POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master
Marche Onzième : Sous les branches de l'Aulne.
L'humidité légère du jeune matin perlait paresseusement dans l'air.
Isanami frissonna, regrettant d'avoir ainsi sous-estimé les conséquences de l'absence du soleil, resté invisible en-dessous de sa ligne d'horizon. L'astre royal récupérait de ses heures de sommeil, pudique dans le confort qu'il trouvait à s'étirer indolemment sur les plateaux alentours, et peinant à apparaître pour chasser enfin la brume épaisse qui s'était installée durant la nuit. Le kimono estival qu'elle avait décidé de porter ne protégeait pas davantage ses membres transis par le froid, malgré la veste qu'avait tenu à lui prêter Sasuke, dans un élan de compassion propre au garçon.
Pas assez adorable toutefois pour accepter qu'elle rentre à la forteresse se réchauffer ; lui dépossédé de son habit ne tremblait pourtant pas un seul instant en face d'elle. Les yeux bandés, sa main gauche nouée dans son dos, il la défiait d'un unique éventail, attendant sa prochaine offensive. Le tableau matinal donnait à son Senseï une dimension charismatique intense. Ce n'était pas deux ans qui les séparaient l'un de l'autre ; un véritable gouffre existait entre eux sur l'expérience du combat. Elle se sentait même l'âme de la mauvaise élève fort distraite à comparer de la posture appliquée du ninja.
Rien à voir non plus avec les habitudes évidentes de Saizô quand il se battait, le brun agissait tout en désinvolture et relâchement paisible. Jamais vraiment inquiété par la force de ses opposants, il suintait avec puissance l'accumulation de technicité, se défendant par l'instinct. Son talent apparaissait naturel, inné dans l'absolu. Cruellement solitaire aussi. Il ne dégageait pas comme Sasuke, l'aura appliqué du travailleur qui ne compte pas ses efforts à s'entraîner constamment, reprenant chaque position autant de fois que nécessaire. Ni cet aspect de véritable dernier rempart, réconfortant, qui collait à la peau de son frère adoptif lorsqu'il se dressait de front contre ceux qui menaçaient ses biens les plus précieux, pour les protéger encore. Les deux hommes prônaient sur ces points, des natures opposées par leur essence même, qui avaient pourtant assuré leurs survies jusqu'à maintenant, l'un et l'autre. Aucune ne semblait plus juste que son adverse. Elles étaient complémentaires, inspirant une dynamique commune.
Et elle ? A quel chemin devait-elle prétendre en tant que Brave de Sanada ? Elle ne possédait pas des connaissances infuses à son esprit de jeune prêtresse naïve. Elle n'avait pas non plus assez de détermination pour s'acharner aveuglément à devenir plus forte que le jour précédent. Elle espérait juste saisir en pareilles occasions comme celle-là, un peu de compréhension sur la personne qu'elle se trouvait être. Sur la présence qui souillait sa vie, éveillait une sourde panique chaque fois que la tristesse se faisait ressentir. Puisqu'elle ne devait jamais pleurer, il fallait qu'elle s'entête à sourire en toutes situations, peu importait si ceux qui étaient chers à son cœur mourraient, un à un, sous ses yeux. Elle avait le devoir de contenir ces ténèbres qui avaient élu domicile en elle depuis sa naissance, par un caprice odieux du Destin.
Dans l'apprentissage de la maîtrise des éventails, elle recherchait un peu de ce courage qui manquait pour réprimer au mieux ses émotions. Ne pas devenir un danger potentiel et incontrôlable, dont ses propres alliés finiraient par se méfier, qui pourrait les blesser quand ils chercheraient justement à la défendre. Seule, il fallait qu'elle cesse de se reposer constamment sur Saizô. Ce n'était pas sain ni pour eux, ni pour la relation à laquelle ils aspiraient mutuellement. Elle voulait être son égale, cesser d'apparaître en charges à gérer avec le reste de la mission. Mais pour y parvenir, il fallait qu'elle soit capable de s'assurer par elle-même. Elle avait l'obligation d'atteindre cet objectif si elle voulait demeurer aux côtés du ninja d'Iga.
Sasuke avait affirmé qu'elle ne pouvait pas perdre contre la Déesse des Morts, contre quelque chose d'aussi vain. De toutes ses forces, elle voulait croire en son assurance sereine, en son sourire.
Elle s'élança en avant, ses éventails dépliés tenus fermement en mains, parallèlement au sol comme le lui avait indiqué le garçon pour diminuer les frottements à l'air durant les phases de déplacements. Raides, ses doigts sur le papier prirent une position d'action haute tandis qu'elle parvenait à la hauteur du ninja. Elle savait que lui demeurerait parfaitement immobile jusqu'à ce que les armes ne frôlent son dernier périmètre de réaction. Une retenue qui n'était en rien due à sa vue hors d'usage mais plutôt que la seule disposition de son éventail droit l'obligeait à réaliser la défense et l'attaque par le même instrument. Il la percevait avancer sur lui sans difficultés, se donnant le temps d'assimiler la manière dont elle chercherait à le frapper pour agir en conséquence en limitant au maximum ses propres gestes.
Du pur génie, Isanami se retint d'en faire le commentaire à haute voix, sachant très bien comment ce crétin de Commandant était capable de le prendre. Concentrant toute son énergie dans un mouvement peu singulier, ciblé sur le ventre de son opposant. De son éventail replié, Sasuke le parât avec aisance, entraînant le tintement des lames qui ornaient le sien. Enchantée de la justesse de ses prévisions, la jeune prêtresse prit l'occasion d'attaquer de sa seconde arme, profitant que celle du ninja soit ainsi bloquée pour viser son côté gauche qui se trouvait complètement vulnérable.
« Trop lente ! »
Plus souplement que ne le laissait présager sa condition de fer et de papier, l'éventail de son ennemi se libéra de l'entrave légère pour repousser sèchement du revers sa tentative. Elle marqua un pas de recul et esquiva le large cercle que l'instrument décrivait alors dans les airs pour jeter ses deux bras en avant, le flanc droit se trouvant à découvert. Cette fois, le pied du garçon toucha sévèrement son poignet gauche alors que le feuillet décoratif de la robe pourpre armée retenait son autre main de persévérer dans son approche.
Réagissant immédiatement, elle balaya le dernier appui qui restait ainsi à son opposant. Les chevilles s'accrochèrent : elle se rattrapa quand lui allait rouler souplement sur le côté pour se rétablir, maladroit sans l'équilibre naturel de son bras gauche. Saisissant ce détail, elle filait déjà sur lui pour abattre ses deux armes verticalement sur sa tête. Se jetant en une rondade arrière surprenante, le ninja bloqua son offensive de ses deux plantes de pieds soudées ensembles pour accuser l'impact du coup. Le choc la déséquilibra ; elle accusa un repli involontaire.
« Très intelligent. »
Le compliment pansa un peu la plaie de son amour propre devant une telle résistance de la part d'un adversaire pourtant fortement diminué dans ses déplacements et ses actions. Retenu physiquement, Sasuke ne prenait en rien la peine de se contenir, laissant entrevoir par intermittences son effroyable potentiel dans chacune de ses décisions pressées et dangereuses. Il lui fallait user de son entière concentration pour tenir la distance qu'il imposait entre eux, ne la ménageant pas comme il avait pu le faire auparavant. Elle devait être reconnaissante de ce respect évident de la part du ninja, mais son corps criait plutôt au scandale, étreint par la fatigue et la faim. Admirant distraitement l'endurance de son Senseï qui n'accusait aucune trace de sueur, ni à-coups dans le rythme de sa respiration. Qu'un témoin extérieur aurait bien eu du mal à deviner qu'ils se confrontaient ainsi depuis bientôt une heure.
Inspirant profondément, elle se releva courageusement pour reprendre son positionnement. Sasuke en considérait déjà la complexité soignée, jugeant visiblement de cette application des conseils qu'il avait pu lui donner au cours de leurs précédents entraînements. Il en sembla satisfait, acquiesçant pudiquement pour effectuer quelques cercles autour d'elle paisiblement, surveillant le moindre grain de sa peau. Elle ne pouvait nier le poids doucereux de son regard, qui paraissait même lui passer au travers. La précision des sens de son opposant frôlait le dramatique, rien n'était vraiment en mesure de lui échapper alors qu'il parvenait à lire en elle comme dans un livre ouvert. Elle se sentait constamment à découvert.
Un malaise qu'il dût percevoir : un instant plus tard il se jetait à sa hauteur, prenant l'initiative fragile d'attaquer le premier. Emporté par son élan, Isanami n'eut pour elle que le temps d'un réflexe défensif pour parer l'éventail pourpre du ninja qui frôla son ventre avant d'être dévié de peu. Elle tenta de contre-attaquer en vain, Sasuke se reculait déjà pour l'assaillir du côté opposé. A nouveau, elle parvint à contenir le geste des plus brutaux, alors que son adversaire marquait un pas. Il était sur elle, en offensive haute toujours mais leur ciblage variait à chaque relance. Ne cessant d'accélérer ses frappes, le garçon ne lui laissait aucun répit ; son arme fendait sur elle, ne se soustrayant aux arrières que dans le but d'être plus décisive encore à réaliser son prochain assaut. Il la faisait perdre du terrain ainsi, conservant une zone de contact étroite qui réclamait aux membres de la jeune prêtresse une réactivité indécente. Elle devait incessamment repositionner sa défense, brisant la solidité de sa garde afin de réagir en conséquence.
L'effort en lui-même ne réclamait rien à ses jambes, ils se faisaient face l'un et l'autre, jouant entiers sur le plan supérieur au niveau des bras et mains qui se tordaient en tout sens furieusement. Leurs éventails se dépliant et repliant dans des claquements élégants tandis qu'ils faisaient s'affronter leur papier décoratif. Elle voulait bien croire qu'ils devaient dresser un curieux tableau ainsi, paraissant surtout danser en osmose, que s'affronter durement. Les lames dissimulées au sein de leurs instruments n'étaient pourtant pas le détail raffiné supplétif mais une dissuasion évidente de venir seulement s'y frotter.
Elle se décala de justesse, libérant soudainement un espace dans lequel Sasuke s'engouffra, emporté par son ardeur. Glissant aussitôt dans son dos souplement, Isanami attaqua de ses deux armes, portées dans un angle droit, l'une frappant frontalement tandis que la seconde se trouvait habilement décalée sur le flanc. Une tentative évidente de tromper son adversaire, travaillant l'illusion d'un kata logique quand elle assaillait trompeusement sur une position non-naturelle. Pris dans la précipitation de se protéger, le garçon ne serait pas capable de s'adapter assez vite lorsqu'il le comprendrait.
Elle le tenait.
« C'aurait marché sur n'importe qui d'autre… »
Stupéfaite, la jeune prêtresse considéra son Senseï qui la supplantait de tout son talent. Abandonnée au sol dans un essai vain de se soustraire à la contre-offensive du ninja, elle ruminait ces dernières secondes. Il avait jeté son éventail en l'air, récupérant le plein usage de sa main, pour la poser à terre et prendre appui dessus, projetant sa jambe gauche en arrière sur sa cuisse, en la déséquilibrant. Gagnant quelques instants, il s'était retourné souplement, se redressant pour rattraper son arme et la déployer, les lames caressant alors la gorge de la blonde. Ainsi menacée, elle n'avait pu rien faire pour tenir debout plus longtemps.
