POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master


Marche Deuxième :Au delà de l'Aire.


La lanterne orpheline se balançait au gré des vents.

Projetant sa lueur faiblarde aux plus proches alentours, comme unique repère lumineux extérieur et seul rempart face à la nuit environnante. Si ce n'est quelques panneaux de riz illuminés depuis l'intérieur qui, très clairement, témoignaient de la présence d'occupants. Leurs silhouettes en mouvement s'y découpaient plus ou moins nettement. Une agitation bien rare au sein de l'obscurité épaisse depuis longtemps installée.

Le château d'Ueda s'était plongé peu à peu dans le sommeil, mais quelques éléments persistaient à résister à l'appel séduisant de leurs draps. Et hormis les rares précédents, deux êtres tenaient leur tour de garde sur le toit de l'immense bâtisse, guettant le monde du néant avec une application mitigée.

Saizô et Anastasia avaient repris le relais de Benmaru et Seikai au crépuscule. Comme d'habitude, l'échange n'avait pu se réaliser dans le calme et la sérénité. Après avoir manqué d'abattre un mur de soutien de la cuisine, le bonze s'était quand même résolu à patienter jusqu'à demain matin pour confronter le ninja qui osait pervertir sa sœur et qui se permettait de le traiter de chinois chauve. Il était parti une nouvelle fois en jurant tous les dieux de la Terre.

Cette tentative d'ambiance bonne enfant n'avait cependant pas suffit à apaiser les esprits. Si tous les Braves n'avaient pas été témoins de la scène en fin de matinée, l'humeur furieuse de leur dirigeant n'avait échappée à personne. C'était si rare de ressentir une telle aura de rage chez Yukimura qu'ils ne pouvaient la manquer. Quant à en comprendre l'origine… L'homme ne desserrait plus les dents que pour quelques ordres sans importance. Même Rokurô avait bien tenté de le faire parler, en vain. Et si le page n'y parvenait pas, un autre n'aurait pas plus de chance.

La journée s'était ainsi étirée dans une atmosphère vraiment pesante et chargée de sous-entendus. Chacun cherchant à ménager au mieux la réactivité de leur dirigeant sur le sujet qui le fâchait et dont ils ignoraient absolument tout. Bien que Saizô et Anastasia aient obtenu quelques indices supplémentaires à ce propos : Sasuke était demeuré introuvable.

Pourtant, accompagnés par une Isanami pleine de remords, ils avaient tenté de retrouver le garçon mais ce dernier avait visiblement déserté sa chambre. Et s'il se trouvait en forêt, parvenir à le localiser était irréalisable. Ils ne pouvaient plus qu'attendre avec inquiétude le retour incertain du ninja. Bien qu'Anastasia soit persuadée, à juste titre, qu'il n'était pas capable d'abandonner Ueda, l'humiliation parfaitement injuste avait dû blesser profondément le Commandant.

« Il va revenir Saizô.

_Tu te répètes. » Releva-t-il faussement alors que la jeune femme prenait place à ses côtés dans un soupir fataliste.

Depuis des heures qu'ils s'impliquaient dans leur tâche sans réellement parvenir à s'y concentrer, ils pouvaient bien prendre le temps d'en discuter un peu. Dépasser ses non-dits qui avaient plané entre eux toute l'après-midi, ses coups d'œil communs, ses questions qui tournaient… C'était juste insupportable.

« Je ne comprends pas ce qui a pu le pousser à s'en prendre à Sasuke. Craqua finalement Saizô, tremblant encore d'indignation. Sasuke quoi ! S'il y a bien une personne qui ne mérite pas ça, c'est lui bon sang !

_Je n'ai pas compris davantage… »

Anastasia arborait rarement un visage aussi consciencieux hors de ses missions. Elle qui avait fini par développer une relation toute particulière à force de tours et détours avec Yukimura. Refusant chaque fois ses avances peu sérieuses, tentant de savoir ce qui se cachait vraiment derrière ce masque de seigneur feignant faussement infantile. Sans être son confident, sa conseillère comme l'était Rokurô, elle tenait sa place spéciale auprès de lui. Cet homme qui lui avait donné une seconde chance, qui avait senti un bout de son âme finalement sous la couche de glace. Mais aujourd'hui…

« Depuis un moment, il est comme pensif, presque absent parfois. Je veux dire, ce n'est pas grand-chose mais… Quelque chose occupe son esprit. J'ai eu cette impression tu vois ? »

Saizô fronça des sourcils à ces propos, un peu étonné par le ressenti de la jeune femme.

« Je n'ai pas fait attention. Dût-il admettre, gêné par ce fait.

_Ca ne m'étonne pas de ta part. »

Tentant un sourire piteux devant l'indignation perceptible du ninja, ses yeux clairs glissèrent un long instant sur la trop calme obscurité. Rien vraiment ne semblait décider à bouger de ce côté du monde-là. Si ce n'est quelques grillons nocturnes et autres charmants insectes qui chantonnaient gentiment à travers les herbes vertes, peu conscients des problèmes émotionnels des êtres humains.

« Ca fait longtemps…que tu le sens différent ? »

Un silence réfléchi répondit à cette question alors qu'elle tentait de sonder ses souvenirs. C'était ça, être un ninja consciencieux ; ça incluait autant de combattre une cause que d'être un parfait observateur de l'environnement et une banque de données vivante. Chaque jour était une nouvelle quête d'informations. Ce qui touchait à leur Seigneur en faisait logiquement partie.

« Ca a commencé quand tu étais parti forger une seconde épée. Répondit-elle finalement avec une certaine assurance. Quand la menace sur Isanami s'est allégée. Déjà, je le sentais…parfois ailleurs. Et cette tendance ne lui était pas familière.

_Mais ça remonte à bien plus loin que ces derniers jours !

_Bien plus loin aussi que la discussion sur notre affiliation aux Toyotomi.

_Donc… Selon toi, avança Saizô sans cacher son étonnement, tout ça n'a rien à voir avec Nobuyuki. Pourtant, il est quand même venu et reparti aujourd'hui. Tu crois vraiment que ce n'est pas avec lui que le Vieux s'est disputé ?

