POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master
Marche Treizième : Affectation.
Aspérités sphériques aux bouts effilés, précisément déposées.
Elles claquaient sonores sur la couche de bois épaisse, peinte de dizaines de lignes qui s'affrontaient perpendiculairement de chaque côté, se croisant pour mieux se chasser. Creusant dans la surface claire cette grille d'encre noire qui s'étendait largement. Un carré parfait où venaient danser régulièrement deux doigts, qu'ils s'avançaient vers lui avec hésitation, effleurant le terrain de l'ongle pour aller s'emparer habilement de leur pointe, d'une réplique parmi les cent autres sculptures ovales ; précisément déposées.
Elles s'accumulaient ainsi depuis une bonne heure sur le plateau de jeu, occupant majoritairement le point d'entrecroisement de chaque domaine, tant et si bien que le bois disparaissait progressivement sous la forme abstraite de cet amas de pierres lisses. Les noires dominant clairement leurs opposantes blanches, ces pièces légères apparaissaient partout en conquérantes belliqueuses, menées par le stratégiste le plus brillant de son temps. Yukimura prenait tous les soins du monde, à les précisément déposer.
En face de lui, Juzô avait toutes les peines à suivre son rythme saccadé, entre ces longues réflexions intenses et les instants de quelques secondes qui voyaient naître un coup magistral. Il résistait, jetant toutes ses forces et sa créativité suicidaire à sauver cette partie perdue d'avance. Le manipulateur de Fer ne défiait pourtant pas son Maître pour la première fois ; celui-ci paraissait néanmoins animé par une passion joyeuse, ignorer cette bonne humeur éclatante aurait réclamé d'être sourd et aveugle. Depuis hier matin exactement son Seigneur rayonnait de satisfaction, s'accordant de larges sourires qu'il lui connaissait peu, allant jusqu'à siffloter gaiement dès le lever. Rokurô, lui-même, s'en était étonné.
Le Page n'avait pas hésité à témoigner de vive voix à propos du comportement de l'homme, arguant qu'il ne s'était pas plaint une seule fois, ni sur l'heure de son réveil, ni des quelques documents officiels qu'ils avaient dû traiter au petit jour, Kanetsugu les réclamant pressement. Le dirigeant s'était accordé de pouvoir admirer le ciel depuis sa chambre, ouvrant largement les panneaux, pour se plier à ses tâches sans un soupir de mauvaise résignation. Il avait même demandé à son bras droit si cela suffisait, se proposant de continuer plus longtemps son œuvre administrative. Tout cela avait achevé le manipulateur de l'Eau, il avait pris congé de son Maître, échouant bientôt son traumatisme sur les bancs de la cuisine où il avait su trouver l'attentive oreille d'Ana et de l'aîné des Braves.
Juzô s'était convaincu de vérifier par ses propres moyens, ce qui l'avait mené jusque ici, trouvant une parfaite excuse dans un plateau de go abandonné misérablement dans une pièce proche. Depuis, il discutait l'air de rien avec Yukimura, recherchant les éventuelles failles autant au sein de ses paroles que de son jeu. Il devait reconnaître que l'ampleur du phénomène s'avérait plus grave que ce qu'il croyait. Il ignorait tout de la cause de ce bonheur terrible, mais celle-ci s'avérait impitoyablement efficace. Même les bandages apparents sous son kimono ensoleillé ne semblaient pas préoccuper l'homme dans sa bulle allègre. Il se trouvait sur cet élégant nuage, flottant loin au-dessus des vains tracas du quotidien.
Mille hypothèses s'étaient formées dans son esprit, toutes moins crédibles les unes que les autres. Il avait abandonné de fouiller plus odieusement les décombres, jeté ses tentatives de déductions. Décidant de prendre plutôt le parti d'être satisfait pour son Seigneur que de vouloir absolument tout comprendre. Il allait se contenter de retenir l'essentiel : cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas vu une telle joie de vivre chez son employeur. Depuis le temps qu'il servait ce dernier, on remontait sèchement dans les années.
« Mitsunari-san a peut-être décidé de grandir après tout, s'il ne s'est pas agacé de ces festivités imprévues…
_Vous êtes rude avec ce pauvre enfant, Monsieur. »
Yukimura rit sobrement à cette vaine tentative de défense de sa part. Tous deux songeaient la même chose de leur jeune hôte, empressé de prétendre un jour au titre de Shôgun du pays. Le retour à la réalité ce matin, devant l'état catastrophique de la cour principale et de ses alentours avaient été une douche froide. Il n'avait toutefois pas tant hurlé que cela sur ses pauvre :s soldats accusant le saké ; du moins le manipulateur de Fer le lui avait assuré, ayant assisté par lui-même à la demande diplomatique de rangement. Les guerriers responsables en étaient restés muets, pris de court face à ce calme presque détaché. Tous s'étaient dépêché de saisir balais et seaux pour nettoyer leurs frasques nocturnes, presque davantage terrifiés par l'absence de réaction révoltée de leur protégé ô combien passionné habituellement.
« Il semblerait que notre Ishida ait des choses plus importantes en tête pour le moment…
_Que veux-tu dire ? » S'étonna Yukimura, profitant de l'occasion pour s'emparer d'un de ses territoires dans un déplacement insoupçonné.
Vexé de n'avoir su prévoir une pareille possibilité, l'aîné des Dix vint en retour provoquer sciemment la fierté du dirigeant, posant sa pierre blanche en évidence parmi ses adverses consœurs qui envahissaient le goban. Elle s'en distinguait d'autant plus nettement, comme un pied de nez facétieux.
« Même Saizô qui est un aveugle émotionnel a clairement remarqué son intérêt malsain envers Sasuke, vous l'ignoriez ? J'ai du mal à croire que vous puissi-
_Ils se sont vus ? » Le coupa sèchement son Maître.
Les iris clairs s'étaient violemment assombris à la référence des piteuses tentatives de leur hôte. Juzô prit un instant pour considérer ce revirement d'humeur brutal, pressentant déjà de la manière dont l'homme réagirait à sa réponse. Au final, il avait sans doute menti en affirmant qu'il ne voulait pas chercher à savoir la cause du bonheur de son Seigneur, parce qu'il ne se contentait plus seulement de la soupçonner. Elle brillait dans le regard de Yukimura, douloureusement honnête.
Parfois, Juzô se sentait d'une autre époque que celle-ci.
« Hier soir, après notre discussion. Anastasia les a aperçus dans la Forêt, aux alentours des remparts.
_Et ? Cracha presque le dirigeant, tant étranglé par la colère qu'il en avait complètement délaissé ses pierres orphelines dans leur bol.
_De ce qu'elle me racontait avoir vu, Mitsunari-san a dû essuyer un refus catégorique. »
Les épaules se relâchèrent dans un premier temps, puis la prise inconsciente de ses doigts qui s'était refermée sur le bord du plateau de jeu. Le soulagement laissa le Seigneur muet un long moment alors que sa conscience assimilait progressivement l'information, et ce que signifiait tout le reste autour. La jalousie laissa ainsi place à la résignation, tandis qu'il levait les yeux vers Juzô pour affronter le visage sérieux de ce dernier, qui ne se cachait plus d'être parvenu à deviner.
« Je dois avouer, amorça t-il, que je n'avais pas songé à cela, en vous encourageant à envisager un futur pour votre descendance… »
Yukimura ricana brièvement, étreint par la nervosité et une timidité féroce qui le rendait cruellement incertain sur le sujet. Tentant de conserver l'illusion, il s'appliqua à jouer de nouveau ; et son mouvement fût si maladroit que le manipulateur de Fer n'eût pas le cœur d'en tirer avantage. Il soupira, tapotant le point où se tenait l'erreur sous l'attention mal à l'aise de son opposant, pour porter son coup ailleurs. Généreux à cet instant, quand il repensait à toutes ses années passées auprès de cet homme qu'il avait vu grandir, charmeur invétéré et pourtant, persistant à demeurer seul. Qui aurait cru que… ? Sasuke ?
Massant ses tempes, le tireur se força à ne pas sombrer dans un infantile harcèlement curieux. L'âge avait fait lentement son œuvre, il n'était plus la victime de ses émotions, peu importe qu'elles puissent dans son être, s'agiter furieusement. Il maîtrisait son incompréhension, sa révolte envers ces mœurs qui l'avaient toujours répugné et que l'homme qu'il respectait le plus au monde, s'avérait partager désormais. Il possédait la force de tenter le choix de l'affection plutôt que celui des sermons, comme il l'avait déjà fait quand Sasuke avait été enlevé par les Tokugawa. Quand la peur viscérale de perdre un précieux membre de sa famille avait supplanté tout ce marasme mauvais et mesquin qui languissait au fond de lui.
Ses doigts tombèrent sur la première pierre venue, qu'il déposa machinalement, autant plongé dans sa pénible réflexion, que scrutant les traits de ce visage qui se présentait découvert à son regard, comme un gosse irait à décamper prestement, pour oser quelques coups d'œil curieux en-dehors de sa protection. Son Maître lui faisait cet effet-là ; pris en flagrant délit, qui ne pouvait seulement s'empêcher de tenter d'estimer la gravité de ces actes sur sa fragile morale traditionaliste. Il contint cette colère soudaine qui s'imposa dès lors, abandonnant au silence tous ses sermons qui brûlaient ses lèvres. Il ne parvenait pas comprendre, il en était incapable ! Dans son monde, il n'y avait aucune place à ce type de choses. L'amour véritable ne naissait qu'entre une femme et un homme, allant à prendre le plus souvent la forme d'un enfant, voir davantage. La nature avait procédé ainsi, pourquoi irait-on aveuglément à son encontre ? Si ce n'est par simple satisfaction d'être différent des autres. Il ne voyait jamais que la suffisance de cette réponse pour seule explication.
