POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master
Marche Septième : Résonance.
Un homme dans l'eau le fixait avec une cruelle incertitude.
En deux grandes orbites blanches outrageusement ouvertes sur des iris fauve, plantées sur un visage intimidé encore traumatisé par la proximité de la mort. Apparition aqueuse dans laquelle il reconnaissait ses propres traits brouillés en surface, déformés en un masque de singulier effroi. Sasuke fût si surpris par cette froide reproduction qu'il en recula même.
Le geste impulsif lui accorda une franche grimace et une tension douloureuse dans son abdomen. La plaie ne s'y trouvait plus que par une ombre épithéliale ; la cicatrice s'étendait de toute sa longueur, blanche et fraîchement formée. Toujours sensible aux mouvements brutaux, il ne s'agissait cependant que d'un prix dérisoire à payer pour sauver sa vie. Il n'avait jamais été aussi proche de la perdre que cette fois.
« Tu as vraiment une sale gueule tu sais ? »
Il ne releva pas. Depuis son réveil, l'Autre ne semblait plus savoir se taire. Décochant ses remarques acides à la moindre occasion, comme frustrée d'avoir manqué de peu une mise sous silence définitive. Si elle en riait encore, il n'était pas si convaincu qu'elle ait été particulièrement ravie de le voir autant affaibli. Sans le support qu'il représentait pour elle, cette Voix révoltée ne valait rien. La situation qu'ils avaient vécu tous les deux était le parfait rappel à l'ordre à ce sujet.
« Ne me réduis pas à la hauteur de tes pieds, Connard !
_Toujours aussi puérile… » Marmonna-t-il entre ses dents, continuant de laver son pantalon.
La crasse avait incrusté l'ensemble de ses habits en une pellicule persistante, mélange de sueur et de sang séché en surface ; collant jusqu'à sa peau. Le réveil dans ce cocon répugnant n'avait pas été…agréable. Du tout. Il n'avait pas même pris la peine de manger avant de se précipiter -autant qu'il en était capable- en direction de la rivière proche pour y laver ses vêtements et lui-même.
Il se retrouvait ainsi les hanches dans l'eau froide, à frotter énergiquement le tissu dans l'espoir naïf mais persistant de pouvoir récupérer de quoi s'habiller décemment pour la journée. Ne croyant toujours pas sa chance d'avoir pu survivre à ses blessures pour apprécier cette noble situation.
Il était vivant. L'évidente constatation n'avait jamais semblé aussi douce à son oreille. Il avait été plus fort que son ennemi, plus fort que la lame qui avait perforé par dizaines de fois son corps pour le jeter au sol. Une nuit plus tard, il marchait déjà. Et ses muscles pouvaient bien hurler un peu, rien n'empêchait Sasuke de respirer en rythme avec le Monde, retrouvant cette communion paisible avec les éléments, ses sens en éveil.
En quête de son habituelle stabilité mentale, mise à mal par la violence de son adversaire et le souffle chaud de la Mort sur son cou.
Muet d'admiration pour ses capacités de régénération fabuleuses qui offraient à son regard, le teint immaculé et tendre d'une peau complètement guérie au niveau de son épaule. Comme si, rien n'était arrivé à son omoplate désormais parfaitement fonctionnelle. Et il se doutait très bien qu'il en serait de même pour sa plaie à l'abdomen. Celle-ci ne serait bientôt plus qu'un mauvais souvenir.
« Si tu es si reconnaissant, embrasse-toi donc égoïste ! » Cracha son occupante mentale.
Ca, il ne risquait pas de le faire, songea-t-il en contemplant nonchalamment son reflet peu flatteur. Il avait de meilleurs goûts que ce que l'eau pouvait bien oser lui présenter. Loin, très loin de ce profil infantile présentant plus de caractéristiques communes avec les crevettes que nulle autre forme d'esthétisme animal. Il n'avait rien du charme de ses pairs qui faisait se pâmer régulièrement de satisfaction les femmes d'Ueda. Si Saizô pouvait se permettre d'équilibrer sa jeunesse par une allure de prédateur en suspens, lui ne prétendait rien que l'épaisseur salvateur de son habituel uniforme. En attendant peut-être, de devenir enfin un homme. Ce qui tardait encore.
« Tu seras un vieillard avant vu comme c'est parti… »
Quoique, Isanami s'était proposée sincèrement pour l'aider à se laver ce matin.
« Les gamins attirent les gamines ! »
Il avait d'ailleurs cru que Saizô, justement, allait s'étouffer sur place d'indignation. Il était généreux, il s'était empressé de refuser son offre pour laisser le ninja d'Iga se calmer un peu même s'il avait été tenté de faire durer le suspens plus longtemps. Surtout que la proposition en elle-même ne le dérangeait pas plus que cela : homme ou femme, à son stade d'attirance la seconde option s'avérait presque plus confortable. Sauf qu'il ne pouvait imaginer se retrouver en pareille tenue devant qui que ce soit. Il en mourrait de honte.
Juzô s'était proposé à son tour pour le soutenir jusqu'à la rivière, mais il avait refusé aussi. Il songeait à cette comparaison humiliante qui viendrait forcément dans l'esprit de l'aîné comme elle viendrait à chacun dans une telle situation… L'idée le rendait malade. Secouait en lui une peur irraisonnée et absolue : non, il ne pouvait pas. Peu importait qu'il connaisse la personne plus ou moins intimement, cela serait même pire à ses yeux et plus cuisant encore.
« Tapette. » Le baptisa l'Autre.
C'était si douloureusement vrai qu'il s'accorda d'en rire un peu, toujours penché sur son nettoyage appliqué. L'eau autour de lui commençait à se teinter de saletés. Soupirant, il frotta plus fort encore. Tout en songeant à nouveau au déroulement chaotique de cette matinée. A ce soulagement sincère qui avait éclairé le visage de Yukimura lorsqu'il s'était réveillé. A la manière fuyante, dont le dirigeant s'était comporté envers lui toutefois. Au silence de nouveau si dur à percer entre eux, qu'ils n'avaient pu briser qu'en quelques rares mots.
Un pas en avant, trois en arrière comme chaque fois. Il ne restait déjà plus rien de leurs confidences d'hier, ni de leur timide réconciliation. Yukimura ne le détestait pas pour autant, il n'avait pas agi froidement avec lui de nouveau. Il s'était immédiatement inquiété de sa santé physique et de sa capacité à tenir l'effort. Il devait le reconnaître, que cette attention était un bonheur. Mais il le faisait, sans le regarder dans les yeux. Avec une culpabilité persistante qui durcissait ses traits. Qu'il ne parvenait pas à comprendre.
Que pouvait se reprocher son Maître à ce point ? Le seul qui avait manqué à son devoir avait été lui, au final. S'il s'était montré plus prudent depuis le début de ce voyage, les Tokugawa n'auraient pas eu autant de cartes en main qu'ils n'en possédaient actuellement. C'était sa propre défaillance qui l'avait conduit sur le jeu dangereux de la survie. Yukimura était bien trop brillant pour ne pas le comprendre et s'attribuer le rôle du coupable aveuglément.
Le problème venait forcément d'ailleurs. Tout en demeurant en relation avec lui puisque le dirigeant ne se comportait ainsi qu'en sa présence : il avait retrouvé son aisance habituelle dès qu'Isanami, Saizô ainsi que Juzô les avaient rejoints, ramenant de la nourriture pour leur voyage. Leur présence avait aussitôt allégé l'atmosphère, personne ne pouvait manquer cela. La jeune prêtresse lui avait même adressé un sourire amer de compassion, comprenant bien son dilemme.
« Crise de la quarantaine… »
Il n'avait jamais prétendu être le plus talentueux à saisir les pensées de son Maître. Mais depuis trop longtemps il avait cette impression de se noyer dans un océan d'incertitudes avec l'homme, il se sentait mal à l'aise en sa présence. Yukimura le confinait à Ueda, l'envoyait sur une mission solo le lendemain, ordonnait qu'il soit du voyage le jour d'après, le détestait, tendait une main vers lui pour l'ignorer purement ensuite, et s'excusait sincèrement enfin, avant de le fuir encore en s'inquiétant néanmoins pour lui. Et tout cela, n'avait strictement aucun sens. Aucun !
Sauf sur un point : lui. C'était à chaque fois contre lui, il se comportait normalement avec les autres. Sasuke était visiblement le seul habilité à servir de défouloir aux revirements extrêmes de son Seigneur. Une réalité qui commençait à user lentement mais sûrement sa patience. Et il avait beau essayer de comprendre ce qu'il avait pu faire pour mériter un tel traitement de faveur, il ne trouvait aucunes réponses. Il finissait par croire qu'il payait pour quelqu'un d'autre contre lequel Yukimura ne pouvait exprimer son ressentiment.
