POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master
Marche Troisième :L'Âme de Pierre.
Des rafales tranquilles rugissaient dans la plaine
Faisant claquer sèchement le tissu souple et les courroies lourdes de leurs habits spasmodiquement, elles venaient chatouiller chaque nuque avec fermeté. De l'air frais bienvenu qui adoucissait le soleil brûlant de milieu de journée ; il étendait depuis des heures sa pleine ampleur dans un ciel dégagé. Un été des plus secs semblait s'annoncer dans les semaines à venir.
Chacun s'était protégé au plus tôt sous un salvateur chapeau de paille. Ils marchaient sous la chaleur d'un vif pas depuis l'aube rose, aux côtés de Yukimura qui se trouvait juché - privilège de Seigneur - sur sa monture habituelle. Et les plaines qu'ils traversaient offraient davantage de rizières que de milieux ombragés où aller s'abriter des rayons persistants. Un inconvénient qui ne dérangeait pas tant leur maître qui, jamais, ne manquait de saluer quelques paysannes, déclenchant des gloussements timides à chaque fois. Un petit manège qui usait lentement mais sûrement la patience de Rokurô et de Juzô.
Plus en arrière, Isanami suivait le rythme non sans se plaindre comme à l'accoutumée de la faim qui la tiraillait à Saizô, tirant sa manche régulièrement pour obtenir son attention. Jusqu'ici le ninja d'Iga tenait la pression remarquablement bien, sans doute plus qu'habitué aux caprices de la jeune prêtresse. Malgré ses récents entraînements aux éventails, elle n'était pas encore capable de faire preuve de la même endurance qu'eux. Ils devaient tous cependant reconnaître, qu'elle s'était beaucoup améliorée ces derniers mois.
En queue de peloton, Anastasia et Sasuke avançaient côte à côte, jetant à chaque instant de brefs coups d'œil aux alentours pour s'assurer de la sécurité de leur escouade. Ils avaient fini par quitter la région d'Ueda et son apparente tranquillité pour des terres étrangères. Toutefois, celles-ci étant principalement agricoles, ils ne craignaient théoriquement rien jusqu'à la première ville importante. Ce qui n'empêchait pas les deux ninjas de rester prudents.
Le Commandant, lui, n'en revenait toujours pas de se trouver là parmi eux. Depuis combien d'années n'avait-il pas marché ainsi toute la journée en-dehors de leur région ? Combien de temps sans découvrir de nouveaux espaces, cantonné aux murs du château ? Avait-il seulement mis les pieds dans une agglomération importante un jour ? Il ne savait plus, incertain de la qualité de ses souvenirs d'enfance. Entre sa Forêt et le camp d'entrainement des Koga… Quand il avait rejoint Yukimura déjà soutenu par Rokurô et Juzô. Loin, très loin du nombre des Dix…
Au final, il avait même dû emprunter en catastrophe une grande sacoche en toile à Jinpachi et était resté devant un long moment, ne sachant pas vraiment de quoi la remplir. Isanami était venue le secourir au moment opportun et il lui en était encore reconnaissant. Cela pouvait faire rire certains comme Anastasia, mais il ne savait pas du tout voyager. Et connaissant l'humeur de Yukimura à son égard, il ne tenait pas à laisser au Maître une raison supplémentaire de le critiquer en ralentissant tout le monde inutilement. Même s'il ne pouvait s'empêcher d'ouvrir de grands yeux admiratifs aux paysages qui s'étendaient sous leurs pieds, relevant le bord de son sugegasa fréquemment pour mieux contempler la grandeur des lieux traversés.
Sincèrement, tout cela manquait d'arbres pour le moment. Mais les hautes collines aux alentours qui les encerclaient apparaissaient comme irisées sous la lumière. Dans des teintes de brun et d'ocre clair, elles se mouvaient paresseusement, bercées par les chants du printemps. Le riz s'y accumulait en nombre comme sur les bords de leur chemin, gorgé d'eau étincelante. Des nuées d'insectes s'agitaient d'ailleurs ça et là en cacophonie, formant des petites masses diffusent dans les airs animées de mouvements erratiques. Et le parfum fort de l'eau stagnante entêtait le jeune homme.
Une douce euphorie s'était emparé de lui, déstabilisante après ces derniers jours passés au plus loin dans le néant. Comme toujours, il était le plus réceptif à cette nature qui s'étendait dans toute sa plénitude. Même hors de sa Forêt, son âme vibrait au même rythme que ces tableaux de vie splendides. Et si certains visages des Braves demeuraient tristement neutres, lui s'offrait la liberté heureuse de s'émerveiller de tout, aussi silencieusement qu'il en était capable. Du moins, il avait essayé. Les autres avaient fini par percevoir sa joie éclatante à la moindre découverte. Il avait beau tenté de maintenir son statut de protecteur en alerte, le vol d'un papillon finissait toujours par le distraire. Et bien qu'il regrettait de passer encore pour ce gosse de dix-sept ans qu'il était, il ne pouvait lutter contre son instinct.
« Sasuke… Laisse cette chenille s'ébattre tranquillement veux-tu ? »
Un rougissement intense s'empara aussitôt des joues du Commandant à cette remarque moqueuse. Anastasia le considérait désormais goguenarde alors qu'il jetait prestement la mince branche dont il s'était servi pour jouer avec l'insecte machinalement. Reprenant sa position initiale dans le groupe, il détourna les yeux pour ne pas considérer la réaction des autres. Une excellente manière de se faire remarquer ne pouvait il plus que songer, quand toutes les coccinelles, les abeilles, les rouges-gorges venaient se poser sciemment sur ses épaules avec une familiarité surprenante.
« Il va falloir en rebaptiser un le Maître des Bestioles à ce rythme.
_Saizô ! » S'indigna immédiatement Isanami en donnant une tape sur le front du brun.
Sasuke ne voulait plus que disparaître dans le sol sous ses pieds, les joues plus cramoisies que jamais quand il s'aperçut que Yukimura ne se privait pas de suivre l'échange du regard. Lui ne se sentait pas de le regarder en face maintenant, p
as cet homme. Pas alors qu'il jouait consciemment de sa confiance en lui, de son identité pour le déstabiliser. Comment pouvait-on ainsi lui cracher de tels mots, le rabaisser plus bas que terre pour lui accorder de l'attention ensuite ? Ca n'avait pas de sens !
« Nous ferions mieux de nous arrêter. Proposa alors Rokurô, conscient de l'état de l'endurance de chacun des membres de l'escouade. C'est le lieu idéal.
_Quoi ? S'étonna Isanami en considérant le misérable bosquet en bord de route que le Page désignait. On ne mange pas en auberge ?
_La plus proche est à des milles, Baka.
_Saizô ! Tu ne peux pas me parler sur ce ton ! »
Le jeune homme haussa à peine des épaules face à la colère de la prêtresse, pas le moins du monde dérangé par le manque de confort. Ce mot n'existait simplement pas dans le lexique d'un ninja. Il n'avait pas non plus entamé réellement ses réserves avec cette marche d'une demi-journée. Pour autant, il n'était pas contre un peu d'eau sous un tel soleil.
Juzô fut le premier à le suivre en se déchargeant de son sac non sans une plainte, alors que Yukimura descendait de son cheval avec aisance. Sasuke se retint de le dévorer des yeux, allant plutôt aider Isanami à déballer leurs réserves de nourriture. Il valait mieux que quelqu'un se dévoue pour raisonner son démentiel appétit ou ils finiraient rapidement sans rien. Déjà, elle se débarrassait avec précipitation de son sandogasa pour mieux apercevoir le contenu des sacs les plus chargés en les fouillant.
De son côté, Anastasia ne tenta même pas de maintenir l'illusion. La manipulatrice de la Glace avait souffert le plus de cette marche. La gourde fut rapidement volée à Saizô d'un geste habile et, un instant plus tard, elle se désaltérait à grandes gorgées dans un profond soupir de satisfaction. Visiblement peu pressée de les aider dans leurs tâches, s'attirant volontairement des sous-entendus de la part de leur dirigeant qui fit serrer des dents Sasuke.
Il fallait le reconnaître, la blonde était tout ce qu'un homme pouvait désirer. Elle était superbe, forte, déterminée avec cet exotisme bien particulier qui faisait se retourner tout le monde sur elle. Un caractère de fer qui inspirait le respect et un passé dramatique pour couronner l'ensemble, humanisant ses émotions un brin glaciales. Le Commandant ne l'enviait pas pour autant, c'aurait été tellement naïf. Il se demandait juste comment rivaliser avec de tels êtres comme elle et Saizô. Quand on était qu'un gamin de dix-sept les joues couvertes de taches de rousseur, pas bien grand, pas bien fini non plus ; un semblant de crevette. Restait-on condamné à se cacher sous du tissu envahissant ?
Normal que Yukimura ait toujours les yeux qui dégringolent sur la ninja d'Iga. Sa tenue restreinte ne réclamait que ça, la manière dont elle se mouvait aussi, si félinement. Très souvent dans sa tête de gosse, Sasuke la comparait gentiment à Victoria. Peut-être était-ce d'ailleurs pour cela que Jinpachi semblait le plus à même de l'apprivoiser d'eux tous ? Quoique la blonde puisse grogner au sujet du pirate, il fallait être aveugle pour ne pas voir l'impact qu'il avait sur elle. La manière si évidente dont il la troublait par ses gestes et ses discours qu'il tenait pour elle.
Anastasia n'en avait évidemment jamais discuté avec lui, ni avec personne d'autre. Elle tentait avant tout de retrouver ses repères, sa place désertée dans leur équipe douteuse. Ses conversations gardaient une maladresse qu'on ne pouvait nier et très nettement, ces derniers jours, elle s'était appliquée à essayer de retrouver plus d'aisance. Avec Saizô cela restait simple en définitive, mais Isanami lui posait problème de par les questions qui la hantait toujours, quant à Sasuke… Après s'être fait transpercé, il ne lui en avait pas tant tenu rigueur. Même si elle ne s'était jamais vraiment excusée depuis, lui savait. Cela lui suffisait amplement ainsi.