« J'aurai sincèrement préféré que cela ne s'ébruite pas. »
Juzô considéra, assez sarcastique malgré lui, l'expression embarrassée du dirigeant. Il imaginait bien, celui-ci arborait toutes les marques de l'homme en pleine perdition, motivé à prendre une route étrangère à la suite de l'individu coupable : Sasuke avait complètement retourné son univers par son affection sincère. Il n'avait pas oublié pour sa part, la motivation sereine du garçon et l'autorité dont il avait su faire alors preuve pour lui tenir tête. Ca l'avait d'ailleurs laissé avec des années supplémentaires au compteur, pauvre aîné des Braves qui se faisait ainsi remettre en place par son jeune supérieur hiérarchique en proie aux sentiments les plus fervents envers leur employeur commun.
Leurs vies filaient…
Quelques jours auparavant, il accueillait toujours Yukimura avec ce gosse étrange qui suivait résolu la ligne de ses pas. Petit et maladroit dans sa marche ; il se rappelait très bien la froideur de son regard quand il l'avait considéré, empli d'une suspicion que le temps seul avait pu entamer progressivement. L'animal faisait preuve des réflexes les plus stupéfiants, bâti solidement pour son âge. Dépourvu de tous sentiments de peur qui le poussait dans les escarmouches, il possédait une expérience évidente des confrontations. Les nombres et l'écriture le laissaient pourtant désemparé, ouvrant devant lui des univers qui demeuraient inconnus à ses dynamiques de réflexion. Juzô avait fondu ; le lendemain il s'occupait à donner des cours de rattrapage pour son élève peu assidu et fort distrait. Sasuke avait alors fini par prendre des centimètres, lui des rides voraces. Le garçon était devenu un homme effacé et généreux, lui un vieux rabougri radoteur.
Tout cela semblait encore dater d'hier.
« Il va falloir vous y résoudre, un jour ou l'autre. Objecta-t-il, suffisamment âpre pour que le dirigeant ne s'en étonne, haussant un sourcil circonspect, la main à mi-chemin du plateau.
_J'en suis conscient. » Reconnût ce dernier, marquant un instant de flottement dans l'élaboration soignée de son attaque.
Habilement abandonnée, sa pierre alla chatouiller sévèrement le flanc ennemi. L'aîné des Dix évalua longuement la conjoncture stratégique, conscient que son Seigneur accusait les dévastatrices conséquences du trouble qui l'habitait à cette heure. L'occasion s'avérait parfaite pour renverser le rapport de force que les talents de son opposant avaient instauré en quelques coups de prime abord. Il s'empara d'un vaste territoire en un positionnement ciblé qui tira un grondement vexé à Yukimura.
« Mitsunari-san est au courant. Se décida-t-il à révéler alors. Il n'a pas manqué de s'en prévaloir hier soir. »
Son Seigneur en jura, usant à l'égard de son jeune collègue de termes grossiers injustement tournés vers la génitrice de celui-ci. Juzô ne commenta pas, achevant plutôt le détail de son rapport sans réel remord pour ce qu'il allait forcément en résulter :
« Et comme Anastasia est celle qui m'a tout rapporté, il est formel qu'elle en sache autant que moi… »
Défait, son adversaire se prit la tête entre les mains, soupirant lourdement de dépit. Entre ses dents, il alla marmonner quelques propos furieux et agacés qui s'étouffèrent néanmoins sagement avant que Juzô ne puisse en percevoir le sens. Même si le tireur imaginait très bien le cours erratique des pensées du Maître à cet instant, tandis qu'il accusait ces nouvelles peu réjouissantes. Lui qui espérait protéger son intimité dans ce domaine particulier, voilà qu'il se trouvait démasqué brusquement, laissé aux regards de tous, portant sur le visage une étiquette dont il ne pourrait plus jamais prétendre se défaire. Qu'il devait désormais regretter, tardivement ceci dit, d'avoir succombé à cette tentation.
D'autant plus si Ishida laissait son cœur rancunier dicter sa conduite, il n'hésiterait pas longtemps au transfert de ce secret à l'oreille de Kanetsugu. Il ne serait dès lors plus que l'œuvre de jours avant que le pays entier ne soit informé des récents batifolages de Sanada avec son propre Commandant. Soit, l'assassinat pur et simple de sa solide réputation d'héritier des Toyotomi. Yukimura perdrait légitiment en autorité auprès de ses soldats, comme en influence envers les autres grands de ce monde. Tout ceci s'avérait une catastrophe, que personne ne serait véritablement en mesure de contenir. Dont son Seigneur avait autant conscience que lui ; le manipulateur du Fer pouvait le lire dans la tension latente de son corps. S'il n'était pas capable de voir les yeux du dirigeant, à couvert, il devinait parfaitement quelle émotion devait les habiter maintenant.
Fataliste, Juzô se laissa aller davantage dans son siège.
« Nous pouvons peut-être tenter de raisonner notre hôte…
_Je n'irai pas ramper à ses pieds. Rétorqua immédiatement l'homme, jouant dans un même élan une contre-offensive qui impressionna son interlocuteur. Il a autant à perdre que moi à ce petit divertissement, au su de son passif bien plus embarrassant que le mien.
_Sauf qu'il l'assume aux regards de tous.
_Je le ferai aussi. Affirma son Seigneur avec une assurance dépourvue de failles. J'ai juste besoin de temps. »
Le manipulateur du Fer contint une exclamation malvenue de sa défiance à ces propos enflammés si inconvenants et infantiles dans la bouche du Maître. Ils avaient trop vieillis pour croire en ces images naïves ; le dirigeant connaissait ses propres faiblesses, il se savait parfaitement incapable d'agir comme Mitsunari se permettait de le faire, porté par sa jeunesse excessive. Il était beaucoup plus intelligent que lui pour imposer des limites raisonnables à ses sentiments personnels, fort d'une expérience que son collègue ne possédait en rien à ce jour.
Pourtant, il arborait son visage le plus serein, le dos droit et rigide. Conférant aux paroles de son ami, une impression de solidité qui laissa Juzô muet. Dépassé par la certitude dont faisait preuve le dirigeant pour un sujet qu'il avait tant pris soin de fuir ces dernières années. Qu'il se dérobait chaque fois aux évocations de mariage, tentatives sur la paternité… Voilà que ce même homme lui tenait tête, défendant ses attentes dans cette relation à laquelle il s'était abandonné consciemment. Osant ouvertement témoigner de l'affection qui naissait au fond de son cœur pour Sasuke, les yeux brillant d'espoirs vains et pourtant si lucides…
« Votre père n'appréciera pas. Ni votre frère.
_Ils apprendront à faire avec. » Affirma Yukimura dans un haussement d'épaules.
L'expression dure, le tireur répliqua sur le plateau dans un premier temps, poursuivant bientôt :
« Vous signez la fin de votre lignée en agissant par caprice.
_Le sang n'œuvre pas en tout. Je choisirai par moi-même la personne que je jugerai apte à être mon hériter. Et l'élèverai comme tel, comme mon propre fils.
_Il ne sera jamais reconnu officiellement en tant que votre époux. Insista-t-il.
_Ce qui nous arrange parfaitement lui et moi, puisque cela signerait la fin de sa charge de Commandant.
_Le jour où cela s'ébruitera pour de bon, vous perdrez votre crédibilité politique.
_Le jour où cela arrivera, j'aurai suffisamment compris pour savoir palier au problème. » Répliqua le Maître, imposant sa noire présence dans une nouvelle ligne, capturant ainsi toutes les autres au passage.
Juzô garda alors le silence, démuni de tous autres contre-arguments en mesure de faire douter cette personne qui flanchait presque quelques instants auparavant, et qui avait acquis une sérénité admirable sur ces dernières minutes. En contrebas, le plateau n'offrait pas meilleur spectacle : cette vague blanche soudain qui s'était étendue en menace terrible, avait été muselée par deux coups décisifs qui l'avaient fait retourner dans les rangs, confuse et honteuse. Une audace qu'il n'osait même plus reconnaître comme sienne devant cette correction impériale que son Seigneur avait élaborée pour lui.
Il perdait autant sur le terrain du débat virulent que dans ce jeu de go. Yukimura l'avait remis là où se trouvait sa place, gentiment mais sûrement. Peu importe tout ce qui pouvait persister dans sa tête, le dégoût qui tordait son ventre d'un malaise éprouvant, le dirigeant en avait parfaitement conscience mais il se fichait complètement de ses sermons traditionalistes de bonne conduite. Il avait choisi une voie différente et savait très bien à quels obstacles il ferait face pour la suivre. Il s'était décidé et Juzô, en tant que vieil ami, devait se plier à ce désir et soutenir cet homme en retour lorsqu'il aurait besoin de lui.
« Il est si important que cela à vos yeux ? »
Le Seigneur acquiesça à cette dernière question, une rougeur si légère et curieuse sur son visage que l'aîné des Dix déposa ses armes définitivement. Il ne s'agissait vraiment pas d'un simple intérêt passager, son Maître avait développé de tendres sentiments pour Sasuke. Quand on connaissait le dévouement dont celui-ci était capable en retour, il semblait que ces deux-là s'apprêtaient à faire une longue route ensembles. Peut-être même que lui ne serait plus de ce monde pour en voir l'éventuelle fin.
« J'ai perdu. »
Juzô salua respectueusement son adversaire, obtenant l'approbation muette de ce dernier. Les mots n'étaient pas constamment nécessaires pour traduire chez l'un une fidélité à toutes épreuves, et chez l'autre les remerciements les plus francs. Le sourire paisible que Yukimura eût à l'encontre de son premier Brave, ne signifiait que le bonheur de partager un moment d'amitié et de reconnaissance mutuelle. Un témoignage de la part de cet homme ô combien retenu sur ses sentiments personnels, que le tireur apprécia. Satisfait de cet inattendu dénouement, et assez désireux d'assister au déroulement des événements à venir, de voir par lui-même l'évolution de cette situation. Essayer de comprendre à nouveau, remettre en question les vérités qui s'imposaient à son esprit, juger en personne ce qui découlerait de tout cela. Alors il serait peut-être capable, hypothétiquement, d'accepter.
A ce jour, cette phase demeurait impossible malgré tout ce qu'il devait à son Seigneur.
« Sommes-nous si déchiffrables à ce point ? S'enquit Yukimura l'air de rien, rangeant ses pierres.
