POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master


Marche Sixième : Le Serviteur du Maître.


L'ascension leur avait paru interminable.

Les heures s'étaient suivies les unes après les autres, le ciel avait accompagné leur terrible escalade. Rien, pas même le soleil, ni la chaleur ; rien n'avait troublé l'avancée fluide du Maître de la Forêt. Sans aucun mot, aucune plainte ni impatience, lame après lame, mètre par mètre ; ils avaient progressivement remonté de leur chute, en survivants butés.

Yukimura avait tenu parole : il avait continué de s'accrocher jusqu'au tout dernier instant. Aidant son Commandant dans certains mouvements, prenant soin au mieux de ne pas gêner son effort, ni de trop peser sur son dos en permanence. Tous les deux, s'adaptant l'un à l'autre pour dépasser chaque obstacle qui osait se présenter sur leur route. Enivrés aussi par cette proximité commune à la fois dérangeante et juste. Sans y songer trop fort.

Sasuke l'avait porté, jusqu'en haut, jusqu'au bout. Faisant preuve d'une dévotion intimidante, d'une volonté d'acier admirative. Sans ménager sa peine, ni songer une seule fois à abandonner face à l'épreuve. Il avait été là comme aucun autre ne l'aurait sans doute fait dans son état. Comme lui-même n'était même pas certain d'être, en retour. Cet homme qui mourrait pour lui. Une définition qui avait pris tout son sens dans ce seul acte héroïque.

Qui s'était effondré parvenu là-haut, sans plus aucune résistance, fourbue et épuisé. Il l'avait relevé cet homme, et l'avait soutenu à son tour. Loin du bord. Loin de ce néant auquel ils avaient échappé par une prouesse terrible. Loin des Tokugawa aussi, qui devaient patrouiller encore dans la zone en quête des leurs que la chute n'aurait pas achevés.

Sur ce dernier fait, Sasuke l'avait vite rassuré. Il s'était accordé une longue minute de concentration pour les localiser. Il percevait facilement les énergies vivaces de Saizô et Isanami, ensembles comme prévu, ainsi que celle de Juzô plus lointaine toutefois. Rokurô et Anastasia restaient introuvables mais ils se tenaient sûrement hors de portée de son périmètre : il avait envoyé aussitôt Akeba sur les traces des deux ninjas. Son hibou les retrouverait avant la nuit, il n'était pas inquiet.

Yukimura avait acquiescé sans protestation, conscient que dans leur situation les rênes revenaient à son Commandant. La sensibilité de celui-ci l'étonnait néanmoins, il ne se rappelait pas l'avoir jamais vu aussi habile à détecter les présences. Il en allait de même sur sa condition physique, fatiguée certes mais saine. Un miracle pour quelqu'un qui se remettait à peine d'un traumatisme crânien. De toute évidence, la résistance et l'endurance du garçon s'étaient admirablement développées ces derniers temps.

Même alors qu'ils progressaient doucement, il prenait un soin attentionné à ne pas trop appuyer son bras sur ses épaules et à travailler son équilibre par lui-même. Mais après avoir passé des heures le nez dans la masse tumultueuse qui lui servait de cheveux, à contempler pensivement les mouvements séduisants de son dos et de ses muscles sous le moulant tissu noir, Yukimura n'était plus vraiment à ça près. Le Destin était cruel de le soumettre ainsi à sa faiblesse.

Il valait sans doute mieux qu'il se concentre sur leur objectif, plutôt que sur ce cou singulier à portée de ses lèvres. Ils s'étaient accordés dessus à voix basse ; le plus important était d'avancer vers le col Satome. Une fois celui-ci passé, de nombreuses routes s'ouvriraient alors à eux pour rejoindre la province de Torhu. Mais pour le moment, ils restaient limités par cette unique voie pour quitter la vallée. Un fait que les autres ne pourraient que suivre aussi, il était trop risqué de tenter de se rejoindre avant cette étape. Séparés, il leur serait aisé à tous d'échapper à la surveillance persistante des Tokugawa dans les environs, sans aucun soucis.

De leur côté, cette question demeurait dangereusement incertaine. Sasuke ne serait plus en état de se battre tant qu'il ne s'accorderait pas un sommeil de plusieurs heures dont ils ne disposaient pas. Yukimura restait bien entendu capable de se défendre mais il serait débordé au-delà d'un opposant. Il leur fallait donc jouer la carte de la discrétion absolue et éviter toutes confrontations. La sensibilité du garçon était leur atout dans ce but. Il lui avait affirmé pouvoir connaître en permanence les déplacements des quatre menaces. Une information précieuse qui leur permettrait de s'adapter et de changer de trajectoire si nécessaire.

D'autant plus qu'ils avaient abandonné d'un commun accord la route principale, trop évidente, pour choisir de couper à travers les bois environnants. Et s'il y avait un endroit où Yukimura ne s'inquiétait jamais de rien, c'était en Forêt aux côtés de Sasuke. Sous le couvert des arbres, lui était en territoire conquis. Même si celle-là le découvrait pour la première fois, il y avait déjà cette chose indescriptible dans l'atmosphère.

Sans compter les nombreuses boules de plumes et de poils qui accompagnaient leur marche lente, ne manquant jamais une occasion d'aller courir sur les épaules du Commandant avec une familiarité avide et déconcertante. Un écureuil trop curieux était même venu mordre une oreille du dirigeant au passage. L'acte lui avait valu un rire soutenu du ninja.

« Pour un débutant c'est très bien, vous ne l'avez pas frappé.

_Je ne manquerai pas de le faire s'il revient. » Avait-il maugréé faussement.

Sasuke lui avait alors souri, franchement, sans trace de son habituelle retenue. Depuis, il culpabilisait maladivement de son comportement capricieux des premières heures. De la manière odieuse dont il l'avait accablé sans chercher un seul instant à reconnaître sa propre culpabilité. Il était le seul responsable pour ses déviances, le garçon n'en demeurait que l'inconsciente étincelle. Il ne méritait pas d'être sanctionné pour sa propre faute, de subir une rage qui ne devait être dirigée que contre lui-même.

Pour une raison ou une autre, son Commandant l'attirait sexuellement. Il fallait accepter les faits tels qu'ils étaient s'il espérait trouver une solution. Ce n'était pas non plus en ignorant complètement la cause de cette attraction que celle-ci disparaîtrait pour de bon. Bien au contraire, en réagissant aussi bassement, il se maintenait dans une position de faiblesse par-rapport au problème. Sans compter la crédibilité qu'il avait dû perdre auprès de ses Braves en s'offrant cette démonstration d'humeur. Il avait bien senti leur agacement ce matin.

Et pour Sasuke. Le garçon n'aurait pas toujours la patience de le pardonner à chaque fois. A force de vouloir tellement le repousser loin de lui par peur de son propre manque de contrôle, il allait finir par le faire fuir définitivement. Alors que ce n'était pas ce qu'il désirait ; il tenait à lui. Il voulait juste conserver leur lien tel qu'il l'avait toujours été et qu'il devait l'être. Ni plus, ni moins.

« Je suis désolé.

_Ca, je m'en doute. » Lui rétorqua le ninja.

Sans aucune animosité certes, mais Yukimura fût déconcerté tout de même par cette réponse plutôt abrupte. Une fois encore, Sasuke semblait décidé à ne pas s'appesantir de détails et formulations inutiles. Il allait droit au but, sans doute qu'il lui fallait cela aussi pour dépasser sa timidité naturelle. Pour empêcher les mots de buter, de se perdre…

« Excuse-moi ? Tenta-t-il, maladroitement.

_Vous savez très bien que vous n'avez pas besoin de me le demander. »

Le ton sincère n'inspira que des remords supplémentaires au dirigeant.

« Au contraire, je crois qu'il faut que je cesse de prendre certaines choses pour acquises. »

Le garçon fronça des sourcils devant cette formulation retenue, n'osant toutefois pas interroger son Maître quant au sens véritable de cette affirmation. Il ne pouvait prétendre connaître réellement Yukimura. Et il ne l'avait jamais fait. Chaque être avait cette nécessité naturelle de se protéger de secrets. Il ne pouvait pas réclamer à l'homme de ne pas agir comme lui-même le faisait depuis toujours : un menteur qui taisait sa faute, la maquillant sous des silences.

Le simple fait qu'il s'excuse le comblait déjà parfaitement.

« Tu parles… Tu serais surtout pas contre d'aller rouler dans l'herbe avec lui, là maintenant ! »

Il ne tenait pas à passer une nouvelle fois pour un psychopathe devant les autres, il n'était même pas question qu'il réponde à cette Autre. L'attaque des Tokugawa n'aurait pas pu tomber mieux à ce propos. Elle avait chassé de tous les esprits son débordement oral. Il n'imaginait même pas quels trésors d'improvisation il aurait dû aller chercher pour se trouver une excuse valable.

« Avoue que c'était plutôt amusant… » Insista la Voix dans un ricanement.

Il l'ignora, et aux côtés de son Seigneur l'acte lui était aisé. Il n'avait qu'à profiter de ses sens acérés, de contempler les ombres du feuillage esquissées sur sa peau, la manière dont elles évoluaient sur son grain. D'inspirer profondément l'odeur chaleureuse qu'il dégageait et qui évoquait au ninja un mélange de feuilles détrempées et de ciels hivernaux couverts. De se concentrer totalement sur sa présence, jusqu'à entendre le sang pulser dans ses veines. En se rappelant encore, ces mains fermes serrant ses épaules, intimement. Ce désir terrible de plus, tellement plus qui n'impliquerait aucun tissu inutile… Il voulait le sentir, le ressentir. Si parfaitement, apprendre à connaître et reconnaître tous les traits de ce corps. Evacuer ses sentiments qui le hantaient depuis trop longtemps.

« Sasuke ?

_Hm…oui, Maître ? » Ronronna-t-il de satisfaction, perdu dans ses pensées tumultueuses.

Yukimura s'accorda un instant pour se remettre du ton inhabituellement grave du garçon. Au moins, il pouvait désormais louer la politesse excessive du ninja envers lui.

« A qui parlais-tu quand les Tokugawa nous ont attaqués ? »

La bulle de bonheur naïve du Commandant implosa d'un claquement sec, il rouvrit les yeux aussitôt. De tous les sujets qu'ils auraient pu aborder en cette situation, il fallait que l'esprit vif du dirigeant remarque le plus douteux. Celui qu'il aurait préféré voir disparaître.

« Je me doute bien que cette remarque…emportée, n'était pas destinée à Rokurô. » Insista l'homme.

Il pouvait mentir, il était plutôt excellent dans ce domaine ironiquement. Il devait y avoir des excuses qui combleraient la curiosité de Yukimura. Il lui suffirait de prétendre un mouvement d'humeur quelconque, une remontrance envers lui-même pour avoir réagi si facilement aux provocations de Saizô ? Il pouvait tout aussi bien avouer souffrir de la chaleur et s'être énervé sans raisons contre les remarques injustes du Page ? C'était plausible, il sortait d'un coma quand même.