« Anastasia tu pourrais aider ! Réclama soudain Juzô, en nage lui aussi.
_Justement. Je ne veux pas avoir à me couvrir davantage de sueur. C'est répugnant. »
La réponse blasée de la jeune femme agaça aussitôt l'homme qui se dévouait corps et âme à allumer un feu de quelques branches ramassées aux alentours du bosquet. Ce n'était pas la première fois qu'entre ces deux-là, de la tension se faisait ressentir. Ils s'opposaient sur absolument tous les sujets, la jeunesse face au conservatisme, la loi du moindre effort contre le dévouement noble.
« Toujours fidèle à toi-même. »
Elle, se contenta de hausser les épaules. Peu inquiète de la colère qu'elle attisait chez leur tireur qui ne tarda pas à abandonner de la raisonner un jour. Saizô vint plutôt lui donner un coup de main pour apaiser l'inutile dispute. La composition particulièrement mal équilibrée de leur charmante dizaine les obligeait tous à faire des concessions autant que possible pour vivre dans une harmonie relative. Et si quelques membres s'y forçaient bien moins, les autres ne relevaient pas davantage, conscients que cela éveillerait de mauvaises oppositions au sein de leur équipe.
« Et bien, et bien… Quelles énergies positives que les vôtres ! Je suis un petit Seigneur chanceux d'être ainsi accompagné. Constata Yukimura devant la rapidité avec laquelle ils s'installaient.
_Tu en doutais encore le Vieux ? »
Un vrai sourire s'était enfin installé sur le visage de l'homme, taquin comme dans ses meilleurs jours quand dans ses yeux une teinte d'affection s'était installée alors qu'il les considérait tous. De toute évidence, le changement d'horizons travaillait aussi au moral de Yukimura. A moins que ce ne soit l'idée de s'opposer plus que jamais à Ieyasu comme un enfant récalcitrant ? Il avait même siffloté discrètement un air pendant un court moment de leur marche. Cette ambiance bien plus respirable avait été accueillie dans un parfait silence qui n'en restait pas moins reconnaissant. Et chaque membre n'avait pas manqué de retrouver ses bonnes vieilles habitudes avec un soulagement prononcé.
« Je compte sur vous pour faire forte impression chez Mitsunari. Reprit l'homme, une lueur éclatante dans le regard. C'est l'occasion parfait pour le rendre jaloux comme un phoque ! Ce petit jeune qui s'enorgueillit de compter moins d'années que moi et qui… !
_Jeune Maître, venez plutôt boire au lieu de proférer de telles inepties. Coupa Rokurô en venant à ses côtés une gourde à la main.
_L'expérience vaut mieux mieux que l'insouciante jeunesse en plus. »
L'affirmation proférée par Juzô fut récompensée d'un rire seigneurial contenu. Anastasia s'approcha à son tour, posant une main lascive sur l'épaule de Yukimura tout en ajoutant d'un ton de velours :
« Cela vaut bien dans tous les domaines. Vous le surclassez en tout, ne vous inquiétez pas.
_Comment le pourrais-je seulement ainsi entouré. » Répliqua l'homme en séducteur tranquille, ne faisant toutefois aucun geste envers elle.
Saizô grogna sa mauvaise foi de son côté devant cette accumulation de compliments qu'il estimait non mérités, participant aux sourires qui vinrent éclore ça et là sur les lèvres. Isanami alla lui tirer les oreilles en représailles. Et Sasuke… Sasuke contemplait la scène timidement, n'intervenant pas comme d'habitude. Ce n'était pas douloureux pour autant. Cela lui convenait parfaitement bien cette distance avec les autres. Il pouvait veiller ainsi sur eux, admirer l'aura de Yukimura dans l'ombre sans se mettre en danger.
Il n'était pas comme eux, c'était une certitude. Il avait lui-même choisi son statut d'être vivant non-humain, et il ne souhaitait pas davantage y repenser. Cela restait trop lourd sur sa langue, appelant la saveur du sang tiède…
Un bruit terrible résonna alors. Ils se tournèrent tous sur Isanami qui fixait déjà son ventre comme le coupable, avec une gêne évidente.
« Voyez… Amorça-t-elle en boudant. J'ai faim, même lui vous le dit ! »
Et dans le silence, il me contemplait.
Nataya grouillait littéralement. Sous une chaleur accablante qui engorgeait jusqu'au sol sablonneux, ses rues ne désemplissaient pas de d'un monde anonyme bruyant qui s'y accumulait depuis les premières heures. Simples visiteurs de passage comme habitants installés, marchands à la sauvette étendant sous leurs pieds des bâches précaires ou criminels recherchés en toute discrétion, tous se mêlaient d'un mouvement au rythme désuni. Le pas des uns rapide s'entrecoupait souvent du choc de chariots traînés péniblement à la périphérie du centre ville, sans compter ceux qui paresseusement s'attardaient à chaque comptoir lorsque d'autres se taillaient un passage au sein de la foule avec vivacité.
Autant dire que la présence de leur petit groupe n'émut personne au milieu de ce permanent bordel de corps et de sons, d'odeurs en tous genres. Yukimura n'était pas non plus du genre à voyager en grandes pompes, son habit humble n'attirait aucun regard. Ce qui arrangeait bien chacun de pouvoir profiter d'une telle occasion pacifiquement. Surtout que leur Seigneur avait laissé entendre qu'ils s'attarderaient en ces lieux, la ville étant la plus grande de la région. Cela méritait de s'accorder la fin de la journée entre ses murs. Après la nuit qu'ils avaient passée dehors, une auberge serait la bienvenue.
Isanami avait été la plus insupportable à ce sujet, grognant sans cesse contre ses raideurs dans le dos qui avaient été dues au sommeil passé contre un tronc peu accueillant. Elle n'avait pas vraiment dormi pour ainsi dire et n'avait pas manqué à le faire savoir. Et quand même leur dirigeant avait su se contenter d'une rivière froide pour toilette matinale, il avait fallu toute une scène de jalousie inspirée par le corps sculptural d'Anastasia pour que la prêtresse se décidât à y tremper les pieds. Sans compter ses réclamations de repas très peu souvent adaptées au contexte de leurs arrêts. Saizô avait fini par craquer et la bâillonner pour de bon, sans que personne ne fit mine de s'y opposer.
En tout cas, il était curieux aujourd'hui pour tous de retrouver la civilisation après un tel programme. Si certains ne manquaient pas de s'en réjouir jovialement, Sasuke s'avouait un peu déçu par la découverte. La ville était superbe il le reconnaissait : l'architecture à elle seule suffisait à les dépayser, les façades claires se découpaient nettement dans des rues demeurées traditionnelles, des dizaines d'échoppes porte grande ouverte appelaient leur clientèle, exposant le contenu de vitrines exotiques… Tout se présentait dans un ensemble de couleurs nouvelles qu'il avait toujours rêvé de pouvoir contempler par lui-même, loin très loin du fait d'écouter les récits des autres voyageurs. Pour autant l'urbanisation excessive s'attirait de prévisibles défauts qui étaient loin de convenir au gardien de la Forêt. Il ne s'imaginait pas un seul instant vivre pour de bon dans un tel endroit, au contraire de Juzô qui n'avait pas manqué de faire des achats touristiques. L'homme semblait quasiment disparaître derrière ses nouvelles acquisitions qui encombraient ses bagages.
Isanami, sa fatigue bien vite oubliée, accourait dans ses traces le plus souvent, ne manquant aucun attroupement de personnes. Ils croisèrent ainsi une quantité innombrables de stands en tous genres vantant l'inventivité de leurs produits à la sauvette, sans compter des artistes de rue en quête de quelques pièces qui tiraient le plus souvent des exclamations admiratives à leur public. Ainsi un homme sans âge floqué comme un mendiant faisait sensation avec son perroquet parlant. L'animal ne manquait pas de vergogne et insultait joyeusement les spectateurs les plus remarquables dans le rire général.
Sasuke contemplait le spectacle de loin, dubitatif quant à un tel usage d'un animal rarissime dans ce pays. Il ne semblait pas maltraité pour autant mais son plumage manquait d'éclat. Cela devait faire bien des années qu'il ne devait plus voler librement. Mais avant même qu'il ne puisse songer à intervenir d'une façon ou d'une autre, la main d'Anastasia se posa dans son dos en rappel.
« Plus tard Sauveur du monde… » Le coupa-t-elle dans son élan sans remord.
Lui n'eut pas le temps de rougir du surnom, la jeune femme le traînait déjà à sa suite à l'intérieur de la boutique de vêtements devant laquelle ils se tenaient alors. Ils y retrouvèrent tous les autres qui étaient déjà en train de déambuler parmi les rayons étroits. Le plus enchanté n'était d'ailleurs point celui que l'on croyait : Saizô avait empilé une épaisseur remarquable de tenues sombres dans ses bras, cueillant ça et là, d'autres hauts supplémentaires. Non sans leur jeter à chaque fois un coup d'œil d'examen professionnel. Isanami, à ses côtés, considérait désormais l'unique kimono qui l'avait fait craquée avec dérision.
Cette charmante ambiance avait un parfum curieux de vacances. Sortir ainsi, tous ensembles pour se prêter au jeu bon enfant des touristes ; même Yukimura malgré son statut ne s'encombrait pas du protocole avec eux. L'homme s'arrêtait sur quelques habits aussi, présentant les plus décalés qui soient à un Rokurô parfaitement blasé qui ne manquait pas de marquer sa désapprobation quand nécessaire. Formant ainsi un drôle de duo de collègues.
