POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master


Marche Quinzième : Fondations Royales.


Aux murs accrochées, leurs ombres japonaises riaient.

Soutenant le ploiement dangereux de ces corps, l'un vers l'autre dangereusement penchés. Qu'ils se fracassaient entre eux erratiques, le souffre court et les cheveux emmêlés. Savourant l'audace des hanches, et ils sombraient plus bas encore dans leur fantaisie. Yukimura ne s'encombrait aucunement d'inutiles essais pour les retenir, absorbé par sa contemplation plaisante : des iris fauve qui se troublaient progressivement à leur surface, animés par le dessein. Son prénom échappa à ses lèvres, un peu trop fort ; il vint le recueillir à la base, volant l'ardeur et la tendance.

Artiste temporaire de cette toile qu'il avait dérobée, cheminant songeusement à son balcon toute de noir trempée. S'empressant d'en caresser la souplesse de ses mains, se perdant sur quelques volumes raides et rigidement masculins ; ses paumes n'avaient plus voulu décoller de ces abdominaux solides. Elles erraient, spasmodiquement, vers l'ailleurs désormais, comme animées d'une vie propre. Explorant le vaste espace de ce dos mince et chaud sous ses doigts. Jusque dans la nuque et le remplacement vint alors par sa bouche qui s'y déposa avec langueur, s'accordant à mordre. Chaque initiative se retrouvant récompensée par le son bas d'un grondement indiscipliné.

Il s'appliqua dans cette invasion territoriale, plaquant davantage leurs silhouettes l'une sur l'autre. Le mur résistait, il y prit appui plus désespérément, luttant contre l'étreinte obstinée de cette seconde peau qui recouvrait charnellement le corps de son partenaire. Le laissant à découvert de son regard et néanmoins peu accessible aux contacts. Le Seigneur l'en libérait patiemment, s'autorisant quelques distractions qui venaient rencontrer leurs dialectes. Il plongeait avec avidité, occupant ses doigts à la découverte des points sensibles qui faisaient frissonner d'ivresse son amant. Hésitant peu à descendre plus bas, satisfaire les tendances de la vigueur de son poignet, soignant son apprentissage de l'absolu perfectionniste. Il animait son cœur à toucher le tentateur épiderme virginal, appréciant la sculpture de ces muscles, l'âpreté de ces cuisses.

Escaladant cet aulne qu'il tenait embrassé dans ses bras amoureux. Son doux feuillage chatouillant la pointe de son nez, il se laissa dégringoler à son pied lestement. Fouillant au travers, en navigateur fiévreux, il vint à goûter sa sève, se délectant de son âme. A genoux devant lui, félicitant son initiative de l'alternance au court terme des rôles ; il y demeura longuement, guidé par les mains de son compagnon qui, tremblantes, se rattrapaient à ses cheveux maladroitement. Instants de perdition qui se brisèrent sur un ultime sursaut ; une ombre ria pour s'affaisser contre le mur.

Séduit, il vint la soutenir par les hanches, inspirant l'odeur forte et musquée de sa sueur, de la pointe esquissant son profil salé. Trouvant en chemin sa complice partenaire, s'embrasant furieusement du toucher presque tendre, chargé de non-dits. Qu'il encouragea cette minute de flottement, joignant leurs bouches en baisers brefs et légers. Saisissant la nuque lascive pour orienter son visage vers lui, dévorant en profondeurs l'univers souple et humide. Songeant à peine à respirer, ils s'écartaient pour mieux revenir l'un contre l'autre en une lente frénésie. Son jeune amant avait passé ses bras autour de ses épaules, il s'y agrippait de toute sa force, le tirant plus près encore. Ce n'était jamais assez près, ce n'était pas en lui. Ils se touchaient à peine en ces interminables minutes, caressant seulement la surface…

Dans un soupir grave, l'agressé trouva le bord de son nemaki, soulevant celui-ci pour y glisser l'habile main, commençant à chasser le tissu furieusement pour découvrir son torse. Le contact de leurs peaux nues, affola les sens du Seigneur. Partageant son trouble, son compagnon posa sa paume sur ce buste dévoilé, ses doigts se perdant à glisser au travers de ces poils, appréciateur de la construction de cet édifice alors qu'il en embrassait les hauteurs. Il ne se résolût à le repousser que pour mieux le rejoindre, prenant soin à évincer la présence effrontée du néant entre eux deux. Enivré par le désir de traverser cet épiderme pour retrouver au-dessous l'âme de son amant et sa flamboyance.

Le mur trembla sous eux, ignorant la plainte Yukimura se saisit d'une cuisse de son protecteur, celui-ci la passant derrière son dos pour s'y équilibrer fermement. Rougissant de cette position impudique, le ninja n'eut pas le temps de se révolter, cambrant les reins alors qu'ils s'adaptaient dans un même mouvement ; la réalité de l'intimité dérisoire entre leurs arrogances, le fit réclamer davantage. S'ouvrant en une acceptation totale, pourvu que l'affliction s'aggrave, que son Maître s'entête à aller et venir contre lui. Abusant la fragile patience qui le retenait encore de supplier pour de bon. Serrant les dents, il se résolût à taire sa frustration, il ne voyait plus que ces yeux assombris par la perdition. Etourdi de son hypersensibilité qui transformait tout signal nerveux en un tsunami ravageur. Il se savait déjà au bord du gouffre.

Respirant difficilement sous l'intensité, Sasuke se retenait de justesse à l'homme. Ses bras enserrant étroitement son cou, alors qu'il y avait plongé la tête pour y contenir ses gémissements pitoyables. Qu'il pût seulement laisser glisser ce prénom entre ses lèvres, répétant en une prière implorante cet appel, s'entêtant de ses syllabes rassurantes. Son compagnon vint embrasser sa bouche désobéissante, s'enhardissant dans le mouvement de leurs corps tandis qu'ils perdaient progressivement pied.

Pris dans leur étreinte, leurs ombres glissèrent à terre ; le mur se gaussait.

Boum.

Ses deux acteurs n'avaient cependant aucune attention pour lui, le jeune Commandant saisissant cet avantageux imprévu à sa cause, il n'aurait pas été en mesure de repousser Yukimura autrement. Profitant de l'occasion qui les avait séparés, sa main vint insolemment réorienter l'exploration ; osant un haussement de sourcil hautain et un sourire arrogant face au visage intimidé de son Maître. Il se redressa pour voler l'ourlet de ses lèvres chastement, accueillant docilement son ardeur. Enfonçant involontairement ses ongles dans sa chair alors qu'il supportait l'inconfort, comblé de le sentir enfin en lui. Son dos s'abattit douloureusement au mur quand son Seigneur l'y plaqua de nouveau, cherchant un appui salvateur pour accélérer.

Assez sage pour ne pas chercher à lutter contre la pénétration, Sasuke vint à sa rencontre d'un solide mouvement de hanche, grognant des insanités qu'il ne se souvenait pas connaître. Soutenant son partenaire tandis qu'il s'abandonnait complètement à lui, docile et désireux. Jetant un coup d'œil distrait à ces ombres chahuteuses, que les rayons de la Lune dévoilaient. Dévergondées, les admonesta-t-il. Elles disparurent, sous ses yeux demeurant et pourtant il ne voyait plus rien autour. Devenu complètement aveugle et sourd, à tout ce qui s'avérait extérieur à leur étreinte.

Il se sentait sur le point de s'effondrer, miette par miette, quand il se trouvait déjà cloué au sol. Tenu fermement en place ; il n'aurait pas songé à se défaire de cette prise possessive. Il n'y avait plus que les sons de leurs respirations tumultueuses, du froissement obscène de leur partition. Les battements de leurs cœurs erratiques et désordonnés. Du sang affluant au bout des veines. Des murmures rauques qui chutaient lourds dans le creux de son oreille, contenant son prénom, souvent son prénom.

Il s'empêcha à répondre, embarrassé de sa propre décadence qu'il taisait dans la peau de son poing. Jusqu'à ce que Yukimura ne vienne défaire cette fragile protection, plaquant son poignet au mur. Protestant, il ne pût retenir davantage sa voix de s'élever, dérailler. Monter. En une plainte incompréhensible, haletante. Réclamant capricieuse que la vague vienne l'emporter enfin, qu'on libère cette accumulation de tension qui abreuvait son corps. Il voulait se morceler, s'éparpiller poussière au vent. Il crevait d'envie de goûter l'infime euphorie de l'instant, serré contre cet homme, prisonnier de ses bras et de son emportement.

« Arrache-moi… »

Foutant en l'air son amour-propre, il supplia.

« Arrache-moi ! »

Les mains se firent plus autoritaires sur lui, sèches alors qu'elles écartaient ses cuisses. L'acte allant à s'approfondir davantage, frôlant l'insupportable. Il ne sentait plus que la douleur envahissante, dévoilant son cou aux attentions acérées de son Seigneur. Plus que ces doigts acharnés qui s'égarèrent et il s'enfonça dans le plaisir inéluctablement. Fauché abruptement, un instant de flottement l'embrasa ; avant que la tension ne claque à son visage pour le rejeter brutalement, semblable à une poupée de chiffons.

Inerte.

Accusant le corps qui s'abattit sur lui alors, tout aussi tremblant de l'orgasme qu'ils venaient de vivre en un court instant. Repus et éreintés, aucun d'eux ne songea seulement à bouger, demeurant ainsi nichés à la courbe de l'autre, moites et haletants.

