POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master


Marche Cinquième : Au point de Convergence.


La Lune le contemplait, muette compagne aux yeux impies.

Une nuit comme une autre filait pesamment dans le ciel de cette contrée. Inéluctable mécanisme du Monde qui poursuivait sa marche. Et peu importait celle des Hommes au-dessous. Son désordre ne tirait pas de conséquences quelconques sur des vérités millénaires. Le temps continuait de s'écouler, impartialement. Les vents soufflaient toujours sur les fragiles murs de la bâtisse. En résultait des sifflements impétueux qui se percevaient dans chaque pièce. Comme une présence dangereuse alanguie.

Yukimura était resté sensible à ce genre d'atmosphères somptueuses, nostalgiques. A l'air étouffant des orages nocturnes qui s'annoncent, gorgés d'eau et de glace. Il avait une affection toute particulière pour ces tableaux naturels qu'on ne retrouvait jamais véritablement qu'aux sommets. Qu'il aurait presque voulu pour cette occasion-ci, poser un pied au-dehors.

Rokurô ne me laissera plus en paix si j'ose, se raisonna-t-il à contrecœur. Et il tenait bien trop à cette ridicule liberté du soir de pouvoir enfin disposer de lui-même pour rechercher la sanction. Même s'il fallait, se limiter à l'interstice prudent derrière les panneaux, il pouvait encore contempler ce spectacle et imaginer le reste. Songer à quelques souvenirs de nuits entières passées sous les éclairs et l'air moite, et la pluie alors. Ses rideaux ciselés qui dégringolaient sur lui…

Si cela pouvait lui accorder un instant de vide absolu. Si les pensées qui accablaient sa tête pouvaient se taire juste pour aujourd'hui. Oublier ses années qu'il traînait derrière lui depuis trop longtemps, regarder le Monde avec l'œil naïf de celui qui naît. Peut-être alors serait-il enfin capable de comprendre où retrouver la solution à lui, aux autres, à tout. Reprendre en mains son existence qu'il avait négligée, à torts. Si polarisé sur ses objectifs de conquête qu'il s'était ri de ce qui faisait un Homme. De ce qui lui manquait désormais.

Qui semblait inaccessible.

Trop loin derrière, hors de portée. Parce qu'il s'était retourné trop tard. Par fierté, par orgueil. Pour paraître encore et toujours le plus fort, contre vents et tempêtes. Conserver cette image du Seigneur debout quand tous les autres sont à terre. Aux dépends du véritable bonheur. Quitte à être celui qui reste, quand les autres construisent leur vie et leur foyer. Le seul à rester sous la pluie.

« Yukimura… »

Ce murmure continuait de le hanter. L'âpreté de la voix, la manière indolente dont elle osait soupirer son prénom ainsi, en s'attardant si impudiquement sur ses consonnes… Un putain de mec qui avait fini le nez enfoui dans son kimono avec une fièvre de quarante-et-un. Complètement inconscient de ce qu'il avait osé éveiller par un tel acte.

Et lui n'avait pu que remarquer la longueur de ses cils. Les traits juvéniles de son visage, ses taches de rousseur adorables, le troublant ourlet de ses lèvres ; sa peau trop blanche à demeurer perpétuellement couverte… Qui s'étalait partout alors. Il semblait que Rokurô avait pris soin de changer le garçon. Les pans du kosode qu'il portait tombaient sur ses épaules, dévoilant ouvertement sa gorge en une courbe séduisante.

L'esprit l'avait manqué un instant d'en embrasser la pâleur, il s'était repris des plus froidement. Une honte brûlante l'avait alors saisi d'oser porter de si terribles pensées, envers un homme, et si jeune qui plus est. Un de ses protecteurs, le plus dévoué à sa cause, sans doute celui qui avait le plus confiance en lui. Et il agissait indignement de cette reconnaissance précieuse ? Comment pouvait-il le regarder encore dans les yeux après une telle dérive ?

La frustration lui tournait les idées. Cela faisait bien trop longtemps qu'il n'avait pas usé des talents d'une femme de compagnie. Ces derniers temps, il avait préféré rester auprès des siens, auprès de ses êtres qui formaient sa famille bricolée, paisiblement à Ueda. Il avait ignoré ses besoins les plus primaires, et voilà qu'il se retrouvait aussi hasardeux qu'un adolescent. A penser l'impardonnable.

« Comme cible de tes désirs, tu choisis à l'aveugle mon pauvre Yukimura… » Murmura-t-il sourdement entre ses dents.

Mais ce fait le frappa alors, terrible. Pourquoi lui ? Pourquoi ce gamin quand la plastique d'Anastasia ne souffrait pas d'inspirer l'imagination. Il n'avait d'ailleurs jamais caché son admiration pour les charmes de la jeune femme, tellement plus attirants naturellement. Et même s'il avait toujours conservé une distance de respect avec elle, il aurait dû ressentir ce grondement au fond de lui à sa vue. Pas à celle de son propre Chef d'escouade. Qui ne pouvait même pas prétendre être un homme encore.

Un doute subsista cependant dans son esprit à cette affirmation empressée. Il se rappela soudain, la manière méthodique et brutale dont Sasuke avait usée pour vaincre son adversaire. La lueur inhumaine dans ses yeux quand il l'avait transpercé de part en part, enivré complètement par cette profusion de sang. Dans un acte de sauvagerie pure qu'il aurait continué sans son intervention. Ce masque tordu, qu'il ne connaissait pas et qu'il n'aurait jamais pu soupçonner un jour sous le sourire timide du garçon…

Et pourtant. Ne venait-il pas de la Forêt, après tout ? Il était le seul véritable naïf de croire que dans un univers aussi impitoyable que celui-là, Sasuke avait pu conserver son innocence intacte. Seul la Loi du plus fort existait, c'était tuer ou l'être. Enfant, il n'avait pas dû longtemps hésiter sur les principes de sa survie. Et lui, l'avait bien constaté le jour où il avait accueilli le jeune garçon dans son château.

A cette époque, il ne connaissait pas encore le principe des Dix, mais il avait été frappé par la nature incompréhensible de la récente recrue. Sa manière de parler : si chaotique, son équilibre au sol incertain, sa relation aux autres difficile et méfiante, surtout cette aisance qu'il possédait à percevoir le monde. Les sens du gosse étaient plus affûtés encore que ceux de Juzô, et c'était toujours quelque chose de le voir s'étaler de toute sa petite longueur dans l'herbe pour y demeurer des heures à converser avec les fleurs.

S'il devait être sincère avec lui-même, Yukimura avait cru un instant pouvoir prendre ce rôle de père avec lui, mais le gamin était resté résolument hors de portée et indépendant ; aussi libre qu'on le pouvait en ayant fait gage de sa vie. Et au final, c'était lui qui s'était retrouvé protégé par cette minuscule chose. A voir ce dos fin se dresser devant sans aucune hésitation. Ces adversaires qui n'avaient pas pris cette menace au sérieux n'étaient plus là désormais pour l'évoquer. La formation de Koga avait fait de ce corps une arme qui ne doutait jamais en combat.

Pour le reste, le jeune garçon avait toujours été aussi effacé. Bien que sa méfiance envers les autres s'était muée en une timidité fragile et progressive. La créature curieuse avait laissé place à un bout d'humain tout en intériorisation. Yukimura l'avait constaté mais n'était pas intervenu volontairement, le laissant créer ainsi son monde intérieur librement. Tant que cela pouvait lui apporter de la stabilité pour se confronter plus durement à la réalité. Il n'avait rien fait pour empêcher Sasuke de s'enfermer dans sa Forêt. Rien fait pour le comprendre non plus.

Etait-il désormais trop tard pour cela aussi ? Pour tenter de tendre une main vers lui, à nouveau ? Un essai qu'il avait inconsciemment déjà débuté à Nataya ce soir-là en choisissant la voie du pardon. Parler avec le garçon, autrement, avait été agréable. Surtout que le principal concerné s'était prêté de bonne volonté au jeu. Ne pouvaient-ils vraiment rien reconstruire ainsi ? Et pourquoi cela avait-il de l'importance maintenant ? Il avait maintenu sa position lointaine pendant des années… Qu'est-ce qui le poussait à faire demi-tour ? A se perdre sur la douceur de cette peau sous ses doigts…

Il s'était attendu à la trouver plus âpre au toucher. Plus abîmée surtout, Sasuke prenait un tel soin à se couvrir intégralement. Il avait fini par croire qu'il y dissimulait des cicatrices imposantes, des témoignages trop évidents d'une vie de mercenaire. Comme ils en portaient tous au final, plus ou moins fièrement selon le caractère. Mais non, elle était blanche, terriblement blanche et intacte. Du moins de ce qu'il avait pu voir, cet état n'était peut-être pas si général jusque sous la totalité des tissus…

Dans quoi était-il en train de se perdre ? De sombrer tête la première sans réelle résistance ?

La pluie frappait au-dehors, claquant sur le toit fortement, en un tempo frénétique. Une musicalité qui avait de son charme capiteux. Comme un regard fauve de prédateur qui baissait cependant à chaque fois devant lui, quand il ne réclamait qu'à admirer davantage cette volonté brute qui s'y ancrait dedans. Cet être si capricieux qui se dérobait sous ses recherches derrière le masque de l'obéissance. Combien de fois avait-il pu crever de vouloir faire disparaître cet encombrant tissu noir ?