Alors qu'Anastasia partait les rejoindre avec un empressement féminin, n'ayant certainement pas manqué les chemises plus occidentales qui se trouvaient présentées à proximité d'eux, Sasuke ne goûta pas son plaisir d'alpaguer Saizô. Le ninja d'Iga se trouvait d'ailleurs en plein doute, écartelé entre un débardeur noir et un dos nu…noir.
« Et bien, il y en a qu'il va falloir rebaptiser le Seigneur Costumé à ce rythme. »
La pique agaça immédiatement le brun, qui fut cependant surpris en se retournant sur lui. Ce n'était pas l'habitude du Commandant de faire de telles remarques gratuitement, sans avoir été chatouillé avant.
« Sasuke ! L'accueillit aussitôt dans un sourire ravi Isanami. Tu cherches quelque chose toi aussi ?
_Ouais, une défaite… Répondit à sa place Saizô, le défiant du regard avec animosité.
_Contre toi ? Cela m'étonnerait. »
Les deux garçons se fixèrent durement, ne relevant pas le soupir défait de la prêtresse devant leurs réactions enfantines quotidiennes. Sasuke avait beau accepter de rester en arrière le plus souvent, l'envie instinctive demeurait au fond de ses tripes d'en découvre avec cette crevure d'Iga. Cela faisait bien trop longtemps qu'il n'avait pas pris la température du brun, mesurer sa force directement dans l'acier de ses armes. Même s'il fallait perdre pour saisir la différence qui existait entre eux, cela valait toujours mieux que de la constater encore et toujours comme un spectateur apathique. Il voulait foutre un coup de poing dans cette gueule…
« T'as un sale regard le Singe. Releva Saizô, dissimulant son étonnement face à l'aura agressive que le garçon dégageait.
_S'il y avait que les yeux qui merdaient chez toi, Hérétique… Susurra ce dernier d'un ton dangereux, portant ses mains aux étuis de ses armes lentement.
_Ca suffit ! » Cria la prêtresse devant un tel geste.
Isanami n'eut cependant pas le temps de se placer entre les deux ninjas comme elle le prévoyait. Elle fut distraite par la soudaine apparition des autres Braves et de Yukimura à l'encablure de leur rayon. A croire que le hasard faisait plutôt bien les choses, ils tombaient à point et en étaient visiblement conscients. Leurs regards surpris s'étaient posés principalement sur Sasuke. Quand le ninja se rendit compte de leur présence, il se recula immédiatement comme si de rien n'était dans un élégant mouvement de veste.
« Ne pensez même pas régler vos différents ici. Claqua la voix de Yukimura avec une autorité indéfectible. Sasuke, si tu as besoin de te refroidir la porte est à côté. »
Le Commandant acquiesça sèchement à cette nouvelle gifle verbale de la part de son Seigneur. A la plus grande stupeur de tous, il prit la direction de la sortie froidement, les plantant à l'intérieur sans remord. Ils ne purent que se regarder chacun, indécis quant à réagir sur un tel événement. D'autant que l'humeur de leur dirigeant à propos du garçon était des plus irascibles.
Toutefois Anastasia fut la première à se décider à bouger dans un soupir résigné, se lançant à la suite de Sasuke dans le but devinable d'en discuter avec lui. Ignorant volontairement le départ pressé de la jeune femme, Yukimura s'était déjà replongé dans ses vaines recherches vestimentaires, faussement intouchable. Comme si rien n'était vraiment arrivé, bien que son regard semblait traverser tout ce qui pouvait l'entourer.
La foule s'était densifiée davantage encore dans les avenues. Ana avait perdu un temps précieux à se décider, quand elle se retrouva de nouveau au-dehors, Sasuke avait disparu parmi les anonymes. Et aucun bout de vert mouvant ne semblait attirer son attention dans une direction ou une autre.
Elle ne put que pester silencieusement, fouillant les alentours avec précaution tout en choisissant un axe au hasard. Cela avait été trop soudain comme réaction de la part du garçon, trop différent de ce qu'ils connaissaient de lui. Mais elle avait eu malgré tout la conviction que c'était le moment pour lui parler. Pour essayer de comprendre ce qu'elle avait déjà commencé à démêler avec Saizô sur ce toit.
Ca n'avait pas vraiment d'importance que tout le monde ait compris ses intentions, même Yukimura. Il devait croire qu'elle ne parviendrait pas à grand-chose de toute manière. Ce n'était pas comme si elle se trouvait être la confidente de qui que ce soit, mise à part de cet homme. Isanami, la seule qui avait pu la considérer avec cette étiquette auparavant, ne lui parlait plus si ouvertement. Sa trahison ne blanchissait pas son image. Sans compter qu'elle partageait des événements avec le Commandant peu propices aux petites confidences. Elle avait tenté de le tuer pour de bon, après tout. Et maintenant ?
Maintenant elle voulait se rendre utile ? Un regain de moralité dérisoire ou la simple représentation de son ennui suprême qui la poussait à tremper ses pieds dans ce genre de tortuosités sociales pour son propre divertissement ? Ou sans doute parce que cela concernait Yukimura avant tout et qu'il était si rare de voir leur Seigneur dans une position autant humaine et presque fragile, que sa curiosité naturelle ne pouvait se contenir. Peut-être aussi parce que cela l'effrayait un peu elle-même… Ces émotions qui les tiraillaient tous et qu'elle continuait de nier. Que cet autre crétin osait lui agiter sous le nez, goguenard.
Et Sasuke, dont le regard semblait tellement ailleurs ces derniers jours. Comment pouvait-elle faire semblant de ne pas voir cette détresse qui habitait son visage ? Ce garçon pour qui elle avait développé une étonnante affection, qui avec son sourire de ninja trop doux avait ébranlé certaines choses en elle, qu'elle aurait certainement pu aimer dans un autre monde où son cœur aurait été plus tendre. Ce mec désespérant, sagement gentil, naïf, qui s'effaçait devant tous les autres sans une rébellion. Combien d'hommes pouvaient comme lui accepter de s'oublier eux-mêmes ?
Ce crétin qui avait un caractère impossible depuis ces derniers jours et qui multipliait les méchantes prises de becs avec son Seigneur. Et si tout le monde choisissait de fermer les yeux sans chercher à voir plus loin, Anastasia ne pouvait se résoudre à rester si passive de son côté. Parce qu'au fond d'elle, la conviction sourde demeurait qu'une telle tension entre ces deux-là pourrait bien creuser une faille parmi les Dix. Au sein de leur petite famille piteuse et ridicule.
« Sasuke ! »
Le jeune homme venait d'apparaître subrepticement au coin d'une ruelle, clairement reconnaissable dans son inusable habit vert feuille et pourtant accompagné d'un inhabituel chatoiement de couleurs sur son épaule. Un mauvais pressentiment naissait déjà dans l'esprit d'Ana qui pressa le pas pour le rejoindre avant qu'il ne disparaisse à nouveau sans qu'elle ait pu vérifier sa malheureuse hypothèse.
« Sasuke, attends ! Répéta-t-elle précipitamment alors qu'il s'apprêtait à repartir Kami-sama sait où encore.
_Saassuuuukeeeee ! »
La jeune femme ne put contenir son mouvement de recul face à cet écho troublant qui lui répondit alors qu'elle rejoignait le Commandant. Ses yeux ne purent que dégringoler sur l'origine de ce cri inhumain, tombant sur un assemblage de plumes écarlates, jaunes et bleus, en mouvement sur de petites pattes dont les serres étaient fermement plantées dans l'épaule du garçon. Ce dernier arborait d'ailleurs un air penaud de s'être fait prendre sur le fait.
« Oh non… Tu n'as pas osé ? » Désespéra-t-elle en se frottant les tempes.
Sasuke ne lui répondit pas, c'était clairement inutile à ce stade. La présence du plumeux sur lui, qui frottait affectueusement son bec sur sa joue, parlait d'elle-même. Mais il n'avait pas pu résister à libérer ce pauvre oiseau. Ce n'était pas bien grave qu'une partie de ses économies y soient passées. Il n'achetait jamais rien. Seulement, il n'avait pas prévu que l'animal préfère rester avec lui que de reprendre son indépendance totale. Il ne voulait pas imaginer ce qu'en dirait les autres et surtout un principalement.
« Un perroquet. C'est d'un discret, tu parles d'un ninja ! Si tu veux ouvrir une réserve naturelle à Ueda dis-le carrément !
_Ce n'est pas un perroquet, c'est un ara maceo. »
Anastasia le considéra d'un regard blasé, comme lui intimant de ne pas s'amuser à jouer sur les mots avec elle dans ce contexte. Elle n'était pas particulièrement d'humeur à ce genre de finesse malvenue. Elle regrettait d'avoir voulu le suivre en espérant pouvoir discuter avec lui. Il aurait mieux valu rester dans cette boutique et continuer de penser à elle en s'achetant ce pantalon qui lui plaisait tant. Cela aurait été toujours plus constructif.
« Yukimura est déjà chatouilleux en ce moment, tu ne vas faire que jeter de l'huile sur le feu avec ça. Releva-t-elle en pointant l'oiseau du doigt. Si tu tiens à ta place, débarrasse-t-en. »
Lui baissa la tête, conscient qu'elle avait parfaitement raison sur ce point. Son Maître ne lui laissait rien passer ces derniers jours. Et vu comme il avait réagi il y a quelques minutes face à son ordre, l'homme ne serait pas d'humeur à faire une exception. Néanmoins il n'y pouvait rien lui-même, l'ara était resté auprès de lui volontairement. Dans cette situation où il essuyait la froideur de chacun, il devait reconnaître qu'un peu d'affection lui faisait du bien. Après tout, il n'y avait que les bêtes pour comprendre une des leurs.
