POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master
Marche Douzième : Diurnes Prolongations.
Crépuscule s'écroulait dans une mer infinie de nuages.
Son épaisse couleur brune s'infiltrant dans les rares rainures de ciel encore visibles derrière cet amas immaculé de couverture moelleuse. Le plafond se tenant si bas dans la vallée, que l'imposant bâtiment de la forteresse venait caresser de ses hauteurs cette apparition pesante. Ses tours élégantes disparaissant dans le cumulus le plus proche, intimidées. Le calme régnait ainsi en Empereur somptueux.
Seuls les bruyants petits habitants de la construction militaire continuaient à se presser au travers du large édifice. S'amassant en risibles points noirs dans la cour principale alors que l'heure du dîner approchait. Ils se rendaient aux cuisines, terminant de ranger leurs affaires quand d'autres tiraient de concert tables puis fauteuils en tous genres dehors. Harassé par cette journée mouvementée, ils semblaient avoir abandonné la querelle inutile pour partager un moment agréable, ensembles. C'était là l'occasion de profiter des étoiles et de discuter des récents événements à mots couverts.
Depuis la terrasse où il se tenait, Saizô considérait ce ballet d'un œil circonspect, fort gracieusement affalé contre la rambarde de tout son poids. Il récupérait sereinement, son corps accusant encore le combat qui l'avait opposé à la manipulatrice du Temps. Celle-ci était parvenue à s'enfuir au final, sévèrement blessée par une attaque commune qu'il avait su mener de front avec Isanami ; la jeune fille se trouvait désormais sur lui négligemment étalée, toute aussi paresseuse que lui ce soir. Resté sincèrement admiratif des ressources insoupçonnées dont elle avait fait preuve, il ne se sentait pas le cœur à protester pour une fois. Une main sur son épaule, il la serrait délicatement contre lui, s'attendrissant discrètement sur les moues éphémères de ce visage naïf alors qu'elle se reposait.
Le Vieux et le Singe ne les avaient vraiment pas épargnés avec leur stupide disparition d'environ plus d'une heure. Un véritable vent de panique avait soufflé sur les lignes alliées quand il s'avéra que personne ne parvenait à les retrouver dans la Forêt, aux abords des combats. Ils avaient continué de les chercher après la fuite des Tokugawa, pour commencer sérieusement à croire que ceux-là les avaient triomphalement enlevés avec eux au passage. Rokurô avait manqué d'en faire un malaise, traitant de tous les noms d'oiseaux leur Seigneur qu'il n'avait pu que voir filer à travers les bois, impuissant à le retenir. Les oreilles de Mitsunari elles mêmes, avaient rougi de ses insultes vociférées d'une voix perçante. Leur hôte s'était empressé de prévenir Kanetsugu, les deux dirigeants établissant immédiatement une cellule de crise pour sauver leur collègue pris par l'ennemi derrière ses lignes de défense.
Du moins jusqu'à ce que celui-ci ne se présente comme une fleur au camp de base, accompagné par un Sasuke des plus penauds. Souillés et puants, leurs vêtements en pièces, ils étaient pourtant sains et saufs, si l'on omettait toutefois les bandages qui ornaient en nombre le cou de leur Maître et son nez, visiblement cassé. Le soulagement avait été immédiat pour tout le monde, Isanami se pressant la première vers son frère de cœur pour aller l'étreindre durement. Leur Commandant s'était embarrassé devant ces larmes versées à son égard, s'excusant platement d'avoir été autant retardé. Saizô n'avait pas boudé son plaisir de le frapper au crâne pour sa bêtise, insultant sa condition pitoyable. Le ninja s'était empressé de baisser les yeux à terre, ne protestant pas de cet accueil amer qu'il estimait mériter.
Yukimura se révéla de son côté peu repenti, joyeusement animé par une bonne humeur éclatante. Il avait toutefois vite déchanté, confronté à la réaction excessive de Rokurô. Croisant les bras face aux fautifs, le Page avait tempêté de longues minutes contre eux, fulminant sur leur comportement irréfléchi et égoïste. Il s'était appliqué à leur faire part de l'ampleur de sa colère, grondant sans discontinuités un si large panel de véritables insanités qu'Anastasia avait posé ses mains sur les oreilles de la jeune prêtresse en guise de fragile prévention. Puis soupirant avec dépit, l'homme avait enjoint les deux coupables à prendre un bain le plus tôt possible ; saisissant l'occasion de les complimenter sur leurs tenues.
Prudent, Sasuke avait filé le premier en direction de la forteresse, manu militari. Saizô avait laissé sa petite protégée l'accompagner, conscient du réconfort que lui apporterait le Commandant en discutant avec elle des récents événements. Il commençait à se faire à l'idée que le lien, entre ce duo de charmants gamins capricieux, méritait de sa part du respect et de la patience. Le Singe était important aux yeux d'Isanami, et la réciproque restait tout autant vraie.
Il avait plutôt reporté son attention sur leur Maître, qui avait été plus dur à convaincre. Cherchant en réalité à gagner quelques secondes pour s'entretenir avec ses pairs, le dirigeant avait repoussé vaguement la proposition de son Page, se trouvant bientôt tirer par lui sans délicatesse. Rokurô l'avait ainsi traîné, jusque dans sa chambre, jusque dans sa baignoire, ne s'avouant satisfait que lorsque son supérieur se résolût enfin à se frotter. Il l'y avait abandonnée alors, s'empressant de présenter ses plus sincères excuses à Kanetsugu et Mitsunari au cours d'une session privée. Aucun d'eux ne l'avait revu depuis qu'ils s'étaient enfermés, l'après-midi avait filé calmement ; propice aux nombreux chuchotis qui n'avaient pas manqué d'émerger au sein des rangs d'un camp et d'un autre.
Saizô en avait attrapés certains, au passage d'une flânerie tranquille et la plupart se révélait injuriant. Les soldats s'interrogeaient beaucoup, remarquant l'état physique sévère de Yukimura quand son fort jeune Commandant inexpérimenté n'affichait plus que l'ombre vivace de quelques contusions. Une démonstration évidente d'un manque de talent qui avait fortement déplu, d'autant que la majorité de la garde de Mitsunari n'acceptait toujours pas la trahison d'un des leurs. Sur ce sujet les spéculations allaient aussi bon train, sans épargner la responsabilité de Sasuke dans cette affaire. Le ninja était resté silencieux sur les circonstances de son enlèvement. Isanami lui avait affirmé qu'il prenait le temps de se remettre, s'accordant un repas mérité en ce moment même. Il ne tarderait sûrement pas à les rejoindre pour s'expliquer avec eux.
Lui préférait s'interroger en priorité sur la motivation des Tokugawa à capturer ainsi un des leurs. Ils s'étaient tous attendus à une attaque massive de conquête territoriale de la part du Shôgun aux portes de ce château, une telle démarche ennemie maintenant paraissait sans aucun sens. Comme une opportunité saisie par l'adversaire de s'emparer d'un des guerriers Sanada, allant à user des talents d'un espion pour parvenir à attirer cette cible au-dehors. Sur ce point, le Singe avait complètement manqué de prudence, accordant trop vite sa confiance à un inconnu. L'autre n'avait plus eu qu'à le cueillir au bon moment, aidé par les siens pour achever son rôle brillamment.
Beaucoup d'efforts en soi pour un seul combattant, d'autant que le groupe du Messager n'avait pas visé Yukimura ou un autre Seigneur, qui représentait pourtant un objectif primordial. S'étaient-ils résignés au discernement de commencer par affaiblir la base pour espérer atteindre un dirigeant derrière sa ligne solide de protection ? Cherchaient-ils à les éparpiller progressivement pour mieux les vaincre sur l'échiquier, allant à les abattre un par un jusqu'à ce qu'il ne restât plus que leur Maître ? Ou croyaient-ils parvenir à arracher à leur victime des informations fructueuses sur le terrain avant de songer à attaquer celui-ci ? Ils choisissaient fort mal dans ce cas, même les pires sévices n'auraient jamais fait parler un Brave.
« Sasuke m'a affirmé qu'ils le voulaient, lui spécifiquement. »
Saizô haussa un sourcil à cette intervention soudaine d'Isanami. La jeune fille s'était décidée à ouvrir les yeux, semblant lire sur son visage les tourments qui l'habitaient alors. Machinalement, il recoiffa les rares mèches rebelles qui se dressaient furieusement sur son crâne, passant une main dans ses cheveux clairs tout en continuant de réfléchir, à voix haute désormais :
« C'est vrai que le Messager a toujours paru avoir pas mal d'attention pour lui, mais de là à le viser… En quoi le Singe pouvait-il leur être seulement utile ?
_Il ne m'a pas donné de détails, Sasuke m'a juste dit qu'ils estiment qu'il appartient à leur groupe. » Annonça la prêtresse distraitement, se redressant maladroitement pour venir frotter son nez au sien.
Un témoignage d'affection brutal qui gêna profondément le ninja, il eût toutes les peines du monde à conserver son expression la plus impassible. Détournant notamment le regard ailleurs ; sous eux les soldats des différentes factions continuaient à s'animer bruyamment, faisant résonner l'enceinte de pierre de leurs rires et vives exclamations. Ils paraissaient en plein défi public, se renvoyant la balle les uns aux autres sur un possible ultimatum ridicule. Saizô réalisa alors le contenu des paroles d'Isanami, il la considéra avec un léger agacement.
« Et c'est maintenant que tu te décides à me dire un élément de cette importance ?
_Je crois qu'il vaut mieux attendre le principal intéressé pour discuter de tout ça sans se faire de vaines idées sur le sujet. »
Maugréant pour la forme, le brun dût reconnaître la justesse de ce résonnement. Ils auraient bien le temps de parler, tous ensembles, de cette histoire confuse d'appartenance aux rangs des Tokugawa ; Sasuke ne leur ferait pas l'affront de se taire en privé. Il avait certainement préféré attendre de connaître les limites que lui imposerait le Vieux, avant de dire quoi que ce soit sur les événements à leurs alliés encombrants. Ces informations pouvant se révéler trop primordiales pour être dispersées aux vents, comme la nature réelle de Isanami qui demeurait un absolu secret, pacte d'entraide ou non. Mitsunari et Kanetsugu ne seraient jamais capables de résister à ce véritable appel au pouvoir quand ils en manquaient à ce point cruellement face aux vassaux du Renard.
« De toutes façons, cet abruti sait très bien à quel camp il appartient. »
La jeune blonde lui accorda son sourire le plus lumineux à cette affirmation, brouillonne mais dénuée de toute froideur. Saizô n'était pas très doué pour dissimuler ses sentiments, elle lui laissa le confort du déni. Il finirait bien un jour par se rendre compte, avec quelle ampleur il entretenait cette amitié pour son fervent concurrent de Koga. Elle était prête à parier qu'il persisterait à maintenir les apparences, même aux pieds du mur ; juste pour protéger davantage son cœur capricieux et hargneux à aimer.