Une part de son esprit lui souffla qu'il n'avait qu'à lui ordonner de le retirer pour de bon. S'il y tenait tant, il n'avait qu'à lui commander de se déshabiller et d'être nu devant lui. Sasuke protesterait peut-être sur le coup, mais il le ferait au final. Parce qu'il respectait son autorité absolument. Il en rougirait jusqu'au bout de ses pieds, n'osant pas soutenir son attention ; néanmoins il ne pourrait plus se dérober à lui. Il serait juste là, à portée de doigts, sans plus rien pour se cacher derrière que la pointe de ses cheveux.

Et lui n'aurait plus qu'à l'embrasser enfin, ne serait-ce que pour apprendre le contact de ses lèvres. Si d'autres s'y étaient attardées avant lui ? Sans doute que malgré sa jeunesse encore apparente, Sasuke devait s'attirer les faveurs de certaines femmes désormais. Ce fait prévisible tordait quelque chose de haineux dans le ventre de Yukimura, aussi efficacement que les marques d'affection que le garçon portait à Isanami. Ceux-là partageaient ensembles un lien précieux contre lequel il ne pouvait plus rien. Il avait fini par l'admettre.

Avait-il déjà baisé l'une d'entre elles ? La question vulgaire s'attardait dans son esprit, douloureuse. Il ne pouvait accepter qu'une inconnue parmi tant d'autres puisse prétendre à le toucher. Et plus encore. Elle n'avait aucun droit de partager avec lui un tel acte. Ca n'avait pas d'importance qu'elle soit intelligente, jolie, sage, et sans doute largement plus de son âge que lui ne pouvait y prétendre… Elle n'avait pas le droit de le lui prendre. Même femme, même complémentaire naturellement… Sasuke n'était pas fait pour cela. C'était trop tendre pour lui, trop banal pour son âme de créature.

Il avait besoin de plus d'ardeur violente. De souillure et d'immoralités. D'une passion sèche qui ferait pulser le sang de ses veines, d'adrénaline pure. Cambré dans ses bras, complètement offert à ses attentions, il était de cette nature-là. A se soumettre à lui encore et encore… Sans autres mots que celui de l'acceptation la plus totale qui soit.

L'imagination de Yukimura dériva sur des tableaux fantasmés alors que son contrôle lui échappait. La chaleur pesante dans son ventre parlait d'elle-même sous de telles pensées. Quelque chose au fond de lui se mit à ronronner de pleine satisfaction quand son esprit s'attarda à nouveau sur le corps du Commandant.

La silhouette restait frêle, perdue dans une masse d'un épais coton vert. Aux antipodes d'une femme sans pour autant être celle d'un homme. Néanmoins Sasuke ne possédait absolument pas le même charme androgyne que Kamanosuke, et encore moins les courbes odieuses de Rokurô. Il se trouvait juste là. Quelque part à mi-chemin entre deux destinations inconnues. Avec ce douloureux parfum d'une matière capricieuse et brute. Enrobée d'un exotisme timide plus menaçant qu'invitant.

Cela se percevait dans toute sa tension musculaire constamment à l'affût. Cette langueur paresseuse qui suintait dans tous ses déplacements, celle d'un être qui ne craint aucun prédateur. On ne voyait plus tant l'humain que la bête qui se dissimulait derrière, mortelle. Enivrante présence, retenue et timorée, comme une fraîcheur soudaine. A la fois doux et corsé, beau et violemment nature. Palpitant à fleur de peau mais toujours hors de portée, sous les yeux de chacun murmuré un instant ; délesté de toute provocation.

Ce mélange terrible brûlait son âme. Plus que toute autre sensualité fortuite, ces superficialités qui pesaient sur les épaules de tous ; il était prisonnier du regard du rêveur, plus que du meurtrier qui l'horrifiait autant qu'il l'impressionnait. Naïvement inspiré par ces lames jumelles tranchantes et écarlates, criminelles sur cet épiderme de craie. Hésitant soudain à trop voir, tremblant pour un arc de peau. Misérable.

Yukimura se figea brutalement, remarquant enfin la dérive dangereuse de sa main. Une constatation qui lui fit l'effet d'un souffle glacial subite, coupant court à tout débordement mentale. Avec précipitation, il se leva pour atteindre la salle d'eau et s'y enfermer d'un claquement sec. Récupérant le seau d'eau froide le plus proche pour mouiller ses joues maladroitement, alors que tout son corps se relâchait difficilement.

Dans la glace, un autre homme le fixait. Son regard, habité d'une flamme étrange et doucereuse, ne lui inspirait qu'un malaise nerveux impulsif… D'un geste paniqué, il reprit le seau et y plongea la tête entière. Une fois, deux fois, trois… Autant qu'il fût nécessaire pour faire disparaître enfin ce désir et ne plus laisser pour reflet que son propre visage hagard. Incertain.

N'avait-il plus aucun sens moral ? Il se répugnait lui-même de ce comportement pervers et piteux. Etait-il si affecté par son manque pour sombrer aussi gravement dans ses pulsions les plus primaires ? Un homme bordel ! Et Sasuke, en plus ! Ses jambes sous lui en tremblaient encore d'effroi. Elles cédèrent alors qu'il se laissait glisser au sol, vaincu par une peur instinctive, inexpliquée. Il ne réalisait toujours pas la force de son envie, ni la manière dont elle lui avait échappé. Il n'avait jamais ressenti une attirance physique de cette intensité et de cette nature auparavant. Pas aussi soudainement. Elle lui avait fait l'effet d'un véritable ouragan surgi de nulle part en plein ciel bleu. Une tempête. Un orage.

Une hérésie absolue qui lui tirait des larmes de honte et d'impuissance. Il n'avait plus l'âge pour ce genre de conneries adolescentes, Kami-sama ! Plus le cœur à ces débats intérieurs interminables et inutiles. Plus de temps à perdre pour ça non plus. Juste de la colère froide contre lui-même, contre cet autre qui osait insinuer de pareilles idées à son esprit sournoisement… Comment Sasuke pouvait-il agir ainsi envers lui ? Et lui manquer si terriblement de respect ? Pourquoi lui, d'entre eux tous ? N'avaient-ils déjà pas suffisamment de problèmes à régler avant de s'amuser si déraisonnablement à ces petits jeux ? Non, il fallait que le gamin fasse des siennes, encore ! Une fois de plus. De trop ?

Lui, ne pouvait pas se permettre d'accorder de l'importance à ce gosse. Celui-là allait avant tout se dépêcher de se remettre sur pieds pour demain, ils ne se retarderaient pas tous pour lui. Ils étaient attendus par Mitsunari dans trois jours, le programme ne se modifierait pas pour le confort physique d'un membre de leur escouade. Si Sasuke y tenait tellement, il n'avait qu'à s'être débarrassé plus facilement du messager des Tokugawa. Ils ne paieraient pas son incompétence.

« Que tu es de mauvaise foi en vieillissant, Yukimura… » Eût-il l'honnêteté de reconnaitre à voix haute.

L'orage au-dehors grondait toujours, impérial dans son concert curieux et erratique. Les panneaux tremblèrent un bref instant sous une bourrasque plus violente que les précédentes. La nature se déchaînait joyeusement sonore, en une cruelle cohésion avec les sursauts de son âme. Ce soir semblait peser plus que tout autre sur ses épaules. Il se sentait vieux, usé et perdu. Pas plus sage qu'avant. Pas plus expérimenté. En proie aux mêmes éternelles questions.

Et la pluie l'appelait à l'extérieur. Le suppliait de quitter cette pièce ridicule, de venir juste apprécier la fraîcheur de son humidité, la manière sèche dont elle se déposait sur son visage. D'abandonner derrière lui ce qui n'avait pas d'importance, pour oublier et revivre enfin. Il suffirait de quelques pas pour apprécier la moiteur de l'air, le claquement du vent sur sa peau… La terre gorgée d'eau sous ses pieds…

Qui pulsait sous lui, rassurante.


Et dans le silence, il me contemplait.


Les premières lueurs de l'aube apparaissaient à peine lorsque Sasuke s'éveilla enfin. Sa bouche était encore pâteuse et tous ses membres hurlèrent de protestation quand il se redressa un peu trop vivement, mais il se sentait mieux. Du moins assez pour tenir une journée de marche en pleine montagne. Certes, en serrant les dents jusqu'au soir. Toutefois, la douleur insupportable de sa tête avait complètement disparu et sa plaie à l'épaule le tiraillait à peine. Même pas du tout en s'y concentrant bien…

Fronçant les sourcils devant cette étrange constatation, le garçon entreprit de défaire son bandage sous son kosode. Prenant garde de desserrer les bandes de tissu aussi délicatement que possible, il dut bien accepter les faits qui se présentèrent sous ses yeux : de la blessure béante il ne restait plus qu'une cicatrice en train de se résorber. En une nuit elle était quasiment guérie.

« Oups… » Le salua la Voix, à peine moqueuse.