_Je m'étonnais que vous acceptiez aussi aisément l'attrait de Sasuke à votre égard. Répondit-il. Vous et moi, savons très bien où une telle flamme peut mener un être. Il ne raisonnera jamais quand il s'agira de vous… »
Sa mise en garde résonna froidement dans l'atmosphère étroite de la chambre. Son interlocuteur ne s'en froissa pas, paraissant au contraire partagé son avis sur ce problème. Suffisamment renseigné à ce sujet pour envisager consciemment les dérapages éventuels de son Commandant, qui ne manqueraient pas quand sa vie se retrouverait menacée.
« Il n'écoute que mes ordres, je suis son garde-fou. Déclara le dirigeant. C'est mon rôle que de lui imposer les justes limites.
_J'imagine que cela s'étend à ce qu'il a pu commettre auparavant ? »
Yukimura n'en répliqua rien, conservant le silence.
« Sauf qu'il vous a blessé dans le processus, hier. Poursuivit Juzô, désignant du regard ces bandages insolents qui paraient des épaules au cou le Seigneur.
_C'est de ma faute, j'ai pris peur. Affirma à voix basse l'homme. Cela ne se reproduira plus. »
Le manipulateur de Fer crût à une mauvaise plaisanterie de la part de son Maître, saisissant la teinte terrorisée de ses yeux alors que ce dernier se remémorait la course-poursuite à travers bois. Soufflé de voir, ce caractère singulier faillir sous la crainte que lui avait inspiré d'une manière ou d'une autre les agissements de Sasuke, au cours de la veille. Quelque chose de grave avait eu lieu entre eux lors de ces heures d'absence, quelque chose qui avait poussé le dirigeant dans ses limites, à revenir blessé par son propre ninja. Aucun des deux ne voulait seulement lâcher la vérité, mais Juzô n'était pas ignorant à ce point pour ne pas comprendre toute l'ampleur de la situation.
« Vous lui faites toujours confiance ?
_Toujours. »
L'aîné des Braves ne commenta pas davantage cette inconscience. Après tout, il n'avait pas été celui qui avait subi la désinhibition du Commandant, en cavalier solitaire. Sans réelle défense, au milieu du terrain de jeu de ce dangereux adversaire, il n'avait pas été la cible des pulsions les plus cruelles de cette personne à l'âme maudite par les Kamis mêmes. Il ne pouvait pas juger maintenant, assis confortablement à l'abri de ces murs imprenables ; il n'avait pas été là pour soutenir Yukimura. Lui seul était en mesure de décider comment accuser les conséquences de cette confrontation.
« Je vous fais confiance. » Jeta-t-il, simplement.
Puisque cela signifiait implicitement tout le reste, comme le fait qu'il demeurait à leurs côtés, même quand cette guerre prendrait ses tournants les plus abruptes. Le tireur se savait définitivement prêt à suivre, sans protestations, les ordres de celui qui avait été nommé en tant que leur meneur. Aucuns doutes vicieux ne feraient trembler sa résolution, si le Maître estimait ainsi la situation alors il s'en accommoderait. Il n'était pas agité par une curiosité malsaine qui réclamait à tout savoir, comme les autres Braves. Il pouvait se passer de réponse, lorsque le dirigeant détenait celle-ci à sa place. Parce que cet homme était sans nul pareil, l'être humain le plus brillant de son époque, et son ami de longue date avant tout.
Les yeux débordant de reconnaissance, Yukimura sembla sur le point de répondre. L'entrée soudaine d'Anastasia le coupa dans son élan, tandis que le panneau de riz dévoilait la jeune blonde parée de son atout le plus charmeur : un sourire hautain délicieux dont elle se fendit gracieusement.
« Quelqu'un a réclamé de la belle chair pour animer un peu cette atmosphère de monastère ?
_Ana… »
La ninja d'Iga ne laissa pas son enthousiasme s'affaiblir devant cet accueil formel de la part de Juzô, il était assez difficile de dérider ce vieillard avec ce genre de choses. Son attention se tourna plutôt vers l'autre mâle présent, qui la considérait avec une suspicion évidente. Elle ne s'en vexa pas, se sachant très bien l'âme d'une véritable fomentatrice alors qu'elle poussait dans la chambre la personne qu'elle avait traînée jusqu'ici brillamment. Sasuke déséquilibré, manqua de finir le nez dans le tapis proche, tombant à genoux de justesse face à son Maître des plus étonnés. Celui-ci s'empressa de reporter son regard sur la manipulatrice de glace, sentant venir la plaisanterie osée de la jeune femme à son égard ; maintenant qu'elle savait.
« Occidentale plantureuse ou viriles abdominaux, il y en a pour tous les goûts. » Acheva la concernée.
Satisfaite de sa performance, elle vint prestement s'asseoir auprès d'eux, ignorant le profond soupir du tireur qui se frottait déjà les tempes avec résignation, alors que leur jeune Commandant cramoisi aspirait visiblement à se fondre dans le plancher même. Yukimura ne savait pas encore ce qui avait pu résulter d'une conversation avec la Shinobi, mais cette dernière ne s'était pas appesanti à prendre de quelconques gants en persécutant sentimentalement son compagnon.
« Je sais que tu m'avais dit d'attendre un peu, le temps que tu lui fasses cracher la vérité… Amorça Anastasia à l'encontre de Juzô, tirant un haussement de sourcil à leur Maître au passage. Mais je n'arrivais plus à tenir en place, et ce tombeur est arrivé au même moment… »
Le manipulateur de Fer chassa d'un mouvement distrait ces vaines inquiétudes, clairement désireux de ne pas s'attarder davantage sur la question. Il n'osait pas lever les yeux pour trouver ceux de son Seigneur à cet instant, pas quand Sasuke se tenait aussi proche de celui-ci, plongé dans l'embarras le plus total. Il avait l'impression de s'immiscer dans une sphère privée qui ne regardait pas son statut de vieux radoteur. Il dût se résigner pourtant, jetant quelques coups d'œil craintifs vers le couple improbable. Du jeune ninja, seules ses oreilles écarlates se trouvaient apparentes, il avait conservé la nuque courbée devant leur Maître, étreint par un malaise évident qui laissait le dirigeant aussi incertain que lui. L'homme se décida cependant, au bout des minutes les plus interminables qui soient, à poser une main timide sur celle de son protecteur, liant ainsi très pudiquement leurs doigts.
Aucun d'eux ne bougea plus loin que cette ligne, mais la complicité apparaissait évidente.
Naturelle…
« Vous êtes absolument désespérants tous les deux. Lâcha la blonde, affectueusement. Quand Commandant Naïf m'a évoqué ses fièvres de jeune fille en fleur, je n'aurai pas parié une miette que ce serait réciproque.
_Ana ! Se révolta le concerné, se redressant brutalement.
_Parce qu'elle était au courant, elle aussi ? » S'amusa Yukimura, ne résistant pas à chahuter son ninja sur ses tendances à se confier plus librement auprès des femmes.
Les occasions apparaissaient trop délicieuses de chatouiller chaque fois son partenaire à propos de la récente époque où ils se cherchaient l'un et l'autre sans vraiment oser, perdant un temps précieux à espérer ce qui existait déjà inconsciemment entre eux. Abandonnant toute cette amertume qui avait pu étreindre les failles de leurs cœurs, il s'attendrissait désormais de cette image-là de Sasuke, quand son subalterne résolu à se taire, se noyait dans son ardeur. Peut-être dans un autre monde, aurait-il été capable d'admettre plus tôt, la réalité de son propre désir. Son Commandant n'aurait pas eu tant à souffrir. Peut-être aussi, n'auraient-ils pas été suffisamment prêts alors à s'aimer. Il serait resté prisonnier de sa morale, tiraillé entre la tentation à commettre et les conventions qui s'appliquaient même dans son esprit. Au final, ils en seraient sortis blessés davantage encore, ignorants de la justesse de cette attractivité terrible. Alors non, il ne regrettait rien de son côté, du déroulement chaotique de leur relation.
« Ce n'était pas prévu, elle a deviné toute seule ! » Protesta l'objet de ses pensées avec véhémence.
La concernée ricana, relevant moqueusement :
« En même temps, il faudrait être complètement aveugle pour ne pas s'en rendre compte.
_J'imagine que c'est pour ça qu'il t'a fallu autant d'années alors. Rétorqua Sasuke, embarrassé d'aborder ce genre de choses devant un public.
_Hé ! Je savais que tu étais homo depuis longtemps ! »
La protestation de la Shinobi teinta violemment les tempes du Commandant ; il flamboyait. Profitant de cet accrochage intéressant aux informations inédites, Yukimura demeura volontairement silencieux. Juzô à ses côtés, semblait résigné à subir ce spectacle, trouvant un mince réconfort dans sa tasse de thé. Il l'imita, saluant l'initiative. Le breuvage du manipulateur de Fer s'avérait agréablement plus doux que celui fort amer servi par son Page habituellement.
« Tu es bien le seul homme qui m'a jamais maté une seule fois… Releva Anastasia, faussement distraite, alors qu'elle croisait ses bras sous sa poitrine, exposant volontairement celle-ci pour appuyer ses dires.
_C'est une déduction complètement foireuse ! Gronda Sasuke, outré.
_Peut-être mais ça marche parfaitement. »
La jeune femme haussa des épaules, sans se départir de son rictus sarcastique. Le dirigeant apprécia, heureux de la voir à nouveau sourire aussi largement en leur présence. Les jours passaient et avec eux ce qui avait pu exister auparavant, le pardon faisait sa lente progression dans chaque camp. Les Braves acceptaient, conscients de la valeur de leur camarade au sein de leur famille, et elle parvenait à les imiter. Sans chercher à s'imposer brutalement, elle s'accaparait miette par miette la place qui avait été la sienne. Allant à ouvrir la porte de son cœur plus largement encore, désireuse de prendre soin de ces liens qui les unissaient ; quitte à ce qu'il fonde un peu au passage.
« Je t'ai même proposé de te dépuceler, plusieurs fois. Insista la blonde. Mais tu n'as pas voulu. »
Yukimura nota le sourire minime qui étirait les lèvres de Juzô, contenant son propre fou rire.
« C'était absolument n'importe quoi, tu disais cela pour me… !