« Frappe-le ! Il a besoin d'être remis à sa place ce con ! »
Il essaya de ne pas acquiescer à cette proposition tentante.
« De toutes façons, je n'aurai jamais le courage de faire quoi que ce soit… Reconnût-il à voix haute, résigné. Que je l'embrasse ou l'étrangle. »
Il était l'homme de l'extérieur qui lui avait tendu la main, rien ne pouvait effacer cela. Et s'il ne l'avait jamais considéré comme un père, puisque ses parents étaient fourrures et hurlements à la Lune, il était celui qui l'avait fait se sentir nécessaire à quelqu'un pour la première fois. Il était celui qui l'avait sauvé de l'erreur, de lui-même. Une chance, sa chance d'aller plus loin et toujours plus haut. Une porte ouverte sur ce curieux monde des Hommes, que la formation de Koga ne lui avait pas appris. Là-bas, on avait entretenu ses pulsions les plus cruelles, son statut de bête sauvage usée comme un outil de guerre. Personne ne l'avait autorisé à se prétendre un être humain.
« La vérité n'a pas changé mon Grand, au fond tu es tout pareil…
_C'est faux. J'ai changé. Contra-t-il avec fermeté en essorant ses cheveux.
_Il ne te suffira pas de défendre un homme pour expier tous tes crimes. »
Peut-être aurait-il baissé les yeux de culpabilité pour une telle remarque avant, en se punissant, sans indulgence aucune, pour cette nature défaillante qui était sienne depuis toujours. Mais il ne pouvait plus agir si légèrement, par peur d'être. C'était trop simple de s'empêcher de vivre pour ses actes impardonnables, la véritable difficulté était de se construire avec. Il assumait son passé et ses choix, qu'ils se soient avérés ainsi en douloureux échecs comme en triomphes.
« Ce n'est que la Justice des Hommes qui me condamne. La Nature a toujours été de mon côté.
_C'est ce que tu expliqueras à Yukimura quand il apprendra la vérité ? » Claqua-t-elle en retour, perfide.
Sasuke était bien décidé à ce que cela ne survienne jamais. Il ne répèterait pas cette erreur qu'il avait commise avec le messager des Tokugawa. Il ne se laisserait pas démasquer à nouveau. Il tenait plus que tout à sa place à Ueda, sa place au sein des Dix. Sa place au côté de cet homme, sous ses couleurs et son symbole. Il était un Sanada, un peu lui aussi. Il en avait la preuve entre ses doigts : le toucher affirmé d'un tissu épais de teinte nuit.
Son Seigneur lui avait donné un de ses kimonos pour remplacer sa défunte veste. Un geste généreux qui avait consolé un peu l'état irrécupérable de sa favorite, que l'homme avait eu sans un mot de trop. Juste ce cadeau brodé aux Six Pièces familières qu'il avait tant de fois vu sur ce dos élégant. Il ne savait pas s'il en était vraiment digne, mais il était décidé à ne pas entacher cette charge de confiance.
Même si ces yeux-là ne voulaient plus le voir, pensa-t-il sombrement en passant le vêtement autour de ses épaules avec un soin infini. Le poids de l'ensemble s'avérait légèrement plus important que sa veste, il se devrait de le prendre en compte dans ses futurs déplacements. Sans compter la restreinte importante qui se ressentait aux épaules, il ne pourrait décemment pas le refermer complètement. Il le laissa entrouvert, ne rassemblant les pans qu'au niveau du nœud à la taille. Il appréciait toutefois particulièrement la fluidité des manches et les jonctions importantes réalisées en une résille souple, propice aux gestes rapides. L'odeur de Yukimura surtout, qui s'y trouvait incrustée discrètement…
« Tu es pitoyable. »
Il ne tenta pas de répondre, le nez enfouit dans le drapé couleur bleu nuit. Ses cinq sens se saoulant de ces informations de toutes natures que transportait l'objet à profusion. Recueillant des spectres fuyants de son véritable possesseur, des murmures de souvenirs perdus dans ces plis. Il se rappelait très bien n'avoir vu son Maître habillé de l'étoffe que trop rarement. Le reflet actuel que lui renvoyait l'eau ne valait pas une poussière de l'image affolante qui lui venait en tête.
« Faut vraiment que tu te décides à baiser…
_Votre élégance est sans rivale, mon Amie. »
Il l'entendit gronder dans son esprit devant l'appellation cordiale. Souriant de satisfaction de l'avoir ainsi mouchée pour une fois, il reprit la route du campement proche, appréciant le confort de ses vêtements encore humides sous un soleil déjà percutant à cette heure du matin. De toute évidence la météo n'était pas d'humeur à les épargner au cours de ce voyage. Des températures aussi élevées n'avaient rien de normal en ce mois de mi-printemps. Au moins Saizô avait-il désormais une parfaite excuse pour changer de vêtements autant que le réclamait son sens de fashion victime.
Heureusement qu'il n'avait pas à suivre le mouvement de son côté, il accusait parfaitement la sèche aridité de l'air ambiant depuis son inconscience au refuge et le développement de ses capacités corporelles. Il avait l'impression que son rythme biologique s'adaptait aux contraintes de son environnement, apprenant de ses expériences pour ralentir ou accélérer selon les besoins. Lui permettant de réclamer moins d'énergie dans ses efforts et de produire moins de pertes globales dans la journée ; diminuant assez drastiquement ses nécessités en alimentation et en eau.
Au final, c'était tout son être qui avait muté en une forme supérieure de performances en une nuit. Il avait développé des capteurs d'une sensibilité éblouissante qui lui fournissaient en temps réel une épaisseur d'informations sans pareille. Une évolution indéniable qui lui avait permis de pouvoir se lier encore plus avec le Monde qui l'entourait et la Forêt. Sans compter maintenant, son corps qui régulait ses processus naturels pour optimiser au mieux ses capacités. Avec un tel foisonnement de possibilités, il n'imaginait même pas les limites vers lesquelles un entraînement intensif pouvait dangereusement le pousser. L'idée ne le lâchait plus depuis et il s'impatientait déjà de rentrer à Ueda pour cela.
« Tu as un petit quelque chose d'effrayant, je dois reconnaître…
_De ta part c'est franchement inquiétant comme commentaire. Releva-t-il.
_Si tu savais… »
Non, justement il ne savait pas. Qui était-elle ? D'où venait-elle ? Pourquoi lui ? Ces trois questions-ci demeuraient sans aucune réponse ni même hypothèses tentées à ce stade. Ce n'était pas non plus comme si il avait vraiment eu le temps nécessaire pour y réfléchir au calme. Et les quelques instants qu'il avait pu avoir un peu à lui s'étaient davantage tournés sur le déchiffrage du comportement de son Seigneur que sa propre personne transformée et habitée par une présence envahissante.
Quelque chose en lui continuait de le persuader qu'il ne s'agissait absolument pas d'une part de son inconscience trop longuement réprimée, ni une pulsion amorale qu'il n'assumerait pas. Il avait ce ressenti de corps étranger dans sa tête, persistant. Cependant, la Voix appelait aussi des échos distordus en lui soufflant des esquisses mémorielles dont il ne se rappelait plus. Elle sonnait familière à son âme. Comment cela était-il seulement possible ?
Percevant ses pensées, celle-ci se mit à rire clairement. Elle semblait ravie de le voir peiner à ce point à la définir. Sasuke préféra la laissa librement se moquer, c'était toujours un peu plus de calme assuré après.
Il ne tenait pas à l'entendre jacasser constamment tout le long de la matinée, il avait d'autres prévisions plus importantes. Dont le fait de profiter qu'Anastasia et Rokurô ne les aient pas encore rejoints pour essayer au moins d'attraper l'attention volatile de quelqu'un…
« Ca va pas être franchement difficile vu le cul que te fait ce kimono. »
La remarque un brin trop directe le fit rougir jusqu'aux oreilles.
« Je n'envisageais pas les choses comme ça ! » Protesta-t-il misérablement.