_Je n'ai entendu personne lever la voix ce matin. Et pourquoi s'en prendre alors à Sasuke ? Ce n'est pas le genre de Yukimura de diriger sa colère sur quelqu'un qui n'y est pour rien.

_Je vois mal le Singe s'attirer ses foudres même pour un échec. Commenta-t-il dubitativement. Tu l'as vu comme moi bon sang ! Il avait beau se faire cracher littéralement dessus qu'il obéissait ! « Oui, Maître. Bien Maître ! Insultez-moi encore Maître ! » »

L'imitation fort piteuse était cependant véridique. Anastasia ne put que clore ses lèvres, contenant son agacement devant les critiques de Saizô. Pour leur éducation véritable de shinobis, le comportement de Sasuke apparaissait comme une soumission honteuse. Mais le garçon avait toujours fait preuve d'une fidélité sans failles auprès de leur Seigneur. Sans jamais se soucier des avis extérieurs.

« Tu crois vraiment qu'il mourrait pour lui ? »

La jeune femme ne put que hausser, impuissante, les épaules devant le regard contrit du brun. Chacun d'eux avait décidé volontairement de s'engager d'une manière comme d'une autre au service de Yukimura. Ils ne s'étaient pas liés de la même manière et ne partageaient pas les mêmes attentes quant aux conséquences d'une telle décision. C'était leur liberté et c'était celle de Sasuke de choisir ses conditions. Ils n'avaient pas vécu non plus les mêmes événements. Le Commandant d'escouade servait Ueda depuis bien plus longtemps qu'eux, il était arrivé tout juste après Rokurô si les racontars alcooliques de Juzô s'avéraient exacts.

Saizô ne chercha pas à contenir le profond soupir qui lui échappa devant une telle réponse. Lui ne pouvait pas comprendre un tel don de soir à quelqu'un d'autre. Yukimura avait beau être un seigneur idéal et Ueda un petit paradis sur Terre, il n'imaginait pas un seul instant mourir pour ça. En assurer la protection était son travail évidemment, mais la fuite en cas d'échec restait une option plus envisageable. De toute manière il ne songeait même pas à rester éternellement au service des Sanada. Ce n'était pas dans sa vraie nature.

« Qu'est-ce qui a bien pu passer dans la tête du Vieux… ? La crise de la quarantaine ?

_Ne ris pas trop, ce genre de choses arrive plus souvent qu'on le pense.

_Anastasia, quand même… On parle de Yukimura. Insista le jeune homme pas le moins du monde convaincu par cette théorie. Je ne me souviens même pas de la dernière fois que je l'ai vu réellement inquiet ou aussi furieux. »

Devant son manque de répondant, il poursuivit :

« A chaque fois il se tient dans notre dos à suivre le cours des choses sans jamais en paraître atteint. Il ne sait pas ce qu'est la panique, le doute… Il se contente de sourire tranquillement et de s'appuyer sur sa confiance en lui débordante. Ce type est répugnant pour ça.

_Peut-être justement qu'il commence à douter de lui ?

_Avec la montée des Tokugawa ? Tu crois que la pression sur les Sanadas l'atteint réellement ?

_Ce serait possible. Concilia la jeune femme. Mais je voyais quelque chose de plus personnel. »

Cette hypothèse laissa Saizô songeur. Il était difficile de la lier à quelqu'un comme leur dirigeant qui méditait constamment à la marche du Monde. Même si Yukimura aimait à donner une image de lui portée sur un certain narcissisme, il s'intéressait toujours aux autres avant sa propre personne. L'état de sa tenue et de ses pieds parlaient d'eux-mêmes. Il ne savait pas vraiment prendre soin de lui. Et sans doute que tout cela n'avait vraiment pas d'importance à ses yeux. Un cerveau comme le sien avait besoin de réels défis.

« Qu'est-ce qui pourrait alors occuper autant son esprit sur le plan personnel ? L'état de sa barbe ? »

Anastasia soupira, assez irritée par le manque de sérieux du ninja sur une discussion assez décisive. Pas que ce manque de clairvoyance ne la surprenait réellement. Les hommes avaient tous la sensibilité d'une baguette chinoise. Ils se donnaient de grands airs de psychologues, sortaient quelques phrases toutes faites et croyaient avoir tout compris. Jinpachi en était une excellente démonstration.

« Qu'est-ce qui peut te préoccuper toi sur le plan personnel, Saizô ?

_Moi ? S'étonna-t-il aussitôt avant de froncer des sourcils. Je ne sais pas…

_Il n'y a rien dans ton existence qui ne te fasse réfléchir ? »

La question semblait plus dure encore pour lui qu'Anastasia ne l'aurait cru. Finalement, il semblait qu'elle avait trouvé un spécimen encore pire dans la gestion de sa vie privée. Mais quand on voyait comment Saizô réagissait sur sa non-relation avec Isanami, c'était prévisible. A part les combats, rien n'animait cette brute.

« La politique actuelle t'inquiète ? Proposa-t-elle sans dissimuler un sourire moqueur. L'odeur de ton haleine le matin ? La floraison des cerisiers ?

_Non évidemment ! S'indigna-t-il aussitôt.

_Alors quoi ? »

Il était incapable de lui répondre, se contentant de la fixer un peu stupidement.

« Yukimura et toi vous êtes sans doute pareils Il ne s'est jamais posé la question, jusqu'à récemment. Parce que quelque chose l'a poussé dans cette direction. Conclût la jeune femme avec une nouvelle assurance. Maintenant, savoir qu'elle est cette chose justement… C'est un autre problème. »

Si Rokurô ne pouvait même pas s'entretenir à ce sujet avec lui, elle voyait mal qui serait capable de pousser le dirigeant à la confidence. D'autant plus si cela durait depuis aussi longtemps qu'elle en avait eu l'impression. Ca devait réellement préoccuper Yukimura pour qu'il l'ait gardé pour lui. Et aujourd'hui, il ne parvenait plus à maintenir de toute évidence les apparences.

