POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master


Marche Huitième : Défragmentation Elliptique.


La splendeur de Torhu n'avait eu de cesse de s'exhiber à eux.

Déroulant sous leurs pas les plus fameuses peintures naturelles, se parant toute entière sous la lueur éclatante d'un soleil d'été harassant. Impressionnante par les largeurs de ses étendues. Les plateaux avaient remplacé progressivement l'aridité des montagnes et leurs pointes vertigineuses, couverts de vastes champs agricoles et de prés printaniers. Offrant des fleurs par brassées, des pousses innombrables d'un vert tendre au milieu desquelles les chemins déserts avaient cédé place à de larges voies pavées habitées de présences humaines timides.

C'était des anonymes voyageurs qui croisaient leur route, les silhouettes de lointains travailleurs que la température estivale ne décourageait pas. De plein pied dans la boue et l'eau des rizières, ils se relayaient dans la construction des barrages de saison. Levant toutefois les yeux au passage de leur groupe hétéroclite ; la vision devait être inhabituelle que celles de ninjas aux visages fatigués traversant les couleurs idylliques de la région. Leur présence détonait sur l'atmosphère douce et paisible qui régnait jusqu'aux horizons, comme une bande de soldats détournés du champ de bataille.

Le sentiment avait persisté de ne pas être vraiment à leur place en ces contrées et le manque d'Ueda aux collines vallonnées s'était fait ressentir. Les retrouvailles avec Ana et Rokurô avaient cependant chassé le spectre nostalgique. Les deux jeunes gens s'étaient présentés à eux dès le matin du cinquième jour, fourbus de leur détour interminable mais rassurés de les trouver tous intacts malgré leur absence. Le Page ne s'était notamment pas fait prié pour sermonner chacun quant à la gestion lamentable de la menace des Tokugawa qui continuait de planer au-dessus d'eux. Ils en avaient profité pour échanger leurs points de vue sur le sujet des plus chatouilleux, Saizô et Juzô distribuant les consignes d'urgence. La tension avait ainsi persisté entre eux, crevant leurs nerfs efficacement.

Une inquiétude qui s'était avérée vaine : ils étaient parvenus au château de Mitsunari dans la soirée sans rencontrer aucuns problèmes particuliers sur leur chemin. Leurs ennemis avaient déjoué les pronostics, demeurant sagement en retrait dans l'ombre, quitte à sacrifier une occasion rare. Ils préféraient visiblement ne pas prendre de risques inconsidérés pour le moment. Un comportement prudent qui n'était pas pour leur plaire, les Braves ayant espéré régler définitivement le sort de leurs adversaires avant la rencontre officielle des trois Seigneurs. Cela n'était désormais plus possible.

De toute évidence, les Tokugawa ne reculeraient pas devant les murailles imposantes du domaine de Mitsunari. Si cela signifiait endiguer le clan des Sanada et celui des opposants au Shogun, ils seraient capable de tout. S'introduire dans un château sécurisé ne demeurerait pas une difficulté bien longtemps. Les risques n'en étaient que plus grands d'une tentative brillante de la part du camp ennemi.

Conscients de cela, aucun d'eux ne s'était laissé distraire par l'accueil pourtant chaleureux du maître de ces lieux. Ni par la grandeur absurde du bâtiment qui contiendrait aisément trois fois leur petite province. A l'image de la démesure des paysages, les riches lambris recouvraient les sols élégamment quand le papier de riz délicat des panneaux s'agrémentait de tentures de velours épais. Tout n'était ainsi que détails, dans la taille du mobilier envahissant, les glaces titanesques et les objets de décoration qui s'amoncelaient. Jusqu'au tapis d'Orient qui s'étendait capricieusement dans le hall, témoignage de l'orgueil de son jeune propriétaire. Il était certain que ce dernier ne réclamait qu'à les impressionner.

Il n'avait été que politesse grandiloquente envers Yukimura et ses protecteurs depuis leur arrivée, ne se faisant pas prier pour faire visiter son domaine des intérieurs aux jardins, plus gigantesques encore que le reste. Les exclamations enfiévrées d'Isanami servant assurément son ego, il avait accompagné la jeune fille dans une promenade davantage personnelle au clair de lune. Envoyant pendant ce temps tous les autres aux appartements qu'il venait de faire apprêter pour eux : de véritables suites au confort odieux de nombreuses salles d'eau qui avaient ravi totalement Anastasia. La blonde harassée par les inconvenances de leur voyage, était allée immédiatement s'immerger. Et Yukimura devait lui-même reconnaître qu'il ne s'était pas fait prier pour l'imiter, bien assez expérimenté pour savoir dans quelle position d'infériorité gênante sa tenue souillée de marcheur poussiéreux le plaçait. Il ne fallait pas songer à faire jeu égal avec Mitsunari dans les entretiens sans un kimono décent que Rokurô était allé immédiatement lui quérir, efficace comme toujours. Tous deux avaient ainsi travaillé à redonner un aspect imposant au Seigneur, du moins autant qu'il l'était possible après le voyage catastrophique qu'ils avaient vécu.

Tandis que de leur côté, ses serviteurs fatigués avaient chacun trouvé le moyen de se détendre enfin. Juzô, fidèle à son sens naturel de l'exploration, s'était vite éloigné à son tour en quête d'une bibliothèque au sein des épais murs dont il avait entendu parler par un serviteur du château. Quant à Saizô, ce dernier s'était fait défier par quelques soldats hargneux de la garde personnelle du jeune Seigneur. Il avait disparu depuis et sans doute ne fallait-il pas s'attendre à ce qu'il s'absentât bien longtemps. Mitsunari comptait beaucoup de combattants auprès de lui pour le défendre, une présence avec laquelle il s'accommodait orgueilleusement, ne rechignant jamais à appeler chacun à ses pieds. Pour autant, cent de ses hommes ne valaient pas un seul des Braves. Il semblait que son cadet présentait quelques lacunes sérieuses dans ce domaine.

Un fait qui avait inquiété Rokurô. Les trois dirigeants n'étaient pas encore rassemblés : Kanetsugu en chemin, n'arriverait pas avant l'après-midi du lendemain ; cependant l'urgence serait de répondre au besoin lorsque cela deviendrait le cas. Le Page demeurait persuadé que les Tokugawa ne tenteraient vraiment leurs chances qu'au moment opportun, quand les seigneurs seraient le plus vulnérable pour eux. La protection du bâtiment ne devait pas flancher où ils seraient perdus. La présence encombrante d'alliés aussi faibles à leurs côtés ne changerait pas la donne. Conscient des risques, Yukimura avait promis d'en discuter au plus tôt avec Mitsunari lorsque l'intimité y serait propice.

Le temps du dîner n'était assurément pas le moment idéal pour prendre l'homme à parti sur le sujet. Ils avaient beau être finalement tous rassemblés dans un salon plus intimiste qui les accueillaient tous les six, la présence des proches conseillers et gardes du maître des lieux s'avérait dérangeante. Patient, il avait souri aimablement à chaque visage, assurant quelques plaisanteries légères de son registre. Ne se vexant pas des remarques piquantes de son homologue plus jeune sur le renouveau moderne de sa garde-robe. Diplomate, et déterminé à ressortir du pugilat d'influences à venir avec toutes les cartes en mains, il avait pris soin de ne marquer aucuns faux pas.

Ah…

Sa tête était surtout foutument ailleurs, oui ! Retournée par un putain de mec…aux yeux fauve d'une intensité renversante. Comment la Terre avait-elle pu faire l'erreur de parer un homme de pareilles armes ? Que pouvait-il seulement, lui, contre ce regard saisissant qui fouillait son âme ? Contre cet autre qui brisait, de quelques mots, sa sérénité et sa vie ? Au point que la scène se rejouait sans cesse à son esprit, de mille et une façons similaires et à la fois différentes qui perturbaient ses jours et ses nuits ?

Il ne trouvait plus le repos, hanté par cet aveu d'une honnêteté effroyable, surgi de nulle part. Et il se devait de prédire ce genre d'événements ? Le concept était amusant, voilà qu'il fallait s'inquiéter du ressenti de ses serviteurs envers lui ! Comment aurait-il pu seulement songer un seul instant… ? Même confronté à la vérité brute, il semblait inconsciemment repoussé les faits. Terrorisé par un garçon de dix-sept ans et ce qu'il avait pu lire dans ses yeux, la force de ce qui l'habitait désormais.

Sasuke… Sasuke l'aimait. D'une manière qui n'était pas celle d'un ami, ni d'un protecteur attentionné et encore moins comme un membre de famille. Même s'il avait voulu s'en persuader, y croire suffisamment fort pour parvenir à s'en convaincre. Oublier le danger, la menace potentielle qui planait sur ses épaules… La froideur de son ombre. Cela ne changeait pas les mots comme ils étaient venus se fracasser à ses pieds, sans aucune place, aucune, aux doutes. Tout était une déclaration sincère sur le visage et dans la bouche de celui qui se trouvait être son Commandant.

Et maintenant que devait-il faire, lui ? Avec ça sur les bras, était-il encore possible d'ignorer ? De nier l'événement négligeable comme si rien n'était jamais survenu ? Après tout, il pouvait tout aussi bien assurer qu'il ne l'avait pas perçu dans ce sens-là. La logique raisonnable en aurait déduit de même, et comment cela n'aurait-il pas pu être le cas ? Il était vieux ! Bordel, Sasuke avait pété un câble ! Il y avait le fait d'être attiré par les hommes et celui de vouloir un vieillard ! Ce n'était pas une réaction normale à son âge de…de…

Il fallait savoir profiter de sa jeunesse, brûler ses nuits à se croire invincible indéfiniment. Il l'avait été lui aussi quelques temps auparavant. Il savait de quelle période il s'agissait et la manière dont chacun courait ce moment. Comment, de son côté, il avait vécu ces premières relations adolescentes… Sasuke devait rougir du profil d'autres garçons de son tempérament, pas s'attarder sur les rhumatismes d'une antiquité. Dans un autre monde, il aurait pu être son fils ! Il y avait forcément une erreur !

Il devait s'être laissé aveugler par d'autres sentiments plus proches du respect et de cette confiance qu'il avait en lui et que Yukimura lui rendait bien. Ce ne serait pas si étonnant, il avait vécu longtemps dans la Forêt comme une bête sauvage insaisissable. Son éducation initiale valait mieux celle des loups que celle des Hommes. Que savait-il, au juste, du ressenti et de l'affection ? De l'amour ? Alors que, lui-même, demeurait incapable d'en donner une définition exacte, comment un gosse qui commençait à peine le chemin de sa vie aurait-il pu en dire davantage sur le sujet ? C'était ridicule…

« Yukimura-san ? L'interpella Mitsunari, une coupe de saké à la main.

_Avec plaisir, merci. »

Conservant son sourire le plus artificiel, il s'autorisa une longue gorgée. Le liquide lui brûla la gorge, un étourdissement éphémère qui réchauffa à peine son esprit hâtif. Rien ne semblait capable de lui apporter un peu de paix en cette existence. N'allait-il donc jamais pouvoir prétendre au bonheur lui aussi ? Il espérait du calme, des jours tranquilles à écouler au sein d'Ueda et de son humble beauté. En Seigneur minable mais entouré de cette petite famille autant désordonnée qu'attachante que formaient ses Dix pour lui. Il désirait simplement cet équilibre-là, les rêves de grandeur se fanaient bien vite comparé à ce simple idéal.