Le grincement d'un panneau de riz coupa le fil de ses pensées. Ils levèrent tous deux les yeux vers les minces élans de la silhouette de Rokurô qui s'approchait d'eux, suivi sur ses talons par la démarche féline de l'impériale Anastasia. Aussitôt, le crétin brun la jeta hors de ses genoux, avec une efficacité de jeune pucelle effarouchée qui n'avait rien à envier à Sasuke. Râlant durement, elle se redressa tant bien que mal pour aller s'asseoir à quelques pieds de lui sous les attentions moqueuses des nouveaux arrivants. La domestication de son ninja lui réclamait décidément bien des efforts et de la patience. Elle prit sur elle d'en rire jaune, allant à s'inquiéter plutôt de la fatigue évidente du Page. Celui-ci, dénué de toute étiquette pesante en l'absence des regards seigneuriaux, vint se rendre auprès d'elle dans un soupir bruyant, qui sonnait curieusement chez cet homme souvent impassible. Ana se proposa de masser ses épaules d'un ton ronronnant, et pour une fois un grand oui d'acceptation la désarçonna un peu.
Naufragés du même navire de pierre, jugés paresseusement sur ces aspérités bancales, ils jetaient au dessus de la rambarde proche quelques coups d'œil curieux en discrets spectateurs des hauteurs. Se perdant à contempler la représentation bourdonnante qui se tenait à cette heure au sein de la cour principale, celle-ci ayant été transformée en une véritable auberge à ciel ouvert, dans laquelle les soldats s'entassaient. Ils ne se dénombraient plus, chacun habilité à un siège -qui pouvait tout aussi bien être une banquette que le bois fragile d'une caisse pour les retardataires. Ils formaient ainsi des cercles plus ou moins larges de discussions, faisant circuler des plateaux de victuaille qui repartaient aux cuisines prestement dépossédés.
L'un d'eux avait d'ailleurs fini par tirer une flûte de sa manche, dont il jouait adroitement malgré les effets dévastateurs de l'alcool de riz, qui remplissait toutes les coupes de son aspect tentateur. Des hommes vinrent taper en rythme sur les tables, entraînant un chant léger et communicatif. Une servante de Mitsunari se présenta alors accompagnée de son shamisen sous les hourras de la foule, demeurant audacieusement au côté droit du musicien, debout, elle vint perfectionner le chant traditionnel qu'il entamait, animant la fragile participation d'un garde de Kanetsugu au timbre grave. D'autres choristes allèrent s'ajouter à ce concert des plus improvisés, claquant des mains fortement avec un tel panache qu'Isanami ne manqua pas de les imiter, depuis le haut du balcon. Saizô n'osa pas protester.
Sombrant dans cette admiration muette, aucun d'eux ne remarqua l'arrivée modeste de Juzô. L'aîné comprit sans difficulté les raisons d'une pareille distraction, conciliant il s'accorda à rester silencieux le temps de l'audacieuse litanie, s'appuyant au mur proche pour y croiser les bras. Il ne leva la tête que pour attraper le regard timide de son jeune Commandant qui se présenta finalement à l'entrée de la terrasse, les cheveux encore humides de son récent bain.
Sasuke avait dû renoncer à exhiber son habituel habit, souillé par l'étreinte de la Forêt. Conciliante sa sœur adoptive n'avait pas hésité longtemps à fouiller les bagages de son protecteur, amateur de vêtements, pour en retirer une tenue de rechange à sa disposition. Noire, évidemment. L'ensemble était constitué par le classique col roulé sans manches et un hakama fluide qui recouvrait ses pieds nus. Le garçon s'y était résigné tant bien que mal, jetant des œillades sombres à sa peau exposée, regrettant le confort de sa veste dont Ana demeurait la détentrice éphémère et qu'il espérait récupérer rapidement. Il y tenait. Même si tout ça n'avait pas tellement d'importance quand il considérait le visage étonné de Juzô, craignant de le voir se fendre de ce regard glacial et déçu qui lui était désormais dédié.
L'aîné n'eut pas l'occasion de réagir, Isanami s'exclamait déjà sur l'apparition du ninja. Elle se releva aussitôt, toute fatigue oubliée pour venir auprès d'eux avec prévenance.
« Tu te sens comment ?
_Très bien. Mentit-il sans remords. Je ne suis pas non plus à l'agonie… »
Elle avait beau être sa fidèle confidente, il tenait pour le moment à garder pour lui ce qu'il avait vécu avec son Maître au fond des bois. Autant parce qu'il ne sentait pas encore capable de réaliser lui-même, que par soucis de préserver son intimité mise à mal ces derniers jours. La paresse dans son corps assouvi, la vaine solidité de ses jambes à chacun de ses pas, l'impression d'être resté en partie là-bas, entre ces bras désireux. Ce langage ne concernait que sa propre personne, que ses spectres chimériques qu'il n'avait jamais acceptés effleurant leurs audacieuses présences pour les chasser raisonnablement. Il avait cru tant de fois aux fers qui entravaient sa morale, tant de fois courbé le dos dans l'ombre en respect aux traditions ; hypocrite décence. Cela n'avait assurément pas retenu son Seigneur de pratiquer le coït avec un homme en cours de maturation certes, mais un homme quand même. Et il ne voulait vraiment pas penser à ça maintenant.
« On peut dire que tu es définitivement recalé dans le domaine de la méfiance primaire, le Singe. Ce Mihari a dû s'en dauber longuement…
_Saizô ! » S'agaça aussitôt Isanami.
Touché, Sasuke baissa piteusement la tête, conscient de son erreur pitoyable d'accorder la confiance à un allié qu'il ne connaissait pas vraiment au final et qui s'était montré juste amical. Il ne pouvait expliquer à quel point l'archer était parvenu à s'immiscer habilement dans son monde, s'imposant comme un habitué. Il n'en partageait rien cependant, mais lui n'avait pas réfléchi davantage à cette situation. Cela avait été aussi bref que confortable de discuter avec la sentinelle, de passer du temps ensembles. Il s'était senti à l'aise avec cette rencontre chaleureuse, à sa place, quand il discernait habituellement, que trop rarement ce sentiment. Les autres Braves ne pouvaient pas comprendre.
« Nous devons apprendre de nos erreurs. Offrit Juzô d'un ton posé. Le principal est que nous ayons pu réagir suffisamment rapidement pour te récupérer à temps. »
Leur aîné arborait une expression de sévérité commune teintée d'une timidité certaine qui réchauffa agréablement Sasuke. Le ninja se sentit pris d'un élan d'affection subite pour le manipulateur de Fer, tentant un sourire pacifique en réponse à ce premier geste inespéré. A croire que son enlèvement avait été vraiment marquant au point que l'inquiétude prenne le pas sur tous les vains ressentiments. Une accalmie qui méritait bien de supporter les discours pompeux du Messager et de son escouade.
Ana, toujours occupée au massage des épaules de Rokurô, les interpella alors :
« Cessez de l'abrutir de vos maximes poussiéreuses et laissez donc notre Commandant se retourner un peu... Vous allez l'achever. »
Pas un seul instant il ne se laissa berner par l'emploi soudain de son titre, qui sonnait dans sa bouche comme une pique ajustée qu'il accusa sans ciller. La Shinobi devait rire intérieurement de ses déboires naïfs, plaisantant durement de la faiblesse irrépressible de sa compassion. Muet, il vint plutôt se présenter debout, face au large banc qu'ils occupaient, décidé à trouver dans ses pas nerveux une miette de courage. Il voulait crever l'abcès pour de bon, reconnaître à haute voix sa réelle nature mais, désormais confronté à sa famille, il sentait sa détermination reculer sous la peur de tous les perdre définitivement.
Contrairement à Yukimura qui avait connu cette part jeune de lui-même emplie de haine, assisté à sa remise en question pour ne plus douter de son dévouement envers son autorité, les autres ne savaient de lui que ce portrait engageant du garçon généreux et sensible. Il ne voulait même pas songer à la violence de ces revirements soudains, s'il se décidait à leur avouer l'impardonnable. Son masque confortable de personnage vertueux se briserait sur l'atrocité de ses crimes. Parviendrait-il seulement à les convaincre de l'infamie de sa vérité, quand tout témoignait en sa faveur ? Il n'était déjà pas certain d'arriver à prononcer les mots houleux qui se dérobaient si aisément à lui. Pas assez résolu dans son cœur à souffrir…
« Le Singe, tu es sûre que ça va ? »
Sasuke acquiesça vivement à cette inquiétude faussement moqueuse de Saizô. Conscient que chacun le fixait désormais comme une énigme curieuse alors que son comportement tendu se lisait au travers de ses gestes anxieux. Il avait cette impression brutale de se tenir en coupable devant un tribunal attentif, en quête des justes descriptions pour évoquer son abjection. Rokurô dût avoir pitié de lui, le Page jeta à ses pieds une corde, en secours :
« De quoi te souviens-tu exactement après qu'ils t'aient enlevé ?
_De la cave. S'empressa-t-il de répondre, pour préciser davantage. Une de celles que les soldats de Mitsunari utilisent pour stocker leurs armes et munitions. Je me suis réveillé là-bas.
_Combien étaient-ils alors ? L'interrogea Juzô à son tour.
_Cinq en tout. Il y avait le Messager et ses deux habituels vassaux, la femme qui manipule le temps et Mihari évidemment.
_La femme s'était donc évadée ? »
Il s'entendit affirmer cette hypothèse sans rougir un seul instant de son omission délicate. Soutenant le regard de Rokurô avec une sincérité maquillée, déterminé à ne pas en dire plus sur son rôle dans l'évasion facilitée de l'ancienne prisonnière. Il savait parfaitement qu'ils ne comprendraient pas la prise de risque avec un pion adverse primordial qu'ils détenaient alors dans leur camp. Mais quand il songeait à sa Reine, aucune hostilité ne venait attiser l'amertume dans sa gorge. Il s'attendrissait inexplicablement, pris de pitié pour ces ennemis partageant un destin si proche du sien ; puisqu'il s'était résolu à les considérer ainsi, convaincu par les déclarations raisonnables du Messager qui apportaient un véritable sens à ses dons.
« Elle s'est échappée seule. Tint-il à clarifier. Rien de toutes façons, n'était vraiment en mesure de la retenir, entre ces murs de simple pierre.