Ca devenait frustrant. Agacée contre sa propre prestation, elle ne se priva pas d'ignorer l'offre vaine du Commandant quant à la relever. Croisant les bras pour se réchauffer un peu, elle se détourna de son ami, impuissante à réfréner sa légère rancœur. Sasuke l'avait laissée croire jusqu'au bout qu'elle avait le dessus, il ne s'était pas fait prier de se rire d'elle, attendant l'ultime moment pour rétablir sa supériorité avec panache et un brio qu'elle lui enviait. Une leçon qu'elle n'oublierait pas de ci-tôt : l'humilité même dans la victoire. Un rien suffisait à renverser complètement la situation.
« Isanami… »
Le ton du garçon sonnait si peiné qu'il brisa immédiatement toutes ses velléités de rancune stupide. Consternée par son comportement infantile, elle se tourna vers lui prête à faire la paix quand un voile glacial tomba brutalement sur le terrain d'entraînement.
« Technique d'Iga… Hyoso ! »
Surgissant de nulle part, une masse de glace conséquente se forma aussitôt à leurs pieds, paraissant vouloir totalement les emprisonner jusqu'au cou. Réagissant en conséquence, Sasuke l'avait déjà projetée en arrière pour bondir, esquivant de peu l'étreinte compulsive de cette prison gelée. L'écho d'applaudissements tranquilles salua cette vive réaction du ninja alors qu'Anastasia parvenait à leur hauteur.
« Cette fois tu as su l'éviter, il semblerait que tu te sois vraiment amélioré depuis notre dernier affrontement purement amical… » Releva-t-elle, sans retenir son sarcasme.
Outrée de cette entrée en scène qui avait manqué de la congeler sur place, Isanami s'agaça :
« Ana ! Tu ne peux pas éviter ce genre de mauvaises surprises ? Ca n'a rien d'amusant !
_C'est certain que si Sasuke n'avait pas été là, tu y serais passée… »
La remarque ajustée fit froncer dangereusement les sourcils de la jeune prêtresse. Touchée dans son amour-propre, celle-ci serra les poings, essayant vainement de se contenir pour craquer finalement face à la moquerie évidente dont elle était l'objet.
« Tu me défies peut-être ? »
La ninja d'Iga considéra machinalement le doigts revendicateur que sa cadette pointait sur elle. Sans masquer sa lassitude, elle haussa les épaules pour considérer leur Commandant qui demeurait comme à son habitude en retrait, les laissant se chamailler sciemment. Occupé à se tordre avec maladresse, il tentait de se libérer de la corde qui retenait sa main gauche. Souriant d'une satisfaction sadique, Anastasia remonta alors ses manches avec une paresseuse séduction :
« Sois ravie Gamine, je vais faire équipe avec toi.
_Quoi ? » S'inquiéta immédiatement Isanami.
En vain, la manipulatrice de Glace avait déjà projeté des pics gelés, prenant pour cible Sasuke que les liens emprisonnaient toujours ; il n'était pas parvenu à recouvrer sa liberté de mouvement. Le garçon accusa cette tentative d'une roulade furieuse, il n'eut pourtant pas l'occasion de protester que son adversaire levait un bras menaçant. Des colonnes de glace jaillirent brutalement du sol, manquant de l'empaler sévèrement. Il esquiva chacune aussi vivement que le lui permettait sa condition, usant de ses jambes pour bondir et réagir à temps. Tirant une de ses lames jumelles afin de contenir une vague de glace plus imposante qui fonçait sur lui, l'acier crissa sous le poids inerte mais tint bon.
« Ana, arrête ! » Hurla la jeune prêtresse.
La principale intéressée demeura sourde à ses recommandations, plissant des yeux pour attaquer de nouveau le Commandant de ses froides sculptures éphémères. Il ne restait rien de cet enfant qu'elle avait pu confronter autrefois, autant dans les entraînements que lorsqu'elle avait trahi les Sanada. Les gestes du ninja apparaissaient davantage maîtrisés, exécutés avec une application de combattant expérimenté. Ni panique, ni remords ne venaient troubler la concentration de son opposant alors qu'il lui échappait une fois encore. Il dégageait une aura surprenante, mélange de retenue et d'une sauvagerie certaine qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais rencontrée chez le gamin de Koga habituellement si sensible.
Cela ne faisait que confirmer ses soupçons, il n'aurait pas dû être en mesure de percevoir le cours de ses offensives ainsi aveuglé. Des Dix, Sasuke n'était pas reconnu comme le plus disposé à la perception solide de haute précision et pourtant, il ressentait d'une manière ou d'une autre ses frappes sans user de sa vue. La performance exceptionnelle la troublait par son caractère inédit assumé, leur Commandant avait réussi à se doter de nouvelles aptitudes. Elle ne savait pas comment, mais il y était parvenu.
« Vas-tu donc cesser de courir partout ? Gronda-t-elle entre ses dents, amenant ses doigts les uns contre les autres. Hokkyokuken ! »
Un arc de brume s'éleva subitement de terre, s'étirant dans les airs pour encercler le garçon. Solidifié dans l'instant, Sasuke tenta de s'en extraire, virant, vrillant et roulant en vain. L'apparition délicate persistait autour de lui, le suivant dans tous ses déplacements. Demeurant inerte, elle flottait en menace sournoise qui paraissait le contempler pensivement. Lui-même incertain, il s'immobilisa pour en étudier la clarté opaque et levant une main hypnotisée par ce ballet ensorcelant, il posa un doigt sur sa surface glacée pour le retirer. La plainte resta dans sa bouche alors qu'il examinait la brûlure écarlate qui le saillait désormais.
Anastasia ne contint pas son sourire ricanant, satisfaite d'avoir trouvé une faille dans les capacités de son adversaire, même si le comportement de celui-ci la perturbait. Excepté ce bandeau, un témoin extérieur n'aurait jamais pu comprendre que le Commandant ne disposait plus de son sens principal, à le voir évoluer. Il agissait comme le plus commun des mortels, semblant vraiment voir sans obstacles particuliers. Quel était donc ce principe qui prenait ainsi le relais si incroyablement dans sa tête ? Elle voulait savoir.
Claquant des doigts, elle ordonna au cercle de glace de se réduire progressivement. Evidemment, les réflexes du ninja s'alarmèrent aussitôt, comprenant la menace. Sasuke se figea, elle le vit s'accorder le temps d'une inspiration profonde avant de saisir son unique lame, la glissant entre lui et l'apparition. Avec vivacité, il la planta dans un point précis de la surface gelée, tenant son équilibre pour venir appuyer un de ses pieds. Souplement, il leva la jambe ainsi, permettant à la plante de soutenir l'action de sa main droite en l'insistant davantage de cette force supplémentaire. La position désagréable paraissait presque naturelle au garçon, et s'avéra efficace. D'un coup de talon, il brisa la restreinte de sa technique aussi aisément qu'on ne l'aurait fait du verre ; manquant de chuter, pris dans son élan.
« Sasuke ! Tu vas bien ? » S'inquiéta immédiatement Isanami.
Il acquiesça, désireux de rassurer la jeune prêtresse qui s'était déjà précipité à ses côtés, s'emparant, un à un, de ses membres pour vérifier leur intégrité. Toujours si peu douce dans son examen, elle le retourna dans tous les sens, finissant par libérer son bras gauche de la corde qui le maintenait dans son dos. Il accusa le coup de cette libération, soupirant de pure satisfaction. Il sentait clairement le sang irriguer à nouveau ses doigts, créant quelques fourmillements désagréables dans ses muscles. Retirant alors son bandeau, il attrapa sa veste que lui tendait la prêtresse pour l'enfiler distraitement.
« Tu aurais pu le blesser gravement, Ana ! »
Mais la ninja d'Iga n'accorda pas la moindre attention aux réprimandes de sa cadette, se jetant sur le garçon pour le tirer vers elle, serrant durement son col de kimono. Elle le dévisageait froidement, frustrée de ne pas parvenir à comprendre. D'avoir cette impression désagréable d'être tenue à l'écart, payant encore sa trahison passée, même aujourd'hui.
« Point faible structurel. » Répondit son opposant à la question muette qui habitait son visage.
Se résignant alors, elle le relâcha brutalement, le rejetant en arrière pour se détourner sèchement. Il eût tout juste le temps de retenir sa silhouette rigide et sévère, posant une main apaisante sur son bras pour la faire se retourner. En un pas, il osa s'approcher davantage, hésitant un moment face à au regard blessé de la jeune femme. Sa coéquipière n'était pas Isanami, elle prenait soin au contraire de ne jamais parler d'elle. Il fallait aller explorer en profondeur pour décrypter ses émotions et parvenu à ce triomphe, rien n'indiquait ce qu'il pouvait faire en retour. Pour cette fois, il la serra brièvement contre lui, mais fort. Très fort.
« Je ne sais pas moi-même. C'est juste ainsi. » Chuchota-t-il à son oreille.
Gênée, elle le repoussa sans réel empressement, haussant encore des épaules comme si tout cela ne l'affectait d'aucunes manières quand elle ne comprenait pas vraiment les raisons de sa colère. Elle voulait sa place, parmi eux, ranimer tout ce que sa condition de Shinobi avait brisé. Ne plus être ce simple membre par la voie officielle, mais quelqu'un en qui on oserait avoir confiance. A qui on apprécierait de parler à nouveau, de se confier un peu comme elle l'avait été auparavant, qui partagerait les souvenirs agréables et les instants plus durs. Elle voulait au final, être là en soutien, sans pour autant parvenir à le reconnaître franchement. Ce genre de pensées ne quittait pas la prison muette de ses pensées.
« Câlin collectif ! » S'enthousiasma alors la prêtresse, se jetant sur le duo pour venir s'y ajouter.
Les sourcils de la ninja d'Iga se froncèrent dangereusement sous cet assaut, écrasée en partie par les bras des uns et des autres, tandis que sa cadette ne s'encombrait d'inutiles remords : elle les berçait presque avec application, un large sourire mangeant sa face infantile. Usant de toute sa patience, Ana se retint d'agir hostilement contre l'invasion inhabituelle, serrant les dents jusqu'à ce que Sasuke -Dieu loué soit-il- n'écarte gentiment Isanami d'une poigne ferme.
« Quel charmant petit tableau de famille…
_Yozora-kun ! »
La sentinelle accueillit dans un rire la précipitation de la prêtresse auprès de lui. Poliment, ils allèrent l'un et l'autre se courber bien bas ; la jeune fille attrapant bientôt sa main pour l'entraîner vivement derrière elle, auprès d'Ana et Sasuke qui n'avaient pas bougé devant cette nouvelle apparition. Respectueux, il salua aussitôt chacun chaleureusement :
« Mon Commandant. Madame, enchanté. »
La blonde hocha froidement la tête en retour, peu disposée aux étalages sociaux de ce genre. Un fait que comprit rapidement l'archer n'insistant aucunement. Il se tourna plutôt vers son camarade, s'inquiétant quelque peu de ce qu'il pouvait en apercevoir.
