibliothèque de Poudlard.
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« - Comment faites-vous pour ne pas vous en rendre compte ?
- Je n'ai à me rendre compte de rien, Severus, rien. C'est simple pourtant.
- Parfois, vraiment, vous jouez l'imbécile… »
Il poussa un soupir agacé et volontairement exagéré, avant de s'éloigner de quelques pas. Elle était assise sur un fauteuil à l'air plus désuet que suranné, en tartan abimé, et tenait à la main un mouchoir blanc, à initiales, qu'elle pressait à son visage pour tenter de retenir des larmes – qui ne venaient pas – ou des émotions. Il ne savait vraiment pas quoi lui dire, pas comment réagir. L'aveuglement dont elle faisait parfois preuve le dépassait.
« - D'accord, donc aujourd'hui deux élèves se sont moqués de vous en vous traitant de « vieille chouette inutile ». C'est bien ça ?
- Oui…
- Bon. Et qu'est-ce que ça vous inspire ? Que vous êtes effectivement inutile et incompétente ?
- Eh bien…
- Minerva ! Vous enseignez depuis des dizaines d'années, et je suis sûre que vos élèves qui pensent réellement cela se comptent sur les doigts de la main ! Vous êtes probablement la plus compétente dans cet établissement. Alors franchement, ayez un peu confiance en vous ! »
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Elle s'était réveillée en pleine nuit. Il faisait chaud, dans le lit, mais la pièce était visiblement un peu fraîche, et les longs sifflements du vent donnaient un air presque mystérieux à l'ambiance. Pendant longtemps, elle chercha à se rendormir, les yeux fermés appuyés contre son oreiller. Mais ses pensées, elles, s'étaient déjà éveillées, inconscientes de l'heure indue. Elle songea de-ci de-là, à son époux, à sa promotion, à sa fille. Aujourd'hui, elle l'appellerait, lui proposerait cette sortie sur le Chemin de Traverse. Elle prétexterait un besoin de chaussures pour la soirée du Ministère, ça ne serait pas totalement faux : ce stratagème lui semblait quelque peu ridicule, mais l'éloignement désagréable de sa fille valait bien cela. On n'attrape pas une mouche avec du vinaigre.
Il faisait toujours noir dehors, c'était certain. Elle voyait luire un lampadaire, quelque part au loin, ou peut-être la lune, à travers le rideau. Elle ne se rendormirait plus, il était près de 5 heures du matin : elle se leva, s'emballant dans une longue robe de chambre de soie, qu'un sort de réchauffement rendait toujours agréable à porter – jusqu'à ce que l'objet vieillisse trop, mais ce n'était pas encore le cas – et enfila ses pantoufles. Discrètement, elle se dirigea vers la cuisine et s'y prépara une tasse de thé puis, debout, resta devant la fenêtre, les yeux perdus dans le ciel. Cela ressemblait presque, malgré tout, à un matin agréable. Le bleu du ciel, presque noir, où quelques nuages posaient des nuances grisâtres, avait quelque chose d'enchanteur. Il y avait du rêve, là-dedans.
Et comme une enfant, elle se prit à se demander qui étaient ses étoiles. Y avait-il quelqu'un ailleurs, là-haut ? Cette idée que les êtres chers viennent se réfugier dans les étoiles, après leur mort, que leur âme nous y regarde et nous y protège… voilà qui était tout à fait charmant. Il y avait là de quoi rêver pendant des heures.
Où iraient se réfugier Severus Rogue et Minerva McGonagall ? Quelle constellation, quelle étoile, abriterait deux âmes aussi puissantes. Peut-être que Severus Rogue rageait de voir les hommes l'oublier et le corrompre depuis Sirius, ou peut-être que perdu sur une des étoiles de Cassandre il oubliait le monde. Peut-être, pensa-t-elle avec un petit rire, faisant trembler sa tasse et frappant la porcelaine contre son ongle, était-il sur Vénus et profitait-il de bonheurs luxueux, loin de l'horreur de ses sacrifices d'homme. Elle continua à trembler légèrement d'un rire étouffé : elle ne l'avait jamais connu, bien sûr, et n'en avait vu que des photographies.