Il était cependant trop foudroyé sur place par cette découverte pour relever cette interruption des plus matinales. Contrairement à la présentation populaire de son ''métier '' de ninja, Sasuke n'avait jamais essuyé que peu de blessures légères au cours de sa vie. Il avait rapidement appris à rester le vainqueur du fond de la Forêt, et quand bien même il avait essuyé de nombreux échecs au sein des Dix, il y avait toujours eu quelqu'un pour le sauver. Malgré tout, il connaissait parfaitement son rythme de cicatrisation, la plaie à son omoplate aurait dû mettre trois semaines à disparaître progressivement. Il en était absolument certain.

De toute évidence quelque chose déconnait avec lui. Quelque chose qu'il ignorait mais qui faisait se torde de rire la Voix. Qui était sans aucun doute la raison de son état si délabré hier. Un impact de cette force n'aurait jamais dû le clouer au lit pour une journée. Plus maintenant, il s'était endurci pour ce genre de choses avec le temps. Il s'était passé un événement en plus du combat et dont il ne se souvenait pas. C'était la seule explication logique qui soit. Un événement dont quelqu'un se rappelait très bien encore.

« Tu sais ce qu'il se passe ! S'énerva t-il dans le vide.

_C'est une hypothèse intelligente de ta part, pour une fois… »

Il pouvait presque sentir son sourire méprisant, tirer sur les coins pointus de cette bouche odieuse. Depuis le début, elle ne cessait de s'amuser comme une folle avec lui. L'encourageant aux actes des plus barbares, profitant mesquinement de son ignorance. Chaque fois elle résonnait davantage dans son esprit, chaque fois son propre corps échappait à son contrôle progressivement. Fallait-il voir là un lien de cause à effets ?

« Tu n'y es pas du tout, mon Grand. Ressens autour de toi. »

Un tel ordre de sa part était des plus curieux. A tout hasard il le suivit, se concentrant sur les proches alentours. Il se rendit enfin compte qu'il voyait les panneaux, et les ciselures de leur bois ainsi que les perles de poussière qui s'accumulaient dessus, jusqu'aux poils fins d'un faucheux flemmard qui piquait son somme là. Il sentait aussi. Sa propre odeur malade, celle saine d'Isanami qui l'avait veillé pendant plusieurs heures, de Rokurô qui l'avait soigné, de Juzô plus légère que toutes les autres, et celle de Yukimura. Familière, boisée et réconfortante, plus présente qu'il ne s'y serait attendu. Yukimura…

« Oh reprends-toi tu veux ? » Siffla l'autre, excédée par tant de bons sentiments.

Sasuke gronda entre ses dents pour toute réponse, pleinement occupé à profiter de la précision hors norme de ses sens pour s'imprégner du parfum de son Seigneur. Quand il fermait les yeux complètement, son odorat s'affinait encore. Il était capable d'affirmer qu'une femme d'une quarantaine d'années avait, la dernière, nettoyait la chambre, qu'elle avait frotté le sol avec soin mais qu'elle avait négligé les hauteurs. Il avait l'impression de percevoir son spectre se déplacer méthodiquement dans la pièce, autour de lui. Une sensation qui le troubla fortement.

« Fillette… »

N'allait-elle donc jamais se taire celle-là ? Elle n'était plus seulement agaçante sur le long terme mais franchement insupportable, à commenter ainsi chacune de ses pensées, le moindre de ses actes. Il avait cru un instant qu'elle avait finalement disparu hier au cours de sa crise, de toute évidence cela n'avait été qu'un fantasme vain. Elle parlait toujours aussi fort dans sa tête.

Il ne s'agissait cependant pas que d'elle, tout sonnait plus fort désormais. Les pas de quelques autres habitants matinaux qui résonnaient dans les sols en-dessous et au-dessus de lui, l'extraction soudaine d'un seau d'eau hors du puit proche, la mouvance des insectes dans l'air… Un étage plus bas, Isanami ronflait comme une bienheureuse dans son fûton, les femmes de chambre se préparaient déjà quand la totalité de leur petit groupe s'autorisait un repos mérité.

Il n'était pas plus mal qu'il soit debout, pour contrer cette imprudence. Les hommes des Tokugawa allaient très bientôt leur tomber dessus à nouveau. Mais il fallait reconnaître que les dernières heures, pour tout le monde, avaient été suffisamment éprouvantes comme ça.

« Où vas-tu ? » S'inquiéta aussitôt la Voix alors qu'il quittait son lit.

Son premier appui fut maladroit. Sous son pied nu, le parquet frottait sa peau devenue entièrement hypersensible elle aussi. Lui laissant la sensation d'une dureté souple et tiède, résonnante d'échos lointains. Il accusa un instant cette nouvelle découverte, choqué que ce toucher exceptionnel s'étende sur l'ensemble de son corps. Tout réagissait démesurément, ses pieds, ses mains, ses bras, la peau de son cou et même ses lèvres étaient devenus des capteurs d'une précision anormale.

Inspirant en tremblant, il fit quelques pas hésitants dans la chambre. Immédiatement il fût débordé par des informations sensorielles de toutes natures. Une avalanche brutale et trop soudaine qui satura ses perceptions, lui tournant sur l'estomac. Prévoyant un malaise à venir s'il ne se décidait pas à bouger au plus tôt, il poussa le panneau le plus proche à l'aveuglette pour sortir. Ses pieds glissèrent dans l'herbe gorgée d'eau et il y eût alors comme un grand vide. Qui s'éternisa un bref instant ; il marchait dans le néant absolu, puis vint alors l'explosion subite.

Le Monde hurlait à lui.

Tout était un son, un bruit persistant, une cascade de couleurs mêlées et éclatantes, un picotement sous sa peau qui devenait brûlure, un parfum comme une odeur qui emplissait l'espace entier. Tout était un sens. Une voix. Tout respirait dans un même rythme, vivait d'une même pulsation. Et Sasuke inspira avec eux lentement. La panique s'effaça progressivement, ne laissant plus que lui derrière, ouvert au Monde entier. Apprenti équilibriste battant des bras au-dessus du vide, pas à pas qui avance et comprend.

Le lien qu'il partageait avec la Nature avait toujours été fort ainsi, mais il s'était approfondi encore davantage avec le reste. Il ne se sentait plus seul au milieu de nulle part, il était connecté. Intimement. Aux nuages qui dévalaient dans le ciel assombri, aux premiers rayons timides du soleil qui s'étiraient, à la terre, aux flancs des montagnes millénaires dressées… Ils étaient un même et unique. Tous ensembles.

C'est à peine s'il se rendit compte qu'il pleurait. Sasuke tomba à genoux. Serein, contemplant avec affection les alentours, jusqu'aux sommets les plus lointains. Guettant le lever final de cette boule ronde et incandescente qui transcendait l'obscurité. Profitant pleinement de ses nouveaux sens, testant leurs limites pour demeurer étourdi de n'en trouver aucunes. Perdant jusqu'au sentiment du temps qui passe, enivré par ce spectacle exceptionnel…

Ce fût une présence qui le rappelât finalement à l'ordre. Une jeune prêtresse venait en effet dans sa direction, pestant visiblement contre le sol boueux et son kimono. Retenant un sourire devant cette image, il la laissa parvenir jusqu'à lui tranquillement, ne bougeant pas d'un pli. Même dos à elle, tous ses autres sens prenaient le dessus pour lui fournir une vision parfaite de sa future interlocutrice. Son périmètre d'attention n'avait plus aucun angle mort, de toute évidence.

« Bonjour Isanami… »

La blonde se figea aussitôt dans sa tentative vaine de surprendre le Commandant, le pied encore en l'air dans son déplacement furtif douteux. Lâchant un soupir déçu, elle se résigna à le rejoindre, haussant un sourcil en remarquant enfin qu'il n'avait pas ouvert une seule fois les yeux. L'état du garçon s'était amélioré assez étonnamment en une seule nuit. Il apparaissait comme apaisé, méditant tranquillement aux premières heures du jour.

« Bonjour… » Grogna-t-elle, un peu vexée malgré tout.

Il lui répondit d'un rire contenu, la faisant se renfrogner plus encore.

« Merci de m'avoir veillé hier. Je n'ai plus aucune fièvre. »

Un franc sourire s'étirait désormais sur les lèvres habituellement plus retenues de Sasuke. C'était si rare de lui connaître une expression aussi ouverte de bonheur, qu'elle prit le parti d'excuser ses plaisanteries qui n'amusaient que lui. D'autant plus qu'elle avait réellement craint de le retrouver dans un état instable au niveau émotionnel. Le soulagement qu'elle ressentait maintenant allégeait son cœur d'un poids certain.

« Plus aucunes phases de spasmes alors ?

_Plus aucunes. L'assura-t-il. Tout répond parfaitement. »

Il étendit son poignet sous ses yeux pour jouer avec l'une de ses lames. La faisant tourner autour de son index avec une dextérité taillée par l'entraînement ; pour la lancer d'un mouvement sec de poignet et la rattraper aisément. Une démonstration qui laissa Isanami sceptique :

« Ne crâne pas trop non plus. On va en avoir pour une journée entière de marche et il commence déjà à faire chaud. Tu vas vraiment tenir ?