« Et là, tu es en train de chercher un mensonge.

_Oh oh ! Il est bon le vieux ! » Salua l'Autre.

Sasuke eût le bon goût de rougir intensément, pris sur le fait. Son regard accrocha celui de l'homme qui semblait vouloir essayer de lire en lui. L'initiative intimidante à cette proximité qui plus est, brûla pour de bon les joues du ninja. Il s'était habitué à ce qu'Isanami le fixe ainsi, mais pas lui, pas Yukimura. Il n'était que son ombre pour son Maître et prenait-on le temps de contempler son ombre ? Non, parce qu'on sait qu'elle est forcément là. Qu'elle ne peut aller nulle part ailleurs qu'à nos pieds.

Face à son mutisme buté, le dirigeant soupira :

« Faut-il vraiment que je l'ordonne ?

_N-non ! S'indigna le garçon. Mais vous allez me prendre pour un fou. Je ne suis pas fou, je sais parfaitement ce que j'entends !

_Et qu'entends-tu ?

_Une voix. »

Autant pour ses secrets, il semblait que cette journée était celle de la sincérité. Sasuke précisa :

« Dans ma tête. »

Un aveu qui sembla davantage intriguer Yukimura que l'inquiéter un seul instant sur l'état mental de son Commandant. Il continua d'avancer machinalement, supportant toujours le garçon dans cet effort d'un bras passé sur ses épaules, mais ses pensées étaient clairement ailleurs que sur le sentier qui s'étendait sous leurs pieds.

« Dans ta tête ? Répéta-t-il, cherchant à s'en convaincre.

_Oui.

_Quelle attention pour moi… Je suis gênée ! »

Tu es bien la seule, ronchonna le ninja envers sa colocataire.

« Mais… Tout le temps ?

_Non. Seulement quand elle en a envie. »

L'homme haussa un sourcil étonné face à son ton profondément défaitiste. Lui, ne tenta même pas de dissimuler sa lassitude envers celle qui s'était invitée en lui d'une manière ou d'une autre. Elle n'avait plus de limites d'expression comme auparavant, lorsqu'elle restait une présence durant ses combats. Désormais, elle se faisait entendre n'importe quand pour n'importe quoi. Il en avait une démonstration en direct.

« Cette voix, elle est comment ? Reprit Yukimura, curieux.

_C'est une voix banale. Une voix de femme.

_Hé ! Je suis élégante ! »

Sasuke n'aurait vraiment pas choisi cet adjectif en premier pour la décrire.

« Mais, tu es certain que ce n'est pas toi… D'une quelconque manière ? »

La question maladroite de son Maître ne le surprit pas. Il comprenait très bien ce qu'il voulait tenter de dire ainsi puisque lui-même avait fini par s'interroger sur ce point. Parce que cette voix, qu'il était le seul à entendre, au fond pouvait être la sienne. Une part de ses désirs non-assumés, d'une morale inconsciente si dérangeante qu'il l'aurait niée. Et elle n'aurait trouvé que ce moyen pour qu'il l'écoute, enfin.

« Certains détails me portent à le croire. Amorça-t-il prudemment. Ce sont des faits légers mais…

_Ne m'insultez pas, voulez-vous ?

_Et notamment en ce moment, elle est assez vexée que vous puissiez sous-entendre qu'elle est moi.

_Vraiment ? » S'étonna Yukimura.

Le garçon confirma d'un hochement de tête. Il ne réalisait pas encore qu'il puisse discuter tranquille, de toute cela avec son Maître. Au beau milieu de la Forêt, par un splendide après-midi estival, en ayant frôlé la Mort une heure plus tôt, et désormais entouré d'écureuils qui semblaient avoir un faible pour leur duo. Ils devaient sûrement s'attendre à cueillir des fleurs dans un champ ensembles avant la nuit, à ce rythme. Cette journée n'avait vraiment aucun sens. Au moins les images terriblement bucoliques eurent-elles ce mérite de le faire sourire.

« Donc elle peut me voir et m'entendre ? Poursuivit le dirigeant, semblant presque intimidé par ce fait.

_Elle voit tout ce que je vois, elle entend tout ce que j'entends et aussi ce que je pense, évidemment. En fait, c'est comme si… Elle se trouvait constamment avec moi.

_Et elle te dit d'autres choses en ce moment ?

_Que vous devriez tous les deux forniquer joyeusement parmi les arbres, ce serait un sacré tableau ! »

Sasuke plaqua une main sur son front, louant le ciel que son Seigneur ne puisse entendre de pareilles inepties. Il ne voulait même pas imaginer cette possibilité. Pourtant, connaissant le caractère de son intruse, cette réponse de sa part restait plutôt prévisible. Ce n'était pas comme si elle prenait la peine de renouveler son répertoire humoristique à chaque fois.

« Tu fais surtout un mauvais public. Grogna l'intéressée.

_Je ne peux…vraiment pas vous répéter ses propos. »

Yukimura ne dissimula pas son étonnement devant la gêne qui s'étalait intensément sur les tempes du ninja. Pour qu'il refuse ainsi de les lui transmettre, les paroles de cette étrange voix devaient être des plus intenses en contenu. Il avait d'ailleurs bien du mal à imaginer une nature aussi intérieure et discrète que son Commandant lutter en permanence contre cette présence trop débordante.

« Elle a l'air assez envahissante.

_Hé ! »

Le regard de supplicié que lui lança en retour Sasuke, confirma la justesse de sa remarque.

« Voilà pourquoi tu as crié, alors ? Tu pensais le lui dire à elle mais tu as parlé à voix haute sans le vouloir ? » Avança t-il, songeant à nouveau au déroulement de la scène qui prenait enfin tout son sens maintenant.

Ce n'était pas dans son caractère de se laisser aller à la colère sans une raison valable. Excepté Saizô, le brun restait le seul capable de récolter un acte de révolte pour un sourire appuyé et quelques mots froids.

La relation de concurrence était telle entre les deux hommes qu'ils ne manquaient jamais une occasion d'en découdre, le reste n'était que des excuses de décoration bonnes pour se justifier. Tant qu'ils pouvaient juste continuer à se jauger l'un et l'autre…

Sur ce dernier point, Sasuke avait fait une exemplaire démonstration, quelques heures auparavant. Il devait reconnaître que le garçon avait maîtrisé son adversaire avec une aisance odieuse. Saizô aurait besoin de plusieurs jours pour se reconstituer une fierté avant d'y revenir.

« Exactement. Elle ne voulait pas me laisser en paix. » Lui répondit-il.

L'ombre d'une excuse planait dans son regard, qui n'avait pas lieu d'être. Yukimura n'osa pas lui dire de vive voix, mais il resserra sa prise sur son poignet. Doucement.

« N'importe qui à ta place aurait fini par céder à l'impatience aussi. Le réconforta-t-il, avec retenue. Et que te disait-elle à ce moment-là, d'ailleurs ?

_De tuer Saizô.

_Tuer Saizô ? »

Son Commandant détourna les yeux, revêtant son masque de diplomatie courtoise et lointaine.

« Elle s'enflamme beaucoup avec la profusion de sang. Un peu comme Kamanosuke. Expliqua-t-il doctement comme si les faits en eux-mêmes n'avaient de réelle importance.

_Oh oui ! Le sang ! Ecarlate et sublime… ! »

Yukimura accusa la nouvelle, en silence. Cette vérité changeait toute la donne, il ne s'agissait plus de simple défense de l'espace personnel. Si véritablement cette voix hurlait constamment à la violence, au fond de l'esprit du ninja, il devait s'en inquiéter. Ne serait-ce que pour la stabilité émotionnelle de celui-ci. Il savait implicitement où cela pouvait mener. Pour eux tous.

« T'a-t-elle jamais dit de me tuer moi ? »

Sasuke conserva son regard loin de lui, en coupable.

« Détruis-le… Arrache ! Tu seras libre quand il sera mort. Tu le sais, tu le sais très bien… Qu'il est l'unique clef de ton humanité. »

Lui, tenta de ne pas sentir cette amertume impitoyable de la trahison dans sa bouche. Il le savait. Ces récriminations immondes n'étaient que l'œuvre d'une autre et l'esprit tout entier du ninja devait s'y opposer en permanence. Mais il ne pouvait empêcher ce sentiment furieux d'exister en lui à l'idée que son assassinat soit réclamé à corps et à cris dans la tête du garçon. Il portait une telle absolue confiance en Sasuke… Ce qu'il avait accepté avec Anastasia, connaissant la nature profonde de la jeune femme, ne pourrait être répété une nouvelle fois. Pas pour lui ; il s'assurerait au contraire de le tuer de ses propres mains.

« Je ne le ferai jamais ! Protesta immédiatement le principal intéressé, devinant aisément l'orientation de sa pensée. Et vous le savez très bien !

_Elle n'influe réellement d'aucune manière sur tes actes ?

_N-n… Non…

_Réponds-moi sincèrement, Sasuke. Ordonna-t-il fermement.

_Je ne sais pas… Lâcha le garçon, tourmenté par cette évidence. Je n'en connais pas encore les limites… »

Un silence pesant s'étira entre eux. Ils continuaient de progresser à travers la Forêt, sans apparente difficulté autre que la pente légère du terrain qui les faisait peiner davantage. La chaleur restait évidemment plus agréable sous le couvert des arbres : une parfaite opportunité alors qu'ils n'avaient aucune eau sur eux, ayant perdu leurs gourdes durant la chute. Ils allaient devoir continuer de s'en passer jusqu'à la nuit tombée, lorsque les autres les rejoindraient éventuellement au col. Avec un peu de chance, ils y parviendraient dans les temps.

« Elle est là depuis un moment ? »

Sasuke leva les yeux vers l'homme, étonné qu'il relance le sujet délicat. Distraitement il lui répondit :

« Des années. Mais ce n'était que des chuchotements au début… Je les entendais à peine.

_Tu ne m'as rien dit.

_Je ne pensais pas qu'elle prendrait une telle ampleur.

_Récemment ?

_Oui…

_Quand exactement ?

_Je ne peux pas.

_Quand ?

_Durant mon inconscience. »

Le ninja ferma les yeux, dévasté de ne pouvoir lutter contre la commande ferme de son supérieur. Il avait beau vouloir plus que tout taire de telles informations, tenter de se soustraire à ses exigences… Il pliait chaque fois face à lui, noyé dans la couleur de son regard et le ton autoritaire délicieux de sa voix. Pitoyable serviteur entiché qu'il était.

« Donc, elle était plus forte lorsque tu t'es réveillé ce matin ? Insista le dirigeant, déterminé à comprendre.

_Oui.

_Le choc traumatique serait responsable ?

_Je ne crois pas.

_Autre chose avait changé aussi, mise à part cela ?