« Je ne peux pas.
_Sois raisonnable un peu, tu veux ? Répliqua Ana, glaciale. Ta bestiole sera toute aussi bien seule. Ce n'est pas comme si tu n'en avais pas mille autres pour t'attendre à Ueda. Grandis un peu !
_Et je ne veux pas. Reprit-il cette fois bien plus fermement, piqué par la remarque. Ce n'est justement qu'un animal supplémentaire qui ne demande rien à personne qu'un peu d'attention lui aussi. Ca ne regarde que moi. Et si Yukimura ne peut pas comprendre ça, c'est bien dommage !
_C'est biiieeen dommaaage ! » Répéta l'oiseau d'un ton chantant, brisant son mutisme.
Anastasia ne dissimula pas son agacement devant cette réaction simultanée en opposition. Elle avait la curieuse impression d'être une mère aux prises avec un enfant particulièrement récalcitrant et capricieux. Et les petits yeux noirs du perroquet la fixaient avec hostilité, à croire qu'il comprenait ce qu'il se passait.
« Dire qu'il t'a confié la charge d'être son Commandant… Je me demande vraiment ce qu'il a vu chez toi pour cette responsabilité. Tu es ridicule. Vous êtes ridicules. Se corrigea-t-elle sur sa dernière phrase.
_Ton avis m'importe peu. »
Sasuke avait cessé de contempler passivement le sol en coupable et il lui jetait désormais nettement tout son mépris au visage. Une expression telle sur ce visage, qu'elle ne se rappelait jamais l'avoir vu un jour.
« Je n'ai rien à me reprocher sur ma fidélité… Commença-t-il durement et Anastasia savait déjà ce qu'il dirait ensuite. Contrairement à certains, je suis demeuré à ses côtés. Moi.
_Moooi ! Appuya inconsciemment le perroquet, lissant ses plumes.
_Vous pouvez bien tous me regarder de haut. J'ai engagé mon âme en le rejoignant et mon corps à son seul service. Je ne crois pas qu'aucun de vous autres puisse en dire autant. »
Il n'avait pas élevé une seule fois la voix, détachant chaque syllabe d'une mécanique de fer brutale qui tordait quelque chose dans le ventre de la jeune femme. Jamais elle ne l'avait entendu s'exprimer autant et dans cette positon du donneur de leçons. Ca ne convenait pas à son attitude effacée de relever la tête face à elle pour mordre verbalement sur une blessure ouverte qu'il connaissait très bien. Ce n'était pas lui de frapper un homme à terre.
« Certes non. Concéda-t-elle finalement sans amertume. Un Shinobi ne peut prétendre à une fidélité qu'il ne comprend pas…qu'il n'accepte pas. Ce n'est qu'une privation de liberté.
_La liberté est une hérésie vaine. Tous, nous ne sommes que des Hommes : nous finissons un jour aux pieds d'un autre plus puissant. Je préfère encore choisir moi-même devant qui je m'agenouille. »
Le silence seul lui fit écho ; elle ne savait quoi répondre à un tel constat de résignation. D'autant plus de la part d'un moraliste comme il l'avait toujours été, c'était dérangeant ce néant qui habitait son regard. Cette absence de révolte totale chez lui, cette passivité à laisser les choses telles qu'elles étaient sans jamais se donner le droit d'intervenir.
Comme choisissant cet instant pour clôturer leur discussion, le ara s'ébroua une ultime fois avant de quitter l'épaule de Sasuke dans un bond pour prendre son envol. Il s'éleva au-dessus d'eux en quelques vifs battements d'ailes, filant bientôt pour remonter toute la rue et disparaître derrière un toit. Le jeune homme ne marqua aucune tentative pour l'arrêter, il ne semblait pas s'inquiéter de le retrouver plus tard. Ce départ arrangeait bien Ana cependant, qui était bien décidée à ne pas l'avoir suivi pour rien.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé avec Yukimura ? »
Elle avait décidé de faire fi des habituelles phrases introductives et sa question abrupte eut le mérite de désarçonner visiblement le Commandant. Lui ne s'attendait pas à ce qu'elle relance le sujet et surtout pas sous une telle orientation dangereuse. Haussant les épaules, il tenta de se reconstituer un ton solide :
« Je ne sais pas. C'est juste Yukimura.
_On ne ment pas quand on ne sait pas le faire correctement. Le coupa durement Anastasia en croisant les bras, bénissant la ruelle dérobée où ils se trouvaient seuls. Cela s'appelle le respect.
_Tu as une notion assez particulière du respect alors. J'imagine que c'est une spéciale Shinobi ?
_Ne tente pas de détourner la conversation ni même de m'agacer. »
Une ombre mouvante passa brièvement dans le regard du garçon à cette remarque. Il jouait la carte de la détente apparente mais ce genre de détails n'échappait pas à Ana. Pour la réussite de ses missions, elle avait déjà interrogé des hommes bien plus récalcitrants que lui. C'était l'occasion parfaite, elle n'allait pas se résoudre ainsi.
« Tout le monde s'en est rendu compte. Reprit-elle avec plus d'assurance. Tu me diras, ce n'est pas comme si les mots doux que le Seigneur t'offre étaient des plus discrets, je te l'accorde. »
A ses paroles ironiques, un éclat plus étrange encore se peignit sur le visage de Sasuke le temps d'un instant. L'image fugace d'un véritable accès de panique et d'une douleur sourde qui tordit ses traits. Ce fut si soudain qu'elle manqua de ne pas le remarquer. Seulement ce n'était pas le cas et il semblait avoir compris qu'elle venait de rattraper un indice primordial. Il s'empressa d'affirmer d'un ton défait :
« Je t'assure. Je ne comprends pas moi-même ce qu'il me reproche en ce moment. Aucune dispute n'est à l'origine d'un tel comportement de sa part. C'est arrivé comme ça. »
Et il semblait tellement franc cette fois, qu'Ana ne pouvait que le croire. Même si…
« Qu'est-ce qui te trouble autant alors ? S'interrogea-t-elle, avant de préciser son raisonnement. Au sujet de Yukimura ?
_Rien de plus que d'habitude. Eluda-t-il, un peu trop mécaniquement.
_C'est parce que tu as remarqué toi aussi qu'il était ailleurs depuis un moment ? Tu n'as pas besoin de me cacher ça, on s'en est aperçu aussi, Saizô et moi. »
Mais cette annonce ne sembla pas rassurer le garçon dans ses possibles hypothèses. Il paraissait au contraire pris de court par cette nouvelle information. Ce qui ne devrait pas être le cas si lui aussi s'inquiétait du comportement de leur Seigneur. Comprenant qu'elle faisait fausse route, Anastasia se reprit :
« Tu ne le savais pas. »
Sasuke détourna le regard, confirmant son ressenti sans un mot. Il semblait en proie désormais à un violent conflit intérieur. Ce qui était le cas ; pris par ses propres problèmes, le garçon n'avait pas tant prêté attention aux possibles aléas de Yukimura. L'homme apparaissait tellement intouchable constamment qu'il n'aurait pu s'imaginer… Non. S'il était sincère avec lui-même, Sasuke avait tout fait pour cesser de le voir. Pour ne plus ressentir ce qui le détruisait, il avait fermé son cœur et ses yeux. Dans de telles conditions, il n'avait pas pu s'apercevoir du trouble de son Maître.
« Il doute sur son choix de s'allier aux Toyotomi ? Osa-t-il demander, incertain.
_Non. Nous pensons à quelque chose qui le touche…plus personnellement.
_Plus personnellement ? »
Ana acquiesça, surveillant nettement la réaction du Commandant et les mouvements de son visage. Le garçon paraissait comme sonné par cette possibilité. Elle-même, avec Saizô, avait du mal à concevoir que leur Seigneur puisse se laisser troubler comme le plus fragile et banal des Hommes. Mais Sasuke ne s'en remettait visiblement pas. Ses réactions gagnaient en violence quand il s'agissait de Yukimura…
Et soudain elle comprit.
Et ce fut si clair tout d'un coup, qu'elle se demanda un instant pourquoi elle n'avait pas osé y penser avant. Pourquoi elle était restée à tourner en rond dans cette sphère de préjugés sans penser à en franchir la surface pour aller voir ce qui se trouvait derrière. Elle n'avait fait que perdre son temps avec des hypothèses de papier jusqu'à maintenant.
« Tu… »
Elle n'osa pas poursuivre alors qu'il levait les yeux sur elle. Il semblait si perdu, si désemparé qu'elle ne put se résoudre à le dire tout haut. Cela impliquait trop de choses, bousculaient des conventions innées qui ne pouvaient être touchées. Ca détruirait tout et ce n'était pas la peine. Il avait comprit qu'elle avait su lire en lui et en ses émotions de toutes façons. Le long regard résigné qu'il lui jeta transportait plus de choses que n'auraient pu le faire des mots. Elle pouvait y lire clairement toute sa frustration d'être impuissant face à ses sentiments, toute sa rage contre lui-même d'être trop faible pour lutter, tout son ressentiment pour cet homme qui avait osé le bouleverser.
Et ce spectacle la toucha indéniablement. Elle, la femme au cœur de glace qui se riait toujours de ce genre d'étourderies sentimentales. Elle sentait ses yeux brûler devant ce garçon, cet homme en proie au pire des supplices qui soit pour un serviteur. Emue et démunie quant à l'aider d'une quelconque manière aussi. Car elle ne voyait pas de solution à une telle situation. Peu importe comment elle retournait le problème, il restait juste ce fait gênant. Cette vérité qu'elle connaissait désormais et qu'elle parvenait à peine à assumer. Qui torturait Sasuke depuis combien de temps ?