_Tu m'étonnes… Jeta Saizô à la volée. Ce n'est pas nos alliés qui auraient pu y prétendre davantage, les mecs de Mitsunari ont détalé comme des lapins face à elle, durant les combats. »
Isanami installée à ses côtés hocha la tête, se rappelant distinctement de la course de ces fuyards qui avaient disparu dans leurs dos, alors qu'elle tentait avec son protecteur de faire pencher la balance : abusant des rares ténèbres qu'elle parvenait à commander de sa voix. Sans l'Autre.
« Ils rient fort ces imbéciles… » Constata Anastasia froidement.
Sous leurs pieds, la musique n'avait pas cessé d'animer les lutins de la forteresse, tordant les ombres de leurs silhouettes exposées sur les façades. Ils dansaient maintenant, oublieux de toutes retenues, prenant appui sur les tables pour sortir de la masse en triomphe, pris d'une frénésie commune. Ils étaient tous guidés par le magnétisme des instruments et de leurs maîtres qui en contrôlaient les moindres lamentations. Tirant aussi bien des larmes que des élans rythmiques à cette foule.
Si les événements du matin n'avaient pas eu lieu, sans doute se seraient-ils joints au mouvement. Lui se voyait demeuré aux arrières, profitant du spectacle en claquant une main distraite quand le petit corps de leur prêtresse se déchaînerait déjà furieusement, accompagné de la présence envoutante d'Ana. L'attention de tous se serait tenue à ces femmes, alors que Saizô et Juzô goûteraient à pleines lèvres le saké, levant leur coupe pour s'immiscer dans les discussions. Enjoignant vertement Rokurô à venir avec eux pour une fois, se prêter à cette agréable fête improvisée.
Ce ne serait pas pour aujourd'hui.
« Tout ceci est très bien, mais pourquoi te viser toi particulièrement ? Relança le ninja d'Iga. Qu'est-ce qu'ils te voulaient exactement ? »
A cette question qui occupait tous les esprits, les Braves levèrent tous les yeux vers lui, restant muets dans l'attente d'une possible explication qu'ils n'étaient pas parvenus à deviner de leurs côtés. Sasuke voyait sur leurs visages attentifs toutes les vaines hypothèses qui n'avaient pas manqué de fleurir depuis la matinée et son apparente disparition. Aucun d'eux n'aurait pu seulement s'imaginer… Il s'accorda, avant d'aborder le sujet récalcitrant, une inspiration appliquée pour avouer finalement.
« Parce que je suis un des leurs. »
Il faisait face à une palette de réactions différentes. Autant de stupeurs béates que de froncements à la pointe des sourcils, il contemplait ce mélange inhomogène de scepticisme quand Isanami semblait boire la lie de ses paroles sans jamais les remettre en doute. Et il ne pouvait que comprendre cette défiance révoltée collective alors que personne n'aurait osé seulement critiquer l'ampleur de sa dévotion à Ueda. Entendre ça, de sa propre bouche à cette heure, avait de quoi laisser agnostique, surtout sans quelques informations plus détaillées sur l'origine d'une pareille déclaration qu'il se résolût à fournir devant ce silence persistant.
« Depuis le début, notre Seigneur n'est pas leur unique cible. A chaque fois, ils ont essayé en parallèle, de me récupérer au passage dans leurs rangs. Le Messager s'est très vite rendu compte que nous partagions de très nombreuses similitu-
_Qu'est-ce que tu es en train de tenter de nous dire, exactement ? Le coupa Ana, clairement agacée. Que tu as du sang de Tokugawa dans les veines, quelque chose dans le genre ?
_Non ! Contesta-t-il aussitôt, frissonnant d'effroi à cette idée. Je… »
Il hésita à poursuivre, mais déjà Juzô se redressait austèrement pour le considérer.
« Tu n'es quand même pas en train de songer à passer du côté de nos ennemis ?
_Jamais ! » Gronda-t-il si férocement que cela doucha les ardeurs des Braves.
Ils se retrouvèrent gauchement, l'un face à tous les autres, aussi muets qu'embarrassés. Séparés par un gouffre invisible qui venait subitement de se creuser à leurs pieds, accumulant les non-dits et les absolues incompréhensions. Face à cet obstacle, Sasuke se sentit débordé par la nervosité, incertain à continuer sur la voie qu'il envisageait, maintenant qu'il pouvait constater par lui-même ces failles dans cette fragile confiance qui unissait leur étrange famille. Le regard pesant de celle-ci acheva pourtant de le pousser à la confession. Il posa le sien à terre, chuchotant :
« La manipulation du temps, le transfert d'énergie… Ces dons que les Tokugawa possèdent, sont au-delà des limites du divin. Nous-mêmes en avons discuté ensembles.
_C'est exact. L'encouragea Rokurô posément.
_Le Messager m'a parlé de leur origine. Ils ne sont pas innés comme les nôtres, ce ne sont pas des talents qui sont présents à la naissance pour une raison obscure. C'est une sanction. »
Il leva une main, coupant l'élan de Saizô.
« Ces hommes et cette femme se sont tous rendus coupables d'un crime… Chacun, ils ont pris des vies avec une amoralité si abjecte que les Kamis les ont condamnés à ces existences aberrantes.
_Sasuke, ta régénération…
_...est ma propre sanction, Isanami. » Abandonna-t-il à la jeune femme.
Elle avait compris, fragilement résignée alors qu'elle se tenait maintenant devant lui, les bras ballants qu'elle n'osait plus lever vers sa personne. Il se sentit serrer des dents à cette crainte silencieuse, portant son attention sur les autres qui étaient demeurés aux arrières, marmonnant furieusement entre eux, s'agitant au tissage de cette toile qui se refermait sur lui. Il savait parfaitement que Rokurô serait le deuxième à assimiler, le reste suivrait sans résistance… Viendrait l'instant où ils s'interrogeraient tous sur la nature de son acte, où il sera devenu temps de donner une réponse qu'il ne possédait pas. Qu'il ne voulait plus fournir, conscient de l'inacceptable choix qu'il avait fait pour survivre.
« Quand tu dis que tu es des leurs, tu veux dire que toi aussi tu as… ? »
Les mots de Saizô restèrent en suspens dans l'air, personne ne pût envisager de les compléter. Lourd silence qui perdura jusqu'à ce qu'une confirmation étranglée échappe à sa gorge. Le visage du brun se tendit alors d'une incompréhension la plus totale, semblant le découvrir pour la première fois. Il le considérait avec une dureté nouvelle et les prémices d'une trahison qui glaça les veines de Sasuke. Kamikaze, il leur laissa une brève pause pour anéantir complètement son sort.
« C'est moi qui ai blessé Yukimura-sama dans la Forêt.
_Et je vais guérir dans deux jours tout au plus. Rétorqua paisiblement le concerné, dont il venait tout juste de remarquer la présence dans son dos. A mon sens, rien qui ne soit condamnable. Quelqu'un remettrait-il en doute mon jugement ? »
Les exclamations d'horreur que l'aveu du jeune Commandant avait attisées, moururent sur les lèvres de chacun, alors que tous les regards se posaient désormais sur leur Seigneur retardataire. Le dirigeant, bras croisés, se tenait fièrement aux côtés du coupable, affichant clairement son soutien à celui-ci dans un sourire serein qui parût apaiser aussitôt l'atmosphère. Les Braves se relâchèrent dans un même élan, se laissant sur leur banc choir sans résistance. Aucun d'eux n'aurait seulement songé à protester davantage. Aussi saugrenu pouvait être l'homme, perclus d'idées désaxées, il était un stratège intelligent conscient de l'état des troupes et s'il estimait avoir confiance en Sasuke, ils en feraient tous de même.
Du moins, ce fût ce que Juzô se résolût à affirmer en leader improvisé, se pliant en un salut d'excuses envers les deux êtres. Yukimura l'approuva d'un hochement de tête reconnaissant, usant de cette distraction pour poser une main discrète dans le dos de son ninja tout en chuchotant à son oreille des remontrances :
« Tu aurais dû m'attendre. Que crois-tu qu'ils sont en train de penser maintenant ? »
Il n'eût pas le temps de s'excuser, son Maître se redressait déjà pour s'approcher des autres.
« Depuis combien de temps êtes-vous au courant de tout ceci ? Attaqua Anastasia la première, sans remords quant au ton hautain qu'elle employait.
_Depuis aujourd'hui, comme vous tous. Répliqua leur Seigneur, tout aussi directement. Le Messager semble doté de la capacité d'inhiber la personnalité de la personne qu'il cible. Je vous recommande de réagir avec la plus grande prudence si vous êtes amenés à le défier de nouveau.
_Vous voulez dire que ce type a fait ressortir, ce matin, les mauvaises pulsions du Singe, et que c'est vous qui en avait fait les frais ?
_Exactement Saizô. »
Le ninja d'Iga fronça le nez devant le ton badin de Yukimura. Sasuke se contenta de demeurer figé, la plante de ses pieds s'enfonçant pesamment dans le sol. Il surveillait attentivement les expressions de chacun par-dessus les épaules de son Maître, craignant que cette méfiance poisseuse réapparaisse une nouvelle fois allant à empoisonner l'air de son souffle putride. Indécis, il préférait conserver le silence plutôt que d'abîmer les efforts évidents de son protecteur à rétablir la situation en sa faveur.
« Et nous ne connaissons rien de la nature des crimes qui ont été commis d'un côté et d'un autre ? Poursuivit Saizô avec vergogne. Vous voulez vraiment nous faire avaler ça ?
_Les Tokugawa n'ont pas été plus explicites sur le sujet. Quant à Sasuke, il n'appartient qu'à moi de juger son comportement passé.
_J'espère que vous êtes conscient qu'on ne parle plus de simple homicide volontaire. Des meurtriers dans ce pays il y en a des milliers, mais ce groupe ne compte que six membres. Objecta Rokurô à son tour. Que faut-il faire au juste pour en faire partie ? Un massacre de masse ? »
Il pouvait parfaitement sentir le froid soudain qu'instaura cette réflexion, incitant l'attention de tous à revenir sur lui. Une telle curiosité malsaine ne l'étonnait pas, il se doutait qu'à leur place il en aurait fait de même envers ce coéquipier désormais présenté comme une potentielle source de danger. Il n'était pas assez naïf pour réclamer de leur part une confiance immédiate et aveugle après de pareilles révélations. Il espérait juste limiter au maximum les ravages que son récent statut causerait irrémédiablement. Trouver le temps au milieu des jours à venir, de prouver qu'il était au final toujours le même que celui qu'ils pensaient connaître.
Jusqu'à maintenant.
« Mais qu'est-ce que tu as fait ? Souffla Ana, devançant tous les autres.