_Non.

_Je sais quand tu me mens, tu as ce mouvement dans les lèvres…

_Rien de vraiment important.

_Cela n'aurait-il pas un lien, par pur hasard, avec la guérison miraculeuse de ton épaule et ton état de santé brillant malgré ton coma ? »

Un coup de la part de l'homme ne lui aurait pas fait plus d'effets. Sasuke inspira, débordé par l'esprit affûté de son Seigneur. Il avait cru naïvement pouvoir lui abandonner quelques réponses contrôlées pour ne pas attiser sa curiosité plus que nécessaire. Il pouvait bien se résoudre à ce sacrifice si cela assurait la parade de ses plus importants secrets. Mais il se retrouvait dépassé par les raisonnements vifs de Yukimura, devenu la victime de son interrogatoire.

« J'ai vu juste, de toute évidence. » Constata d'ailleurs celui-ci, sans pour autant s'en réjouir.

Il n'ajouta rien d'autre et le garçon savait parfaitement pourquoi. Parce que, désormais, il s'attendait à le voir parler, lui. La demande non-formulée se trouvait dans la manière dont il le regardait, prêt à écouter ses aveux, encore. Une fois de plus, de trop. Ne pouvait-il pas s'en tenir à ses déclarations ultérieures ? Il se permettait d'envahir son espace et rien ne semblait jamais lui suffire. Fallait-il vraiment qu'ils en viennent au seul problème véritable pour couper cette intention excessive ? Devait-il lui dire en face ce qui demeurait en lui réellement ?

Il refusait, son Maître allait devoir l'accepter.

« Je sais que vous vous êtes blessé au contact de la roche durant la chute dans le bas de votre dos. Vous avez saigné l'équivalent d'un doigt et cette douleur revient à chaque fois que je m'appuie sur vous. Mais vous ne voulez pas me le dire. Débuta-t-il, veillant à l'assurance que dégageait sa voix. Vous craignez que je demande à soigner votre blessure et que je remarque celles que vous vous êtes infligées volontairement de votre main il y a sept jours : trois estafilades au couteau.

Yukimura le fixait, stupéfait. Il poursuivit implacablement :

« Je peux aussi vous dire que votre rythme sanguin est précisément d'une pulsation et un quart par seconde. Parce que je l'entends.

Ce qui signifie que vous voulez paraître calme mais que vous êtes tout de même inquiété par quelque chose que vous voulez gardez sous silence. Je le sens à votre sueur. La nervosité en rend l'odeur bien plus forte, les émotions se transmettent dans son spectre sensoriel. Et vous puez le conflit intérieur.

D'autant que votre rythme cardiaque vient de s'accélérer à mes paroles et que vos pupilles se sont dilatées sensiblement. Il semble que j'ai vu juste, moi aussi. Soit v…

_Ca suffit. »

Sasuke s'arrêta net dans son élan, conscient des limites qu'il venait de dépasser dans sa révolte. Une honte odieuse étouffa ses infantiles réclamations alors qu'il baissait les yeux, incapable de soutenir le regard désormais hanté de l'homme qu'il aimait.

« Veuillez m'excuser. »

Il ne disposait d'aucuns droits pour s'immiscer ainsi dans le champ personnel du dirigeant. Surtout si légèrement, sans même s'appesantir de constater ses faiblesses et ses doutes comme l'on évoque le temps. En osant mettre des mots sur ce qui n'en trouvait pas toujours. Même si celui-ci allait trop loin de son côté, il n'avait pas à profiter de ses sens pour obtenir des vérités qui ne lui étaient pas destinées. La démonstration de force n'aurait pour seule conséquence que de les blesser tous les deux au final.

Et Yukimura le gifla.

« Là, tu ressens quoi ? »

L'acte fût si brutal, si inespéré qu'il n'en vit absolument rien. Seule la souffrance explosa sur sa peau devenue hypersensible, le laissant hébété sous la force du coup. Abasourdi, devant ce geste que son Maître n'avait jamais eu pour aucun de ses serviteurs. Il s'était simplement tourné vers lui, la main levée… La saveur cruelle et dégradante troubla les yeux du garçon d'eau.

« B-brûle… » Balbutia t-il machinalement dans son obéissance.

Yukimura se pencha alors sur sa joue frappée pour l'embrasser un instant.

« Et maintenant… Tu ressens quoi ? » Souffla-t-il à son oreille avant de s'écarter.

Toute pensée rationnelle déserta l'esprit du ninja. Il s'entendit à peine répondre :

« Ca brûle aussi… »

Comment les mots parvenaient-ils encore à se former dans sa bouche, il n'en savait rien. Il se pensait à des milles de ces lieux, ailleurs, en contrées étrangères où son Seigneur était un autre homme amusant les couleurs de son visage. Il crevait d'envie de lever une main pour venir frotter sa peau, vérifier cette moiteur qu'il sentait sur elle et qui le rendait cinglé. Ce fantôme de contact appuyé qui persistait dans sa tête comme sur lui, l'enivrant de Yukimura. Y abandonnant ses sens frissonnants. Sa raison supplantée par les battements d'un cœur désordonné, vulgairement bruyant. Mais il ne pouvait pas contrôler ça. Pas quand ces yeux orage glissaient sur lui ainsi, à la recherche de quelque chose qu'il ne comprenait pas mais qu'il aurait donné sans regret si cela pouvait contenter son Maître.

Pourvu qu'il pose à nouveau sa bouche sur lui, peu importait où.

« Et bien, et bien… Tu apprends un curieux sens des priorités à tes protecteurs, Sanada Yukimura ! »

Le messager des Tokugawa les considérait, sa dangereuse silhouette familière négligemment centrée sur un tronc proche. Ombre parmi les ombres, qui guette ses proies en patience. Les bras croisés, il se tenait droit sur ses jambes, ne dégageant aucuns signes d'inquiétude à leur proximité. Plus calme qu'un vieil ami de promenade retrouvé au détour d'un sentier.

Sasuke s'écarta aussitôt de son Maître, plongeant ses mains à sa ceinture, sur ses armes. Les gestes lui furent des plus désagréables, tirant sur ses muscles épuisés par son précédent exercice d'escalade. Tant qu'il était possible, il ignora la douleur sans parvenir à la dissimuler au regard satisfait de leur ennemi. Cette fois, ils ne parviendraient pas à s'en sortir dans les prévisions de l'homme anonyme. Surtout que celui-ci fût très vite rejoint par un de ses muets camarades, surgissant parmi les arbres.

« Tu défies depuis trop longtemps la Mort. Il est temps que je mette un terme à cet orgueil. » Poursuivit leur adversaire, osant quelques pas dans leur direction.

Le dirigeant, une fois n'est pas coutume, resta silencieux, avisant la situation à leur désavantage. Une solution se présentait à eux pour préserver leurs vies ; il tira son sabre d'un geste taillé par l'habitude tout en se plaçant devant son Commandant blessé. Il semblait que pour cet instant, ce serait à son tour de défendre un être qui lui était chère. Et ce dernier pouvait bien protester autant qu'il le voulait contre ce schéma, ils ne s'en sortiraient pas autrement.

« Oh ? Tu vas me défier seul ? J'en suis honoré. Releva le messager. La droiture des samouraïs... Répugnante comme à chaque fois. »

Il fit signe à son coéquipier de venir à sa hauteur. Une autre forme humaine, enroulée dans ses voiles sombres épais. Il apparaissait en comparaison plus fragile que son meneur, peu taillé pour un affrontement physique qui impliquerait de la force. Sasuke relâcha complètement ses sens, analysant jusqu'à la fibre de ce nouvel obstacle. Il pouvait voir, il pouvait aller au-delà, il le pouvait. Il irait, Yukimura devait savoir.

« Le premier est un ninja de premier ordre. Indiqua à voix basse à son Seigneur. Ses capacités sur le combat à mains nues sont plus importantes qu'aux armes. Il utilise généralement des lames courtes et légères. Elles sont plus adaptées à son style basé sur la vitesse. Il projette aussi des ondes dont il accumule l'énergie dans toutes les parties de son corps. Il ne tape jamais aux pieds et il défend en réaction. Sa faiblesse est désordre, il ne raisonne pas quand il se bat, la passion prend le dessus.

Le second est un type mental. Il n'est absolument pas entraîné pour le combat de proximité mais ne possède aucune habileté non plus en arme de longue portée. Son endurance est celle d'un civil. Cela est inquiétant, il doit maîtriser une capacité tournant sur le surnaturel.

_D'autres bonnes nouvelles ? Releva négligemment Yukimura en réponse.

_Je suis certain que le premier était mort. J'en suis sûr. » Affirma-t-il, les yeux posés sur le messager.

Ce dernier lui adressa son plus beau sourire sous son masque.

« Je suis vraiment impressionné Sarutobi, conquis même. »

Le Commandant haussa un sourcil à ses paroles sonnant franchement admiratives ; certains ennemis avaient pour habitude de se complimenter l'un et l'autre avant de combattre. La pratique désuète persistait encore aujourd'hui par quelques irréductibles de la politesse élémentaire. Mais pour cette fois, ce n'était pas cette même impression. Il y avait quelque chose derrière qui puait…

« Il est pas net... Tu choisis mal tes fanatiques. Chuchota doucereusement la Voix.

_Je l'ai senti quand tu m'as tué. Poursuivit l'homme avec une extase déconcertante. Quand tu plongeais tes lames dans ma chair et dans mon sang… La flamme qui habitait dans ton regard… »

Yukimura contint ses protestations outrées.

« On est vraiment fait pareils, hein ? » Il souffla dans un rire.

Sasuke sût enfin. Il comprit soudainement ce qui se trouvait dans ses sous-entendus terribles, quelle partie de lui évoquait cet inconnu. Ce « lui » d'autrefois qu'il avait abandonné dans la Forêt pour vivre avec les Hommes. Qui continuait pourtant de le hanter chaque fois que la tentation se faisait trop lourde, dans sa bouche, dans sa gorge. Il trembla, terrorisé à l'idée que Yukimura finisse par saisir cette vérité niée. Rejetée au plus profond, dans le néant. Son Seigneur le dévisageait déjà, interloqué. Il ne devait pas, jamais savoir, ce qu'il avait été. Il ne pourrait plus l'accepter à ses côtés s'il savait, et qui le pourrait seulement ?

« Bute-le pour de bon. Ca règlera le problème.

_Aller viens… Viens me tuer encore Sarutobi ! » Ordonna le messager avec passion, écartant ses bras devant lui comme pour s'offrir intensément aux lames de son adversaire.

Le Commandant n'eut pas l'occasion de faire un mouvement vers lui, son Maître bloqua ses jambes de son fourreau. Le geste débordait d'une telle aura d'autorité que le ninja s'immobilisa aussitôt, laissant cet homme aller en première ligne à sa place. Alors qu'il aurait dû être capable de le protéger. Qu'il aurait pu en temps normal les tirer de cette situation, indemnes… Allait-il un jour assurer sa charge sans répéter à chaque fois les mêmes échecs ?