_Absolument. »

La jeune prêtresse fût quelque peu désarçonnée par l'assurance sans faille du ninja. Il ne s'agissait de surestimation, dont Sasuke restait de toutes manières incapable ; il était convaincu d'être suffisamment en forme pour ne ralentir personne. Sincèrement convaincu, et elle voulait bien le croire face à l'énergie qu'il dégageait sensiblement autour de lui. Elle était devenue capable de percevoir les auras de par son lien avec l'Autre. Suffisamment pour apprendre à les connaitre et reconnaître, dans leurs couleurs, leurs formes, leurs évidences… Celle du Commandant avait changé jusque dans sa propre nature. Plus étendue et plus éclatante que jamais, animée d'une langueur paresseuse inquiétante qui s'agitait d'accès imprévisibles. Dangereuse et sublime.

« Il s'est passé quelque chose. »

Ce n'était pas là une question de la part d'Isanami. Sasuke hésita, incertain quant à évoquer avec elle son réveil des moins banals. Une part de lui-même évoquait un silence absolu et de la retenue dans l'usage de ses capacités devant les autres. Il ne disposait que de trop peu d'éléments pour le moment pour partager un événement dont il ne comprenait rien, même avec quelqu'un de confiance. D'autant plus à propos d'un tel sujet : le processus remettait en cause ce qu'il était, sa propre nature et son humanité fragile. Il ne voulait pas être regardé différemment à cause de cela, pour une voix dans sa tête, et des capacités soudaines assez ahurissantes.

« Une voix hein… » Persiffla la principale intéressée.

Au moins allait-il peut-être enfin pouvoir assurer son rôle de protecteur correctement ? Même s'il ne se faisait plus de faux espoirs de ce genre, cette pensée-là était un peu réconfortante.

« Tu ne veux rien me dire, hein ? »

Il leva ses yeux finalement ouverts vers la jeune femme, tentant un sourire piteux d'excuses muettes qui n'eut pour seul réponse qu'un soupir de résignation. Elle s'installa plutôt à côté de lui, se laissant tomber sans aucune élégance dans la boue et l'herbe humide. Une réaction qui le surprit assez. Il s'était davantage attendu à ce qu'elle proteste, le plante même ici de colère. Isanami n'avait jamais dissimulée sa frustration devant sa retenue naturelle. Elle le lui disait parfois aussi, qu'elle avait l'impression de ne pouvoir prétendre le connaître peu importe les conversations qu'ils avaient pu entretenir. Sasuke avait essayé des efforts sur ce point, mais…

« Certaines choses persisteront toujours alors ?

_Je t'ai déjà dit de ne pas le prendre pour toi. » Tenta-t-il, touché par l'attention qu'elle pouvait lui porter en dépit de cela.

Des paroles qui durcirent un peu plus encore les traits de son visage ; elle le regardait. Tentant d'aller au-delà de cette barrière physique qu'il dressait constamment, de fouiller à la recherche de ce garçon qu'elle appréciait tant et qui se dérobait chaque fois. Jalouse d'apprendre qu'il était pourtant allé se confier à Ana. Plutôt qu'à elle.

Et elle savait pourtant que cela était juste parfaitement stupide, mais elle lui en voulait de conserver cette distance persistante avec elle. D'avoir surtout préféré chercher une confidente auprès de cette blonde d'Iga qui n'avait jamais eu pour lui aucunes attentions, quand elle était là, elle, disposée à le soutenir autant qu'il avait pu le faire en retour. Mais cela n'avait pas d'importance pour lui, parce qu'il aimait sans doute la ninja. Celle-là devait avoir une place de choix dans son cœur, sans pourtant en mériter une miette.

« Isanami… » L'appela doucement Sasuke, culpabilisant de la tristesse qu'il décelait au fond de ses yeux.

Le fil amer des pensées de la jeune femme se brisa. Elle sembla reprendre vie brusquement.

« Tu ne peux jamais avec moi, mais ça ne te pose aucuns problèmes de te confier auprès d'Ana ! Lâcha-t-elle sans rien dissimuler de son ressentiment.

_De quoi parles-tu ? » S'étonna immédiatement le garçon.

Il n'avait jamais abordé de sujets personnels avec sa coéquipière de mission, leur relation restait trop abîmée par l'hypocrisie pour se prêter à ce genre de débordements malvenus. Il ne se voyait pas avouer quoi que ce soit de véritablement intime à… La réalisation soudaine le gifla abruptement.

« Je m'en souviens pourtant fort bien… Chantonna la Voix, mais lui ne l'entendait plus.

_C'est elle-même qui l'a reconnu. Continua de l'accuser la prêtresse. J'ai entendu Saizô et Rokurô en discuter avec elle.

_Saizô et Rokurô… Répéta sourdement Sasuke en échos, assommé par la nouvelle.

_Ils se demandaient ce qui t'arrivait en ce moment et Saizô semblait être persuadé qu'Ana en savait plus que lui sur ce sujet… »

Isanami allait pour poursuivre, quand la main du Commandant se referma sans ménagement sur son épaule. Il l'interrompit alors, pris de panique :

« Et elle leur a dit pourquoi ? Elle leur a dit ? »

La jeune femme resta un instant abasourdie par la peur qui s'étendait sur le visage du garçon ; ce fût dans un état second qu'elle hocha négativement la tête. Incertaine de la réaction qui pouvait bien s'ensuivre désormais. Mais Sasuke baissa juste les yeux à terre, s'accordant un profond soupir de soulagement. Sa prise sur son omoplate se relâcha ; il s'écarta, accusant ces dernières informations qui avaient brisé si aisément sa tranquillité d'esprit.

Il ne restait désormais plus que des parcelles tremblantes de son habituel masque uniforme. Et une âme perdue derrière, qui se console en silence de cette véritable ascension émotionnelle. Qu'Isanami sans le vouloir, avait blessée de quelques mots. Juste par curiosité…

« Sasuke… Qu'est-ce qui peut t'inquiéter autant ? » Souffla-t-elle, mortifiée.

Lui, gardait le regard ailleurs. Hors de portée comme à son habitude, protégé de son parfait mutisme brodé d'omissions cruelles. Il avait déjà dû abandonner la vérité à Anastasia contre sa volonté, il n'allait pas prendre le risque irréfléchi de se confier à la prêtresse maintenant. Les secrets n'en étaient, que conservés à l'abri de l'orgueil des Hommes. Ceux-là ne pouvaient jamais s'empêcher de se vanter les connaître. Certains faits devaient s'oublier, se taire. Qu'il n'osait même pas les susurrer au creux de la terre de peur de les y perdre. Il préférait mourir que d'affronter sa déviance.

« Quel pessimisme ravissant… »

Tais-toi, jeta t-il au fond de sa tête.

« Sois un homme et regarde cette miteuse dans les yeux au moins ! »

Il pouvait voir. Il ressentait jusqu'à l'épaisseur du grain de sa peau, la frustration qui se gravait dans la tension vibrante de ses lèvres, cette inquiétude pesante qui la noyait, contre laquelle elle tentait de lutter. La sincérité qui habitait son corps entier, comme un témoignage criant de son affection. Il percevait comme il n'aurait jamais pu le faire auparavant cette réalité, d'une manière touchante et intime. Qui le troubla.

Comment aurait-il pu seulement y rester insensible ?

« Ana semblait abattue quand elle nous l'a évoqué… Kami-sama ! Tu ne peux pas taire cela !

_Ce n'est rien de vraiment important.

_De toute évidence, oui… » Constata Isanami avec amertume.

Elle ne comprenait pas qu'il puisse se mettre dans un état pareil à ce propos. Tout le monde avait ses propres non-dits, ses inconnues malines. Ce n'était en rien étonnant de la part d'un garçon qui passait tout son temps à se cacher. Alors une part de plus ou de moins, cela avait-il un impact particulier ? Elle n'en était pas convaincue. D'autant qu'ils étaient tous assez ouverts d'esprit pour accueillir chaque aveu qui soit. Elle ne voyait vraiment pas quelle vérité pouvait bien déranger les Dix et être aussi compromettante pour que le ninja s'en rende ainsi malade. Elle avait encore la marque de ses doigts pressés sur sa peau.

« Si tu tiens tellement à ne rien en dire, comment Ana a pu finir avec la clé de tout cela ? Tenta-elle.

_Ce n'était pas prévu bon sang ! Protesta aussitôt Sasuke. Elle a senti les faits et… »

Il n'ajouta rien de plus, toute l'impuissance du monde se tordait sur son visage.

« Mais tu l'aimes, non ? » Appuya la prêtresse avec résignation.

Il tourna immédiatement les yeux vers elle, grands et écarquillés. Au fond de lui, la Voix partait déjà dans des échos interminables de rire, tressautant de vile satisfaction. D'abord Yukimura à propos d'Isanami, et maintenant cette dernière à propos d'Anastasia… ! Devait-il s'attendre à voir Rokurô lui poser cette même impitoyable question quant à sa relation avec Saizô peut être ? Qu'avaient-ils, tous, à ainsi s'interroger sur sa vie sentimentale brutalement ?

Contenant à peine son agacement, il répliqua avec ferveur :

« Bien sûr que non ! Anastasia est ma coéquipière enfin !

_Oh ? »

Et la jeune prêtresse semblait si étonnée par cette vérité que Sasuke en resta un long moment muet. D'une main lasse il massa ses tempes, inspirant profondément pour se concentrer plutôt sur les alentours de toute la finesse de ses sens, retrouvant son calme progressivement dans le ballet aérien des abeilles. Celles-ci au moins s'égayaient parmi les hautes fleurs dans un bourdonnement réconfortant. L'image bucolique lui suffisait à s'adoucir, rappelant à son esprit oublieux des brides de journées passées dans les champs d'Ueda. Avant.