Peut être parce que le temps filait et que la situation pour les Sanada n'était pas des plus optimales ? Après tout, leur seigneur accusait malgré tout les années petit à petit. S'en apercevoir dans la glace n'avait pas dû le conforter dans ses projets futurs. Ce n'était pas le doute le plus original qui soit, mais sans doute le plus humain. Cela arrivait à tout le monde, un jour ou l'autre, de commencer à regarder derrière soi.

Avait-il des regrets ? Sur certains de ses actes passés, à propos de décisions ? Sur les choix qu'il avait pu faire quant à sa vie ? Des remords pour avoir manqué des occasions, pour être resté sourd sur des sujets qui lui éclataient désormais au visage, trop tard ? Et si, simplement,… Etait-il au moins heureux aujourd'hui ? Si la réponse s'avérait être non après tant de sacrifices…

« Tu ne crois pas que Sasuke est au courant de quelque chose justement ? Que Yukimura l'a appris et qu'il n'a pas apprécié que ses hypothétiques états d'âme soient connus ? Se décida à proposer Saizô avec une timidité certaine.

_Franchement… ? Tu m'épaterais presque pour cette fois. »

La pique fut immédiatement récompensée d'un grommellement de la part du ninja. Mais Anastasia s'était déjà replongée dans ses pensées depuis. L'idée était plutôt séduisante : Sasuke ne devait pas tant être innocent que sa réputation l'y encourageait. Même si elle ne le voyait pas s'opposer franchement à son seigneur, il devait avoir sa part de responsabilité dans cette histoire. Yukimura n'aurait jamais eu des paroles aussi dures envers lui sans raison réelle sinon.

« Ana…

_J'aimerais pouvoir réfléchir tranquillement Saizô tu sais ?

_Plus tard. On a un problème. »


Et dans le silence, il me contemplait.


Rokurô s'affairait à trier les documents le plus efficacement possible. Depuis quelques jours, tout ce fatras de papier s'était accumulé sur le bureau du dirigeant sans que celui-ci ne montrât une réelle envie à réagir en conséquence. La flemmardise chronique de Yukimura à régler ce genre de tâches, et à faire quoi que ce soit pour ainsi dire de sa journée il fallait le concéder, les avaient conduit à veiller ainsi tardivement. Ce qui ne facilitait en rien l'avancée du travail, la pièce s'étant plongée progressivement dans la pénombre.

Derrière lui, il sentait d'ailleurs le dirigeant s'agiter sagement à écrire les dernières lettres du mois. Il était bien rare de le voir aussi appliqué, autant le reconnaître. Bien que l'homme ne se laissait tout de même pas à cette totale liberté de faire absolument n'importe quoi, ceci aurait été particulièrement problématique pour Ueda, ses rédactions s'accompagnaient toujours de plaisanteries plus ou moins nombreuses. C'était des remarques assassines aussi à propos de certains expéditeurs, des tentatives pour esquiver la corvée. N'avait-il pas même une fois réclamé à Benmaru de le remplacer dans l'espoir que rien ne se remarquât ?

Aujourd'hui, il n'avait pourtant pas décroché un seul mot, que le strict nécessaire à la progression de leur travail. Et dans son écriture saccadée et rugueuse, Rokurô ressentait une colère sourde qu'on ne voulait pas laisser entendre. Oh, ils avaient tous bien compris que Yukimura n'était pas d'humeur. Néanmoins, un paradoxe s'était visiblement tissé dans le comportement de l'homme, entre un désir pudique de retenu et ses émotions bouillonnantes. Sans parvenir à maintenir un masque de gaieté, il ne se résolvait pourtant pas à libérer complètement sa fureur et demeurait dans une attitude fermée.

Rokurô ne comprenait pas l'origine d'un tel changement. Ce matin, il avait assisté comme à chaque fois le dirigeant pour son lever et son habillement. Yukimura ne réclamait pas une aide outrancière, mais il affectionnait d'être réveillé par son page et de pouvoir prendre son petit-déjeuner avec lui. C'était toujours l'occasion d'apprendre les récents événements et de partager un repas au calme loin de l'excitation des autres Braves. Pour ainsi dire, au réveil, l'homme n'était pas très chatouilleux. Il valait mieux donc prendre ses distances.

Aussi, rien de nouveau dans son humeur n'avait alerté le ninja. Ils avaient beaucoup discuté à propos des Tokugawa. La faute en incombant une fois encore à la venue surprise de Nobuyuki. Même si Yukimura tentait de se placer comme un roc devant sa décision en apparences, chaque échange avec son frère aîné éveillait en lui des doutes. Rokurô se chargeait de le rassurer sur sa position qu'il comprenait parfaitement. Depuis le temps qu'il était à son service, il avait adopté la morale de cet homme comme la sienne. Et ensembles, ils avançaient d'un même pas pour les Sanada. Ils étaient une équipe.

Mais si souvent Yukimura se confiait à lui plus qu'à personne d'autre, cette fois-ci il s'était enfermé hors de sa portée volontairement. Rokurô avait bien tout tenté pour faire tomber ses défenses, usant de quelques ruses qui avaient toujours fonctionné jusqu'à maintenant, rien de constructif n'en avait résulté. Peu importe ce qui perturbait tant le dirigeant, cela devait être terriblement important pour qu'il le gardât ainsi pour lui. Et si la sauvegarde d'Ueda en dépendait, ce caprice pouvait à tous leur coûter la vie. Il espérait seulement que l'homme savait ce qu'il faisait.

« Misunari et Kanetsugu… »

A l'évocation des deux seigneurs, Rokurô abandonna tout de suite sa tâche pour rejoindre Yukimura. Apercevant la lettre qui se trouvait dans ses mains, il alla se placer derrière lui pour pouvoir la lire librement à son tour. Les deux hommes n'étaient plus revenus depuis leur dernière visite, avec les alliances qui petit à petit se dessinaient à travers le pays, ce courrier de leur part ne devait pas être anodin.

« Les soutiens des Toyotomi bougent, ils veulent me voir dans les prochains jours…

_A Ueda ? S'inquiéta immédiatement le page qui dévalait les lignes du regard.

_Non, au domaine de Mitsunari.