« Et comment trouvez-vous notre région, Sanada-san ? Lui demanda un des conseillers avec lesquels il parlait distraitement depuis le début du dîner.

_Fort agréable. Concéda-t-il faussement, diplomatique. Il doit être bon de vivre ici tout l'an. »

Son regard attrapa alors le dos d'un kimono couleur nuit, brodé au nom de sa famille, porté avec une élégance primitive par un ninja châtain. Le tissu mettant odieusement en valeur le tracé de ses épaules, leur blancheur que lui-même savait tendre sous ses doigts… Il l'avait touché. Cet homme qui mourrait pour lui et qui lui appartenait absolument, esprit, corps et âme. Cet homme qui portait son nom. Le geste généreux qu'il avait eu pour son Commandant apparaissait maintenant comme lourd d'un sens âpre. Sasuke portait… Kami-sama ! Il s'agissait d'une déférence traditionnellement réservée aux héritiers d'un titre et à leurs épouses… A quoi songeait-il seulement ?

Qu'il allait pouvoir ainsi tourner le dos à des siècles pesants de morale que ses parents avaient suivis toute leur vie avant de les lui inculquer avec ferveur et sagesse ? De quoi aurait-il simplement l'air s'il pensait vraiment avoir besoin de ce garçon à ses côtés ? Comment pourrait-il encore regarder son père dans les yeux sans en pâlir de honte ? Il était le meneur des Sanada, celui qui devait assurer à son clan une prospérité dans l'avenir. Il ne pouvait pas se permettre de s'enfermer dans une relation stérile avec un cadet qui présentait quinze ans de moins que lui. Ni de donner de quelconques espoirs à celui-ci en se perdant dans des contacts physiques égoïstes pour trouver une femme bien née quelques temps plus tard. Il refusait de briser cet être, de souiller cette confiance sereine qu'il pouvait avoir en lui. Leur lien était plus précieux que cela.

Même s'ils ne savaient pas toujours comment s'entretenir l'un à l'autre, même si Sasuke demeurait, parfois, purement insaisissable en ombre parmi les ombres, même si lui-même n'avait pas eu l'audace d'aller chercher plus loin chaque fois, ils se comprenaient. Ils s'adaptaient à leurs mouvants territoires, connaissant parfaitement les meilleures combinaisons aux moments qui l'exigeaient. Loin de ces vagues définitions qui se collaient parfois à leur peau, ils se complétaient ensembles. Plutôt bien. Ils formaient un tout saisissant à eux deux, prévoyant la finalité des gestes de l'autre, les initiatives impétueuses du stratège de cour quand l'arme balayait les premières lignes.

Yukimura n'aurait sorti son katana pour aucun autre que cet homme-là. Pour ce cœur timide et muet qui s'extasiait comme un gamin devant les preuves évidentes de la vie. Ce cœur qui ne s'était jamais dérobé à son devoir, ne pliant devant aucunes menaces quelles qu'elles soient, persistant à le protéger de sa stature réconfortante. Et combien de fois avait-il cru le perdre pour ça ? Il ne tremblait véritablement de crainte que dans ces instants de néant absurde. Pourtant n'était-il pas la seule source de souffrances de Sasuke ? C'était pour lui qu'il se mettait ainsi en danger. C'était pour lui qu'il payait sa servitude par le sang et la chair. Quelle existence plus douce aurait-il pu connaître si ce minable Seigneur ne s'était pas immiscé dans sa vie ? Il avait souvent songé à cette question, déjà.

« Jeune Maître, quelque chose vous tracasse. »

Il s'accorda une nouvelle gorgée de saké, sans répondre au chuchotement de Rokurô qui venait tout juste de le rejoindre. Mitsunari les réclamait autour de sa table, impérial dans son statut d'hôte attentionné. Il ne désirait pas se faire remarquer inutilement en demeurant en retrait, dans les tréfonds tumultueux de sa pensée. Décidé à porter le masque autant que nécessaire, le dirigeant rejoignit sa place. Isanami à ses côtés, s'entretenait férocement avec Saizô pour ne pas changer. La présence du duo allégea quelque peu la charge qui pesait sur ses épaules depuis plusieurs jours.

Son amertume envers la jeune femme s'était considérablement apaisée. Après tout elle ne possédait rien de Sasuke dont il ne disposait pas lui-même déjà. Il n'avait plus de raisons soucieuses de lui en vouloir, si ce n'est la facilité avec laquelle elle parvenait à faire converser le garçon. Il n'avait pas manqué toutes les fois où ce dernier avait semblé trouver du soutien auprès de la prêtresse avec une familiarité sincère. Sans doute n'étaient-ils vraiment pas capables d'agir si ouvertement entre eux. Cela valait tout aussi bien pour les autres Braves : l'arrivée de chacun avait poussé le Commandant hors de sa Forêt, petit à petit.

Il y avait eu Anastasia dans un premier temps. Il se souvenait encore de la politesse glaciale qui avait régné entre les deux ninjas dès le début. De toute évidence l'affiliation Koga opposée à Iga continuait à peser dans le jugement de valeurs. Sans compter le comportement franchement désabusé de la jeune femme qui, volontairement même, s'amusait grandement à agacer l'adolescent sur des sujets…épineux. Par la force des choses, ils étaient parvenus à trouver leur équilibre pacifique fait de concessions. Sasuke avait fait plusieurs pas vers elle, par la suite. Une progression que la venue de Saizô et Isanami avaient encouragée. La prêtresse s'était très vite entendue avec le garçon, prenant le parti de conserver une distance confortable pour lui. Et il y avait eu le brun ninja surtout : un adversaire de talent à sa mesure.

Il suffisait de les voir s'affronter pour prendre conscience de la tension qui régnait dans l'air entre ces deux opposants qui ne cessaient de se jauger constamment. Prenant au sérieux toutes occasions de pouvoir pousser au-delà de leurs limites, l'un contre l'autre. Il ne fallait pas chercher plus loin les progrès faramineux que son Commandant avait faits ces derniers mois. Ni le manque de contrôle sur ses humeurs qui ne résistait que trop peu face aux provocations aiguisées de son homologue. Il s'était humanisé avec ce nouvel intrus de taille à Ueda. Une déformation qui s'était fermement maintenue. Le garçon s'entretenait brièvement, certes, mais sans problème avec tout le monde. Même Kamanosuke venait souvent converser sur ses créatures qu'il emportait partout avec lui. Même Sentaï était un interlocuteur expérimenté. Même Benmarû réclamait son attention pour tout. Même Jinpachi…, qui avait le mérite de rendre Juzô moins insubmersible.

Sasuke s'était laissé approcher raisonnablement de tous au fil des ans. Sauf de lui. La situation, telle qu'elle se trouvait être entre eux, n'avait pas évolué d'un souffle. Demeurant sensiblement la même, pire ! Il lui semblait qu'elle avait plutôt reculé. De toute évidence, son Commandant avait consciemment pris soin de se tenir loin de lui, et aux vues de cette dernière révélation, il en comprenait bien mieux les raisons. Il devait même saluer la justesse de cette réaction prudente dont il prévoyait bien de s'inspirer de son côté. Ce résidu d'affection malvenu n'avait pas lieu de persister entre eux. Les sentiments ne feraient que les rendre encore plus vulnérables qu'ils ne l'étaient. L'amour ne méritait pas de si graves sacrifices, il en était convaincu. Alors de vagues empressements de cœur… Le garçon trouverait au plus tôt quelques personnes consolatrices. Il ne s'inquiétait pas de voir les immatures esprits fleurir, aux alentours du ninja qui n'avait vraiment pas à rougir de sa condition. Ils seraient nombreux à s'y précipiter…

« Vous êtes en train de songer à la manière la plus diplomatique de laminer ces deux crétins ? » Souffla Saizô habilement, prenant garde à ne pas attirer les attentions gênantes.

Yukimura se trouvait à des milles de cet obstacle à passer, noyé dans la pâleur sensuelle d'une peau aux taches de rousseur vindicatrices. Se reprenant aussitôt, il eut à l'adresse du ninja d'Iga un discret sourire entendu qu'il dissimula de moitié sous son fort nécessaire éventail.

« Il me faut bien quelques temps de réflexion, à deux contre un misérable. Répondit-il.

_Etes-vous au moins certain de ne pas avoir besoin de la présence d'arguments plus…percutants, avec vous ?

_La diplomatie ne suggère-t-elle pas plutôt l'élégance et l'âpreté des mots ? »

Il ne sombrerait pas au même niveau de Mitsunari, une telle occasion ne méritait pas de déranger un de ses Braves pour cela. Un pareil recours serait plus là un témoignage de faiblesse de sa part et de plausible inquiétude quant à se faire entendre en face de deux Seigneurs rôdés au travail d'équipe. Il serait admirable en luttant seul, sans soutiens aucuns.

« L'efficacité vaut bien la subversion de styles. » Répliqua Saizô finement tandis qu'Isanami le servait en saké généreusement.

Haussant un sourcil devant ce trait d'esprit qui convenait si peu au caractère brut du brun, il releva :

« A qui doit-on cette délicate affirmation ?

_Hé ! Je travaille ma sagesse moi aussi… S'insurgea le jeune homme alors que son amie gloussait. Le Singe ne loupe jamais une occasion de me traiter d'handicapé émotionnel. »

Sasuke ? Yukimura leva la tête pour le chercher du regard. Son Commandant avait pris place à l'autre bout de la table aux côtés de Juzô et Anastasia qui s'attirait les intentions graveleuses des gardes du château. Il semblait poser les yeux partout si ce n'est en sa direction, absolument muet depuis le début de la soirée. Et lui-même n'avait pas grand mal à imaginer ce qui pouvait tourmenter à ce point le garçon. Il ne parvenait pas encore à croire que ce caractère si timide avait pu se résoudre à lui avouer la vérité. Pas quand il manquait toujours de fondre à chaque compliment qu'il lui faisait.

D'accord, il trouvait ça adorable.

« Il n'a pas tort. Vous les hommes, vous ne prenez pas le temps de vous écouter. Assura Isanami doctement. Vous persistez à penser que c'est une preuve de faiblesse.

_Je n'aurai en effet pas dit mieux, Mademoiselle. » Offrit alors Mitsunari, peu gêné de s'inviter pareillement au sein de leur conversation.

Saizô l'y accueillit dans un sourire glacial, n'ayant visiblement pas digéré correctement la proposition de promenade au crépuscule dont la jeune prêtresse était revenue bien trop enchantée à son goût. Décidé à ne pas se laisser démonter par cet opposant de noblesse hautain, il l'interrogea poliment :

« Quel est justement votre avis sur le sujet ? Croyez-vous qu'il est vraiment crédible de prôner sa sensibilité, en guise d'arme de dissuasion ?

_Je crois que c'est à chacun de décider de la manière qui lui est le plus confortable. Mais peut-être un peu de nouvelles orientations ne seraient-elles pas un mal au sein de notre confrérie pour lutter contre le Renard… Le déstabiliser. Lui répondit le jeune Seigneur. Après tout, ne dit-on pas que l'on devient fort en protégeant ce qui nous est cher ? »

Leur conversation semblait avoir finalement attiré toutes les attentions de chacun. Les échanges plus secondaires s'étaient même tus, au profit des propos séduisants de l'homme qui n'avaient pas manqué de se faire entendre dans l'étroite pièce, résonnant paisiblement.