Sasuke ne trouva la force de lever un bras pour venir l'enlacer, que bien des minutes plus tard. Qu'ils passèrent dans un silence serein, ne le brisant pas une seule fois, se contentant de regards. Expressifs, francs et appuyés, les fuyant parfois un peu aussi. Comme se découvrant davantage, apprenant à se connaître alors que finalement, les rayons du Soleil perçaient au travers du papier de riz, baignant la chambre de leur fragile embrasement.

Trouvant leurs silhouettes abandonnées au sommeil.


Et dans le silence, il me contemplait.


Ce fût une autre histoire bien plus désastreuse lorsque Rokurô se présenta à leurs horaires habituels, sur le pas de porte. N'hésitant aucunement à user des méthodes les plus cruelles nécessaires à le convaincre de se lever. Yukimura s'était tordu dans sa couette comme un animal furieux dans son terrier, grondant fort, en vain. Insensible à de pareilles récriminations infantiles, son Page avait vidé la tasse de thé qu'il préparait à son égard chaque matin, visant sagement ses épaules. Puis lui intimant froidement d'aller se laver, il n'avait pas rougi de le menacer de courriers informatifs destinés à son père quant à son comportement.

Le dirigeant avait enterré son visage horrifié dans son oreiller ; le manipulateur de l'Eau avait quitté à grands pas furieux la pièce. Assuré de son départ, il s'était découvert de ses draps, remerciant mentalement Sasuke d'avoir songé à les couvrir avant de s'endormir. Ils avaient frôlé une catastrophe : où était-il d'ailleurs passé ? Aucunes traces suspectes ne demeuraient de lui dans la chambre, vêtements et petites affaires avec de jolies pointes de métal dessus, ayant été soigneusement ramassées. Son ninja s'était brillamment envolé, la découverte l'affligea quelque peu.

Il tenta d'en faire abstraction, se persuadant qu'il en avait vu bien d'autres dans ce répertoire et qu'il ne pouvait pas en vouloir à son jeune compagnon de protéger leur intimité. Même si ce secret diplomatique, en moins d'un jour, s'était éventé largement. Ses Braves ne savaient définitivement pas rester à leurs places. Ils écoutaient un peu trop aux portes et parlaient beaucoup. Il comprenait que ce genre de rumeurs avait au moins le mérite de briser la monotonie de Torhu et d'occuper les discussions pastorales, néanmoins il restait une limite de bienséance à la vie d'autrui. Anastasia l'ayant franchi avec un amusement certain, ne reculerait pas à le faire de nouveau, si elle venait à apprendre de croustillants inédits.

Soudain, il fût intensément soulagé de l'avoir envoyée sur la mission d'infiltration à Keiji, elle et Juzô. Sasuke étant rentré bien avant eux, leur intermède indiscret n'avait sûrement attiré l'attention de personne. Pas à cette heure où la majorité de la forteresse dormait encore. Et il devait songer à autre chose qu'à cette manière impérieuse avec laquelle il était venu réquisitionner son protecteur. Comme de s'inquiéter plutôt de trouver un kimono propre dans sa commode, louant l'ego surdimensionné de Mitsunari qui leur avait fourni de véritables suites avec salle de bain. Qu'il n'avait pas à s'inquiéter vraiment de sa nudité actuelle, poussant les panneaux de riz dans un souci de pudeur toutefois. Il prit le temps de faire son lit, préparant le nécessaire à son habillement pour se diriger vers la salle d'eau, franchissant un mince couloir pour entrer dans la pièce, relativement étroite, et…

« M-Maître ? »

…tomber sur son jeune Commandant, embarrassé face à son dépouillement, tenant entre ses doigts, avec précaution et une habitude évidente, un rasoir. La découverte lui tira un haussement de sourcil, faisant fi de son manque de tenue et intrigué, il déposa ses affaires sur la table la plus proche, s'avançant bientôt au plus près de son amant. Celui-ci s'était complètement figé dans son activité, regardant partout ailleurs, si ce n'est vers lui. Un fait qui l'amusa grandement, il se pencha encore, jetant à ses joues humides de brefs coups d'œil soupçonneux. Levant une main curieuse bientôt pour passer un doigt sur l'épiderme, trouvant celui-ci définitivement rêche et râpeux.

L'expression à la fois penaude et furieuse de son ninja ne calma en rien le fou rire qui lui prit soudain devant la constatation. Un enthousiasme sonore qui acheva la fierté de Sasuke. Vexé, son protecteur tourna la tête sèchement, s'empressant d'achever son œuvre. Attendri par cette réaction, le dirigeant vint l'arrêter un instant, forçant un baiser exclusif sur sa bouche. L'initiative distrayant sa victime, il récupéra avec finesse, la lame enchâssée du rasoir, ignorant les protestations pour s'appliquer à sa nouvelle tâche. Ordonnant à ce réfractaire de cesser de bouger, prenant tous les soins du monde à ne pas le couper. Profitant de l'occasion, dévorant des yeux le spectacle de cette courbe séduisante, vierge des témoignages qu'il n'avait pourtant pas manqué de creuser dans cette peau il y a quelques heures à peine.

Ils avaient dormi ensembles, c'était bien la première fois. Il en conservait le souvenir réconfortant de ce poids, de cette source de chaleur supplémentaire et de la légèreté de son souffle paisible dans son cou. Ils n'avaient pas vraiment bougé, Sasuke se sacrifiant dans le rôle de l'oreiller. Il l'avait juste regardé dormir, un peu. Beaucoup. Il n'avait pas pu s'empêcher de réfléchir intensément, ce n'était pas vraiment de sa faute. Et puis, le tableau apaisait ses récentes inquiétudes quant au déroulement de la mission. Il n'avait pas cherché à savoir pourquoi son jeune Commandant était rentré seul et le premier. Il était vivant, ainsi que Juzô et Ana. Cela suffisait comme certitudes.

Le ninja avait alors commencé à s'agiter un peu. Frissonnant un peu au début, marmonnant bas pour se raidir de plus en plus, accusant des à-coups aussi soudains que brutaux. Lorsque Yukimura avait essayé de le réveiller, il s'était sérieusement débattu. Paniquant et chuchotant furieusement des phrases inintelligibles. Il ne s'était calmé que de longues minutes plus tard, à force de mots rassurants de sa part. Le spectre chassé, Sasuke n'avait pas cauchemardé du reste de la nuit, récupérant à peine des conséquences physiques de leur oaristys à la clarté de la Lune.

Et il ne culpabilisait aucunement.

Leur repos avait été bref comme en témoignaient les cernes ombrées qui paraient élégamment leurs visages. Considérant dans toute sa généralité, la fatigue pesante qui habitait son Commandant, il termina de le raser, lavant son menton pour lui ordonner de prendre du repos supplémentaire ce matin. Arrêtant toutes tentatives de protestation quant au briefing de la mission, il souligna que les autres membres de leur équipe devaient eux aussi récupérer de leur courte nuit et que la réunion aurait certainement lieu en début d'après-midi, pas avant. Il pouvait à loisirs disposer de ses heures libres, rattraper son quota de sommeil semblait un excellent exercice.

Incapable de lutter contre l'autorité de sa voix, Sasuke se résigna à hocher la tête. Séchant sa peau, il rangea son emprunt pour réordonner hâtivement ce dont il avait usé. Puis, hésitant un instant, il le remercia. A la va-vite. Se courbant en un salut bref avant de sortir. Yukimura ne résista pas à lui jeter un dernier baiser, du bout des doigts, s'amusant follement de voir sa mine défaite disparaître prestement. Au moins pouvait-il s'assurer qu'il ne tarderait pas à décamper jusque dans sa propre chambre. Satisfait, il se décida à s'occuper de ses propres pieds, conscient que Mitsunari et Kanetsugu souhaiteraient forcément le voir au débriefing. Il devinait que la fierté personnelle de son cadet ne manquerait pas cette occasion de se remplumer, louant la justesse de ces opérations qu'il avait établies. Ils n'allaient pas finir d'en entendre parler.

Il comptait bien remercier ses Braves pour leur appui salvateur à la réussite de cet assassinat. Pas un seul instant, il ne doutait de ce fait. Sans leur soutien humain, leur jeune hôte ne serait pas allé bien loin avec ses troupes de débutants malhabiles. Ceux-là n'auraient pas franchi le mur d'enceinte vivants, un échec total qui aurait coûté une perte amère de soldats au moment où ils devaient rassembler leurs forces et construire les bases. Ieyasu s'en serait frotté indécemment les mains, peu inquiété de ces opposants qu'il écraserait en une bataille magistrale et sanglante. Le Vieux Renard en avait vu d'autres s'élever pour protester contre son statut, ce même genre de samouraï ignorant qui agissait irrationnellement aux premiers résidus de pouvoir à la portée de ses mains. Il devait être plus intelligent que cela.

Toyotomi était déjà tombé alors qu'il représentait tous les espoirs vers un Japon unifié sous l'unique bannière de ses couleurs dans la paix générale. Mais l'homme s'était emballé de ses victoires, sous-estimant celui qui l'attendait, patiemment, dénué de tous remords à agir le plus bassement possible. Cela faisait tout le danger de Tokugawa, il ne s'alourdissait pas de conventions honorifiques, visant au plus efficace et au plus remarquable. Il courait après son nom écrit dans l'Histoire comme une référence qui traverserait les siècles, faisant trembler d'admiration toutes les époques futures. D'une certaine manière, il pouvait comprendre son désir d'échapper par cette manière à la mort et à l'oubli. Ils visaient tous les mêmes places là-haut, parmi les légendes éternelles.