_Dans la région de Torhu ? Mais c'est à cinq jours d'ici. Il serait insensé de laisser le château aussi longtemps en cette période d'extrême tension ! »

Yukimura s'était déjà plongée dans une relecture de la lettre pour en vérifier les informations. Et il tardait bien trop à lui répondre, ce qui était mauvais signe. Quand il se rangeait de son côté, le Seigneur ne perdait pas de temps à méditer sur le sujet. Il soulignait seulement la justesse de son raisonnement.

« N'y songez même pas Jeune Maître ! Vous-mêmes les aviez renvoyés la dernière fois…

_Je ne peux pas garder indéfiniment les Sanada impartiaux.

_Mais… !

_Je dois y réfléchir encore un peu. »

Accompagnant ses propos, Yukimura déposa la lettre à part du reste des missives, sous les yeux d'un Rokurô impuissant. Quand le dirigeant avait une idée en tête, il n'y avait aucun moyen de lui faire changer d'avis à ce propos. Mais pour cette fois, la sûreté du domaine dépendait trop de ce choix pour que le page puisse l'ignorer.

« Êtes-vous au moins certain de la véracité de cette lettre ? On pourrait chercher à vous encourager à quitter Ueda. Ieyasu a très bien compris que nous avons été en relation avec les seigneurs Mitsunari et Kanetsugu à son dernier banquet.

_Possible… Répondit machinalement Yukimura en ouvrant une nouvelle enveloppe.

_Et quand bien même ils chercheraient à vous voir, le Dragon vous surveille toujours. Il serait bien prêt à tout pour profiter de cette occasion !

_Ecoute Rokurô, il est temps que je… »

Un vacarme soudain interrompit l'homme dans sa phrase. Un instant avait déjà filé avant qu'ils ne lèvent d'un même mouvement les yeux vers le toit de la bâtisse qui venait de trembler dangereusement. Des cris distincts suivirent aussitôt, d'invectives entre combattants qui précipitèrent au-dehors les deux hommes, sans plus de considération pour leurs tâches.

Ils n'eurent pas à courir bien loin : Saizô et Anastasia se tenaient tout juste à quelques dizaines de mètres de hauteur d'eux, aux prises avec de nombreux attaquants qui les encerclaient. Les deux ninjas, dos à dos, considéraient ces nouveaux arrivants avec hostilité, toutes lames dehors.

Rokurô fut immédiatement arrêté par Yukimura alors qu'il s'apprêtait à les rejoindre, la main sur ses armes. Avec un calme incroyable, le dirigeant lui ordonna le repos d'un mouvement de tête autoritaire. Et l'arrivée soudaine d'un Kamanosuke survolté par l'appel du sang répondit à l'incompréhension éphémère du page.

« Ha ha ha ! Du sang enfin ! Du meurtre ! Du meurtre ! Hurlait déjà le manipulateur du Vent, faisant reculer ses opposants les plus proches avec une efficacité remarquable. Du meurtre ! »

Anastasia suivit le mouvement d'une technique qui alla geler deux de leurs ennemis dans un concert de craquements meurtriers. Le froid en devint si pressant qu'il se ressentait jusque sous les auvents de la cour intérieure ; Yukimura croisa les bras distraitement pour se réchauffer. Sans aucune réelle inquiétude pour le dénouement de l'affrontement, même si ces hommes-là…

« …puent le Renard. » Releva-t-il, plus pour lui-même que pour Rokurô.

Des lumières vivaces déchirèrent les airs brutalement alors que Saizô bousculait les premiers rangs dans un mouvement de panique. L'ennemi bien que plus nombreux semblait avoir envoyé ses ninjas de base pour cette opération. Peu restaient encore debout après une telle vague de violence. Quelques-uns avaient même tenté de fuir avant d'être anéantis par l'épée sans remords d'Anastasia.

Quelques instants plus tard cependant, de nouvelles présences rejoignirent à leur tour en quelques sauts gigantesques la première ligne des combats. Elles se réduisaient au nombre de quatre, toutefois l'aura qu'elles dégageaient en prenant place aux côtés de leurs adversaires, se plantant en protection face aux Braves de Sanada, débordait d'une confiance démentielle qui n'avait rien à voir avec ce qu'ils affrontaient jusque-là.

Saisissant immédiatement le danger de ces derniers arrivants, Saizô s'élança sur eux, sa fidèle épée Mari fermement en mains. Il eut néanmoins à peine le temps de la lever au-dessus de lui avant d'être rejeté brutalement plus loin par une force invisible qu'il ne put contrer. Son corps alla rouler dans l'herbe sans aucune résistance.

« Yukimura Sanada ! Hurla alors distinctement un des quatre soutiens tout en s'avançant tranquillement sur le toit. J'ai un message pour toi de la part de notre Maître ! »

Cette annonce subite avait figé chacun dans ses affrontements, hormis Kamanosuke qui s'échauffait en retrait comme à son habitude, tous ayant désormais les yeux rivés sur ce messager sorti de nulle part qui avait si aisément repoussé Saizô.

« Et pourquoi ne pas réclamer une audience la prochaine fois ? Tout cela serait bien plus civil, non ? »

Ignorant Rokurô qui tentait de le retenir dans l'ombre pour sa sécurité, Yukimura s'avança en terrain découvert sans empressement. Un sourire moqueur s'étirait même sur ses lèvres quand l'homme qui l'avait interpellé se tourna dans sa direction. Ce fut ce moment-là que choisirent justement les autres Braves pour faire leur apparition les uns après les autres dans la cour.

« Ieyasu-sama veut une réponse. Reprit le messager sans se donner la peine de descendre du toit pour se mettre au niveau du seigneur, le surplombant toujours avec arrogance. Et il la veut, maintenant.

_On va lui en donner une bonne de réponse ! » Répliqua aussitôt Jinpachi.

Son gant s'illuminait déjà d'éclairs que Yukimura lui indiqua à son tour la passivité comme il l'avait fait pour Rokurô. Conciliant, le pirate cessa sa technique. Du moins, visiblement car celle-ci pulsait toujours dans l'air en menace pressante.

« A quelle question votre maître veut-il une réponse ? Offra poliment le dirigeant, en allant s'appuyer avec négligence conte un proche pilier des auvents.

_Qui les Sanada soutiendront-ils dans les jours à venir ? En fait… »

Un sourire mauvais se découpa nettement sur le visage de l'inconnu.