Il ne pouvait plus que regarder, impuissant, Yukimura porter un premier coup de sabre au plus menu de ces opposants. La lame chargée d'une énergie brute jeta la silhouette fragile à terre avec une violence des plus irréalistes. Le dirigeant s'était déjà tourné vers le meneur, une lueur dangereuse dans le regard.

« Wow ! Papy est en colère. Il aura peut-être même pas besoin de toi en fait ! »

Sasuke n'y croyait pas. Il sentait une atmosphère curieuse installée sur les deux Tokugawa, sans pour autant parvenir à saisir davantage l'origine de son malaise. Il était intimement persuadé que son Seigneur ne pourrait que perdre face à eux. Ceux-là ne jouaient pas le même affrontement que lui, ils étaient des ninjas. Ils trichaient toujours. Et l'un d'eux était une bête.

Même si Yukimura tenait tête à cette dernière, son katana tranchant les airs en agresseur persistant. La forçant à perdre de son terrain, s'adaptant avec une aisance sublime au style de combat de son adversaire pour parer ses attaques vives. Elle limitait sa force, elle n'avait pas un seul instant user de son habileté innée. Elle attendait. Mais qui ?

Sasuke désobéit, il se jeta brutalement sur l'autre Tokugawa demeuré à terre pour le projeter contre un arbre voisin. Une main tenant le col de l'homme dangereusement, le ninja mena une de ses lames à cette gorge. Trop tard, l'autre sous lui souriait déjà de satisfaction.

Et tout s'arrêta brutalement.

La course du vent dans les feuilles, les ombres tremblant, les chants parmi les branches, ce souffle se perdant entre ses lèvres, l'élan de son corps… Le Commandant n'était pas le seul à s'être figé dans sa course, tout autour de lui avait sombré dans l'immobilisme, Yukimura avec. Ils échangèrent un regard.

« C'était bien vu, mais tardif Sarutobi. » Le complimenta le messager tout en se dégageant du périmètre du sabre menaçant de son opposant désormais vulnérable.

Son partenaire en fit de même, s'échappant de la prise gelée du ninja dans un rire. Il rejoignit l'autre auprès du dirigeant statufié sous les yeux rageurs de Sasuke qui devinait cruellement les événements à venir sans pouvoir lutter contre eux d'une quelconque manière. Une lame fût placée sous la gorge du Sanada et le temps figé reprit sa froide danse. Le messager s'approcha de lui, savourant son triomphe et la frustration se lisant clairement sur le visage du garçon. Il n'avait pas bougé, il savait parfaitement ce qui adviendrait de son Seigneur s'il osait un autre mouvement que celui de sa respiration.

Droit, il trembla à peine quand le Tokugawa enfonça son arme dans son ventre brutalement une fois, deux… Quatre, tout en riant à gorge déployée, il continuait de répéter ce geste qu'il avait eu lui-même pour le tuer. Teintant l'herbe de sang, gorgeant la terre des entrailles dégoulinantes du ninja. S'accordant à laisser filer un instant de paix au milieu du carnage pour enfoncer de nouveau sa lame jusqu'à transpercer le corps entier complètement. L'acier fila mollement entre les côtes, dans la chair pâteuse.

Yukimura le fixait, son visage ne lui avait jamais semblé aussi pâle, songea doucement Sasuke avant de s'effondrer au sol. Inerte.


Et dans le silence, il me contemplait.


On résonnait. Ailleurs.

Et la Louve se trouvait là, une fois de plus à ses côtés.

« Iwo… S'entendit-il murmurer à peine.

_Retournons à la maison… »

L'écho familier s'étirait dans les cieux, s'étendant dans l'air comme une promesse qui réchauffa ses pieds, ses mains, son cœur, son âme arrachée. Il semblait qu'il était bien mort cette fois-ci. Abandonnant son Maître derrière lui. Le laissant seul pour affronter… Il s'écroula. Une peur viscérale au creux du ventre qui le paniqua plus que tout et l'écrasait désormais. Alors il s'agissait bien de sa fin ?

Pitoyable à son image, pathétique petit être qui tente de se débattre contre le cours du Destin toute son existence pour découvrir que depuis toujours il n'existait aucune solution. Aucune chance de s'échapper aux caprices des vents. Il était juste une poussière qui se laissait porter sans révolte. Dépassée constamment par le Monde entier.

Un de plus parmi des milliards qui rêvaient d'une place, d'un sens à leur vie. En avait-il seulement un pour lui ? Pourquoi était-il né ? Pour qui ? Pour quelle tâche ? Pourquoi avançait-il droit devant, persistait-il à le faire malgré les pertes, malgré ses erreurs qui pesaient sur ses épaules ? Pourquoi s'acharnait-il à travailler quand il n'en trouvait ni récompense, ni conséquence dans ses actes ? Pourquoi voulait-il tellement devenir meilleur que ce qu'il était en permanence ? Pourquoi tout cela ne suffisait jamais ?

Pourquoi restait-il derrière chaque fois ? A contempler les dos de ces autres qu'il aimait depuis cette place d'éternel perdant. Ces autres qui l'attendaient pourtant, l'encourageant à ne pas abandonner, à venir les rejoindre un jour pour de bon. A tenir l'effort, comme il l'avait fait sur cette paroi où des heures avaient semblé interminables. Il sentait encore la sueur trempant son dos à chaque mouvement, son corps hurlant à la délivrance et au repos. Avait-il maîtrisé ses tremblements ? Ses craintes du vide ?

Non, il était monté avec.

« Retournons à la maison… »

La Louve hurla. Il avait sa réponse.


Et dans le silence, il me contemplait.


Yukimura ne ressentait plus rien. Il ne voyait plus que la silhouette de ce corps, paisiblement allongé au sol. La masse tumultueuse de cheveux châtains se perdaient dans le vert et le rouge. Un écarlate épais qui se répandait progressivement aux alentours, tachant jusqu'aux pointes des nuages. Sasuke dormait dans cet écrin morbide, abandonné au sommeil. L'image tordait quelque chose en lui, brisait sa voix. Brûlait sa raison d'un ultimatum immonde.

« Tu pleures Sanada ? » Souffla l'homme des Tokugawa, penché sur lui.

Il porta une main à ses yeux pour les trouver froids et secs. Il n'y avait plus que le néant pour habiter son âme. Du vide à perte de vue, à perte de cœur. Et combien de temps allait-il rester sous cette pluie, seul ? A attendre le début de sa vie… Attendre sous l'eau maudite celui qui n'était plus.

« Je suis déçu. Je croyais qu'il serait plus fort. »

Une colère destructrice secoua Yukimura aux paroles du ninja. Il voulût lui crier que Sasuke le serait toujours plus que lui, qu'il était resté debout jusqu'à la fin, droit, grand et beau. Qu'aucun être ne pouvait se relever de pareilles blessures, qu'il ne lui avait laissé aucune chance en le piégeant ainsi, en le menaçant lui. Parce que cet homme… ! Cet homme…

Cet homme mourrait pour lui.

Les mots restèrent prisonniers de son cœur, s'y perdirent. Sasuke…

« Je voulais mourir de sa lame encore. Avoua fébrilement l'anonyme. Je voulais ressentir ça. Encore. »

Yukimura baissa les yeux, incapable de supporter son regard hagard et éperdu. Pas en ce Monde où ne demeurait plus que le silence et le vide. L'absence cruelle de ceux qui comptaient pour nous. Il ne pouvait pas, il ne pouvait plus le lui dire. Maintenant, il était trop tard. Trop tard pour vivre, pour conserver la saveur de souvenirs autres que les regrets qui l'étouffaient. Autres que cette répugnante culpabilité d'être celui qui avait retenu Sasuke d'esquiver sa mort.

Car il l'était, n'est-ce pas ? Ou cela se voilait d'une amère illusion et son Commandant retrouverait sa place à ses côtés. Celle qui avait toujours été la sienne et qui le demeurerait : à sa gauche. Il serait là, sans un mot, discret comme habituellement. Terriblement proche et pourtant tout aussi loin, fauché par la volonté d'un ciel hargneux, à cause de lui. Tout cela était sa faute. S'il avait été plus fort, il aurait su se défendre. Il ne serait pas tombé pour si peu, pas pour un piège aussi minable et hasardeux. Il ne savait pas. Il n'avait jamais su réellement protéger. Il était chaque fois le seul à rester. Le seul qui devait survivre.

Le seul à sauver.

« Je vais devoir te tuer maintenant, Sanada. Reprit l'assassin dans un souffle. Ce sont mes ordres. »

L'homme porta sa lame couverte de sang à sa gorge, sans réelle hostilité. Mais Yukimura ne sentait pas cette dernière sur sa peau, il ne voyait que sa couleur criant à son être. Cette personne avait tué Sasuke. Cette personne lui avait pris par caprice, celui qui lui était si cher. Par simple amusement personnel, il s'était offert la vie de son Commandant. Ce meurtrier… Ce…

« Vous n'aviez pas le droit… »

Ce véritable lâche qui avait frappé un adversaire à terre.

« Vous le retrouverez derrière. Répondit le ninja à son chuchotement révolté.

_Vous n'aviez pas le droit de me le prendre ! »

Dans un sursaut, le dirigeant se redressa brusquement, lui assénant un coup de poing enragé qu'il ne put seulement esquiver. L'opposant dût reculer en arrière de plusieurs pas, laissant le temps nécessaire au Sanada pour récupérer son sabre à ses pieds et enfoncer celui-ci dans le ventre de l'autre homme en noir qui se tenait toujours derrière lui. Le blessant mortellement à l'abdomen sous les yeux impuissants du messager qui hurla de rage. Il se jeta sur lui, sa lame levée et menaçante, pour être parée d'un revers solide. Les gestes de Yukimura n'étaient plus dictés que par la soif de vengeance irrépressible et passionnée qui pulsait dans son esprit. Il ne songeait plus aux conséquences, à la perte, son être tout entier réclamait le sang de celui qui avait osé. Il ne laisserait pas son adversaire repartir vivant, il le jurait sur son honneur.

« Tu crois pouvoir me vaincre ? » Lui jeta le serviteur des Tokugawa.

Le katana du samouraï s'abattit avec une férocité brutale sur sa lame. L'acier des deux armes sonna dangereusement, grinçant quelques instants alors que le messager se laissait déborder par la force violente de son attaquant aveuglé par la douleur. La fragile défense de fer se fendit sur toute sa longueur, gémissant sous la contrainte. Elle se brisa net, le laissant vulnérable. Il ne pût sauver sa vie de justesse qu'en projetant une onde de force hors de son bras pour repousser le sabre.