Avant de se taire en remarquant la proximité actuelle du campement, il ne tenait pas à alimenter les mauvaises rumeurs sur son compte. Yukimura devait rester le seul à savoir pour la Voix, et c'était déjà un de trop à son goût. Il savait parfaitement comment réagiraient les autres. Isanami s'inquiéterait énormément, le gavant de questions sur sa stabilité mentale. Saizô n'y croirait pas vraiment et trouverait un nouveau sujet à la provocation. Juzô n'oserait plus jamais lui faire confiance et passerait son temps à le surveiller. Quant aux deux autres, il avait baissé terriblement dans l'estime d'Ana suite à ses aveux, alors il n'imaginait même pas… Homosexuel et schizophrène, ça commençait à faire beaucoup de tares pour une paire de pieds. Et Rokurô ne serait pas plus conciliant sur la question de la sécurité de leur Seigneur par-rapport à un Commandant qui ferait la conversation à une présence dans sa tête.
La discrétion restait vraiment l'option la plus sage qui soit. D'autant que ses nouvelles capacités hors normes n'avaient échappé à personne avec les événements d'hier. Il n'avait eu aucun commentaire lorsqu'il s'était réveillé, ni des Braves, ni de Yukimura mais il était évident qu'un homme normal ne pouvait survivre à une blessure de cette ampleur. Ils connaissaient tous très bien les limites d'un corps. La guérison dont il avait fait preuve était non seulement des plus extrêmes, mais elle avait été rapide. Très rapide. Il n'était pas naïf, il avait bien senti dans le regard de Saizô ce matin une froideur certaine.
« C'est plutôt l'humiliation physique d'hier après-midi qui passe pas ! » Claironna l'Autre.
Si c'était vraiment le cas, il était déçu que le ninja d'Iga s'arrête à ce stade. Surtout qu'il ne manquait absolument pas de ressources pour lui démontrer efficacement qui d'eux deux était le plus fort. Sincèrement lui n'avait même pas besoin de cela pour connaître la réponse. Ce n'était pas une transformation inexpliquée qui pouvait rattraper complètement des incapacités initiales, il ne pouvait pas lutter conte le véritable talent brute et latent. Le brun allait s'en remettre et devenir encore plus fort, comme toujours. Protéger leur amie blonde le poussait chaque fois plus loin dans ses retranchements.
Il soupira, assez jaloux de ce fait.
« Sasuke ! »
Il leva une main pour répondre aux signes joyeux que lui adressaient déjà Isanami en se précipitant à sa hauteur. Visiblement celle-ci s'inquiétait toujours de le voir perdre conscience brutalement dans un recoin de verdure ou un autre. Il avait beau tenter de la rassurer en cavalant le plus légèrement possible, elle ne se laissait nullement impressionner. La première chose qu'elle fit d'ailleurs fût de prendre la température à son front, collant une de ses paumes sévères et maternelles dessus. Souriant d'amusement il se laissa faire, assez sage pour ne pas oser protester.
« Je vais bien. Affirma-t-il toutefois.
_Ca, c'est à moi de décider ! » Répliqua la jeune femme aussitôt, en posant un index audacieux sur la largeur de sa cicatrice enflammée.
Il ne put contenir un grondement douloureux qui la fit pousser une exclamation de triomphe.
« Tu vois ! Tu en fais beaucoup trop…
_Mais oui tu en fais beaucoup trop Sasuke ! » S'empressa de renchérir l'Autre au passage.
Je te hais toujours, lui signala-t-il en pensées alors que Isanami estimait maintenant son changement de tenue. Elle allât jusqu'à le faire tourner sur lui-même pour apprécier dans toute sa circularité ce nouveau Commandant des Sanada, redressant le nœud de sa taille d'une main experte et l'ouverture de son col avant de sembler vraiment satisfaite de l'ensemble.
« La couleur te va bien.
_Merci. Marmonna-t-il, essayant de lutter contre une irrépressible envie de fuir dans un arbre proche.
_Il y en a un qui ne va pas être très concentré sur le paysage… » Ajouta-t-elle dans un sourire complice.
N'osant rien dire à ce sujet qui lui paraissait puéril, il préféra plutôt l'entraîner vers le campement où se trouvaient les autres. Juzô et Saizô s'activaient visiblement à préparer leurs approvisionnements, bouclant au maximum chaque bagage de nourriture, d'eau et d'armes. Les deux hommes s'organisaient parfaitement ensembles, répartissant au mieux le poids des affaires de chacun. Yukimura à leurs côtés n'était pas en reste, il se confectionnait des semblants de sandales de marche à partir d'une de leurs couvertures. Le tissu épais était découpé en bandes dont il entourait ses chevilles, liant fermement ses habituelles semelles à ses pieds. L'idée était ingénieuse alors qu'il allait devoir se passer de monture jusqu'à Torhu.
A leur approche, Juzô fut le premier à lever les yeux vers eux. Son attention se porta aussitôt à faire un bilan visuel de l'état physique de Sasuke qui sembla le rassurer sur les capacités disponibles du ninja. Il les accueillit d'un bref hochement de tête tout en poursuivant avec rigueur ses tâches. La mission passait avant tout, releva le Commandant dans un sourire, amusé par ce comportement strict qui sciait tellement bien au manipulateur du Fer.
« Hé le Singe… ! L'interpella alors Saizô, qui venait à son tour de remarquer sa présence. C'est pas en roulant un cadavre dans de la soie qu'on en fait autre chose que ce qu'il est vraiment, tu sais ? »
La pique ajustée atteignit parfaitement sa cible. Sasuke se tourna immédiatement vers le ninja d'Iga, le foudroyant du regard sans masquer son agacement. Tenté un instant de régler physiquement l'altercation, il se contint de céder à ce plaisir capricieux. C'était trop facile d'accorder autant de pouvoir au brun que celui de saccager son humeur et sa journée.
« Tu parles de ta tête, c'est cela ? » Préféra-t-il répondre plutôt, tapotant le crâne du brun légèrement.
Un gloussement mal contenu de la part d'Isanami termina d'achever l'amour propre de Saizô. Il resta muet de fureur, repoussant sèchement la main de son homologue pour se détourner d'eux, prétendant avoir plus intéressant à régler que de les écouter. Nullement vexé par cette réaction, Sasuke s'attela plutôt à gérer ses propres affaires, attrapant au passage sa sacoche pour vérifier que le principal s'y trouvait toujours. Ses plantes avaient souffert assez durement de la chute et de son utilisation personnelle.
Ennuyé par ce fait, il leva les yeux un instant pour attraper la silhouette fort affairée de Yukimura qui se tenait à quelques pas. Ne s'autorisant pas cette dérive évidente qui lui tendait doucereusement les bras, il reporta son attention sur son inventaire, absolument inconscient que le regard de son Seigneur ne le quittait que trop rarement depuis son arrivée. Aussi aiguisés soient ses cinq sens, un Homme ne pouvait décemment pas voir ce en quoi il ne croyait pas. Il n'y avait que Isanami pour remarquer ce genre de choses ; elle rejoignit d'ailleurs le principal concerné qui s'affairait à replacer ses lames dissimulées dans les plis de son vêtement. Dévoilant par intermittence l'esquisse d'un corps bâti par d'indécents efforts.
Hypnotisé par ce rituel dont elle ne pouvait être la spectatrice que trop peu de fois même avec Saizô, la jeune prêtresse posa ses bagages à ses pieds pour observer les gestes précis du ninja alors qu'il classait ses lames par taille et finesse. Choisissant sans hésitation où chacune d'entre elles devait être placée pour glisser une à une les pointes dangereuses dans des emplacements prévus à cet effet. Bardant ainsi la totalité de son corps d'appels au meurtre en une armure aussi discrète que mortelle. Il y avait là une curiosité doucereuse à vouloir toucher pour sentir le fer glacial sous les tissus.
Elle s'autorisa à poser une main retenue sur le bras du ninja, prenant soin de ne pas insister plus que nécessaire le contact dans sa démarche. Et s'il fût un instant étonné par l'approche soudaine, Sasuke comprit bien vite pourquoi ; tendant son poignet en jouant sincèrement le jeu. S'amusant de l'exploration intimidée de la jeune femme qui ne manquait pas de lui jeter quelques coups d'œil avant chaque progrès inconvenant. Elle s'attarda ainsi sur les formes métalliques apparentes, imaginant leur piquante utilité et comment il s'en délestait au cours des combats. Consciente aussi que le regard furieux de Saizô ne la quittait plus depuis, elle retira bientôt ses doigts de l'arsenal ambulant. Il valait mieux ne pas trop attiser les flammes. Sasuke n'avait pas à essuyer les écarts rageurs de son protecteur jaloux.
« Alors cette escalade dantesque ? Préféra-t-elle plutôt aborder. Yukimura-san m'a évoqué tes prouesses… »
Quelques mots qui suffirent à teinter de vigoureuses plaques rouges le visage du garçon, paraissant amener à son regard soudain distrait le spectre envahissant d'images généreuses, lourdes de sens et saveurs qui martelaient sa mémoire avec une précision cruelle. Il ressentait encore cette douloureuse proximité avec cet autre tant désiré en une torture délicieuse…
« Rien d'important. Rétorqua-t-il abruptement à l'encontre de la curiosité de la jeune femme.