_En quoi le savoir changera ce qui a été commis ? Rétorqua-t-il malgré lui. Suis-je au moins le seul à avoir du sang sur les mains d'entre nous tous ? Le seul à devoir me reprocher quelque chose ? »
Comprenant très bien quel sous-entendu agressif il énonçait envers sa trahison récente, la ninja d'Iga abandonna ses offensives verbales, consciente de l'hypocrisie que porterait une remarque de sa part. Elle se tût, contemplant le sol avec application sans parvenir à dissimuler son malaise. Sasuke se sentit culpabiliser, incapable de contenir sa compassion face à cette camarade qui semblait toute autant frêle que lui face à ses erreurs passées.
« Je suis désolé… » Murmura-t-il.
Elle nia fermement.
« Non, c'est mérité.
_Ah… Quand allez-vous donc grandir un peu les uns et les autres ? »
La pique ajustée de leur Seigneur fit mouche auprès de chacun. L'homme les surplombait de la haute stature de sa silhouette, jaugeant les révoltes contenues de leurs egos avec froideur alors qu'aucun d'eux ne tentait seulement de protester à vive voix. Ni Juzô qui n'avait pourtant plus rien à apprendre sur l'expérience humaine, ni Rokurô souvent le plus habile du verbe pour argumenter en opposition. Ils demeurèrent les yeux baissés à terre en fautifs volontaires, le Commandant serrant le premier les dents sous l'humiliation subie. Il se détourna vers l'agitation de la cour principale, s'appuyant contre la rambarde.
Empli d'une rancœur subite que l'image joyeuse de ces individus abandonnés aux festivités, manqua de chasser efficacement. Il se sentait trembler de rage envers lui-même, envers le Messager qui s'entêtait à bousiller son existence avec une réussite aberrante, envers ceux qui osaient le juger sans savoir réellement, envers Yukimura qui n'hésitait pas à frapper sur sa faiblesse pour lui rappeler les quinze ans qui séparaient le bord de leurs deux mondes, envers Mihari qui s'était joué de ses intentions amicales sans remords exprimés de cette félonie, envers cette région qu'il n'aimait pas quand il rêvait des abords ombragés d'Ueda.
Il voulait rentrer, il étouffait.
« Barre-toi. T'es libre, rien ne peut te retenir. » Chanta une revenante à son esprit.
Isanami parût percevoir son revirement d'humeur, elle l'appela maladroitement d'une voix craintive qu'il ignora résolument. Fermement, il prit appui sur la rambarde pour sauter souplement par-dessus. Solide son talon percuta le sol un instant plus tard, plus discret qu'une ombre il se faufila parmi les soldats saouls et agités. Glissant entre leurs silhouettes chimériques soulevées par des vagues soudaines qui déchiraient cette foule bruyante. On dansait encore à la lueur des flambeaux accrochés aux remparts, sous la surveillance des sentinelles demeurées à leurs postes. Quelques combattants sortaient du rang, saluant son passage dans un rire tonitruant ou une offre libidineuse que Sasuke repoussait sans un mot, disparaissant toujours davantage dans ce décor nocturne aux notes sonores enchantées. Sentant ses tripes dans son ventre qui se tordaient à chaque hurlement des cordes vibrantes, il n'aspirait plus qu'à sortir de ces murs.
« Tiens, tiens… Ne serait-ce pas le fameux Commandant des Sanada ? » Susurra-t-on alors à sa droite.
Le Capitaine de Kanetsugu lui jetait son regard aviné le plus dédaigneux, entouré par ses subalternes qui dressaient autour de lui un rempart confortable dont il le défiait à cet instant. Soupçonneux, Sasuke eût un pas de recul, animé par une urgence impulsive ; s'inquiétant de trouver d'autres soldats derrière son dos, lui coupant toutes retraites possibles. Se tendant imperceptiblement, il conserva ses lames jumelles à portée de main, pour soutenir l'attention hautaine de son désagréable interlocuteur.
Celui-ci se redressa maladroitement, quittant l'appui de la table où il siégeait avec ses pairs, occupés à quelques paris qui faisaient s'accumuler à sa hauteur de nombreux monticules de pièces. Tremblant de ses jambes hasardeuses, il s'approcha résolument de lui, imposant vulgairement sa constitution en opposition à l'allure profilée du ninja. L'homme arborait fièrement son expérience de trente années de plus, se moquant toujours aussi ouvertement du jeune Commandant naïf.
« C'est ainsi que vous défendez votre Maître dans votre région de sauvage ? En le laissant pour presque mort au fond des bois ? »
Les rires s'élevèrent aux paroles acérées du Capitaine qui ricana impérieusement. Puis ce dernier alla l'observer de la tête aux pieds, fendant son visage d'une expression de pitié abjecte, qui agaça sérieusement le garçon. Il se contint pourtant de répliquer, conscient qu'à un contre autant, sa parole ne vaudrait pas leurs miettes de subtilité vocale. La patience devait le guider, ce leader contrarié finirait bien par se lasser par lui-même de ces chamailleries vaines. L'autre en profita pour reprendre :
« Dire que l'on réclame une centaine de soldats vaillants pour aller quoi ? Sauver un seul imbécile, parce que celui-ci a fait confiance à l'un de ces chiens de Mitsunari ? Relata théâtralement l'homme. Mais qu'il crève !
_Absolument ! Qu'il crève ! » Approuva-t-on derrière lui.
Sasuke ne chercha pas à savoir qui.
« Toi et ta bande de clowns êtes des déchets ! Sanada est complètement cinglé de vous faire confiance ainsi, il va finir par en crever pour de bon ! Professa le Capitaine, les yeux révulsés. Pas que ce soit une grave perte tu me diras…
_Les guerriers de Mitsunari sont valeureux et honorables. Vous faites honte à votre titre en les injuriant, vieil Hibou ! »
L'insulté releva brutalement la tête, foudroyant du regard le soldat de sa propre garde qui venait de prendre librement la parole contre lui. Ce dernier ne se laissa pas impressionner, plissant durement les traits de son visage, ne dissimulant rien de son ressentiment envers son meneur. Sasuke le reconnût enfin comme ce guerrier qui avait défié Mihari depuis le pied de la forteresse, l'enjoignant à se confronter l'un à l'autre. La sentinelle avait refusé vertement, dévoilant nettement les contours de cette relation tendue. Le jeune ninja louait cette apparition soudaine et absolument imprévue qui l'avait retenu de justesse face aux insultes. Il ne pouvait accepter de pareils termes envers son Seigneur, sa raison n'aurait pas contenu ses armes de venir au contact de cette gorge offensante. Il ne voulait pas songer aux dégâts irrémédiables causés par sa diplomatie moderne et efficace ; Rokurô l'aurait achevé dans la foulée.
« Yozora est un crétin mais il vaut mieux que bien des hommes ici présents, Capitaine !
_Il a trahi. Il a jugé bon d'embrasser les pattes du Renard. Riposta le concerné. Je vous conseille de surveiller vos paroles Sekuhara ! »
Le combattant se tût face à l'autorité de son leader, soutenant sa rage sans un mot de plus. Il flancha à peine quand celui-ci vient cracher à ses pieds, soufflant quelques menaces à l'encontre de toutes nouvelles tentatives d'insubordination. Les deux guerriers continuèrent à se mesurer ainsi en silence un long moment. Jusqu'à ce que le Capitaine se décide finalement à se détourner, retournant à sa table périlleusement. De cet élan commun, le cercle se brisa autour d'eux alors que les soldats de Kanetsugu s'éloignaient. Son sauveur se tourna vers lui, présentant une main amicale à son encontre que Sasuke s'empressa de serrer.
« Sekuhara Itachi, nous nous sommes déjà croisés.
_Je m'en souviens oui. Acquiesça-t-il. Sarutobi Sasuke.
_Conseil, préviens tes arrières Gamin. T'es pas vraiment apprécié dans le coin. »
Et il le planta là.
Et dans le silence, il me contemplait.
« Tu es vexé. » S'amusait-elle.
Il l'ignora complètement, plongeant son nez plus profondément dans la fourrure épaisse du loup qui était venu s'étendre sur ses jambes, offrant son ventre velu à ses attentions affectueuses. La bête ronronnait presque sous ses doigts, apprivoisée en quelques minutes par un sourire immense et l'odeur familière de ces mains humaines. Elle n'avait pas tardé après plusieurs tours indécis à venir se frotter à lui, succombant vite à la chaleur confortable de ce curieux bipède gentil et conciliant. Qu'il semblait comprendre littéralement ses attentes, grattant juste où il fallait, complimentant son allure digne. Du moins, autant qu'il pouvait l'être, sur le dos grotesquement abandonné…
« Tu es un sacré numéro Peluche. » Railla le Commandant, récoltant un jappement joueur.
Apaisé par ce contact nostalgique, Sasuke agrippa le poil sombre avec délice. Songeant alors à celui, ô combien réconfortant et dense, de sa propre mère ; combien il aimait autrefois disparaître dedans pour se protéger d'un froid contre lequel il ne possédait rien pour lutter contrairement à ses frères et sœurs loups. Il se faisait immanquablement chasser, jeter dans la neige avec les autres. Elle continuait toutefois à garder un œil sur lui, venant parfois réchauffer ce mioche qui n'était pas le sien mais qu'elle élevait en tant que tel. Elle l'aimait vraiment, il n'avait jamais eu de doutes à ce sujet.
Même encore aujourd'hui, elle venait de temps en temps aux abords d'Ueda au détour d'une battue avec leur meute. Son âge avancé ne l'empêchait pas de faire ce chemin pour le voir, amenant régulièrement sous le couvert de ses pattes quelques jeunes pousses dont elle avait la garde. Sasuke ne rechignait jamais à les surveiller, éprouvant leurs réflexes dans leurs jeux bordéliques qui tiraient au plus faible un glapissement courroucé immanquablement. Il finissait toujours par lui prêter main forte, claquant les museaux révoltés du revers, pour s'immiscer dans la masse infantile avec des grognements ravis. Fronçant le nez sous la piqûre de vicieuses morsures, se vengeant en chatouilles tyranniques, jusqu'à ce que l'Alpha ne les rappelle à l'ordre. Il s'asseyait alors à ses côtés pour y demeurer sagement, lui parlant de sa vie quotidienne.
Elle écoutait à chaque fois. Ses séances d'entraînement intensives solitaires à la tombée de la nuit, il ne supportait pas l'idée d'être observé ; les milles habituelles tentatives à s'élever plus haut en quête du saut qui prétendrait à un vol éphémère ; le déroulement de ses missions de la semaine comme tout ce qui arrivait à sa famille recomposée. Il lui peignait des fresques de cette vie vouée du côté des Hommes, elle s'agaçait de son absence de progéniture l'enjoignant à se trouver une compagne. Il n'essayait pas de la détourner de cet objectif, elle résonnait en stabilité naturelle : les bêtes ne comprenaient jamais la tortuosité sentimentale du genre humain. Il les enviait souvent pour cela, savourant d'être constamment accueilli avec affection par ces êtres vivants qui partageait un pan de son existence. Séduit par la simplicité de ce rapport, sans hypocrisie ni vaine traîtrise.