« Les hommes qui deviennent des monstres sont ceux qui oublient leur compassion. Personne ne triomphe à se prétendre de pierre. Acheva-t-il d'un ton lourd de sens.

_Les bons sentiments sont sources d'hésitations inutiles au combat. » Contra sèchement Anastasia.

La jeune femme ne paraissait pas s'émouvoir du discours démagogique de Mitsunari, soutenant son attention curieuse avec une froide aisance. Yukimura ne s'étonnait pas que l'éducation stricte d'Iga s'oppose avec violence aux espoirs naïfs du Seigneur. Saizô semblait même acquiescer aux paroles de sa comparse. Ils ne pouvaient assurément pas se laisser aller à ce genre de tendres méditations.

« C'est intéressant de connaître les avis de chacun sur une telle question. Répliqua le jeune dirigeant, lissant son apparente ouverture d'esprit. J'imagine que vous, les ninjas, vous défendez tous cette même thèse ?

_Ce qui est rassurant puisqu'il s'agit de notre travail de ne rien ressentir. Lâcha à nouveau Ana, non sans des sarcasmes évidents au fond de la voix.

_Il vaut mieux pour nous ne pas s'ajouter des inquiétudes supplémentaires. » Corrigea Saizô prestement, ne désirant pas envenimer inutilement l'atmosphère quand leur Maître se trouvait déjà en position de faiblesse, en invité de marque entre ces murs.

Une initiative que Yukimura approuva complètement en silence, maintenant sa retenue derrière son éventail alors qu'il cherchait quelques solutions pour détourner le débat délicatement. Il n'avait pas manqué non plus, les coups d'œil entendus de Rokurô et de Juzô qui ne voulaient pas davantage que lui agacer leurs hôtes. Surtout s'il en venait à accepter un pacte avec les deux Seigneurs contre la force écrasante de Ieyasu, leurs familles en seraient obligés de s'allier et d'apprendre à vivre ensembles.

« Tes hommes ont du caractère, Yukimura-san ! C'est tout à leur honneur. Releva finalement Mitsunari sans colère, prenant le parti de s'en amuser. Certains sont pourtant bien discrets… »

Le regard du maître des lieux glissait sur chaque visage des Braves qui se trouvaient présents, avec la curiosité ostensible d'un explorateur qui conservait l'élégance de ne pas trop insister. Son attention termina pourtant sa course sur Sasuke qui ne semblait plus qu'espérer passer à travers le sol pour disparaître. Ayant pitié du malaise de son Commandant, le dirigeant s'empressa de se racler bruyamment la gorge. Un rappel à l'ordre pacifique qui brisa aussitôt l'échange visuel.

« Je me demande où tu les débusques à chaque fois…

_Ceci est mon secret. » Offrit-il énigmatiquement à son cadet.

Celui-ci éclata de rire une nouvelle fois, réclamant le service des plats principaux qui détourna tout le monde des précédents sujets plus efficacement que ne l'aurait même fait une attaque surprise. Partout, les conversations reprirent peu à peu, avec emphase. Réchauffant l'atmosphère d'une ambiance chaleureuse et ouverte aux comparaisons amicales qui persista toute la soirée.

Personne ne remarqua le retrait de Sasuke, plus discret qu'une ombre.


Et dans le silence, il me contemplait.


Il voulait mourir.

Crever comme il n'avait jamais prié pour l'être. Aller retrouver les poussières de la Forêt et s'ébattre parmi les arbres sans plus ressentir cette honte qui l'étouffait totalement. Ces mots qu'il avait osé…osé… ! Et les Cieux ne l'avaient pourtant pas foudroyé avant, quel désespoir ! Il se serait tût une fois de plus, et cela ne valait aucune importance comparé à la panique qui l'écrasait désormais. Il se foutait bien de se taire bordel ! A quoi pouvait-il prétendre maintenant ? Comment avait-il pu seulement songer que…

Que le Maître voudrait bien encore de lui après un écart aussi impardonnable que le sien ? Il allait lui demander de laver son honneur par le suicide. Cette décision était l'évidence même face à la situation dans laquelle il avait placé inconfortablement Yukimura. Jamais celui-ci n'accepterait de fermer les yeux sur cette vérité dérangeante qui palpitait en lui, jamais il ne demeurerait plus à son service. Pour un caprice ! Pour une impatience incontrôlée, il avait brisé toutes les chances de son seul rêve… Réduit sa misérable existence à un résidu malsain qui laisserait en mémoire de tous la déviance répugnante.

« Je te l'avais dit. »

Il sentait encore son aveu échapper à ses lèvres, franchir toutes les murailles derrière lesquelles il se gardait de trop exprimer chaque fois qu'il était question de son Seigneur. Des années… Combien à prétendre être un autre ? Pour satisfaire toutes les attentes, surtout ne pas déranger cette morale ancestrale qui pesait sur son monde. Oh ne pas attirer les regards ! Demeurer ce serviteur tellement obéissant qui prononçait les mots d'une même intensité impartiale. Faire comme d'autres auparavant l'avaient voulu et surtout, ne rien remettre en doute. Les Hommes s'engourdissaient de tels murs infranchissables… Et il avait cru parvenir à ne pas se faire démasquer ? Lui, la bête ? La chose de la Forêt ? Qui frisait l'admiration malvenue envers celui à qui il devait tout, dès ses plus jeunes années ?

Il s'étonnait…si peu, finalement ! Il avait prétendu mener la danse, et voilà qu'il se retrouvait frappé par ses propres tourments inconsolables : des flammes qui dévoraient jusqu'à son âme, sans jamais paraître faiblir depuis qu'il s'était résolu à les voir. Comment avait-il pu espérer les contenir tout en ne cessant de les abreuver en demeurant auprès de leur source de combustion ? Si ça n'avait pas été pour cette occasion, cela aurait été une scène pour un autre instant, il aurait fini dans tous les cas par craquer ! Aucune mise en garde ne serait parvenue à briser son élan.

« C'est trop tard maintenant… »

Il rêvait pourtant de revenir en arrière, juste quelques secondes plus tôt pour figer ses lèvres. Ignorer ce qui avait suivi son élan de folie, effacer tout ce qui avait bien pu naître dans l'esprit de son Maître depuis. Avoir une seconde de chance de se taire à nouveau, de goûter à son discret bonheur d'être auprès de lui. Ce seul fait valait toutes les souffrances muettes qui soient, toutes ces perditions mentales dans lesquelles il ne s'était jamais arrêté de sombrer chaque jour davantage. Il aimait Yukimura, Kami-sama ! Il l'aimait si intense, si dangereusement imprudent… Il crevait depuis toujours pour lui. Et il aurait sans doute mieux fait de l'être. Pour de bon.

« Il ne t'a rien réclamé encore. »

Il était censé s'en réjouir ? Etait-il vraiment censé s'en réjouir ? Ce n'était que des minutes ajoutées à sa vie minable, des minutes dénuées de sens, insoutenables alors qu'il attendait que l'homme qu'il aimait se décide à l'accabler. Au point de songer à se sanctionner par lui-même de sa lame, prendre cette sage liberté. Avoir au moins ce courage honorable d'accepter le prix de ses fautes. Avancer enfin un peu vers cet idéal de guerrier qu'il avait toujours voulu être sans jamais y parvenir… Echec. Il n'était qu'un échec. Ce statut collait à sa peau plus sûrement que tout autre.

Il ne méritait rien que le mépris.

« Ne baisse pas les bras… »

Pourquoi lui, Kami-sama ? Pourquoi ! Pourquoi fallait-il qu'il s'émeuve de cet homme plutôt que d'un autre, n'importe quel autre ? Il avait eu quelques occasions de connaître des visages extérieurs charmants, la personnalité attachante de figurants qui n'avaient fait que traverser sa vie. Rien ne détrônait dans son cœur, le Maître. Il ne tremblait que pour la forme accentuée de ces traits, leurs plis expérimentés et matures qui ne parvenaient qu'à tenter cette langueur, en lui. Quelle crédibilité possédait-il à dix-sept ans, pour de pareilles tendances ? Il était ridicule.

« Il te veut aussi. »

Ils ne se trouvaient pas dans une de ses dérives nocturnes de piètre goût. La réalité ne s'affichait pas aussi clémente avec ses espérances d'adolescent en chaleur. Il n'était rien ici, qu'un problème à régler par le dirigeant qui n'avait vraiment pas besoin de ça maintenant. Plongé dans son égoïsme, les tractations futures entre les soutiens de Toyotomi n'avaient pas importé, désormais il se rendait compte douloureusement de la catastrophe qu'il imposait à Yukimura en urgence. Il ne manquerait plus que les discussions entre les familles avortent pour qu'il devienne définitivement l'élément le plus pitoyable que l'Histoire est connue.

Il ne savait plus quoi faire…

« Sarutobi, un instant s'il te plaît. »

Sa course à travers les corridors du château se stoppa, conciliante, pour attendre Juzô qui parvenait à son niveau. L'aîné des Dix arborait un visage fermé et tendu qu'il lui connaissait rarement, annonciateur de mauvaises nouvelles pour celui qui s'en rendait responsable. Curieusement, il avait l'impression de détester déjà la conversation qui s'annonçait. L'homme ne l'avait sûrement pas suivi jusqu'ici pour évoquer la beauté de la région et connaissant les derniers événements…

« C'est à propos du Maître, c'est cela ? » Tenta-t-il faussement.

Le manipulateur du Fer acquiesça immédiatement, son expression se faisant plus grave et pénible. Il croisa les bras en une attitude solide, lui faisant face de toute sa stature en une tentative évidente d'assurer son autorité sur lui. Au stade d'amour propre qui lui restait, Sasuke ne chercha même pas à lutter.

« J'ai entendu votre conversation, il y a deux jours. Anastasia n'est pas la seule à s'inquiéter pour Yukimura-san. Aborda l'aîné sans inutile introduction.

_J'imagine que c'est une chose que j'aurai dû prévoir… Releva-t-il simplement en retour, défait.

_Ce n'est pas son avis qui importe.

_Il ne réclamera jamais ta mort. Le seul moyen d'exprimer ta gratitude en retour est de partir. »

Juzô n'avait même pas tremblé une seule fois sur le choix de ses phrases. Fidèle à ses convictions, ses propos n'avaient marqué aucune trace de quelconques superficialités sentimentales, et lui finalement n'était pas tant surpris par ce rempart qui l'écrasait sans remords. Qu'aurait-il pu espérer d'autre de la part d'un dur traditionaliste qui ne voyait là qu'une hérésie absolue ? Il n'était pas naïf au point de croire que l'aîné aurait pu passer à travers ses valeurs bornées. Il était juste triste de voir balayer si aisément une relation de respect mutuel, patiemment acquise à force de batailles communes. De toute évidence, il n'en restait plus rien dans l'esprit de son partenaire d'armes qui le dévisageait froidement.

« Le Seigneur n'a pas besoin d'inutiles contrariétés supplémentaires en ce moment. Il a bien d'autres choses plus importantes à traiter.

_Je le sais… Souffla-t-il du bout des lèvres.

_Ce n'est pas normal, ce n'est pas acceptable. Rien ne peut naître de…ça. »

La répugnance sonnait douloureuse dans la voix de Juzô, une gifle n'aurait pas paru plus douce. Pour autant, Sasuke ne pouvait que reconnaître la justesse des arguments de son aîné. Yukimura ne demanderait pas qu'il paye l'affront par le sang, alors qu'allait-il pouvoir bien faire s'il ne pouvait plus rester ? Quelle voie, miséreuse, s'offrait toujours à ses pieds souillés ? Il ne voyait que cette possibilité de retourner faire ses sacs pour quitter les lieux dans la dignité, de lui-même.