_Vraiment ? » Insista-t-elle aussitôt, peu convaincue.
Il s'empressa de chasser d'un geste distrait ses soupçons. Il était absolument inutile de tenir une telle discussion à pareille portée de l'attention des autres. Isanami abordait bien trop légèrement le sujet, elle ne comprenait pas que son comportement excessif lui tirait des sueurs froides, à lui. Il n'imaginait même pas si Saizô était suffisamment revanchard pour attraper la vérité et la divulguer ; pire ! Si Yukimura lui-même avait l'opportunité dangereuse de comprendre. Sans doute serait-il alors temps pour le Commandant de songer à son retrait définitif dans la poussière d'honneur qui lui resterait. Il ne pourrait pas vivre avec cette suffocante honte pour compagnon éternel.
« C'a été long au moins ce petit instant pas important ? Susurra-t-elle à son oreille.
_Plusieurs heures.
_Ouh… Plusieurs heures en tête à tête avec un beau brun futur quarantenaire. »
Un rire amusé secoua la jeune femme, alors que Sasuke replongeait sur le champ dans le rangement de ses affaires plus écarlate que jamais. Elle en voyait même la couleur pointer jusqu'au bout de ses oreilles. Significatrice comme à chaque fois.
« Quand est-ce que tu vas lui dire au moins ? Poursuivit-elle tout en lui tendant une partie de sa charge.
Cette question lui sembla si vaine sur l'instant qu'il n'en comprit pas le sens dans un premier temps. Il fallût à son esprit bien plusieurs secondes pour se ressaisir et réagir en un grondement de gorge indigné.
« Jamais ! Lâcha-t-il assez férocement.
_Et pourquoi pas ? » S'étonna sincèrement Isanami.
Parce que rien de tout cela n'était acceptable ; la réponse apparaissait si évidente qu'il ne prit même pas la peine de la formuler à haute voix. La jeune prêtresse n'était pas naïve au point de ne pas saisir toute la nature de son malaise à ce sujet. Il y avait les rêves sans avenir ni consistance et la froide réalité : il n'existait que pour protéger son Seigneur et porter ses couleurs. Le reste se tairait au fond de son âme, rien de sain ne pourrait songer à en naître. Ils étaient des hommes, bon sang ! De rangs et d'époques différents. Qu'avaient-ils seulement en commun à partager ? Ils se retrouvaient à bégayer à chaque conversation, incertains d'avoir vraiment quelque chose à se dire ! Et maintenant que Yukimura semblait incapable de supporter sa présence à nouveau,… Maintenant il ne savait plus où gratter un peu de courage pour accepter de disparaître encore à son regard.
« Je vous trouve définitivement bien joyeux pour des gamins qui ont les Tokugawa aux trousses… »
Terminant de boucler ses affaires, Sasuke leva les yeux sur Saizô qui les avait rejoints, prêt à repartir. Le ninja d'Iga s'était chargé intelligemment de ses biens, répartissant le poids des vivres pour conserver une allure ample et rapide. L'acte en lui-même puait l'habitude, il fallait le reconnaître.
« Tu es tout autant concerné. » Rétorqua calmement le Commandant.
Il était peut-être temps pour Saizô de comprendre qu'il n'était en rien intéressé par leur amie blonde de cette manière-là. Il saturait de devoir essuyer la jalousie de son homologue sur ce terrain glissant. Isanami comptait pour lui comme une sœur prévenante. Les démonstrations d'affection qu'il s'accordait envers elle, aussi rares soient-elles, ne transportaient aucuns sous-entendus malvenus. Jamais il ne se serait permis de se mettre ainsi entre eux deux.
« Quant aux Tokugawa, ils n'attaqueront sûrement pas avant le lendemain. Reprit-il, occupé à ajouter l'eau à ses bagages. Si une menace doit survenir, elle aura lieu le dernier jour.
_Comment peux-tu en être sûr ? » S'étonna Saizô.
Au moins le ninja avait-il abandonné la consonance sarcastique dans ses paroles.
« De toutes les confrontations que nous avons pu avoir, ils sont ressortis perdants et affaiblis à chaque fois. S'ils tentent le tout pour le tout avant que nous n'arrivions à Torhu, ils prendront le temps de s'y préparer.
_D'autant plus qu'ils ont perdu une partie de leurs membres. » Ajouta Yukimura à sa suite.
Leur Seigneur semblait désormais apprêté à la longue marche qui s'annonçait à eux. Il s'était délesté de ses effets personnels les plus encombrants, ne conservant pour seul compagnon que le tranchant de son katana à la ceinture de son kimono. Arborant ainsi l'aspect le plus banal d'un voyageur de passage, doté d'un charisme malgré tout indéniable sous le rebord appuyé de son chapeau de paille. Aux côtés de cet homme, Sasuke se sentait chaque fois petit. Misérable.
« Comment ça ?
_J'en ai éliminé deux d'entre eux lors de notre dernière rencontre. Les informa froidement leur dirigeant. Ils n'ont plus aucun meneur, ni de soutien arrière.
_Vous… ? » Amorça aussitôt Juzô.
Leur aîné contint ses paroles de justesse. Honteux et pourtant loin d'être le seul à être abasourdi par cette aubaine incongrue de la part de celui qu'ils devaient tous défendre. Yukimura n'avait encore jamais tiré son sabre pour assurer sa vie, même dans les situations les plus périlleuses qui soient. Il avait persisté à avoir confiance en eux, conservant chaque fois sa fierté au fourreau ; en un sage retrait. Il semblait inconcevable de sa part qu'il ait été réduit à cette décision ultime pour se débarrasser de ses ennemis.
Le manipulateur du Fer posa un regard sévère sur Sasuke. Le Commandant se trouvait auprès de leur Maître lors des derniers événements. C'était à lui que revenait la charge d'assurer la protection de l'homme, jusqu'à y abandonner son existence si cela s'avérait nécessaire. A quel point avait-il failli pour que Yukimura doive combattre par lui-même ? Il le décevait dans tous les cas.
Et le garçon sembla bien le comprendre, il baissa les yeux au sol. Conscient que sa faiblesse face aux Tokugawa avait obligé son Seigneur a un geste d'une rareté extrême.
« N'empêche que c'est certainement pour défendre tes fesses qu'il l'a fait… » Affirma soudain l'Autre.
Sasuke repoussa aussitôt cette hypothèse d'un vulgaire égocentrisme. Lorsqu'un protecteur tombait au combat, son protégé n'avait rien d'autre à se soucier que le salut de son âme. Un ninja déficient et fragile n'avait pas à être sauvé par celui qu'il servait. Il n'existait pas de plus grand déshonneur et aucuns samouraïs dignes de leur nom n'auraient jamais emprunté cette voie illogique.
« Comment expliques-tu ta survie alors ? Le sermonna t-elle. Tu t'es relevé, toi-même et tu as marché jusqu'à Satome peut-être ? »
Cela n'avait pas de sens ; il le jeta au fond de son esprit. Yukimura avait dû vaincre le Messager et sa partenaire, se rendre compte que lui était toujours vivant malgré tout et dans un élan de générosité qui était si grand de sa part, il avait décidé de le ramener quand même. Sûrement parce qu'à ce stade, il n'avait aussi que lui pour assurer sa protection. Même s'il n'était qu'un résidu de Commandant, incapable d'assumer ses devoirs les plus primaires. C'était toujours un peu mieux que rien, finalement.
« Ou il a eu la peur de sa vie quand tu es tombé… Reconnais-le que ce serait plaisant ! »
Un grondement irrité lui échappa devant les insistances de la Voix. Il ne comprenait décidément pas pourquoi elle tenait autant à l'encourager à ses vices. Elle avait été réclamer dès la première occasion venue, qu'il égorge Yukimura, et maintenant elle jouait les marieuses peu recommandées et peu recommandables ? Se baladant d'un côté et d'un autre comme un juge facétieux et trop bavard. Il n'y trouvait aucun sens et que cela pouvait bien l'agacer !
« Sasuke ? »
Le chuchotement inquiet d'Isanami rappela brutalement le garçon à la réalité. Saisissant rapidement que ses volatiles humeurs mentales n'avaient échappé à personne, ainsi que son absence momentanée de la conversation, il se reprit. Le masque arboré contenant au mieux un rougissement de s'être rendu la cible des attentions de tous, Yukimura y compris ; qui ne devait pas manquer de savoir avec qui il s'entretenait en cet instant. Il flancha à peine sous le regard lourd et entendu de son Maître.