« Qu'est-il donc arrivé à votre visage, mon Commandant ? »
Un rougissement intense s'étala immédiatement sur les joues du ninja, pointant jusqu'aux abords de son cou. Portant les yeux ailleurs, le garçon demeura silencieux, visiblement peu disposé à lui répondre. Sous la courbure de son menton se dessinait des arabesques tortueuses, plantant dans sa chair le dessin appliqué des feuilles d'un arbre qui occupait quasiment une moitié de son visage. Le tatouage de vert-bleuté auréolait ses traits agréablement, lui conférant un exotisme mesuré.
« Il ne veut rien en dire, lâcha Isanami. Monsieur cultive le mystère à ce sujet. »
Sasuke pouvait clairement entendre la moquerie dans la voix de sa sœur d'adoption. Elle savait aussi bien que lui les origines de cette création nocturne qui ornait désormais son corps. Il n'avait pas cherché à se désister, conscient que les évidences parlaient d'elles-mêmes. Le malaise persistait néanmoins : il n'était pas ignorant au point de croire qu'elle n'avait pas deviné ce qu'impliquait une œuvre de cette ampleur, une mise en avant de soi qu'il aurait préféré dans un autre monde gardée absolument confidentielle. On effleurait des domaines qui restaient aisément irritables pour lui. Il n'osait même pas porter son regard ailleurs, de peur de croiser le sien et d'y trouver le spectre déformé et humiliant de ses précieux souvenirs.
Il manquait de courage sur ces aspects. L'identité de son confesseur n'y changeait rien, la prêtresse n'allégeait pas sa conscience. Il se sentait dépossédé, jeté sur une scène publique qui le terrifiait. Il ne voulait pas songer à la possibilité de voir ce secret s'étioler davantage parmi les autres Braves, de devoir faire face à ces jugements qui ne manqueraient pas de l'égratigner comme avait pu le faire Juzô. Il demeurait horrifié de constater avec quelle aisance son attrait malvenu pour son Maître avait pu briser la relation de confiance qui persistait entre lui et le manipulateur de Fer depuis des années. L'homme ne le considérait plus, sur ce point il avait été parfaitement clair hier ; ses mots insolents n'étaient pas tant destinés à Yukimura qu'à lui.
« C'est un crétin, laisse ce vieux décolérer. »
La rancune serait pourtant tenace, Sasuke ne se faisait aucunes illusions à ce sujet. Il n'habitait pas la bonne époque pour ce genre de mœurs. Quoique certains Seigneurs ne s'embarrassaient pas, sur les champs de bataille interdits aux femmes, à recourir au charme androgyne de leurs jeunes serviteurs lors des longues campagnes. Il se rappelait très bien avoir croisé parfois ces visages troublants, maquillés plus soigneusement que ceux des concubines. Les coupables ne se vantaient jamais de leurs vices, trouvant l'excuse de travestir, pour approcher au plus près de la normalité. Il en ressortait un malaise plus sordide encore, sous le sirupeux cachet du secret amoral perpétué à travers les siècles.
Il espérait au moins que son Maître ne recherchait pas pareilles sensations en faisant ce choix d'être avec lui. Aussi naturellement pouvait-il interagir avec des dames de compagnie, aimant clairement à séduire par des sourires et des compliments, Sasuke l'avait pourtant senti hésiter sur la manière de tenir ses hanches sous ses doigts. Un geste loin d'être expérimenté mais d'une maladresse sincère à ne pas froisser son ego de quelques sortes que ce soit. Il avait apprécié cette attention bienvenue de sa part, peu désireux de revêtir un masque de porcelaine peinte et du joli tissu pour entretenir leur relation. Peut-être restait-il des ersatz de sa nature de bête du fond de la Forêt, mais il était définitivement un homme.
« Avec le poil et la sueur qui va avec… »
Mihari lui épargna de devoir répondre aux provocations de sa colocataire mentale. Souriant, l'archer se pencha dans sa direction pour se proposer en tant que partenaire potentiel d'entraînement. Une offre qui enchanta le ninja ; il s'empressa d'accepter, ne dissimulant pas sa curiosité persistante envers ce camarade si discret dans ses talents. L'occasion serait parfaite d'en savoir davantage sur cet homme, de poser les bases, peut-être, d'une amitié sincère qui perdurait. Il n'avait jamais pu tant sortir de Ueda auparavant… Le voyage et ses conséquences, comme les rencontres et l'établissement de nouveaux liens, demeuraient des inédits à ses yeux. Il s'en sentait souvent un peu gauche et naïf.
« Mitsunari-sama a réclamé à nous, les officiers supérieurs, de participer ensembles à cette rencontre. Reprit la sentinelle, non sans dissimuler sa fierté personnelle d'appartenir à ce groupe émérite. Je connais bien mes collègues et je peux vous assurer qu'ils n'ont aucune patience avec les soldats de Kanetsugu-san.
_Tout ce pseudo cirque d'entraide sociale va donc tourner à la démonstration de force pathétique… Lâcha la Shinobi, dans un soupir hautain appuyé. Ca ne m'intéresse pas.
_Je le crains, oui. C'est pour cela que j'ai tenu à vous voir au plus tôt, mon Commandant. Nous devrions avoir encore le temps de profiter de ce calme éphémère, maintenant. »
Sasuke acquiesça alors que sa comparse d'Iga soufflait une nouvelle fois, marmonnant à quel point le fait d'être couverte de sueur la répugnait et qu'elle n'avait absolument aucune raison de les suivre aussi, peu importe la tentative d'entraînement qu'ils auraient alors en tête. Sur ces mots convaincus elle alla se planter sur un muret proche qui délimitait le terrain, pour s'y asseoir paresseusement de tout son long sous un angle de séduction volontaire. Isanami dévora ce spectacle du regard, se tournant bientôt vers lui pour s'autoriser de vive voix une petite pause méritée. Constatant l'état physique dans lequel elle se trouvait, il ne s'y opposa pas, accordant qu'elle aille rejoindre sa pulpeuse acolyte. Au moins, ces deux-là auraient-elles l'opportunité de se parler un peu. D'autant plus avec cette faille saillante chez Anastasia, que la jeune femme avait laissée entrevoir auprès d'eux ce matin.
« Par quoi commencez-vous habituellement vos échauffements ? » Interrogea-t-il son coéquipier.
Mihari ne lui répondit pas tout de suite, se débarrassant plutôt de la fine côte de maille qu'il portait, comme la grande majorité des guerriers de Mitsunari, par-dessus sa quotidienne tunique. Celle-ci arborait le bleu azuré que la famille du jeune Seigneur revendiquait pour appartenance, comme le violet s'associait aux blasons des Kanestugu. Ainsi allégé, l'archer déposa son casque sur le reste de ses affaires, ajoutant certains brassards de protection et genouillères encombrantes.
« Et bien, je pensais justement à vous faire découvrir les pistes que notre garnison utilise le plus dans la forêt proche… Quand pensez-vous ? »
Sasuke hocha vivement la tête, ne cachant pas son enthousiasme d'avoir l'occasion de courir dans le monde qui lui tenait lieu de Jardin, comme il appréciait tant de le faire à Ueda chaque aube. La région n'était certes pas la même, mais c'était là une chance que de découvrir de nouveaux tableaux naturels et surveiller, il devait le reconnaître, la construction du périmètre de la forteresse. Alliance ou non, Mitsunari ne prendrait jamais le risque d'informer davantage des personnes extérieures sur les défenses de son château. Tokugawa attaquerait dans quelques temps, il devait informer Yukimura autant que possible, avant. Cette course serait parfaite pour un tour d'observation appliqué.
Se débarrassant de son chapeau et de l'épaisse veste encombrante de son kimono, il confia ses biens à Isanami et Anastasia avec des recommandations évidentes. Les deux jeunes femmes le regardèrent partir, comme un fou s'en irait se jeter au feu, partageant peu son fanatisme intransigeant pour l'effort lorsque les astres eux-mêmes se jouaient de flemmardise. S'en amusant, il leur adressa un dernier signe de main amical, suivant bientôt la sentinelle hors de l'enceinte. Le rythme de l'homme apparaissant nettement plus lent que le sien, il prit soin de ralentir pour demeurer à sa hauteur, conscient qu'ils parleraient inévitablement durant l'exercice. Mihari ne lui aurait pas proposé de l'accompagner s'il ne partageait pas cette curiosité commune, l'un pour l'autre, s'il n'avait pas envie de le connaître un peu plus.
En invité modèle, Sasuke alla jusqu'à relancer leur conversation le premier :
« Vous devez vraiment avoir l'habitude de faire ce genre de sessions régulières tous ensembles…
_Qu'est-ce qui vous fait donc penser ainsi, Mon Commandant ? Rétorqua légèrement l'archer, s'amusant de ses déductions soudaines.
_Oh, juste quelques manies que vous avez développées à force qui ne trompent pas. »
L'homme haussa un sourcil ; veillant à ne pas perturber l'élan de sa respiration au cours de l'effort, le ninja ne précisa pas davantage sa réponse. Il le ressentait dans l'attitude détendue de son partenaire avec lui et ce naturel désarmant dont son organisation faisait preuve. Au final, il avait cette agréable impression de le suivre en tant que camarade officier régulier parmi les arbres qui se densifiaient autour d'eux. Rarement être ainsi avec un humain n'avait semblé aussi juste, si rapidement. La sentinelle dégageait une aura de confiance à laquelle il ne pouvait seulement rester insensible.
« Dépose pas les armes trop vite Pacifiste. On ne sait jamais… » Le fustigea l'Autre à ces pensées naïves.
Il ne comptait pas le faire. Aussi peu prétendait-il honorer les valeurs du Shinobi, il ne demeurait pas assez idiot pour croire en la bonté des Hommes en piétinant ses vœux de méfiance constante. Seuls ses pairs de fourrure n'étaient pas d'insanes hypocrites ; la Forêt ne mentait pas. Comme en cet instant, alors qu'ils se pressaient sous son feuillage accueillant, elle s'ouvrait à leurs regards sans ruses, déployant ses printanières parures aux surprenantes teintes incendiaires que le soleil, fort agressif pour la saison, avait apportées avec lui. L'ensemble auréolait le plafonnement de cette cathédrale naturelle qui bordait le sentier qu'ils suivaient. Sous le couvert humide, une atmosphère délicieuse s'étirait parmi l'écorce de ces piliers qui accompagnaient leur progression, décomptant chacun de leurs pas.
Au milieu de cet ensemble obscur, Sasuke se sentait à la maison. Un au centre du Monde qui ployait, gracieux, sous son exploration. Il était absolument tout, absolument rien ; telle une créature fantasque qui se glisserait souplement entre les arbres. Il se laissait bercer par le chant du vent grondant par-delà la voûte. Frissonnant de voir ces êtres multiples se dissimuler dans l'ombre, jugeant d'un œil curieux leur activité. Il ne pouvait en manquer aucun, boules de poils et plumes en témoins ; ils respiraient ensembles. Unis par ce don de la Vie qu'ils partageaient.