« Tu vas pas ramper aussi bas ! » S'indigna aussitôt l'Autre.

Il irait marcher droit devant, dans une direction ou une autre ; cela n'aurait plus tant d'intérêt. Allant vers un ailleurs inconnu à des milles de ces terres qui l'avaient vu tenter de se construire maladroitement. Le spectre d'Ueda ne serait jamais plus loin qu'à cet instant redouté où il n'appartiendrait plus qu'aux vents des grands chemins. Une tentative de ninja sans plus chez lui, seul et cruellement burlesque. Il n'imaginait pas se vendre auprès d'un autre Seigneur, pas une seconde.

« Tu es trop influencé désormais, en tant que protecteur tu ne peux pas te permettre de sombrer dans cette sorte de subjectivité. Insista Juzô. Ta charge réclame de la certitude.

_Et lui n'a certainement de leçons à donner à personne ! Où est passée ta fierté, merde ? »

Voilà une chose dont il s'était débarrassé depuis bien longtemps. Rien n'était plus maladroit que ces traits virulents de caractère pour un ninja. Ils formaient un clan d'êtres qui se complaisaient dans l'obscurité, leurs noms respectifs n'étaient pas faits pour s'inscrire dans la grande Histoire aux côtés des exploits de leurs Maîtres. Un protecteur se devait d'accepter cet anonymat imposé, aucune place ne se prêtait aux possibles débordements d'ego. Ces shinobis à la lourde réputation ne connaissaient pas les limites de leur place, leurs historiques sanglants et glorieux ne l'impressionnaient jamais. Les humiliations qu'il avait pu subir de la part de ses adversaires demeuraient des aubaines à ses yeux de prétendre encore…

« C'est plus de l'humilité à ce stade mais de la connerie ! »

Il n'avait respiré que pour Yukimura, depuis toujours son monde ne valait que par lui. Il avait appris à ignorer tout le reste, ce qui importait était le bonheur du dirigeant et sa satisfaction, seulement cela. Alors il pouvait bien le faire une fois de plus, la dernière, rendre à cet homme ce qu'il avait pu lui donner au cours de ces années partagées avec lui. Il en allait de sa conscience d'esprit.

« Sincèrement… C'est vraiment ce que tu veux ? Vraiment ? »

La résignation était si âpre dans la voix de l'Autre, si gonflée d'amertume qu'il s'accorda le temps d'y songer. Pensant d'abord à sa vie, ce qu'elle était initialement dans la Forêt, l'immense Forêt familière, assez vaste pour lui. Il se rappelait les heures perdues à observer le monde autour pour essayer de comprendre les couleurs du ciel, qu'il se parlait un peu à lui-même, et à ses proches… Plus rarement pour ceux-là. L'enfance, elle portait le parfum de l'insouciance parmi les autres, en meute soudée qui ne pouvait plus désormais nier cette différence flagrante qui le tenait loin de ses sœurs et frères. Lui, dénué de poils, de griffes et de crocs, possédait un corps gigantesque qui ne cessait de grandir. Les jeux n'avaient plus été les mêmes avec pareille nouvelle règle, ni les courses nocturnes. Il s'était éloigné de son initiative, presque culpabilisant de quelque chose qu'il ne contrôlait pas.

Sa rencontre avait Yukimura lui avait offert un toit où grandir : un second chez-lui dans ce monde des Hommes si curieux qui convenait douloureusement bien à ses mensurations autrefois inédites. Ici, ils étaient innombrables à lui ressembler. Lui avait aimé de suite les teintes de la vallée sous le printemps renaissant, ce sentiment de paix qui se dégageait des fresques naturelles immenses. Cela valait tous les efforts qu'il pouvait faire à imiter le chemin d'une existence transformée. Marcher sur deux pieds, ne lui avait pas éternellement posé problème, apprendre à compter était une toute autre aptitude, un brin capricieuse à domestiquer. Juzô s'était longtemps arraché les cheveux à lui faire retenir… Toutes choses autour de lui portaient un nom, une définition et une utilité, des caractéristiques qu'ils découvraient trop souvent, plus naïf qu'un gosse.

Il avait dû choisir la voie de son humanité, un sacrifice intolérable qu'il ne regrettait plus maintenant, à songer aux personnes qu'il avait pu ainsi rencontrer. Même si l'appel de la pleine Lune conservait sur lui un pouvoir hypnotisant qui l'étranglait de nostalgie, même s'il ne se reconnaissait pas toujours dans ce modèle de bipède déraciné par l'oubli, adepte de la violence pour la violence… Ueda était sa maison et les Braves, sa nouvelle famille reconstituée de toutes pièces. Il ne possédait rien de plus précieux que cela.

« Je ne veux pas partir… Murmura-t-il dans un sursaut émotionnel.

_Alors ne pars pas. Tu ne dois rien à personne, putain ! S'exclama aussitôt la Voix.

_Pardon ? »

Sasuke considéra le visage agacé de son aîné, qui paraissait difficilement admettre qu'il s'accordât à refuser ainsi ses conseils avisés. Inspirant pour se donner du courage comme chaque fois, il annonça avec les mots qui dégringolaient dans sa bouche tels quels :

« Je ne vais pas partir. Je ne peux pas m'y résoudre.

_Tu ne connais rien du Japon. Ueda n'est pas unique en son genre ! Contra vivement Juzô.

_J'en suis conscient, et peut-être aurais-je la chance de réparer cette erreur à l'avenir. Mais ma vie entière se construit là-bas, la quitter serait un acte insurmontable… »

Le manipulateur du Fer eut un mouvement impatient de la main vers lui.

« C'est de l'égoïsme d'imposer ça au Seigneur !

_Je n'ai pas failli à ma tâche. Coupa le garçon avec vigueur. Depuis des années que je suis à lui, je n'ai permis à mes sentiments de perturber sa protection. Rien n'a changé aujourd'hui. »

L'aîné accusa la nouvelle perturbante, paraissant ne pas parvenir à concevoir que son cadet ait gardé un tel secret intact aussi longtemps, sans éveiller les soupçons de personne jusqu'à ce jour. Il n'aurait pas pu manquer cela, c'était trop grave pour qu'il ne l'ait pas remarqué… ! Trop inconvenant !

« Je suis un homme comme un autre, Juzô. L'intérêt que je peux porter à Yukimura-sama ne concerne que lui et lui seul. Il jugera de la crédibilité de ma requête. Martela fermement Sasuke, son regard ancré dans le sien avec une autorité nouvelle. En tant que Commandant, je n'ai aucune obligation de suivre tes directives.

_Bien envoyé ! »

La stupeur avait effacé toutes tentatives de révoltes dans l'esprit de l'homme. Mécaniquement, il eût un hochement de tête presque obéissant à l'encontre du jeune ninja. Un geste qui lui fût suffisant pour tenir cette conversation hypocrite comme close. Il parvenait à peine à croire qu'il venait de tordre les arguments de cet opposant dangereux et qu'il se sentait le courage de confronter Yukimura, face à face. Il ressentait ce même élan en lui, semblable à ce rêve qu'il avait fait… En plus docile, juste une présence réconfortante qui le chatouillait sous la plante des pieds. Faisait battre son cœur d'une énergie nouvelle. Peut-être n'était-ce pas tant osé d'espérer conserver sa place auprès de son Maître, ce dernier en avait vu bien d'autres… Il n'aurait qu'à promettre de garder ses distances et de ne jamais évoquer la vraie nature de ses intentions. Cela n'était de toute façon pas dans ses tendances d'attirer l'attention sur lui.

« Je vais régler le problème ce soir. » Affirma-t-il à haute voix, plus pour lui-même que pour avertir son aîné.

Il avait bien assez retardé l'échéance depuis des années, il était temps de briser l'inertie pour décider d'actions intelligentes et mesurées. Il refusait de demeurer dépassé par ses émotions, il n'avait plus quatorze ans. Lui qui voulait tellement devenir cet homme raisonné, il se devait de relever les yeux et d'assumer. Une discussion sincère soulagerait autant Yukimura que lui. Du moins, s'ils étaient capables de suivre ces termes. Il n'en était pas si convaincu… Il savait parfaitement comment le dirigeant réagissait quand on s'intéressait, selon lui, d'un peu trop près à son intimité.

« Il râlera moins si tu lui touches. Non ? Chantonna l'Autre. Un petit jeunot tout frais comme ça… »

Chassant mentalement ces plaisanteries odieuses, Sasuke se concentra plutôt sur chacun de ses sens pour localiser sa cible quelque part dans l'immense bâtiment. Ses yeux, ses oreilles et son nez attrapèrent les vibrations ronronnant d'un parquet au rez-de-chaussée, non loin du salon où le dîner avait été servi. L'odeur était fidèle à elle-même, profonde et imposante. Un spectre puissant qui termina de l'encourager à rejoindre son Maître tant qu'il se trouvait encore seul et éveillé. Il n'était pas sûr de voir son courage timide résister au lendemain. Il se sentait sur le point d'imploser…

Qui l'aurait-cru, et l'aurait-il cru aussi ? Qu'il se trouverait en promenade à la belle étoile, sous l'épais couvert du plafond lambrissé, en quête de son homme ? Glissant comme une apparition étrange du château gigantesque, solitaire présence au milieu des formes distordues d'objets en tous genres qui s'y entassaient ? Il ne se souvenait pas avoir côtoyé un jour une telle densité d'œuvres d'art troquées en bibelots poussiéreux. Le matériel s'accumulait à outrance sans entretien. La haute noblesse ne possédait plus cet éclat brillant que les anciennes générations lui avaient acquis. Tout n'existait plus que dans le paraître. Cette nuit était pour lui l'occasion parfaite de bouleverser cet équilibre impromptu. Ressentir.

Lâcher les chaînes qui maintenaient depuis trop longtemps cette autre partie de lui-même. Cesser de croire que la seule solution à une menace était de la faire disparaître. Il pouvait vivre avec cela, ce n'était que lui. En une esquisse plus saccadée et nerveuse, certes ; en accords avec ce prédateur du fond des bois qui se mûre dans sa frustration. Il ne valait que l'éducation d'un loup : une boule de poils indisciplinée, cachée dans les fourrés proches à trembler de peur. Mais c'était toujours ça dans son cœur.

« Ne me stresse plus jamais comme ça… Je vais en crever. »

Un sourire moqueur s'étira sur ses lèvres, ô si seulement ! Cela apaiserait son esprit d'un silence des plus souverains et libérateurs. Il ne se rappelait plus avoir jamais bénéficié du privilège de garder ses pensées pour lui seul, elle avait finalement toujours été là en retrait. Faussement discrète dans un premier temps, si habile prétention qu'il y avait cru. Voilà où il se retrouvait maintenant avec cette Autre dans la tête, parasité au plus profond de lui par une présence dont il ne savait rien. Et pourtant, il devait reconnaître qu'une partie de sa détermination était due à elle. Elle avait su lui insuffler de la prétention, une raison de combattre.

« Je sais… Ne dis rien. » S'amusa celle-ci, bon enfant.