« Je disais donc… Reprit alors Juzô avec patience.
_Oups oui… Chuchota l'Autre en échos.
_Il faut absolument que Rokurô et Anastasia nous rejoignent avant que les Tokugawa ne décident d'attaquer avec des renforts. Nous serons débordés sinon.
_Ils n'en auront pas besoin. Lâcha-t-il distraitement. De renforts… »
Leur aîné marqua une pause étonnée de sa participation orale volontaire. Sasuke devait lui-même ne pas nier que l'exercice s'avérait un peu étrange. Pour autant il n'était pas inconfortable de dépasser le statut du simple receveur d'ordres servile et sans avis émis. Surtout sur un sujet pour lequel il savait davantage que les autres, se taire ne mènerait nulle part.
« Le Messager va revenir, encore une fois. Affirma-t-il clairement. Je ne serai pas étonné qu'ils se présentent à nous, tous les quatre.
_Il ne respirait plus cette fois. J'en suis certain, j'ai pris le temps de vérifier. »
Soutenant l'attention de son Seigneur sans ciller, Sasuke nia d'un mouvement de tête.
« Il ne respirait plus non plus quand je l'ai tué une première fois. Et pourtant il était bien vivant quand il nous a fait face par la suite. Il reviendra encore.
_Mais comment… ? »
Un silence inquiet accueilli l'incertitude de Yukimura. Tous les Braves n'avaient pas croisé le fer avec le meneur mystérieux des Tokugawa, mais ils avaient eu, chacun, l'occasion de comprendre toute la force du personnage et ses aptitudes insoupçonnées. Saizô se rappelait toujours de la manière odieuse dont l'homme avait repoussé ses attaques à Ueda. Il releva :
« J'ai senti dès le départ quelque chose de différent avec ce type.
_Ce doit être sa capacité spéciale de pouvoir revenir…ainsi. » Marmonna Isanami dans un frisson d'horreur.
Les revenants n'appartenaient pas au cycle naturel de la Vie. Il était amorale pour la jeune prêtresse de croire que ces mythes fantasmés, ces poussières de légendes tordues puissent ainsi s'inscrire comme des témoignages de pouvoir. Il n'y avait pas de victoire face à la Mort ; et les Dieux ne pouvaient accepter pareil outrage à leur monde. L'ignominie demeurait trop terrible pour exister. Elle le lisait tout aussi bien dans les yeux des autres qui concevaient le même dégoût qu'elle envers la chose.
« J'ai cru aussi un moment qu'il s'agissait de cela. Reprit Sasuke. Mais la clé du phénomène n'est pas lui. »
Conscient que la concentration de tous ne reposait plus que sur sa personne, le garçon s'autorisa un instant de flottement pour se reprendre. Une inspiration et il se lança, ignorant au mieux son élan persistant de timidité qui lui soufflait de cesser de passer pour un imbécile.
« Je l'ai compris quand elle est venue l'aider.
_Elle ? Releva Saizô le premier.
_Celle qui l'accompagnait lorsque nous nous sommes battus dans la forêt. » Précisa t-il, se tournant vers son Maître dans l'espoir de le voir réagir.
Il fût récompensé par une lueur de compréhension qui éclaira bientôt le visage de Yukimura. Celui-ci se frotta alors les tempes, soucieux, avant de venir compléter ses propos :
« Une femme, capable d'une manière ou d'une autre de contrôler le temps, se trouvait avec le Messager. La gradation de notre situation lui est due : elle est parvenue à nous figer temporairement.
_Elle a gelé le temps ? S'exclama Isanami, stupéfaite.
_Oui. » Confirma Sasuke.
Les Braves réduits en nombre, accusaient le coup. Aucun d'eux ne se souvenait avoir eu à combattre contre un ennemi doué d'un tel don de la nature. Ils avaient connu des adversaires aux talents redoutables, vaincu des détenteurs de techniques indomptables. Mais celle qui semblait se dresser devant eux installait le déséquilibre le plus défavorable qui soit. Il ne s'agissait plus de lutter contre un égal humain, fait de chair et d'os, mais contre une des notions les plus fondamentales du monde…
« Je crois qu'elle parvient à le ramener, chaque fois, dans un état temporel antérieur. Continua froidement le Commandant. Ce qui nous donne l'impression qu'il ressuscite.
_Et ce qui veut dire qu'elle peut tous les ramener de la même manière indéfiniment. »
Sasuke hocha la tête à cette déduction intelligente de Juzô.
« Je l'ai pourtant tuée, elle aussi. Contra Yukimura. A moins qu'elle n'ait pu user de son pouvoir avant ?
_Si elle peut contrôler le temps à son caprice, ce n'est pas un sabre qui va avoir raison d'elle. » Releva Saizô.
Isanami en doutait elle aussi. La jeune femme tremblait déjà des confrontations à venir. Ils n'étaient déjà que six aux côtés du dirigeant, et aucun d'eux ne présentait une capacité de l'ampleur de la maîtrise du temps. A vrai dire, rien ne semblait en mesure de jouer dans une arène de cette monstruosité. Il n'était plus tant étonnant que Sasuke ait été aussi gravement blessé face à une telle adversaire. Elle faisait avorter toute opposition qui soit.
Saizô la tira de ses pensées morbides, posant une main réconfortante sur son épaule pour la presser légèrement. Une initiative rare de ce garçon qui apporta un peu de consolation à son cœur. Après tout, son protecteur n'avait jamais failli à défier leurs ennemis jusqu'à maintenant. Cet obstacle qui s'annonçait serait l'occasion parfaite de devenir plus fort encore. Pour lui. Pour elle. Et peut-être pourraient-ils un jour… Peut-être pourraient-ils un jour l'être suffisamment pour se tenir la main, l'un auprès de l'autre.
« Marchons. Offrit-elle à tous dans un sourire vain. Le jour passe. »
Et dans le silence, il me contemplait.
« Je ne vois que trop peu de voyageurs traverser ces terres. Ici vous êtes bien loin d'Ueda… »
Sasuke acquiesça à ses propos :
« Mon Maître est en déplacement.
_C'est ce que j'ai cru comprendre, oui. » Répliqua la vieille femme dans un rire contenu et chevrotant.
Le Commandant ne songea même pas à s'en vexer, conscient que le caractère de leur hôte semblait des plus vifs et piquants. D'autant qu'il lui était reconnaissant pour son hospitalité et la manière chaleureuse dont elle les avait tous accueillis dans son humble masure alors que la fin de journée s'étendait aux horizons. Elle leur épargnait une nuit à la belle étoile, couverte par les jérémiades capricieuses d'Isanami qui détestait particulièrement dormir au milieu des herbes.
La bicoque tordue sur elle-même leur avait paru dans un premier temps le fruit d'une imagination un peu trop débordante, en un spectre collectif éthéré qui se dressait dans le nulle part. Et si sa pierre semblait dure, elle n'invitait pas pour autant à la saine curiosité. C'était la jeune prêtresse qui n'avait pas manqué de les traîner à ses abords, s'invitant gracieusement chez l'habitante sans marquer une quelconque inquiétude quant aux formes anonymement pendues aux rebords du toit en pendules dérangeants. La blonde naïve ne voyait jamais ce genre de choses…
Saizô avait dès lors grogné de dépit, avant de se suivre sa petite protégée. Entraînant finalement le reste du groupe à leur suite ; Yukimura ne s'était toutefois pas fait prié pour arborer ses yeux les plus doux, la vieille en avait rougi. Sans doute ne fallait-il pas chercher plus loin l'origine d'une telle générosité. A moins que les rides affirmées de Juzô ne soient un facteur déterminant dans le calcul général. Leur aîné possédait sa propre aura de séduction après tout, même si Sasuke préférait ne pas y songer.
« Tu n'es pas quelqu'un de très causant, hm ? » Releva alors la vieille femme, presque distraitement.
Le garçon ne sut vraiment que lui répondre. Il avait accepté d'accompagner Kodoko, puisque tel était son prénom, au-dehors récupérer son linge avant la nuit et la pluie qui s'annonçait sous l'esquisse de nuages obscures. L'excuse était ainsi parfaite pour s'éloigner de Yukimura, il n'espérait pas en arriver à discuter avec leur hôte d'un soir. Encore moins à propos de ses tendances sociales…
« Inexistantes. » Le complimenta aussitôt l'Autre.