Elle n'osait même pas imaginer si cela durait depuis des années. Si depuis si longtemps, il se battait contre lui-même en silence et qu'ils y étaient tous demeurés aveugles et sourds. Bornés. Elle ne voulait pas avoir ces remords d'être une égoïste. Comme d'avoir participé inconsciemment à la souffrance du garçon. Quand elle repensait au nombre de fois qu'elle et Yukimura s'amusaient à flirter gentiment, sous ses yeux. Et lui…
Dans une autre vie elle se serait excusée. Elle aurait ouvert ses bras et elle l'aurait étreint contre elle, bercé gentiment en lui chuchotant tout bas que ce genre de choses finirait bien par passer un jour. Qu'il ne pouvait rien faire d'autre que d'accepter d'attendre. Laisser du temps au temps pour guérir ses blessures petit à petit. Le temps et l'oubli, une autre rencontre qui viendrait…
Mais elle ne put que le regarder avec pitié.
Et dans le silence, il me contemplait.
« Les habitantes de Nataya sont vraiment délicieuses !
_Jeune Maître ! Surveillez votre langage ! »
Yukimura haussa les épaules, conservant un sourire ravi malgré les rappels à l'ordre de son Page. Les deux jeunes femmes qu'ils venaient à peine de croiser dans les couloirs de l'auberge gloussèrent dans leurs dos à cette remarque peu discrète du Seigneur. Ce qui aggrava évidemment encore plus la bonne humeur de celui-ci. Il n'eut cependant pas l'occasion de leur réclamer un peu de temps pour une conversation et plus si affinités, Rokurô le traina manu militari dans la petite suite qu'ils avaient réservée pour leur groupe sans se soucier de ses besoins physiques.
« Que tu es rabat-joie. Le complimenta-t-il alors qu'ils pénétraient dans le salon commun.
_Ce n'est pas le séjour pour ce genre de choses. Je vous rappelle que les Tokugawa veulent votre tête, Jeune Maître ! »
Juzô qui se trouvait déjà là, leva les yeux à leur entrée. Il avait pris d'assaut la table basse sur laquelle il avait déballé courageusement tous ses achats de la journée en centre-ville. Cela devait certainement faire une bonne heure qu'il devait trier ces derniers, tentant visiblement de réduire la place qu'ils prenaient dans ses bagages pour reprendre la route plus confortablement. Il restait encore quatre jours jusqu'à Tohru et pas moins les plus faciles. Le relief s'accentuerait inévitablement à mesure qu'ils s'éloigneraient de Nataya.
« Je suis resté vigilant de mon côté, mais je n'en ai repéré aucun, pour aujourd'hui en tout cas. Annonça-t-il, rattrapant le sujet de la conversation des deux hommes au vol.
_Tu vois Rokurô. Il faut toujours que tu sois si défaitiste… »
Le Page ne put que soupirer, impuissant face à l'inconscience chronique de Yukimura. Ils pouvaient bien même subir une attaque surprise de la part des Tokugawa cette nuit, cela n'inquiéterait pas davantage leur dirigeant. Les menaces de mort le faisaient rire.
« Anastasia, Isanami et Saizô ne sont toujours pas rentrés ? Demanda l'homme subitement.
_Isanami avait entendu parler d'un spectacle extérieur qu'elle voulait voir. Saizô l'a accompagnée. Répondit Juzô, le nez dans un mécanisme d'horlogerie. Une femme ne peut sortir seule à cette heure. Surtout dans un tel habit ! »
Yukimura hocha la tête distraitement. Son attention venait à peine de se poser sur la cour intérieure du petit établissement qu'il pouvait apercevoir derrière les panneaux de riz, ceux-ci ayant été maintenus largement ouverts pour faire pénétrer un peu de fraîcheur bienfaitrice à l'intérieur. Le soir tombait petit à petits, obscurcissant l'horizon. Sous ce voile épais, la lune faisait timidement son apparition, céleste dans son théâtre clair-obscur. Un tel tableau naturel ne pouvait qu'inspirer l'admiration.
Ni Rokurô, ni Juzô ne fit la remarque que Sasuke se trouvait encore à l'extérieur bien que le dirigeant ne s'en soit nullement inquiété. Depuis que le garçon avait quitté la boutique, Yukimura faisait comme s'il n'avait jamais existé. Il ne s'était pas mis en colère, il ne s'était pas plaint non plus du caractère rebelle de son serviteur, il avait ignoré purement et simplement son existence. Conservant pour le reste toute sa bonne humeur. Et personne ne savait comment aborder ce sujet sans crever un abcès douloureux. Anastasia étant partie à la suite du Commandant pour discuter avec lui et n'étant plus revenue depuis, ils espéraient un peu tous, que cette action calmerait les réactions excessives de ce dernier. Les climats de tension restaient pour le groupe, inconfortables : ils avaient besoin de cohésion pour assurer correctement leur mission.
« Jeune Maître, voulez-vous quelque chose ? » S'inquiéta Rokurô en le rejoignant.
Une masse hurla fort au plus profond de son être. Yukimura l'ignora, s'agenouillant humblement sur la terrasse extérieure, décidé à profiter davantage encore de la beauté de la nuit. Il voulait cesser de penser à cet instant, de sentir les regards en coin de chacun dans son dos. Il savait parfaitement ce qui se murmurait sur son comportement. D'ailleurs il n'était pas tant agacé que cela ; lui-même, s'il avait été à leur place se serait inquiété pour son Maître. Au moins tenaient-ils tous un peu à lui, pouvait-il se réconforter.
« Du saké. »
Son bras droit acquiesça aussitôt, avant de s'éloigner d'un pas rapide transmettre sa réclamation aux services de l'auberge. Cette absence temporaire le soulagea immédiatement. Rokurô n'avait rien besoin de se reprocher, mais ces derniers temps, il ne supportait plus d'être suivi constamment toute la journée par son Page. Au point, que les heures les plus tranquilles pour lui soient devenues celles de l'aube ainsi que celles qui précédaient son sommeil, quand il était enfin seul pour de bon.
Même si Yukimura rêvait trop. Des errances mentales qui l'emportaient sur des terrains inconnus. Ce n'était jamais des songes parfaitement nets et compréhensibles, beaucoup étaient de simples concentrés de sensations et d'images spasmodiques. Souvent, il se retrouvait, plus jeune, arpentant une forêt le long d'un fin sentier interminable. Il avançait jusqu'à voir cette petite silhouette au loin. La scène se brisait alors sur la sensation d'un souffle dans son cou. Et lui s'éveillait, tremblant d'un émoi incompréhensible.
Il ne comprenait pas. Ce message que son inconscient devait lui envoyer ainsi, il y avait longuement médité en vain. Il ne reconnaissait pas cette personne, ni ces lieux. Il avait pourtant fouillé tous les souvenirs qui pouvaient lui rester de sa vie à cet âge-là, mais rien ne correspondait. Il finissait par croire que son aspect plus jeune était aussi un indice supplémentaire. Quant à le saisir toutefois, c'était une toute autre histoire.
Face à tout cela, il se sentait juste démuni. Comme le plus vulgaire des hommes, simplement perdu. Lui qui se vantait tant de son assurance totale, qui mettait un point d'honneur à apparaitre toujours confiant devant tout le monde… Se retrouvait balayé par des méditations tortueuses sans fin. Surgies de nulle part et qui le torturaient depuis trop longtemps sans qu'il ne puisse se confier à personne. Son orgueil ne s'en serait pas relevé. De toute manière, lui seul détenait la solution. Il en était intimement persuadé.
« Yukimura-sama… »
Juzô s'approchait de lui, le visage fermé. Il avait délaissé sa précédente occupation pour le rejoindre sur la terrasse, profitant clairement de l'absence inespérée de Rokurô pour s'entretenir avec lui librement. Et face à la dureté du regard du manipulateur du Fer, il devinait que le sujet à venir lui tenait particulièrement à cœur. Ce qui n'était pas tant un mal, l'homme ne se sentait pas du tout à faire de quelconques plaisanteries ce soir. Trop de choses demeuraient.
« Si c'est une tentative pour me faire parler sur mon instabilité psychologique, ce n'est pas la peine. Prévint-il avec sarcasme. Je me sens très bien.
_Je ne me permettrais jamais cela. Assura aussitôt Juzô. C'est un tout autre domaine que j'aimerais aborder avec vous, si possible. »
L'aîné des Dix s'assit à ses côtés alors, prenant un soin particulier à tirer sur son kimono pour le lisser dans ce mouvement. De toute leur petite famille étriquée, il était sans nul doute le plus dur quant au respect des traditions et des cérémonies de tous genres. Sa vision comptait bien quelques siècles de retard, ce qui lui attirait souvent les indignations des plus jeunes. Le choc générationnel restait douloureux, mais il persistait à croire en sa mission de transmission de la connaissance.
« Un domaine ? S'inquiéta toutefois Yukimura.
_Oui, puisqu'il est de mon devoir de serviteur de vous faire part de mes inquiétudes. »
Et à cet instant, l'homme s'attendait à tout sauf à ce qui suivit :
« Ne pensez vous pas qu'il serait temps de vous embarrasser des questions de votre descendance ? »
Yukimura manqua de s'étouffer sur le coup. Ecarquillant largement des yeux, il considéra Juzô avec une certaine frayeur devant de tels propos impromptus de sa part. Pour autant, celui-ci apparaissait comme parfaitement sérieux dans sa démarche. Clairement conscient de l'effet que sa demande avait eu sur lui, il le dévisageait avec attention, patient comme à chaque fois.
« Ma descendance ? Tenta finalement le Seigneur, la voix affaiblie par la stupeur.