Grisé, il soupira d'aise. S'accordant l'audace de fermer un instant les yeux, il apprécia muettement ce bonheur complet, ne diminuant en rien la cadence de sa course alors qu'il ressentait le cours du chemin sous ses pieds. La précision démentielle de son hypersensibilité ne cessait pas de le surprendre lui-même, comme il s'était étonné de se jouer aussi aisément des contraintes quant il avait affronté successivement Isanami et Anastasia, une main dans le dos. Tenir tête à la manipulatrice de Glace avait allégé sa conscience de perdant. Il apprenait progressivement à tirer le meilleur de son corps, à sculpter les muscles de ses bras et jambes afin de sauter toujours plus haut, de frapper chaque fois plus fort, et conserver cet équilibre si précieux les talons ancrés dans la terre.
Il se sentait pousser des ailes. Porté par les récents événements, Yukimura… Yukimura. Qui avait pris le risque de subir son amour, déterminé à ne pas fuir ses avances naissantes. Son Maître prenait un nouveau départ à ses côtés, osant se laisser porter vers des horizons inconnus. Et au final, il n'en savait pas tellement plus que lui, si ce n'est qu'il le voulait absolument en tant qu'amant, en tant que protecteur. Il resterait avec ce Seigneur de campagne, ce grand rêveur, ce génie indécis qui réclamait ainsi sa présence. Il continuerait de lui donner tout de sa personne, peu importe jusqu'où son sacrifice se perdrait. Il avait bien assez eu le temps d'y réfléchir auparavant.
« Tu m'impressionnerais presque… C'est rare. »
J'imagine que tout est dans le presque, jeta-t-il dans sa tête pour seule réponse. L'écho en fût muet.
« Dois-je me sentir vexé de savoir que vous avez divisé par deux votre rythme pour me suivre ? »
Pris de court par cette intervention soudaine, Sasuke leva les yeux vers l'archer pour attraper ce rire, affirmé par-dessus le profil de l'épaule. Ils courraient toujours l'un à côté de l'autre, son coéquipier soufflant durement pour entretenir efficacement la vigueur de son effort. Il transpirait déjà quand le garçon se sentait d'une forme optimale à peine entamée par ses multiples activités matinales, son corps s'adaptant au mieux à la situation pour ne pas s'épuiser trop rapidement.
« Nous n'occupons pas les mêmes fonctions. Je passe mes journées à courir après mon Seigneur. Consola-t-il gentiment Mihari.
_Sûr qu'il a l'air d'un curieux rustre cet homme ! »
Sasuke garda pour lui ses protestations, conscient que les paroles de la sentinelle sonnaient polies en filigrane, cordialement moqueuses. A comparer des manières spectaculaires et élégantes de Mitsunari ainsi que Kanetsugu, son Maître apparaissait fort peu apprêté, faisant preuve d'une décontraction dans sa tenue, qui se ressentait jusqu'à son pas un tantinet paresseux. Seule son éducation construisait sur ce paysan l'âme d'un véritable samouraï, porteur du sabre.
« Vous pouvez parler, votre dirigeant ne me semble pas moins excentrique. »
La sentinelle acquiesça face à cette accusation légère, bon joueur.
« Mitsunari-sama est un caractère unique en son genre. Je ne m'étonne pas qu'il ait de l'attention pour vous, mon Commandant.
_Et toc ! »
Instinctivement, le visage du garçon se creusa, haïssant déjà ce sujet épineux qu'abordait sans savoir réellement l'archer. Il avait manqué de temps pour régler le problème ces dernières heures : on ne réclamait pas une audience privée à un dirigeant de fief aussi brutalement. Son titre de meneur des Braves n'avait bien aucune importance sur l'échiquier politique. Il restait pourtant persuadé de la nécessité de confronter l'autre ne serait-ce que pour éclaircir les circonstances et faire cesser cette représentation ridicule. Yukimura n'était pas davantage patient à ce propos, il l'avait parfaitement compris lors de leur entrevue nocturne.
« Je sais que cela ne me regarde pas vraiment mais…
_Je ne suis absolument pas intéressé ! Clama aussitôt le ninja, comprenant les attentes de son interlocuteur. Je n'ai pas cherché à ce qu'il me… A ce qu'il veuille… Enfin…
_Je m'en doute, mon Commandant. » Temporisa Mihari dans un sourire indulgent.
Sasuke se sentit rougir une énième fois, la chaleur s'emparant férocement de ses joues. Il tourna les yeux ailleurs, incapable de soutenir l'attention de l'archer en évoquant quelque chose d'aussi gênant que ces tentatives appuyées de la part de Mitsunari. Il n'avait pas oublié la manière complaisante dont celui-ci l'avait indirectement présenté en tant que son amant de berceau à Kanetsugu. Certes, il s'inquiétait rarement de la sûreté de son ego, mais pour cette fois il ne pouvait pas se taire servilement face à cet abus d'autorité sur lui d'un homme qui n'était même pas le sien.
« Vous êtes marié mon Commandant ?
_Bien sûr que non !
_Ce n'était qu'une question, ne me regardez pas ainsi… Ria aussitôt la sentinelle. J'ai un fils pour ma part. »
Il en resta muet, stupéfait par cette révélation tranquille. Tournant la tête pour mieux dévisager, l'air de rien, ce profil insoupçonnable de père de famille. Qu'il n'aurait pas incriminé, pas un seul instant : l'archer n'apparaissait pas taillé pour ce rôle, fort jeune encore même si toujours moins que lui n'y prétendait. Mihari sembla comprendre la nature de son étonnement, il ne manqua pas de plaisanter sur le sujet, arguant que sa tendre moitié était assurément la plus époustouflante qui soit et qu'un second individu en cours se trouvait logé à la rondeur de son ventre. Il se présenterait au début de l'automne.
« Ils vivent donc tous en-dehors de la forteresse, dans les environs ? Interrogea-t-il son coéquipier, saisissant immédiatement le dévouement dont celui-ci faisait preuve en partageant son temps entre son chez lui et les réclamations de son Seigneur.
_Dans la campagne voisine, je ne peux assurément pas rentrer tous les jours. »
Une grimace maladroite s'empara un instant des traits de la sentinelle pour se dissiper, il haussa des épaules sans stopper sa course. De toute évidence, ce fait ne le réjouissait en rien de devoir ainsi sacrifier les instants précieux vécus auprès des siens pour servir Mitsunari quand nécessaire ; parce qu'il était logique de vouloir protéger la région où ils habitaient ensembles. Sasuke pouvait comprendre, il savait très bien ce que réclamait la sûreté de ceux qui sont chers. Il couva l'homme d'un regard compatissant qui le fit rire, nerveux. Celui-ci chassa le spectre attristant du revers de la main.
« Ma famille en a parfaitement conscience. Je suis loin d'être le seul dans cette situation.
_Vous faites ce qu'il faut pour eux.
_Cela n'a jamais été que mon rôle, mon Commandant. Rétorqua l'archer, marquant une pause soudaine, que le ninja imita dans un même élan. Vous êtes quelqu'un de vraiment trop gentil pour votre bien. J'en suis des plus désolés. »
Et…
Il y avait une lueur étrange dans ces yeux qui lui faisaient face, ses sens hurlèrent brutalement. Aux alentours, les sons s'étaient tus, il n'y avait plus que cette pesanteur poisseuse qui teinta de noir le Monde. Il ne se sentit pas chuter dans l'inconscience, la Voix dût crier. Le garçon n'eut pas le temps de réagir.
Et dans le silence, il me contemplait.
« Mr Grandiloquent, serait-il sage de votre part de revenir parmi nous ? Vos raffinements verbaux manquent à chacun, ne nous laissez pas pour seule compagnie votre âpre silence… »
Il reconnaissait cette présence insultante, Sasuke songea. Aux cordes qui emprisonnaient ses jambes et bras, à leurs nœuds serrés durement qui entamait sa peau douloureusement, il ne cilla pas. Entièrement il se dévoua à écouter son hypersensibilité, humilié d'être demeuré sourd aux avertissements de la Forêt. Pas assez méfiant pour maintenir sa surveillance, voilà qu'il s'était fait trahir et kidnappé dans une unique heure. Mihari n'avait sûrement pas manqué de se gausser ; si aisément parvenu à s'attirer sa sympathie en paroles faussement amicales, trop gentil pour son bien. Combien de fois irait-il l'entendre dans les bouches du camp ennemi ? Ridicule Shinobi, vois où tu finis à chaque fois !
Ils étaient cinq autour de lui, quatre signatures qu'il avait déjà perçues et celle du traître en invité. Le Messager se tenait au plus près de lui, tortionnaire évident. Il ouvrit les yeux pour le défier d'oser se moquer, encore, de sa naïveté. Ses deux valets se tenaient derrière respectueusement comme à leurs habitudes, sous le voile épais de l'anonymat confortable quand la Reine arborait fièrement son visage anguleux.
« Elle non plus n'a pas mis longtemps pour se foutre de ta gueule. »
Les Tokugawa réunis à nouveau au fond d'une caverne poussiéreuse, pour lui. Comment la situation avait-elle pu dégénérer ainsi violemment ? Il avait envie de vomir. Que faisait-il ici, offert aux caprices de ces adversaires quand son propre Seigneur s'acharnait à essayer de reprendre l'avantage sur l'échiquier ? Et que pourrait-il bien lui expliquer lorsqu'il se serait libéré pour le rejoindre ? Je suis sincèrement désolé de vouloir croire en la bonté des Hommes ? Je prendrai garde à ne plus recommencer ?
« On est dans la merde. »
Il n'aurait pas dit mieux. Un contre cinq, attaché, à des milles de la forteresse de Mitsunari. Anastasia et Isanami qui ne s'inquiéteraient pas de son absence avant des heures, pas plus que ne le feraient les autres collègues de Mihari. Il allait devoir se résoudre à trouver une solution seul, définitivement…
« Vous m'avez manqué Sarutobi, vos petits camarades sont d'un ennui en comparaison. »
Le Messager le surplombait de sa taille imposante, son sourire se devinant sous son masque. Pareil à celui qu'il avait pu rencontrer auparavant, Sasuke pensa qu'il paraissait l'apprécier toujours autant malgré sa tentative de meurtre plutôt réussie. L'homme n'était pas rancunier, il apparaissait ravi de sa présence parmi eux ; tu m'étonnes. L'usage du traître restait efficace, lui n'avait vraiment rien vu venir. Mitsunari recrutait à pertes ses guerriers s'il n'était même pas capable d'assurer leur fidélité sur le long terme. Tout n'était pas de sa faute, il aurait dû pouvoir faire confiance les yeux fermés à ses alliés.
« Je vous croyais quatre… Jeta-t-il, déconfit.
_Une supposition absolument fausse mon Ami, nous sommes six. » Répondit son tortionnaire.
Il en manquait un alors, compta le garçon. Levant la tête, il jeta un regard glacial à Mihari qui, depuis, s'était visiblement changé, délaissant les couleurs de son employeur pour arborer un ensemble noir similaire à ceux de ses nouveaux partenaires de crime. Son arc demeuré, accompagné de son carquois. Il baissa la tête devant sa rancune, assez coupable pour satisfaire Sasuke qui reporta son attention sur le Messager.