En établissant cette Alliance ensembles, ils abattaient leurs dernières cartes pour briser l'autorité des Tokugawa ainsi que leur suprématie ignoble. Néanmoins, Yukimura savait très bien, que dans le cas extrême où ils triompheraient, Mitsunari et Kanestsugu s'entredéchiraient pour porter la couronne. Il n'était pas naïf au point de croire aux élégantes promesses qu'ils proféraient aujourd'hui, sur le partage équitable et l'amitié diplomatique. Une fois le Japon à leur portée, ni son cadet impulsif, ni son aîné vicieux ne seraient capables à retenir leurs pulsions de conquérants en rut. S'il agissait à cette heure dans l'ombre à son propre salut, il s'en trouvait obligé par ces prévisions désastreuses qui menaçaient sa liberté personnelle de Seigneur du fin fond de la campagne. Le pouvoir ne l'intéressait pas en lui-même, il l'utilisait comme un outil à la réalisation de la nature réelle de ses objectifs. Cette vision des choses permettait à son esprit de prendre une certaine forme de distance avec les événements, qu'ils soient des erreurs comme des réussites. Ueda devait se renforcer, si elle ne voulait pas disparaître ; il ne s'inquiétait que de cela.

Pour l'heure, il était trop faible seul pour assurer son avenir politique. Au moins pouvait-il attendre à l'aval de cette guerre, apparaître dans les mémoires comme un protestataire curieux aux côtés des sérieuses réputations de Kanetsugu et Mitsunari. Ce pacte entre eux s'avérait en tant que véritable pied de nez envers le Shôgun, une preuve que tous ne demeuraient pas dans le confort de la soumission, face à la dimension de son rayonnement à travers le pays. Et s'il n'espérait pas vraiment gagner le conflit national malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de rêver à de franches victoires de leur part, qui feraient un peu trembler ces certitudes vulgaires que possédait Ieyasu.

Alors cette mission que leurs hommes avaient réussie, n'était sans doute pas le coup d'éclat insensé, mais il allait quand même priver le Renard d'un meneur pour son immense armée. Oh, il allait vite trouver le remplaçant idéal, Yukimura n'en doutait pas. Néanmoins ils avaient supprimé un des proches du dictateur au sein d'une caserne Tokugawa. La démonstration allait blesser méchamment son image et sa crédibilité. Peut-être allaient-ils entendre d'autres voix commençaient à s'élever vers l'Alliance, en opposition à ce règne. Des dirigeants voisins comme plus lointains, qui oseraient davantage parler maintenant que le premier pas aurait été fait dans l'arène. Ils n'étaient pas les seuls héritiers de Toyotomi.

Non, ils n'étaient pas les seuls, songea-t-il, profitant de l'eau tiède de son bain. Au moins ces récents banquets auxquels Ieaysu les avait tous conviés avaient-ils eu le mérite de les rassembler. Le vieillard souriait largement de les voir à ses bottes, lui avait préféré prendre plutôt la température chez quelques-uns de leurs nombreux collègues. En murmurant tout bas des sous-entendus piquants qui arrachaient des sourires auprès de certains, des insistances ou de glacials accueils qu'il n'encourageait pas de nouveau. Il s'appuyait sur son nom, prenant tous les soins à agir en parfait diplomate. Même si personne n'ignorait rien de la concurrence qui persistait entre Nobunaga et lui. Au final, il tournait cette confrontation en une bataille bonne enfant qui apparaissait dès lors bien moins sérieuse que les rumeurs n'essayaient de la faire percevoir.

Audacieux, il parvenait toujours à s'assurer un public appréciateur de ses numéros d'équilibriste. Mis à part le Renard, personne ne lui tenait rigueur de quelconques querelles territoriales ou éthiques. Parmi ses collègues, il se savait grandement apprécié, vu comme une âme tranquille d'homme amoureux de sa liberté, protecteur appliqué de son fief sauvage dont le nom n'évoquait rien. Et il ne rechignait jamais à encourager, par tous les moyens possibles, cet élan commun d'affection à son égard. Répondant sans tarder à ces lettres qu'il recevait de proches dirigeants sur des projets d'urbanisme inter frontaliers, comme d'autres demandes de confrères plus lointains aux exigences particulières. N'hésitant pas à distribuer ses conseils lorsque ceux-ci se trouvaient réclamés, faisant part de son avis au sein des débats avec le masque élégant de l'humilité, il entretenait surtout des relations impeccables avec ses partenaires commerciaux.

Le monde s'ouvrait comme un immense théâtre au milieu duquel il disposait patiemment, depuis de longues années maintenant, ses pièces dans l'attente de la représentation finale. Tout était pensé, tout était songé, il n'ignorait aucuns détails sans pour autant se sentir obligé d'agir sur le moindre paramètre. Souvent, il préférait laisser agir les conséquences inévitables comme ces forces extérieures et leur lent cheminement ; sa confiance était aveugle à ces phénomènes qui le dépassaient complètement. Il n'osait pas vraiment parler de Dieux, entrant dans un terrain où son savoir personnel demeurait ignorant, en quête de réponses qu'il ne connaîtrait nullement. Toutefois, il ne pouvait pas nier le résultat lorsque ce dernier s'exhibait sous ses yeux, telle cette attraction invisible des Braves auprès de lui.

Pourquoi ces femmes et ces hommes avaient-ils tous croisé sa route d'une manière ou d'une autre ? Quelle était cette conviction qui les retenait dans son modeste château, parfois même en opposition à leurs espoirs et leurs visions ? Juzô le premier, demeurant à son service par choix, Rokurô qui lui était, en quelques sortes, destiné depuis la naissance, Ana menée par les ordres qui était revenue en suivant son libre-arbitre et Saizô solitaire instrument de guerre, Isanami poursuivie par la Mort, Kamanosuke follement inspiré aisément convaincu, Seikai sur les traces de sa sœur, Benmaru souffrant de leur époque, Jinpachi habité par le désir de l'absolue liberté. Ils avaient tous pris le goût à cette famille hétéroclite qui se trouvait être la leur, se prêtant de bonne grâce à ses contraintes comme ses avantages. Doués de talents uniques qu'ils avaient confié à son autorité, affranchis de pouvoir partir quand ils le désiraient et de revenir, ou non. Lui voyait en leur présence une bénédiction dont il devait user intelligemment, la preuve aussi de la justesse de son combat. Pourquoi y aurait-il eu sinon quelqu'un pour le doter de pareils soutiens ?

« Jeune Maître, puis-je entrer ? »

C'est tout à l'heure qu'il aurait fallu s'inquiéter de ce détail, grogna-t-il silencieusement, donnant son aval au Page qui pénétra alors dans la pièce. Il louait le sommeil léger de son jeune Commandant et son sens raisonné de l'initiative qui l'avait fait se retirer à temps. De manière générale, il devait avouer que la finesse de réflexion de son compagnon le surprenait encore. Il y avait bien cette impulsivité propre à son âge mais la prise de risque était évaluée avec une lucidité étonnante. Une philosophie acceptant le saut dans le vide tant que la réception demeurait possible. Plutôt insolente en soit.

« Vous trainez encore dans l'eau ?

_Il faut au moins ça pour enlever l'odeur de plantes dont tu m'as décorée. Rétorqua-t-il, se redressant alors pour se lever.

_Vous n'appréciez plus le jasmin, jeune Maître ? » S'inquiéta finement le manipulateur de l'Eau.

Ronchonnant, le dirigeant entreprit d'essorer ses cheveux, chassant la tentation de répondre à cette provocation gratuite. Se contentant d'un regard lourd de sens tandis que le Page lui apportait des serviettes, une qu'il enroula assez pudiquement à son bassin pendant qu'il se séchait le visage de l'autre. Quittant l'eau, posant un pied précautionneux sur le sol mouillé. Il s'extirpa prestement, rapidement rejoint par Rokurô qui entreprit de frotter avec vigueur ses épaules et le haut de son dos.

« La mission a été un succès, Ana a assassiné le Général Tokugawa. » Annonça son conseiller, impassible.

Il acquiesça sèchement, se retenant de faire la remarque stupide et empressée qu'il le savait déjà. Il n'était pas censé accueillir dans sa chambre des ninjas en perdition mentale sur son balcon. Ni les entraîner à l'intérieur, pour abuser joyeusement d'eux parce qu'il était complètement en manque et que décidément, ce foutu truc en cuir noir ne laissait rien à l'imagination et… Sans doute devait-il classer l'affaire dans un tiroir et ne plus y revenir, de préférence.

« Ana ? Releva-t-il plutôt.

_Oui. Elle est parvenue à localiser sa suite dans un des bâtiments de la caserne et à l'éliminer. Reprit Rokurô.

_Non. Je veux dire, depuis quand tu l'appelles ainsi ? »

Un silence dérouté lui répondit. Intrigué, Yukimura voulût se retourner vers son interlocuteur mais le Page l'arrêta, jouant l'excuse de devoir sécher ses cheveux pour demeurer dans son dos. Il se laissa faire, de bonne composition bien qu'un peu déçu du manque d'humour certain dont souffrait son conseiller. Il sentait toutefois une certaine raideur dans ses gestes, comme l'expression contenue d'un malaise…

« Tout le monde le fait bien, je ne vois pas pourquoi je persisterai de mon côté. Constata rigidement le jeune homme. Jinpachi vous a envoyé un nouveau message, je l'ai reçu ce matin.