C'était un homme laid. Son nez trop proéminent, son front large couvert de cheveux noirs, longs. Il n'inspirait ni la sympathie, ni la bienveillance : l'image éveillait la curiosité, oui, mais une curiosité malsaine. Un peu comme l'enfant observe, à travers ses doigts grands écartés censés cacher son regard, la purulence d'une blessure sur le bras d'un autre. Mais ce n'était pas la laideur de son visage en elle-même, qui provoquait cette réaction un peu éhontée : non, c'était l'impression d'une malédiction, d'une douleur. L'énigme du malheur. L'impression aigre, presque amèrement râpeuse, lui revenait comme un relent : ce n'était vraiment pas son image qui l'avait soulevée d'empathie à son égard. Peut-être… sans doute, même, avait-il un charme de vie que la photographie laissait mourir.
Comment ses pensées en étaient-elles arrivées là ? Les étoiles, bien sûr. Elle ne comprenait pas véritablement ce qu'une Minerva McGonagall avait pu trouver de spécifique, d'attachant, de beau, dans cet homme. En tant qu'homme : en y pensant, son cœur s'était soulevé d'indignation pour une figure, pour un martyr. Pas pour un homme. Mais l'ancienne Directrice avait dû le penser homme. Vraiment.
Elle balaya à nouveau l'espace immense de son regard : le ciel était très sombre, mais très clair. On y voyait le bleu de la nuit, et les étoiles : pour peu, elle aurait deviné la voie lactée. Et où était-elle, dans ce ciel ? Ou serait-elle, elle-même, un jour ? Elle avait des souvenirs restés étrangement frais de ses cours d'astronomie, et pouvait nommer presque toutes les étoiles.
Cette immensité provoquait une rêverie métaphysique, effrayante, mais pourtant presque plaisante. Il faisait beau, pourtant, les nuages s'éloignaient : le jour se lèverait frais, oui, mais ensoleillé. Il ferait bon vivre, sans doute. Mais penser aux étoiles la rapprochait de l'abysse final de la vie terrestre. De la vie. Vers l'infime durée que nous épuisons en pleurant et en riant : une conscience aiguë de la mort entraina, heureusement, plus de désir de vivre que de tristesse de disparaître un jour. Elle but une gorgée longue et tiède, d'un thé trop infusé : le long frisson qui lui remonta le long du dos lui força un sourire crispé par l'inconfort. Il faisait bon vivre heureux.
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Mircea Vane était appuyé d'un coude sur son petit bureau : de l'autre main, il griffonnait sans conviction sur un papier, les lèvres pincées. Son air peu avenant la fit hésiter un instant, mais elle se décida à avancer. Il ne la vit pas approcher, ne l'entendit probablement pas non plus, et sursauta violemment quand elle lui adressa la parole.
« - Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous surprendre.
- Ce n'est rien, rien du tout. J'étais trop absorbé… Comment allez-vous ?
- Bien, merci. Je suis revenue vous rapporter les papiers. Merci encore.
- Oh, euh… de rien. Ils vous ont aidée ?
- Un peu. Merci, vraiment. »
Le silence retomba, assez pesant. Il semblait absorbé par d'autres pensées, encore perdu dans le griffonnage qu'elle avait interrompu en lui parlant. Les sourcils rapprochés dans un plissement dépourvu de naturel, comme forcé, qui semblait exprimer une réelle inquiétude. Enfin, il secoua la tête, concentra son regard vers elle, et parvint à produire un vrai sourire, un peu gêné.
« - Excusez-moi, la paperasse m'agace. D'autant plus quand elle demande des choses aussi stupides !
- Oh, ce n'est rien.
- En quoi puis-je vous êtes utile ?
- Je… je ne sais pas. »
Elle eut un sourire embarrassé. Elle avait voulu lui demander son avis, savoir ce qu'il pensait, lui, savoir si d'autres personnes s'intéressaient à d'autres femmes ou d'autres hommes oubliés des vraies mémoires. Elle avait voulu savoir comment poser sa question, et savoir comment progresser. Elle aurait même, peut-être, voulu se confier, avouer pourquoi elle était là, avouer ce carnet protégé dans son placard, et son mystère. Avouer sa colère. Mais les mots comme le souffle lui manquèrent, elle ravala la tentative d'une nouvelle phrase dans un sourire un peu tordu.