Il la chassa d'un froncement de sourcils, continuant à suivre Kodoko jusqu'aux cordes à linges qu'elle avait tendues en nombre derrière sa maison. Bâtissant un palais de tissus claquant au vent, tous plus colorés les uns que les autres, légers et chatoyants. Appelant aux sens du ninja le parfum d'après-midis occupées au linge humblement, une tâche peu gratifiante qu'il partageait souvent avec Juzô et Rokurô. Qui avait le mérite de calmer ses tensions, curieusement. L'effet fût le même cette fois aussi, il inspira avec bonheur.
« Tu es bien jeune pour servir un Seigneur.
_Et quel Seigneur… »
La vieille femme souriait encore : elle lui tendait une large corbeille qu'il prit machinalement. Jamais personne ne relevait son âge quant à sa fonction. On évoquait sa faiblesse, ses erreurs, ses forces, comme un adversaire digne d'être confronté, sur un pied d'égalité solide. Qu'il compte dix-sept ans n'avait pas importé que lorsque son regard sur Yukimura avait évolué, pour ce marasme inextricable.
« Je l'ai choisi. Répondit-il sincèrement.
_Pourquoi ? » Insista Kodoko.
Il la regarda alors qu'elle entreprenait de plier un premier drap de ses mains fripées par le temps. Un geste simple qui paraissait réclamer toute sa pleine concentration pour ne pas trembler. Et il se demandait, au fait, pourquoi se trouvait-il ici ? Les yeux de la vieille femme s'étaient posés sur lui, emplis d'une émotion en leur fond qui tordait quelque chose de douloureux en lui. Taillant l'atmosphère pesante en quelque chose d'indéfinissable qui glaçait ses veines.
« Je ne sais pas. Marmonna-t-il, aux prises avec lui-même.
_Pourquoi ? »
Son Maître ne lui avait pas sauvé la vie en le sortant de la Forêt. Il avait précipité sa décadence, tenté de maquiller sa naissance sauvage en une humanité fragile. Il s'était volontairement condamné à la laisse en suivant cet homme, si servilement que ses propres adversaires le chuchotaient parfois : le chien des Sanada. Il n'était que cela pour eux tous. Un grand gosse naïf, sans caractère quelconque, qui suivait les ordres. Les ordres, toujours les ordres. Et cela le dérangeait-il vraiment ?
Non.
« Il est important pour toi. Affirma Kodoko avec douceur. C'est la réponse au pourquoi. »
Il voulait continuer d'obéir à son Seigneur. Être auprès de lui fidèlement et mourir en le protégeant si cela s'avérait nécessaire, dans les honneurs de son rang. Il voulait cela comme il voulait aussi le toucher, plus que l'escalade ne l'y avait autorisé. Ressentir encore cette proximité enivrante qui brimait tous ses sens. Il ne pouvait nier les pulsions honteuses qui envahissaient son esprit.
« Sois un bon chien et tire la langue… »
Yukimura était plus important que cela. Il était le tout, et bien d'autres choses que lui ne connaissait pas vraiment. Dont il ne possédait que les échos racontés, maladroitement expliqués par des êtres dépassés par sa franche ignorance. Qu'il avait parfois lus dans des ouvrages déchiffrés avec application ; on ne lui avait jamais appris à lire, les instruments de mort ne se nommaient pas intellectuels.
« Qu'essayez vous de faire, au juste ? Se reprit-il.
_Je ne sais pas… Que crois-tu que j'essaye de faire, jeune homme ? »
Elle le fixait largement alors qu'il tentait de prendre du recul sur la situation. Il ne connaissait pas son accompagnatrice, elle n'était qu'une étape de leur voyage qu'aucun d'eux ne conserverait très longtemps en mémoire. Il n'avait pas à répondre aux exigences de sa curiosité spontanée. Tout cela sonnait trop étrange et trop parfait. Qui pouvait bien vivre de toute façon, seule dans ces contrées ?
« Donne-moi ce foulard, s'il te plaît Sasuke.
_Comment connaissez-vous mon… ?
_S'il te plaît. » L'invita t-elle dans un sourire aimable.
Machinalement, sa politesse naturelle le poussa à s'exécuter tandis qu'il récupérait le bien pour le lui donner. Le tissu pesait à peine au creux de sa paume, plus léger qu'un rêve. La vieille femme s'en empara, le considérant un instant avant de le laisser échapper à sa prise pour se perdre dans le vent. Une rafale termina de l'emporter au-loin. Le Commandant n'eut même pas le temps de s'en offenser.
« Aimer ne laisse jamais indifférent.
_Ce n'est pas… Tenta-t-il vainement.
_Aimer inspire la peur. La culpabilité aussi. »
Elle leva une main pour couper ses protestions brûlantes au bord des lèvres.
« Aimer fais rire, pleurer. Inspire autant de bonheur que de souffrance, le calme satisfait comme la colère. Il ne laisse pas indifférent. Répéta-t-elle de nouveau. Tu dois comprendre, ou vous ne vous trouverez pas. »
Il ne parvenait plus à se soustraire au regard dur qu'elle ancrait sur lui. Son visage grave et buriné par le temps se craquelait en fissures distordues et dansantes. Il avait cette impression persistante de parvenir à le reconnaître par intermittence, comme un sentiment familier et rassurant. Kodoko se soustrayait pourtant à son attention, échappant aux précisions dangereuses de ses sens.
« Êtes-vous seulement réelle ? Souffla-t-il.
_Cela aurait-il de l'importance ? Je ne suis qu'une vieille femme solitaire et rabougrie. »
Elle ria, un peu.
« Pourquoi discuter ainsi avec moi ?
_Parce que lui s'aveugle depuis trop longtemps. Répondit-elle avec résignation, comme une mère s'agacerait du comportement capricieux de son fils. Tu es le seul à avancer, mais il te faut du courage.
_Il n'y a pas de linge à récupérer. Comprit-il alors, tardivement.
_Quand même un peu, ou tes amis vont s'en étonner. Aide-moi. »
Il prit le bord de la couverture qu'elle lui tendait sans songer à protester. Il percevait de par son ouïe exceptionnelle, les exclamations aigües d'Isanami à travers les murs. La jeune fille semblait aux prises avec la décoration intérieure, explorant au-delà du raisonnable et s'attirant les foudres de Juzô. A leurs cotés, Saizô s'entretenait plus calmement avec Yukimura de la journée tranquille qui tirait à sa fin. Il pouvait les entendre aussi nettement que s'il se trouvait dans cette même pièce, ensembles.
« Vous formez une belle famille. » Affirma Kodoko, ne manquant pas le sourire attendri qui s'état installé sur les lèvres du Commandant.
Ils terminèrent de plier tous deux la couverture, ajoutant celle-ci au panier. Quelques autres affaires l'y rejoignirent, décrochées avec soin par la dame étrange. Sasuke se prêta au jeu bien volontiers, continuant à remplir la corbeille de linge suffisamment pour ne pas éveiller les soupçons. Tentant de chasser les paroles troublantes de son hôte qui continuait de hanter son esprit, aussi claires qu'incompréhensibles… Et il pensait vraiment effleurer leur signification du bout des doigts, sans réussir à la saisir pleinement.
Kodoko devait le savoir. Elle prit son panier au creux de ses bras, se penchant sur son visage soucieux pour appuyer son front au sien. Si proche qu'il pouvait compter les creux de sa peau fatiguée et leurs ridules, les arabesques percées à même la chair. La couleur océane de ses yeux perçants. Et l'odeur capiteuse de son parfum coquet.
« Va le trouver. Il faut qu'il sache. »
Tout devint alors subitement simple et évident : il devait rejoindre Yukimura. Maintenant. Il devait le voir, sur le champ. Il fallait, absolument, qu'il le voit. Des choses devaient être dites, des choses importantes pour eux. Des choses qu'il taisait depuis trop longtemps. Tant qu'il avait encore cette détermination pour l'y pousser, tant qu'il croyait un peu à la nécessité de cette démarche… Il fallait qu'il lui avoue, que le mensonge soit levé sur ce qui animait son âme chaque fois que leurs regards s'attrapaient l'un à l'autre.
Ses pieds se muèrent d'eux-mêmes, l'entraînant en arrière. La vieille femme sur ses talons, ils prirent la direction de la masure étroite, en contournant la silhouette pour se présenter à son entrée. Un paresseux carillon se trouvait installé dans ses hauteurs, les accueillant de tintements flottants. Comme une présence à peine réconfortante, qui éveillait en Sasuke des pulsions de fond. Le Monde grondait sous ses pas. Tremblant de ses vœux naïfs.