« Est-ce que je suis une mauvaise amie… Reprit soudainement Isanami d'un ton défait. Si je ne parviens pas à comprendre comme elle ce qui t'inquiète autant ? »

Toute colère encore persistante contre la jeune femme déserta Sasuke pour de bon devant une telle implication, maladroite certes, mais des plus évidentes. Une signature déséquilibrée qui collait à sa peau et qui lui attirait encore trop souvent l'agacement de tous. Car, même si ses intentions à la base n'était jamais que de vouloir les aider, elle s'y prenait à chaque fois si mal qu'elle obtenait l'inverse des effets escomptés. C'était plus fort qu'elle.

« Non. Bien entendu que non. »

Luttant contre sa réserve habituelle, il prit une de ses petites mains dans les siennes pour la presser avec affection. Et il s'offrit le temps de la dévisager, sans plus chercher à dissimuler les sentiments qu'il avait pour elle, qui ne cessaient jamais de s'accroitre chaque jour davantage. Ce lien si précieux lien qu'ils tissaient entre eux, tendre et solide. Qui finalement poussa Sasuke aux aveux.

« Je suis amoureux de quelqu'un. »

Les mots tombèrent sous sa langue avec une aisance sournoise, plus incroyablement faciles qu'il n'y aurait cru. Triste ironie qu'il soit si aisé d'évoquer le péché absolu. Pas un ton tremblant dans sa voix, ni dans sa phrase de place aux possibles hésitations. La vérité était livrée ainsi, nue et hautaine. Arrachant à Isanami une exclamation ravie qui surprit le Commandant.

« Mais c'est fantastique ! S'écria-t-elle avant de sombrer immédiatement dans une avalanche de questions. De qui, de qui ? Ce n'est pas Ana hein ! Donc… Je la connais je suis sûre !

_Si elle savait… »

La Voix riait et Sasuke serrait les dents. Il s'était bien attendu à ce que la curiosité de la jeune femme ne soit pas assez satisfaite d'une telle réponse. Connaissant le caractère de celle-ci, tout restait prévisible. Il ne se sentait pas de poursuivre sur cette voie malgré tout. Cette unique phrase lui avait déjà coûté beaucoup et il ne se voyait pas un seul instant aborder la partie la plus dangereuse de ce domaine.

« Ca commence par un Y… »

Il inspira, calant son rythme sur celui des alentours. Une réaction anxieuse qui n'échappa pas à la fille naïve. Isanami le détailla, son enjouement devenu hésitant. Elle tentait vainement de comprendre quel point pouvait autant hanter le Commandant. Avoir des sentiments, pour une autre personne, n'aurait jamais dû le laisser dans un tel état de fugitif. Que faisait une telle culpabilité dans son regard, qui envahissait jusqu'à ses iris ? Pourquoi autant de secret si ce n'était…

« Tu en as honte hein ? Releva-t-elle finalement avec amertume. Comment peux-tu oser avoir honte de cela, c'est ridicule !

_Tu ne peux pas comprendre. Saizô t'es accessible. » Répliqua-t-il, catégorique.

Mais la prêtresse avait déjà repoussé sa main d'un mouvement agacé.

« Personne n'est inaccessible Kami-sama ! »

Vaines paroles. Ce genre de belles déclarations sur le sujet laissait Sasuke complètement apathique. Il y avait toujours eu la théorie et la pratique, ceux pour espérer et ceux qui survivaient en première ligne, en prenant les coups pour les autres. Lui en avait juste assez de tenir ce rôle, de recoudre son existence avec les miettes abandonnées en vol par d'autres. Il ne croyait plus les promesses vides de sens.

« Parfois les choses doivent rester comme elles le sont. » Martela-t-il.

S'il pouvait demeurer aux côtés de cet homme pour la vie entière, s'il pouvait le servir jusqu'au bout, le soutenir fidèlement et mourir pour lui… S'il pouvait, alors il n'en réclamait finalement pas davantage. Une telle possibilité le comblait déjà parfaitement. Parce qu'il avait cette place parmi eux, qu'il considérait Ueda comme sa maison. L'endroit où il retournerait toujours, peu importe les années, les événements… Son chez-lui. Leur chez-eux, aussi.

« Yukimura… »

Une seconde.

« Oh mon Dieu ! C'est Yukimura. »

Sasuke trembla, plus conscient que jamais de la présence de la jeune femme à ses côtés, de ses mots chuchotés fébrilement. A peine crus encore ; qu'elle cherchait une confirmation bien réelle sur son visage et dans ses yeux. Le fixant, l'attrapant fermement pour plonger au plus loin de son esprit, de son être. Allant le trouver une fois de plus, autoritairement, absolument. N'acceptant plus aucune tentative de dérobade de sa part désormais, ni déviation ni fuite exemplaire.

« Quelle réactivité indécente ces femmes… »

Il ne songea pas un seul instant à répliquer inutilement contre l'Autre. Chaque fibre de son être figé, terrifié par toute possible réaction d'Isanami. Résigné à subir la sanction, à trouver cette même pitié terrible qui avait envahie Anastasia en découvrant cette Vérité dérangeante. Cette chose tapie dans son sang, docile et misérable. Ce lien qui entravait son âme, ses pieds, sa raison depuis des années. Qui faisait de lui un chien de garde plus que le Maître de sa Forêt, un être humain à peine tenté en ombre fidèle dérangeante.

Il n'était même pas un homme véritable, capable de chérir une femme pour la vie et de la protéger. Son corps ne répondait qu'à la déviance, pathétiquement ému pour d'autres horizons cassants, abrupts. Lui laissant l'illusion d'un réconfort étranger au creux de ce qu'il aurait dû lui-même devenir. Comme une foutue fille… Frêle et ridicule.

« Sasuke. »

Isanami se mordit nerveusement les lèvres, se sentant impuissante face à l'abandon total du garçon. Il conservait son regard fixé à terre, tordant ses mains compulsivement en silence. S'en voulant clairement de lui avoir avoué la nature de ses sentiments. Sans réelle rancune ni colère, sans plus d'espoirs vains. Il n'y avait que du débris jeté d'un cœur trop doux. Et elle, sentait déjà des larmes révoltées lui échapper devant cette image cruelle.

« Sasuke… »

Elle murmura à nouveau. Tentant d'instaurer un contact, un témoignage de son soutien fidèle à celui qui était un frère pour elle. Son coup de foudre amical comme elle y songeait souvent, une part de sa famille rafistolée, un peu curieuse mais sincère. Ce bout de mec timide qui la faisait rire, parce qu'elle aussi pouvait les protéger après tout. Etre là.

Ses doigts trouvèrent le chemin du visage confus du garçon, s'agrippèrent à ses cheveux.

« Ne pleure pas. »

Même si l'eau était sur ses propres joues rondes plus que sur les siennes, que chaque sanglot émit à ses lèvres de jeune fille ne trouvait en échos que le vide muet. Même si c'était elle désormais, alors c'était lui aussi. C'était passé et c'était là maintenant en elle. Ca restait, ça. Elle pouvait bien continuer à ordonner :

« Ne pleure pas. »


Et dans le silence, il me contemplait.


Yukimura était de nouveau de bien méchante humeur, aucun d'eux n'aurait pu seulement l'ignorer. Leur Seigneur arborait son expression capricieuse des mauvais jours, une moue agacée fichée sur sa bouche. Et sous ses sourcils constamment froncés s'amoncelaient des orages comme celui qu'ils venaient d'essuyer cette nuit au creux de l'arc de roche - l'arche de rocs.

Juzô s'en agaçait un peu lui-même à force, il devait le reconnaître. Malgré tout le respect qu'il avait envers l'homme, ils ne méritaient pas de devoir supporter cette même atmosphère glaciale à répétition tout le long de leur voyage. Peut-être y avait-il eu quelques dissonances initiales entre lui et Sasuke, cela pouvait se comprendre. Mais les deux partis sonnaient la trêve ces derniers jours à peine, ils étaient profondément irrespectueux de leur part qu'ils sombrent dans l'infantile tentation de la provocation.

Il ne savait pas qui le premier avait pu franchir les lignes. La matinée avait été des plus tumultueuses, en fanfare hurlante. Rokurô n'avait notamment manqué de réveiller personne par ses cris virulents envers Yukimura lui-même. Il semblait que ce dernier s'était permis une sortie nocturne d'adolescent révolté sous la tempête qui avait fortement déplût à son rationnel Page. S'il avait au moins eu le mérite de ne pas tenter de protester davantage contre son jeune soutien, acceptant platement les remontrances qui lui étaient dues sans un mot, leur Maître n'avait pas souri une seule fois depuis.

Cependant, cela n'était en rien comparable avec la manière dont il avait accueilli l'arrivée d'Isanami et de Sasuke en retardataires pour le départ du refuge. Ils avaient alors usé une heure en tout et pour tout à rassembler leurs affaires chacun de leur côté. Anastasia s'offrant le luxe d'une toilette matinale complète, en arguant que la jeune prêtresse n'avait pas manqué de lui laisser ranger ses affaires pour une balade à l'aube. Saizô était lui aussi à blâmer, désorganisé dans la reconstitution de son armurerie personnelle.