_Ils ont été attaqués encore une fois ? S'inquiéta-t-il immédiatement.

_Non, aucun mouvement quelconque en vue. Mais les récoltes de riz approchent et il requiert vos conseils à propos des obligations administratives et commerciales. »

Compatissant, le Seigneur hocha la tête. Il n'avait pas vraiment prévu que leur halte à Torhu durerait assez longtemps pour le laisser absent du château à l'époque des moissons. L'événement s'avérait à chaque fois l'occasion d'imprévus autant sur l'aspect matériel que météorologique. Il tentait de soutenir comme il le pouvait les paysans touchés par des aides, tout en préparant le marché local et les exportations vers les plus proches voisins. Tout cela se réglait par des courriers et des actes dont la pile accumulée tenait à grand peine sur la largeur de son bureau. Le pirate peu fantasque sur les obligations n'allait vraiment pas apprécier un tel cadeau de sa part. Il s'attendait même à le voir déléguer ces tâches auprès des Braves restants, mais entre le Bonze, Kamanosuke et Benmaru, le choix serait durement envisageable.

« Nous ne pouvons décemment pas demeurer à Torhu éternellement. Commenta-t-il. Où Ueda sera un amas de ruines à notre retour…

_Je le crains, jeune Maître.

_Je vais prendre le temps de lui répondre ce matin. Décida-t-il, animé par le sens du sacrifice. S'il me tient au courant régulièrement des événements, nous arriverons peut-être à limiter les dégâts. »

Son Page n'osa rien critiquer assez poli pour se contenir alors qu'il le sentait très clairement dubitatif sur cette tentative de réconfort personnelle. Les cultivateurs allaient devoir se passer de lui malgré tout, il ne pouvait pas encore quitter la forteresse pour rentrer à la maison. La priorité allait être d'attendre la réponse que les Tokugawa donneraient à cet acte de révolte, une fois celui-ci considéré, il deviendrait enfin temps de songer à un retour possible temporaire. Il ne se faisait pas d'illusions quant aux exigences de l'Alliance qui le ferait voyager plus que de raison. Il payait d'une certaine manière l'éloignement de son fief mais les résultats en valaient la peine. Qui aurait cru qu'il était capable d'avoir la patience de supporter les esprits piquants de ses adorables confrères aussi longtemps ? Il s'impressionnait lui-même.

« Kanetsugu-san m'a réclamé votre signature sur des contrats essentiellement de versements de frais, ainsi que d'armement. Vous en profiterez pour régler cette demande. » Suggéra Rokurô audacieusement.

Ne se trompant pas sur la nature de cette obligation, il demeura silencieux. Conscient qu'une fuite à l'improviste ne serait pas envisageable entre la salle de bain et son bureau temporaire. Il aurait beau presser le pas, son conseiller rattraperait vite sa course, le traînant sans remord au travail. Son seul salut tenait à des visites impromptues de quelques intéressés nécessiteux de connaître les retombées de la mission d'hier soir. Avec un peu de chance, Isanami lui laisserait l'occasion de raconter de belles et longues histoires plutôt que de s'occuper de ces feuillets répétitifs officiels sur lesquels il était interdit de dessiner.

« Vous devez aussi savoir que quelques rumeurs évoquent la présence inattendue de Chie-san dans l'équipe. L'informa platement le manipulateur de l'Eau.

_Pardon ? » S'exclama-t-il en se retournant vers lui.

D'une main de fer, son Page le força à se remettre en place, occupé au brossage de ses cheveux. Il ne pût pas insister davantage, essayant en vain d'attraper son regard dans le miroir pour confirmer la crédibilité de cette nouvelle surprenante. La femme de Kanetsugu s'invitant au sein du groupe d'infiltration ? Sasuke ne lui avait rien rapporté à ce sujet, il n'imaginait pas son jeune Commandant ne remarquant pas cette intrusion culottée jusqu'au sein des minces rangs qu'il dirigeait.

« Des gardes affirment avoir vu l'escouade rentrer avec elle. Ajouta son conseiller. Ils sont formels.

_Elle se serait ajouté en catimini à la constitution ? S'interrogea-t-il à haute voix, avant de songer soudain au détail important. Ne me dites pas qu'elle a fait exprès de nommer une femme dans les soutiens apportés par son mari dans le but de la remplacer par la suite ?

_Parce que c'est elle qui a choisi les combattants que Kanetsugu-san devait envoyer ? » S'étonna Rokurô.

Yukimura se contenta d'acquiescer distraitement, plongé dans ses réflexions. Il se souvenait de l'état d'esprit curieux de la noble dame et de la légère nervosité qu'elle avait dégageait sur ce sujet. Les avait-elle, volontairement, tous menés par le bout du nez pour obtenir une place au sein du groupe ? Et si oui, quel but pouvait la convaincre de prendre un pareil risque que de se rendre en territoire ennemi. Kanetsugu ne devait pas s'en remettre, un pareil comportement frôlait le statut de kamikaze. Qu'est-ce qui préoccupait autant la samouraï pour qu'elle se sente obligée de faire par elle-même, plutôt que de donner quelques indications de plus à Sasuke ; si elle tenait à récupérer un document ou un bien, ils auraient pu en discuter avant. Que visait elle dans cette caserne qui requerra ainsi sa présence ?

« Nous ne pouvons qu'attendre le briefing pour en savoir plus. » Décréta Rokurô.

Passant machinalement son kimono que lui tendait le Page, il ne répondit pas, réclamant d'une main tendue sa ceinture pour nouer celle-ci efficacement. Complétant cette tenue légère par des tabis et un haori de circonstance, d'un pourpre uni audacieux. Son conseiller lui tendit finalement un fin ruban qu'il utilisa afin de nouer hâtivement ses cheveux comme il le faisait habituellement. Ses collègues se contenteraient bien de son apparence casuelle, il ne pouvait pas perdre une heure à se préparer chaque matin pour contenter leurs traditions poussiéreuses de respect.

Il avait des choses plus urgentes à faire.

« Sais-tu où elle se trouve ce matin ?

_Jeune Maître, ne me dites pas que vous-

_Où est-elle ? » Le coupa-t-il sèchement. Les papiers m'attendront bien quelques minutes.

Rokurô s'offusqua complètement, serrant les lèvres en rancunier, devant ce changement de dernière minute alors que le dirigeant se soustrayait une fois de plus à son programme. En plein conflit intérieur, il se résolût néanmoins à lui répondre aigrement, conscient de la place qui était la sienne. Le connaissant de plus, assez pour savoir que rien de ce qu'il pourrait dire ne le ferait réévaluer son avis.

Yukimura le remercia chaudement d'un sourire d'excuse, l'entraînant à sa suite hors de la pièce, hors de ses vastes appartements. Ils se pressèrent dans le couloir, saluant au passage quelques servantes afférées au nettoyage des chambres en l'absence de leurs occupants. Le dirigeant en profita pour leur indiquer de ne pas perturber le sommeil de son jeune Commandant, usant de son regard le plus irrésistible. Les damoiselles charmantes gloussèrent légèrement, affirmant qu'elles attendraient son réveil. Il vint alors rejoindre Rokurô qui patientait à quelques mètres de là, arguant que la journée s'affichait belle et ensoleillée. Une orientation de la conversation que le Page suivit, peu dupe ; ils s'occupèrent ainsi.

Le chemin jusqu'aux suites réservées à Kanetsugu et son épouse ne prit que quelques minutes. Leurs chambres se trouvaient rassemblées au sein du même bâtiment dans la forteresse. A la comparaison, le lieu où vivait quotidiennement Mitsunari se trouvait deux étages plus hauts encore. Leur hôte ne se refusait rien, ni la vue, ni le plaisir d'être au-dessus des autres en toutes circonstances. Une démonstration peu élégante, il ne s'émouvait plus de ce genre de détails. Au moins avait-il l'occasion de voir discrètement Chie avant que le débriefing n'est lieu cette après-midi.

Il n'eut d'ailleurs pas longtemps à espérer sa présence, parvenant en vue de ses appartements, ceux-ci s'ouvrirent abruptement sur la noble dame qui apparût alors, furieuse et agacée. Sans se retourner au bref appel de son mari, aisément identifiable, elle claqua sèchement les panneaux derrière elle. Faisant quelques pas rageurs dans leur direction pour s'arrêter, remarquant enfin leur présence à proximité. Son attitude dure se parât aussitôt d'incertitudes tandis qu'elle les considérait, rougissante.

« S-Sanada-san… ! Releva-t-elle avec embarras, tentant de se recomposer un visage avenant. J'imagine que, vous vouliez voir mon époux ?

_A vrai dire non. Lui répondit courtoisement le dirigeant. Je voulais vous inviter à une promenade matinale… Cela vous convient-il ? »

Hébétée, la samouraï considéra le bras engageant qu'il lui tendait quelques instants. Hésitante, elle y passa finalement le sien assez dignement, jetant au passage un coup d'œil curieux au Page qui accompagnait leur progression à travers les couloirs, quelques mètres en arrière. Tous trois ainsi, ils allèrent en direction du jardin qui se situait non loin de là. Yukimura en parfait homme de compagnie engagea la conversation, sans fioritures introductives sur la dispute à laquelle ils venaient d'assister malgré eux. Le visage de la noble dame s'assombrit légèrement, elle reconnût toutefois sincèrement :

« J'ai fait une erreur hier soir. Mon mari s'est inquiété.