« Choisissez-vous la mort ou la vie ? Ce choix d'expression est sans doute plus exact. »

Anastasia qui se tenait tout proche de lui eut un mouvement de fureur qu'elle contint de justesse. Le messager ne leva même pas les yeux sur elle et ses mains dangereusement tremblantes de frustration, toute son attention fixée sur Yukimura qui faisait mine de se donner le temps de réfléchir. La mauvaise d'humeur du dirigeant semblait s'être fanée, il jouait la comédie si lourdement que l'envoyé des Tokugawa en devenait ridicule à patienter.

« Et bien, je suppose que tout le monde tient à sa vie. Mais dans la recherche de son soi intérieur, peut-être faut-il apprendre à savoir dépasser ses peurs les plus primaires. Et quelle peur plus primaire que celle de mourir ? Tout le monde a peur de voir cesser exister sa vie. Même dans cette expression comme dans celle de « perdre la vie », ne nous fixons nous pas à user du terme de vie pour prendre le pas sur le fait qu'elles désignent ?

Tout ça ne tient, en plus, qu'à chacun d'envisager les notions comme nous le voulons. Une vision subjective qui fausse toutes les réponses générales, nous ne pouvons pas construire des hypothèses pour d'autres que nous. Ce serait fort impoli je crois. Non ?

_Vas tu donc me répondre vieil homme ? S'énerva finalement le messager dans un vif mouvement d'humeur qui alla projeter plusieurs tuiles au large.

_Avant que vous ne détruisez mon château ? Je crois. »

Yukimura qui avait conservé son sourire courtois, le perdit cependant alors qu'il reprenait avec une assurance suintante de fierté.

« Je choisis la mort. Tu peux aller annoncer cette excellente nouvelle à ton Seigneur si tant est qu'on puisse le désigner ainsi.

_Je vois. »

Un calme subite s'empara dès lors du messager à cette réponse. Devenu impassible, il se tourna vers ses hommes pour échanger avec eux quelques signes rapides personnels. Leurs postures de passives, prirent une forme plus agressive, clairement en attente d'une offensive.

« Très bien. Reprit-il avec fatalisme. Puisque les Sanada ont choisi d'être nos ennemis, je vais donc devoir me résigner à détruire votre château ! »

A ces mots, un vent de haine traversa immédiatement les neuf Braves qui se tendirent tous dans un même élan dans la direction de l'ennemi, armes bien aux poings.

« Mes hommes ont encerclé ce bâtiment afin d'y apposer des explosifs ! Tu peux dire adieu à tous ces murs Seigneur de pacotille !

_Yukimura ! » Alerta Saizô avec urgence, en se précipitant sur le dirigeant pour tenter de l'éloigner des lieux au plus vite.

En vain, l'envoyé des Tokugawa avait déjà levé un bras autoritaire en guise de signal et se déchainait maintenant…le silence. Long, interminablement pesant. Que rien ne semblait finalement briser. Ni aucun cri, ni aucune explosion destructrice.

« Des hommes. Quels hommes ? » Retentit clairement une voix nouvelle alors.

Tous ne purent que lever les yeux sur la silhouette qui, juchée sur un toit proche, les surplombait de sa taille. Sasuke se dressait-là, ses armes dégoulinantes pour seuls témoins. Il tenait par les cheveux la tête sanglante d'un anonyme adversaire qu'il jeta négligemment aux pieds du messager dans un geste cruel. Elle alla rouler sous les yeux de l'homme, à visage découvert. Une vision macabre qui le laissa de glace, bien que toute son attention se porta dès lors sur le Commandant.

« Qui es-tu ?

_L'homme qui prendra ta vie. »

Un rire amusé secoua le serviteur des Tokugawa à ces paroles.

« Oh ? Rien que ça. Les Sanada ont des gosses bien grandiloquents. Peut-être vaudrait-il mieux songer à vous reconvertir tous dans le théâtre ? Vous auriez du succès.

_Ce n'est que la simple vérité. »

La voix du Commandant sonnait si franche et objective que le messager marqua un léger instant de surprise. Fixant un long instant son adversaire du regard dont le visage fermé ne lui laissait aucune accroche possible, il porta lentement une main aux étuis qui habillaient ses cuisses pour en tirer une courte lame.

« Et bien viens, alors. Invita-t-il sans inquiétude, causant un bruissement de vifs échanges entre ses trois équipiers qui étaient demeurés en arrière jusqu'à maintenant.

_Sasuke non ! »

Le jeune homme avait déjà bondi en avant plus que jamais déterminé, devenu complètement sourd aux ordres de Yukimura auxquels il n'avait pourtant jamais dérogés. Les deux combattants se rencontrèrent aussitôt dans un bruit de ferraille alors que leurs armes claquaient l'une contre l'autre. Une étincelle vola ; et Sasuke reprenait efficacement de l'élan sur un mur proche pour sauter à nouveau, haut, très haut.

Les autres Braves en étaient demeurés hésitants quant à la marche à suivre. En face d'eux les ninjas des Tokugawa se concertaient en murmures sur l'attitude imprévue de leur meneur, autant désemparés que agacés. Quant à Yukimura, le regard qu'il posait sur son gardien désobéissant parlait de lui-même.

Au-dessus d'eux, le messager recula précipitamment pour esquiver un coup de pied agressif. Il était rare de voir le Commandant autant plongé dans un affrontement, dans l'envie de vaincre l'autre. Chacun le savait, qu'il possédait sans doute le cœur le plus tendre des Dix. Il ne prenait jamais de plaisir à blesser, tout entier dédié à la protection seule. Pour autant, le ninja dégageait une aura de sauvagerie exemplaire ce soir. Son regard semblait avoir un trait de prédateur alors qu'il considérait son adversaire.

« Je vais lui filer un coup de main le Vieux… On gère. » Annonça soudainement Saizô à Yukimura.

De toute évidence, le brun n'avait absolument pas digérer de s'être fait si aisément repoussé par le messager il y a encore quelques minutes. Fort d'une motivation revancharde, il tira son épée pour se jeter à son tour dans la bataille, toutes griffes dehors sous le regard hébété de son Seigneur. En face d'eux, leurs autres adversaires s'agitaient désormais dangereusement et d'un signe résigné, les Braves furent finalement tous autorisés à réagir en conséquence.