« Vous avez bouleversé nos plans pour le mieux, je vous suis reconnaissant d'avoir eu la sage idée de défaire les restreintes de ma Reine. Grâce à vous, elle nous est revenue saine et sauve.
_Je te l'avais dit… Je te l'avais dit… C'était complètement con ! »
Curieusement, c'était bien l'unique décision que le Commandant regrettait le moins de toutes celles qu'il avait pu commettre. Il avait agi décemment avec leur prisonnière en améliorant ses conditions barbares et en lui laissant le bénéfice du doute. Maintenant il savait que cette seconde chance n'avait pas été saisie, il ne regrettait pas la perte de temps pour le respect de sa morale. Il s'en voulait bien davantage pour avoir cru aux intentions amicales de Mihari sans chercher à voir plus loin dans ses actes. L'homme avait su l'attirer au-dehors de la forteresse sans efforts, du pur double jeu comme les ninjas en étaient friands. Sauf que l'archer n'en était pas un et qu'il avait réduit ses soupçons pour ça.
« Je n'espérais pas avoir l'occasion de discuter avec vous avant la prochaine bataille… Soyez conscient, pour vous récupérer, j'ai sacrifié le poste de mon plus talentueux espion au sien des lignes alliées.
_Pour un seul pion, ce n'est vraiment pas rentable. Rétorqua-t-il, faisant ricaner le Tokugawa.
_Vous n'êtes pas un pion Sarutobi, vous êtes notre cavalier égaré. »
Le Commandant fronça des sourcils, ne saisissant pas ce que cherchait visiblement à lui dire l'homme par cette image curieuse. Depuis leur première attaque sur Ueda, ceux-là n'avaient pourtant jamais cessé de viser Yukimura, soutien indéfectible des Toyotomi. Pourquoi délaisseraient-ils la capture d'un Seigneur, alors qu'ils s'étaient entêtés à le faire notamment avec Mitsunari au sein de son propre château, pour subitement le vouloir lui ? Ce revirement n'avait pas de sens, il ne pouvait même pas servir de monnaie d'échange pour un quelconque chantage envers les lignes adverses.
Le Messager sembla parfaitement lire dans ses pensées, il vint s'agenouiller à ses côtés. Triomphant :
« Mais vous avez toujours été la cible à partir du moment où j'ai enfin su qui vous étiez… Lorsque vous vous retrouviez à plonger vos mains dans mon abdomen pour me tuer. Vous vous souvenez ? »
Sasuke sentit le sang se geler dans ses veines.
« Ne me regardez pas ainsi, il était évident que nous cherchions à vous récupérer, vous et non votre Maître.
_M'empaler dix-huit fois de votre lame faisait-il parti de ce processus ? » Cracha-t-il avec fureur.
Il ne devait pas les écouter, tout ceci était complètement faux. Ils essayaient de le dérouter mais il ne sombrerait pas de nouveau dans ce genre de pièges usités. Il s'en serait rendu compte depuis longtemps s'ils l'avaient choisi en tant que objectif principal, les autres Braves auraient perçu cette intention. Ce n'était pas possible que depuis le début, ils soient tous complètement trompés par ces hommes de Tokugawa.
« Vous et moi, nous savons très bien que vous ne pourriez pas en mourir. Affirma le Messager. Je pense que vous avez fini par le remarquer, vous n'êtes plus un être humain normal. Si du moins vous l'avez été un jour. Ce que je ne peux pas assurer à votre place. »
Sasuke en demeura aphasique, assommé par ces déclarations. Comment… ? Comment savaient-ils la nature de ces récents dons, l'efficacité abrutissante de sa régénération physique ? Comment pouvaient-ils se tenir au courant de ce genre de choses alors que lui-même n'y comprenait rien, tentant en vain de trouver la possible origine de cette transition intérieure ? Comment quand personne d'autre que lui n'était au courant, véritablement, de toute l'étendue de la mutation biologique ? Qui avait pu… ?
La Voix restait étrangement absente depuis, le Commandant sentit son ventre se tordre.
« Mon Ami, je vous ai dit que nous étions semblables l'un et l'autre. Poursuivit son tortionnaire, son ton plus caressant encore qu'à l'accoutumée. Ces pouvoirs insensés que nous possédons ne sont pas une offrande du Ciel… Ils ridiculisent les Kami et le divin, ils sont sans limites, aucune ! Ce n'est pas un don, mais une sanction, la damnation éternelle pour avoir commis l'impardonnable ! »
Impossible.
« Nous avons tous été tous condamnés pour nos actes, et vous avec Sarutobi.
_Je ne suis coupable de rien, ne m'associez pas à vos crimes ! » Paniqua le Commandant.
Le Messager le dévisagea avec stupeur un instant, comme n'osant pas croire l'exactitude de pareilles paroles, pour éclater bruyamment de rire. Il se releva, se redressant de toute sa hauteur pour le considérer à nouveau, moqueur et perfide. Il jeta alors avec une tendresse révoltante :
« Dites-moi Mr Grandiloquent, quel goût a donc la chair humaine ? »
Sèche, gelée sous ses crocs…
Sasuke suffoqua.
Il sentait sa moiteur sous sa langue, le parfum entêtant du sang qui emplissait ses narines, coulant sur son menton quand, plongé sur leur proie, il se tenait aux côtés de ses frères loups pour survivre, avaler… Dévorer ce curieux animal, ce résidu de cadavre. Il crevait de faim. Le corps était froid sous eux, rigide et âpre dans sa gorge.
Il voulait vomir. Arracher ses lèvres, ses dents, tout ce qui avait rongé cette femme dans la mort, il ne pouvait chasser son visage de son esprit, comme ceux des autres qu'il avait pu ainsi débusquer auprès de sa meute. De pauvres ères perdus par l'hiver qui allaient se réfugier dans les sous-bois, n'entendant jamais que trop tard leurs chants affamés. Et lui, il ne savait pas… Il ne savait pas ! Il n'était qu'une bête de plus, crevant la dalle depuis des semaines à se nourrir de racines. Animée par l'instinct de survie.
« Nous sommes des monstres Sarutobi. Eux, vous et moi. Nous avons tous commis des péchés intolérables de toutes sortes, en tuant pour le plaisir, souillant la morale… Vous êtes des nôtres, vous êtes le sixième.
_C'est complètement faux, je suis un Brave ! »
Son tortionnaire le considérait avec pitié. Hochant négativement la tête, il affirma :
« Ces gens n'accepteront jamais la vérité, la réelle nature de ce que vous êtes. Nous sommes les seuls à vous accueillir en frère. Reconnaissez-le. »
Il avait commis l'irréparable pour vivre, appris le goût de ses pairs qui venait encore le tenter parfois, le poussant dans ses retranchements. Chaque fois, Yukimura avait su le retenir de justesse par un ordre. Que penserait-il de lui s'il savait les pulsions immondes qu'il réprimait ainsi ? Que dirait Isanami ? Saizô, Rokurô et Anastasia, Juzô qui n'avait déjà plus confiance en lui ? Que verraient-ils tous si ce n'est un prédateur ? Un fou de dégénéré qui menaçait leur existence de sa gourmandise amorale. Que valaient toutes les bonnes actions entretenues fièrement en opposition au code Shinobi, ce pardon qu'il avait voulu donné aux Hommes ? Avait il seulement agi en hypocrite, pensant adoucir sa culpabilité en devenant un être généreux ?
Quelle était la crédibilité de sa morale désormais quand il acceptait de reconnaître son crime ? Etait-il si naïf pour croire que la Bête au fond de lui pouvait être muselée, tenue en laisse et déguisée en élégante ; disparaître au milieu de tous les autres apparaissait si convenable. Comment avait-il pu oser poser sa bouche sur celle de son Maître, pervertir cet homme de son inhumanité ? Qu'il ne pouvait plus jamais être auprès de lui parce qu'il… Il ne pouvait plus, il ne pouvait pas avouer, Yukimura n'aurait que répugnance et dégoût. Ne méritait-il pas cette réaction ? Il n'était qu'un putain de monstre.
« Il est temps de rentrer à la maison, Sarutobi. »
Rentrons à la maison, Iwo…
Le Messager posa la paume de sa main sur son front, faussement attentionnée. Ses doigts glissèrent dans ses cheveux pour les saisir fermement et tirer sa tête en arrière brutalement. Sasuke resta muet, empli par la terreur de lui-même, il ne voyait plus, il ne sentait plus… Il semblait que… Son tortionnaire se pencha à hauteur de ses yeux écarquillés pour les fixer résolument. De l'énergie pure coulait de son corps, provoquant le feu violent qui dévora l'esprit du garçon. Qu'il hurla un long moment, se tordant en tous sens dans l'espoir vain de s'échapper de l'emprise sévère.
Il courrait parmi les arbres, plus libre qu'aucun autre ne pourrait seulement y prétendre. Ses pattes en douceur s'enfonçaient dans le couvert neigeux alors qu'il filait à vive allure, coursant la silhouette sombre de la proie repérée. Il percevait à ses côtes les ombres de ses semblables alors qu'ils resserraient l'étau sur cette cible dangereusement, l'adrénaline leur donnant des ailes. Il serait le premier à se jeter sur elle, il devancerait chacun en l'attrapant enfin depuis des heures qu'il pistait ce parfum nouveau et étrange. En la saisissant à la gorge comme ils le faisaient toujours, ouvrant profondément sa chair pour la vider de son sang. L'animal très grand ne poserait pas de problèmes, il était maladroit dans ses déplacements, curieux bipède.
Sasuke chassait dans la Forêt.
« Il s'est encore évanoui ? Demanda Mihari en s'approchant d'eux.
_L'étape est nécessaire au processus de révélation. Rétorqua sèchement le Messager. Il ne pourra plus lutter contre sa nature véritable quand il se réveillera.
_Les autres vont s'apercevoir de son absence, nous ne devons pas rester ici plus longtemps. Les combattants de Mitsunari connaissent la localisation de cette caverne pour y entreposer des armes. »
Jetant un dernier regard lourd de sens au Commandant évanoui, le Meneur acquiesça pour se saisir du corps inerte du garçon et le projeter pesamment sur son épaule. Il ne comptait pas gâcher sa chance de le tenir enfin contre lui, il connaissait les hommes de Sanada. Ils ne mettraient que peu de temps à réagir face à l'enlèvement d'un des leurs. Et ils pouvaient bien venir, la surprise qui les accueillerait serait de taille lorsque le Sixième se lèverait enfin, libre de ces chaines de morales inutiles.
La Reine se posta à ses côtés, considérant un instant le visage curieusement serein de sa charge. Elle parût hésiter, pour soulever délicatement les mèches du garçon, déposant un baiser appuyé sur la façade de son nez. De gratitude, elle demeura dans son périmètre, fermement déterminée à protéger celui qui était un parmi eux désormais. Le Messager approuvait ce comportement. D'un signe de main, il invita chacun à sortir de cette caverne. Ils filèrent souplement sur le mur de roches, ombres pressées qui regagnèrent bientôt sous le couvert des arbres, la protection.