Au final, la Forêt l'avait toujours recueilli chaque fois que les Hommes le rejetaient. Lorsque sa mère de sang l'avait sûrement jeté au détour d'une clairière, se libérant du poids d'un enfant non-voulu comme au soir où il s'en était venu de Koga, embarrassé d'avoir osé croire en ces bipèdes cruels et destructeurs. Animé par la haine et hanté à chaque sommeil par l'emprise capiteuse du camp et son éducation élitiste qui laissait son corps accoutumé au charme de la douleur. Qu'il se réveillait encore aujourd'hui, en pleine nuit, persuadé d'être demeuré là-bas… Il s'était juré de devenir le plus fort, loin de ces peurs infantiles.
Il ne l'était pourtant pas, fuyant à nouveau comme il possédait tant de talent pour le faire. Détourner les yeux plutôt que d'assumer ces actes apparaissait si attrayant à sa nature de lâche. Après tout, jamais il ne s'était appesanti des encombrements d'une quelconque fierté, rien ne le retenait de déguerpir. Les remords ne venaient que par la suite, occupant un moment ses pensées erratiques comme il s'inquiétait des réactions des Braves devant son brusque départ. Ils avaient dû débattre entre eux longtemps des dernières révélations délicates, tentant probablement de donner un crime à la hauteur de son statut, cherchant dans les souvenirs communs des indices retenus de cette mascarade à laquelle ils avaient succombée. Manipulés par un sourire spontané et ingénu, ces Shinobis ne devaient pas s'en remettre.
Anastasia avait semblé foudroyée sur place, réalisant à peine et sans doute s'en serait-il moqué dans un autre monde ou penser au visage affecté de Saizô ne tordait pas son ventre de regrets. Il n'aurait pas cru, sincèrement pas, que le brun puisse être autant atterré par cette omission soigneuse de sa part. Ils n'étaient pourtant pas amis, ils ne se devaient rien… Personne ne pouvait comparer cela au lien qu'il partageait avec la jeune prêtresse. Isanami ne lui pardonnerait jamais d'avoir menti plus que d'être un criminel, il la connaissait suffisamment désormais pour pouvoir l'affirmer. Il avait complètement souillé leur relation en arborant son masque, créant des failles qu'il n'était pas en mesure de combler.
Il avait fini par payer le prix de son péché d'égoïsme, abîmant la seule chose qui lui tenait réellement à cœur dans cette composition familiale singulière. Qui irait seulement lui faire confiance maintenant ? Juzô avait été l'unique à déjouer ses attentes, faisant le vœu risqué de le suivre par respect envers le jugement de leur Maître. Et même si ce n'était pas tellement pour lui, il ne restait pas assez stupide pour espérer la même sagesse chez Rokurô. Le Page ne l'appréciait pas plus que le strict minimum de la courtoisie et la réciproque était d'autant plus vraie. S'il devait être franc, il reconnaîtrait que l'autre lui inspirait une jalousie tenace, que le temps n'avait pas vraiment affaiblie. Au moins partageaient-ils ce souci pour Yukimura ; les marques qu'il avait laissées à vif dans la chair de leur Seigneur ne demeureraient pas impunies.
Lui se haïssait toujours de cette perte de contrôle. Le Messager avait beau avoir participé à ce projet malsain que de briser ses chaînes, il avait été incapable de lutter contre la Bête qui persistait en son âme. Les habitudes étaient revenues d'elles-mêmes, il s'était retrouvé en train de chasser dans la Forêt en quête de la séduisante odeur humaine, promesse d'une viande riche et grasse sous les crocs. Mené par la panique vaine de ses proies qui fuyaient inutilement de tous côtés. Brutalement, il y avait eu ce parfum différent des autres qui l'avait laissé pantois et erratique ; il avait couru. Pour ne retrouver le plein contrôle de sa personne, déjà fort occupé à se laisser aller sous le regard ardent de son Maître… Autant dire qu'il s'était rapidement résolu à poursuivre ce qui avait été commencé.
Soupirant, il joua distraitement avec une oreille pointue de Peluche qui se débattit faiblement, sa vile gueule fendue dans un rire silencieux. La joie légère de l'animal apaisait son humeur morose, colorait dans le cours de ses pensées des souvenirs flétris par le temps qu'il avait cru avoir définitivement oublié. Comme ces événements mensuels qui les rassemblaient tous, sous la lueur éclatante de la pleine Lune, pour l'éternelle nuit du mois. La patience qu'il tentait d'acquérir en chassant aux côtés de son alpha de mère, appréhendant ce monde extérieur qui s'ouvrait complètement sous ses pas. Les échauffourées régulières, pour lesquelles il demeura le plus désavantagé jusqu'au jour où il comprit l'intérêt du concept de l'arme. La maturité bruyante et tapageuse de ses frères et sœurs quand il s'interrogeait encore de sa croissance interminable, laissé pour quelques années supplémentaires aux plaisirs de l'enfance insouciante. Autant qu'elle pouvait l'être en tant que prédateur du fond de la Forêt…
Tout cela semblait loin désormais. Il avait choisi d'apprendre à revêtir le pesant costume de sa race ; suivant un homme de passage dans un élan de folie. Ou peut-être qu'au fond de la haine tenace, persistait sa curiosité insatiable pour ces bipèdes dont il faisait parti indubitablement. Renier ce fait aurait été se renier, il n'était pas assez stupide pour ne pas comprendre ce principe. Il voulait juste devenir suffisamment fort pour porter cet héritage encombrant sans en rougir. Assumer la conscience malsaine de certains en osant tendre, chaque fois, une main amicale, aider à sa petite échelle autant que possible, donner de sa personne pour les autres. Un bien misérable rattrapage qui avait pourtant allégé sa vie comme sa conscience, il y trouvait aussi son compte, rien de cela ne pouvait être parfaitement désintéressé.
« …et je partage vos craintes à ce sujet, Madame. Mais nous ne pouvons-
_Ishida-kun, tu le connais aussi bien que moi. Il ne tardera plus à venir aux pieds de ta forteresse, désormais tout cela n'est plus qu'une question de temps. »
Le loup se faufila entre ses bras pour décamper prestement avant qu'il ne puisse seulement songer à le retenir, sa pleine attention était concentrée sur ces deux présences qui approchaient dans sa direction. Le spectre apparaissait reconnaissable en partie, il n'était pas le seul à rechercher le calme au sein de la proche Forêt, Mitsunari paraissait s'accorder une promenade nocturne en compagnie d'une femme que Sasuke pût finalement reconnaître comme l'épouse de Kanetsugu. Il ne l'avait aperçue qu'une fois, de loin, cette rousse flamboyante s'était faite des plus discrètes parmi eux, depuis son arrivée. Il était d'autant plus surprenant de la voir sortir ainsi, sans protection visible, aux côtés du jeune Seigneur en une intimité presque dérangeante, si la discussion qui l'accompagnait avait été toute autre.
« Les événements de ce matin n'étaient qu'une mise en garde et tu le sais très bien. Insistait-elle avec soin. Sanada-san en a fait inutilement les frais.
_Quoi qu'il affirme, ce ne sont pas les Tokugawa qui l'ont blessé. » Rétorqua son interlocuteur.
Hésitant un instant sur l'attitude à adopter, le ninja se résolût à demeurer où il se trouvait à l'instant, assez intéressé de pouvoir en apprendre davantage. Il n'en eût toutefois pas l'occasion : les deux marcheurs vinrent inconsciemment sur lui, sa silhouette n'échappant pas longtemps au regard de Mitsunari. Satisfait de cette surprise nocturne, l'homme se fendit même d'un sourire charmant à son encontre.
« Sarutobi… En quête d'étoiles peut-être ?
_Mitsunari-san, Madame. » Répondit le garçon dans un salut respectueux, se pliant devant la dame de noble lignage fort étonnée.
Elle ne manqua pas d'interroger muettement le jeune Seigneur des yeux quant à cette apparition. Ce dernier vint présenter de lui-même la responsabilité de Commandant des Braves que supportait Sasuke. Elle acquiesça plutôt sèchement à cette annonce secondaire. Son visage affirmé et pointu semblait disparaître à la base de sa masse capillaire tumultueuse ; deux prunelles vertes y brillant avec netteté. Son corps entraîné la démarquant des habituelles concubines de son époque, elle portait un wakizashi élégant au côté droit des côtes qui ne s'apparentait aucunement à de la simple décoration. L'aura qui se dégageait d'elle impliquant le port sévère des samouraïs véritables, elle se tenait impérialement droite dans ses getas à haute semelle. Il la soupçonnait de tricher ainsi sur sa taille pour impressionner davantage ses pairs masculins.
L'effet s'avérait parfaitement réussi, le garçon se sentit baisser la tête devant cette évidence autorité à la fois puissante et charismatique. Se retrouvant à contempler soigneusement le motif fleuri trivial peint au même du tissu épais qui constituait son kimono de soirée, d'un violet flamboyant fidèle aux convictions de la famille de son mari. Il se sentait embarrassé face à cette créature féminine, intimidé par sa stature et le teint poudré de sa peau quand il ne pouvait que reconnaître sa beauté évidente. Un trouble qui n'échappa en rien à l'attention aiguisée de la femme, son visage grave s'éclaira d'un sourire sincèrement attendri devant lequel Sasuke crût bien redevenir un enfant naïf.
La quarantaine lui allait décidément à la perfection.
« Ne me dis pas que tu es en train de virer hétéro maintenant… » Jasa l'Autre, plutôt joyeusement.
Sourd à ces interventions puériles, le ninja s'inquiéta davantage du comportement de Mitsunari qu'il n'avait pas eu l'occasion de recroiser depuis les dernières tentatives évasives du jeune Seigneur à son égard. Leur hôte paraissait cependant d'une humeur retenue, se contentant de maintenir son habituel masque sous la surface avenante. Etait-ce les effets de la fatigue ou de l'alcool fêté en ces heures ? Pour la première fois, Sasuke parvenait à voir clairement les doutes aphasiques de l'homme qui perçaient paresseusement, comme une éphémère présence en-dessous des diplomatiques omissions.
Il se tint à son devoir.
« Vous ne devriez pas vous tenir aussi loin des remparts sans une patrouille de protection.
_Et bien semble-t-il que nous en avons une désormais. » Lui répondit légèrement Mitsunari, le considérant.