L'étrange assurance qu'elle avait senti monter en elle à la lecture de ces papiers s'éteignait alors même qu'elle tentait d'y faire appel. Elle aurait voulu trouver le courage de lui demander comment chercher, comment lui cherchait. A la place, elle finit par parvenir à demander d'une voix enrouée :
« - Comment allez-vous ?
- Pas mal. Ces histoires de papiers sont une vraie sinécure, mais sinon, ça va…
- Rien de grave, j'espère ?
- Oh, non, je ne crois pas. Nous avons demandé des fonds supplémentaires… mais 30 gallions par mois, apparemment, c'est le bout du monde, et il faut justifier l'usage de chaque noise demandée. Et après, il faut favoriser la culture ! »
Il laissa échapper un petit rire désabusé, remonta ses lunettes, ferma le dossier d'un geste violent et poussa un soupir avant de s'excuser de l'embêter avec ça, et de réitérer la demande, je peux vous être utile ? Elle expliqua qu'il avait déjà fait énormément, que ces papiers l'avaient éclairée, qu'elle était éternellement reconnaissante, que sans doute elle chercherait à aller à Poudlard. Il hochait la tête vigoureusement, laissant croire qu'il ne voyait pas la volonté forcée de cette logorrhée désordonnée. Finalement, le rythme ralentit : sans trop savoir comment, elle avait enfin retrouvé ce calme si stupidement perdu.
« - Mais dites-moi, auriez-vous une idée de ce qu'il serait judicieux de rechercher, à Poudlard ?
- Laissez-moi réfléchir… A mon avis, il vous faudra solliciter la bibliothécaire, mais, vous avez de la chance, la vieille chouette qui faisait ça a été remplacée il y a quelques années et vous ne devriez pas vous heurter à un mur.
- D'accord, mais… je demande quoi ? répliqua-t-elle en ajoutant un sourire pour palier la dureté de la question.
- Des archives. Demandez s'il y a des papiers personnels, ce genre de chose. C'est sûrement trié quelque part au fin fond de la réserve. Et sinon, des ouvrages relativement récents, définitivement, mais je doute que vous y trouviez quoique ce soit de palpitant, vraiment.
- Je note. Merci beaucoup.
- Mais de rien ! Et dites-moi, avez-vous quelque chose à emprunter ici ?
- Pas vraiment, non…, fit-elle, pensive.
- Alors, si vous le permettez, je vais vous proposer une lecture. Ça ne servira pas nécessairement dans vos recherches, mais enfin, on ne sait jamais !
- Eh bien… d'accord ! »
Il lui offrit un large sourire, et s'engagea dans un couloir après s'être extirpé de son bureau. Il fit un détour, reposa un livre qu'on lui avait rendu, puis bifurqua et, enfin, s'arrêta devant de longs rayons de livres qui semblaient relativement identiques. Là, il marqua une pause, la regarda d'un air pensif, avant d'enchaîner :
« - En fait, peut-être pas celui-ci. Et puis vous l'aurez peut-être déjà lu, vous qui connaissez la France… Non, dites-moi, avez-vous lu Hamlet ?
- Oh, par Merlin, non ! J'en ai entendu parler !
- Vous m'en voulez si je vous le fais emprunter ? Si vous ne l'aimer pas, venez vous plaindre, bien sûr, mais j'ai toujours pensé que quiconque cherche à résoudre le mystère d'une vie ne peut se dissocier du mystère de sa propre vie.
- C'est un peu trop de philosophie pour moi, mais je ne dis pas non… J'en mourrais moins bête !
- Alors c'est parti ! »
Il avait un large sourire, qu'elle ne parvenait pas à comprendre. Il semblait aussi parvenir à définir sa rechercher mieux qu'elle ne le faisait elle-même ce qui était, somme toute, assez gênant. Il était gentil oui, et avenant, rafraichissant même. Mais il lui semblait que cette attention, quoique gentille, oui, était de trop. Un peu trop intrusive. Et elle ne lirait réellement que si l'envie lui en prenait. A elle, personnellement, et sans influence. Elle avait passé l'âge de se faire dicter ses opinions et ses avis.