_Vous avez agi brillamment, je n'ai rien soupçonné de votre part. Commenta-t-il dans un sourire apaisant. Il est normal que Kanetsugu-san ait besoin d'un peu de temps pour se remettre de cette frayeur. Vous lui êtes précieuse…

_Et il m'est plus précieux encore, en retour. Affirma-t-elle, la voix vibrante d'émotion. Je suis désolée d'avoir agi indépendamment sur cette infiltration. Les choses auraient pu mal tourner… »

Il échangea un long regard avec elle, hochant négativement la tête à ses propos. Rokurô vient ouvrir sur leur chemin, une porte donnant sur l'extérieur qu'ils empruntèrent. Parvenant sur les terrasses, ils furent frappés par l'aridité de l'air à cette heure juvénile du matin. Le Soleil se tenait déjà haut dans le ciel, brillant fort à la voûte, sans tendresse pour ce cadre qu'il surplombait. Raisonnablement, Chie lui indiqua la direction d'une allée proche à l'ombre des arbres, idéale pour une courte balade.

« Parfois nous sommes appelés par des devoirs qui exigent une inévitable prise de risque. Reconnût-il.

_Certes, mais ce n'est pas pour autant qu'il faut se précipiter lorsque les occasions se présentent. S'opposa-t-elle, reconnaissant sa propre culpabilité. J'ai manqué de patience et de discernement.

_Un autre que vous n'aurait-il pas pu satisfaire à cette tâche ?

_Non. » Rétorqua-t-elle, assez brutalement.

Puis comme consciente de l'âpreté de son comportement, elle fronça tristement les sourcils. Tentant un sourire d'excuse discret et fataliste, en demi-teinte sur sa bouche peinte. Lui-même la connaissait peu, ils ne s'étaient adressé la parole qu'en de rares occasions ; qui demeuraient délicieuses à son esprit. Pourtant, il percevait clairement ses doutes et sa retenue, son amitié sincère qui la poussait à parler un peu sans révéler, réellement, de ce qui l'habitait en cet instant. Elle était affligée, mais pas suffisamment naïve pour dévoiler à son égard les ombres qui occupaient son esprit. Se sentant néanmoins de la patience et l'âme d'un confident habile à pousser aux aveux, il réorienta plutôt leur conversation sur un sujet moins dangereux, mais pouvant facilement mener à son intrusion au sein de l'équipe :

« A vrai dire, je ne dispose pas vraiment de toutes les informations quant aux déroulements d'hier soir. Vous voyez, je comptais un peu sur vous pour éclairer ma lanterne. Savoir si la stratégie que nous avons établie ne souffrait de défauts en particulier qu'il faudrait prendre en considération…

_Je comprends votre inquiétude. Acquiesça-t-elle. Les premières phases n'ont posé aucun problème. Rien ne nous a mis en cause auprès des sentinelles.

_Pas de difficultés quelconques donc, pour s'approcher de la caserne et supprimer les guetteurs ? » Insista-t-il, prenant son expression la plus soucieuse.

Il pouvait sentir derrière lui Rokurô lever les yeux au ciel face à son attitude manipulatrice. Profitant que l'attention de la noble dame se trouvait attirée par la cambrure esthétique d'un pommier, il jeta un coup d'œil entendu par-dessus son épaule à son conseiller. Les papiers attendraient qu'il ait davantage de cartes, à portée de mains, et il comptait bien sur Chie pour y parvenir. Même si ce n'était pas élégant de profiter des effets latents de son actuelle colère pour forcer les choses.

« Du tout. Sarutobi-san et Kakei ont fait un excellent travail. Assura-t-elle fermement. Nous avons pu entrer dans la caserne en toute discrétion et repérer les lieux.

_Vous êtes talentueuse pour avoir maintenu la couverture aussi longtemps. Nota-t-il, admiratif.

_Je ne suis pas une simple femme d'honorables distractions, Sanada-san. »

Désireux de ne pas s'attirer ses foudres, il se courba pudiquement devant elle.

« Non, vous ne l'êtes pas. »

Les yeux verts s'adoucirent nettement, le contemplant plus ouvertement. Diplomate, il se soumit aux examens impertinents de son interlocutrice, se fendant de son masque le plus audacieux. A mi-chemin entre l'ami compatissant et le séducteur décent ; il s'appliquait à son rôle avec satisfaction. Ravi de trouver dans ce regard une appréciation générale, victorieux de cette première épreuve. Les femmes ne résistaient jamais au compliment sincère et retenu à leur égard, détournant faussement l'attention ailleurs pour ne pas monter la joie qu'elles ressentaient alors. Hypocrite pudibonderie.

« J'apprécie les hommes ouverts d'esprit. Déclara-t-elle avec franchise. Mon époux est un cas à part.

_Je dois reconnaître que je ne le pensais pas aussi avant-gardiste. Lui répondit-il, dans un rire bref. La grande majorité des Seigneurs n'autorisent pas leurs dames à monter à cheval. »

A la mention de Kanetsugu, le visage de la samouraï s'était complètement illuminé, irradiant une joie évidente et sincère envers celui qui partageait sa vie. Cette affection bien réelle était suffisamment rare dans leur caste pour être remarquée, les dirigeants profitant le plus souvent de leur mariage pour se consolider au soutien d'une autre famille de noble lignée. Il s'agissait là d'unions raisonnées, se prêtant nullement au côté sentimentale de l'affaire. Les attentions venaient avec le temps et la résignation, comme le couple particulier que formait son charmant frère aîné avec sa femme. Ils étaient parvenus à cultiver leur intimité, créant dans ce bordel pesant de règles séculaires, quelque chose d'osé et de fort.

« Je ne sais sincèrement pas ce que je serai sans lui, dans une autre vie. Raconta la rousse. Il m'a guéri de ces amertumes qui étaient les miennes, libéré du carcan qui entravait mon existence. En me donnant la force de faire, il m'a soutenu patiemment… »

Elle sembla se perdre dans ses souvenirs, dérivant un instant pour se reprendre.

« Sans doute ne pouvez-vous pas comprendre encore, mais c'est un franc malheur que je vous souhaite.

_Et je vous en remercie. S'amusa le Seigneur.

_Prenez-le bien, voulez vous ? Conseilla-t-elle dans un rire timide.

_Je m'en doute, ne vous inquiétez pas. »

Le sourire de la noble dame vint s'élargir, sincère et chaleureux. Il dégageait une impression positive, un vent de légèreté auquel il était bien difficile de résister. Yukimura ne tenta pas d'accuser froidement cette plaisanterie, se prêtant au jeu de la maladresse certaine de la samouraï dans ses propos. Il garda néanmoins pour lui, le fait qu'il comprenait sans doute mieux qu'elle ne voulait le croire, sa reconstruction saine dont la motivation n'avait tenue qu'à Kanetsugu. Beaucoup de choses s'étaient apaisées dans sa propre tête, depuis qu'il n'était plus seul à contempler son désastre familial.

« Ah, veuillez m'excuser ! S'exclama-t-elle. Avec mes débordements, je nous ai perdus. Où en étions-nous ? »

Il s'accorda le temps de les faire traverser un frêle pont au-dessus d'une superbe étendue d'eau. Son jeune collègue ne rechignait pas devant les frais, allant à recréer les tableaux traditionnels de jardin japonais, et ce jusqu'au fin fond d'une forteresse militaire de grande envergure. Le terrain était vaste et architecturé à la parcelle près, faisant preuve d'un soin dans le plus léger détail évident. Elevant dans le complexe militaire, ce qui paraît habituellement les châteaux esthétiques de leurs confrères haut-placés. La prouesse réelle avait un impact particulier sous cette météo éclatante, comme un morceau de paradis jeté sur Terre par le hasard, hors du temps et des exigences stressantes de la guerre : un véritable cocon.

« Vous me contiez vos prouesses à parvenir dans l'enceinte de la caserne, sans déclencher l'alerte. Répondit-il alors, d'un ton badin.

_Merci, il me semblait bien aussi… Peu importe. Nous étions donc en train de surveiller les lieux, quand votre Commandant a soutenu l'idée de se séparer pour mieux trouver le Général et se dissimuler plus facilement à l'avantage de la nuit. Détailla-t-elle.

_En soi, un choix raisonné.

_Absolument. Approuva-t-elle. Nous nous sommes répartis les différents étages dans les bâtiments ciblés. Je me suis occupée du mien de suite, et ne trouvant rien sur mon passage, je suis allée rejoindre Sarutobi-san. Il devait vérifier l'édifice voisin avec Anastasia. »

Yukimura acquiesça, témoignant de l'attention qu'il portait à ses paroles. La noble dame s'appliquait dans ces résumés, imposant des images claires et concises des événements à son esprit. Il sentait l'évidence de son habitude de ce genre d'exercices de retranscription précis.

« Quand je l'ai trouvé dans un bureau, il discutait civilement avec Yozora. Poursuivit-elle son récit.

_Yozora ?

_Yozora Mihari. Précisa Chie, son sourire s'acidifiant. L'espion d'Ishida-kun.