Le ninja comprit aussitôt les intentions ainsi sous-entendues : il se plia à nouveau bien bas devant ses deux protégés d'un soir. Gardant pour lui sa réserve, peu enthousiaste d'avoir la responsabilité de ces vies-là entre les mains. Les ordres étaient les ordres, qu'ils soient ou non émis par Yukimura. Ces caractères valaient des autorités supérieures qu'il se devait de suivre.
« Loin de moi le désir de vous importunez, Sires. Prit-il soin de préciser toutefois.
_Vous ne le faites pas. Assura la femme de Kanetsugu. Nous étions justement en train d'évoquer les récents chambardements. Joignez-nous à vous. »
Il acquiesça pour se redresser, balayant soigneusement les alentours proches de son hypersensibilité en quête de présences étrangères qui se seraient glissées parmi les arbres dans leur traque appliquée. Aucun esprit malveillant ne se fit cependant ressentir, ni aucunes autres formes de danger possibles. La nuit calme régnait sur les environs en monarque solitaire, promesse d'un repos nerveux bienvenu. Sasuke suivit le jeune Seigneur et sa compagnie alors qu'ils reprenaient leur route, semblant suivre un chemin forestier discret qui se perdait à travers bois. Le chahut diffus de la fête se percevait encore, comme un écho lointain. Il ignora le tiraillement douloureux qui demeurait dans son ventre à trop songer aux Braves.
« Vous nous avez grandement inquiétés, votre Maître et vous-même, ce matin. Embrailla immédiatement la belle rousse, déployant machinalement un éventail pour se rafraîchir de l'air ambiant poisseux.
_J'en suis désolé. S'affligea le garçon. J'ai manqué de discernement. »
Mitsunari présent, il se retint d'ajouter quelques remarques acerbes sur le comportement de Mihari. Son hésitation ne passa néanmoins pas inaperçue, et leur jeune hôte parût comprendre de suite, les pensées qui habitaient son esprit. Il marqua un long instant de réflexion personnelle ; pour finalement se résoudre à les mettre dans la confidence, d'une voix basse et placide :
« A vrai dire, non, puisque ma sentinelle me reste dévouée même au sein des lignes ennemies.
_Un espion ? Murmura aussitôt son amie. C'est absolument brillant. »
Le Seigneur accepta le compliment avec humilité, ayant un mouvement de tête élégant. Sasuke resta foudroyé sur place, dépassé par le discernement précoce de l'homme. Il retirait ce qu'il avait pu proférer sur lui dans la colère, de toute évidence ce cerveau-là était aussi ingénieux que celui de Yukimura. Sa disparition avait donc été une occasion parfaite pour l'archer de retourner sous pavillon adverse, en terrain à conquérir. Au plus près du Renard pour entendre.
Il se sentait à la fois trompé par la sentinelle qui n'avait pas hésité à se servir de lui, mais réconforté, de voir que son empathie envers les autres ne s'était pas fourvoyée en l'encourageant à faire confiance à cet allié chaleureux et agréable. Cette histoire de trahison n'avait existé que pour assurer la couverture solide de Mihari ; savoir cela allégeait inexplicablement son cœur du poids de l'accablement.
« Je n'avais pas prévu qu'ils chercheraient à vous récupérer. Reconnût Mitsunari, son regard clair fixé sur lui. Heureusement, Yozora-san a su profiter de cette aubaine.
_Quitte à me jeter dans la gueule du loup au passage. Lâcha froidement le ninja, sans parvenir à se contenir. J'imagine que tout ça était nécessaire…
_Il faut savoir sacrifier au cours d'une guerre pour vaincre. »
Sasuke ne tenta pas de s'opposer à ce jugement excessif. Il distinguait clairement les différences qui existaient entre un dirigeant aussi jeune que ne l'était leur hôte, et un homme plus expérimenté comme leur Seigneur affirmait être. Mitsunari se laissait emporter par la passion et la soif de revanche. Il restait dominé par ses propres émotions, maître en apparence d'une situation à laquelle il s'adaptait plus ou moins bien. En comparaison, Yukimura parvenait à conserver une distance minimale avec les événements. Il avait le pouvoir sur chaque détail de la conjoncture, forçant celle-ci à s'adapter à ses exigences ; et non l'inverse.
« Sanada-san n'aurait pas permis votre enlèvement. Contra la femme de Kanetsugu, sereinement. Il a remué ciel et terre lors de votre disparition… Je dois avouer que je suis surprise qu'un enfant puisse compter autant à son regard.
_Si tu savais ma vieille ! »
Le Commandant ne cilla pas un seul instant, soutenant l'attention indiscrète derrière la corole légère de son éventail. Conscient que Mitsunari cherchait aussi avidement, quelques réponses dans les expressions affichées franchement sur son visage et dans la tension de son corps ; il s'obligea au calme. Résolu à ne rien laisser apparaître qui pourrait trahir son amant. Si aucunes punitions ne les affligeraient, la réputation solide de son Maître pâtirait des rumeurs inutiles sur les bonnes mœurs de leur sexualité. Lui-même souffrait assez d'un manque de crédibilité dû à son âge prématuré pour ne pas avoir à supporter le supplément gratuit de la relation qu'il entretenait avec son employeur. Tout cela causerait un chaos vain et inutile quand ils devaient songer plutôt aux manigances des Tokugawa à cette heure.
« Il est comme un père pour moi. » Mentit-il, arborant son plus talentueux masque de comédien.
L'Autre s'en étouffa bruyamment.
« Non mais t'as pas honte !?
_Je vois. » Releva la rousse, complètement ignorante du conflit intérieur qui l'agitait.
Au moins paraissait-elle avoir été convaincue par sa performance culotée. Ce qui n'était pas le cas de Mitsunari, Sasuke pouvait clairement le ressentir dans la manière dont l'homme le considérait, muettement. Ce dernier ne faisait que donner l'impression de lâcher l'affaire, il avait parfaitement compris la nature de sa fabulation. Le ninja serra des dents, impuissant à trouver une solution viable pour apaiser définitivement cet évident scepticisme de leur hôte. Perdre davantage de temps sur ce sujet épineux n'aurait fait que souligner un peu plus le trouble qu'il essayait de cacher, le garçon orienta la conversation ailleurs.
« Les Tokugawa n'apprécieront pas ce nouvel échec. La prochaine fois, ce sera à Torhu qu'ils iront s'attaquer directement.
_C'est ce que j'essaye de lui faire comprendre, Ishida-kun peut se montrer une telle tête de mule parfois… »
Le jeune Seigneur grogna vivement, visiblement embarrassé de la familiarité avec laquelle son amie, de longue date sûrement, se permettait de s'adresser à lui devant un témoin extérieur ; offrant au ninja, une vision toute autre de sa personne, plus humaine et accessible. Compatissant pour supporter trop souvent les câlins maternels d'Isanami lorsqu'il l'inquiétait, Sasuke contint au mieux son amusement. Le charme capiteux de la femme de Kanetsugu n'épargnait vraiment aucun homme, il devinait qu'elle devait bien être la seule à avoir l'autorisation implicite de témoigner ainsi bruyamment de son affection envers Mitsunari.
« Ce vieux Renard peut se montrer aussi prévisible que ridiculement créatif. Martela celui-ci durement. Je ne me résoudrai pas à céder à la facilité quand il s'agit de prévoir les réactions de cet animal.
_Ecraser ta forteresse lui conférait une victoire décisive, l'opposition toute entière s'écroulerait avec.
_Cela n'arrivera pas. Nous manquons peut-être de temps mais nous serons prêts, ensembles. Notre alliance, bien que hâtive, marquera l'avantage sur ses troupes aveugles.
_Cette alliance n'existe que administrativement pour le moment ! Si demain, il vient à se présenter aux pieds des remparts, nous ne serons jamais en mesure de riposter. » S'agaça la rousse dame.
Prudemment, Sasuke avait pris soin de se tenir hors de leurs vifs échanges, ne prenant pas parti à cet aride différend qui possédait les traits d'un interminable conflit de stratégies. Surveillant plutôt les alentours, il ne manquait pourtant rien de l'altercation, mémorisant soigneusement les paroles de chacun en vue de les réciter justement auprès de son Maître. Et pacte ou non, cela ne ternirait pas sa conscience. On pouvait bien le traiter de chien, il demeurait persuadé que Yukimura ne recherchait chez leurs alliés qu'un soutien fugace, dont il s'affranchirait au plus tôt. Pour cette guerre, son Seigneur avait mis de côté ses intérêts personnels à la satisfaction de son dévouement envers les Toyotomi. Une fois la menace éloignée, il se concentrerait dans ses projets solitaires de renversement du pouvoir. Il commençait à le connaître.
« Sarutobi, vous avez sûrement eu l'occasion de discuter avec eux. Exposa soudainement Mitsunari. Ont-ils laissé entendre quoi que ce soit concernant leurs actions futures ?
_Rien qui ne concernât vous directement. » Répondit-il avec précaution.
Au final, il n'avait eu ni le temps, ni l'occasion de s'entretenir avec son Maître pour définir les limites. Réfléchir ensembles comme ils le faisaient habituellement à ce qui pouvait être communiqué aux autres et le reste qui demeurait secrètement entre eux. Cette information ne lui paraissait pas primordiale, et de ce qu'il avait cru comprendre, Yukimura avait prétexté s'être fait attaqué par les Tokugawa pour expliquer ses plaies. Le garçon imaginait bien que le dirigeant avait particulièrement tu la réalité de leur confrontation au fond de la Forêt. En contrepartie, aborder en surface la discussion qu'il avait entretenue avec le Messager, en évitant les passages chatouilleux de son amoralité, ne semblait pas un mal.
« Ils se sont vantés de posséder des pouvoirs touchant au domaine du divin.
_Au domaine du divin ? S'étonna aussitôt la femme de Kanetsugu.
_Oui, le meneur de leur groupe est capable notamment de manipuler les esprits. Sans compter celle qui peut contrôler le temps à son bon vouloir.
_Diffamer les Kamis, quelle bande de barbares ! S'échauffa Mitsunari, le visage tendu par la rage. Voilà donc les dignes serviteurs de leur maître Renard ! Qu'ils pourrissent de honte, ces hérétiques. »
Le Commandant des Braves se garda bien de répondre à cette plainte capricieuse. Il avait répudié de lui-même les mythes dépassés de ces Dieux à l'existence factice. Son athéisme ne se révoltait pas devant ces discours pompeux dont le Messager se réclamait l'auteur. A vrai dire, cela avait plutôt tendance à l'amuser. Tant de divergences émotionnelles à propos d'êtres extraordinaires qui ne coexistaient au final, que dans la conscience humaine commune. Tout cela pour des textes sacrés que les prêtres se récitaient, de génération en génération, conservant jalousement un savoir composé uniquement de fabulations. Les Hommes étaient décidément de curieuses créatures.