La démonstration n'intimida pas un seul instant Yukimura qui planta son arme dans le sol pour jeter une poignée de poussière au visage de l'ennemi. Une initiative qui déstabilisa ce dernier, le laissant ouvert à son prochain coup. La profonde estafilade qu'il creusa alors dans la verticale de ce corps ne lui apporta nulle satisfaction. Il contempla plutôt cet inconnu tomber à genoux sans résistance, ignora le regard paniqué qu'il porta sur lui… Il le décapita d'un geste sec, dénué de toutes fioritures.

Dans son dos, il pouvait déjà sentir les autres membres des Tokugawa se pressant trop tardivement à la rescousse de leur meneur, filant entre les arbres dans sa direction. Il en comptait deux dans un premier temps, de ceux qui appartenaient au même groupe d'excellence, suivis de leurs nombreux larbins surveillant leurs arrières. Bien assez pour qu'il soit débordé par cette nouvelle vague menaçante. A moins d'un miracle, il n'en sortirait pas vivant. Pas cette fois. Cela avait-il de l'importance ? Il avait vengé son homme. Cela était-il réellement… ? Les présences s'étaient brutalement figées en avançant vers lui.

Etonné par ce fait imprévu, il tourna la tête pour connaître la raison d'un si soudain changement de manœuvre. Ce qu'il vit alors, le laissa sans voix : dans le couvert des arbres, perchés sur les branches comme glissant entre les troncs à pas muet, se pressait la présence de la Forêt. D'innombrables formes de couleurs et de fourrures, de plumes en paires de yeux qui se jouaient d'intransigeance dangereuse. Toute la faune et la flore se dressait devant lui, le protégeant. Défendant avant tout leur Maître inanimé, leur Seigneur. Sans aucune commande de celui-ci, elles étaient pourtant toutes présentes, criant et grognant, gonflant du torse, crocs en avant et babines retroussées dans un feulement inquiétant. A la place des ninjas qui faisaient face à ce rassemblement, Yukimura ne se serait pas approché d'un souffle.

Ceux-ci semblèrent songer à la même chose, ils échangèrent un long regard. Puis se soumettant aux lois de la Forêt, ils se retirèrent sans tenter quoi que ce soit en terrain conquis. Clairement impressionnés par cette expression même de la Nature et suffisamment croyants pour ne pas chercher au-delà. Leur départ fut la seule chose qui retient encore le dirigeant de se précipiter auprès de son Commandant.

Ses mains tombèrent sur le corps apparaissant si fragile ainsi désarticulé à terre. Animé d'un instinct irrépressible, elles fouillèrent les vêtements désespérément, s'accrochant aux nombreuses couches de tissus inutiles, bataillant contre pour libérer cette peau, pour toucher, pour sentir

Le pouls timide qu'elles trouvèrent en échos brûla de larmes le visage de Yukimura.


Et dans le silence, il me contemplait.


Le soir tardif avait cueilli la progression appliquée de Saizô et Isanami en direction du col de Satome. Les deux voyageurs s'étaient pris progressivement dans l'étau d'un goulet d'étranglement qu'ils remontaient depuis des heures en suivant un chemin creusé naturellement dans la roche. Une pente interminable dont ils atteignaient la fin, apercevant le spectacle ahurissant du point de passage naturellement dessiné sur le flanc de la montagne. Et sans nul doute qu'ils étaient bien les premiers de leur groupe à profiter de cette sublime peinture vivante.

Ils avaient échappé à la chute de justesse, contrairement aux autres. Si le ninja d'Iga n'avait rien senti venir quant aux objectifs de leurs ennemis, ses réflexes instinctifs et expérimentés les avaient sauvés de peu. Rétablissant son équilibre, il s'était immédiatement jeté sur Isanami pour l'entraîner dans un éboulement se situant quelques pieds à peine plus bas, accroché au versant. Les hommes de Tokugawa n'avait rien compris à ce déplacement éclair, leur attention entièrement focalisée sur Yukimura qui restait leur cible principale. Ils ne s'étaient pas souciés un seul instant de vérifier leurs présences juste en contrebas.

Lorsqu'ils étaient finalement tous partis, sûrement à la recherche d'éventuels survivants, Saizô et la jeune prêtresse s'étaient empressés de reprendre la direction de la route prévue initialement par leur Maître ainsi que Rokurô, hier soir au refuge. Puisque leurs ennemis se déplaçaient à une altitude inférieure à la leur, ils ne craignaient rien à réagir ainsi. Le plus tôt ils seraient au col, le mieux cela vaudrait. Le ninja espérait ne pas avoir à s'orienter de nuit en terrain inconnu, surtout avec une gamine capricieuse sur les bras à gérer qui se plaindrait sans arrêt du noir. Il la connaissait.

Il prévoyait aussi de retrouver le reste de leur petit groupe là-bas, puisqu'il s'agissait de leur objectif commun et qu'une seule voie existait ainsi pour quitter la vallée et poursuivre vers la région de Mitsunari. Ils auraient tous cette même déduction, il en était certain. Les plausibles éléments des Braves à l'intelligence se limitant à compter ses doigts se trouvaient actuellement à Ueda. Ils n'avaient pas à se soucier de rattraper les catastrophes de ceux-là pour cette fois. La question ne se poserait qu'en rentrant.

« Neh Saizô, tu es vraiment sûr qu'ils vont tous bien ? » S'était inquiétée aussitôt Isanami en quittant l'abri de pierres derrière lui.

Il avait acquiescé sans une once de doutes. Une chute aussi piteuse ne suffirait jamais à tuer un des leurs, les Tokugawa restaient mal renseignés s'ils croyaient le contraire. Ana la première, la manipulatrice de la glace avait connu largement pire dans sa seule jeunesse que ce ridicule imprévu. Elle et Rokurô avaient dû user de la présence de la rivière qui serpentait à des milles en-dessous d'eux. Ils seraient sans doute les plus longs à parvenir au col, d'autant plus avec la surveillance de leurs ennemis mais ils y parviendraient. Comme Juzô, en Maître du Fer, il se trouvait dans cet environnement plus à l'aise que quiconque. Il était assuré qu'il avait pu stopper sa chute en s'appuyant sur l'exploitation d'un filon de sa matière au sein de la roche. L'aîné devait se trouver le plus proche de leurs positions.

Quant au Singe, il maîtrisait la situation avec Yukimura. Après tout, il avait été le seul à pressentir les événements à venir. Saizô l'avait vu se jeter sur leur Maître comme une furie, avant même que le Tokugawa ne relâche son onde d'énergie brute. Le Commandant avait conservé cette longueur d'avance qui faisait son talent ; avec laquelle il avait prévu chacun de ses coups. Le ninja d'Iga lui gardait rancune pour cet improvisé duel qui s'était révélé une défaite cuisante pour lui. Il avait le sentiment d'avoir conserver son regard ailleurs pendant trop longtemps. Et maintenant il se retournait enfin, trouvant en son concurrent des capacités qu'il n'avait pas un seul instant soupçonnées. Un adversaire qui était plus fort que lui désormais.

Il l'avait marmonné à Isanami au cours de leur avancée pénible sous un soleil hostile. Autant dire que la jeune femme n'avait pas du tout apprécié cette remarque jalouse. Elle n'avait pas manqué de lui souligner l'application que Sasuke portait à ses entraînements. D'eux tous, il était celui qui y passait le plus de temps, il était donc normal que tant d'efforts quotidiens et répétés finissent par payer. Elle l'avait affirmé dans un ton admiratif qui avait déplut fortement à Saizô.

« Tu n'as qu'à te marier avec lui s'il te plaît tellement ce Singe ! Avait-il grogné, vexé.

_Oh ça ne risque pas ! »

Elle avait ri alors, en grands éclats qui avaient ricoché sur les parois avoisinantes. Le ninja n'avait pas un seul instant songé à la disputer pour son manque de discrétion. Il tentait plutôt de comprendre pourquoi cela l'amusait autant. Quelle était la raison de la présence d'une pareille étincelle dans ses yeux ? Il avait été là, stupidement muet d'incertitudes. Avec cette impression frustrante de manquer quelque chose. D'être ce dernier au courant, une fois encore.

« Je suis étonnée. Avait-elle ajouté face à son air perdu. Je croyais qu'en tant que son meilleur ami, tu aurais su davantage… Même si vous ne parlez pas comme ça, les émotions se transmettent aussi dans le silence. »

Il l'avait regardé, simplement. Le temps que ces mots presque sages parviennent à ses oreilles, qu'il en saisisse le sens pour protester immédiatement contre cette affirmation. Bien entendu que non, il n'était pas le meilleur ami de ce crétin de Singe ! Il ne le serait jamais et les choses étaient parfaites comme cela. Ni lui, ni l'autre ne le voudraient. Ils se suffisaient déjà en compétiteurs invétérés, jaugeant leurs aptitudes sans cesse dès que l'occasion s'en présentait. Ils n'allaient pas non plus s'asseoir autour d'une table et discuter de leurs enfances, de leurs actuels états émotionnels… Kami-sama, merci !

La jeune femme n'avait pas insisté devant son ton buté. Elle s'était contentée de hocher la tête assez résignée, n'évoquant plus le sujet audacieux de toute la journée. D'autant que la montée vers le col sous une telle chaleur s'approchait de l'infernale. Ils avaient béni d'avoir conservé leur eau, vidant régulièrement leurs gourdes jusqu'à la nuit tombée. La fraîche atmosphère de l'altitude avait été une véritable libération suite à ces efforts douloureux. Ils l'avaient accueilli dans un soupir de satisfaction, s'offrant tout entier aux vents des sommets qui balayaient les plaines désertiques à perte de vue. Ils se trouvaient finalement de l'autre côté du versant de la montagne.

« Nous sommes les premiers. Constata Isanami avec une nette déception.

_Allons camper à l'abri de ce recoin rocheux, nous y serons tranquilles pour les attendre. » Lui indiqua plutôt Saizô en posant une main compatissante sur son épaule.

Peut-être le fait de manger enfin occuperait suffisamment l'esprit de la jeune prêtresse pour que les heures lui semblent plus courtes. Dans le pire des cas, ils pouvaient toujours se disputer. Ce genre d'activités leur convenait parfaitement pour apaiser leurs ennuis mutuels. Surtout qu'ils pouvaient relâcher la vigilance, les hommes de Tokugawa ne les suivraient jamais aussi loin hors de la vallée. Ne restait plus aux autres que d'en faire de même, il ne voulait pas avoir à consoler cette stupide femme.

Il y songeait tout en évaluant le lieu protégé des bourrasques où ils s'arrêtaient. Isanami était déjà en train de tirer la toile qu'elle utilisait pour dormir, la jetant sur la pierre trop froide. Saizô approuva d'ailleurs silencieusement cette initiative. Il se déchargea de son sac, fouillant l'intérieur à la recherche de cette viande séchée qu'il avait préparée au refuge en tirant quelques lapins matinaux. Il ne restait quasiment plus rien de leurs gourdes, une urgence qu'il faudrait finir par régler à un moment ou un autre. Mais les yeux de la jeune femme rivés sur le col, quelques mètres plus haut, ne dérogeaient pas à leur surveillance. De toute évidence, il aurait à s'en charger seul après leur maigre repas.