_Ah, lui… » Ne pût-il s'empêcher de commenter.

La samouraï lui jeta un regard, étonnée par la rigidité de sa voix à la mention de la sentinelle. Virant à la beauté des peintures végétales qu'ils traversaient, son attention demeura concentrée aux corps boisés de ces arbres qui ponctuaient leur route tranquille. Une parfaite excuse pour ne pas disserter davantage sur cet individu qu'il ne parvenait pas à encadrer depuis le début. Bien qu'il n'ait fait que l'observer de loin, l'alarme de son instinct continuait à briller sur le statut de l'archer sans que rien ne vienne la contenter vraiment. Il se passait quelque chose d'important avec cet homme qu'il ne parvenait pas à réaliser, tentant de reconstruire pièce par pièce ce profil singulier. Il avait l'impression de progresser dans le brouillard, reculant davantage à chaque tentative d'avancée.

« Que faisait Sasuke dans ce bureau ? Releva-t-il enfin, fronçant des sourcils.

_Je ne sais pas, il fouillait des papiers. Vous ne lui aviez rien ordonné à ce sujet ? S'étonna la dame.

_Non. Ce n'est pas comme si je condamnais ce genre d'initiatives. Et Mihari parlait avec lui ? »

Chie confirma cette information surprenante, insistant que la sentinelle avait laissé son arc dans son dos alors qu'elle s'entretenait avec le jeune ninja, ne faisant preuve d'aucunes velléités offensives envers lui. Les deux hommes étaient apparus amicaux l'un envers l'autre, se souciant peu de la crédibilité de couverture de l'espion, fort mise à mal par cet échange pacifique.

« Je sais que Sasuke l'apprécie beaucoup. Fit-il la réflexion à haute voix. Mais, je ne pensais vraiment pas que c'était réciproque à ce point…

_Ce résidu se sert de Sarutobi-san. Affirma son interlocutrice furieusement. Je ne comprends pas, comment Ishida-kun se résigne à avoir confiance en lui ainsi, il n'en reviendra pas de chez les Tokugawa.

_Vous ne l'appréciez pas. » Nota soigneusement Yukimura.

Décidant de s'inquiéter plus tard de l'intérêt que portait la sentinelle à son jeune compagnon, quitte à satisfaire sa paranoïa persistante envers l'archer. Il avait rejoint Chie dans l'optique d'en savoir plus sur ces raisons qui l'avaient mené jusqu'à la caserne de Keiji, sous le voile anonyme d'une autre. Il devait contenir sa frustration de ne pas tout comprendre et se montrer patient. Ce qui se trouvait le plus urgent, était la dureté qui s'était immédiatement emparée des traits de la noble dame à cette question de sa part. Elle mit un assez long moment à construire sa réponse silencieusement, parlant de son ton le plus glacial et le plus coupant :

« Nous avons un différent. Je le reconnais.

_Cela doit vous arranger qu'il se trouve désormais auprès de ce cher Ieyasu. Releva-t-il, l'air de rien. Vous ne vous côtoyez plus ainsi, peu importe ce qui peut subsister entre vous.

_Oh mais j'en suis ravie. »

Le dirigeant haussa un sourcil dubitatif devant le visage impassible de la rousse femme. L'expression figée à sa surface sonnait plus sincèrement que les mensonges audacieux qu'osait proférer sa bouche, sans marquer une seule hésitation. Affirmant le soulagement quand tout son corps s'était immobilisé en la statue séculaire de la rancune amère. Il n'aurait pas été plus crédible en prétendant être complètement insensible aux démonstrations d'estime de ses Braves.

Rokurô dans leur dos s'agitait. Il se décida à agir, attrapant la main de Chie pour se pencher sur elle, en un baisemain élégant sur cet épiderme à la clarté opale, fatigué par le maniement du sabre. Il leva alors la tête, plongeant son regard dans celui vif de la samouraï pour chuchoter :

« Pourquoi ai-je l'impression pourtant, que vous y êtes allée uniquement pour lui ? »

Elle demeura muette, ne se dégageant toutefois pas de son emprise.

« Il n'y est de différent autre entre un homme et une femme, que les cendres d'une liaison avortée… Auriez-vous quelque à vous reprocher, Madame ?

_Je n'aime pas ce que vous insinuez, Sanada-san. Rétorqua-t-elle, glaciale. Ma fidélité envers mon mari reste irréprochable à ce jour. Je vous prierez de garder pour vous ce genre de remarques inconvenantes. »

Elle libéra sa main d'un mouvement expérimenté. Reprenant son cheminement à l'ombre salvatrice ; qu'il vint la rejoindre après un instant, se plaçant à ses côtés comme si aucunes tensions ne s'étaient créées, entre eux, à cet échange dangereux. Il ne s'étonnait pas vraiment de cette indirecte gifle diplomatique que la noble dame ne s'était pas appesantie de lui offrir. Cette réaction témoignait de son attachement envers son mari, tout comme elle n'avait pas non plus nié sa première affirmation. On entrait dans le domaine à double tranchants des relations endeuillées : il ne doutait pas un instant de la nature de l'attachement qui, de prime abord, avait pourri en une pareille rancune maîtrisée.

« J'ai du mal à croire que vous ayez pris autant de risques pour l'atteindre.

_Merci bien. Répliqua-t-elle dans un rire amer. Je pense que Sarutobi-san s'est déjà suffisamment chargé de me faire part de son mécontentement à ce sujet. Je vous assure que je n'ai pas besoin d'une nouvelle averse, j'ai compris mes erreurs. »

La surprise seule se peignit sur le visage du Seigneur d'Ueda. Chie en fût assez intriguée.

« Il ne vous a rien dit ?

_Non. Reconnût-il.

_Je croyais vraiment que tout le monde se ferait un plaisir de relayer notre dispute. Les charognards sont les premiers à se délecter des cadavres. »

Il resta silencieux, pris de court par cette révélation de la part de la noble dame. Eux qui s'estimaient, à un point déraisonnable au vu de l'infantilité flagrante de leur relation, sombrer dans un échange tendu ? Il avait bien dû mal à le croire, d'autant plus en connaissant la nature pacifique de son Commandant. Incapable de donner des ordres sans rougir, n'osant pas un mot plus haut que l'autre dans les débats dont il demeurait un éternel spectateur ; il ne se souvenait pas l'avoir jamais entendu crier sur qui que ce soit. Mis à part Saizô, dans l'une de leurs quotidiennes confrontations, tout ceci s'apparentait davantage à une représentation que de quelconques démonstrations de caractère. Même sa moitié plus indisciplinée et sauvage se valait l'image d'une prédatrice dangereuse impulsive et muette, guettant dans les ténèbres.

« Il n'a pas vraiment apprécié mon intervention. Ajouta Chie, percevant son incrédulité. C'est le moins qu'on puisse dire.

_Au point de hurler sur quelqu'un ? Ce n'est sa manière d'être. Répondit-il avec assurance. Je l'ai connu dans des états mentaux plus bouleversés que cela, il n'a jamais levé la voix pour autant. Il vous admire beaucoup, il n'aurait pas osé critiquer votre démarche plus que la décence ne l'exige.

_Nous étions fatigués… Soumis au stress de la mission. Je ne lui en veux pas, je suis la plus âgée, c'était à moi de faire preuve de discernement. » Affirma-t-elle.

Yukimura détourna le regard ailleurs, absolument pas convaincu par cette hypothèse. Il l'avait senti, dans l'attitude troublée de son compagnon, cette manière dont il s'était abandonné à ses pensées, appuyé à la rambarde de son propre balcon, négligemment. Cette tourmente qui avait habité ses yeux lorsqu'il l'avait serré dans ses bras, recherchant inconsciemment sa chaleur réconfortante. Depuis ces années qu'ils vivaient ensembles, il connaissait les peintures de ses émotions et leurs vagues. Il manquait une pièce dans ce puzzle, qui concernait Mihari et Chie, à laquelle Sasuke avait assisté sans le vouloir. Quelque chose qui l'avait troublé jusque dans son sommeil, lorsqu'il s'était débattu contre un mal invisible.

« Je suis certain qu'il doit déjà s'en vouloir d'être parvenu à une telle extrémité. La rassura-t-il, dans un léger sourire. Ne vous en souciez pas. »

Gardant pour lui, le cheminement de sa réflexion et les déductions qui commençaient à se former au fond de son esprit. Dévoilant davantage ce tableau qu'il tentait de comprendre, des rares moyens qui étaient en sa possession : converser avec les principaux intéressés. Il accordait à son protecteur ses heures de repos, mais il était parfaitement conscient que tout cela ne s'éclairerait qu'en allant quérir des explications dans la bouche du ninja. Et pour la première fois, il s'inquiétait un peu quant à obtenir des réponses. Tourmenté par la retenue dont avait fait preuve son compagnon à son égard, lui qui n'essayait jamais de dissimuler quoi que ce soit à son attention habituellement. Remettait-il en doute la confiance qui les unissait ?

« Je n'ai pas l'âme rancunière, vous savez ? » Susurra la noble dame.

Un sourire entendu occupait ses lèvres ; lui inspirant un malaise subit.

« Tokugawa ne mettra pas longtemps à venir abattre son courroux sur cette forteresse, nous ne pouvons pas nous diviser maintenant. Continua-t-elle plus distinctement. Je vais prendre le temps de discuter aujourd'hui avec Sarutobi-san pour apaiser les choses.