_Et bien, ça m'a vexée. Coupa-t-elle le Commandant dans sa diatribe virulente. Je m'en suis remise depuis. »
Osant une moue attristée, la manipulatrice de Glace considéra gentiment son compagnon d'arme : le froncement de sourcils qui froissait son front lui conférant un aspect comique d'autant plus drôle. L'aubaine s'avérait bien trop délicieuse, elle se félicitait de ses performances d'actrice déployées en ce but. Même si la vérité n'était pas tant éloignée de ses paroles que cela, elle avait de l'affection pour ce crétin. Il ne le méritait pas évidemment, personne ne la méritait.
« Ana…
_Bah, ne t'inquiète pas, tu ne devrais plus le rester trop longtemps désormais… »
Quelque chose de curieux eût alors lieu. Sasuke se mit à rougir abominablement, portant son regard à terre, mais ceci s'avérait la réaction prévisible et voulue. Le point plus étonnant, fût Yukimura qui manqua de s'étouffer soudain avec son thé, toussant bruyamment pour esquiver leurs attentions. Anastasia sentit sa bouche se décrocher sur une réjouissance complètement amorale. Non, ils n'avaient quand même pas déjà, tous les deux… ? A sa droite, elle percevait Juzô qui restait muet d'horreur, devant les inévitables images qui vinrent à son esprit, en écho à cet aveu involontaire.
« Pas-un-commentaire. Imposa aussitôt leur Seigneur, tentant de se reconstituer une autorité vaine.
_Je n'aurai pas osé. Assura la blonde, se tournant vers Sasuke pour lui demander à voix basse. C'était bien au moins ?
_Anastasia, s'il te plaît. » La supplia presque le tireur.
Ayant un peu de compassion pour ce dernier et les grimaces tendues qui habitaient son visage vieilli, la Shinobi se résigna à se taire sur ce sujet épineux. Se faisant la promesse toutefois de chatouiller davantage son jeune collègue à ce propos, en privé, s'amusant beaucoup de voir celui-ci cacher son jeu. Elle n'aurait cru à une possible découverte charnelle qu'après de longs mois d'effort de la part de Yukimura pour y prétendre enfin. Ou le garçon simulait l'effarouché, ou la combustion avait été spontanée entre ces deux-là. Après tout, le dirigeant apparaissait autant coupable dans cette affaire, leur Maître n'avait pas mis de temps à renier ses principes de coureur de jupons pour passer de l'autre côté de la barrière. Tout ça pour les beaux yeux de leur innocent Commandant ; plus tellement si innocent que cela d'ailleurs.
Elle voulait être présente quand Rokurô et Saizô allaient apprendre ça.
« Je ne regrette décidément pas de vous avoir espionnés, Mitsunari et toi, hier soir… Reconnût-elle gaiement à l'égard du garçon. Dire que j'aurai manqué une telle occasion !
_Ca ne te regardait pas, Ana ! »
La jeune femme considéra distraitement cette révolte, relevant moqueusement :
« Quoi, ça te dérange de savoir que j'ai assisté à votre petite scène romantique ? »
Le regard de Sasuke vint s'assombrir face à ce choix d'expression, appréciant peu le désagréable sous entendu de la part de la manipulatrice de Glace. N'osant pas reporter son attention sur son Maître pour faire face à sa réaction, peu importe ce qu'elle fût ; le ninja ne pût que serrer les poings au souvenir de la jalousie capricieuse du jeune Seigneur. Il se contint au stricte calme diplomatique, chassant sa colère inutile envers le responsable de ces avances irrespectueuses. Il avait été parfaitement clair avec lui, douchant ces ardeurs qui brûlaient envers sa personne. Et il comptait bien conserver ainsi leurs distances dans les semaines à venir. De son ton le plus posé, il s'expliqua :
« Nous nous sommes rencontrés par-hasard, il se trouvait en pleine discussion avec Chie-sama. Comme ils se permettaient de sortir sans protection, je suis resté auprès d'eux pour surveiller le périmètre.
_Chie-sama ? Releva le premier Juzô, curieux.
_La femme de Kanetsugu. Répondit Yukimura, reposant sa tasse machinalement. Il est assez protecteur avec elle, je ne me souviens pas lui avoir parlé qu'en de très rares occasions. Elle m'a semblé posséder des valeurs morales honorables et un sacré caractère… »
Le dirigeant ne poursuivit pas davantage, songeur devant ce respect inhabituel dont son compagnon faisait preuve envers la dame de noble naissance. Il ne se souvenait pas avoir jamais entendu celui-ci user du suffixe respectable pour quelqu'un d'autre que lui-même et il était parfaitement conscient de ce que pareille déférence réclamait. Cette dénommée Chie avait dû faire une grande impression au ninja. Il regrettait de son côté, d'avoir préféré le confort de son fûton hier, plutôt que de rejoindre une telle réunion nocturne. Surtout pour au final ne pas dormir, l'esprit hanté par une silhouette terriblement familière.
« Et quels sujets retenaient autant leurs attentions ? Formula Ana, vaguement intéressée.
_Les manigances des Tokugawa. Ils débattaient de la manière de réagir aux événements de la matinée, par la position défensive raisonnable ou au contraire, en tentant d'attaquer en premier.
_J'imagine qu'Ishida prônait d'attendre, la prudence lui convient si peu… Commenta le dirigeant, sans cacher son sarcasme évident.
_Je pense surtout qu'il espère avoir plus de visibilité par le biais de ses espions. » Répondit Sasuke.
Yukimura remarqua la tension brève dans l'inflexion de la voix de son ninja ; il ne leur disait pas tout. Lui savait reconnaître ce genre de signes rares au sein du comportement de son protecteur bien qu'il n'y soit que très peu confronté, celui-ci ne se permettant jamais d'omettre de quelconques informations rapportées en sa présence. De toute évidence, il en savait plus au sujet de ces espions de Mitsunari placés sous pavillon adverse et certainement à propos de leurs identités. Songeant immédiatement à la trahison de Mihari, il eût simplement à relier les fils ensembles pour comprendre. Sasuke confirma discrètement, resserrant ses doigts sur les siens, témoin du cheminement de sa réalisation silencieuse.
« Des espions ? S'étonnait Juzô, extérieur à leurs échanges. Mitsunari-san ne manqua pas de culot.
_Il use des instruments rentables, ses méthodes ne sont pas très créatives. »
L'amertume pesait sur les propos d'Anastasia, la jeune femme se recoiffant machinalement, comme si tout cela ne l'affectait guère sur sa condition personnelle. Les guerres se suivaient, se rassemblant les unes aux autres cruellement, rassemblant les mêmes hommes pour des objectifs qui traversaient les siècles. Tout n'était qu'affaire de force sur l'échiquier, la victoire se réservant à celui qui tenterait le retournement le plus audacieux qui soit, jusque dans les rangs ennemis si nécessaire. Aucune morale n'animait la conscience d'un véritable Seigneur de batailles, on misait sur l'efficacité avant tout.
« Les Tokugawa ne font pas mieux, nous avons été interrompu par un membre de l'escouade du Messager. »
Les attentions se reportèrent immédiatement sur Sasuke. Ce dernier, habitué désormais à se trouver en tant que centre de convergence des regards, cilla à peine en les soutenant fermement, poursuivant assez tranquillement :
« Je ne l'avais jamais vu apparaître en première ligne, généralement il reste dans l'ombre de son meneur aux côtés de son autre homologue muet. Il a surgi de nulle part mais je pouvais clairement percevoir sa signature énergétique, son odeur, la pulsation cardiaque de son cœur…
_Il utilise une forme d'invisibilité ? Comprit Anastasia la première, dubitative.
_Exactement. Maîtrisée, il apparait et disparait selon son bon vouloir.
_Absolument charmant, en soi. » Conclût Juzô dans un soupir, songeant sans doute à la difficulté de repérer un pareil adversaire lors d'un combat.
Yukimura coupa court à ses propres réflexions qui se déchainaient depuis les déclarations de Sasuke. Concentrant plutôt celles-ci sur le visage du jeune Commandant, trouvant ce dernier assez serein à l'idée des confrontations à venir avec leurs opposants. Aucune tension n'habitait ses traits souples, ni crainte dans son regard qui demeurait empli d'assurance légère. Il semblait avoir définitivement chassé le spectre d'une autre perte de contrôle de lui-même. Le dirigeant voulait bien le croire capable de résister aux manipulations qu'il avait déjà subies une première fois. La Bête ne prendrait plus le dessus, parce qu'elle appartenait totalement au caractère du ninja, comme une facette capricieuse et plutôt embarrassante, dont ils avaient tous les deux une parfaite conscience. Le cœur de son compagnon se trouvait sous l'apparition effrayante de poils et crocs affamés. Il l'avait définitivement compris devant son incapacité à le blesser réellement. En sombrant dans les pulsions les plus immorales de son âme ambivalente, Sasuke avait fait remonté sa soif prédatrice comme son désir sexuel pour lui, qu'il s'était obligé à contenir jusque là. Quand la première n'avait pu être satisfaite par l'identité de sa proie, l'autre avait pris naturellement le relais.
Un revirement auquel le dirigeant avait longuement songé, l'euphorie de l'instant alors consommée. Son esprit ronronnant de satisfaction à se remémorer chaque seconde de leur étreinte précipitée au fond de la Forêt. Il ne pouvait seulement envisager de le nier, il l'avait voulu aussi avec autant de force. Même si tout s'était enchaîné brutalement, sans doute un peu trop, sa patience avait cédé sous des années de frustration, retenues par les limites imposées de son éducation ; et tellement stupides, quand il emprisonnait de ses bras l'objet de sa déviante affection. Si risibles alors qu'il s'emparait de chaque miette de son ninja les conduisant irrémédiablement à franchir les derniers murs raisonnables. Il ne regrettait rien, se noyant volontairement à la révérence de ces yeux, éperdu de leur couleur tandis que leurs corps…
La main de Sasuke se resserra sur la sienne à nouveau, comme ressentant la dispersion de sa pensée. Sans doute était-ce le cas, connaissant les capacités exceptionnelles de celui-ci. Yukimura s'obligea au calme. Attrapant la gêne de son Commandant, il s'autorisa un sourire moqueur discret à son égard que son homme perçu clairement, se révoltant muettement, n'osant prononcer de mots trop justes. Aucun d'entre eux deux ne le pouvait encore, poser les expressions en toutes lettres dans leurs têtes suffisait comme intimidation. Ils n'envisageaient pas davantage de courage pour le moment.