« Et qu'ont-ils fait pour mériter une telle bénédiction ? L'interrogea la noble dame avec curiosité.
_Ce n'est pas une bénédiction… »
Sentant l'impatience de ses interlocuteurs à ces paroles troublantes, Sasuke acheva :
« Ils ont été punis pour des crimes abominables.
_Des crimes ?
_Ce n'est pas une bénédiction. » Répéta-t-il fermement.
Cette dernière déclaration fût accueillie par un silence contemplatif ; ils marquèrent une pause. Tous trois ainsi immobilisés dans leur progression tranquille, tandis qu'ils se jugeaient les uns, les autres. Sans que personne ne se dévoua à évoquer clairement, formuler à haute voix les pensées qui tiraillaient chaque esprit, imposant son camaïeu d'images sanglantes. L'imagination seule faisait son office, la femme de Kanetsugu le comprit la première. Elle se concentra sur ce qui demeurait le plus important :
« Nous devons être en mesure de leur faire face la prochaine fois qu'ils viendront.
_Ce sera le cas. Affirma Mitsunari, d'un ton passionné. Nous avons déjà administrativement réglé toute cette affaire, il ne manque plus qu'un passage à la pratique. Les entraînements de ce matin, ce sont déroulés sans aucunes anicroches.
_Si mon mari peut se permettre d'attendre que le temps fasse son œuvre, Sanada-san ne restera pas au sein de la forteresse éternellement. Il a un fief dont assurer la protection par sa présence. »
L'évocation de Ueda emplit Sasuke d'une terrible nostalgie, qu'il se rendit soudain compte, depuis de longues semaines, que ce voyage jusqu'ici les avait tirés loin de leur charmante province. La vision sereine du château alangui parmi le feuillage dru de la Forêt, lui manquait cruellement tout comme l'odeur familière qui montait à son nez, lorsqu'il allait méditer dans un coin de la cour. L'humilité de la bâtisse, son bois tendre et son parquet grinçant, tout ça n'existait pas dans le monde bondé et les décors pesants du bastion imposant de leur jeune hôte qui privilégiait le confort physique au bien être.
« Heureusement nous pouvons compter sur les autres Braves pour prévenir la maison des éventuels dangers tant que nous ne sommes pas là. Confia-t-il. Mais la situation ne doit pas durer des mois.
_Je m'en doute. Sanada-san m'a fait largement part de son avis sur la question ; et je le comprends. Ajouta le Seigneur de justesse, soudain conscient de la flagrance de son ressentiment.
_Il râle beaucoup le mioche, il aime encore moins ton petit copain que d'habitude ou quoi ? »
Le Commandant prit le parti de ne pas réagir outre-mesure, feignant l'ignorance. Cette relation entre son Maître et les autres dirigeants ne le regardaient pas vraiment. Il n'avait fait que remarquer distraitement la tension qui persistait librement entre eux, l'hypocrisie dont se paraît habilement Yukimura, n'hésitant pas à critiquer dès que les concernés ne se trouvaient plus dans les parages. Son homme n'épargnait personne, il y avait le gamin et l'antiquité pour chacun ; commentant largement les comportements extrêmes de ceux-là, ainsi que leurs tendances conquérantes absolument outrancières.
Il avait cru ces derniers jours que les choses s'étaient pacifiées, à tord visiblement.
« Peu importe que nous ne soyons pas prêts suffisamment tôt, si le Messager des Tokugawa revient avec son escouade, je me chargerai d'eux.
_A cinq contre un, Sarutobi ? Yozora-san ne compromettra pas sa couverture pour vous soutenir. L'informa Mitsunari, ne dissimulant pas son scepticisme.
_J'ai compris certaines choses, ce matin. » Argua-t-il machinalement.
Même tardivement, il avait su malgré tout reprendre le contrôle de lui-même que le Messager s'était appliqué à briser manuellement. En réalisant cela, il avait triomphé de sa véritable nature et par-conséquent, s'était affranchi définitivement du pouvoir du Tokugawa. Ce dernier pouvait bien tenter de manipuler encore une fois sa conscience, il ne cèderait plus sous son influence. Il ne le craignait plus sur le plan mental, restait alors la partie physique qu'il se savait dominer largement depuis l'acquisition de son hypersensibilité. Il était plus fort que son adversaire, en un contre un il aurait l'avantage.
Quant aux autres, il se savait en mesure de vaincre à nouveau la Reine si cela s'avérait nécessaire. Ce contrôle du temps ne l'affectait pas assez pour l'empêcher de la prendre de vitesse, comme il l'avait déjà fait lors de leur précédente confrontation. Mihari serait un autre problème que l'inconnu empêchait de résoudre prématurément, il ne savait pas grand-chose des capacités de l'espion si ce n'est qu'il combattait d'évidence sur longue distance, douée d'une vision qui n'égalait pourtant pas la sienne. La constitution de l'archer tenait davantage d'un coureur d'endurance que du guerrier solidement bâti, il faudrait se méfier soigneusement de sa réserve de souffle.
Sans compter, le fait qu'il ignorait purement et simplement la pleine ampleur du pouvoir de la jeune sentinelle. De même, ces deux vassaux qui se tenaient constamment dans l'ombre protectrice du Messager, n'avaient rien dévoilé pour le moment. Les vagues hypothèses émises ne valaient pas la réalité lorsque celle-ci se déciderait à le rattraper. Sasuke continuait de se méfier comme de la peste de ces suppléants silencieux qui n'attendaient que le juste instant pour intervenir et révéler leur force.
« Je ne serai pas seul, les Braves me soutiendront sans faillir.
_Vous devrez surtout tous vous concentrer sur la surveillance de votre maître. Le réprimanda la belle rousse. Nous devons nous limiter au principe de protection, aucun d'entre nous n'est capable de passer à l'offensive. Il faut rester patient.
_Il n'acceptera pas de se terrer en attendant que l'alliance prenne forme. Rétorqua-t-il, plutôt sèchement.
_Ce serait pourtant la solution la plus raisonnable. Avança alors Mitsunari, plongé en pleine réflexion. Baisser la pression sur ce vil Renard en retournant chacun dans sa contrée, maintenir le rassemblement en secret… Il faudrait qu'une partie de nos soldats communs demeurent ici. »
L'idée apparaissait complètement irréalisable au ninja.
« Non, ce qu'il faut c'est une victoire écrasante. Assez accablante pour que le Shôgun remette en question sa propre armée. Dès lors nous serons tranquilles pendant un moment, le temps qu'il retravaille sa stratégie.
_Ce serait surtout extrêmement dangereux de jeter aussi tôt notre avantage d'être sous-estimé. S'opposa la femme de Kanetsugu. Ieyasu risquerait de s'améliorer et de devenir une menace autrement plus intelligente que ce à quoi il prétend maintenant.
_Si nous décimons les pièces importantes, nous construirons plus fort avant lui.
_Ne me dis pas que tu te penses capable de tuer le Messager et sa Reine, Crétin de sentimentale. »
Il allait devoir s'y résoudre. Ces Hommes étaient absolument dévoués à leur maître, aussi fidèlement qu'il s'était lui-même offert tout entier à Yukimura. Il ne pouvait ni envisager de les garder emprisonnés pour de bon, ni songer à les laisser librement vivre ; et retourner auprès des Tokugawa. Ces voies s'avéraient sans issues positives possibles, seule la mort définitive semblait une option raisonnable dans l'optique de vaincre le camp ennemi. Après tout, il était convaincu que ceux-là ne s'interrogeraient pas autant sur la question de leur propre côté : ce serait lui ou eux. Du moins, encore fallait-il qu'ils parviennent à le tuer quand la vitesse de sa régénération physique ne cessait de se perfectionner, frôlant la pure fulgurance.
Il avait remarqué son amélioration avant même de passer ses nuits à Torhu. Depuis, il s'était accordé du temps à tester ses nouvelles limites, se blessant intentionnellement plus ou moins profondément afin de voir avec quelle efficacité les blessures se refermaient. Son constat avait été sans équivoque, plus les jours se déroulaient au compteur, et plus les plaies se faisaient succinctes dans sa chair. Rien ne demeurait des bleus qui avaient pourtant décoré son corps ce matin. Ni estafilades, ni quelconques cicatrisations. Son épiderme, blanc et indemne, ne se souvenait déjà plus de ces quelques contretemps. Il n'osait pas imaginer à quel point cette guérison instantanée pouvait aspirer, le protégeant de quantités de menaces en tous genres. Les lames n'étaient absolument plus suffisantes à réclamer sa vie, elles s'enfonçaient à peine que la déchirure amorçait une obturation tandis que son tissu organique se reconstituait. Empêchant ainsi toute hémorragie interne de se produire ; seul le fait d'arracher un membre outrepassait ce don inhumain.
« C'est une possibilité envisageable. Reconnût Mitsunari. Nous pourrions le prendre de vitesse.
_Il faudrait lui asséner une défaite terrible pour qu'il prenne la peine, à ce point, de se remettre en question. Les mit en garde la rousse dame. Ce n'est pas une mince affaire.
_Sa fierté l'y poussera forcément. Un échec affaiblirait grandement sa crédibilité auprès du peuple. Cela, il le sait même mieux que nous. Rétorqua Sasuke. Vous devez cesser de vous terrer ainsi dans votre forteresse en attendant qu'il veuille bien s'attaquer à Torhu. Il est plus que temps de relever la tête face à lui ! »
Mitsunari et sa noble amie demeurèrent silencieux devant cette observation enflammée, méditant à cet éclat incontrôlé du ninja qui se sentit rougir d'être la cible de pareilles attentions. Constatant enfin à quel point, il s'était permis de prendre la parole et d'argumenter contre ses propres supérieurs, le garçon refoula une subite envie de se fondre dans le sol. Inspirant une bouffée maladroite, il tenta de rétablir le cours de sa pensée pour trouver les justes mots afin de l'exprimer. Profitant du manque d'oppositions verbales, il hésita un instant, avant de défendre davantage son point de vue :
« Nous pouvons croire en l'ouvrage du temps et laisser nos guerriers apprendre à se connaître selon leur bon vouloir, rassemblés sous la protection de vos remparts. Nous pouvons faire ça, ou nous pouvons penser que cette alliance se construira plus solidement encore dans la douleur.
_Qu'est-ce que vous entendez, ainsi ?
_J'entends Madame, qu'un ennemi commun rassemble même les plus réticents. Que les liens les plus solides naissent dans la difficulté qui rapproche. Perdre des camarades, subir la cruauté de l'ennemi, comprendre où se situe sa place sur le champ de bataille, partager une victoire… Ces choses sont celles qui forment la réalité de l'amitié d'équipiers de combat.