Quoi qu'il en soit, ils s'étaient trouvés au bord du chemin tous prêts finalement. Si ce n'est l'absence remarquée de deux des leurs. Personne ne s'était inquiété, après tout si Sasuke avait quitté sa chambre c'est qu'il était en état de se tenir sur ses jambes, même si sa sacoche médicale avait été récupérée par Juzô. Lui se doutait bien que le Commandant tiendrait difficilement la journée de marche intensive sous cette chaleur qui se préparait. Mais à ce propos, Yukimura ne voulait rien entendre de plus.

Une intransigeance qui avait déjà semblé plutôt suspicieuse, cependant il fallait voir ce regard qu'il avait jeté à Sasuke quand celui-ci les avait enfin rejoints un instant plus tard avec la jeune prêtresse. Hautain, d'un froid mépris plus redouté que la lame d'un assassinat. Le visage du garçon avait perdu bien des couleurs face à cette sanction immédiate. Juzô lui venait d'avoir la confirmation qu'il réclamait, les choses s'étaient dégradées une nouvelle fois entre eux. Il ne restait rien de leurs précédents échanges timidement pacifiques que Nataya avait su leur inspirer. Si ce n'est des tensions renaissantes et dangereuses.

Personne n'avait osé dire quoi que ce soit, ils avaient suivi le mouvement derrière la monture de leur Seigneur. Reprenant leur route, leurs places de gardiens, sans pour autant échanger quelques regards entre eux. Isanami avait posé une main compatissante sur l'épaule du Commandant et celui-ci avait repris ses sacs, ne s'autorisant aucune plainte, intouchable. Pour autant Juzô n'avait pas manqué la détresse sincère sur son visage.

Si l'un des deux avait reculé drastiquement, il semblait qu'il s'agissait bien davantage d'une décision du Maître plutôt que de Sasuke. Le gamin était clairement déçu de ce revirement d'orientation seigneuriale. Que lui reprochait à ce point Yukimura pour être aussi rancunier ? Il n'avait jamais été dans sa nature d'être aussi âpre aux revers, même face à ses plus grands ennemis, l'héritier des Sanada faisait preuve d'un élégant sens moral. Sans compter qu'il s'agissait de Sasuke, bon sang. L'enfant tiré de nulle part pour lequel il avait toujours eu une affection discrète et sincère.

Le comportement chaotique de l'homme restait incompréhensible pour Juzô. Surtout après avoir été témoin de sa panique d'hier soir alors que l'état du garçon s'était violemment dégradé. Il se remémorait très bien encore la prise tremblante de ses mains, le regard hagard et horrifié par la menace de cette échéance. Il ne voyait que trop rarement le dirigeant dans cet état-là, une telle réaction parlait d'elle-même. Pour autant, dès le lendemain, il n'accordait qu'un mépris muet à son encontre ? Alors qu'il aurait dû au moins s'inquiéter un tant soit peu de son état de santé ? Cela n'avait aucun sens.

Une simple nuit s'était écoulée entre ces deux situations aux antipodes des relations sociales. Soit, à peine douze heures de marge pour expliquer le revirement émotionnel de Yukimura. Moins même, puisque Sasuke n'avait dû quitter son état de somnolence que tardivement. S'il avait pu seulement se lever avant ce matin. Ca ne laissait que peu de temps à l'imagination pour entraîner le dirigeant dans une ballade nocturne sous la pluie. Après tout, il fallait sûrement voir dans ce mouvement révolté un lien avec le reste.

Juzô ne se souvenait pourtant pas avoir perçu aucuns cris, ni échanges tendues à voix basses. Rien ne menant à une éventuelle dispute couverte, malgré son sommeil léger. Cependant, il ne voyait pas davantage les deux hommes se quereller au-dehors sans alerter sur le champ un des leurs. Ils l'auraient su forcément. Si la personne les surprenant se donnait la peine de communiquer cette information. Ce fait-là était sans doute le moins assuré.

Il y avait une atmosphère épaisse de non-dits au sein du groupe et il était suffisamment expérimenté pour la reconnaître comme telle. Anastasia, Rokurô et Saizô ne partageaient pas cette même surprise naïve que lui. Ils demeuraient de toute évidence pris de cours eux-aussi par le comportement de leur Maître, mais il y avait cette ombre de compréhension au fond de leurs yeux : des propos s'étaient tenus sur ce sujet entre ces trois-là. Sans lui ; derrière son dos. Volontairement ? Il ne le croyait pas. Il avait trop manqué d'attention, préoccupé bien plus par le voyage lui-même que par les interactions entre les Braves. Il s'était tenu à l'écart sans s'en rendre compte et il le payait désormais. Fermant la marche de leur petite file désordonnée, quatre pas en arrière des autres.

Et pourtant premier à frapper si nécessaire, toujours la main sur son fusil. Veillant sur chacun d'eux à chaque seconde qui soit. Couvrant de son attention protectrice Yukimura évidemment, qui avançait en tête aux côtés de Rokurô, mais aussi Saizô et Anastasia juste derrière eux. Isanami et Sasuke qui le précédaient de peu, tenant le rythme. Le garçon ne marquait aucun signe de faiblesse, ni de fatigue apparente. Il suivait, ne ménageant pas ses efforts pour ne ralentir personne, avec une spontanéité physique désarmante. Aucuns accros ne se percevaient non plus dans sa démarche, ses appuis au sol étaient chaque fois solides et ancrés. Pour un comateux éveillé depuis quelques heures, la performance était réelle.

Sans compter sa blessure à l'épaule dont Juzô se rappelait encore la profondeur intimidante. Malgré la présence poignante du bandage sous le tissu vert, elle apparaissait complètement artificielle. Sasuke avait pris soin simplement de passer sa sacoche sur son autre omoplate, pour le reste elle ne le tiraillait jamais. Un œil extérieur n'aurait pas un seul instant remarqué son invisible existence tant il n'en souffrait pas. Qu'elles que soient les herbes dont Rokurô avait usé pour ses remèdes, elles avaient été des plus efficaces. Même la chaleur laissait le Commandant complètement insensible ; il suait visiblement à peine sous son sugegasa.

Alors que la pente de plus en plus raide accrochait leurs respirations, ce dernier ne cessait en fait de discuter avec Isanami sous couvert. En quelques murmures suffisamment bas pour qu'ils échappassent aux oreilles indiscrètes qui les encerclaient, soutenant la jeune prêtresse de temps à autres sur certains terrains plus indisciplinés, et profitant chaque fois de l'occasion pour lui répondre. Un petit manège qui n'échappait à personne bien qu'aucun d'eux n'eût l'audace de le briser. La complicité que ces deux-là dégageaient était un brin de fraicheur inexplicable.

Il suffisait pourtant de voir la familiarité avec laquelle ils se confrontaient, ces sourires persistants sur leurs lèvres au cours de leurs échanges, comment la main de l'une s'appuyait sur l'avant-bras de l'autre avec ce naturel odieux et négligeant. Une proximité spatiale qui irritait clairement Saizô, Juzô apercevait depuis sa position la raideur musculaire du ninja d'Iga jusque dans sa mâchoire. Mais Isanami n'avait plus d'attention que pour le Commandant désormais, elle se penchait justement encore une fois à son oreille.

« Peu importe, je reste persuadée que tu as tes chances. » Murmura-t-elle à Sasuke, prenant garde à tenir sa voix le plus bas possible.

L'ouïe du garçon était si exceptionnelle qu'il lui suffisait juste d'articuler les mots pour qu'il entende leurs sonorités vibrantes dans l'air. Un avantage qui servait grandement leur cause dans une telle situation, il n'était pas question que qui que ce soit d'autre comprenne le sujet de leurs propos. Ou le ninja serait décidé à l'assassiner, elle, avant de se faire seppuku.

« Tu ne te rends vraiment pas compte de la réalité des faits. Lui rétorqua t-il.

_Comment peux-tu dire ça ? »

Elle lui lança un regard courroucé.

« Tu vois tout en noir, mais prends un peu de recul. Depuis combien de temps vous vous connaissez lui et toi hein ?

_Quelques années. Haussa-t-il les épaules machinalement, avant de corriger. Soit… Onze ans. Et ? »

La jeune femme eut une moue affligée face à cette naïve incompréhension. Saisissant soudain là où elle cherchait à venir, le Commandant s'empressa immédiatement de repousser sa tentative de hochements de tête paniqués.

« Bon sang… J'avais six ans ! Il devait me considérer comme un enfant à sa charge. Protesta-t-il en contenant autant que possible son ton effaré.

_Vous vous faites confiance. »

Isanami arborait un visage de conspiratrice ravie.

« En tant que maître et serviteur, ça n'a rien à voir. Contra le garçon une nouvelle fois.

_Mais il n'y a qu'à toi qu'il fait confiance ainsi. »

Cette remarque-ci fit mouche, tordant quelque chose d'usé au fond de Sasuke. Quelque chose qu'il avait choisi volontairement d'oublier, de cesser de tourner et retourner pour l'abandonner dans son coin. Un soupir dans l'obscurité. Et qui le terrifiait aujourd'hui plus que tout.

« Je te l'ai déjà dit. Reprit la prêtresse. Il te confie Ueda à chaque fois qu'il part. A toi Sasuke, pas à quelqu'un d'autre.