« Tu ne pensais pas tirer la couverture à toi le Singe !

_Tu me gênes. »

Saizô retint de justesse un grognement indigné face à la réponse sèche qui cueillit au tournant son intervention. Sasuke et lui n'avaient pas encore appris à cohabiter pacifiquement, en combats comme pour tout le reste. Jamais un jour ne se passait sans qu'ils ne se lancent des piques quotidiennes des plus acides, ne dissimulant rien de la compétition qui s'était installée entre eux progressivement.

Le ninja d'Iga n'eut cependant pas l'occasion de répliquer davantage, le messager des Tokugawa se jeta en avant, leur envoyant d'un mouvement brusque ce qui s'apparentait à une onde de force de très large diamètre. Tous deux durent chercher en catastrophe un renfoncement dans lequel se mettre hors d'atteinte de l'attaque qui n'épargna pas les murs les plus proches. De la poussière et des gravats volèrent aussitôt sous l'impact, en quantité suffisante pour dissimuler les déplacements des deux garçons. Et Saizô fut le premier à percer le nuage de poussière pour se jeter à la gorge de leur adversaire. Malgré sa rapidité, ce dernier le contra d'un revers machinal. Un éclair de lumière fut alors relâché par Mari, aveuglant un court instant tous les alentours. Un délai nécessaire au brun pour repartir à l'assaut : le Tokugawa dut reculer avec maladresse, portant une main à la plaie qui s'ouvrait sur son visage.

Constatant cette ouverture, Sasuke empoigna avec vigueur ses armes, prêt à se jeter dans la foulée sur l'ennemi pour le pousser dans ses retranchements en l'inquiétant davantage. Sa tentative fut néanmoins évincée par une voix glaciale qui se rappela à lui brutalement.

« J'ai dit non Sarutobi. » Claqua Yukimura avec force, ses yeux fixés mortellement sur son serviteur.

L'homme avait su visiblement profité de la confusion créée par toutes les confrontations qui avaient lieu au même moment pour se rapprocher d'eux et échapper à la vigilance de Rokurô. Le Page prêtait main forte à l'instant aux autres Braves contre les combattants des Tokugawa. Et sans doute ne songeait-il pas que Yukimura puisse avoir l'idée stupide de se porter à découvert en ce moment.

« Laisse Saizô gérer ça. »

L'ordre incongru annihila définitivement l'orgueil du Commandant. Toute espérance de protestation mourut avec, sous la colère visiblement contenue de son maître. Jamais encore Sasuke ne lui avait désobéit ainsi et cette fois encore, le jeune homme s'exécuta, retenant chacun de ses cris de frustration, sans même trembler. Alors que tout son être s'indignait de se voir écarter des affrontements pour un autre qui valait toujours tellement mieux que lui. Par Yukimura lui-même ! Qui estimait qu'il ne servait à rien ici de plus qu'à jouer le rôle de l'éternel spectateur.

Mais que fallait-il qu'il fasse de plus Kami-sama ? Pour qu'on cesse de le voir comme un poids mort. Que lui manquait-il donc par-rapport à l'Iga de si tangible pour rester au rang de second chaque fois ? Toutes ces heures qu'il passait seul à tuer son corps un peu plus, à le pousser dans ses retranchements jusqu'à ne plus rien sentir qu'une douleur diffuse dans ses membres… Tout ça pour tenter de conserver son rang, lui le miséreux de la Forêt, pour tenter de ne pas trop rougir de ses capacités limitées. Que pouvait-il contre ces autres qui manipulaient tous un véritable élément ? Faire pousser des fleurs gentiment et sourire, désolé ? Pourquoi même le Destin se fichait de lui ?

Il crevait d'envie de cesser de se retenir constamment, en serviteur parfaitement soumis. Secouer un peu Yukimura. Lui demander juste, mais que devait-il se reprocher pour attirer sa rage en permanence ? Que s'était-il passé pour que, tout d'un coup, plus rien n'aille entre eux ? Que cet homme le regarde enfin dans les yeux pour lui dire qu'elle est sa faute. Et lui aurait tout fait pour la réparer. Mais il ne pouvait pas… Il ne pouvait rien faire sans savoir. Pourquoi lui ? Pourquoi soudain ? Pourquoi cette rage glaciale sans cesse alors que, Yukimura pour lui…

Perdu dans ses pensées tumultueuses, Sasuke ne prêtait plus aucune attention aux alentours. Il resta en retrait, bras ballants, à fixer ce dos froid seul que lui accordait son Seigneur. Ca n'avait plus d'importance réelle, Saizô qui repoussait son adversaire, les autres Braves mettant en fuite le reste de l'escouade. Ni le cri de fureur, ni la promesse de vengeance du messager des Tokugawa. Tout se terminait bien une nouvelle fois pour les Dix, et des cendres s'envolaient au vent…

« Rassemblement ! »

Tous s'exécutèrent à cette commande absolue, encore essoufflés pour certains de l'effort. Même les plus réfractaires habituellement comme Kamanosuke se résolurent à ne pas poursuivre plus loin les derniers poursuivants. Le manipulateur du Vent se contenta de cracher par terre fort élégamment avant de rejoindre leur groupe auprès du Seigneur. La plupart avaient paré au cours de brutaux affrontements leurs tenues de sang frais. Mais Saizô semblait le plus exténué de tous, le messager ne l'avait pas épargné. Heureusement, Isanami s'était immédiatement portée volontaire pour le soutenir dans ses déplacements, très inquiétée par la ténacité de son adversaire.

Si certains s'étonnèrent de voir Sasuke impassiblement demeuré en arrière d'un Yukimura furieux de nouveau, aucun n'osa faire de commentaires. Seuls Anastasia et Rokurô tentèrent d'attraper le regard vide du Commandant, en vain. Et le visage tendu de leur Maître ne parlait pas davantage.