Silencieusement ils y progressèrent, Mihari ouvrant la marche de sa vision entraînée. Le Messager se trouvait juste derrière, accompagné de la Reine ; leurs deux autres camarades fermant la marche. Veillant à surveiller leurs arrières en quête d'éventuels poursuivants qui auraient déjà retrouvé leurs traces par miracle et seraient en train de les pister. Rien ne semblait pourtant troubler le calme apparent des feuillages. Seules, quelques petites formes de vie vinrent suivre leur course à travers les bois, curieuses de ces passants qui se faufilaient ainsi, emportant avec eux leur Seigneur.
Ils les ignorèrent, jetant au ciel couvert et menaçant quelques regards alarmés. Ils devaient passer au delà des lignes Tokugawa le plus tôt possible, cela signifiait quitter la région de Torhu pour se réfugier chez le Shôgun hors de portée d'une éventuelle contre-attaque. Les vassaux de Toyotomi ne disposaient pas d'assez de soldats ni d'armes pour tenter une offensive directe en terrain ennemi. Leur employeur leur donnerait du temps pour s'assurer de la fidélité de Sarutobi, Ieyasu-san n'était pas plus pressé qu'eux à débuter la guerre. Ils en ressortiraient victorieux, plus rien n'était en mesure de les contraindre maintenant qu'ils se trouvaient être six. Sanada se résoudrait à abandonner son Commandant, l'homme ne serait pas suffisamment fou pour jouer son espoir de règne pour un seul serviteur.
« Quelqu'un nous suit. »
Le Messager fronça des sourcils devant cette constatation inquiétante. Il avait pourtant fait en sorte de s'occuper rapidement de l'éveil du ninja, seulement deux heures s'étaient écoulées depuis sa disparition. Leurs opposants avaient maintenu leurs niveaux d'alerte au maximum pour les retrouver si prestement. Ou il ne s'agissait que d'un garde plus éloigné qui s'informait de leur présence, ce qui expliquerait sa cruelle unité dans ce périmètre. Il suffisait de régler le problème.
« Ce n'est pas une personne qui va nous retenir. Mihari tue-le. » Ordonna-t-il bassement.
L'archer s'exécuta aussitôt, profitant d'un saut de grande amplitude sur une branche proche pour se retourner dans son élan, tirant son arme de sa taille pour viser d'une flèche ajustée leur poursuivant. Celle-ci disparut parmi la verdure, récoltant un cri de surprise. Une forme se pressa en-dehors du couvert d'un arbre pour remonter à leur hauteur sans aucune hésitation. Petite, féminine et blonde, elle hurlait déjà :
« Yozora-kun ! Comment as-tu pu… Relâchez Sasuke !
_C'est une plaisanterie j'espère ? » Ne pût s'empêcher de relever le Messager considérant la jeune prêtresse qui se tenait fièrement devant eux.
Couverte de terre et de crasse, elle paraissait avoir jeté toutes ses forces dans sa course pour tenter de les suivre, respirant difficilement. Elle ne possédait rien d'offensivement inquiétant, semblant peu taillée de toute évidence pour de quelconques efforts physiques. Sans aucun sens de la prudence élémentaire, que croyait-elle être en mesure d'accomplir ainsi ridiculement désavantagée ? Sanada ne savait décidément pas tenir ses Braves correctement, il devait être des plus désespérés pour recruter de plus en plus jeune ces fiers protecteurs. Cette enfant ne leur faisait que perdre du temps.
« Allons-y. Jeta-t-il à ses équipiers, peu disposé à s'attarder davantage.
_Ne pensez même pas à me tourner le dos !
_Et que vas-tu faire sinon ? » S'amusa-t-il.
Une autre lui fit soudain face, son regard durcit mortellement alors qu'elle tirait des éventails allant à déplier leur toile chatoyant d'un geste sec. Une aura terrible paraissait générer par son corps entier, frêle et qui pourtant puait la Mort. La femme arborait un sourire suave et dangereux qui les fit frissonner d'effroi. Ils marquèrent tous un même pas de recul devant ce revirement brutal et inattendu, tous sauf une, le Messager se tourna vers la Reine pour réclamer :
« Débarrasse-toi d'elle s'il te plaît, et rejoins-nous ensuite. »
La porcelaine japonaise acquiesça docilement, hypnotisée d'évidence par le charisme de sa victime. Il se rappelait rarement l'avoir vue aussi excitée par la perspective d'un combat. La prêtresse, peu importe ce qu'elle fût vraiment, ne tiendrait pas longtemps face à une manipulatrice du Temps. Peu inquiété, il ordonna aux autres de le suivre, reprenant leurs déplacements parmi les arbres, en direction de la frontière. Elle ne se trouvait désormais plus très loin de leur position actuelle.
Tout ne se résumerait plus qu'à une question de quelques minutes.
Et dans le silence, il me contemplait.
« Où en sommes-nous ?
_Saizô est allé porter secours à Isanami qui fait face à la femme Tokugawa évadée. Il est accompagné par des gardes de Mitsunari-sama, jeune Maître.
_Très bien.
_Nous continuons de surveiller la progression ennemie en retrait, certains affirment que Mihari Yozora est le traître responsable de l'enlèvement de Sasuke. C'est une sentinelle qui travaillait aux ordres de notre hôte.
_Nous devons être en mesure de les arrêter avant la frontière.
_Mes hommes s'y appliquent Sanada-san. Je comprends ta colère, mais nous ne pouvons pas agir de façon précipitée dans cette situation. »
Yukimura dévisagea tour à tour son Page et le jeune Seigneur qui se trouvaient à ses côtés. Il n'était pas en colère, il se trouvait dans une rage absolue et muette, qui pulsait sourdement sous sa peau en échos. Ses mains le démangeaient de tirer son sabre hors de son fourreau pour aller de lui-même combattre ses vils serviteurs de Tokugawa qui avaient osé une fois encore s'en prendre à son Commandant. Un acharnement, qui inquiétait plus que tout le dirigeant, il s'interrogeait sur les raisons d'un pareil rapt. Qu'espérait le Renard en s'emparant d'un de ses protecteurs ? User de lui en monnaie d'échange ? Cette hypothèse paraissait bien fragile, pourtant il ne comprenait pas l'intérêt que portait autant le camp opposé à son ninja.
Une chance qu'Anastasia est réagie rapidement en soulignant l'absence de Sasuke, du garde qui était parti avec lui et d'Isanami qui, s'inquiétant pour eux, n'avait pas hésité à suivre leurs traces. Il remerciait les présences de la Forêt qui n'avaient pas hésité à pister leur jeune Seigneur à travers les bois, Saizô avait alors pu être en mesure de situer le déplacement furtif du groupe de cinq.
Depuis ils attendaient, jugés sur une falaise proche qui surplombait la mer d'arbres, Rokurô et Juzô à ses côtés qui maintenait son fusil pointé sur leurs ennemis. Mitsunari n'avait pas tardé à les rejoindre, même s'il ne comprenait visiblement pas l'implication de son aîné à sauver un des siens aussi vivement. Sans doute devait-il croire que la perte d'un soldat n'importait pas tant, il ne paraissait pas chagriné de savoir qu'une de ses précieuses sentinelles se trouvait du côté adverse. A moins qu'il ne s'en doutât déjà, si c'était le cas il ne devrait pas garder le silence sur ses soupçons. Sasuke ne se méfiait jamais assez, prenant le parti de croire en la bonté de chacun. La découverte de la traitrise de ce dénommé Mihari avait dû le consterner brutalement. Dans quel état se trouvait-il en ce moment même ? Les pisteurs lui avaient assuré que le Messager le portait inconscient sur son épaule…
Il ne pouvait pas les laisser dépasser cette frontière, il se refusait absolument à abandonner son ninja entre les mains répugnantes d'Ieyasu. Il était prêt à défaire par lui-même chaque Tokugawa qui le séparerait encore du garçon si cela s'avérait nécessaire. Et il comptait bien profiter du désordre entraîné par l'offensive programmée, pour s'approcher au plus près de la zone à risque. Rokurô ne lui pardonnerait pas cette folie, il ne s'agissait pourtant pas d'un caprice d'amant possessif. Un malaise terrible gelait ses entrailles, chuchotant à son instinct des complications à venir et il fallait qu'il soit là en personne pour réagir en conséquence. Peu importait sa propre sécurité, celle de Sasuke passait avant la sienne. Hors la Forêt ne cessait de frissonner de peur, il le ressentait dans l'atmosphère insoutenable. Chaque existence pulsait précipitamment, semblait lui réclamer d'aller protéger leur jeune maître d'une menace qu'il ne comprenait pas encore.
Les gardes de Mitsunari ne seraient pas en mesure de tenir seuls face à l'escouade adverse. Saizô se trouvait sur le flanc Ouest en plein combat, ne restait donc plus qu'Ana et Juzô pour soutenir le blocage qu'il avait préparé soigneusement en cohésion avec les pisteurs déjà sur place. Ce n'était pas suffisant pour tenir contre quatre, il espérait bien convaincre Rokurô de la justesse de ce raisonnement. Son Page se résoudrait à l'accompagner au contact : tous n'appréciaient guère cette tentative sur un des leurs. Même le manipulateur de Fer s'était empressé de porter secours à son Commandant, inquiet lui aussi.
« Les groupes d'intervention 1, 2 et 4 ont rejoint leurs positions. Le groupe 3 est en progression.
_Qu'il se dépêche où nous allons les manquer. Lança Mitsunari au messager venu lui faire part de la situation en temps réel. Le signal est dans trois minutes. »
Le soldat hocha la tête pour se précipiter vers le sentier qui dévalait dans la vallée, aller prévenir aux postes suivants le message à relayer jusqu'au point de rencontre. L'objectif étant de surprendre les fugitifs, il avait prévu une forme de contre-attaque efficace qui couperait toutes retraites aux cibles dans une direction comme une autre. Ils seraient piégés, emprisonnés par les groupes offensifs et la modulation du terrain. Il ne s'était pas prié d'user de la proximité des falaises pour saborder un maximum de chemins de fuite potentiels. La difficulté étant de se placer aux bons endroits aux bons moments sans attirer l'attention des chassés, qui se croyaient encore seuls pour le moment. Le Messager avait sous-estimé leur réactivité.
Gardant Mitsunari sous surveillance alors que son cadet gérait visiblement les opérations d'une main expérimentée, portant peu d'attention à sa personne, Yukimura se rendit aux bords du promontoire, allant à inspecter ce qui se trouvait au-dessous, quelques mètres plus bas. Un tapis de verdure s'étendait sur le coin droit, alliant buissons et arbres pour créer une épaisseur raisonnable de feuillages que le Seigneur envisagea sérieusement.
« Groupe 3 en position, Mitsunari-sama ! Annonça avec précipitation une sentinelle.