_C'est éclairé de votre part. » Releva-t-il, en écho.

Une réponse qui déclencha un rire chez son interlocutrice. Il s'éleva dans les airs, sautillant, empli de sa charmante allégresse pour s'éteindre, semblable à une flamme soufflée. Chie le dévisagea à nouveau dans un regard de pitié mêlée à un fatalisme léger. Elle s'arrêta, il en fit de même ; venant saisir son visage de part et d'autres pour l'attirer plus bas, vers elle. Il se pencha, posant une main à sa taille. Sans une attention pour Rokurô dont il pouvait clairement percevoir la résignation. Ce ne fût pourtant pas un baiser qui vint se poser sur ses lèvres, mais chatouillant plutôt la forme de sa joue. Il ouvrit les yeux, interloqué, trouvant un hautain rictus sur le visage de la rousse.

« J'ai connu des hommes plus doués que vous à obtenir ce qu'ils désiraient. Critiqua-t-elle avec ironie. Vous ne me sembliez pas vraiment concentré à votre sacrifice. »

Pris de court, il ne trouva rien à répondre, se contentant de la voir filer hors de ses bras tandis qu'elle savourait cette victoire personnelle avec une application certaine. Qu'il pouvait lire jusqu'au fond de ses iris, illuminés par une pointe d'orgueil en cet instant. Il comprit enfin qu'elle s'était jouée de lui depuis le début, il s'était fait mené sans protestation, aveugle croyant prendre. Il avait espéré obtenir des informations qu'elle n'avait pas cherché à garder secrètes, se pliant à ses manipulations pour mieux le berner.

« Je n'aurai rien de plus à vous dire que cela, Sanada-san. Mon vœu le plus cher est de tuer Yozora. » Acheva t-elle placidement.

Bon joueur, il reconnût la justesse de cette tromperie ; hochant la tête, désabusé par son adversaire. Il n'était pas vraiment attristé de s'être fait démasqué aisément. Les choses lui convenaient bien mieux ainsi, même mené par le bout du nez par une samouraï retords : Sasuke régnait en maître. Il préféra plutôt sourire au redoutable opposant, lui tendant son bras respectueusement.

« Je pensais chacun de mes mots. L'assura-t-il, en ami sincère. Vous ne l'êtes pas. »


Et dans le silence, il me contemplait.


La vallée dansante s'étirait à leurs regards insolemment, comme les courbes d'un dormeur endormi, apprêté au confort du sol et des terres de rocailles. Géant immobile vêtu de frusques, cousues de rectangles informes aux couleurs chaudes, autant brun qu'or sous les épis. La présence singulière impressionnait de son immensité presque effleurée du bout des doigts, qu'il semblait suffire de lever un bras pour venir apprécier à nu l'intensité des lieux sous ce Soleil couchant qui berçait de son arc l'anonyme abandonné. La Forêt s'étirait partout ailleurs, imposant son épaisseur conséquente qui dérobait les lignes de l'horizon, maintenant un mur de végétation impropre à une surveillance appliquée. Tokugawa ne manquerait pas d'utiliser cette situation à son avantage pour s'approcher de la forteresse le plus discrètement possible.

Saizô veillait pourtant, guettant la moindre activité suspicieuse comme un subit envol d'oiseaux dans le ciel, chassés par des individus qui n'auraient pas dû se trouver là en cet instant. Aux côtés d'Anastasia, il se dévouait entièrement à sa tâche, observant le plissement des feuillages, les témoignages éventuels de fragile sortilège d'hypnose usé à masquer l'approche. Puisqu'il était désormais absolument certain que les ennemis se pressaient en leur direction, nombreux ; entraperçus par des sentinelles dissimulées au fond des bois dans le cadre d'une contre-offensive qu'ils avaient tous attendue.

Pas si tôt. Pas maintenant.

Ils décantaient à peine de la mission d'infiltration commandée par les Seigneurs. Ieyasu se moquait à leur attention, faisant valoir sa puissance de rassemblement et d'organisation. Ils avaient espéré promouvoir naïvement, la rapidité de leur réaction en assassinant le Général quelques jours après l'enlèvement du Singe. Cela importait peu au Vieillard qui leur démontrait en cette nuit, sa propre logique du combat. Commandant à ses hommes de raser la forteresse avant le matin, il devait s'en frotter les mains prudemment resté dans le confort raisonnable de son château principal. Ils ne pourraient jamais l'y atteindre en profitant de la bataille pour envoyer une escouade ; ils ne pouvaient qu'essayer de défendre au mieux les remparts de Torhu, priant pour que les troupes adverses se résolvent à partir, lassées. Leur jeune Alliance ne disposait pas encore assez de soldats présents pour prétendre à une victoire par une tuerie massive. Ils allaient crouler sous le nombre d'opposants et cette vérité glaçait chacun.

Combien étaient-ils à se préparer au pire en cet instant ? Une quarantaine de combattants destinés à la protection de Kanetsugu, quand ils se tenaient à cinq Braves au milieu de la masse, ajoutés aux guerriers permanents de Mitsunari qui n'avaient pas été envoyés sur des installations extérieures ; en tout, l'effectif se limitait à six cents âmes rassemblées dans l'enceinte. Une bien puérile formation en vu d'une confrontation physique, qui ne serait capable une fois disposée sur l'échiquier, d'assurer autre chose que la protection des Seigneurs. Une offensive effrontée de leur part était inenvisageable, les cantonnant au rôle vain de barrer la route aux Tokugawa vers un triomphe sanglant.

En soi, la parfaite conclusion d'une journée présentée sous le pavillon de l'amertume. La désagréable atmosphère avait plombé le déroulement du débriefing, qui avait eu lieu durant le milieu de l'après-midi. Les félicitations franches du Vieux n'avaient pas suffi à calmer les tensions. On avait remercié Anastasia avec une évidente pudeur diplomatique, ne rougissant pourtant pas de critiquer ouvertement les décisions du Singe, à cet exercice, Kanetsugu avait été le plus virulent. Outré, que personne ne se soit rendu compte à temps de la présence de son épouse dans les rangs ; et personne n'avait osé lui répondre qu'il avait été toutefois le plus aveugle d'entre eux tous, ne soupçonnant rien de la démarche de sa dame.

Evidemment, le Singe avait baissé les yeux à terre sous les remontrances, ne flanchant pas davantage quand Mitsunari l'avait écorché à son tour sur les raisons de son départ précoce. Le jeune dirigeant avait été odieux dans son vocabulaire et infantile, profitant injustement de la situation pour satisfaire une rancune qui n'avait pas échappée à Saizô. Visiblement son pair de Koga s'était décidé à repousser les avances malvenues de leur hôte, une décision qu'il approuvait complètement pour sa part. D'autant plus après pareils sermons, l'équipe de Sasuke avait assassiné le Général des Tokugawa et détruit totalement la caserne sur son passage. Son meneur ne méritait pas d'être ainsi rabaissé alors qu'il avait pris des risques pour mener l'infiltration. Ce genre d'attitudes seigneuriales énervait plus que tout le ninja d'Iga. Il se sentait instrument jeté aux mains de gamins pourris gâtés, habitués à obtenir ce qu'ils désirent.

Il n'avait d'ailleurs pas été le seul à prendre mal cet accueil injuste des deux dirigeants. Les Braves ne s'étaient pas priés de commenter à haute voix ces comportements, en paroles faussement respectueuses. Le Singe avait dû intervenir, réclamant à chacun de se taire de son ton le plus cassant. Ils s'étaient pliés à l'ordre sans autre révolte, contemplant rageusement la satisfaction de Mitsunari à interroger le ninja sur les raisons de son abandon de la mission.

« Par simple caprice. » Avait alors rétorqué le Singe, sereinement.

Saizô avait même senti une pointe de moquerie dans sa voix, destinée au jeune Seigneur. Celui-ci ne s'était pas amusé de ce pied de nez élégant à son encontre. Ils savaient tous très bien ce que leur hôte avait voulu obtenir ainsi, personne n'ignorait rien de la dispute qui avait opposé Sasuke à la femme de Kanetsugu, entraînant le départ précipité du Commandant. Mitsunari s'était attendu à ce que le Singe dénonce la rousse à sa place, prônant que leurs échanges violents l'avaient poussé à une mauvaise décision. Dommage pour lui et son désir de déchirer efficacement leurs rangs, son crétin de pair avait assuré parfaitement son rôle en ne détournant pas les remontrances sur un membre de son équipe. Il avait sciemment protégé la dame, quitte à essuyer les sanctions seul. Un sacrifice qui avait clairement ému la concernée et entraîné le vent nouveau du respect envers ce ninja qui portait haut son titre.

Répugnante noblesse.

Cela n'avait pas empêché Mitsunari de revenir à la charge, en proposant de démettre le Singe de ses fonctions, comme de tout poste impliquant une autorité quelconque. Kanetsugu avait hésité à se prononcer, quand le Vieux était intervenu à son tour. De son plus beau sourire amical, il avait souligné que ceci touchait à son Commandant -il n'avait pas manqué l'appui net du dirigeant sur ce mot- et que, malgré leur Alliance, il était encore le plus à même de déterminer si une punition était nécessaire et si oui, laquelle. Puis, adressant un regard entendu avec le criminel jugé, il avait affirmé s'accorder le temps nécessaire à statuer, déterminé toutefois à faire appliquer les règles.