« En somme, il ne reste plus qu'un membre du groupe Tokugawa dont nous ne savons rien. Constata Juzô.
_Peut-être dispose-t-il d'un don inutile en combat ? Cela expliquerait pourquoi il reste en arrière, même des figures qui les dirigent. »
Le manipulateur du Fer acquiesça vivement les propos d'Anastasia. Les deux Braves semblaient être, par politesse ou ignorance, demeurés hors de leur bulle d'intimité. Axés plutôt sur la réflexion alors qu'ils ne parvenaient à envisager correctement le comportement de leurs ennemis, formulant des hypothèses solides que le dirigeant approuvait déjà. Sasuke se reprit à son tour, chassant le spectre inconvenant dans l'actuelle situation qui était la leur.
« Ces pouvoirs apparaissent toujours positifs dans un premier temps… Partagea-t-il ses observations. Temps, manipulation énergétique, régénération, invisibilité. Mais au final, ils comptent des conséquences négatives terriblement importantes qui font de ce geste du Ciel, une réelle sanction.
_Et tu as remarqué s'ils avaient un lien logique avec la nature du péché commis ? » L'interrogea Ana, sans se départir de son habituelle brutalité.
Le Commandant songea à son propre cas : comment il avait profité inconsciemment de son statut de Bête indéfinie pour survivre, la chair d'un être humain dans la bouche. Suivant le mouvement de sa meute, à cette aubaine, il ne s'était pas questionné davantage sur ce qu'il se trouvait en train de faire. Après tout, il ne valait qu'un loup de plus, il ne savait pas. Il crevait la dalle, terrifié de pouvoir mourir ainsi au creux de l'hiver comme il en avait vu d'autres sombrer dans la neige, sans résistance. La proximité de la mort l'avait laissé au fond du gouffre, étreint par une panique extrême qui avait fait mâcher sa gueule rudement. Il avait mangé le cadavre jusqu'aux os, pourvu que cette viande calme ce nœud terrible dans son ventre qui gelait son sang, il le sentait craquer dans ses veines en mille paillettes.
De quoi se trouvait-il doté maintenant ? Une hypersensibilité, qui lui rappelait à chaque instant de sa vie combien il était un Homme, hurlant à ses yeux, puant à ses oreilles, pointant à son nez les réalités de son statut de bipède. Il ne pouvait plus prétendre ne pas savoir, user de son ignorance pour s'échapper du glaive de la Justice morale. Tout comme il ne pouvait presque plus mourir désormais, son corps se reconstituant de tous types de blessures creusées dans sa chair fragile. Il était protégé de la plus grande menace et pourtant, complètement offert à la fatalité d'y succomber un jour, malgré tout. Il n'était pas immortel, heureusement. L'éventualité étouffait ses entrailles plus efficacement que la crainte d'être séparé un jour de sa famille, par un coup du sort qu'il n'aurait pas été en mesure d'esquiver.
« Je crois. Se décida-t-il à répondre, finalement. Ce serait cohérent qu'il y ait un lien.
_Nous avons donc une manipulatrice du Temps, un révélateur de nature capable de canaliser l'énergie, de la volontaire invisibilité, et un hypersensible de notre côté. Qui sont ceux qui manquent ? Insista Ana, profitant de l'occasion pour rattraper son manque d'informations.
_Un autre vassaux du Messager et l'archer qui a trahi, Mihari. Dénombra Sasuke. Pour ce dernier, je n'ai pas la moindre idée de l'orientation de sa sanction.
_J'ai peut-être quelque chose de mon côté, au contraire. » Les interrompit Yukimura.
Ils levèrent les yeux vers lui dans un même ensemble, dévorés par une curiosité compréhensible à ce sujet prenant que se trouvait représenter le groupe des Tokugawa. Le Seigneur ne fit d'ailleurs pas durer leur attente, désireux de tester la crédibilité de ses récentes déductions nocturnes. Il se tourna vers Sasuke :
« Quel âge as-tu donné à Mihari, la première fois que tu l'as vu ?
_A peine une trentaine d'années. Ce n'était pas évident, il dégage une forme d'infantilité…
_Je ne lui en ai pas donné plus de vingt-cinq pour ma part. Précisa le dirigeant. Physiquement, il paraît jeune, mais son comportement mature suinte l'expérience, ce qui rend l'approximation difficile.
_J'ai été étonné de savoir qu'il avait déjà deux enfants.
_Il est père de deux enfants ? »
Sasuke considéra la stupeur de son Maître, rétorquant par l'affirmative à cette question. Sa réponse plongea l'homme dans une brève réflexion dont il s'esquiva bientôt, paraissant plus convaincu encore par sa tentative d'hypothèse avec cette information supplémentaire.
« Je crois que son aspect corporel ne correspond pas du tout au vieillissement de sa mentalité. Dévoila-t-il à l'attention de tous, jetant des coups d'œil dérobés à Juzô et Ana, qui avaient conservé leur distance envers la sentinelle de Mitsunari.
_Vous proposez quoi, une sorte de jouvence éternelle ? S'inquiéta le tireur, dubitatif.
_Sincèrement ? Oui. »
La manipulatrice de glace se redressa à son tour, fronçant des sourcils.
« On parle bien du même type ? Un mec assez mince, musclé raisonnablement, disparaissant à moitié sous le poids de son armure, qui a une tête de crétin comme notre Commandant Naïf ?
_Il ne me ressemble pas autant que cela. S'opposa Sasuke, vexé.
_C'est parce que vous partagez des idéaux similaires de grands gosses. » Rétorqua la jeune femme.
Chassant cette pique distraitement d'un mouvement de main, le ninja abandonna toutes tentatives de contre-arguments vains. Le sujet n'en réclamait pas tant ; il réorienta la discussion sur les réelles urgences qui se présentaient à eux, aujourd'hui.
« Que nous les connaissons ou non, il faudra que nous soyons prêts à triompher totalement, face à eux. Dans toutes les situations qui pourront se présenter à nous. Affirma-t-il, usant inconsciemment de la force de son ton d'apprenti meneur.
_Et nous le ferons. Répliqua aussitôt Ana. Ils n'ont jamais vraiment eu l'avantage sur nous. Ce qu'il nous faut, c'est davantage de coordination entre nos rôles. Sur ce point, le seul qui peut s'améliorer c'est toi, gamin de Koga. »
Sasuke baissa les yeux à terre, saisissant très bien où cherchait à en venir la manipulatrice de Glace, il était tout aussi réaliste qu'elle sur la justesse de son titre. Yukimura avait beau insisté à ce qu'il soit le leader des Braves, il n'avait accepté que par obéissance. Pas parce qu'il s'en sentait lui-même digne, disposé à être la tête pensante de ce joyeux bordel de talents et caractères ô combien hétéroclites.
« Elle n'a pas tort, tu manques d'assurance Sasuke. » Commenta Juzô à son tour, croisant les bras.
Impuissant à trouver d'éventuelles solutions plausibles, le ninja acquiesça misérablement. Sa timidité persistait, le rendant incapable de s'estimer plus que le strict nécessaire à son confort de vie quotidien. Ainsi totalement indépendant de sa volonté, ce principe continuait à s'appliquer au sein de sa confiance en lui. La sincérité de Yukimura n'y avait rien changé, solidifiant à peine les bases quand tout le reste paraissait chaque fois s'effondrer. Cela n'était simplement pas dans sa nature : diriger, prendre les décisions pour les autres et assumer en solitaire les échecs communs. Il n'avait pas le caractère pour accuser les conséquences de pareil honneur de la part de son Maître.
« Je- Excusez-moi de vous déranger… Je peux parler à Sasuke ? »
La voix incertaine d'Isanami résonna cruellement dans la pièce. La silhouette de celle-ci se tenant sur le pas de porte sans oser le franchir, elle avait poliment frappé une fois avant d'entrer. Il ne l'avait même pas entendue ; définitivement résigné à faire face à chaque reproche qui se présenterait, le garçon se redressa. Il se releva souplement, ayant un salut respectueux à l'égard de son Seigneur pour rejoindre la jeune prêtresse qui l'enjoignit à la suivre. Ils s'effacèrent des lieux, s'éloignant bientôt à la traversée des couloirs. Son regard ne quittait plus le dos menu de la blonde, cherchant dans son langage corporel ce qu'il redoutait déjà. Il avait fui hier soir, ne prenant pas la peine d'avoir cette discussion avec elle. Il s'attendait parfaitement à ce qu'elle vienne, exigeant la vérité une bonne fois pour toute de sa propre bouche.
Ils étaient importants l'un pour l'autre, ce genre de choses ne supportait pas les mensonges. Il aurait beau prétendre ne songer qu'à la préservation de leur lien, ça ne vaudrait pas tant quand elle lui soulignerait ses tendances à omettre les faits embarrassants. Comment il parvenait à se désister, lorsqu'elle avait besoin de sa franchise. Comme il l'avait osé une fois de plus, sur son affiliation avec les Tokugawa. Sur ce passé trop encombrant qu'il avait préféré garder pour lui, loin de toutes formes de jugement. Parce qu'il était terrifié de paraître sans son masque devant elle, au risque de la perdre pour de bon. L'amour ne signifiant pas toujours le pardon, il se savait monstrueux et coupable. Elle n'avait aucune raison de lui tendre une main amicale une nouvelle fois, pour le tirer de ce bourbier répugnant qu'était sa conscience.