« S'il te plaît, tu peux me donner le… »

Isanami n'eut pas l'occasion de terminer sa phrase, le ninja d'Iga lui intima de se taire soudainement. Le visage fermé en une concentration soigneuse, il semblait évaluer un fait imprévu connu de lui seul. Elle ne ressentait rien de son côté, n'entendait ni ne percevait cette raison si ce n'est… Deux auras parurent s'étirer souplement dans l'espace, l'une plus affaiblie que l'autre. Toutefois le brun avait déjà bondi, lame dehors en direction de ces nouveaux venus impromptus.

« Saizô non ! » Hurla-t-elle, reconnaissant leurs identités tardivement.

Mais le brun n'était plus en mesure de stopper la course de son épée. Un fourreau surgi de nulle part parât net le mouvement mortel dans un écho dissonant. Yukimura se tenait de l'autre côté de sa longueur, le regard agressif, tenant d'une main ce sabre et de l'autre maintenant contre lui…

« Sasuke ! » S'écria Isanami en se précipitant auprès du garçon inanimé dans les bras de l'homme.

Le Commandant apparaissait chétif et souffrant, d'une pâleur extrême qui s'étendait sur son visage et rappelait l'absence de teintes des cadavres. Il présentait une quantité anormale de sang séché tachant ses vêtements, s'étendant sur toute l'épaisseur du tissu. Gorgeant principalement son abdomen où sa peau nue se dévoilait sous une large déchirure, exposant les restes humides d'une blessure aggravée qui aurait laissé n'importe quel autre homme vaincu. Jamais il n'avait paru si dangereusement affaibli dans l'étreinte de son Seigneur qui prenait tous les soins du monde à le porter.

« Que s'est-il passé ? S'alarma la jeune femme en posant précipitamment une paume sur la joue du ninja.

_Embuscade des Tokugawa. Lui répondit laconiquement Yukimura. Il va bien, Isanami. »

La prêtresse n'en semblait absolument pas convaincue. Sous ses doigts, la température corporelle du Commandant apparaissait dangereusement élevée. Elle pouvait entendre sa respiration sifflante, percevoir les spasmes qui le traversaient régulièrement. Il était dans un état plus que critique, aux portes même d'une hémorragie externe fatale. Il suffisait de constater la largeur de sa blessure au ventre qui s'enfonçait dans sa chair, il avait été transpercé de part en part. Littéralement.

« Il va mourir oui… » Chuchota-t-elle furieusement, constatant la pulsation diminuée de l'aura de Sasuke.

Ignorant cette affirmation révoltée, le dirigeant tendit son katana à Saizô qui l'en délesta. Ainsi libéré il rééquilibra sa prise sous les jambes et autour des épaules de sa charge, repoussant gentiment la main de la jeune femme. Il l'invita plutôt à observer, libérant largement la visibilité de l'abdomen du blessé en écartant les tissus récalcitrants.

« Regarde… »

La plaie s'étalait, profonde et purulente. Une masse de chair mutilée, gorgée de sang épais et d'autre fluide organique visqueux. S'ouvrant béatement dans la peau de neige, comme une erreur répugnante. Saizô fronça du nez devant ce spectacle. Mais son attention fut vite attirée par le mouvement qui semblait habiter cette blessure. Elle paraissait se tordre curieusement dans un sens puis dans un autre, lentement. Cherchant à se fondre sur elle-même, diminuant ainsi la distance aux bords pour tendre progressivement vers…

« Il est déjà en train de cicatriser… » Constata avec stupéfaction la prêtresse, se penchant sur le phénomène absolument irréaliste.

Dans son dos, le ninja d'Iga ne disciplinait pas mieux ses émotions. Ses yeux écarquillés ne lâchaient plus la mouvance hypnotique entièrement dédiée à sa tâche, alors qu'il tentait d'accepter les capacités hors-normes dont le garçon faisait preuve, jusque dans son inconscience. Depuis quand le Singe se jouait-il ainsi de la mort avec une telle aisance ? Allait-il vraiment oser se relever indemne de ce qui les aurait tous jetés au sol à sa place ? Pour le vaincre encore sans résistances, autant de fois qu'il oserait, lui, le défier de nouveau… Etait-il si haut, désormais, qu'il ne pouvait plus espérer valoir une quelconque concurrence en face ? Depuis quand ce macaque était-il tellement plus fort que lui ?

« Il s'est fait laminé. Jeta-il au corps inanimé, sans retenir sa rancœur. Encore.

_Saizô ! Protesta automatiquement Isanami.

_Je vais chercher de l'eau. Le Singe sera pas contre non plus. »

Le brun s'écarta d'eux aussitôt pour récupérer leurs diverses gourdes disséminées dans leurs affaires qu'il passa à sa ceinture. Il avait repéré assez rapidement la course libre d'un ruisseau d'altitude qui creusait la roche à quelques pas de là. Le chemin pour y parvenir serait suffisamment long pour lui laisser le temps de réfléchir et de calmer la fureur glacée qui gelait ses veines. Sans qu'il ne puisse la contenir. Il se sentait jaloux et envieux, agacé, blessé dans son amour propre. Et stupide, par-dessus tout pour s'abandonner à de pareils enfantillages alors qu'un des leurs avait frôlé la mort de trop près.

La jeune prêtresse lui lança un regard peiné qu'il ignora résolument. Sasuke avait besoin de présence réconfortante à ses côtés pour se remettre, il valait mieux qu'elle demeure attentive à son état plutôt que de courir après un ninja capricieux comme lui. Il accorda néanmoins un bref mouvement de tête à Yukimura par pure politesse avant de s'éloigner prestement de leur refuge sans un mot.

Isanami suivit sa silhouette des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans l'obscurité environnante. Elle se sentait déchirée de ne pas accompagner son protecteur alors que celui-ci apparaissait aux prises avec ses esprits. Mais parfois un peu de solitude permettait justement de trouver son chemin et la surveillance de son frère de cœur restait une priorité. D'autant que les autres Braves devaient se présenter à leur tour, durant la nuit, au passage du col. Il fallait bien que quelqu'un soit là pour les accueillir et le dirigeant semblait épuisé, aussi bien physiquement que psychiquement.

Ce dernier avait d'ailleurs déposé Sasuke, délicatement, sur l'aspérité rocheuse où elle venait un peu plus tôt d'étendre sa toile de protection et il fouillait désormais leurs sacs en quête d'une couverture. Celle-ci trouvée, il entreprit alors d'y enrouler le garçon. Elle vint aussitôt l'aider en soulevant chaque membre du ninja avec précaution, prenant garde à ne pas aggraver son cas d'aucunes façons. Il fallait que ses conditions de récupération soient les plus optimales possibles. Le sommeil ferait le reste du travail.

A ses côtés, Yukimura continuait de surveiller l'état de son Commandant malgré la fatigue apparente qui creusait son visage. Il se concentra bientôt à trouver dans la sacoche médicinale du blessé de quoi alléger sa douleur, examinant chaque plante, chaque mixture attentivement. Finalement, il apparût se décider pour l'une d'entre elles à l'aspect visuel peut engageant. Du bout des doigts, il en porta alors une petite quantité à la bouche de Sasuke, ne s'inquiétant nullement de caresser aussi intimement les lèvres de l'inconscient sous l'attention d'Isanami qui se sentit rougir violement devant le geste impudique.

Elle se détourna, prétendant s'occuper à vérifier qu'aucunes présences ne se faisaient sentir au-delà du col de Satome. La nuit était si dense qu'elle n'y voyait pas plus loin qu'un bras et sûrement ne devait-elle pas apparaître des plus crédibles, mais l'excuse s'annonçait parfaite pour évacuer son malaise. Le sentiment d'être de trop auprès du ninja ne la lâchait plus et elle ne pouvait que constater le soin que Yukimura portait à endosser son rôle de protecteur. Jamais elle n'avait vu de pareilles émotions habiter le regard du dirigeant, splendides et vivaces.

« Comment avez-vous échappé à la chute, Saizô et toi ? » Demanda soudainement l'homme, occupé à étaler davantage l'onguent avec retenue.

Prise de cours par cette curiosité brutale, la prêtresse préféra ne pas se retourner vers lui ; cela serait trop tôt pour sa stabilité mentale. Sasuke avait beau avoir abordé franchement l'idée, se confiant enfin à elle d'une manière touchante, il existait un gouffre entre les songes et la réalité. Elle n'était pas tout à fait prête à voir Yukimura caresser son ninja d'un tel regard. Et encore moins à imaginer ce qui en découlerait lorsque ces deux crétins aveugles se décideraient l'un et l'autre à voir les choses en face et à accepter leur affection mutuelle.

« Saizô nous a caché dans un éboulement qui se situait juste en-dessous. Répondit-elle, stabilisant sa voix au maximum comme si la situation actuelle était des plus banales. Vous ne lui en voulez plus, alors ? »

Un silence éloquent fût son unique réponse. Ce n'était pas comme si le comportement de l'homme envers son Commandant pouvait prêter à confusion sur ce point. Ils s'étaient sans doute accorder du temps pour parler ensembles et elle saluait cette initiative. Sincèrement.

« Tant mieux, je n'aime pas lorsque vous êtes fâchés. »

Yukimura accorda un regard surpris au dos de la jeune femme. Celle-ci jouait nerveusement avec ses manches, osant à peine croire qu'elle se trouvait en train de sous-entendre une bénédiction pudique quant à la relation entre son supérieur et son frère de cœur. Cela en pleine nuit et en altitude extrême, l'un d'eux se vidant de son sang ; futile anecdote. Tout en se doutant très bien que le dirigeant ne saurait pas reconnaître sa démarche comme telle. Mais elle, savait. C'était le principal pour sa tranquillité d'esprit. Elle voulait être là auprès d'eux.

Sasuke frissonna violemment, comme en écho à ses pensées. Immédiatement, leur Maître se pencha sur lui pour vérifier ses symptômes et l'avancée de sa guérison sous l'épaisseur confortable de la couverture.

Ne doutant plus que le garçon se trouvait entre des mains attentionnées, Isanami reporta plutôt son intérêt sur son dîner interrompu qu'elle espérait bien finir par consommer. Et certes, la viande séchée la considérait assez tristement, mais ils allaient devoir tous s'en contenter pour ce soir. Beaucoup de leurs provisions avait été perdues durant leur chute de la falaise, l'absence de villes à venir allait les obliger à trouver d'innovantes alternatives pour régler ce problème. Surtout qu'elle ne comptait pas mourir aussi atrocement que pourrait l'être de faim. Son ventre approuva d'un grondement offusqué.