Pour cette occasion rare, il lui laissa le bénéfice du doute. Il était bien trop confortable de n'être pas complètement seul pour lutter contre le Destin, alors qu'il progressait chaque seconde davantage, tenté par les incertitudes piquantes. Mille terreurs s'étaient éveillées dans son ventre, qu'il ignora avec fermeté. Mené par son instinct qui le poussait vers cette pièce, vers ces panneaux de riz communs qui semblaient l'écraser, de toute leur hauteur, pesant sous ses doigts tremblants… Il ressentait encore les échos de son cœur quand il se décida à pénétrer à l'intérieur, le regard verrouillé sur le dos familier de son Maître affecté à la lecture. L'attention de l'homme volait d'une Page à l'autre sereinement, ne paraissant pas le remarquer. Se sentant d'humeur patiente, Sasuke resta machinalement appuyé à l'encadrement, à le contempler.

Se perdant avec affection sur ces traits harmonieux qu'il connaissait chacun, jusqu'à la pliure mince qui bordait le coin de ses yeux, le tracé affirmé de sa mâchoire cassante, la dureté moyenne de son profil, ce nez délicieusement pointu… Oh qu'il aimait pouvoir l'admirer librement ainsi, il voyait même l'orage tendre, sur ce visage, en un indice révélateur. Il avait dû songer à lui depuis. Beaucoup. Vraiment beaucoup. Il sentait une satisfaction ardente s'agiter en lui à cette idée séduisante.

« Ne devrais-tu pas être couché à cette heure ? »

La question sonnait hypocrite dans la bouche d'un noctambule du petit matin. Elle lui tira un sourire, discret étirement qu'il ne chercha pas à masquer :

« Ce n'est pas moi qui déciderait du sort du Japon demain.

_Certes. » Concéda l'autre sans se retourner pour autant.

De la place qu'il tenait Sasuke pouvait voir la légère tension dans ses épaules, signe qu'il n'était pas si à l'aise que sa voix tentait de le prétendre, avec un talent certain. Une personne extérieure y aurait cru, mais il connaissait l'homme depuis longtemps, ces subterfuges dont il usait pour maintenir la surface, apparences demeureront apparences, flous et perditions. Il savait crever la surface, sans violence. Il le ferait regarder les yeux dans les yeux.

« Je peux rester auprès de vous ? » Lâcha-t-il dans un souffle.

Pour ne trouver qu'un immobilisme éphémère dans ce corps, l'aveu d'une impuissance cruelle quant à savoir quoi faire, que dire désormais, quelle réponse choisir parmi tous ces autres possibles. Il était évident que son Seigneur ne s'était pas décidé de la manière dont il réagirait, il ne devait pas s'attendre à le voir ainsi venir à lui de son propre chef. Une passivité qui inquiéta soudain le garçon qui se sentit obligé de convaincre. Se redressant, il affirma avec un empressement criant :

« Je ne dirai rien. Je me tairai, je vous jure que si vous le voulez ainsi je serai muet ! »

Ueda et les autres étaient tout pour lui. Il ne pouvait pas partir, Yukimura ne pouvait pas lui réclamer de quitter sa maison, de faire un tel sacrifice pour quelques paroles échappées à son orgueil adolescent ! Il ne voulait rien que le droit de conserver sa place. Il n'était pas assez prétentieux pour attendre en retour des réponses inutiles qu'il connaissait déjà. Il savait parfaitement les sentiments que le dirigeant ressentait pour lui, cela lui convenait comme ça.

« Je vous jure que vous finirez même par l'oublier de vous-même !

_Ne fais pas de promesses que personne ne peut tenir. Contra son Seigneur d'un ton coupant.

_Je l'ai fait pendant onze ans ! S'exclama-t-il en retour. Je vais simplement continuer. »

Un rire bref secoua l'homme, gorgé d'un mépris qui souffla Sasuke. Il demeura muet, étouffé par la panique sourde qui commençait à monter en lui alors que celui qui tenait sa vie dans ses mains reposait son livre avec une lenteur insoutenable. Non sans un soupir de résignation qui tordit sa gorge davantage encore. Lorsqu'ils se firent enfin face, le garçon ne s'était jamais senti autant écrasé par le charisme de son Maître. Il dût contenir toute sa volonté pour ne pas glisser à genoux devant lui, de remords pour sa désobéissance.

« Et que feras-tu... Aborda Yukimura avec un sarcasme évident. Quand je me marierai ? »

Il y avait un défi cruel dans le regard de l'homme qui poursuivit sa torture, non sans s'approcher avec une tranquillité révoltante de lui, jusqu'à ce que l'espace entre eux disparaisse :

« Et que je te réclamerai de protéger mon fils et ma femme ? »

Une rage qui palpitait dans ses veines.

« Que feras-tu, oui ? Tu aboieras de contentement ? »

Il était saturé de cette proximité odieuse, enivré par cette chaleur glaciale qui brisait son âme, par les battements de ce cœur qui n'apaisaient nullement le sien, blessé par cette voix qui frappait ses points faibles qu'il avait bien tenté de nier jusqu'à maintenant. Tous ainsi exposés hurlaient leur douleur sous les coups qui ne cessaient de résonner à son esprit. Une lame lui aurait paru plus douce à accueillir dans sa chair. L'ennemi n'avait aucune pitié, aucune compassion à le réduire en poussières.

La chose en lui, gronda de haine absolue.

« Je les tuerai lentement. Souffla-t-il à son oreille. Je rongerai jusqu'à leurs os… »

D'une main autoritaire, il retint Yukimura de s'éloigner de stupeur, agrippant son kimono durement. Maintenant le visage de l'homme au contact avec le sien, joue à joue ; inspirant bruyamment l'odeur de son cou sans songer seulement à en rougir, il se sentait trembler littéralement de jalousie.

« Parce que vous êtes à moi. »

Il le chuchota avec une ferveur délirante, attirant ce corps contre lui, plus proche encore… Jusqu'à en ressentir tous les contours solides sur sa peau hypersensible, les moindres frictions bienheureuses grisantes entre eux deux. A peine inquiétées de la rigidité de l'autre face à cette démonstration de possessivité féroce incontrôlable, ses mains glissèrent aventureuses et animées d'une audace hâtive qui ne le fit reculer devant rien. Le tissu était un obstacle dont il s'accorda de s'affranchir, ronronnant presque de pouvoir enfin toucher cet épiderme séduisant, à peine séparé par cette couche noire qu'il n'avait jamais autant regrettée de porter constamment. Qu'il ne pouvait s'empêcher de songer, s'il l'ôtait…que serait un contact direct ?

Il suffoquait littéralement de désir, noyé dans son élan de séduction inconsciente. Aux prises avec ce qu'était devenu ses naïves intentions platoniques au fil des années de passion muette. Trop faible pour avoir l'orgueil de résister à cet appel qui semblait résonner des entrailles mêmes de la terre, commandant efficace de sa conscience la plus primitive. Portant à ses lèvres des mots odieux :

« Je sais mordre aussi, mais il va falloir ordonner. »

Yukimura sembla se tendre un instant, outré sans doute. Il imaginait très bien à quelle déconvenue il soumettait son Seigneur a osé pareille désobéissance en lui faisant subir les attouchements d'un homme très exalté par son nouveau terrain de jeux. Pour qu'il se débatte si peu contre les perditions de ses doigts, il était sûrement encore sous le choc, comprenant à peine comment le rapport de force avait bien pu ainsi basculé d'un extrême à l'autre. Lui ne s'interrogeait plus…

Avide de nouvelles saveurs, il goûtait à cette peau de sa bouche appliquée, appréciant les sensations agressant sa langue. Si peu conscient de la prise presque tendre d'une de ses mains qui était remontée entre temps jusqu'aux épaules solides du dirigeant, l'étreignant ainsi étroitement. Ivre de la courbe de cet impérial cou qui frissonnait sous ses baisers, jamais assez satisfait de l'avoir au plus près, ce n'était pas en lui ; il frotta ses hanches lascivement contre les siennes, guidé par l'instinct.

La dureté évidente qui se plaqua alors contre sa cuisse le fit gronder de vulgaire satisfaction. Osant à peine croire ce qu'une telle réaction physique signifiait quant aux attentions réelles du dirigeant envers lui, il s'accorda le plaisir de renouveler l'audace de ses reins, non sans soupirer bruyamment. Une initiative qui fût récompensée par le premier mouvement de Yukimura : l'homme se plaqua contre son corps tout entier, non sans caresser la courbe de son dos. Faisant claquer rageusement le tissu noir restrictif, alors qu'il dévorait la longueur de sa nuque. Docile, Sasuke offrit celle-ci au désir capiteux de son Maître qui paraissait avoir trouvé finalement la faille qu'il recherchait : ses paumes glissèrent sous la barrière souple pour retenir ses hanches, les guider dans leur course enfiévrée, approfondissant davantage l'acte.

Etranglé par ce contact à nu qui acheva d'embraser sa retenue, Sasuke lâcha un gémissement éhonté pour presser le visage du dirigeant au sien, posant ses lèvres aux siennes maladroitement dans un bref baiser un peu distrait. Il n'eut même pas l'occasion de se reculer que Yukimura l'attirait à lui pour l'embrasser.

Pour de bon. Jusqu'à mordre sa bouche, l'envahir. Saturer ses terminaisons nerveuses.

Le garçon rendit complètement les armes, s'abandonnant aux intentions de son Seigneur. Respirant tant bien que mal entre deux explorations tumultueuses tandis qu'il sentait ces mains étrangères continuer à glisser sur lui de plus en plus bas, obstinément…

« On nous attaque ! »

Le bruit d'une sirène d'alarme brisa l'instant. Ils se séparèrent brutalement, portant leurs attentions dans la direction des hurlements des gardes. Une déflagration extérieure fit alors trembler le château entier, déclenchant un concert de cris et de luttes aisément identifiables. Sasuke dépassa ce simple stade, allant au-delà des vibrations de surface, chassant des signatures qu'il avait mémorisées soigneusement auparavant. Se laissant couler dans ce rôle de sentinelle, il informa son Maître :

« Ils sont tous là, aux murailles. »

Yukimura acquiesça, un peu sonné par ce revirement de situation soudain. C'était bien trop tôt, ils ne devaient pas attaquer avant que le Seigneur Kanetsugu ne soit avec eux. Les Tokugawa étaient censés rester éloignés en attendant de tenter une infiltration discrète, ce n'était absolument pas ce qu'ils avaient prévu de même réflexion avec Rokurô. Un pareil mouvement maintenant était suicidaire. Ils ne pouvaient pas espérer passer au travers des lourdes défenses de la bâtisse militaire en un groupe de quatre pour les atteindre. Les troupes de Mitsunari, même de faible efficacité, les contiendraient sans difficultés.

« Nous ne pouvons pas rester ici. » Constata-t-il fermement.

Sasuke tira sur le col de son kimono pour planter son regard fauve dans le sien.

« Jamais hors de mon périmètre. »

Conciliant dans ce genre de situations, l'homme hocha la tête. Il n'était pas assez fou pour s'opposer aux règles de son protecteur avisé. Ce dernier avait ses propres limites qu'ils devaient respecter pour limiter autant que possibles les conséquences hasardeuses qui pouvaient découler d'un franchissement de celles-ci. Sa vie dépendait des capacités de ce combattant de l'ombre ; et rien ne semblait, étrangement, plus exaltant que cette vérité-là désormais.

« Tu n'as pas dormi.