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Il était mort. Cet imbécile. Mort. Depuis des jours, déjà, des semaines. Le corps avait été mis en terre, mais tout n'était pas fini : restaient des papiers, des affaires. Des choses à ranger, qu'il ne regarderait plus jamais. Les documents, les livres, les archives de ses carnets, étaient déjà arrivées dans la bibliothèque, rangées comme toutes les affaires de ceux qui mourraient ici et qui n'avaient rien à donner à ceux de l'extérieur.
Maintenant, elle rangeait des affaires plus personnelles. Un encrier usé d'un seul côté, de quoi tailler une plume, un sceau en argent. Autant de détails de la vie quotidienne. Entre des feuilles de papier à lettre, se trouvait un petit volume dont le cuir était abimé et les fils commençaient à se défaire. L'ouvrant délicatement au hasard, elle trouva soulignée d'un épais trait d'encre, à plusieurs reprises, une réplique : « The rest is silence. » D'un geste rageur, elle fit claquer le volume contre la table et feignit de ne pas l'entendre craquer. Pourquoi avait-il toujours fallu qu'il s'attache à des personnages et des idées aussi désespérantes ?
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Teddy était rentré tard. Il grommelait, mécontent. Elle grommela en retour, râla de son retour tardif. Il râla parce que le plat était trop cuit, et qu'il faisait froid. Et pour finir ils râlèrent en cœur, chacun sur l'autre. D'abord sans conséquence, puis plus violemment. Et puis elle lui reprocha de ne rien faire à la maison. Il lui reprocha de passer son temps à s'occuper de choses sans intérêt, d'aller fouiller les bibliothèques comme si sa famille ne lui suffisait pas. Elle lui hurla qu'elle n'avait pas vraiment l'impression d'avoir de famille, et partit les larmes au bord des yeux.
Il y avait longtemps qu'ils ne s'étaient pas pris le bec aussi violement, avec une telle aigreur, avec un tel mélange d'honnêteté et de mensonge manifeste. Elle alla se coucher très tôt, et tourna dans son lit, sans attendre qu'il vienne. Et il n'était pas venu : elle avait entendu ses pas dans le salon, tard dans la nuit. La blessure de son accusation lui mordait le cœur : osait-il vraiment lui dire qu'elle ne pouvait rien être d'autre qu'une mère à la maison, même sans enfant ? Lui qui lui disait quelques jours plus tôt qu'elle devait écrire un article, peut-être. Elle savait qu'il mentait, qu'il avait voulu exprimer autre chose, un manque peut-être, une crainte sans doute, mais il avait choisi ses mots avec un manque de tact manifeste et elle se sentait bouillonner de colère. Elle avait beau avoir compris, savoir, elle n'irait pas commencer une nouvelle conversation. Il l'avait blessée, il n'avait qu'à venir panser la blessure.
Le matin fut froid. Pas un mot. Chacun sa tasse de café, face à face. Il lisait le journal, elle décidé d'ouvrir Hamlet et posa sur le livre des yeux froids et distants. Elle lit trois ou quatre la liste des personnages dont les noms ne voulaient pas s'imprimer : il s'agissait d'avoir l'air occupée. Elle lui souhaita une bonne journée d'une voix blanche et ferma la porte doucement. Puis elle s'assit dans le canapé, plissa les paupières, et resta de longues minutes à fixer le vide. Elle abandonne la livre à son sort, sur un coin de table, et attendit longtemps avant de se mettre à faire quoique ce fût.
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Pendant deux jours, le froid se résorba doucement, moins présent mais toujours palpable. Aucun d'entre eux ne semblait vouloir régler le problème, aussi la cohabitation était-elle distante et assez étrange. Elle lui avait à peine dit deux mots sur l'après-midi qu'elle avait passée avec leur fille. Rien sur la joie de parvenir à rétablir un contact dont elle n'avait peut-être fait que rêver la brisure. Rien sur les fous-rires en buvant un jus de citrouille. Rien sur ce copain de sa fille, dont elle parlait avec un léger sourire et qui semblait la rendre heureuse. Elle lui dit simplement qu'elles étaient allées sur le Chemin de Traverse. Et que c'avait été une agréable après-midi. Tout ce qui l'avait remplie de joie, lui faisant oublier ses soucis, passa à la trappe. Elle se douta d'ailleurs qu'en retour, il lui faisait un résumé trop succin de ce qu'il faisait, de ce sur quoi il travaillait. De ce qui le préoccupait.