_Lancez le signal Juzô-san. »
L'ainé des Braves réajusta un instant sa ligne de mire pour appuyer sur la détente une première fois, suivie d'une seconde quasi-instantanée. Son cri de triomphe indiquant la justesse de sa visée, il annonça les blessures de deux Tokugawa à la tête et au cou. Ils saluèrent cette performance, les sentinelles postées aux abords de la falaise surveillant l'attaque des différents groupes. Le troisième ayant été retardé, il n'avait pas disposé du même temps que les autres pour se préparer. Toutefois, la contre-offensive semblait se mener à bien, ayant complètement pris de cours leurs opposants qui essayaient désormais d'échapper à ce piège qui se refermait sur eux. Ils ne disposaient pourtant d'aucune réelle solution, la route jusqu'à la frontière ayant été barrée en amont par des renforts.
« Vous voyez Sanada-san, aucune précipitation nécessaire. » Releva Mitsunari, assuré de leur victoire à venir.
Yukimura lui adressa un sourire poli, reportant bientôt son attention sur ces fumées qui s'élevaient de parts et d'autres, indiquant les lieux des combats. Son malaise ne cessait de s'accentuer : quelque chose, quelque chose n'allait vraiment pas. Les cris de douleurs et de stupeur qui commencèrent à résonner dans la vallée ne firent que renforcer ses doutes alors qu'un nouveau messager vint se précipiter auprès d'eux, plus blanc qu'une feuille. Il manqua de se jeter à leurs pieds dans son empressement, abattu par l'effort :
« Les groupes 1 et 2 sont en train de se faire balayer ! Ils disent qu'une bête les attaque !
_Une bête ? Releva le jeune Seigneur, peu convaincu. Vous en êtes certain Itashi-san ? »
Les autres soldats de Mitsunari se joignirent à la conversation, tout autant étonnés. Yukimura ne prit pas la peine d'écouter, bien décidé à ne pas perdre davantage son temps ici quand les preuves s'avéraient de la plus grande véracité. Vérifiant que Rokurô avait déporté son attention de lui, il se pressa au bord de falaise pour s'y jeter souplement, préparant son corps à l'impact du feuillage dru. Il glissa à travers progressivement accusant le choc assez efficacement. Bientôt il dégringolait le long d'un tronc pour poser pied à terre sur les sols humides du couvert.
Sombre néant.
Aucun son ne semblait filtrer, aucun bruit qui aurait pu le guider en direction des champs de bataille. Que cette ambiance suffocante qui entravait l'air, ce vide inquiétant partout de quelconques vies présentes. La Forêt tremblait pour de bon sous lui, Yukimura progressa en aveugle, tentant de situer plutôt l'origine des vibrations silencieuses. La main sur son katana, il fouillait l'horizon obscur en quête de vagues indices situant davantage sa position. Plus seul que jamais dans ce décor morbide de tronc distordus qui crevaient les cieux de branches pour s'enfoncer dans une terre âpre. Un brouillard léger commençait à se lever, qui ne facilitait absolument pas sa tâche.
Il ne se rappelait en rien avoir déjà vu la Forêt dans cet état, surtout alors que Sasuke s'y trouvait. Et si elle apparaissait si dangereuse, menaçante cela signifiait que son ninja se trouvait en difficulté. Pouvait-il vraiment perdre au sein de son Jardin ? Il ne voulait pas connaître la réponse à cette question, contenant le malaise pressant qui se développait en lui, il poursuivit sa course à travers les bois austères, emmené par les fluctuations persistantes du sol. S'enfonçant chaque instant plus profondément dans ces lieux, il se découvrit soudainement en proie à une peur irrépressible qui stoppa nette sa progression.
Tout son corps vacilla brutalement, suant et gelé ; alors que son regard paniqué se projetait partout aux alentours. La terreur animait son âme, le faisant reculer de quelques pas quand il sentait cette présence proche... Son instinct hurlait à la menace mortelle, l'enjoignant violemment à courir dans le sens opposé. Et sans réfléchir davantage c'est ce qu'il fit : il se mit à dévaler le terrain comme un enragé, persuadé que ce qui se trouvait derrière lui ne tarderait pas à le poursuivre.
Il pouvait sentir son souffle brûlant de prédateur dans le cou… Yukimura manqua de glisser, pris dans sa précipitation, il ne put se rétablir que de justesse. Dans son dos, il entendait la Bête qui ahanait, hurlant et grondant sourdement. S'amusant de cette chasse, crevant d'envie de se jeter sur lui pour de bon, de tout ce poids de poils et de muscles puissants pour le… Poussé par l'adrénaline de la peur, il accéléra, profitant d'un terrain plus hospitalier et plan sous ses pieds. L'autre en fit de même : il percevait sa progression alarmante sur lui. Lâchant un cri de pure horreur à cette idée, il ferma les yeux un instant.
Sa gorge le brûlait douloureusement, tous ses membres tremblaient, manquant de le faire chuter au sein de son équilibre chaque fois qu'il se stabilisait à terre pour retrouver de l'élan. Ignorant ces alertes de ce corps épuisé par la fuite, il continuait de filer au travers du brouillard, tentant de semer la Bête sur ses talons en profitant de cette mauvaise visibilité. Elle, grognait de plus en plus fort, semblant parvenir à effleurer les pointes de ses cheveux parfois. Il ne parvenait plus à respirer dans ces instants, priant les Dieux à haute voix, inconsciemment de sauver son existence.
Il allait mourir. Elle allait le dévorer.
Cette certitude creva durement ses entrailles. Apeuré il tenta de se rétablir en vain, la Bête parvint à sa hauteur pour foncer sur lui, le propulsant au sol si violemment qu'il sentit son nez s'y briser froidement. Il sentit à peine la douleur, le monstre se jeta en avant pour l'écraser de toute sa masse chaude et organique. Yukimura cria de protestation, portant ses bras devant lui pour se protéger de cette gueule béante qui bavait putride sur son visage. Une main impériale vint se saisir de ses poignets pour les immobiliser au-dessus de sa tête. Il se débattit un instant mais…
Une main ?
L'homme ouvrit les yeux pour tomber sur des orbes fauves familières. La stupeur le figea totalement alors qu'il considérait Sasuke qui se trouvait en train de le maintenir au sol sèchement. Son ninja apparaissait des plus méconnaissables, le visage déformé par une sauvagerie sans nom alors qu'il tentait de le maîtriser, par une brutalité cruelle qui faisait s'enfoncer ses ongles dans sa peau. Insensible à sa souffrance gémie, les dents du fauve brillèrent un instant sous ses lèvres avant qu'il ne les plante férocement dans son cou.
« Putain Sasuke ! »
Sourd à sa révolte douloureuse, il le mordit plus profondément encore, perçant la peau pour trouver la saveur du sang qui emplit sa gorge. Une apparition chatoyante qui fit ronronner de satisfaction la créature alors qu'elle s'en abreuvait à la source. Yukimura tenta de se libérer en vain, des étoiles multiples venaient à s'échouer devant son regard, éclatantes. Maladroitement, il resserra la prise de ses doigts sur le tissu obscur du garçon. Il pouvait ressentir parfaitement la tension terrible qui habitait chaque muscle de ce corps, toute la force que Sasuke lui imposait pour le contenir, bassin contre bassin.
Il ne pouvait pas s'échapper, il ne pouvait pas… La Bête allait vraiment le dévorer pour de bon. L'idée terrifiante le fit supplier, appelant son ninja à reprendre ses esprits. Une imploration qui énerva davantage la créature, de ses griffes elle arracha le tissu qui protégeait son épaule, découvrant celle-ci pour la ronger. Ses lèvres caressant l'épiderme souple, s'invitant partout en maître. Sasuke le mordit au sang encore une fois, se délectant bruyamment, pour laisser échapper un grognement grave alors qu'il se frottait à lui d'une manière équivoque. Sous le choc, Yukimura se rigidifia complètement, n'osant pas croire vers quels terrains glissants son protecteur paraissait prêt à l'entraîner dans sa sauvagerie incompréhensible.
Inconscient de la panique qu'il avait fait naître en lui, le ninja continua de le déposséder de ses habits furieusement, conservant l'emprise de sa main de fer sur ses poignets. Se frayant un passage parmi les tissus pour serrer entre ses lèvres chaque aspérité de peau, mordre passionnément cet épiderme séduisant. Allant du cou jusqu'à l'abdomen, sans aucune pitié il se repaissait de son corps ; l'homme pouvait clairement sentir qu'il bandait contre lui. Peu désireux de réveiller un tout autre appétit plus basique de la Bête, il abandonna toutes luttes vaines pour s'enfuir. C'était une folie déraisonnable, il préférait pourtant encore servir de proie de ce genre à son Commandant que de pitance.
Surtout ne pas bouger. Rendre les armes.
Docilement il se plia à ses explorations, lucide quant aux sensations que Sasuke éveillait en lui suçant son aine avec une volupté révoltante. Impuissant à réagir d'aucunes manières, il ne pouvait que se cambrer davantage vers cette bouche aventureuse, réclamant indécemment qu'elle aille plus bas encore, libérer son âme. Capricieux, le ninja s'attarda plutôt sur son ventre, en léchant paresseusement la largeur. Il dérapa vers ses poils pubiens délicieusement, inspirant pleinement son odeur.
« Merde, c'est un ordre… ! » Gronda impatiemment le dirigeant.
S'exécutant, le garçon délivra enfin ses bras, glissant contre lui pour le défaire complètement de son kimono restrictif. Sa tête plongea en avant alors qu'il le prenait dans sa gorge, ouvrant largement les lèvres, pour accueillir son sexe dans la moiteur de sa bouche. Yukimura perdit pieds. Embrasé par l'application de la Bête à le rendre fou, il ne pouvait que contenir son plaisir bruyant, tordre la poussière de ses doigts, admirer cette apparition lascive qui s'abreuvait indécemment de lui. Rien ne le contentait davantage que de voir sa raideur disparaître dans cette gorge chaude et insatiable.
« Sasuke… »
Ignorant ses marmonnements implorants, le ninja poursuivait sa douce torture, cajolant de sa langue la virilité de son Maître. Résolu à faire durer cette douloureuse jouissance, il s'acharnait sensuellement dans ses caresses buccales sans rougir, affamé de cet homme. Maladroit dans ses premiers gestes, il avait gagné en assurance, empoignant bientôt sa base tout en continuant de le sucer. Enivré par les sensations brûlantes délivrées par son hypersensibilité alors que le sexe de Yukimura suintait toujours plus dans sa bouche.
Il se sentait lui-même durcir de satisfaction à commettre cet acte. Désireux de faire jouir finalement son Seigneur, il alla le prendre plus profondément encore, resserrant ses lèvres sans pitié ; ne retenant pas le ronronnement rassasié qui lui échappa alors, il sentit l'excitation de son partenaire grimper. Sasuke continua de le dévorer crûment, jusqu'à ce qu'il cède et succombe enfin dans un orgasme grondant.
Trempant son menton.
Un instant plus tard les rôles s'étaient inversés, l'homme le plaquant soudain à terre pour embrasser sa bouche avec avidité. Ses mains impudiques caressant son corps au travers de son vêtement noir, glissant jusqu'à ses fesses qu'il empoigna immoralement. Soupirant, le garçon s'offrit à ces attouchements affirmés, protestant à peine lorsque son Maître le dévêtit patiemment entre deux baisers interminables. Mordant son cou sèchement en guise de vengeance pour s'installer d'autorité entre ses cuisses blanches. Il ne cessa de le toucher que pour mieux apprécier les lignes musculaires de ses membres qui ployaient, séduisantes. L'aulne magnifique étendant ses branches élégantes sur la bouleversante créature qui se trouvait ainsi abandonnée, vêtue de son seul tatouage entre ses bras. Les siens. A lui.