_Vous non plus. Lui rétorqua le garçon qui ouvrait un des panneaux avec prudence. Droite. »

Docilement, Yukimura s'avança avec précaution dans la direction réclamée, progressant la main sur son katana le long du couloir désert plongé dans l'obscurité et le calme apparent. Il ressentait clairement la présence rassurante de son Commandant dans son dos, qui se coulait souplement plus discret qu'un spectre. De toute évidence, il ne devait rester quasiment personne encore à l'intérieur du château, tous avaient dû se précipiter au-dehors à la rencontre de leurs ennemis. Ils étaient les seuls retardataires, leurs…activités ayant diminué clairement leur niveau d'attention.

Comme semblant songer à la même chose, Sasuke échangea un regard incertain avec lui. Le souffle d'une nouvelle explosion soudaine réorienta leurs esprits sur le moment présent et l'urgence de la situation. Délaissant les questions épineuses pour plus tard, ils reprirent leur marche rapide en quête d'une issue près de leur position actuelle. Ils devaient se rapprocher des autres pour obtenir du soutien tout en se gardant de se placer en première ligne. Ils n'oubliaient pas que les cibles des Tokugawa étaient les opposants au règne du Shôgun, soit les deux Seigneurs rebelles. Mieux valait ne pas prendre de risques inconséquents.

« Saizô et Juzô soutiennent un groupe de gardes aux prises avec le Meneur et deux de ses partenaires. Ana, se tient plus en arrière avec Isanami. Indiqua alors le ninja, au fur et à mesure que ses sens évaluaient toutes les informations qui leur parvenaient jusqu'ici.

_Mitsunari est protégé ?

_Rokurô est auprès de lui dans un bâtiment annexe.

_Ils sont surveillés ? » Insista l'homme, inquiet quant à un possible enlèvement.

Il se tourna vers Sasuke alors que celui-ci fermait les yeux pour se concentrer, fronçant des sourcils. Admirant muettement les capacités effroyables du garçon, il ne put s'empêcher de songer à cet instant volé entre eux qui brûlait au fond de lui encore, en une flamme patiente et avide. Il parvenait à peine à croire que cela avait bien eu lieu dans leur réalité tant les images qui traversaient sa mémoire lui paraissaient curieuses. Loin de celui qu'il pensait être depuis toujours. Il avait perdu le contrôle de lui-même si aisément… Ses mains en tremblaient, persistantes, du désir qui l'avait envahi. Il dût se masser les tempes pour se reprendre.

« Vingt-trois gardes sont postés autour du petit bâtiment Nord-Ouest dans lequel ils se trouvent ensembles. Lui répondit finalement le Commandant. La femme qui contrôle le temps est en train de se diriger sur eux. Il semble qu'elle profite de la diversion de ses trois soutiens pour infiltrer les rangs arrière.

_Ils ne pourront rien contre elle, nous devons les rejoindre.

_Ou elle cherche à nous attirer tous au même endroit pour faire d'une pierre deux coups… »

Sans doute était-ce le cas mais ils allaient devoir passer outre ces manigances.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre Mitsunari. » Affirma Yukimura avec autorité, se remettant en route.

Encore pouvait-il affirmer sans réelle prétention que le vieux Renard le voulait vivant, ce trait pervers qui le caractérisait ne pourrait résister à la tentation de l'humilier en l'exhibant comme un trophée de chasse de mauvais goût, autant le sort qu'il réservait au jeune Seigneur demeurait plus incertain. Celui-ci mort, il ne pourrait y avoir une alliance assez forte pour faire face au dirigeant du Japon. Ils auraient perdu la partie, et ce, sans possible seconde chance pour bâtir ce mur d'opposition commun et faire front ensembles.

« Très bien. » Concéda Sasuke, déjà sur ses talons.

Il pouvait pourtant sentir une tension évidente dans le corps du garçon. Dont il devinait l'origine sans difficultés : celle qu'ils s'apprêtaient à affronter semblait plus appartenir au monde des Dieux qu'au leur, rien ne paraissait capable de la stopper. Il se souvenait encore parfaitement de la simplicité avec laquelle elle les avait tous les deux emprisonnés dans une seconde figée. Une démonstration de force qu'ils avaient regardée impuissants à s'en échapper. Ils auraient beau avoir le nombre pour eux cette fois-ci, la donne ne changerait pas. Il fallait trouver un moyen de la contraindre avant.

Mais sa tête si foisonnante habituellement d'idées brillantes, souffrait du manque de repos auquel il avait été soumis ces derniers temps. Le voyage avait eu ses conséquences sur le long terme, sans compter ce qu'étaient devenues ses nuits avec les aveux récents de son Commandant. Il se trouvait devant une impasse, un vide moqueur qui se riait de ses tentatives à sauver leurs vies, soufflant la peur et l'inquiétude persistante à fleur de peau. Pourtant il se jurait, ils ne mourraient pas cette nuit. Il avait déjà failli récemment perdre son ninja, il n'était même pas question de lui faire prendre des risques similaires à nouveau. Il portait la fonction de stratège, c'était à lui de prévoir leurs prochains coups gagnants.

« Là, à la prochaine encablure. »

Suivant les indications de Sasuke, ils débouchèrent sur un hall secondaire dont ils devinaient sa taille conséquente par la masse d'obscurité qu'il contenait. Un fin rayon perçait toutefois au travers des épaisses nébuleuses en suspension, témoignage d'une porte visiblement mal refermée par un garde trop pressé. D'un même élan, ils remontèrent jusqu'à elle pour quitter la carapace rassurante du bâtiment ; la chaleur régnant dans l'air poisseuse, colla à leurs épidermes désagréablement. Il flottait un mélange de poudre et d'humidité autour d'eux. Tout n'était que cris et déflagrations : de toute évidence les gardes de Mitsunari n'avaient pas hésité à user des canons des murailles pour faire reculer l'envahisseur.

Ils ne voyaient pas la première ligne de leur emplacement, ils auraient dû contourner le château afin de l'atteindre. Ils devinaient malgré tout aisément l'état dans lequel l'entrée principale de ce regroupement militaire devait se trouver. Les autres allaient devoir continuer à se passer de leur soutien, la sécurité de leur hôte demeurait plus préoccupante que le reste. Une décision que le garçon confirma d'un hochement sec du menton, contrôlant la situation globale qui menait Juzô et Saizô face au Meneur des opposants qui paraissait débordé par la cohésion des deux Braves. Ces pairs ne s'en sortaient pas mieux, lame à lame contre une Ana déchaînée accompagnée des shinobis de Mitsunari. De toute évidence, les Tokugawa savaient parfaitement qu'ils ne pourraient pas tenir éternellement.

Se pressant davantage, Sasuke entraîna son Maître avec lui vers le bâtiment où se trouvaient Rokurô et le jeune Seigneur. Sans lâcher pour autant l'empreinte sensorielle de leur ennemie qui possédait quelques instants d'avance sur eux, il ne souhaitait pas lui indiquer leur présence. Elle devait croire qu'aucun ne s'était penché sur sa présence entre ces murs, ce serait toujours un petit avantage qu'ils auraient alors sur elle. Sur ce monstre qui était capable de ramener chaque fois ses partenaires morts au combat. Qu'il allait affronter, très certainement seul, sans aucune arme à disposition pour lutter également.

« Vidons-la de son sang... »

La Voix riait au fond de lui de contentement face à l'imminence d'une nouvelle lutte douloureuse. Ne sachant comment contenir ses doutes autrement, il se laissa complètement influencé par sa folie prédatrice en chasse, ramassant ça et là quelques touches d'assurance pour tenir à distance ses peurs. Il ne perdrait pas devant cette épreuve, il était la Forêt. La respiration. Le Monde coulait en lui en pulsations réconfortantes, le liquide brûlant dans ses veines palpitant au même rythme. Cette adversaire n'était qu'une notion abstraite, il ne baisserait pas les yeux devant elle. Il valait la Vie.

« Arrachons-lui les membres… »

Des hurlements de souffrance retentirent soudain dans l'épaisseur de la nuit, qui les firent précipiter plus rapidement encore le long de la ruelle qu'ils se trouvaient en train de remonter. Ils débouchèrent alors sur une place intérieure étroite qui se trouvait le décor d'un véritable cataclysme surnaturel : tous les gardes qui défendaient la bâtisse avaient été littéralement immobilisés dans leur processus de défense. Impuissants dans ce rôle cruel de statues, ils restaient bloqués dans leurs derniers mouvements offensifs, libérant ainsi la voie à l'ennemi qui avait déjà pénétré les lieux.

Jetant un regard de compassion à ces hommes humiliés, le Commandant se pressa aux trousses de la femme, au côté de Yukimura qui paraissait bien décidé à recourir à son sabre. Ils n'eurent pas à chercher très longtemps toutefois, le jeune Seigneur et le Page se situaient dans le salon principal. Sasuke pensa y rentrer à son tour dans son élan, mais son Maître l'arrêta aussitôt d'une main absolue. Le collant au mur proche tout en posant ses doigts sur sa bouche pour le faire taire, ils pouvaient dans cette situation espionner l'intérieur de la pièce sans se faire remarquer. Une option plus sage.

« Vous ne passerez pas ! »

Rokurô s'était placé devant Mitsunari, dernier rempart contre la progression de l'élément Tokugawa. Toutes armes dehors, il considérait avec sévérité cette ennemie silencieuse drapée dans ses anonymes tissus sombres. Semblant conserver sous ses dents quelques sonorités vocales qui faisaient frémir d'anticipation le bord de ses lèvres. Tout mouvement de l'autre suffirait à déclencher une tempête immédiate d'une violence certaine. Ils connaissaient les extrémités vers lesquelles l'homme était capable d'aller sans regrets si cela lui semblait nécessaire.

Yukimura tira alors son ninja en arrière pour échanger avec lui quelques signes muets propres à eux. Tentant un moment de le convaincre en vain de le laisser y aller seul, une proposition imprudente à laquelle le garçon s'opposa fermement en gestes répétés et anxieux. Pointant finalement leur adversaire, le ninja eût quelques mouvements brefs envers sa personne que le dirigeant ne pouvait contredire. Il dût demeurer dans le couloir, en arrière, tandis que son Commandant glissait en premier ligne plus discret qu'un souffle.

Rokurô venait de relâcher ses ondes sonores, envoyant brutalement valser la jeune femme. Filant au sol souplement, Sasuke suivit sa chute pour se jeter sur elle, ses doubles lames en mains. Profitant de sa fine constitution fragile de non-guerrière pour ouvrir profondément la peau de son ventre, savourant l'odeur du sang métallique qui les éclaboussa.

« Ecrase-la ! Ecrase-la bordel ! »

D'un coup de pied ajusté, il l'empêcha de se relever, en appuyant durement la plante sur ses muscles de cuisse. Elle tenta immédiatement de le frapper, des mouvements qu'il prévoyait sans aucunes difficultés, avec le soutien de ses sens exacerbés qui lui indiquaient où se placer pour parer et esquiver. Il bloqua toutes les initiatives adverses, les détournant pour blesser le corps de l'inconnue, allant jusqu'à sectionner quelques uns de ses ligaments primordiaux dont il situait la position par sa vue hors-norme. Le dernier coup qu'il jeta à son visage la renvoya par terre une nouvelle fois.

Saisissant cette opportunité, il se baissa pour refermer une main sur sa jambe, la soulevant dans son élan pour la projeter contre des panneaux de riz proches qui cédèrent sous son poids. L'ennemie alla rouler quelques mètres plus loin au-dehors. Faisant signe à Rokurô et au jeune Seigneur de rejoindre sur le champ, Yukimura qui les attendait, il s'élança derrière sa proie qui se redressait en gémissant.