Elle ne lui dit pas non plus, bien sûr que non, qu'elle était préoccupée par cette histoire de Minerva McGonagall, que de ne pas parvenir à faire avancer l'histoire la rendait folle. Elle ne lui dit pas qu'elle aurait voulu lui demander son avis, qu'elle aurait voulu savoir si Severus Rogue était affreux ou s'il avait un cœur. Ces préoccupations grandissantes restaient secrètes. Ce fut pourtant grâce à elles qu'ils parvinrent à se parler à nouveau.
Teddy revint du travail, avec à la main un courrier. Le hibou l'avait croisé et avait visiblement choisi de le laisser s'en saisir, même si l'adresse était bien Madame Lupin. Il la lui tendit, avec un sourire un peu tendu, et la laissa le lire. Elle hésita alors, de longs instants, fixant la missive, puis se tourna vers son époux.
« - C'est Neville.
- Ah ?! »
Il prit un faux-air dégagé, posa son manteau, mit ses pantoufles. Il aurait fallu un mot de plus pour dissoudre la tension, pour entrer dans le vif des choses, pour arrêter ce mensonge de quelques jours. Il le sentait, mais ne savait que dire, comment le dire. Il aurait suffi de lui demander ce qu'il disait, peut-être, mais la désinvolture de la question aurait tout détruit. Elle finit par répondre, il poussa un soupir de soulagement.
« - Il m'invite à passer à Poudlard pour mes recherches. Quand je le souhaite.
- Qu'est-ce qui t'intéresse tant ?! »
La question avait été lancée avec toute la violence qu'elle pouvait contenir. Avec la rudesse de l'incompréhension, la tonalité accusatrice. Mais ça n'était pas ce qu'il avait voulu dire, pas comme cela. Il avait voulu penser autrement, parler autrement : il voulait comprendre, réellement, et non faire peser sur elle la colère de son incompréhension. C'était à croire que cette recherche qu'elle faisait, cet intérêt qu'elle prenait aux choses, étaient une trahison. En cet instant, il aurait été plus jaloux de savoir qu'elle passait ses nuits dans ces livres que d'apprendre qu'elle les passait dans les bras d'un autre homme. Cela se voyait à son regard. Il eut de la chance, elle comprit la question dans sa profondeur, non dans son ton.
« - Parce que je m'ennuie. Parce que j'ai trouvé un petit carnet, mais il m'intimide…
- Il t'intimide ?
- Oui. C'est personnel. Ce n'est pas écrit pour moi… Mais je l'ai trouvé, que veux-tu. Je ne peux pas l'oublier. »
Il acquiesça lentement, le visage fermé mais calme, et elle sentit un boule en elle se dénouer, se calmer. La sensation de son acceptation prit le dessus sur toutes ses craintes et, subitement, elle se mit à parler, sans interruption, sans pause, dans un flot continu. Elle lui raconta combien Severus Rogue était haï, combien ce devait être un grand homme. Sa laideur. La jeunesse de Minerva McGonagall, son absence de sourire. Son écriture, pluri-colore et fine, son carnet. Le temps passé, les larmes et la vie. Le deuil. L'amitié et l'amour. Elle déballa ses découvertes et ses absences de découverte, ce bibliothécaire, et ce besoin de savoir plus. Sa colère.
Et aussi brutalement qu'elle avait commencé, elle replongea dans le silence. Garda la bouche entr'ouverte, dans un mouvement sans grâce, et la fixa comme ébahie de son explosion. Pour toute réponse, elle reçut un baiser, et il lui murmura « pardon » d'un air navré. Ils ne parlèrent presque pas, ce soir-là. Ils se tinrent serrés, sous la couette, enlacés, enserrés. Et de soulagement, elle pleura sur son épaule. En sanglots lents et sans violence, recouverts par le voile pudique de la nuit. Elle pleura d'un long soulagement.