« Mesdemoiselles, Messieurs, ils semblent que nous venons d'officialiser notre entrée en guerre. Annonça-t-il finalement, sans masquer sa suintante ironie. Ce soir, nous sommes devenus les pires ennemis de la famille la mieux armée et la plus puissante du Japon. Mes félicitations. »

Accompagnant ses paroles, il applaudit tranquillement, sa colère dissimulée une fois encore derrière un sourire faussement avenant des plus redoutables. L'attitude gentiment détendue agaça immédiatement les plus réalistes des Dix. Rokurô fut le premier à froncer des sourcils :

« Jeune Maître, vous ne devriez pas vous ravir autant de ce fait ! Ueda est grandement menacée désormais !

_C'est certain que les Tokugawa ne vont jamais nous laisser en paix tant que nous serons debout. Appuya à son tour Juzô. Ce sont des adversaires autrement redoutables que le Seigneur Masamune.

_Lui et le Renard associés vont nous supplanter sans effort. »

L'affirmation de Jinpachi fut accueillie dans un silence méditatif. La menace annoncée était aussi inquiétante que génératrice. Ces derniers jours passés dans le calme absolu avait engourdi la plupart d'entre eux dans une torpeur molle. Ils étaient tous des combattants qui ne vivaient vraiment que sur les champs de bataille. Pour autant, l'affrontement qui se présentait aujourd'hui était d'une toute autre envergure. On ne parlait plus d'un différent entre Seigneurs mais d'une véritable guerre qui toucherait le pays entier. Loin très loin du principe de la distraction.

« Bouddha nous envoie une épreuve. Nous devons la surmonter ensembles.

_Toujours à tourner avec tes sermons poussiéreux le Bonze ? »

La pique idiote chatouilla immédiatement les nerfs de l'homme qui ne fut retenu de physiquement répliquer que par les doigts courts mais fermes de Benmaru.

« Pourtant Saizô, je crois aussi qu'il s'agit là de la solution la plus juste.

_Pardon ? » S'étouffa aussitôt le ninja, considérant Yukimura avec suspicion.

Seikai se rengorgea de satisfaction alors que leur Seigneur croisait les bras avec application, glissant chacune de ses mains dans ses manches sous la fraîcheur nocturne qui s'installait pour de bon. Clairement, l'homme réfléchissait avec une sérénité admirative aux événements passés. Plusieurs minutes s'écoulèrent d'ailleurs ainsi sans qu'il ne leur donnât de réponse et personne ne manqua assez de discernement pour lui en réclamer une précipitée. Anastasia tenta, au contraire, de profiter de ce laps de temps pour s'approcher discrètement de Sasuke et poser une main amicale sur son épaule. Le jeune homme leva vers elle un regard hanté qu'elle ne lui avait jamais connu jusque-là.

« Je dois me rendre à Torhu. Annonça leur Seigneur finalement.

_Ce serait de la pure folie Jeune Maître ! D'autant que les Tokugawa connaissent maintenant l'alignement des Sanada, ils attaqueront forcément à nouveau Ueda et vous !

_Je n'ai pas le choix Rokurô. Sans un soutien extérieur, nous ne pouvons pas tenir. Masamune, de son côté, n'a pas renoncé non plus à Isanami et au Kushi-Mitama.

_En clair, aller chercher les Toyotomi c'est ça ? Traduisit Saizô.

_Oui. Les Seigneurs Mitsunari et Kanetsugu m'ont envoyé une invitation pour discuter de nos alliances. Cela tombe parfaitement. »

Mise à part Rokurô qui était déjà au courant de par son statut, les neuf Braves considérèrent avec un étonnement certain cette information nouvelle. Depuis leur dernière visite terminée assez froidement, ces deux hommes n'avaient plus du tout fait parler d'eux jusqu'à Ueda, restant discrets. Ce changement de position de leur part semblait survenir un peu trop au bon moment.

« Le Vieux, tu es sûr que ce n'est pas douteux ? Formula à haute voix Saizô pour tous les autres.

_C'est ce que je lui ai dit immédiatement ! Ieyasu pourrait vouloir l'attirer hors d'Ueda mais le Jeune Maît…

_Et alors ? Coupa Anastasia d'un ton tranquille. De toutes façons, il faudra bien régler le problème de notre alliance un moment ou un autre. Autant profiter de l'effet de la fessée qu'ils ont pris ce soir… »

La jeune femme marquait clairement des points sur son raisonnement. Yukimura en profita aussitôt pour reprendre la présentation de son projet.

« Au plus vite, il faudra malgré tout cinq jours de voyage. Je partirai demain.

_Avec nous alors. » Assura Jinpachi tout en tirant sa cigarette.

Le pirate avait su se tailler une place petit à petit à Ueda. Dernier arrivant, pas le plus motivé qui soit au départ, il avait appris à apprécier cette nouvelle vie. L'océan restait évidemment unique dans son cœur mais cette temporaire escale dans la région lui permettait de voir plus loin et d'apprendre encore. Il n'avait jamais connu l'emploi curieux de défendre un Seigneur comme d'autres, pour autant il se prêtait à l'exercice, avec une maladresse des plus attendrissantes. Qu'il niait constamment.

« Ooooh, je sens l'odeur de la mort qui s'annonce… Chantonna Kamanosuke de son sourire le plus fou.

_Je suis désolé mais le château aura besoin d'être protégé plus que tout durant mon absence. »

L'excuse de Yukimura fit aussitôt froncer des sourcils le manipulateur du Vent qui se souvenait très bien encore de la manière dont il s'était fait remercié la dernière fois que l'homme avait voyagé. Il avait su prendre la décision par lui-même de les rejoindre envers et contre tout, il n'était pas question que cela se renouvelle. Depuis le temps qu'il s'enlisait dans la quiétude des lieux…

Sasuke demeurait silencieux de son côté. La suite était clairement prévisible. Saizô et Isanami allaient accompagner Yukimura dans son déplacement comme à chaque fois. Rokurô serait aussi avec eux, en tant que Page des Sanada il n'avait jamais manqué un voyage. Peut être Juzô complèterait-il cette équipe, il en serait ainsi le pilier de soutien. Et lui garderait la niche, comme d'habitude avec des combattants frustrés d'être restés en arrière. Pas parce qu'il était le second maître d'Ueda comme l'affirmait la prêtresse pour le réconforter, mais parce qu'il n'était qu'un bon à rien.