Constatez par vous-mêmes cette fête qu'ils partagent, ensembles, après les engagements de ce matin. »
Il était impossible de manquer le bordel auditif lointain qu'était devenu la nuit à la belle étoile prévu par ces soldats. La musique avait cessé pour laisser place à un rassemblement de murmures en tous genres, chargés par l'alcool qui enraillait ces gorges survivantes. Sasuke percevait clairement les silhouettes lourdes, abandonnées aux fauteuils et tables, plongées dans une inertie commune d'après festivités. Des courageux se levaient encore, attrapant quelques bouteilles pour achever glorieusement cette soirée. Pas d'anicroches, ni échauffourées ivres n'avaient seulement eu lieu durant.
« Peut-être… Amorça Mitsunari, frappé par un désarroi évident. Peut-être devrions-nous…
_Aucune de vos minables stratégies n'atteindra Ieyasu-sama. »
Le Commandant des Sanada se retourna le premier, se jetant aveuglément sur cette silhouette jaillie de nulle part pour la plaquer contre un arbre proche, une lame sous la gorge. Ils demeurèrent ainsi, soufflant chacun sur le visage de l'autre, alors que le ninja reconnaissait en cet invité impromptu un des vassaux, muet habituellement, du Messager ; l'individu apparaissait de taille moyenne, tout de noir vêtu sur un corps trapu. Taillé pour les brèves accélérations et l'infiltration de territoire adverse, qu'il avait failli réussir celle-là plutôt brillamment, un autre que lui dénué d'hypersensibilité n'aurait rien remarqué.
« Si tu crois qu'il me suffit de ne pas te voir pour ignorer ta présence… Gronda-t-il dangereusement, le fer de son arme s'enfonçant plus profondément encore dans cette chair exposée.
_Je n'en attendais pas moins de toi, mon Frère. Chuchota fiévreusement l'anonyme, dégageant de lui-même son cou sous cette poigne dominatrice. Nous sommes les enfants des Kamis. »
Sasuke soutint son regard habité par la folie, quand il ressentait nettement le rythme serein du cœur de son opposant sous la paume de sa main libre. Une contradiction physique, qu'il ne se souvenait pas avoir déjà rencontrée auparavant chez l'ennemi. Autant, certains caractères bipolaires oscillaient parfois entre les deux extrêmes, autant le corps ne mentait jamais sur l'état d'esprit de son propriétaire. Celui qui se trouvait, ainsi, devant lui, était autant passionné que placide, son visage soigneusement dissimulé de toutes possibles tentatives de lectures.
« Abandonnez. Jeta l'homme à l'égard du jeune Seigneur, que la stupeur avait rendu aphasique. Ieyasu-sama sera clément envers vous, vous pourrez conserver votre titre et votre honneur.
_Ne nous crois pas si naïfs ! »
La femme de Kanetsugu considérait d'un œil glacial l'espion Tokugawa, agacée de cette interruption mesquine, elle battait sèchement de son éventail. Sans doute pour occuper ses doigts, loin de la tentation de les faire courir librement sur la poignée de son court sabre pour défier honorablement ce vile adversaire que le culot avait poussé jusque derrière leurs lignes.
« La ferme Femme ! Cracha l'individu avec autorité. Qui t'autorise à prendre la parole ? »
Sasuke sauva sa vie d'une main apaisante levée en direction de la noble dame : celle-ci avait délaissé toute vaine dignité, tremblant de rage alors que l'acier de son wakizashi éclatait sous l'obscurité profonde. Il sonnait mélodieusement, contenu pour moitié dans l'étreinte raisonnable de son fourreau.
« Madame, s'il vous plaît. »
L'anonyme infiltré évaluait désormais pleinement le danger proche ; semblant tomber des nues ainsi confronté au sexe faible muté en une véritable menace potentielle. Il fixait effaré cette noble dame poudrée dont les mèches révoltées, s'échappant de l'étreinte convenable de leur coiffure, encadraient un regard des plus terrifiants. Oublieux de ses mises en garde hautaines qui étaient demeurées au fond de sa gorge, avec le résidu de son courage. Sasuke pouvait ressentir parfaitement sa peur devant cette démonstration fulgurante d'un tempérament de feu, conditionné à l'éthique des samouraïs.
« Chie-san, rengaine. » Ordonna Mitsunari, sa voix retrouvée.
Leur jeune hôte couvait son amie d'un regard remarquablement inquiet, témoignant ouvertement à sa charmante compagnie de l'affection qu'il lui portait. Le Commandant salua silencieusement cette prise de risque, la rousse rengaina finalement après un instant interminable de flottement. Consciente de l'extrémité de son impulsivité, elle se recula d'un pas raisonnable tout en lançant à l'espion Tokugawa des regards noirs qui fit se ratatiner ce dernier encore plus piteusement.
Mitsunari se redressa fièrement.
« Retourne aux pieds de ton Maître, dis-lui de ma part que les Toyotomi ne s'écraseront jamais ! Il peut venir prendre le thé avec moi pour en discuter de vive voix s'il le désire… »
L'anonyme individu parût sur le point de répondre quelques insanités au jeune Seigneur. Un nerveux coup d'œil en direction de la femme de Kanetsugu calma sa rébellion. D'un geste brutal, il se libéra de l'arme de Sasuke, les considérant tous une dernière fois avant de s'effacer purement dans l'air comme s'il n'existait pas. Faisant preuve d'une aptitude exceptionnelle que le Commandant identifia immédiatement comme son don offert par le Ciel : invisibilité consciente. Voilà qui pimenterait davantage encore les confrontations avec le groupe du Messager qui ne tarderaient pas à venir après l'envoi d'une telle provocation.
« Je vais de ce pas prévenir mon mari. Déclara alors la rousse.
_Merci Chie-san.
_C'est à moi de te remercier, Ishida-kun. »
Les deux êtres échangèrent un regard de connivence. Respectueux de leur relation, le ninja détourna le sien ailleurs, les laissant à une fragile intimité quand il songeait de son côté, au lendemain. Aux Braves qui devaient désormais tous dormir profondément, digérant à peine son abus de sincérité. Il devait voir Isanami, il fallait absolument qu'il s'excuse d'avoir conservé le silence sur quelques secrets supplémentaires. Discuter avec Saizô, éteindre les braises avant que celles-ci ne viennent réduire en cendres le peu qui subsistait entre son homologue d'Iga et lui-même. Il ne voulait perdre personne, il devait réagir et cesser de croire à la fuite et à ses vertus douteuses. Ce serait en assumant solidement ses propres vices qu'il apparaîtrait à nouveau en tant que personne de confiance aux yeux de sa famille.
Cette guerre qui se présentait aujourd'hui, ils ne seraient capables de la remporter qu'en demeurant soudés les uns aux autres, forts ensembles. Puisque le véritable pouvoir ne s'acquérait que pour protéger les êtres qui nous sont chers, puisque chacun avait su trouver sa place à Ueda, ils devaient préserver leurs liens avant tout le reste. Lui, assurerait à son tour la cohésion de ceux dont il avait la charge de mener. En lâchant le poids inutile de ses doutes personnels, des craintes qui avaient pu continuer à le poursuivre chaque nuit, à se cacher au fond de son esprit pour ressurgir soudain plus virulentes qu'auparavant.
Après tout, il était un humain maintenant. Un humain qui communiquait avec ses pairs, travaillait en un ensemble maladroit auprès d'eux, pour partager et produire de nouveaux souvenirs, construire sa fragile existence de bipède doué de sentiments. Il avait su pardonner, si lui en était capable, les Braves trouveraient bien ce chemin un jour ou l'autre. Il faudrait se montrer patient.
« Sarutobi… »
Il leva la tête vers Mitsunari qui demeurait toujours à ses côtés, malgré le départ assez précipité de la femme de Kanetsugu pour la forteresse proche. L'homme arborait une expression indéchiffrable, teintée des évidences d'une colère amère qui assombrissait ses yeux. Sasuke sentit son inquiétude s'éveiller devant telle explosion émotionnelle parfaitement maîtrisée. Il s'empressa d'analyser les mille signaux qui parvenaient au creux de sa sensibilité, craignant un comportement inapproprié du Seigneur. Se forçant à ne pas marquer un pas de recul alors qu'il s'avançait sur lui, saisissant sèchement son menton pour tourner son visage. Il contint ses protestations, attendant qu'il cesse de contempler froidement le feuillage élégant de l'arbre tatoué sur la totalité de son corps, qui se dévoilait par intermittence sur sa peau.
« Il sait toujours peindre aussi adroitement ce con. »
Le ninja réalisa enfin que Mitsunari savait.
« Ce n'est pas ce que vou-
_J'ai couché avec suffisamment d'hommes pour en reconnaître les témoignages. »
Yukimura n'avait pas pu croire que personne ne se rendrait compte de rien, il n'avait pas pu…
« Dire que j'ai manqué lever une armée pour rechercher deux animaux en chaleur !
_Nous ne… !
_Il ne te mérite pas. »
Tremblant de colère, Sasuke repoussa violemment l'homme, profitant d'avoir largement l'ascendant physique sur lui. Le jeune Seigneur ne tenta pas de s'opposer davantage à ce retrait, dévorant le ninja de son regard brûlant. Le Commandant pouvait y lire clairement toutes les intentions du monde, la gravité de cette obsession qu'il avait fait naître, malgré lui, dans l'âme de cet autre.
« Quand tu l'auras compris toi aussi, je viendrai te récupérer. Sois en sûr. »
Il était parfaitement sérieux.
Je dédie ce chapitre à ma correspondante anglaise qui m'oblige à faire des pirouettes grammaticales de traduction.
Quand je serai adulte et donc quasiment prête à mourir parce que ma vie sera finie évidemment, je passerai mon diplôme de parapente pour pouvoir aller voler dès que le ciel me le permettra.
Je serai dans un groupe de musique complètement amateur qui fera les soirées dans les bars et mon verre contiendra toujours de l'eau -parce qu'il n'y a rien de meilleur que de disposer complètement de soi, le ridicule ne tue pas.
J'aurai au moins un chat qui sera encore un cas de schizophrénie avancée. Et des rats.
Je partirai temporairement en Sibérie, voir si le froid délicieux et le blanc mordant rendent plus sages. (Je skierai toujours.)
Ah, et je bosserai bien entendu, puisqu'au fond j'aime le faire, je ne veux juste pas l'avouer.
Et puis pleins d'autres trucs qui ne regardent que moi. Forcément.
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Bien à vous, profitez de Décembre mes lapins !
Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.