Dans un réflexe craintif, il inspira avec lui. Calquant sa respiration en rythme alors qu'il poussait avec hésitation le lourd panneau de bois dévoilant un hall exigu. L'intérieur de la bâtisse était plongé dans le noir, une obscurité que peinaient à chasser les nombreuses bougies qui bordaient les pièces, diffusant leur mince chaleur. L'espace se présentait comme principalement encombré de bibelots aux origines curieuses, brillant en tous coins et tous lieux ; des trophées de fric et de froc sans réelle utilité. Il avait l'impression de pénétrer dans une tanière d'ermite cleptomane.
Se fiant à ses sens aiguisés, le Commandant se dirigea vers le salon d'où résonnaient toujours les voix de ses compagnons de voyage. Prenant garde à ne rien renverser sur son passage, il s'étonna à peine de voir Kodoko si à l'aise dans leurs déplacements aveugles. La vieille femme ne devait plus s'appesantir de ce genre de choses : elle passa gracieusement devant lui pour entrer la première dans la salle principale, déclenchant immédiatement l'enthousiasme d'Isanami.
« Vous avez fait vite ! »
La jeune prêtresse se pendit à son bras, un sourire éclatant habitant son visage entier. Sasuke se dût, néanmoins, de la repousser gentiment mais fermement, portant son attention toute entière sur son Maître. Une chose primait sur toutes les autres, il pourrait toujours prendre le temps de discuter avec son amie plus tard. Si du moins la honte ne l'avait pas exterminé avant.
Un instant de flottement fila, il se reprit. Il ne pouvait plus fuir, pas maintenant, pas encore. Il devait agir en homme, s'il espérait pouvoir prétendre un jour en être un. Le courage, -et la folie ?- le guidèrent aux côtés de son Seigneur qui récupérait de leur journée de marche, forcèrent dans sa bouche rigide des mots de politesse élémentaire pour réclamer à ce dernier un instant d'intimité. Il crut bien même essuyer un refus…
Si Yukimura semblait étonné de cette initiative inhabituelle, il se plia docilement à sa requête, allant jusqu'à le suivre dans une pièce voisine sans poser davantage de questions qui se seraient avérées gênantes. Le garçon ne tenait pas à aborder le sujet en présence de spectateurs inconvenants. Ce qui serait dit, ce qui serait fait, demeurerait entre eux deux. Seulement eux deux et le reste du Monde.
Ce fût cette conviction là qui poussa Sasuke à avancer vers son Seigneur, à dépasser cette séparation invisible qui se dressait depuis toujours. Ils étaient plus proches qu'il ne se souvenait jamais l'avoir été. Plus, que cet instant dans la montagne, plus encore que lors de leur rencontre. Presque au contact, en un partage physique douloureux qui satura tous ses sens. Yukimura se trouvait partout, envahissait son être d'émotions grondantes, tordait son ventre d'un désir capiteux.
« Sasuke… »
Incapable de résister à cet appel, le ninja se rattrapa au col de l'autre, collant leurs corps ensembles. Se saoulant de la sensation de la peau de son Maître, plus rude qu'à son souvenir, gorgée d'un parfum qu'il alla inspirer à la source même, le nez dans le cou de celui qu'il aimait. De celui qu'il voulait, intensément. Ses mains se perdirent quelque part, s'agaçant des tissus encombrants qui les bardaient. Il pensa avoir murmuré un instant, un peu trop fort. Presque désespérément.
« Maître ! »
Et les doigts de l'autre se refermèrent sur ses hanches avec une ferveur sublime. Agrippèrent tout ce qui pouvait l'être, tout ce qui pouvait tenir au creux de ses paumes, tout ce qui pouvait permettre de le tirer davantage en avant, davantage contre lui. Les liant indiciblement en un bordel indescriptible de membres se tenant, se tordant, se serrant…
Leurs visages se trouvèrent autant, se frottant en une exploration presque intimidée alors que leurs nez se touchaient avec retenue. Que le souffle de son Maître tombait sur sa bouche avec une inconvenante vulgarité qui le faisait frissonner dans l'expectative. Qu'ils jouaient sereinement à prolonger cette attente, ce déchaînement de désirs inavoués, cette violente tendance qui rapprochaient leurs lèvres. Prêtes à gouter au plus délicat des vices.
Yukimura posa alors une main sur sa joue pour la refermer avec brutalité. Il se pencha sur lui, encore plus près et accessible, son regard assombri de nuages tentateurs.
« Sasuke… »
Son prénom sonnait aussi curieusement que lorsque Kodoko l'avait prononcé une unique fois.
« Sasuke, depuis quand ce moment a-t-il commencé ? »
Tout s'effondra brutalement.
« Debout le Singe, tour de garde ! »
Sasuke se redressa aussitôt, sonné par la force des cris de Saizô. Désorienté par ce retour soudain de sa conscience dans le réel, il lui fallût un long instant pour reconnaître le statut de rêve de la scène décousue qui brûlait encore dans sa mémoire. Un rêve. Il se trouvait en train de dormir, dans le lieu choisi pour passer la nuit à même le sol, il sommeillait profondément et…
« Tu es vraiment un foutu pervers Sarutobi. Me faire supporter des visions d'horreur pareilles ! »
Le Commandant vira à l'écarlate face à cette accusation parfaitement justifiée. Il ne parvenait même pas à croire la tournure qu'avaient prises ses pensées oniriques. Jamais,… Bon sang ! Jamais il ne s'était ainsi autorisé de pareilles dérives envers son Seigneur. Peu importait les sentiments qu'il pouvait avoir pour lui, il ne s'était pas abaissé à se construire des fantasmes de cette nature. Bien conscient que le réveil demeurerait un glacial rappel à l'ordre.
Voilà qu'il s'y trouvait, seul avec sa torpeur, en voyageur pauvre d'une maigre couverture qui laissait la terre dure sous lui. Comme un adolescent pris sur le fait, honteux, mal à l'aise que les autres proches aient pu se rendre compte de l'orientation de ses rêves. Encore hébété par les sensations si grisantes qu'il venait à peine de subir auprès de ce Yukimura construit de toutes pièces.
« Tu bouges oui ?
_J'arrive. » Claqua-t-il en retour, agacé par l'insistance percutante du ninja d'Iga.
Le brun eut un rictus sarcastique pour s'éloigner, lui laissant l'espace nécessaire pour se remettre en paix, respirer lentement. Par habitude désormais, Sasuke chercha un peu de réconfort dans tous les environs qui s'étendaient autour d'eux. Son regard attrapa la forme blottie d'Isanami qui frissonnait par intermittence à proximité de Juzô, profondément endormi.
Le tableau adorable adoucissait son cœur mise à mal. Il s'autorisa un moment à les contempler avec affection avant de se décider finalement, à se lever pour de bon. Ne manquant pas de déposer sa couverture maintenant inutile sur le corps fragile de la jeune prêtresse, il alla rejoindre Saizô et la position légèrement en hauteur que le ninja tenait depuis plusieurs heures, perché sur une plateforme rocheuse.
« Tiens, tiens… » Releva l'Autre en ricanant.
Le garçon avait pâli, reconnaissant sans difficulté le dos de son Maître qui demeurait, visiblement, lui aussi éveillé. Un vent de panique souffla brusquement dans son esprit alors qu'il tentait misérablement de se trouver quelques excuses valables pour ne pas rester seul en compagnie de l'homme. Il se sentait incapable de soutenir son attention sans laisser transparaître dans ses yeux son agonie émotionnelle nocturne. Il allait finir par comprendre, c'était impossible de continuer à lui mentir à ce point !
Kodoko le poussa en avant d'une poigne ferme et solide. L'apparition dura à peine une seconde, bien assez pour que ses pieds obéissent docilement. Il se trouvait déjà aux côtés des deux veilleurs, qu'il le réalisa enfin. Trop tardivement pour espérer faire demi-tour discrètement. Saizô jeta un dernier coup d'œil attentif aux horizons. N'y trouvant rien d'inquiétant, il eut à l'adresse de Yukimura un signe de tête respectueux que lui rendit poliment son Seigneur. Le ninja d'Iga se retirait déjà, et le Commandant ne voyait pas comment le retenir davantage. Il reçut son coup d'épaule vengeur sans même sourciller, habité par une urgence primant sur les états d'âmes de son homologue.
« Tu devrais en profiter pour lui faire part de tes débordements imaginatifs… »
Plutôt crever, songea Sasuke avec détermination. Evitant avec aisance la tentative de contact visuel du dirigeant, il porta toute sa pleine concentration à la surveillance des alentours. Laissant filer la puissance de sa vue sur les silhouettes déjà lointaines des montagnes qu'ils avaient traversées, attrapant la poussière de neige à leurs pointes magnifiques, la course discrète d'un renard avisé sur les plateaux. Il était décidé à ne plus offrir aucunes occasions aux Tokugawa de les attaquer. Il s'interdisait de faillir à sa tâche une nouvelle fois, comme il avait pu le faire auparavant. Son tour de garde serait irréprochable.