L'adrénaline qui fondait dans son âme avait chassé toutes peurs encombrantes. Le regard fixé sur la personne qu'il se devait d'affronter pour protéger tout le monde, il sentait ses mains trembler d'impatience. Prêt à relever ce défi, parfaitement conscient qu'elle lui avait laissé volontairement l'avantage jusqu'à cette minute. Il ne fût pas surpris de la voir se relever malgré l'état de ses blessures. Elle était en train d'enlever ce masque intégral qui cachait son visage, dévoilant une bouche tordue en un sourire malsain, puis l'élégance global de son physique qui en faisait sans doute une belle femme. Portant les cheveux drus et la pâleur saine des Japonaises de son époque. Elle apparaissait plus proche de la noblesse que de ces kunoïchis masculines qu'il avait pu affronter parfois, dont certains Seigneurs vicieux ne se gênaient pas à exhiber les courbes lors de cérémonies officielles.

« Brise-moi cette poupée de porcelaine, veux-tu ? Elle me fait vomir. »

Femelle ou non, il ne retiendrait de toute façon pas ses coups devant pareille menace. Ces morales le laissaient froid, il ne s'appesantissait pas de ce genre de considérations comme pouvaient le faire ses aînés. Il défoncerait jusqu'à ses os si nécessaire, il faudrait au moins cela pour en venir à bout : les larges plaies qui se trouvaient ouvertes dans sa chair avaient disparu. Sûrement venait-elle déjà d'utiliser son don pour projeter son corps dans un passé plus clément où il ne se trouvait pas blessé. Elle lui souriait.

« Connasse ! »

De toute évidence, elle ne semblait pas en mesure de parler. Ce qui ne l'empêcha pas de se jeter sur lui. Elle n'était même pas rapide, à peine dangereuse dans le choix de ses coups, pourtant une de ses petites mains s'enfonça dans son plexus, coupant sa respiration un instant qu'elle mit à profit pour dégainer l'arme dissimulée qu'elle portait sur son mollet. Il évita de justesse que la lame ne se plante dans son cou, reculant pour prendre le temps de se remettre de ce renversement de situation trop parfait.

Elle était sur lui, son sabre maladroitement levé au-dessus de sa tête comme une amatrice. Agissant aussitôt, il l'en déposséda d'un geste serein et précis : un coup de revers efficace qui projeta l'arme plus loin. L'aubaine s'annonçant grandiose, il jeta ses doigts autour de sa gorge pour l'étrangler. A nouveau, il ressentit ce flottement éphémère dans l'air, une seconde plus tard son adversaire tenait bien sa lame dans sa main. Il manqua encore de la voir s'enfoncer en lui. D'un retournement souple qui n'appartenait qu'à lui, il balaya les appuis qu'elle avait au sol pour briser son équilibre et la faire chuter. Se jetant sur elle, il bloqua son sabre de sa propre arme, la laissant ainsi sans défense pour enfoncer dans la foulée l'autre dans son abdomen. Avec un déchirement sinistre, la peau céda. Son poignet plongeant dans l'écarlate sanguin.

« Oh yeah… »

Elle ne criait même pas, le regardant glacialement en fronçant des sourcils. Lui venait de comprendre l'origine de ces modifications immédiates de la réalité toujours à l'avantage de la jeune femme : elle coupait le déroulement logique des événements, ralentissant certaines des attaques du Commandant, ses réactions, ou allant jusqu'à projeter un nouvel état sur celui actuel. C'était ainsi qu'elle était parvenue à rappeler, dans sa main, son arme qu'il lui avait enlevée. Lorsqu'elle le projeta alors en arrière de son pied qu'il avait bloqué il y a quelques secondes en amont, il ne s'en étonna pas, rétablissant plutôt son équilibre pour esquiver son sabre qu'elle avait jeté sur lui.

Il devait être bien plus rapide qu'elle, plus intense dans ses mouvements pour la prendre de cours. Il fallait qu'il la déborde complètement pour retourner la situation de ce combat à son avantage ; il s'en savait capable. Elle n'était absolument pas entraînée pour accuser les dépenses d'énergie d'un affrontement de ce niveau. Son endurance fonderait comme neige s'il augmentait sa vitesse moyenne.

« Arrête de réfléchir, frappe Putain ! »

Lui avait l'habitude de courir sous la Lune. Il s'élança dans sa direction, poussé par ses membres qu'il n'avait eu de cesse de tyranniser lors de séances interminables, qui répondaient désormais au huitième de la pensée initiale. Ils plièrent souplement sous ses pas, donnant une amplitude immédiate à sa course ; elle eût tout juste le temps de réagir en conséquence. Son opposante fit réapparaître son arme, il devinait qu'il ne lui était pas possible d'agir ainsi si librement sur ses doubles lames, sur lesquelles elle n'avait aucune influence. Une nouvelle rassurante. Il parât avec aisance son geste qui pulsait bruyamment dans l'air, saisissant la faille dans sa garde pour passer au travers et abattre un coup puissant sur ses poumons. Il enchaîna, frappant son cou assez profondément pour entraîner une hémorragie mortelle. Et déjà, son genou allait cogner durement contre le sien, faisant craquer le plus faible. Il n'y était plus, attaquant ses flancs dans un flot de gouttelettes cramoisies qui s'écrasèrent sur son visage enivré par la violence.

La faisant reculer mètre par mètre devant ce déchaînement de brutalité, il s'assurait de ne pas laisser une seconde à son adversaire pour retourner les conditions de son côté. Ne cessant de battre chaque miette accessible de son corps peu résistant, allant des pieds aux poignets, de la taille au dos, les épaules et la tête. Ainsi le regard de la femme ne parvenait à se fixer sur un état sur lequel elle désirait agir, distraite trois fois en une même seconde par la douleur physique qui ne la laissait pas tant de glace que cela, irradiant dans ses yeux et brisant le sourire qu'elle maintenait jusqu'à présent.

Elle sembla paniquer progressivement au fur et à mesure que les dégâts qu'il infligeait dans sa chair, demeuraient ancrés dedans sans qu'elle ne puisse les guérir. Il sentait son souffle se hacher devant la dureté de cet effort physique trop intense pour elle. Elle allait craquer pour de bon bientôt. Empli de cette certitude il redoubla de précision et de rapidité pour continuer sans marquer une seule pause imprudente, essuyant le bord de ses lames couvertes de sang qui diminuait leur tranchant, sur son avant-bras. Prenant soin de suivre les mille informations que ses sens apportaient à son esprit chaque instant pour viser les points d'anatomie faibles aux pressions importantes.

« Plus, plus ! Donne plus ! »

Bercé par les propos de l'Autre qui jubilait absolument, il s'emporta. Son opposante tenta pourtant de briser le rythme infernal de ses coups. Semblant se forcer à se concentrer sur son prochain geste qu'elle fit ralentir dangereusement ; Sasuke la laissa faire alors qu'elle esquivait son poing armé qui se trouvait jeté en avant lentement. L'acte maintenait le regard de la femme sur cette menace désormais contrainte, obligé par l'usage de sa capacité, mais délaissait la surveillance sur d'autres orientations. Un mouvement inhumain propre à lui seul lui accorda de claquer violemment son pieds contre le dos ennemi, brisant la transe de cette dernière qui sursauta. Complètement prise de cours par cet assaut impromptu, elle relâcha sa garde… De pas il se projeta sur elle, frappant son front d'un coup de tête brutal et soudain qui alla jeter le corps à terre. Plus inerte qu'une pierre.

Elle avait perdu conscience. Son pouvoir avec.

« Oh… Tue-la. Vas-y ! Débarrassons-nous de cette merde ! »

Cette femme était bien trop dangereuse pour pouvoir rester vivante. Ils n'étaient même pas certains de connaître un moyen de l'emprisonner définitivement, elle et sa capacité du rang divin. D'autant qu'elle ne cesserait jamais de ramener ses partenaires morts tant qu'elle continuerait à respirer. Il suffisait de l'éliminer pour défaire assurément cette équipe de Tokugawa. Les autres ne poseraient pas davantage de problèmes, il avait même la possibilité de les exterminer tous cette nuit s'il se précipitait là où les combats s'éternisaient, à l'entrée du groupement militaire. Il les entendait encore faire rage alors qu'il s'approchait de sa proie.

« Lâche-toi un peu… Ca fait tellement longtemps que tu n'as pas goûté au meilleur… »

La poupée respirait chaotiquement, il se pencha sur elle et ce parfum suave qui se dégageait de tout son être mutilé. Admirant à quel point ses lames avaient taillé cette chair à vif, les arabesques carmin qu'il y avait tracées dans sa ferveur. Les ombres qui se formaient aussi à la base de sa peau, ecchymoses multiples de cette brutalité à laquelle il l'avait soumise. Elles fleurissaient partout, jusqu'à son visage élégant, théâtre de nombreuses hémorragies externes qui souillaient son épiderme de liquide poisseux. Il inspira.

« Tue-la. »

Sans quitter sa position, il leva les yeux vers Mitsunari qui se tenait à quelques mètres, seul. Le jeune Seigneur arborait un regard des plus graves, il paraissait les considérer tous deux, impassiblement. Comment avait-il pu revenir dans cette zone sans obligation de protection, cela n'avait pas tant d'importance. Il répéta plus fermement :

« Tue-la. Son existence est une menace. »

Sasuke coula son attention de nouveau sur cette œuvre d'art qui sommeillait parmi les herbes. Cette demande extérieure résonnait en lui, en écho avec ce qui murmurait au fond de son esprit. Sirupeux propos qui réclamaient ardemment plus de sang encore, tellement plus ; et sur sa langue, les promesses coulaient. Il sentait leur pesanteur enivrante… Il connaissait ce moment. Il devait se souvenir, pourquoi était-ce urgent si le temps ne pressait plus, qu'il se souvienne ?

Hypnotisé par le ballet des gouttes de sang qui glissaient de ce menton pour s'écraser dans ce cou, il leva une main vers ce spectacle. Il pouvait toucher, il pouvait absoudre ses péchés en serrant cette forme de toute la force de ses doigts, jusqu'à rougir ses joues absolument. L'acte ne prendrait qu'un court moment, et l'offre semblait si exaltante à connaître. Il voulait savourer cette âme...

« Sasuke, stop. »

Obéissant, son corps réagit immédiatement à cette voix qu'il aurait pu reconnaître entre mille autres les yeux fermés. Il s'écarta dès lors du corps inconscient pour se redresser et faire face à son Maître. Celui-ci ne paraissait pas en colère contre lui, pour une fois, il considérait durement Mitsunari qui eût la prudence de baisser la tête fautivement. Même si le jeune Seigneur ne devait pas penser moins de cette interruption qu'il n'avait pas dû prévoir.

Rokurô se trouvait dans l'ombre de Yukimura, ayant pris le relais de protéger le dirigeant au moment opportun comme le Commandant l'avait espéré en éloignant volontairement son adversaire. Echangeant un geste entendu avec l'homme, le Page s'approcha de la femme Tokugawa pour contrôler son état de santé. Il semblait évident que leur Maître la désirait vivante ; une décision fidèle au caractère de ce dernier mais que Sasuke trouvait fort imprudente. Il soutint sans rougir l'attention du manipulateur de l'Eau lorsque celui-ci se releva pour porter leur adversaire dans ses bras.

« Elle nécessite des soins d'urgence. » Informa-t-il Yukimura.