_Elle n'a pas tout à fait tort, la petite. »

Le ninja eut un sursaut devant ce retour imprévu de sa compagne mentale. Il n'en espérait vraiment pas tant de la part de celle-là au sujet de ses relations amoureuses. Il fallait qu'elle choisisse à chaque fois les meilleurs instants de sa piteuse existence pour se faire entendre.

« On parle de Yukimura-sama. Aucun homme plus que lui n'aime les femmes. » Contra-attaqua-t-il plutôt.

Si Isanami marqua une seconde de réflexion face à cette vérité gênante quant aux tendances de leur Maître envers la gente féminine familièrement séductrices, elle se reprit cependant rapidement :

« Il est toujours célibataire à son âge. C'est donc que d'une manière ou d'une autre, il n'y trouve pas son vrai bonheur. Assura-t-elle tranquillement. A-t-il paru, ne serait-ce qu'une unique fois dans sa vie, entretenir une relation sérieuse avec une femme particulière à ses yeux ? »

Sasuke ne répondit rien, tous les deux savaient très bien que cela n'avait jamais été le cas. Yukimura demeurait inaccessible aux tentatives, ne semblant véritablement s'émouvoir que de conquêtes territoriales. De saké aussi, sans doute un peu.

« Tu n'as vraiment pas de goût. » Constata platement la Voix.

Le ninja se massa les tempes, agacé. Ce genre de commentaires de la part d'une entitée qui squattait quand même librement sa tête, était des plus malvenus. Il ne lui réclamait rien, lui. Elle pouvait commencer par se taire pour de bon, l'initiative serait saluée. Si c'était pour l'encourager aujourd'hui à mettre le grappin sur un homme qu'elle lui ordonnait encore de tuer hier soir…

« Tu as besoin d'un compagnon fort. Il l'est. Alors ferme ta gueule et reproduis-toi ! »

Isanami haussa un sourcil devant la grimace éphémère qui traversa le visage du Commandant. Celui-ci semblait en plein conciliabule intérieur depuis quelques instants, aux prises avec un lui-même récalcitrant. Elle pouvait le voir dans les ombres qui agitaient son regard égaré. Il devait réfléchir à ses remarques, peut-être allait-elle pouvoir finalement lui rendre de son espoir et son élan.

« Ne fais pas ta mijaurée. »

Je te déteste, lança-t-il au fond de son esprit.

« Et si je te dis qu'il a passé une partie de la nuit à veiller sur toi, hm ? Tu dis quoi ?

_Je ne crois même pas que Yukimura envisage d'être père de famille un jour. Ce rôle n'est pas pour lui. »

Mais Sasuke n'entendait plus les récriminations de la jeune fille, accusant la révélation percutante de l'Autre. Osant à peine s'accorder la liberté d'y réagir, de sentir son cœur sous lui s'émouvoir et résonner plus fort d'un renouveau soudain. Dangereux. Qui menait à son imagination un tableau tendre, espéré ; menait à ses lèvres des questions hâtives. Ridicules.

Yukimura l'avait veillé. Lui. Yukimura avait pris de son temps, pour lui. Rien que pour lui. Bordel.

Trop d'informations.

« Sasuke ? » Tenta Isanami, posant une main sur l'épaule du garçon.

Pour une raison inexpliquée, les joues de ce dernier avaient rougi violemment d'un carmin prononcé et étendu. Le Commandant apparaissait complètement perdu dans ses pensées. Agité d'un doute hasardeux qu'il gardait pour lui, encore une fois. Mais la prêtresse était bien décidée à ne plus se laisser éloigner.

« A quoi tu penses ? Insista-t-elle, prenant soin à le tirer de sa léthargie.

_Il est…vraiment resté hier soir ? »

Il n'était pas difficile pour elle de deviner qui se cachait sous l'identité de ce « il ».

« Sincèrement, je ne sais pas. Mais Yukimura m'a assuré que quelqu'un te surveillerait dans la nuit, il voulait que je dorme un peu. Tu penses que c'était lui ? » Lui demanda t-elle.

Le garçon semblait hésiter entre cette hypothèse séduisante et l'incertitude. Intimidé par la voie que cette vérité pouvait ouvrir à lui. Elle pouvait très bien le comprendre, si vraiment Yukimura avait eu ce geste pour lui, c'était bien la preuve que son Commandant était important à ses yeux. Il ne serait pas donné un tel mal pour aucun autre des Dix que Rokurô, le Sanada restait capricieux dans sa générosité.

« Il y avait son odeur partout dans la pièce. L'informa Sasuke.

_Alors c'est lui, forcément. »

L'affirmation solide d'Isanami n'amena cependant aucun véritable sourire sur les lèvres du ninja. Au contraire, ses sourcils se froncèrent douloureusement. Il leva les yeux pour trouver la stature aimée du dos de l'homme, la fixant en quête de réponses, d'un peu de sincérité. Tourmenté par un fait qu'il avait cru avoir dépassé ces derniers jours. Qui se rappelait à lui cruellement.

« Si c'est le cas, pourquoi me déteste t-il à nouveau ce matin ? »

La jeune femme ne le comprenait pas non plus. Elle ne put que hocher la tête, impuissante à trouver une explication valable au comportement belliqueux de leur Seigneur. Il paraissait avoir fait un pas en avant pour trois autres en arrière. Autant dire que la tentative de réconciliation entre les deux hommes demeurait compromise. Si Sasuke restait lui aussi sur ses positions, le froid risquait bien de perdurer jusqu'à leur retour à Ueda. Ce qui serait une catastrophe.

Trop plongée dans ces réflexions, Isanami manqua de chuter sur un changement de terrain imprévu. Le ninja la rattrapa néanmoins à temps, passant un bras autour de sa taille pour la stabiliser. Le remerciant, elle s'accorda une brève pause, pour se remettre de cette frayeur. Elle s'était tellement concentrée sur leur discussion, qu'elle n'avait plus du tout remarqué l'effort que fournissait son corps pour avancer. Son souffle sonnait pourtant douloureusement haché dans l'air.

« Tu dois boire. » Ordonna immédiatement Sasuke devant son état.

Elle ne tenta même pas de le contredire, prenant docilement la gourde qu'il lui tendait. La fraicheur de l'eau dans sa gorge lui fit un bien fou après ces premières heures de marche. Déjà le soleil les surplombait de son auréole brûlante, trempant leurs fronts et le fin tissu de leurs vêtements. Elle n'imaginait même pas les pics de température qu'ils accuseraient dans l'après-midi à un tel rythme.

« Tu n'en veux pas ? Demanda-t-elle au Commandant entre deux gorgées bienfaitrices.

_Non. Prend ma part. »

Les protestations immédiates d'Isanami moururent sur ses lèvres quand ses yeux évaluèrent la santé physique éblouissante de son partenaire. Rien ne troublait sa respiration calme, et il apparaissait protégé par son sugegasa ainsi qu'une condition naturelle qu'elle jalousa aussitôt. Délestée de toute culpabilité, elle prit encore un peu d'eau supplémentaire.

« C'est pas trop le moment de crâner vu l'état dans lequel le Tokugawa t'a foutu, le Singe. »

Saizô adressa son sourire le plus moqueur à Sasuke, prenant grand soin de rétablir sa proximité avec la jeune prêtresse d'une main dans le dos de celle-ci. Le ninja d'Iga demeuré sagement contenu avait senti sa patience lâcher pour de bon devant le comportement du garçon envers sa protégée. Il n'appréciait que très peu cette initiative ; et encore moins cette attention excessive qu'Isanami portait à un autre que lui depuis ces derniers jours. Il insista d'un ton coupant :

« Tu arrives à marcher ? Tes pieds ne sont pas trop souffrants ? »

_Saizô ! » Protesta la jeune fille aussitôt, agacée de sa réaction infantile.

Sasuke serra les poings, s'obligeant à contenir son humeur face à cette provocation gratuite. Comme toujours le ninja d'Iga savait parfaitement ajusté ses paroles pour frapper là où il était certain de lui faire mal et il se doutait très bien de l'état actuel de sa confiance en lui après s'être laissé déborder face au messager. Il n'y aurait pas eu la menace de s'attirer les foudres de Yukimura, qu'il l'aurait déjà cogné depuis longtemps. Cela faisait un moment qu'il retenait beaucoup de choses envers le brun.

« Tu veux peut-être que je te porte ? »

Cette fois Saizô n'eut pas le temps de sourire : il l'avait déjà plaqué rudement contre la paroi proche. Complètement sourd à l'ordre d'Isanami de cesser, il frappa le premier en plein visage. Une fois, deux, avant d'agripper le col du ninja d'Iga d'une main dure et de projeter celui-ci plus loin.

« Ecrase-le ! Défonce ! »

Avec plaisir… Il sentait justement l'adrénaline envahir ses veines à l'idée d'affronter physiquement le brun, d'avoir une excuse toute prête pour vider toute la rage qu'il pouvait ressentir pour cet autre tellement plus doué, tellement plus charismatique, tellement plus respecté, tellement plus tout que lui. Ce génie de sa discipline qui lui abandonnait volontairement une miette de son ombre pour le laisser exister un peu. Qui le narguait encore :

« J'ai rien senti quasiment, le Singe !