_Oui, vos enfants. Les héritiers de la noble lignée des Sanada. Ceux qui poursuivront ce combat quand nous ne serons plus. »
Le combattant porta son attention un court instant sur le ciel timidement étoilé. Une vision superbe qui ne semblait pas l'émouvoir plus que nécessaire. L'âge avait fait son œuvre sur ce cœur de métal qui ne tremblait jamais. Rien à voir avec Sasuke qui avait semblé tellement transcendé ce matin. Yukimura en avait été le premier étonné, par la joie débordante du garçon. Au fond de lui-même, il s'en était voulu de l'avoir si longtemps assigné à résidence lors de leurs précédents voyages. Ces nouveaux horizons de nature à perte de vue faisaient visiblement son bonheur. Et la réciproque semblait bien vraie à contempler les sols se parer au passage du ninja.
« Maintenant que nous avons pris position pour les Toyotomi dans cette guerre, vous devez songer à assurer le futur de votre famille.
_Tu ne crois pas qu'il est un peu tôt pour ça ? Amorça dans un sourire Yukimura, tiré de ses pensées.
_Sans vous offenser, vos quarante ans se font sentir. Il ne sera pas évident de trouver à cet âge, une femme de noble lignage encore célibataire. »
Cette conversation dérivait vers des terrains dangereux. Et Juzô ne se rendait pas compte des dégâts que ses affirmations étaient en train de découvrir. Certainement ne faisait-il que s'inquiéter légitimement de l'avenir des Sanada, mais l'homme ne se sentait pas d'humeur à la confession. Cela menaçait trop de choses demeurées en suspens si longtemps. Qu'ils n'avaient pas voulu voir et qui, d'une manière ou d'une autre, se rappelaient désormais à lui.
« Mon frère aîné est là pour ça.
_S'il accepte de se joindre de notre côté pour ce conflit. Ce qui n'est en rien assuré, vous le savez mieux que moi. Coupa Juzô non sans une amère ironie. Si les Tokugawa parvenaient à le convaincre d'agir, indépendant alors de la famille, vous seriez le seul à assurer cette tâche.
_Mon frère n'est pas aussi crétin ! »
Du moins Yukimura espérait qu'il ne l'était pas autant. Au fond de lui, bien avant aujourd'hui, il avait déjà songé à cette éventualité de trahison. Noboyuki semblait si peu convaincu à soutenir les Toyotomi qu'il pouvait envisager de croire en une seconde opportunité qui préservait sa propre branche des Sanada. Avec certitude, il était absolument capable de s'agenouiller devant ce vieux Renard pour protéger la pérennité de son clan. Sa fierté n'entrait jamais en jeu pour l'aura de leur famille dans le Japon tout entier.
Une telle décision serait une catastrophe. Les Sanada se retrouveraient dès lors écartelés entre leur chef officiellement nommé et un substitut, entre les Toyotomi et les Tokugawa. Ce qui conduirait dès lors à une confrontation inévitable sur les champs de bataille mêmes. Ils s'entretueraient tous sous le regard ravi de cette vermine d'Ieyasu.
« Noboyuki-sama désire tout autant que vous protéger les Sanada. Rappela Juzô sans contenir le respect qui résonnait dans sa voix. Il s'y prend juste maladroitement, mais cela pourrait coûter l'avenir de chacun. »
Yukimura marqua son approbation d'un grognement agacé.
« Je vous en prie. Prenez le temps de songer à mes remarques. D'autant que la présence d'une épouse à vos côtés ne serait assurément pas une mauvaise chose pour vous-même.
_Ecoute Juzô… L'arrêta-t-il, conscient que ce dernier allait trop loin dans son intimité maintenant.
_Il n'y a donc vraiment aucune personne pour attirer votre affection plus que les autres ? » Poursuivit pour autant le tireur sans se décourager.
La réponse abrupte qu'il envisageait de jeter mourra subitement sur ses lèvres, Yukimura se surprit à y songer sérieusement. Depuis toujours, toutes les femmes qui avaient croisées sa route ne s'étaient jamais attardées plus que nécessaire. Par sa faute sans doute ? Certaines seraient-elles demeurées s'il leur en avait fait la demande ? Il ne savait pas. Aucune ne l'avait ému plus qu'une autre, aucune n'avait éveillé en lui cette étincelle usée. Elles étaient toutes parties en le laissant complètement insensible à ce fait. Apathique à tous leurs gestes d'affection, toutes leurs tentatives de tendresse. Et le sexe bruyant dans tout ça, ce n'était que de la pure satisfaction physique. Ca réchauffait un peu les jours d'hiver.
Il ne connaissait pas ce désir de partager sa vie avec la prolongation de son être, cette autre moitié de soi comme certains osaient la nommer avec passion. Il ne comprenait pas son frère et sa relation avec sa femme. Eux, comme tous ces couples qui s'étalaient lors du retour des beaux jours. Qui paraissaient s'enliser inévitablement dans le seul mensonge et les secrets à force d'années d'ennui et d'insatisfactions. Il n'y avait pas d'intérêt à l'inertie du mariage et encore moins aux enfants. Eduquer un gosse braillard ? N'était-il déjà pas ainsi suffisamment occupé avec ses propres combattants ? Comment pouvait-il seulement envisager une telle restriction de sa précieuse liberté volontairement…
« Aucun être en ce monde pour vous toucher ? » Insista à nouveau Juzô, plantant son regard dans le sien.
Et il le sentit alors sur lui. Ce souffle tranquille dans son cou, séduisante symphonie alanguie sur son corps, guettant les échos de son cœur intimidé. Cette masse de cheveux châtain étalée si impudique, sur sa peau et ces mains, qui le touchent, ces mains gantées dont il ignore tout. Qui le narguent obstinément…
Un cri inhumain brisa brutalement le cours de ses pensées.
« Que… ? »
Juzô n'eut pas le temps de s'interroger davantage : Sasuke atterrissait presque à leurs pieds dans un mouvement élégant. Il devint dès lors très vite évident de deviner l'origine de ce cri animal comme la boule de plumes colorées qui se posa sur l'épaule de son protecteur avec une adoration certaine. Protecteur qui, lui, se trouvait bien occupé maintenant, à dévisager timidement son Seigneur, incertain quant à la conduite à tenir.
Cependant, Yukimura n'était pas plus conforté de son côté de la manière dont accueillir cette venue soudaine. Il n'y avait plus songé dans un but évident d'ignorer le comportement du garçon. Et maintenant, il ne pouvait plus que le fixer, perdu. Sa colère s'était fanée au cours de la journée, pour autant il ne pouvait pas cautionner la manière dont il avait réagi dans cette boutique. Il en allait de la crédibilité de son autorité.
« Sasuke mais… Où as-tu eu ce perroquet ? S'étonna vivement Juzô, brisant leur torpeur efficacement
_Où ! Oùùù, Sas'keeee ? »
Les yeux exorbités du manipulateur du Métal ne lâchaient plus l'inhabituel animal, comme osant à peine croire à sa présence ; ce fait concentrait curieusement toute son attention. Sasuke ne put lui répondre, contemplant juste le sol avec une application certaine pour ne pas devoir supporter le regard de son Maître. Il attendait clairement que la tempête éclate pour de bon cette fois pour réagir.
L'arrivée inespérée de Rokurô, les bras chargés d'un plateau de saké, retarda sa probable exécution. Le Page attira aussitôt l'attention de tous sur lui et la satisfaction de Yukimura d'être servi. Cependant, il ne manqua pas d'échanger avec le garçon un regard tout en posant l'alcool à portée de leur Seigneur. Un court instant lui avait suffi à comprendre le malaise de la situation. Cela était prévisible, il fallait bien que Sasuke revienne à un moment ou un autre.
Honnêtement, il ne se serait cependant pas attendu à le revoir si tard. Il semblait que l'insolence des derniers jours entamait sérieusement la loyauté du Commandant. Et l'attitude chaque fois plus agressive de leur Seigneur n'y arrangeait rien. Tous les deux s'étaient enfermés dans une même bulle de déni et de colère infantile. Lui ne pouvait plus que constater, impuissant à discuter franchement avec l'un ou l'autre. Yukimura était un vrai mur et Sasuke… Il n'avait jamais été réellement proche de ce type. Même si celui-ci avait rejoint leurs rangs peu après sa propre nomination en tant que Page, leur relation cordiale et polie n'avait jamais poussé plus loin que le statut de partenaires d'activité. Rokurô conservant son habituelle distance et Sasuke restant cette créature capricieuse inaccessiblement perchée dans son arbre. Tous deux dévoués à protéger leur Maître plus qu'aucun autre et séparés malgré tout par une défiance naturelle.
S'il devait être franc, Rokurô avait ressenti de la jalousie chez son cadet à son égard, qu'il ne pouvait seulement appréhender. Le garçon se battait bien mille fois mieux que lui et son titre de Commandant était amplement mérité, il lui revenait de droit. S'il fallait comparer, lui n'était qu'un vain diplomate, un homme de fausses paroles, doué pour tromper les autres. Rien d'aussi noble.
Le gosse, lui, était doué depuis toujours d'une énergie sauvage latente au parfum suave de l'absolue liberté. Tout semblait pulser en lui en échos troublants et lointains. Et l'environnement lui-même y répondait positivement, se métamorphosant pour les yeux de son seul maître. Sous ses pieds, docilement, la terre se muait, s'exhibait toute entière. Le cœur hâtif de ce théâtre naturel n'en finissait plus de se synchroniser sur la présence rassurante de celui qui était considéré à jamais comme un des leurs. Peut être ce pouvoir n'était-il pas le plus impression qui soit, mais indéniablement il s'agissait du plus total. Le domaine du garçon que tous désignaient pudiquement comme la Forêt allait bien au-delà de l'orée. Chaque parcelle de terre fertile était une buissonnière en devenir et partout il était chez lui, ce Seigneur de la Vie. Lui qui construisait quand tous les autres ne faisaient que détruire, qui pouvait comprendre et communiquer avec le Monde même. Le pire étant sans doute qu'il n'en avait absolument pas conscience.