D'autant qu'il était des plus aisés de contempler encore et encore le paysage qui s'étendait sous ses pieds, époustouflant même couvert par le ciel obscurci. Une vallée s'ouvrait ainsi largement, découvrant les roches voisines, offrant des versants tendres au regard. Verdie par le jeune printemps, terrain subtile pour la flore qui s'y pâmait partout, en chemins fleuris resplendissant et formes végétales immenses. Le ruisseau qui se laissait porter par sa gorge longue, traçait une ligne paresseuse qui sublimait l'ensemble.
Sasuke s'autorisa à relâcher la tension qui l'habitait pour capter la résonance de la terre. Les douces palpitations qu'il ressentit ainsi à la plante de ses pieds sensibles, calmèrent peu à peu ses angoisses. Il resta longuement transporté par ces sensations de partage merveilleuses. Appréciant son anonymat de poussière, ô combien ridicule poussière, parmi les poussières. Ils étaient un et il respirait librement.
« Me détestes-tu à ce point ? »
Cette simple question subite de son Maître, brisa tout son Equilibre. La stupeur le noya, une absolue stupeur, puis l'incompréhension, la colère… Si forte et incontrôlable qu'il se sentait trembler de rage. Secoué par la naïveté de son Maître qui osait… Qui osait ainsi prétendre… ! Alors que lui ! Alors que lui, il… Il était en miettes à cause de cet homme ! A cause de lui, et celui-là se permettait de demander si… S'il le détestait ? Si l'amertume prônait quand il songeait à lui ? Et comment n'aurait-elle pu ne pas se faire ressentir ? Comment pouvait-il seulement se laisser piétiner émotionnellement sans réagir ? Que croyait-il ? Bon sang, que croyait il perché dans sa tour d'ivoire ?
Il ouvrit bien la bouche pour le dire, le crier, le hurler, peut-être le gronder. Il ne savait pas, ne savait plus, trop étreint par la colère. Les mots se bousculèrent à ses lèvres sans parvenir à s'en échapper, coincés par tous ces non-dits qu'il avait pu ainsi accumuler. Intimidés aussi par le regard que posait Yukimura sur lui, visiblement pris de cours par la violence de sa réaction. Sasuke devinait que ses émotions devaient se graver sur son visage, s'y tordre avec fureur.
« C-comment pouvez-vous…oser… ? » Balbutia-t-il, étouffé par le culot de l'homme.
Et celui-ci continuait de le regarder ; même un peu stupidement. Dépassé par cette tempête que ses mots maladroits n'avaient pas songé à déclencher volontairement. Il devait s'attendre à une réponse rapide et simple, franche. Pas à ce déchaînement d'humanité de la part de son si réservé Commandant, cet homme de l'ombre qui n'osait jamais une parole plus haute que l'autre. Voilà qu'il s'agaçait, celui-là ? Quelle étrange chose, bien sûr ! Après tout, il allait continuer à se taire pour toujours. Cela était logique, il aimait tellement s'écraser chaque fois ! Sasuke reste tranquille, Sasuke va chercher, Sasuke donne la patte !
« Alors q-que je vous ai servi f…fidèlement depuis…des années ! S'exclama-t-il avec difficulté.
_Ce n'est…
_Taisez-vous ! »
L'ordre dur laissa Yukimura purement sans voix. Le silence s'étira à sa suite, interminable. Le garçon ne tenta rien pour le briser, laissant cet autre prendre conscience de sa pesanteur douloureuse. Lui qui était tant intouchable, constamment protégé sous son masque cynique, lui qui ne s'étonnait plus de rien, dans ce contrôle constant de tout… Toujours tourné sur sa personne et ses rêves de grandeur. Et quand l'avait-il ainsi regardé pour de bon ? A qui la faute pour toute cette maladresse qui stagnait dans leurs échanges ? Avaient-ils jamais été sur un même pied d'humanité ?
« Je vous ai laissé mon âme… Reprit-il avec ferveur. J'ai offert mon corps à vos objectifs… Vous avez disposé de moi librement pendant dix ans ! Que vous faut-il de plus ? »
Il avait tout fait pour lui. Tout.
« Qu'est-ce que vous savez seulement de moi ? »
Sa voix sonnait trop désespérément ; il ne parvint pas à la maquiller davantage. Son attention entière demeurait concentrée sur son Seigneur, à la recherche de réponses. Il voulait voir des réactions apparaître, il voulait des couleurs dans ce regard, des agitations dans ces traits figés, de la sincérité un peu. Pour changer. Une élégance samouraï envers son intangible fidélité, un brin de reconnaissance polie.
Ce n'était pas grave si Yukimura était incapable de corriger sa froide constatation. Il n'était pas naïf, pas à ce point pour croire que l'inverse serait possible. Après tout, il restait un ninja comme il y en avait mille autres. Il se fichait d'être ignoré, cela s'annonçait plutôt comme le but de sa vie. Il voulait juste… Juste… Une preuve qu'il appartenait au moins à cette grande famille. Que son Maître appréciait de l'avoir à ses côtés et ne regrettait pas de lui avoir donné sa place à Ueda. Son chez-lui.
« J'avouerai que… »
Il leva aussitôt la tête vers l'homme qui semblait hésiter à poursuivre, aux prises avec les mots. Ainsi les choses allaient entre eux, en muets instants d'incertitude qui paraissent chaque fois sans fin… Etaient-ils condamnés à se battre constamment pour communiquer entre eux ? Fallait-il qu'il aille les lui arracher ? Il le crût sur le moment, néanmoins, fermant les yeux pour se donner du courage, son Seigneur avoua finalement d'une voix retenue :
« Je ne sais pas pourquoi,… Mais tu prends toujours soin de séparer ton riz des autres aliments. »
Le souffle du garçon manqua une seconde.
« C'est vraiment une manie étrange. »
Il y avait un sourire un peu tordu et pas très à l'aise sur cette façade habituellement imprenable. Des fragments de plaisanterie affectueuse au fond de ces iris intimidés. Un tableau incroyable qui fit violemment rougir Sasuke jusqu'aux oreilles, d'un cramoisi odieux. Sa colère fût réduite au silence, soufflée par ce simple témoignage. Ce geste vers lui qu'il n'attendait plus. Qui réchauffait cette partie morte ancrée à l'intérieur de ce dangereux espoir. Qui lui rappelait aussi à quel point cet homme était grand pour lui, combien il ne cessait de l'admirer… Il l'aimait. D'une ferveur balbutiante et nerveuse, absolue. Plus que sa vie, il l'aimait. Avec une force qui le laissait lui-même pantois.
« Et toi ? Aborda Yukimura avec une prudence évidente. Que sais-tu de moi ? »
Bien des choses, il disposait de toutes les gammes qui soient. Cela allait de ses manies matinales, aux craintes superstitieuses qu'il parvenait difficilement à contenir ; il se rappelait de la dernière fois qu'un Brave avait eu la mauvaise idée de briser un miroir ou de sortir une échelle. Ceci, mais aussi les ronflements la nuit assez marqués avec l'âge, le soin que portait son Maître à l'aspect de ses mains, la passion discrète pour les origamis, les panneaux qu'il laissait chaque fois entrebâillé derrière lui. Les Samedi qu'il appréciait de passer dans les rues du village proche, apprêté comme le plus banal des Hommes. Les parties d'échecs avec Rokurô, le seul à être suffisamment patient pour respecter son rythme. Et toutes ces indénombrables fois où il allait contempler la beauté d'Ueda en solitaire, au petit matin toujours.
« Vous avez peur du noir. »
Le regard écarquillé de son Seigneur trahissait la justesse de ses propos, il semblait stupéfié par cette audace de sa part, exacte qui plus est. Douloureusement exacte.
« Comment… ?
_Vous ne fermez jamais rien. Lui répondit-il avec une tendresse incontrôlée. Vous savez…
_Tu vas le regretter. »
Mais Sasuke n'entendait plus. Débordé par ses sentiments, il avoua :
« Vous…êtes important pour moi… Très important. »
Je dédie celui-ci à Camus et Circé, puisque sous la baignoire les Hommes sont meilleurs.
Et une Licence, une ! Plus que cinq ans à faire encore à l'université.
C'est même pas la moitié, courage moi-même...
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Dear Friend, better longer than faster. Sasuke is with us.
Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.