Ce dernier hocha la tête pour se tourner vers son cadet qu'il aborda d'un sourire diplomatique :

« Mitsunari-san, je suppose que vous disposez de lieux idéaux pour ce genre d'actes médicaux. Je vous serai des plus reconnaissants si vous pouviez y guider mon Page. »

Une ombre sembla passer un instant dans le regard du susnommé, il acquiesça formellement malgré tout, n'ayant visiblement pas oublié à qui il devait la protection de son existence. Assurément, sans l'aubaine des interventions des Braves, les Tokugawa n'auraient eu aucune difficulté à le faire disparaître au sein de sa propre forteresse. Une hérésie qui faisait serrer ses lèvres. Il invita pourtant Rokurô à le suivre d'un geste sec avant de s'éloigner vers l'aile Est du château, sans une attention aucune pour la charge encombrante qu'ils emmenaient avec eux.

Yukimura les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils disparaissent derrière une encablure proche, assuré de leur absence. Il se tourna aussitôt vers son Commandant qui semblait attendre une sanction évidente, osant à peine lever les yeux vers lui. Soupirant de résignation, il s'approcha du garçon pour vérifier l'état physique général de son corps. Celui-ci se laissait faire, trop étonné pour songer à s'opposer à cet examen rapide. Il ne comprit pas tout de suite les intentions de son Seigneur, pas plus qu'il ne vit venir le baiser dur que l'homme jeta sur sa bouche. Brièvement, avant qu'il ne s'écarte pour claquer doucement son front.

« Merci. »

Sasuke ne put que rougir misérablement, tentant de dissimuler ses oreilles écarlates, embarrassé par ce geste d'affection. Incertain aussi quant au comportement de son Maître avec lui : allait-il persister ainsi à assumer leur intérêt commun ? Quelle était seulement la nature de son attention ? Simple curiosité ou désir de sombrer plus loin encore dans l'opprobre ? Fallait-il qu'il prépare son âme à souffrir de déconvenues plus acides encore ? Ces questions, il les tût. Pas assez fier pour réclamer davantage que ce qu'il avait eu, déjà. Il pouvait bien se résoudre à attendre. Donner une chance à Yukimura de le surprendre, peut-être… Même s'il s'interdisait absolument d'espérer. Il avait trop grandi pour ce genre de choses.

Convaincu par la justesse de ses pensées, il s'empressa de rattraper son Seigneur qui se dirigeait vers l'entrée où les autres Tokugawa avaient attaqué pour faire une diversion. Les bruits de lutte semblaient avoir cessés depuis un moment, laissant place à un calme relatif qui ne signifiait qu'une seule possibilité : tous les ennemis avaient été finalement repoussés par la ligne de défense du château. Et ce, qu'ils aient appris d'une manière quelconque la capture de leur plus précieuse alliée ou qu'ils aient choisi délibérément de le faire. En tous cas, ils ressortaient complètement affaiblis de cette tentative orgueilleuse. Une leçon qui serait difficile à accepter, ils ne répéteraient pas pareille erreur de stratégie à l'avenir. Cela était certain.

Des chevelures blondes au loin attrapèrent alors son regard perçant.

« Isanami ! » Hurla-t-il aussitôt. « Ana ! »

Les deux jeunes femmes se trouvaient en train de s'entretenir vivement avec les membres de garde, accompagnés des sentinelles, au milieu des conséquences de la violence des combats. Un champ de bataille réduit s'étirait ainsi sur plusieurs mètres, jusqu'aux cratères fumants que les tirs de canon avaient creusé ça et là, à l'extérieur des murailles. Il semblait que la plupart des dégâts aient été heureusement contenue hors de l'enceinte du château ; quelques toits et façades à proximité avaient malgré tout soufferts. Ils étaient déjà la cible des attentions de certains serviteurs aguerris qui ne se ménageaient pas, tandis qu'on emmenait les blessés dans l'aile Est prestement. La majorité ne paraissant pas être en danger de mort. Saizô s'était assigné visiblement la tâche de classer les cas selon leur urgence et il coordonnait un peu cette densité humaine qui ne cessait de s'agiter d'un côté et d'un autre. Le ninja n'avait apparemment pas trop souffert de la rencontre chaotique avec le Meneur des quatre Tokugawa. Il présentait les symptômes d'un combat tendu mais tenait sur ses jambes sans difficultés.

« Sasuke ! » Appela la prêtresse qui s'était tournée vers eux, leur faisant signe de les rejoindre.

Le garçon et son Seigneur s'approchèrent immédiatement, non sans échanger un regard avec Saizô, simple constatation que chacun se portait bien. Le brun eut même à l'adresse de son concurrent un narquois sourire qui signifiait sûrement que la tête du Commandant avait connu des jours meilleurs. Une provocation qui fit froncer les sourcils de ce dernier. Il préféra se contenir, ce n'était pas le moment de trouver le moyen d'engager un nouveau duel, il était épuisé. Jamais l'image d'un futon ne lui avait semblée si tentatrice.

Se reprenant, il eût tout juste le temps de rattraper Isanami alors qu'elle se précipitait aussitôt sur lui inquiète de son état physique. Ignorant les attentions interloquées des gardes, il se laissa lever bras, coude, pied et tête par cette inspection autrement plus musclée que celle de Yukimura. Anastasia, plus austère dans son accueil, se contenta d'un geste sec du menton pour approuver leur présence.

« Qu'est-ce qui c'est passé pour que ton aura soit dans un tel état ? »

La benjamine le fixait avec agacement, le sermonnant comme une mère sévère le ferait pour son fils un peu trop turbulent. Une méthode efficace, il ne put cacher la culpabilité fautive qui irradiait dans tout son visage, il pouvait le sentir.

« Nous avons rattrapé la femme qui manipule le temps. Répondit le dirigeant à sa place, à l'adresse des deux femmes comme des gardes du château demeurés poliment silencieux. Elle prévoyait de tuer Mitsunari-san, en profitant ainsi de la diversion de ses pairs ici. »

Un vent de rébellion souffla immédiatement dans les rangs des combattants.

« Comment se porte notre Seigneur, Yukimura-sama ? S'inquiéta un des leurs.

_Il est indemne. En ce moment il se trouve à l'infirmerie pour y accompagner mon Page. »

L'information soulagea la plupart d'entre eux, apaisant les grondements qui s'étaient élevés parmi ce groupe de fiers guerriers sensibles à la vengeance. Néanmoins, ils semblaient tous convaincus de la nécessité de laver cet affront qu'ils venaient de vivre avec cette tentative d'invasion orgueilleuse au sein même de leur territoire. L'événement n'allait pas apaiser les relations tendues entre Torhu et le shôgun.

« Vous l'avez affrontée alors ? Demanda Isanami, le regard tout autant grave qu'Ana.

_Sasuke est parvenu à la maîtriser. Elle est inconsciente pour le moment. » Assura le dirigeant.

Le Commandant plongea les yeux au sol devant l'admiration qui s'installait sur certains visages de cet étroit rassemblement. Peut-être venait-il de gagner la reconnaissance des défenseurs de Mitsunari ; il n'était qu'un simple serviteur à son Maître. Ca n'allait pas dans ses habitudes de se faire remarquer des autres plus que nécessaire. Ce genre de choses restait inconfortable… Et la jeune prêtresse devait le sentir, elle posa une main compatissante sur son épaule.

« Comment se porte Rokurô ? Réclama Anastasia, presque intéressée.

_R.A.S, il assure la protection de Mitsunari-san. Lui répondit-il platement.

_Le Seigneur ne vous a transmis aucuns ordres pour nous, Sarutobi-san ? » L'interrogea un des gardes.

Inspire, songea Sasuke, écrasé par sa timidité persistante.

« Sarotubi-san… »

Une voix ricanait au fond de son esprit. Une, ne semblait pas totalement refroidie par sa frustration. Elle ne devait pourtant pas cesser de regretter l'interruption de Yukimura. Lui, savait vers quelle extrémité il avait manqué de basculer en se laissant bercer par ses cajoleries mentales. En acceptant de faire face à cette autre part de lui distordue, il acceptait aussi d'être plus influençable par la Voix. Il était bien décidé à s'élever contre toutes les tentations auxquelles elle pouvait vouloir le soumettre. Reconnaître son statut de bête, ne signifiait pas se comporter en tant que telle. Il était devenu plus fort que ça.

« Non, aucun à ma connaissance. » Répondit-il aussi fermement qu'il en était capable.

L'homme hocha la tête, apparemment désappointé par ce manque de devoir de son supérieur. Tous semblaient très attachés à Mitsunari, autant qu'eux s'inquiétaient constamment pour leur Maître. La plupart portait les visages marqués de ces combattants aguerris que l'on croisait seul, sur les bords de route. Libres, comme aucun être ne pouvait prétendre l'être. Quoique le jeune Seigneur ait pu leur faire, il s'était assuré la loyauté de ses solitaires au cœur de roche. Sans doute n'en était-il pas complètement conscient, il ne devait pas voir la manière dont ses subalternes se référaient à lui, ni l'admiration qui habitait alors leurs regards. Ce genre de témoignages réclamait une finesse émotionnelle dont leur hôte ne disposait pas encore.

« Très bien. Nous allons poursuivre les déblaiements en attendant, et surtout le rapatriement des blessés. » Lança celui qui paraissait définitivement mener les formations.

Une approbation générale lui répondit tandis qu'ils se répartissaient tous efficacement une des deux tâches, prenant garde de conserver pour les travaux leurs éléments non-blessés. Les sentinelles suivirent cet élan renaissant, reprenant leur poste pour s'assurer du départ confirmé des Tokugawa. Une organisation qui impressionna les Braves et leur dirigeant. Tous devaient reconnaître qu'une telle cohésion restait impossible au sein de leur famille bricolée machinalement, où la moindre décision déclenchait à chaque fois révoltes et protestations de tous parts. Yukimura avait dû mérite d'oser les diriger, du talent surtout.

Peut-être, au final, était-il juste tout simplement stupide.

Comme percevant le cours de ses pensées, l'homme porta son attention sur lui, happant son regard un long instant. Semblant fouiller au fond de ses yeux, comme cherchant quelque chose qui lui échappait. Se plongeant avec une telle application que Sasuke ne songeait même pas à se dérober, aussi désagréable cette observation attentive pouvait être. Lui qui avait tellement l'habitude de s'effacer derrière les autres, pouvait-il vraiment se résoudre à laisser entrer librement cette personne dans la Forêt ? Avait-il ce courage de cesser de paraître autrement que ce qu'il était ? Pour lui ?

« Allons-nous coucher. La soirée a été suffisamment longue comme cela. » Jeta Anastasia, sans dissimuler sa lassitude.

Yukimura avait brisé le contact entre eux pour se tourner vers la jeune femme. Contenant son soupir de soulagement devant cette distraction presque inespérée, il ne put qu'acquiescer la justesse d'une pareille proposition. A peine surpris de voir Isanami attraper son bras pour le tirer manu militari dans son sillage, non sans avoir salué les autres d'un tonitruant « Bonne nuit ». De toute évidence, il venait de gagner la présence supplémentaire de la jeune prêtresse dans son lit. Conciliant, il se laissa mener sans protester.

Ni oser se retourner.


Je dédie ce chapitre à mon Ventilateur, pour son soutien indéfectible. Même s'il fallût le payer d'un doigt.

Je ne poserai qu'une question : les vacances, quelles vacances ?

Vivement l'hiver.


Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.