Il voulait juste s'excuser, trouver des mots, faire des phrases et écouter tout ce qu'elle lui jetterait au visage quand sa patience cèderait finalement. Assister en spectateur au processus douloureux de sa sanction et après tout, ce ne serait pas la première qui s'imposerait à lui. Il pouvait résister, revenir en arrière quand il ne trouvait oreille attentive que dans la Forêt. Même s'il n'aimait pas être seul, il n'avait fait que chercher en toutes occasions la possibilité de blesser cette femme. Il y était parvenu, il allait retrouver sa totale liberté de faire ce qui lui plaisait. N'était-il pas censé sembler satisfait ? Capricieux ninja…
« T'as vraiment aucune pitié envers toi-même. »
Je me déteste, cracha-t-il au fond de son esprit. Ils étaient parvenus aux abords des cuisines. Sasuke n'avait pas fait une complète visite de la forteresse, mais la localisation s'avérait aisément reconnaissable. La moyenne des pièces variant du simple ou double, Mitsunari y avait fait installer d'immenses salles à manger, pour accueillir plusieurs centaines de soldats. Isanami l'entraîna dans l'une d'entre elles qui se trouvait prise en partie par les troupes de Kanetsugu fort peu matinales.
Les guerriers dévisagèrent leur entrée un instant, reportant toutefois leur attention sur les victuailles qui occupaient leurs bols et assiettes, alors qu'ils mangeaient et buvaient dans un vacarme assez contenu au vu de leur nombre. Le garçon se contenta de son côté d'un signe de tête pour courtoisie, filant à travers les minces allées de part et d'autres des tables basses, derrière celle qui l'avait fait venir ici. En habituée la jeune prêtresse se glissa jusqu'au buffet le plus proche, emportant son petit-déjeuner au passage, plongeant dans les sucreries et les gâteaux qui présentaient leur charmante attraction délicieuse à son attention gourmande.
Sentant son propre ventre se plaindre, Sasuke céda malgré ses inquiétudes persistantes. Il se servit à son tour, choisissant quelques mets plus raisonnables et s'accordant une tasse de thé vert qui embaumait un coin de la salle, terriblement tentateur à ses sens attentifs. Il vint ainsi rejoindre Isanami, celle-ci s'installant à l'écart, sur un bout de table encore libre. Elle se trouvait déjà en train d'entamer un premier plat ; il s'assit alors en face d'elle, résolu à subir ce bien curieux contexte pour des reproches qu'il redoutait. Occupant ses pensées erratiques sur la tâche simple de se nourrir, il contenait au mieux le tremblement de ses baguettes. Nerveusement étranglé par une crainte tenace aggravée de minute en minute, quand la jeune fille continuait à se taire, esquivant volontairement son regard avec aisance.
Une attitude fermée et hostile qui s'éternisa, le poussant dans ses ultimes retranchements.
« Que veux-tu que je te dise ? Osa-t-il extérioriser. Je suis désolé, tu n'aurais jamais dû l'apprendre.
_Tu comptais donc me cacher ça, éternellement ? »
Il baissa les yeux devant le ton accusateur qu'elle employa à son égard. Ces premiers mots arrachés, ne se trouvaient pas en sa faveur. Il pouvait ressentir toute la frustration et la colère qui vibraient derrière le poids de chaque consonne, de chaque voyelle aigue. Elle lui en voulait, définitivement. Abandonnant son bol quand l'appétit le désertait, il se frotta un moment les tempes, ne sachant que répondre. Incertain à trouver, tournant dans ses esprits quelques tentatives de justification peu envisageables. L'impatience lisible dans les traits de sa sœur d'adoption le pressa davantage.
« Je ne pouvais pas. Jeta-t-il maladroitement. Mon passé ne concerne que moi, que ces personnes qui ont eu à le subir malgré elles. Je ne pouvais pas partager avec toi, quelque chose d'aussi…
_Quoi ? Coupa-t-elle vivement. D'aussi personnel ? Mais tous les sujets sont des secrets pour toi, Sasuke. »
L'emploi du prénom, glacial, troubla le garçon.
« Tu ne veux rien dire, tout est affaire d'état. Je ne suis jamais assez importante à tes yeux, jamais assez dans ton univers pour que tu veuilles prendre le temps de m'expliquer ce que tu es, à quoi tu penses,…
_Tu ne peux pas dire ça ! Protesta-t-il, sans doute un peu trop fort.
_Certes, je suis au courant de quelques-uns de tes dossiers classés, uniquement parce que je suis parvenue à les forcer hors de ta cellule interne. Sans cette démarche de ma part, ils y seraient demeurés avec les autres pour une durée indéterminée. »
Ils savaient tous les deux la vérité : l'accusé ne tenta même pas de nier ces faits. Il aurait sincèrement préféré que la jeune prêtresse ne soit pas au courant de ce qui pouvait agiter son cœur et sa tête. S'il s'était résigné à lui lâcher le morceau sur Yukimura et le reste, cela n'avait été, au final, que parce qu'elle avait fait la plupart du chemin toute seule déjà. Elle avait beau être précieuse, il ne se sentait pas serein à lui laisser de dangereuses armes en mains pour le blesser.
« Tu ne me fais pas confiance. Lâcha-t-elle, défaite.
_Non. » Eût-il l'audace de reconnaître.
Touchée, elle essaya un sourire douloureux, plus abattu que convaincant alors qu'elle se recentrait à pertes sur son repas. Ne trompant personne sur le débat qui agitait son être, le regard plongé dans un néant voisin tandis qu'elle ordonnait les débris persistants, dans son esprit comme de sa cuillère. L'objet dansait au fond de son breuvage distraitement, créant des spectres vibrant à la surface. Semblablement à la souffrance qui perlait dans l'épaisseur de son visage, tandis qu'elle se confrontait à choisir une réaction censée. Indécise à exhiber devant la présence de son regard, le fatalisme qui l'habitait à cet instant précis :
« Je ne devrais même pas me mettre en colère, après tout je le sais. Je le sais très bien. »
Coupable, il détourna son attention ailleurs. Les phrases s'amoncelaient au confort de ses dents, il ne parvenait pas à les en déloger. Le tas bordélique grossissait, insensible à ses tourments aphasiques. Quand la juste consolation se dérobait face à ses attentions grossières, il était incapable de prétendre rassurer un tant soit peu cette personne qui comptait pourtant. Il ne pouvait rien cacher, ni mentir. Son respect envers elle le contraignait à prendre cette voie hypocrite de fuir ses responsabilités tout en demeurant ici. Présent, dénué de quelconques tentatives amicales malvenues.
« J'imagine que si je te réclamais de me donner cette vérité même dans un ultimatum, tu t'entêterais à me la refuser… Insista-t-elle pauvrement. En me trouvant une vague excuse au passage.
_Isanami, je ne peux pas- Amorça-t-il soucieusement, pour se réfréner. Tu es importante pour moi, je n'irais pas m'inquiéter autant de ce que tu penserais si ce n'était pas le cas.
_Mais pas assez importante pour partager une partie de ce poids que tu supportes. »
Non, pas assez pour qu'il prenne ce risque de se découvrir complètement comme il s'était résolu à le faire avec Yukimura ; quitte à en ressortir dans un état de ruines. Il pouvait le supporter de la part du Maître, parce qu'il était conscient de l'instabilité de son pari à croire en cet homme, mais une nouvelle trahison d'un membre de sa famille adoptive le jetterait pour de bon à terre. Sa fidélité naïve n'avait toujours pas digéré le revirement intéressé d'Anastasia contre eux. Malgré les efforts de la manipulatrice de Glace, il conservait de la distance avec ses intentions évidentes de raccommodage. Accordant le bénéfice du doute, cette seconde chance qu'elle désirait sans pour autant ouvrir trop largement sa porte à nouveau, refroidi par les moqueries qui étaient sorties de sa bouche lors de leur unique confrontation.
« Lui, il y est et moi, je reste sur le pas…
_Je croyais avoir été clair à ce sujet, tu es ma sœur bon sang ! » S'agaça le ninja face à ces accusations vaines.
Autour d'eux, les visages se tournèrent dans leur direction, attirés par le volume sonore de l'échange tendu qu'ils façonnaient progressivement. Ils les ignorèrent, pleinement concentrés l'un sur l'autre. Le jeune Commandant ayant toutes les peines du monde à rester assis lorsque ses mains le démangeaient de secouer fermement ce corps fragile en tous sens, pourvu que les mots soient transmis, pourvu qu'elle comprenne ces obstacles qui asséchaient sa voix de terreur, retenant chaque fois ses aveux. Il n'était pas suffisamment fort, il n'était pas en mesure de se dévoiler à ses inévitables critiques. L'omission seule, assurait la pérennité de sa présence à ses côtés, sans toutes ces divulgations, elle aurait continué de lui sourire. Ils ne seraient pas ainsi, réduits à disserter de son choix égoïste, le bouffant de regrets amers… Il n'y pouvait plus rien pourtant, tout ceci survenait bien trop tard, ne mènerait nulle part qu'à des blessures inutiles.
Isanami semblait décidée néanmoins à les saigner jusqu'à l'os. Elle se redressa vivement :
« Alors parle-moi, Kami-sama ! A quoi sert la famille, si ce n'est à se soutenir les uns et les autres, quand cela devient nécessaire ? Ose me laisser un peu de ta personnalité. Communique ! »
Elle criait presque, ses mèches folles s'agitant dans un foutoir épique, encadrant sa petite tête peinte d'une expression scandalisée. Il ne se souvenait pas l'avoir vu dans un tel état d'emportement, écarlate sous l'effort que réclamait son corps à s'indigner verbalement aussi impétueusement. Elle reprit sa respiration, se laissant abruptement choir dans son siège. Il lui accorda cette pause brève, n'osant rétorquer que de longues minutes plus tard.
« Il n'y a rien de moi que tu ne saches pas, maintenant.
_Comme si quelqu'un pouvait être assez stupide pour croire tout connaître d'un autre. Chuchota-t-elle. Je ne tenterai même pas d'assurer cela de la personne que j'aime.