Il persistait à se voir comme l'éternel boulet de leur équipe. L'estime de soi du Commandant était en miettes depuis toujours et rien n'y faisait. Peu importait les tentatives de compliments, de reconnaissance. Il persistait à se noyer volontairement, à croire que cela lui apportait une certaine forme de plaisir malsain… Rokurô n'avait jamais su comment y parer et même Yukimura pourtant si admiré par le gamin n'avait trouvé une solution à ce fait. Sasuke Sarutobi se méprisait ardemment.
Et aujourd'hui cette part dissonante de lui-même dévisageait son Seigneur avec cet appétit dément d'être frappé, puni, traîné dans la boue… Rokurô ne pouvait plus qu'attendre que Yukimura réagisse à cette provocation immanquablement. Il n'était pas tant à blâmer, son ninja faisait tout pour attirer sa fureur. Mais rien ne s'arrangerait ainsi à long terme. Aller dans le sens voulu par le Commandant, ne ferait que conduire à la totale inertie.
« L'air était agréable ? »
La question sans aucune animosité désarçonna Sasuke. Il considéra avec prudence son Maître qui se désaltérait d'une première gorgée de saké, dangereusement paisible. S'il avait paru un instant pris de court par son retour, il avait très clairement pris sa décision depuis, quant à l'accueillir d'une manière ou d'une autre. Son comportement avait été des plus infectes, le Commandant ne s'attendait pas à un miracle. Il n'eut pas cette occasion de répondre, Juzô coupa sa tentative :
« Anastasia n'est pas rentrée avec toi ?
_Elle veut prendre le premier tour de garde. »
L'habitude du service avait reprit le dessus, malgré tout, en répondant le garçon avait conservé son regard fixé sur son Seigneur ; qui ne s'était visiblement pas vexé de la tentative de leur ainé. Clairement, tous essayaient par leurs maigres moyens à disposition d'éviter une nouvelle altercation entre les deux hommes, refroidis par les précédents échanges acides.
« J'irai la remplacer dans deux heures alors.
_Je peux prendre ce tour si tu préfères Juzô. Offrit Rokurô avec une précipitation inhabituelle. Je crains bien moins le début de nuit que toi.
_Tu es sûr que cela te convient ? »
Le Page acquiesça. Yukimura de son côté, jouait négligemment avec les reflets de sa coupe remplie, d'une patience à toutes épreuves.
« Alors j'accepte. Je serai plus à même de surveiller après un peu de repos, je le reconnais. Concilia dans un sourire un peu désolé le manipulateur du Fer, l'âge se faisait sentir avec les années.
_Et pourquoi ne pas en délibérer plutôt à l'intérieur ? La nuit se refroidit, vous y seriez bien plus à l'aise tous les deux. » Proposa Yukimura soudainement.
Rokurô eut un mouvement de recul incontrôlé devant le sourire poli glacial qui avait accompagné les paroles de l'homme. Ce n'était en rien un ordre précis et net, pour autant il n'admettait aucune opposition de quelle forme qu'elle soit. Très élégamment, leur Seigneur leur réclamait de disparaître sur le champ, en petits ninjas obéissants, et de le laisser librement faire ce qu'il pouvait bien vouloir de Sasuke.
Le Page ne put que jeter un regard de soutien au Commandant. Celui-ci semblait s'être résigné à son sort, conscient que les deux hommes ne pouvaient pas davantage l'aider. Sans doute n'était-ce pas plus mal de ne plus retarder l'échéance. Si Yukimura le laissait demeurer même après la tempête… Un nœud tenace s'était formé dans son ventre, qui tordait ses entrailles douloureusement. Il ne voulait pas partir. Jamais. Peu importait la manière dont son Maître pouvait le considérer, il ne pouvait pas. Quitter Ueda, quitter Yukimura n'avait aucun sens dans son monde. Il ne voulait pas partir ! Son existence n'avait de valeur qu'auprès de cet homme qui détruisait son âme. Ce n'était pas si grave d'être réduit en cendres pour peu qu'il puisse juste… Rester.
Juzô et Rokurô se décidèrent alors à s'exécuter dans un silence pesant, quittant la terrasse à pas lent sans plus de vaines révoltes. Yukimura demeurait un roc parmi les plaines, considérant à peine leur départ. Toute sa pleine attention se concentrait plutôt sur sa coupe de saké, le monde autour semblait avoir disparu.
Sasuke fut alors brutalement frappé par la hiérarchie qui existait entre lui et cet homme : il posa un genou à terre, courbant la nuque ; tout entier offert à ses caprices. Si cela pouvait apaiser sa déception et sa colère. Il pouvait bien salir son honneur sans remord pour le servir. Il n'existait que pour le protéger. Sa vie n'avait pas d'autres intérêts que celui-là.
« Je n'avais encore jamais vu de mes yeux un ara au plumage aussi superbe. »
Le regard admiratif de Yukimura s'était posé sur le nouveau congénère du Commandant qui se tenait curieusement tranquille, lâchant de temps à autres quelques grondements sonores tout en se jouant de son équilibre précaire. Sous lui, le garçon tentait de maîtriser sa stupeur face à ce choix improbable de sujet.
« Dois-je m'attendre à le voir se percher sur le toit à notre retour à Ueda ?
_Maître ! S'exclama-t-il aussitôt face au ton paisible de l'homme, courbant encore un peu plus la nuque. Je suis sincèrement désolé de ne pas avoir pu vous prévenir plus tôt, mais si vous m'autorisiez à…
_C'est d'accord. Garde-le. » Coupa Yukimura sans sourciller.
Sasuke en fut si surpris qu'il ne put s'empêcher de lever un regard timide sur son Seigneur. Celui-ci ne semblait absolument pas s'affoler d'accueillir un spécimen supplémentaire sur son petit domaine. Sa voix était restée tranquille et un brin chaleureuse ; tout dans sa posture sereine inspirait à la détente. Depuis le temps qu'il le servait, le Commandant savait parfaitement reconnaître ses mensonges osés, la teinte de son hypocrisie. Mais il n'en était rien ce soir.
« Merci Maître ! » Souffla-t-il avec soulagement, ne pouvant contenir un sourire.
L'homme eut un geste évasif de la main devant sa réaction. Il fallait remonter loin dans ses souvenirs pour espérer apercevoir une telle expression d'allégresse sur le visage du garçon timide. Troublé, il porta à nouveau sa coupe à ses lèvres pour se redonner de la contenance. Finalement, ne pas souffler davantage sur les braises rougeoyantes apparaissait comme l'idée la plus sage maintenant.
« Au moins n'ai-je pas d'inquiétudes quant à la manière dont tu le traiteras.
_Paaas d'inquiééétudees ! » Reprit en écho l'oiseau, ses petits yeux perçants fixés sur Yukimura.
Si ce dernier fût un instant désarçonné par cette intervention malvenue, un rire contenu vint secouer bientôt ses épaules spasmodiquement. Cela changeait de d'habitude ; Sasuke avait ramené une centaine de ses bestioles à Ueda depuis, qui semblaient toujours communiquer avec lui d'une manière imperceptible. Au moins pour cette fois, pouvait-il espérer comprendre un peu plus quel genre de créature s'invitait chez lui. Le perroquet présentait visiblement un sacré caractère et était très attaché à son nouveau possesseur. Ses serres étaient franchement plantées dans l'épaule de celui-ci et il semblait considérer Yukimura comme une menace potentielle à définir. Les jours à venir s'annonçaient des plus intéressants, songea-t-il distraitement.
Etonné cependant par le manque de réponse de Sasuke, il leva alors les yeux vers ce dernier pour le trouver écarlate. Il semblait que son ninja persistait à prendre un peu trop à cœur ses rares compliments. Au moins ne restait-il plus rien de cette ambiance tendue ainsi que malsaine qui les avait séparés. Ce genre de murs n'était pas fait pour eux. Et au fond de lui-même, il avait une vive envie de parler avec cet homme : de sujets qu'aucun n'avait touchés, du temps qui passe, de ce qu'ils avaient partagé jusqu'à aujourd'hui… Cela pouvait être la météo, comme les racontars de rues, mais simplement discuter un peu. Tenter de coller des mots sur leurs habituels silences, essayer quelque chose de différent. Quitte à ce que cela mette l'inertie de leur confortable relation en danger.
« Assis-toi Sasuke. La nuit est encore longue. »
Le garçon fut touché par cette autorisation. Relâchant la position inconfortable dans laquelle il était demeuré docilement, il croisa ses jambes douloureuses sous lui pour prendre place à côté de son Seigneur, à une distance respectable de serviteur. L'oiseau lui mordilla alors l'oreille affectueusement, avant de quitter son épaule dans un grand coup d'ailes brutal pour se percher sur une branche de cerisier proche. Il s'occupa dès lors à lisser ses nombreuses plumes avec application. Les deux hommes le contemplèrent distraitement, Sasuke davantage pour ne pas se perdre ailleurs.
« Alors… Tenta finalement Yukimura, le nez dans son saké. Comment trouves-tu Nataya ? »
Le Commandant marqua un étonnement certain devant cette initiative inhabituelle, un tant soit peu naïve de la part de son Maître. Intimidé par cet exercice dangereux que de partager son avis personnel, il prit le temps d'estimer toutefois sa réponse avec un soin assez touchant. L'autre nota avec amusement la petite ride qui était venue marquer son front pour l'occasion.
« Comme un endroit intéressant.
_Intéressant ? » Reprit en écho Yukimura, toujours autant ébloui par son élocution.