« Je veux venir avec vous ! Ca fait trop longtemps que rien ne se passe !

_Kamanosuke, je compte sur toi pour protéger notre maison.

_Mais… ! Tenta de protester le ninja.

_Et ne pense même pas faire comme la dernière fois. Le château est plus menacé que moi aujourd'hui. Le coupa Yukimura avec une autorité absolue. Chacun aura son rôle à jouer en temps et en heure. »

Un sourire amer étira les lèvres de Sasuke. Lui savait déjà où se trouver sa place. Et Yukimura s'était déjà tourné sur un autre Brave, arborant un visage désormais presque désolé :

« Jinpachi, ne m'en veux pas mais toi seul peut museler les plus réfractaires.

_Les ordres sont les ordres. Répliqua le pirate peu déçu de son poste. Faites juste attention à vous.

_Je ne crains rien avec Saizô et Rokurô dans mon sillage. »

Les deux hommes acquiescèrent immédiatement à cette annonce peu surprenante. A force, chacun se rôdait à la manière de penser de leur Seigneur. Ils étaient conscients des forces qu'ils représentaient et de ce qu'ils savaient mieux le faire. En garde rapprochée, aucune autre combinaison n'égalait pour le moment leur efficacité. Saizô de par son talent en combat, Rokurô son implacable intelligence.

« Et moi alors ? S'éleva la voix fragile d'Isanami. Je reste ici aussi ? »

Habituellement, Yukimura aurait très certainement craqué devant la moue timide de la jeune femme en la prenant dans ses bras pour la réconforter gentiment. Il n'en était cependant rien ce soir, et si le ton du Seigneur restait courtois, son regard ne manqua pas de s'assombrir en se posant sur elle :

« Non, tu viens avec nous. »

Elle dut d'ailleurs sentir qu'il lui reprochait clairement quelque chose car elle n'insista pas davantage, hochant simplement la tête pour marquer son attention. Elle n'imaginait pas de toutes façons se séparer de Saizô pour le moment. Il était sa Lumière après tout, sa barrière, son soutien, sa limite.

« Juzô, j'aurai besoin de toi durant ces cinq jours. Reprit Yukimura plus vivement. Anastasia aussi. »

La manipulatrice de la Glace marqua un certain étonnement à cette nouvelle tout comme Sasuke. Autant il n'était en rien curieux de voir leur aîné faire ses bagages en pestant contre ses maux de dos, autant la blonde avait toujours été de garde à Ueda jusqu'à maintenant. Preuve de confiance ou de méfiance ? Quoiqu'il en soit, sa force de frappe serait d'une aide capitale pour la sécurité de leur Seigneur.

« Seikai, Benmaru, vous serez sous les ordres de Jinpachi. Votre travail d'équipe fera des merveilles.

_Mais je ne peux pas laisser Isanami partir toute seule ! » Protesta aussitôt le Bonze.

Yukimura leva une main apaisante.

« Ce ne sera pas la première fois. »

La constatation froide n'était toutefois que la simple vérité. Comprenant que ce n'était pas le jour de tenter de marchander avec leur Seigneur et de jouer avec sa patience, chacun acquiesça sans débordement. Après tout, le gosse se considérait de son côté comme le meilleur poseur de pièges qui soit, les Tokugawa ne risquaient pas de revenir sur le territoire d'Ueda avant longtemps. Quant à Seikai, il avait à cœur de travailler ses faiblesses encore trop criantes. La présence de sa sœur l'affaiblissait, il en avait bien conscience.

Il était ainsi en tout une équipe de cinq à partir, pour autant d'autres restant en arrière, en défense. Ce choix de la part de leur Seigneur apparaissait comme le plus sage. Un bon équilibre entre assurer Ueda contre de possibles nouvelles attaques et protéger Yukimura lors de son déplacement. Assurément que les jours qui s'annonçaient désormais ne seraient pas des plus calmes avec la prise de position des Tokugawa contre la famille Sanada. Tous devaient redoubler de vigilance à l'aube de cette guerre. Ce n'était plus un simple conflit de fierté contre Masamune mais bien des champs de bataille qui s'annonçaient et sur lesquels ils devraient apprendre à triompher.

« Sasuke… »

Le Commandant releva immédiatement la tête vers son maître à cet appel sans émotion, surpris qu'il perde de son précieux temps à s'intéresser un peu à lui maintenant. Sans doute pour lui réclamer de prendre soin des vieilles poutres, des fleurs du jardin, de faire les poussières dans la cuisine ? Il se sentait juste lasse, fatigué… Pourquoi ne le laissait-on pas disparaître ? S'il était tant inutile.

« Nous partirons à huit heures demain. Alors sois debout. Et laisse un de tes plumeux à Jinpachi avant pour la communication. Lâcha l'homme rapidement, comme pour ne pas avoir le temps de regretter son choix. Bonne nuit à vous. »

Un moment plus tard, il s'éloignait déjà en direction de sa chambre visiblement plus que décidé à se reposer de ce début de nuit agité. Et si Rokurô fut étonné, il le rejoignit très vite pour ses tâches habituelles, non sans un regard appuyé pour Sasuke. Le garçon apparaissait comme foudroyé sur place. Il fallut qu'Ana passe une main inquiète devant ses yeux pour qu'il se tire de cette torpeur, hésitant sur la manière de voir cette décision. Jamais il n'était parti encore, éternel gardien d'Ueda. Fallait-il y voir un manque de confiance ou au contraire… ?

Il aurait tout donné en cet instant pour connaître les pensées de l'homme.


Je dédie ce chapitre à ma Carbone et à cette fringante Ester qui me manque.

Je n'aurai pas vraiment parié sur des réactions, et si. Il y en a sur cette terre déserte de Brave10 français. Aller les lecteurs, ne soyons pas timides et peut-être serait-il temps que je ne sois pas la seule à remplir cette section avec mes gribouillages honteux. Prenez un pseudo classieux et lâchez-vous, ce sera bien le dernier endroit où vos supérieurs viendront vous chercher sur Internet...

Joyeux Noël à toutes et tous !


Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.