_Je ne voulais pas parler de-
_Qu'est-ce que le Ciel te reproche, Sasuke Sarutobi ? »
Elle le regardait, habitée par une forme de compassion qui tordit son ventre d'un malaise féroce. Les sens du ninja ne s'y trompèrent pas ; il maintint lèvres closes, ne réagissant aucunement devant la prévisible interrogation de la jeune femme. Qu'il l'attendait depuis le début de cette conversation, redoutant l'horizon barré de sa silhouette tenace. Voilà qu'elle se tenait sous ses yeux, il n'osait pas, ne serait-ce que l'effleurer, craintif bipède désarçonné par sa propre absence d'humanité. Ne possédant rien pour se défendre de ce que des Dieux invisibles avaient déjà condamné, marquant sa chair, gravant son âme de dons qui l'élevaient loin, au-dessus du concept de normalité.
Lui qui avait tant voulu survivre, tremblait désormais de ne plus pouvoir mourir. De demeurer le seul, quand tous les autres seraient partis, emportés par le temps comme les événements. Hanté par cette image dissonante d'immortel, voué aux souvenirs éternels de ceux qu'il avait pu oser aimer. Incapable de suivre cet étriqué chemin à leurs côtés, ses pieds ancrés à la surface s'useraient interminablement sur la Terre. Attente accablante qui ne le laisserait pas sombrer sous l'ennui et l'horreur. Il vivrait une existence dénuée de toutes fins possibles, se perdant dans des territoires intouchables au commun des mortels.
Cette voie affolante planait librement au-dessus de lui, frôlait sa peau…
« Ces personnes que tu as tuées,… Tu as pris du plaisir ?
_Jamais ! » Gronda-t-il avec hargne, claquant ses deux poings sur la table.
La jeune prêtresse sembla ne pas lui tenir rigueur de ce débordement impulsif. Son regard accrochait le sien dans l'espoir évident de décrypter les émotions qui s'y accumulaient alors : elle observait les couleurs de sa franchise brutale. Cherchant sans doute quelques indices pour étancher sa soif curieuse vorace, quand il s'acharnait à ne rien laisser entendre. Quand il pensait tout contenir.
« Si tu devais te retrouver face à la même situation, tu recommencerais ?
_Oui. » Reconnût-il, dépourvu de honte.
Il avait beau être plus fort et tellement mieux armé que son jeune lui, la faim rongeait chaque ventre avec le même indécent appétit. Il ne pourrait pas davantage lutter contre, ses doubles lames ne valaient rien pour un tel affrontement. Il pouvait se tuer aux entraînements, s'imposer toutes les épreuves du monde, ses capacités solides ne présentaient pourtant aucune autre alternative à sa conscience que celle de dévorer ces cadavres et survivre. Appliquer la loi de la Nature.
« Tu as des regrets ? »
Ses mains trouvèrent la chaleur réconfortante de sa tasse de thé.
« Toujours. » Lâcha-t-il à contrecœur.
Intimidé d'avouer à moitié qu'il y sacrifiait son sommeil, passant une majorité de ses nuits à s'éveiller un instant ou l'autre, encore secoué des apparitions qui peuplaient ses rêves. Les visages de ces anonymes le persécutait de leur netteté aberrante, lorsqu'il se rappelait de l'épaisseur de leurs cils cristallisés par le froid, la dimension gelée de leurs silhouettes enfouies dans la neige… Il ouvrait alors les yeux, respirant hâtivement sous la panique brève. Trouvant un vague réconfort à sortir dehors, en quête de fraicheur éclaircissante. Son esprit remuait parfois de longues heures, il s'était souvent endormi sous les auvents.
« Tu ne m'en diras jamais plus ? Tenta la jeune prêtresse, vainement.
_Ca n'allégera pas mon âme.
_Quitte à ce que nous nous imaginions des choses pires que ce qui s'est réellement passé ?
_Quitte à ce que vous imaginiez les détails. Ce qui est vraiment important, j'y ai déjà répondu. » Assura-t-il.
Isanami baissa son regard sur son assiette entamée, mangeant du bout des lèvres ce qui s'y trouvait encore. La faim paraissait l'avoir déserté à son tour, ses baguettes dansant davantage machinalement sur les aspérités boisées de leur table. Inconsciemment, elle y traçait des arabesques élégantes en opposition totale au froncement attristé de ses sourcils qui minait son expression songeuse. Elle lui apparaissait sous un autre jour ainsi, plus hantée, marquée par des années qui s'affichaient librement dans les creux de sa peau. Aucun n'aurait prétendu à son habituel statut de fillette échevelée, il percevait la signature nette de son crépuscule alter-ego flottant paresseusement dans l'air. L'Autre lui glissait de rapides coups d'œil de temps en temps, sa présence prenant le pas sur son réceptacle quelques secondes.
La jeune prêtresse chassa l'envahissante, secouant la tête pour frissonner. Désireux de reprendre sa juste place à ses côtés, Sasuke se débarrassa de sa pesante armure pour poser une main sur la sienne, petite. Sa paume la recouvrant de son enveloppe protectrice en un geste réconfortant et timide. L'assurance gagna son être sous la réponse d'un sourire léger à son égard dont il se contenta avec bonheur. Tout ceci portant la trace douloureuse de leur dispute ; il était cependant déterminé à calmer ses tourments. Il écoutait toujours quand elle ouvrit la bouche avec hésitation :
« Je… Je les vois aussi. Ca l'amuse de me laisser consciente quand elle tue.
_Elle veut t'inspirer de la haine contre toi-même. La mit-il en garde aussitôt. Tu dois prendre du recul avec la cruauté de son cœur, il n'est pas le tien.
_Certes, mais nous partageons le même corps. Je suis responsable d'elle. Quand elle arrache des vies, je suis autant coupable de me reposer sur sa force. »
Une tentative de sourire éclaira son visage.
« C'est pour cela qu'il faut que je sache assurer ma sécurité par moi-même, tu vois ? Je veux qu'elle reste là, tout au fond. Expliqua-t-elle alors, un doigt sur sa poitrine. J'ai trop abusé de son soutien jusqu'à maintenant et il est temps de faire cavalière seule.
_Tu devrais prendre exemple sur elle. Depuis combien d'années persistes-tu à m'écouter ? »
Il ne rétorqua rien à cette revenante subite, considérant calmement la situation. A vrai dire, il n'avait pas passé un jour sans l'entendre, d'un léger marmonnement aux crises bruyantes de ces derniers jours. Elle était omniprésente dans sa courte existence, en une présence qu'il n'avait jamais remise en doute. Terrorisé par sa persistance solide jusque dans ses délires les plus sombres qu'elle encourageait vivement, excitée par le sang et l'adrénaline. Rien de bon n'arrivait pourtant aux gens qui entendaient des voix. Il s'était résolu aux ignorances de cette apparition poussiéreuse, ne disposant d'aucunes pistes valables de réponse. Il savait que le phénomène rare ne concernait que sa personne, il n'était pas l'œuvre d'une autre divinité maléfique dans sa tête, qui se trouverait installée aussi confortablement que le prétendait Izanami au sein de la prêtresse. Le principe vicieux ne se répétait heureusement pas.
Tous, ils supportaient leurs propres peines. Isanami et lui n'étaient pas les uniques cobayes des élans incontrôlés du Destin. Il suffisait de constater les expressions pesantes d'Anastasia quand elle évoquait à mi-voix ses parents et son ancien pays. La rigidité inhumaine qui contraignait Rokurô lorsque son reflet fraternel se présentait à son regard blessé. Le silence de Juzô significatif sur les sujets parentaux qui exhibaient rieurs, son statut de célibataire endurci, dévoué à son travail. La démence pétillante de Kamanosuke qui ne pouvait pas communiquer autrement que par la souffrance de l'autre et la violence. La liberté dont s'enivrait de son côté Jinpachi pour oublier que rien, non rien effectivement, ne le retenait quelque part. L'absence évidente de nom accolé à Benmarû, témoignage banal d'une époque où les enfants s'élevaient dans la boue. Comme Saizô restait discret sur ses propres erreurs, osant à peine le considérer en tant que son meilleur ami, hanté par la perte d'un autre que Sasuke pouvait lire dans ses yeux.
Tous rassemblés autour d'un homme, en quête de rédemption.
« Tu dois être patiente. Mais avec de l'entêtement et de l'application, je ne vois pas ce qui te retiendrait loin de cet objectif. Assura-t-il avec fermeté.
_Si mon Senseï l'affirme, alors c'est sans doute vrai. Releva-t-elle en retour, plaisantant de bonne grâce. Il va m'assommer à coup d'entraînements matinaux interminables.
_Tu exagères…
_Généralement, lorsque le soleil est encore couché, les gens dorment. Paisiblement. Répliqua-t-elle, dans un rire bref et moqueur. Mais tu fais comme tu veux après tout, ce n'est qu'une simple et vaine remarque de la part de la débutante que je suis. Je m'en voudrais de retenir l'expression de tes pulsions masochistes. »
Le jeune Commandant ne pût que grimacer devant ces déclarations impertinentes sur ses tendances à se tuer volontairement dans l'effort. Il était parfaitement conscient de l'extrême de son comportement. Le terrain d'entraînement méritait bien d'être rebaptisé de son prénom tant il y accumulait les heures, toute la journée et sous n'importe quelle météo. Pour ainsi dire, il se souvenait une fois n'avoir pu réaliser son travail quotidien, cloué sous le confort de sa couette par une grippe acérée qui l'avait drastiquement affaibli durant plusieurs jours. Il n'avait alors pas quinze ans, Yukimura de voyage diplomatique, avait dû rentrer lorsqu'Ana s'était inquiétée de ne pas trouver de remède efficace. Le dirigeant avait veillé sur lui, s'occupant à sa droite de quelques formulaires administratifs.
Sentant son esprit se ramollir dangereusement à la pensée de l'homme, il se reprit. Ce n'était pas les justes minutes pour songer à la sérénité de son Seigneur face aux plaisanteries de mauvais goûts d'Anastasia et au dégoût clairement percevable de Juzô. Il n'aurait vraiment pas cru qu'il oserait faire front à l'insidieuse indiscrétion des deux Braves, assumant sans rougir l'intérêt qu'il lui portait alors. Il s'attendait davantage à le voir paniquer, réclamant à son égard une discrétion des plus absolues. Voilà pourtant qu'ils avaient partagé des gestes d'affection sous l'attention de ce public restreint, en une répétition rôdée qui paraissait ouvrir les portes futures sous un angle de dispersion plus large. Lui-même ne voulait pas trop s'avancer, de peur d'être déçu dans ses attentes et néanmoins, il se savait porter par un espoir renaissant fragile. Prétendant fidèle en quête d'une reconnaissance réelle, une place qui n'appartiendrait qu'à lui aux côtés de celui qui occupait son âme depuis trop longtemps.