Yukimura ne se sentait plus d'aucune patience. Humidifiant un premier doigt de sa salive, il alla avec une assurance insoupçonnée le glisser dans l'anus de son jeune amant, exalté par son étroitesse. L'intrusion soudaine troubla violemment Sasuke aux prises avec son hypersensibilité alors que l'homme s'appliquait à le toucher indécemment, inondant son être d'un plaisir ardent. Lentement mais sûrement, il se sentait prendre littéralement feu, accueillant de plus en plus largement la main moite de son Seigneur en lui. Allant même à se tordre pour ressentir davantage cette présence envahissante qui le faisait suffoquer de désir avide. Qu'il avait pourtant le sentiment d'effleurer à peine la volupté réelle de l'acte.
Son poing frappa brutalement le sol.
« Aah, Maître ! »
Les lèvres de l'homme vinrent trouver durement les siennes, contenant un gémissement involontaire fort indiscret. La Bête s'agitait de nouveau bruyamment, s'impatientant de sa proie. Yukimura la maintint au sol, déterminé à ne pas blesser plus que nécessaire son Commandant. Mal lui en prit, animé une fois de plus par cette force bestiale, Sasuke reprit le dessus d'un retournement efficace de bassin. Ses séduisants yeux de fauve le considérèrent un long instant. Il vint l'embrasser chastement, chevauchant ses cuisses pour prendre appui sur ses épaules, soulever ses hanches et…
O-
« Bordel... » Jura-t-il.
-oh…
Il était en lui.
Et dans le silence, il me contemplait.
« Je n'ai jamais chassé un humain pour le plaisir, je ne vous aurai pas tué. »
Yukimura haussa des épaules face à cette déclaration, tentant vainement de retrouver un minimum de décence habillé de la loque qui lui tenait désormais lieu de kimono. Des déchirures nombreuses zébraient le tissu épais, donnant un aspect des plus piteux à l'habit sombre pourtant élégant.
« Dois-je m'excuser maintenant d'avoir sainement pris la fuite devant un prédateur très appliqué à tenter de me poursuivre ? » Rétorqua-t-il sereinement.
Envahi par les remords, Sasuke baissa les yeux. Les Tokugawa étaient parvenus à lui faire perdre son contrôle de lui-même totalement, il avait été impuissant à réfréner ses pulsions violentes envers l'adversaire comme le camp allié. Ses souvenirs n'étaient pas clairs mais il se rappelait très bien avoir agressé les soldats de Mitsunari venus pourtant lui porter secours. La Bête avait dominé son esprit absolument ; jusque dans les bras de Yukimura.
« Vous êtes complètement cinglé… Songea-t-il cramoisi aux conséquences.
_Non, je rajeunis. »
Le Commandant se détourna, incapable encore de soutenir le regard de son Seigneur qui, néanmoins apparaissait plus amusé qu'autre chose par le déroulement inattendu des récents événements. Alors qu'il en avait toutes les raisons du monde, l'homme ne lui avait pas fait un seul reproche depuis qu'il s'était effondré sur son corps, repu. Sasuke n'avait pas osé davantage aborder le sujet de cette chasse, embarrassé par son propre comportement et ce qu'il avait entraîné malgré lui. Il ne voulait vraiment pas penser à ça… Pas croire qu'ils avaient ensembles… Et cette odeur douteuse qui planait encore dans l'air ! Il crevait d'envie de devenir une ombre, disparaître maintenant pour aller assimiler au calme ce complet bordel. Revenir ; quand il aurait enfin accepté d'avoir purement abusé de son Maître.
Un silence inconfortable s'installa entre eux alors qu'ils essayaient l'un et l'autre de dissimuler autant que possible les preuves les plus accablantes de leurs dernières activités. Le ninja se concentra à redresser le col de son habit noir, terminant de se rhabiller maladroitement quand tous ses membres engourdis criaient à la révolte. Yukimura dut s'apercevoir de son incommodité, le dirigeant hésita un long moment avant d'oser s'approcher de lui, posant une main timide à sa taille pour s'inquiéter à voix basse :
« Je…t'ai fait mal ? »
Ecarquillant largement des yeux, une honte épouvantable brûla l'épiderme du ninja jusqu'à ses pieds qui le laissa muet d'horreur. Voyant que l'homme s'apprêtait à ajouter quelques paroles inconvenantes, il ne fit aucune délicatesse à le faire taire d'une paume brutalement posée sur sa bouche. Lui jetant son regard le plus suppliant, pourvu qu'il cesse d'aborder des terrains aussi dangereux. L'état physique dans lequel il était désormais ne concernait que lui, il ne se sentait vraiment pas prêt à partager ça pour l'instant.
Inspirant posément, le Commandant se reprit. Considérant plutôt les marques de morsures violacées qui se trouvaient profondément ancrées dans la chair de son Maître, la quantité de sang inquiétante qui, sur les abords de ses blessures et de son nez, commençait à peine à sécher. Il parvenait clairement à percevoir la tension douloureuse qui se maintenait en ces zones meurtries, bien que Yukimura s'appliquât à tenir muette la plainte de son corps. Il l'avait sérieusement blessé par sa sauvagerie.
« Ce n'est pas de ta faute si mon charme est irrésistible… » Le consola l'homme, risquant un sourire hautain.
Sasuke ne se sentit pas le cœur à rire légèrement avec lui, culpabilisant de ses propres ecchymoses à la surface de sa peau qui disparaissaient déjà progressivement. Son Seigneur ne disposait pas de sa capacité de régénération inhumaine, les entailles persisteraient un bon moment. Désireux de favoriser au mieux cette guérison, le ninja sacrifia sans remords sa veste légère pour nettoyer les plaies avec tous les soins du monde. Concentré sur sa tâche minutieuse, il remarqua tardivement la plumeuse apparition qui vint se percher sur la courbe de son épaule, tenant dans son bec quelques brins de plantes curatives. La remerciant d'une caresse chaleureuse et d'un sourire, il compléta ainsi ses bandages pour examiner ensuite la fracture nette au niveau du nez. Effleurant délicatement la teinte sombre qui s'installait sur le point d'origine de l'hémorragie interne, il considéra le gonflement léger qui survenait alors.
« Tu arrives à respirer sans difficultés ? S'enquerra-t-il, attrapant le regard de Yukimura.
Silencieusement, il acquiesça. Rassuré sur la gravité de cette cassure, le Commandant entreprit de la nettoyer aussi. De la glace serait nécessaire au plus tôt pour diminuer l'enflure, ainsi que des antidouleurs en attendant que la nature termine son travail de reconstitution. Ceux-ci se trouvant dans son sac médicinal, ils ne pourraient être administrés qu'en rentrant à la forteresse. Ils ne devaient pas tarder davantage, d'autant que les autres Braves s'inquiétaient sûrement de leur disparition. Yukimura et lui avaient oublié le temps qui passe, complètement perdus dans leur propre monde. Rokurô allait les massacrer tous les deux.
« Faut-il que je me blesse ainsi chaque fois pour que tu te décides à me tutoyer ?
_Maître. Ce n'est pa- ! »
L'homme l'embrassa, maintenant fermement sa tête en place pour aller approfondir l'échange. Il se glissa jusqu'à sa langue, dévorant sa bouche avec autorité. Sasuke ne songea pas un seul instant à se révolter contre cette démonstration de force possessive. Docilement il le laissa s'emparer de ce qu'il exigeait, pliant sous l'ordre muet avec une indécente habitude. Tremblant de songer qu'il savait parfaitement désormais, les sensations abrutissantes de l'avoir en lui. Qu'il ressentait encore douloureusement, la brûlure dévorante de leur lien, jusque dans son âme. Ses sens hurlaient à l'abnégation devant cette sommation.
Il murmura contre ses lèvres des excuses, implorant un pardon que Yukimura avoua ne pas être celui qui devait le lui accorder. Il comprenait pourtant, il le jura sincèrement à voix basse ; peu importait ce crime qu'il affirmait avoir commis dans sa jeunesse pour survivre. Il le voulait auprès de lui, Sasuke lui appartenait, il avait choisi d'être sien en le servant. Il acceptait sa nature, ce qu'il avait été auparavant et ce qu'il décidait aujourd'hui de devenir en défendant sa morale personnelle. Puisque c'était cet ensemble qui le constituait, il garda sous silence qu'il aimait tout de lui, même ce qui demeurait inconvenable aux yeux des Hommes. Son ninja n'en avait jamais été un après tout, la Forêt entravait irrémédiablement son cœur. Il l'avait toujours su lui-même, sensible à ce charme alangui de prédateur.
Il suffisait de lever la tête pour admirer les alentours pour le comprendre. Des tableaux macabres qui avaient accompagné sa progression antérieure, il ne restait plus rien. Le brouillard s'était dissipé le premier : révélant la beauté retrouvée des lieux. Couleurs intenses s'étaient à nouveau étendues sur la flore, parant le tronc de chaque arbre d'un brun tendre quand les feuillages chargés penchaient sublimement vers un sol de mousse bariolée et de terre chaude. Un printemps féroce s'était installé, entraînant l'éclosion de mille fleurs et bourgeons dont les pétales ornaient ce paysage enchanteur. La joie et le bonheur de la Forêt s'affichaient ainsi partout depuis qu'ils avaient fait l'amour en son sein ; Sasuke ne s'en était même pas rendu compte. Il n'aurait pas manqué d'en rougir adorablement.
Son jeune Commandant était une créature bien curieuse. Qui avait dévoré des êtres humains avec sa meute pour survivre à l'hiver ? Lui pouvait vivre avec cela, il continuait d'avoir aveuglément confiance en son protecteur. Il y avait tant d'autres criminels sans remords dans ce pays, tant d'autres âmes souillées par leurs élans cruels qui dormaient assurément plus profondément chaque nuit que ne le faisait son ninja. Ceux-là ne disposaient pas davantage d'humanité, ceux-là étaient les réels monstres. Sasuke ne s'était jamais permis de sombrer aussi bas, quand bien même il avait l'excuse parfaite d'assurer sa sécurité. Il avait choisi d'aider les autres et de pardonner, de croire en chacun.
Yukimura pouvait en faire de même. Il avait assez perdu de temps à trop vouloir réfléchir auparavant sur les raisons de son existence, la sincérité des sentiments humains. Maintenant qu'il n'était plus seul, sous cette pluie, ça n'avait pas tant d'importance. Ca ne changeait rien.
« Rentrons. »
Non, ça ne changeait rien.
Je dédie ce chapitre à mon petit Mathias qui continue de m'occuper à ma plus grande joie.
Puisqu'il est impossible de laisser une certaine dame en cuisine sans être hélée chaque seconde, voilà :
L'année file et que je suis ravie de sentir l'air puer l'hiver. Vivement, vivement...
Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.