_Tu vas voir si tu la sens ma lame dans ta gorge Connard ! »

La Voix trépignait en lui et Sasuke se laissa déborder par elle, par l'intensité de son aura envahissant son esprit. Inconscient de l'agressivité que dégageait son corps entier jusqu'au regard de prédateur qu'il eut pour son adversaire, il se jeta sur lui. Avalant les quelques mètres qui les séparaient d'une détente, levant la main déjà pour contrer le mouvement de l'autre. Il sentait, ressentait tout.

Il était un avec le Monde. Un avec elle.

Il savait déjà. Comment le ninja contre-attaquerait, l'angle que ferait son bras, la force qu'il mettrait dans ses gestes offensifs. Il pouvait voir toutes ces hypothèses s'inscrire dans les airs, prédire leur instant au dixième de seconde près. Agir en conséquence, choisir la meilleure parade et trouver cette faille, la faille du système. La frapper durement, sans remords.

Saizô alla rouler au sol, déséquilibré brutalement sur une attaque bloquée. Sasuke n'avait pas pris un seul de ses coups, odieusement indemne. Le repoussant sans aucun effort apparent. La constatation fût dure pour l'ego du brun. Et s'il songea bien un instant à se précipiter sur l'autre, épée à la main cette fois, pour en découdre pour de bon avec lui, il dût y renoncer face au soudain rappel à l'ordre de Rokurô.

« Cessez immédiatement vos comportements infantiles ! »

Les deux ninjas relâchèrent leurs positions offensives aussitôt. Reprenant conscience du lieu où ils se trouvaient et de la manière dont ils se conduisaient sous les yeux de tous. Saizô se releva prestement, gêné de ce débordement explosif. Quant à Sasuke, il semblait lutter pour retrouver son calme. Débordé, il en vint jusqu'à s'emparer de sa gourde pour en vider une partie sur sa nuque.

Qu'elle se taise.

« Tue-le !

_Vous devriez avoir honte d'agir ainsi dans une telle situation ! Poursuivit le Page, les considérant tous deux avec un mépris évident. Honte de sombrer dans cette compétition ridicule !

_Tue-le !

_Je vous rappelle que la sécurité du Jeune Maître est notre priorité actuelle ! Vous vous entretuerez un autre jour si vous y tenez tant, pour le moment il faut atteindre le col avant la nuit. Alors concentrez-vous sur ça !

_Tue-le !

_La ferme bordel ! »

Et le silence lui répondit, enfin. Sasuke soupira de soulagement, relâchant sa main qui s'agrippait à son front dans un espoir vain d'ôter par la force cette intruse. Elle s'était tue, enfin. Enfin. Il était en paix et seul dans son esprit. Au calme.

Il ouvrit les yeux alors, se redressant. Six personnes abasourdies le dévisageaient ; comme le voyant réellement pour la première fois. Il avait crié à voix haute. Cette constatation déclencha une panique en lui, terrible. Il venait de hurler à voix haute quelque chose qu'il ne se serait jamais autorisé à dire. Devant tout le monde. Personne n'avait pu manquer ça. Personne… Kami-sama. Que devait-il faire ?

Des applaudissements résonnant de nulle part brisèrent son supplice et l'immobilisme foudroyant de chacun. Tous levèrent les yeux d'un même élan. Tous sauf Sasuke qui jura intérieurement contre lui-même. Il avait tant été aux prises avec la Voix qu'il avait complètement relâché sa vigilance élémentaire.

« Et bien, et bien… Quel spectacle désolant ! »

Il ne les avait pas sentis pénétrer dans son périmètre de sécurité, pas une seule seconde. Pas même lui, alors qu'il reconnaissait pourtant parfaitement sa signature énergétique. Il s'en était abreuvée, une main au fond de son ventre.

« Sarutobi, tu manques réellement de manières. Comme tu en as manqué pour me tuer aussi… Tu aurais pu au moins m'envoyer des fleurs. »

Et il savait parfaitement ce qu'il verrait en se retournant vers cette voix.

« J'aime les iris. Violets de préférence. »

Le messager des Tokugawa se trouvait là, les surplombant, le regardant, lui souriant sous les voiles qui dissimulaient toujours son identité. Derrière lui se tenaient ses trois autres partenaires habituels, muets. En retrait comme les fois précédentes. La menace était évidente dans la gorge rocheuse dans laquelle ils se trouvaient. Sasuke n'avait pas besoin de l'appui de ses sens surdéveloppés pour prévoir les secondes à venir. Il avait déjà sauté quand l'ennemi tendit ses bras devant lui, relâchant ainsi l'énergie accumulée dedans sous la forme d'une onde de choc dévastatrice.

Leur petit groupe fut projeté loin des parois rocheuses rassurantes, droit vers le vide de la vallée qui demeurait, juste derrière eux. Mais le Commandant se concentrait sur d'autres priorités, agrippant Yukimura d'une prise de fer, il guida les premiers mètres de leur chute pour se rapprocher du flanc de la montagne. En continuant de surveiller les gravats soulevés par l'attaque qui manquaient de les écraser, il récupéra sa lame droite à sa ceinture pour l'enfoncer d'un geste désespéré dans la roche. Elle y pénétra sans résistance, bien qu'il fallût plusieurs secondes pour qu'elle ralentisse et stoppe leur chute.

La douleur s'annonça insoutenable pour Sasuke. Le poids entier de son corps et de celui de Yukimura ne résistaient à l'appel du vide qu'à la résistance de sa main droite qui trembla bientôt sous l'effort réclamé. Pour autant il ne pouvait la soulager en y ajoutant la seconde, son Maître n'avait pas encore eu le réflexe de se tenir à lui en retour. Aucun d'eux n'avait dû voir les choses se précipiter.

S'il avait été plus adulte il serait resté calme face à Saizô et ils auraient tous senti les Tokugawa venir. Ils seraient encore là-haut, indemnes et non en posture de mort prochaine au caprice de sa force musculaire. Il ne voulait même pas imaginer si une crampe le prenait soudainement. Et si même elle ne survenait pas, il ne tiendrait pas éternellement. Rien autour d'eux ne se prêtait à une possible escalade ou un hypothétique point d'accroche. La roche froide et lisse s'étendait à perte de vue.

Sasuke repoussa la panique sourde qui commençait à s'emparer de lui. Il n'était plus question que de sauver Yukimura d'abord. Il perdrait de son temps à réfléchir sur son comportement plus tard, s'il était assez vivant pour le faire. Désormais il fallait assumer. Il avait fait le choix de chuter avec son Maître plutôt que de laisser Rokurô ou un autre assurer cette fonction. Il allait donc le protéger, point.

Cette certitude-là le poussa finalement à évaluer les faits plus calmement.

« Maître, je vais avoir besoin de libérer mon bras gauche. »

Un mouvement dans son dos lui confirma que Yukimura était de nouveau avec lui mentalement. Son Seigneur avait au moins le mérite de ne pas faire de crise de terreur bien qu'il restât silencieux. D'une façon, Sasuke lui en fût reconnaissant, cela était plus simple pour lui ainsi.

« Tenez-vous à mes épaules par le dessous, s'il vous plaît. »

La formule de politesse était sans doute de trop dans une telle situation. Aucun d'eux ne prit la peine de l'évoquer, l'homme bougea un premier bras, prenant soin de ne pas troubler l'appui de son ninja. Quand sa main se referma cependant pleinement sur son épaule, il fallût à Sasuke tout le contrôle du monde pour ne pas trembler sous le geste d'une intimité effroyable, surtout avec sa nouvelle hypersensibilité du toucher. Le supplice était absolu.

Il serra les dents, portant toute son attention davantage sur ce qu'il prévoyait de faire ensuite plutôt que sur la respiration qui tombait dans sa nuque. Ce n'était pas le moment de s'émouvoir s'il mourrait dans la seconde qui suivait. Le haut de son corps libéré de la charge de tenir Yukimura, il tira sa deuxième arme de son autre main pour aller la planter aux côtés de sa consœur. Une aide qui le soulagea immédiatement dans un profond soupir. Il s'autorisa alors une minute de répit à détendre ses muscles.

« Ne me lâchez pas, sous aucun prétexte. »

L'ordre sonnait trop étrange dans sa bouche, un peu plus que simplement ça. Il ne s'en inquiéta pas. Yukimura devait juste s'accrocher à lui et tenir jusqu'où il serait nécessaire de remonter. Il ne lui demandait rien d'autre que cela, il s'occupait du reste. Son Maître était bien assez intelligent pour le comprendre. Les doigts de l'homme se resserrent sur lui en assentiment. Satisfait, Sasuke amorça un premier mouvement.

Ses orteils s'appuyèrent sur la paroi pour lui fournir une force de soutien supplémentaire. Il tira son arme droite pour lever le bras et aller la planter plus haut. Assuré qu'elle se trouvait bien bloquée, il en fit de même pour son autre main. Son corps grogna de devoir ainsi s'élever précairement tout en portant la charge supplémentaire de son Seigneur. Il allait devoir s'y rôder, la première possibilité de rétablissement ne serait pas dans les premiers mètres. Il en était bien conscient.

« Ton épaule… Murmura alors Yukimura.

_Complètement guérie. Reconnût sincèrement le garçon. Ne vous inquiétez pas. »

Il continua de grimper, lentement mais sûrement.

En silence, avec lui.


Je dédie celui-ci au Maître du Foyer.

Na, nanana... Na.


Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.