« Je préfère te voir rêvasser ainsi stupidement. » Lâcha Isanami.
Il eût l'élégance de paraître gêné à son commentaire.
« Je n'aurai pas cru que Yukimura-sama aimait autant de se faire taper dessus. Insista-t-elle. C'est une bonne chose pour toi si tu prends cette habitude de le molester aussi sauvagement…
_Je ne l'ai pas molesté ! Protesta le garçon aussitôt, les oreilles écarlates.
_C'était bien la peine de tous nous laisser morts d'inquiétudes, si vous vouliez tellement un peu d'intimité, il suffisait de le demander… Et ne vient pas me dire que c'est faux, je suis prêtresse mais pas stupide à ce point pour ne pas remarquer les conséquences. »
Sasuke ne trouvait de toutes manières pas les mots, plongeant son visage embarrassé dans ses bras. Espérant sans doute disparaître sur place alors que par un hasard fort capricieux, on venait empiéter une fois de plus sur ce sujet chatouilleux qu'Ana avait abordé avec la finesse de troupes militaires. Comment avaient-ils pu penser, Yukimura et lui, que les raisons de leur absence resteraient méconnues ? C'était mal connaître la vilaine curiosité des Braves et leur sens de l'observation. De vraies commères, ronchonna-t-il muettement, résigné à ce que personne n'ignore plus qu'il s'était joyeusement envoyé en l'air avec son Seigneur dans les profondeurs de la Forêt.
Isanami ne bouda pas son plaisir d'en rajouter une couche :
« Vos auras se sont complètement entremêlées, je l'ai vu quand vous êtes revenus. Vous ne vous en êtes pas rendus compte de votre côté ? »
Il s'accorda un geste fort peu gracieux pour toute réponse. L'acte révolté tira un éclat de rire malin à la jeune fille qui semblait prendre une revanche délicieuse sur sa tendance aux secrets. Ah il ne voulait pas la mettre dans ses confidences ? Et bien voilà, elle s'invitait d'elle-même dans ses omissions diplomatiques, ne craignant nullement de révéler celles-ci au grand jour par quelques paroles audacieuses. S'il s'embarrassait, elle apparaissait satisfaite de sa démarche vicieuse, ricanant encore.
« Tu peux parler Donneuse de leçons, Saizô n'a toujours pas digéré ton dernier baiser ? » La provoqua-t-il.
Relevant les yeux pour trouver sa mine offusquée et intimidée, un léger rouge prenant sur ses joues ; ravi du revirement adroit de la situation qu'il venait de faire en attaquant son interlocutrice à ce propos, sur ses propres soucis de cœur dont il ne manquait rien en spectateur discret. Il connaissait désormais pas mal le crétin de ninja d'Iga qui lui servait de rival pour reconnaître un de ses changements d'humeur significatifs. La torpeur hébétée qui polluait son comportement était un témoignage évident, tout autant que les nombreux regards qu'il posait sur sa protégée, le plus souvent interrogateurs. Chaque fois quand elle détournait le sien ailleurs. Un véritable gosse, Sasuke n'avait pas relevé à haute voix, considérant que tout cela ne le concernait pas. Du moins, jusqu'à ce qu'Isanami pose ses pieds sur des sujets sensibles.
« J'espère au moins que c'était bien ? Se moqua-t-il, reprenant les mots d'Ana.
_Sasuke ! »
Le Commandant ne retint pas son rire face à son exclamation outrée. Assez fier d'être pour cette fois à la place du confident profiteur, qui s'amuse aux dépends de ceux qui lui content leurs peines sentimentales et les tourments qui habitent leur cœur. Il comprenait mieux pourquoi Isanami et Anastasia aimaient autant jouer ce rôle particulier.
« Bah ne t'inquiète pas, ce crétin va mettre trente ans à comprendre. Reprit-il, dans un large sourire. Je parie qu'il doit se demander en ce moment pourquoi tu t'es jetée sur lui comme ça. Tu aurais dû lui écrire la raison sur un panneau, comment veux-tu qu'il devine sinon, le pauvre ?
_Arrête de te gausser ainsi ! Martela la prêtresse, le menaçant de ses baguettes.
_Mais il est tellement mauvais sur les relations humaines ! » Gloussa-t-il, ses épaules tressautant librement.
Contenant son hilarité dans le creux de ses paumes, il y appuyait sa gueule pour ne pas participer au bruit ambiant déjà assez conséquent. C'était plus fort que lui, l'image d'un Saizô tourmenté par des pensées presque philosophiques, fronçant des sourcils vainement en une expression studieuse, encourageait son rire. Il inspira brièvement pour calmer ce cercle vicieux. Mais ce fût Isanami qui doucha le plus efficacement cette crise d'amusement :
« Tu veux peut-être que je te rappelle comment tu n'as pas été foutu capable de comprendre que Yukimura-sama avait de l'intérêt pour toi alors qu'il passait ses jours à te bouffer des yeux ?
_Hé ! Se vexa-t-il immédiatement, revenu dans son rôle d'incriminé.
_Alors ne viens pas te moquer de Saizô. Lâcha la blonde.
_Sauf que lui est jaloux comme un pou dès que je t'approche…
_Et qui devenait glacial et renfrogné quand je laissais entendre que tu comptes pour moi ? »
Un partout. Sasuke leva les mains en signe de réédition. S'il n'avait pas compris les soudaines colères de son Maître comme toutes les occasions de silence glacial, ses avancées timides vers lui, comme chacun de ses abrupts retraits, ce langage incompréhensible entièrement dédié à sa personne avait pris tout son sens la première fois qu'ils s'étaient embrassés. Lorsqu'il avait perçu toute sa frustration et son attirance pour lui, sa retenue brisée à terre sous l'expression franche de son désir. Il n'avait pas été le seul à demeurer un aveugle sur sa situation, son Seigneur avait nié longtemps son attrait et son affection, conditionné par les règles, leur différence de statuts et leurs âges éloignés. Ce rempart qu'il s'était construit avait accueilli des failles en son sein ces derniers mois ; quand lui-même s'était décidé à reconnaître la nature de son attachement, ses failles avaient brisé complètement ce mur, libérant tout ce qui avait été contenu derrière.
« Si j'étais toi, je recommencerai quand même. Commenta-t-il légèrement. Je veux juste être présent et voir sa tête d'abruti…
_Ce n'est même pas la peine d'y songer. Tous les couples n'ont pas des tendances exhibitionnistes. »
Comprenant très bien qu'elle faisait référence au décor peu approprié des bois, il changea de sujet :
« Puisque nous avons une après-midi de libre devant nous, que dirais-tu d'en profiter pour un entraînement raisonnable de cinq heures sans discontinuer ?
_Je te dirais que tu vas le faire tout seul. Répliqua imperturbable la prêtresse, plongeant dans son assiette.
_Isanami… » La cajola-t-il d'un regard affectueux.
Suspicieuse, elle jeta un coup d'œil en sa direction, par-dessus ses baguettes. Le masque faussement attristé du garçon ne la trompait pas dans son examen studieux. Il s'agissait de pur marchandage et elle prit, avec un plaisir évident, tout son temps pour s'empiffrer avant de songer à lui répondre. Se donnant quelques moues concentrées pour annoncer fermement ses desiderata.
« Je veux une pause de trente minutes toutes les heures.
_A ce rythme, on n'aura pas fini avant la nuit… Contra le ninja. Dix minutes de pause.
_Vingt.
_Bon d'accord, vingt. » Accorda-t-il généreusement, buvant son thé.
Incertaine, elle marqua un instant de flottement avant de poursuivre.
« Mains attachées ?
_Juste une.
_Alors la droite. »
Il leva les yeux au ciel devant la perfidie de ses exigences. Parfaitement conscient que se passer de la main gauche pour combattre comme il l'avait fait un jour plus tôt, relevait davantage d'un échauffement en comparaison. Il avait beau travaillé son ambidextrie au maximum, jouant de ses doubles lames, il demeurait un véritable droitier avec une adresse plus importante sur ce côté. Ses opposants les plus appliqués notaient toujours ce détail dans le but d'essayer de le désarçonner dans son équilibre global.
« Pieds attachés.
_Tu ne penses pas que tu exagères un peu ? Releva-t-il l'air de rien.
_Pour cinq heures entières à supporter ton rythme, c'est le minimum. » Rétorqua-t-elle.
Soupirant, il acquiesça de bonne grâce. Entreprenant dès lors de finir son petit-déjeuner avant que la jeune prêtresse ne dévore entièrement le sien pour le tirer à sa suite, vers les terrains appropriés. Habité par le curieux pressentiment qu'il venait tout juste de signer un contrat avec les Enfers. Haussant les épaules, il chassa l'impression distraitement, simplement heureux de retrouver ses marques progressivement auprès de cette femme qui comptait pour lui. Déterminé à la faire rire de nouveau aux éclats, loin de leurs échanges rongés par la rancœur et les incertitudes. Pourvu que ce qui existait entre eux persiste de son plus bel éclat, et les accompagne vers de nouveaux jours, de longues années à partager.
Peut-être alors, finirait-il par accepter qu'elle sache.
Je dédie ce chapitre à mon oncle qui pendant des années a maintenu mon mythe du Père Noël tant bien que mal. (J'ai reconnu ta voix Tonton...)
Sincèrement, je crois que je vais investir dans un hélicoptère.
Ou, il faut que j'invente la téléportation. C'est juste que je n'ai pas vraiment le temps de plancher dessus, mais promis dès que j'ai une minute à moi...
Avant, il y a les partiels, les compte-rendus, les oraux, les poignées de porte à nettoyer, les rapports, les devoirs à rendre, le chat à agacer, les exercices, les bouquins à potasser, les mots croisés à faire,...
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Joyeuses fêtes de fin d'année ! (Que la Force soit avec vous.)
Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.