Sasuke acquiesça, plus écarlate que jamais sous le regard appuyé de son interlocuteur, qui l'écoutait. C'était vraiment déroutant d'être ainsi la cible d'une pareille attention. Lui était habitué à juste récupérer les quelques miettes des conversations qui ne le concernaient jamais tout à fait. Il y glissait une petite phrase de présence, et tout cela suffisait parfaitement à l'équilibre d'ensemble. Au pire, avait-il déjà pris la parole seul, mais dans le cadre des missions, ce n'était que de la simple obéissance, inerte et froide.
« Je ne suis pas habitué aux lieux aussi… Reprit-il, faisant un effort pour cette occasion spéciale mais les mots se dérobaient. Vivants ? Non, bruyants. Bruyants que celui-là. »
Son Seigneur sembla remarquer ce pas volontaire vers lui, ses yeux s'adoucirent.
« Bruyants ? Ce n'est pas l'adjectif le plus favorable qui soit. Nota-t-il, sans chercher à dissimuler sa curiosité. Intéressant non plus, quand on y songe. Tu es déçu peut-être ?
_P-pas vraiment. C'est juste que… »
Le Commandant esquissa à nouveau dans sa tête : les premières rues qui les avaient accueillies, les ombres mouvantes qui s'étendaient partout, cette explosion de sons et de couleurs brutales qui l'avaient un peu sonné au premier abord. Il s'était senti si étranger parmi cette foule enjouée. Là parmi eux, et pourtant à des milles, intouchable.
« …pour quelqu'un comme moi, reprit-il avec plus d'assurance, une ville c'est angoissant.
_Angoissant ! A ce point ? » S'alarma quelque peu Yukimura, déconcerté.
Devant la véritable joie de son ninja à profiter enfin de l'air extérieur méconnu, il avait cru que rester quelques heures supplémentaires à Nataya serait une bonne idée et l'occasion pour lui de prendre le temps de découvrir un monde différent du leur.
« Je ne regrette pas du tout d'être ici ! Affirma avec précipitation Sasuke, craignant qu'il prenne très mal son commentaire. Au contraire, c'est bien la première fois que je vois une telle densité d'hommes et d'activités.
Un sourire léger s'étira sur son visage, accompagnant ses paroles. Au fond de lui, Yukimura se sentit fautif, encore une fois, de l'avoir si longtemps gardé cloîtré à Ueda. Ce n'était pas du tout normal de mettre les pieds dans sa première grande ville à dix-sept ans seulement. Mais il ne savait pas vraiment ce qui l'avait poussé à réagir ainsi à chaque fois, à chaque voyage, à chaque possibilité.
Refoulant ses sombres pensées, il proposa :
« Cela manque d'arbres peut-être à ton goût ?
_Peut-être bien oui… » Appuya le garçon dans un sourire trop grand, séduit par cette idée.
Mais comment des êtres du Dehors pouvaient-ils comprendre ? Sasuke avait fait sa vie dans la Forêt, il était né dans ses profondeurs hostiles. Au sein de cette Mère détachée, peu consciencieuse qui n'exprimait pas d'affection pour ses nombreux enfants. De ses premières années, il ne conservait que le chant envoûtant du feuillage d'automne et le goût du sang âpre, usé sur sa langue. Il s'était entretué avec ses frères et sœurs de toutes races pour survivre. Pour continuer de courir librement dans cette sombre demeure sans craindre d'autres prédateurs que sa propre ombre distordue sur les volumes environnants.
Les autres de l'extérieur ne pourraient jamais imaginer : lui n'était pas humain comme eux pouvaient y prétendre. Il avait beau marcher sur ses deux jambes désormais, être parvenu à adopter le même langage que le leur, feindre cette semblable morale douteuse de supériorité sur le monde entier, il restait une bête. Apprivoisée par les yeux d'un homme. Pitoyablement tenue en laisse, par ses sentiments et un sens absolu de la fidélité envers son Maître.
« Qu'est-ce qu'un arbre ? Osa-t-il demander assez subitement, avant de préciser face à l'incompréhension visible de Yukimura. Pour vous… J'entends. Comment le voyez-vous ? Que représente t-il ? »
Du bois et des feuilles, songea sur l'instant celui-ci. Plutôt stupidement, il fallait le reconnaître mais il s'agissait pourtant là de la définition la plus simple et la plus exacte qui soit. Sasuke la connaissait tout aussi bien que lui, ce n'était pas ce genre de réponses qu'il attendait. Pour qu'il prenne ainsi l'initiative ô combien rare de l'interroger, cela devait lui tenir particulièrement à cœur.
« Un arbre c'est un tronc soutenu par des racines épaisses qui développent des branches et subit les saisons. Un arbre, c'est ça pour moi.
_Il évoque un sentiment de solidité pour vous alors ? Releva le garçon sans cacher son contentement devant ce choix de mots. C'est une belle vision. Bien trop souvent les gens ne l'assimilent qu'à remplir les paysages…
_Qui s'occupe de la cour intérieure, penses-tu ? »
Cet aveu de la part du dirigeant étonna plus qu'agréablement Sasuke. Depuis le temps qu'il vivait à Ueda, il s'était bien rendu compte que l'entretien du jardin intérieur de l'humble château était réalisé avec le plus grand soin qui soit. S'il avait pensé un court moment devoir s'en charger, il avait dû reconnaître que la personne qui gérait cela s'en sortait avec les honneurs. Ses soupçons s'étaient limités jusqu'à maintenant à Rokurô. A torts.
« Et que représente-t-il pour toi cet arbre ? Poursuivit Yukimura, trop intimidé pour s'attarder sur la nouvelle davantage.
_Oh… Je… »
Le ninja parût tâtonner mentalement quelques secondes, pris de court par ce revirement de sujet.
« Hm, comme… Comme une respiration. Finit-il par affirmer toutefois.
_Une respiration ?
_Oui.
_C'est une curieuse définition. Releva le dirigeant dans un haussement de sourcils circonspect. Surtout pour un arbre. »
Sasuke vira une nouvelle fois à l'écarlate face à ce commentaire taquin. Gêné et nerveux, il baissa les yeux au sol, se mettant inconsciemment à tordre ses mains tout en essayant d'imaginer un moyen plus clair de transmettre sa vision. Ainsi perdu dans ses pensées capricieuses, il manqua le regard distrait de Yukimura sur ses lèvres maltraitées par de brèves morsures.
« Respirer c'est vivre. Rien n'est plus essentiel que cela. Une bouffée d'air c'est… Une minute de plus acquise dont profiter pleinement. Reprit le garçon avec une assurance fébrile. Et un arbre…
_C'est la maison ? Proposa son Maître avec une certaine tendresse dans la voix.
_Absolument. »
Il leva les yeux vers lui tout en poursuivant :
« Ce sont des souvenirs, des images, des émotions ; une vie à part entière rassurante. C'est la liberté totale de pouvoir aller librement tout en étant assuré de pouvoir toujours rentrer…là-bas. »
L'attachement du jeune ninja à ce qu'il considérait comme son chez lui toucha fortement Yukimura. Il était évident qu'il chérissait Ueda et la vie qu'il y menait avec les autres. Et avec lui. Qu'il ne regrettait rien de sa décision de le suivre, d'abandonner la Forêt pour un monde méconnu. Ce garçon trop jeune qui n'avait pas hésité à se jeter à sa gorge pour l'abattre… Comment avait-il su trouver les mots justes pour inspirer sa timide confiance ? Il ne se souvenait plus.
L'autre l'avait fixé sans réelle agressivité. Plutôt comme un simple prédateur des lieux, à craindre. Ce gamin si petit dans ses frusques usées qui se déplaçait avec une aisance alarmante sur son terrain de chasse. Et ses yeux trop grands sublimes le guettaient. Le dirigeant n'avait pas été réellement surpris d'apprendre un peu plus tard qu'il avait suivi une formation au camp des ninjas de Koga. Même s'il n'avait jamais compris ce qui l'avait poussé à retourner vivre en Forêt ensuite. Sasuke ne s'épanchait pas sur lui-même.
« La Forêt te manque ?
_Non. »
Leurs regards s'attrapèrent pour de bon. Son ninja semblait sincère mais il se trouvait quelque chose d'indescriptible au fond de ses yeux qui fit hurler à nouveau la voix en lui. Yukimura porta son attention l'air de rien, ailleurs. Son trouble était si évident qu'il n'échappa pas au garçon. D'autant que celui-ci se rappelait encore des paroles d'Anastasia à propos de leur Seigneur et ce qui semblait le toucher personnellement ces derniers temps.
Il aurait voulu pouvoir prétendre briser la glace à ce sujet. Mais sincèrement… Depuis quand pouvait-il se vanter d'être le confident de son propre Maître ? Ce n'était pas quelques phrases partagées ce soir qui changeraient les faits. Il restait un serviteur. Un serviteur finalement incapable de se rendre compte comme Ana des inquiétudes de cet homme. La jeune femme ne lui aurait rien dit qu'il aurait continué à ignorer qu'il ignorait. Perdu dans ses propres douleurs, égoïstement aveuglé par sa propre personne, avant même celui qui était pour lui…
« Et vous Maître. Qu'est-ce qui vous manque ? »
Ce n'était qu'un fragile chuchotement dans l'épaisseur nocturne. Assez bas pour qu'il puisse choisir de l'entendre ou non s'il le souhaitait ainsi.
Sasuke fermerait les yeux dans chacun des cas.
Je dédie ce tas de mots à ma fringuante paire de chaussettes favorites.
Même pour publier une histoire futile il faut s'accorder un peu de temps. Ficeler un peu les choses pour leur donner visuellement quelque chose d'un peu savoureux et percutant. Ou essayer de le faire. Les traitements de texte sont les meilleurs amis des griffonneurs de ce siècle pour ça. Mais sincèrement un bon stylo en cours c'est toujours plus discret.
Surtout quand on est six rescapés. My...
Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.