A l'horizon des sommets balayés par les vents, rien ne se présentait encore. Elle continuait à jeter de fréquents coups d'œil aux troubles traits des façades rocheuses qui se perdaient dans l'obscurité, guettant le moindre mouvement, le moindre témoignage de vie palpitant aux creux de ces amas de pierre froide. Sage, autant qu'elle parvenait à le demeurer dans cette attente inquiète. Elle se répétait machinalement quelques assurances, de ces autres qui osaient la faire patienter : ils seraient bientôt tous réunis, ensembles. Comme il en allait toujours ainsi.

« Et vous deux… Aborda-t-elle finalement en retour, alors qu'elle se servait à pleines mains. Comment avez-vous échappé à la chute ?

_Tout le mérite revient à Sasuke, je n'ai pas pu être d'une grande aide. Reconnût le dirigeant.

_Je vous ai aperçus filer vers le sol… »

Sa phrase demeura en suspens, chargée encore de ces incertitudes passées dont le spectre ombragé faisait froid en elle. Ils ne se rendaient jamais compte, tous, à quel point elle pouvait s'inquiéter pour eux. Ils ne voyaient pas cette peur qui la minait constamment, et qui n'était jamais plus forte que maintenant. Alors qu'elle attendait, une nouvelle fois, qu'ils veuillent finalement bien se montrer et qu'elle puisse s'autoriser à respirer un peu.

« Sasuke est parvenu à stopper notre chute en accrochant la paroi. Nous sommes remontés ensuite.

_En escaladant ? » S'étonna aussitôt la jeune prêtresse.

Le dirigeant se contenta d'acquiescer. Il s'était occupé à délester son Commandant de sa veste qui se présentait en bien piteux état désormais, autant couverte de sang et de crasse. Le tissu clair s'était imprégné de l'odeur âpre de sueurs malades, irrémédiablement. Rien ne pourrait plus en être tiré, le garçon allait avoir l'obligation de la laisser derrière lui. Un fait qui n'irait pas le réjouir, loin de là. Lui-même s'attristait de voir ce témoignage de vie si mal en point, ce morceau de souvenir persistant.

Et n'était-ce pas ridicule en soi ? De s'oublier ainsi, à accorder quelques réflexions perdues au chevet de son protecteur qui avait manqué de disparaître quelques heures auparavant. Qu'était-ce donc ce matériel si vide de sens sans Sasuke pour le porter ? Les biens ne ramenaient jamais leurs morts, pleurer pour eux n'y changeait rien. Tout ne valait que miettes pour satisfaire l'appétit affectif de ceux qui restaient derrière. Des preuves d'amour imposées pour rendre l'absence plus tendre et naïve… Et la vérité demeurait. Sasuke mort, Sasuke inerte, si froidement déposé dans ses bras ; qu'aurait-il pu faire alors ? Prier les Dieux à l'erreur ?

Le malaise s'imposait dans sa gorge, douloureux tandis qu'il couvait du regard l'inconscient garçon. Il ne réalisait encore toute la gravité de ces récents événements. Il n'y parvenait pas, les faits perdaient de leur consistance sous ces pensées morbides qui apparaissaient si lointaines de la cruelle réalité. Non, il ne voyait plus désormais que la protection et l'assistance, dévorant la silhouette réconfortante des yeux. La présence indéniable qui chuchote en silence ; puisqu'il était là auprès d'eux. Auprès de lui.

Alors qu'il aurait pu être tellement ailleurs. Comment pouvait-il s'accorder encore ce titre honorable de samouraï si son sabre restait trop faible pour défendre ses convictions les plus profondes ? Quel Seigneur sacrifiait ses hommes en routine arrogante ? Qu'avait-il de plus qu'eux tous au final, si ce n'est une naissance anoblie ? Que possédait-il de si différent qui méritât une pareille attention de sa vie ? Il contemplait le visage du garçon et n'y trouvait rien. Rien qu'une plainte piteuse qui torturait son esprit alors qu'il s'interdisait tout mouvement inconvenu envers Sasuke.

Il voulait le toucher, sentir sa chaleur rassurante et la pulsation de son cœur bien vivant sous sa peau souple. Réconforter cet écho en lui, qui répétait sans cesse la perte qui pouvait être la sienne à tout instant. La vérité s'imposait à lui désormais : cela avait été les Tokugawa pour cette occasion mais son ninja passait son existence à se mettre en danger pour lui. Que ferait-il alors ? Il irait l'enfermer à Ueda loin de la folie des Hommes ? Par caprice, le laisser ainsi dépérir… Ou devait-il cesser d'oser vivre avec une telle inclinaison pour son protecteur ?

Il contint un rire amer à cette pensée. Il n'assumait rien, ni maintenant ni jamais. Il n'acceptait pas ce monde ne tenant plus qu'au profil troublant d'un gosse, qui s'affirmait sien soudainement. Une vaine illusion qui ne le ferait plus flancher. Jamais, il n'avait posé les yeux avec de pareils désirs sur celui qu'il avait recueilli enfant. Il ne pouvait pas… Et comment aurait-il seulement pu ? L'idée révoltait chaque fibre de son être. Cela n'irait pas plus loin, il se l'interdisait. Sa vie ne se passerait pas toute entière à demeurer tiraillé d'un extrême à l'autre perpétuellement, sans espoir de paix envers lui-même. Il était devenu plus sage que ça.

« Dormez Monsieur. »

Isanami le fixait avec inquiétude, une main amicale exceptionnellement posée sur son épaule. Elle ne devait pas douter de l'état dans lequel il se trouvait, autant physiquement que sur le plan mental. Son visage habituellement si retenu demeurait complètement à découvert. Habité par une lassitude évidente qui n'était pas pour rassurer la prêtresse.

« Je vais prendre le relais, ne vous inquiétez pas pour Sasuke. » Offrit-elle dans un mince sourire.

Il voulut bien protester sur le coup. Sans Saizô, la jeune femme allait se retrouver totalement seule à assurer sa protection et la leur. Il ne pouvait pas la laisser ainsi abandonnée à elle-même, encore moins alors qu'ils attendaient toujours les autres Braves.

« Remettons-nous tous sur pieds, d'accord ? » Proposa-t-elle, saisissant la nature de son hésitation.

Il dût reconnaître qu'elle marquait un point. Demain ne s'annonçait pas comme une journée des plus reposantes. Ils devaient avant tout s'éloigner de la zone du col pour espérer semer leurs poursuivants sur le chemin de la province de Torhu. Et maintenant qu'il était délesté de sa monture, il ne pouvait se permettre de ralentir leur progression commune pour cause de fatigue.

Vaincu par cette argumentation raisonnable, il prit la couverture que lui tendait Isanami pour trouver une aspérité rocheuse relativement confortable où s'installer. Puis après un instant d'hésitation cruelle, il se plaça finalement à proximité de Sasuke ; incapable de lutter contre l'envie de rester auprès de lui. Il pouvait bien se permettre ce geste de faiblesse, il n'y avait que la jeune prêtresse pour les voir. Qu'elle pour juger, il savait qu'elle ne le ferait pas. Il ne vit d'ailleurs qu'un sourire attendri sur ses lèvres avant de fermer les yeux, pour sombrer enfin dans une somnolence salvatrice.

Trop tôt pour apercevoir alors la forme d'Akeba qui déchira le ciel nocturne, interpellant Isanami par sa forme assez inquiétante au premier abord. Elle ne reconnût que quelques instants plus tard le plumage de la chouette que Sasuke utilisait pour communiquer avec les autres Braves. Et si elle venait jusqu'à eux, peut-être que… ? L'espoir la poussa à partir à la rencontre de l'animal, en prenant garde à ne brusquer le sommeil encore fragile de Yukimura.

Imitant au mieux la posture du Commandant qu'elle avait pu observer plusieurs fois, elle tendit avec fermeté son bras accueillant. L'oiseau s'y posa avec une étonnante délicatesse, resserrant le moins possible ses serres froides sur sa peau. L'égratignure prévisible n'était pas douloureuse, son attention se porta plutôt sur le message qu'on y avait accroché et dont elle s'empara immédiatement.

« Avons plusieurs heures…de retard… Commença-t-elle de déchiffrer à voix haute. Avancez sans nous. »

Le message n'était pas signé pour des raisons évidentes de sécurité. Elle reconnaissait toutefois sans peine l'écriture familière de Rokurô pour l'avoir vu à de nombreuses reprises, sur des feuillets administratifs semés dans tout le château par Yukimura. Mais un point demeurait obscur.

« Nous… ? »

Akeba hulula en réponse, comme semblant confirmer cette information. La prêtresse se tourna alors son visage vers la chouette en quête de détails supplémentaires.

« Juzô ? Anastasia ? Proposa-t-elle, arborant un sourire ravi lorsque l'animal guida ses recherches. Ana ! Est-ce qu'ils vont bien tous les deux ? »

Certes, la plumeuse créature n'avait point de cou pour hocher la tête mais dans ses yeux elle pouvait lire aisément la vérité. La réconfortante couleur qu'elle y trouva fut suffisante à satisfaire ses exigences. Elle s'empressa ainsi à récompenser l'oiseau en lui donnant le reste de sa viande séchée, vite avalée. Ca n'avait pas d'importance, si les retrouvailles entre eux se trouvaient repoussées, elle se sentait respirer. En grandes goulées d'air frais qui libérèrent la raideur dans son estomac trop confortablement installée. Mise à part Juzô qui demeurait dans le silence, ils s'en étaient tous sortis.

« Tu peux leur signaler que le message a été transmis, Akeba ? »

La chouette sembla acquiescer généreusement, s'accordant le droit de mordiller affectueusement le bout de ses doigts avant de quitter son bras pour s'envoler dans l'espace infini des cieux en quelques courts battements. Elle la contempla un long instant s'éloigner, perdant rapidement sa trace dans la noirceur encre des hauteurs. Sasuke avait dû avoir l'excellente idée de l'envoyer chercher des survivants aux alentours ; elle tentait l'hypothèse.

Deux auras pénétrèrent alors dans son périmètre.

« Isanami !

_Saizô ! » Cria-t-elle aussitôt, reconnaissant la voix de son protecteur.

Le ninja d'Iga avançait posément dans sa direction, accompagné d'une silhouette qu'elle identifia sur l'instant. La nuit avait beau s'étendre sur les alentours, elle ne pouvait pas manquer la démarche énergique de Juzô qui semblait avoir conservé par miracle la plupart de ses encombrants souvenirs de Nataya durant la chute. Il apparaissait toujours aussi chargé de bagages et, surtout, parfaitement indemne.

Le soulagement fut tel qu'elle s'accorda le droit d'étreindre l'homme lorsqu'ils parvinrent finalement à sa hauteur. Une initiative qui déclencha sur le champ des protestations poussiéreuses de la part du maître du Fer. Le fait est qu'il ne s'empressa néanmoins pas de la repousser. Elle devinait clairement qu'il ne devait pas être mécontent de les retrouver entiers.

« Comment… ? Amorça-t-elle dans un premier élan sans oser pousser plus loin ses déductions.

_La montagne m'a sauvé. Nous sommes entrés en résonance. »

Si Saizô leva les yeux devant la grandiloquence de la réponse, Isanami l'accepta dans un sourire. Pour un samouraï comme l'était Juzô, l'expérience avait dû être des plus marquantes de se lier ainsi intimement à son élément dans un pareil lieu naturel. Suffisamment pour faire briller ses yeux d'une flamme nouvelle. Elle ne chercha pas à s'immiscer davantage sur ce sujet qui ne la regardait pas. L'urgence primait :

« Je viens tout juste de recevoir un message de la part de Rokurô et Ana par chouette ! »

Sa déclaration enthousiaste interpella aussitôt les deux hommes.

« Ils ne sont pas blessés ? S'inquiéta Saizô le premier.

_Non. Mais ils semblent être assez éloignés de nous. Ils veulent que nous continuions sans eux… Tiens. »

Le brun prit le morceau de papier qu'elle lui tendait pour le lire à son tour, Juzô en faisant de même par-dessus son épaule. Le message retint quelques secondes leurs attentions et sembla les rassurer eux aussi d'une manière plus pudique même si elle vit nettement leurs épaules se détendre.

« Saizô m'a dit que Yukimura-sama et Sasuke vous avaient rejoint ? Aborda leur aîné, levant la tête vers elle.

_Oui. Yukimura-san va bien mais Sasuke a été blessé.

_Gravement ?

_Assez. Reconnût-elle. Il est en train de se remettre. »

Ils la suivirent jusqu'au renfoncement rocheux où ils avaient établi leur camps provisoire, à l'abri des rafales de vent qui balayaient régulièrement les sommets et refroidissaient agréablement le climat ambiant. Le tableau qui y accueillit d'ailleurs leurs regards s'avéra des plus singuliers ; leur Seigneur s'était abandonné au sommeil pour de bon, enroulé dans sa couverture, semblant veiller même inconsciemment sur son jeune Commandant toujours inerte à ses côtés. L'image ravissait Isanami qui s'empressa de vérifier l'état de santé de Sasuke. Saizô et Juzô ne relevèrent pas, bien qu'ils n'avaient encore jamais vu leur Maître autant relâché. Le second vint plutôt au chevet du blessé s'enquérir de l'avancée de ses guérisons alors que le ninja d'Iga ne cherchait à s'approcher davantage.

Si la marche jusqu'au point d'eau avait pu lui permettre de clarifier sa colère ainsi que les raisons qui l'entretenaient ridiculement, une jalousie tenace serrait son ventre. Déjà, les couleurs sur le visage du garçon apparaissaient plus vives qu'il y a quelques minutes. Il n'avait même pas besoin de soulever la couverture qui le protégeait pour savoir que la plaie avait dû continuer à se résorber encore. Il allait vraiment marcher avec eux demain matin, ce con…

Cette constatation aurait dû le soulager, le rendre heureux. Alors, pourquoi ne l'était-il pas ? Quelles glaciales rancunes empêchaient son amitié de s'exprimer ? En quoi pouvait-il seulement assurer qu'il était un ami de ce Singe ! Le mot tordait inconfortablement sa bouche, ne quittait plus son esprit depuis la discussion qu'il avait eu avec Isanami durant l'après-midi. Il ne serait jamais posé de pareilles inutiles questions par lui-même. Il se contentait de vivre comme tout le monde, de ressentir sans toujours chercher à mettre des mots sur ce qui le traversait. La relation qu'il entretenait avec l'autre abruti, et bien… Il ne perdait pas son temps à tenter de la définir. Elle se trouvait là, avec les autres. Point.

Est-ce qu'il était vraiment le meilleur ami du Singe ? Est-ce que ce crétin avait de tels mauvais goûts, au moins ? Il aurait voulu l'interroger, lire un indice dans ce visage immobile. Savoir si quelque chose existait derrière les échanges de regards meurtriers et les sermons interminables. Une miette d'attachement ? Peut-être un peu d'admiration réciproque ? L'idée sonnait curieusement. Se valorisait-il l'un et l'autre ? Avaient-ils un respect partagé ? Cette possibilité plus profonde que la simple rivalité…l'intimidait. Il y songeait à peine et pourtant…

Il se sentait subitement maladroit, honteux. Comment pouvait-il se comporter ainsi envers son… Son quoi au juste ? Le mot continuait à se dérober sous sa langue. Piquant et angoissant. Trop lourd en contenus incontrôlés. Ce titre-là, il ne l'avait jamais mérité auparavant. Il n'avait été que celui d'un homme assassiné, de sa propre main qui plus est. L'amitié n'avait de valeur entre deux outils. Ou peut-être cette notion n'était vraiment pas faite pour lui. Peut-être qu'il était juste parfaitement incapable d'en être digne.

Isanami attrapa une de ses mains pour la serrer brièvement entre ses doigts frêles. Lui, baissa la tête pour trouver son regard réconfortant, sombrer un peu dans sa tendresse salvatrice. Elle n'avait aucunement besoin d'ouvrir la bouche. Il savait très bien ce qu'elle tentait une fois encore de lui communiquer. Vers quel chemin elle essayait de le pousser. Elle était ce genre de femme, parfois.

« Crétine… » Lui susurra-t-il, tout en lui collant d'office une gourde d'eau dans les bras.

Les sourcils de la jeune prêtresse se froncèrent en révolte avortée. Levant haut le nez, elle détourna son attention du ninja d'Iga pour revenir auprès de Sasuke. Non sans toutefois, jeter un léger sourire envers son protecteur avant de se concentrer plus posément au nettoyage de la blessure du Commandant. Même si celle-ci apparaissait fortement réduite sous la chaleur des couvertures, elle tenait à limiter les risques autant que possible. Elle aurait toujours le temps de penser un peu plus à elle-même ensuite.

« Il ne reste quasiment rien de nos rations alimentaires. Remarqua alors Juzô en fouillant leurs sacs en quête de nourriture.

_Pour ce soir, vous pouvez prendre la viande séchée tous les deux. Répondit Isanami, essorant avec vigueur une serviette humide. Mais il va falloir s'approvisionner d'une manière ou d'une autre. Yukimura-san n'a rien avalé encore et Sasuke aura besoin d'énergie demain matin. Sans compter Rokurô et Ana. Ils devraient nous rejoindre et je ne pense pas qu'ils aient davantage sauvé quoi que ce soit.

_J'irai faire un tour dans les environs à l'aube. » Offrit Saizô.

Ils ne pouvaient décemment pas poursuivre leur route sans quelques assurances à ce sujet. D'autant plus avec un convalescent sur les bras. Si le Singe faisait preuve d'une incroyable capacité de régénération, il en demeurait un humain avec ses limites. Peut-être étaient-ils pressés de fuir les Tokugawa, mais ils n'iraient pas bien loin sans de quoi entretenir leur énergie physique. Surtout qu'ils ne savaient rien des futures pauses qu'ils feraient, elles ne seraient pas toutes propices à une chasse de dernière minute ni à une improvisation de cueillette. Isanami était intraitable le ventre vide, il ne voulait pas supporter ça une nouvelle fois.

« Tu voudras que je t'accompagne ? Proposa immédiatement Juzô. Nous ne serions pas trop de deux…

_Cela dépendra de l'état de ceux-là. »

Saizô pointa négligemment Sasuke et Yukimura du pouce.

« Le Vieux sait parfaitement se défendre, quand il sera réveillé, il pourra surveiller le Singe tout seul pendant que nous irons chercher de la nourriture. Mais pour finir cette nuit, nous allons devoir nous contenter d'être trois de garde. Affirma-t-il avant de se tourner vers la prêtresse. Isanami, tu vas dormir la première.

_Pourquoi moi ? S'insurgea-t-elle en se redressant.

_Tu sais très bien pourquoi. »

La jeune femme voulût protester sur le coup, assez vexée d'être constamment sous-estimée. Elle fût toutefois coupée dans sa démarche par un bâillement des plus traîtres si sonore qu'elle n'osa rien ajouter. Il aurait été particulièrement présomptueux de prétendre à l'endurance après pareille démonstration. Comme eux tous, elle accusait la journée haute en couleurs. Le sommeil ne lui avait jamais paru aussi tentateur.

« Je vais prendre le premier tour alors. Annonça Juzô alors qu'il donnait le reste de viande à Saizô.

_Tu es certain ? L'interrogea celui-ci en évaluant sa forme.

_Je peux attendre pour me reposer. Ne vous inquiétez pas.

_S'il y a le moindre problème…

_Je te réveillerai Saizô, je sais. Coupa leur aîné en acquiesçant. Les Tokugawa ne vont pas croire longtemps à ce simulacre de mort. »

Le ninja d'Iga partageait cette même impression. Si dans les premières heures, leurs ennemis avaient pu se laisser berner par la situation, ils finiraient bien par remarquer l'absence évidente de corps. Et, comme il était parfaitement illogique qu'ils rebroussent chemin, les autres en déduiraient forcément leur localisation actuelle. Après tout, seul le col de Satome permettait de quitter la vallée. Ils le savaient, tous.

« Une nouvelle confrontation sera inévitable. Conclut Juzô, résigné.

_On va mourir ?

_Va te coucher Isanami ! Au lieu de dire des bêtises… » S'énerva aussitôt Saizô.

La jeune prêtresse eut un soupir outré. S'emparant de couvertures supplémentaires, elle alla trouver le renfoncement le plus moelleux pour s'allonger dessus, enroulée dans des mètres de douceur protectrice. La nuit à la belle étoile n'était toujours pas son activité favorite, encore moins à une telle altitude et par des vents de cette ampleur. Chaque minute comptait sa cacophonie de grondements gutturaux qui lui donnaient l'impression qu'une créature étrange sommeillait parmi ces roches immenses, ronflant en écho sur les parois aux alentours. Elle imaginait jusqu'à son dos pointu, perdu entre les pointes naturelles, recouvert de forêts et de prairies dans lesquelles s'ébattaient des centaines de vies palpitantes…

« Dors. »

Saizô venait de lui jeter sa veste.


Je dédie celui-ci à mon refroidi paternel, merci d'avoir inculqué la hargne dans ma chair.

Partiels dans une semaine, lettres de recommandation professorales et autres paperasses pour prétendre grimper au bac+4.

Ai-je déjà dit à quel point je suis ravie d'être entourée par des soutiens indéfectibles qui croient en mon travail ? Cette année a été la plus monstrueuse de toutes : que le dépassement de soi est ardu d'autant plus sur le plan intellectuel. Je ne suis pourtant toujours pas fatiguée d'apprendre.

Ni de me taire, visiblement.

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Femme, sois un peu patiente. Je ne publie ce torchon que parce que tu l'aimes... La Force nous guide. ^^


Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.