Mitsunari avait verdi, n'osant plus prononcer mot de toute la réunion. Celle-ci s'était dès lors plutôt orientée sur la réaction à venir des Tokugawa. Tous pressentant une attaque de plus grande ampleur visant à la proue de la forteresse directement, menée par l'escouade du Messager. Une bataille plus traditionnelle en soi, qui opposerait les forces indénombrables du Shôgun et leurs propres capacités limitées au pied des épais remparts. Ieyasu ne limiterait pas les moyens pour s'assurer leur écrasement total en une correction violente qui rétablirait les failles de son rayonnement sur le Japon. Il ordonnerait qu'on lui rapporte les trois têtes des hommes qui osaient se lever contre lui ; et la priorité restait de déterminer un lieu suffisamment sûr où leurs Seigneurs pourraient demeurer en sécurité durant les combats, tout en menant les offensives.

Sur ce point brûlant, de nombreuses hypothèses avaient été émises, allant jusqu'à proposer le retrait loin de Torhu des concernés dans un bastion sous pavillon Kanetsugu. Yukimura avait protesté efficacement, arguant que leur éventuel salut tenait à l'intelligence de leurs stratégies et à la manière dont ils essayeraient de s'adapter aux réactions ennemies. Ils ne pouvaient pas se tenir hors de portée des confrontations, bras et poings liés quant à un possible schéma de réplique. Une démarche que Mitsunari avait soutenue du bout des lèvres, acquiesçant brièvement. Leur collègue s'était rangé à leurs avis, animé par les convictions vénérables du code d'éthique samouraï qui réclamaient une présence, auprès de ses subordonnés donnant leur vie pour protéger son fief et leurs valeurs. Sa femme et lui avaient été intraitables sur ce sujet, personne n'avait émis de critiques malvenues quant à cette fierté insolente de mourir.

Qu'ils espéraient pourtant tous échapper à son étreinte glacée. La panique s'était lue dans chacun de leurs regards lorsque les sentinelles étaient venues les informer du pire. Alors qu'ils se trouvaient justement, dans des ébauches de stratégies stériles, usant de l'argumentation élégante pour communiquer leurs points de vue différents et réticents à s'accorder en de rares occasions. La pièce s'était brutalement animée comme une volière, Yukimura avait conservé son calme, se tournant vers eux pour distribuer les rôles. Rokurô devait rester avec lui en tant qu'ultime protection, le Page s'était plié avec résignation à cette tâche, conscient de la raisonnable décision que faisait le dirigeant. Ana et Saizô s'étaient vu confier la surveillance des remparts et Juzô, nommé à la gestion des stocks de poudre et au rassemblement du matériel. Le Singe avait pour sa part, récupéré son titre et les obligations qui allaient avec : les mener à la victoire.

Ce dernier avait hoché la tête sèchement, quittant la salle de réunion le premier. Il avait proféré des recommandations nébuleuses à leur égard : ne pas sortir de l'appui de l'enceinte pour le moment, demeurer prudents à cette heure sans prendre d'initiative à risque. Tout le monde devait pouvoir avoir l'occasion de se préparer au pire. Lui allait retrouver Isanami et la prévenir de la situation, il devait régler certaines choses. Et il les avait plantés là, sans indications supplémentaires.

Saizô l'avait regardé filer ; se sentant vexé d'être cantonné à jouer un guetteur sur un mur. Si le Singe avait des choses si urgentes que cela à faire, pourquoi ne lui avait-il pas demandé de venir avec lui plutôt ? Ils se seraient occupés de l'éventuel problème ensembles et plus rapidement, disponibles alors pour aider ceux qui se laissaient sombrer dans un fatalisme dangereux. Les soldats nerveux de Mitsunari notamment avaient de grandes difficultés à rassembler leurs affaires correctement. A deux, lui et le Singe auraient conféré à ces tableaux de désolation un équilibre à l'aspect plus décent, loin de cette précipitation générale quand l'odeur de la Mort commençait à planer dans l'air, en séduisante promesse. A deux, lui aurait peut-être moins flippé, en haut de sa muraille dérisoire à trouver un mince réconfort dans la proximité d'Ana. Il fallait croire qu'il ne méritait pas d'appartenir à la sphère de confiance du Singe, pas assez digne pour supporter avec lui le poids de ses devoirs. On le laissait derrière avec un os à ronger.

Ils n'étaient toujours pas amis après tout. Ce n'était pas non plus comme s'ils avaient partagé avant, des places voisines lors de batailles passées face à des ennemis communs. Ils ne savaient pas faire front uni. Plus habilités à se concurrencer l'un et l'autre, encore que, récemment, il n'arrivait même plus à tenir le rang d'adversaire marquant pour le Singe. Ils avaient discuté un peu ces derniers jours, certes. Ils ne s'étaient pas vraiment recroiser par la suite pour renouveler l'audace. Alors non, ils ne se devaient rien et il n'avait aucune envie de s'attarder davantage sur ce principe qui lui tirait des grognements mécontents et une pluie furieuse de marmonnements. Il ne se sentait pas gonzesse à cet instant, râlant contre son mec. Ce n'était vraiment et il insistait à ce sujet, vraiment pas l'impression qu'il avait de lui-même. Il était juste un peu embarrassé de ce manque cruel de reconnaissance quand il s'emmerdait à contempler des arbres au loin. Une plaie alors qu'il trépignait d'envie de se sentir utile à quelque chose de sérieux.

Ce n'était pas agréable de finir en tant que personnage secondaire.

« Cesse de faire autant de bruit ! S'agaça finalement Anastasia. Cela devient ridicule ! »

Les poings sur les hanches, la blonde le considérait des pieds à la tête avec colère. Il garda pour lui sa protestation immédiate et toutes les autres, demeurant silencieux. Conscient que sa réaction excessive avait attiré sur lui l'attention des sentinelles proches. Celles-ci s'appliquaient à allumer les nombreux brasiers que des guerriers étaient venus disposés sur les remparts, à portée des flèches des archers qui allaient assurer un pan important de la défense dans un premier temps. Depuis la cour principale s'élevait les ordres relayés par les meneurs, provenant du poste de décision où les Seigneurs avaient été emmenés. Chaque homme avait sa participation au sein de l'établissement de leurs mécanismes de représailles. Les premières machines avaient été montées, des spécialistes réglaient encore leur basculement à la distance voulue. D'autres en nombre se portaient volontaires à disposer des munitions et des armes à portée, allant à se promener en-dehors de leur forteresse pour poser des pièges qu'ils dissimulaient avec soin parmi les herbes folles. Alignant les basiques, utilisés en chasse, comme de plus élaborés qui nécessitaient une mise à feu souvent initiée par une flèche et sa pointe métallique, lors des combats. Les rares forces restantes rassemblaient aux remparts de quoi briser les tentatives d'échelle qui ne manqueraient pas d'assaillir les murs de pierre ainsi que de l'huile portée dans son domaine d'ébullition que l'enceinte permettrait de vider sur les assaillants quelques mètres plus bas. De charmantes surprises qu'ils préparaient à l'avance, dans un calme relatif.

« Je me sens putain d'inutile ! Râla-t-il, agacé de ses observations. Je suis pas du genre à me contenter d'être la potiche de service !

_Tu n'es pas inutile puisque nous nous assurons de l'avancée des lignes ennemies. Rétorqua paisiblement la manipulatrice de la Glace, fidèle à elle-même. C'est important.

_De toutes façons ils vont venir former de jolies lignes sous notre nez ! On le sait très bien, qu'ils sont sous le couvert des bois. Je me fais chier… Grogna-t-il, frottant sa nuque distraitement.

_Dis plutôt que tu es malade que Sasuke n'ait pas réclamé ton aide.

La réplique ajustée de la jeune femme abîma sévèrement son amour-propre. Révolté, il se releva sur le champ pour se mettre à faire les cent pas. Ignorant les regards embarrassés des sentinelles qui assistaient à leurs échanges, de la vaine pudeur quand ils allaient tous crever ensembles.

« Je m'en contrefous de ce con ! » Lâcha-t-il grossièrement.

Ana leva les yeux au ciel.

« Bah tiens… Marmonna-t-elle.

_Il va encore ramener sa tronche de Singe au juste moment pour sauver nos fesses. Tant qu'Isanami est avec lui, je ne m'inquiète pas pour elle.

_Marichi-ten qui se repose sur les autres et la confiance qu'il a en eux. Tes anciens adversaires se retournent dans leurs tombes où tu les as menés… » Déclara-t-elle légèrement.

Un sourire douloureux étirait ses lèvres qu'il pouvait facilement traduire par la propre déchéance des convictions de la Shinobi, mises à mal par le parfum enchanteur d'Ueda et de la vie de famille. Tous les deux, ils se trouvaient désormais à des antipodes de ceux qu'ils avaient prétendus être au sortir de Koga. L'acidité de leurs cœurs s'étaient irrémédiablement adoucis, brisant le piédestal certain sur lequel ils reposaient avant Yukimura et les huit autres. Qui les préservait de la déception d'oser aimer et tisser avec des étrangers le lien étroit de l'amitié franche. Ils étaient maintenant complètement exposés aux peines, à la compassion envers autrui, pourtant ils n'en regrettaient rien, ni l'un ni l'autre.

« Tu peux parler, tu as une gueule d'amoureuse, Ana. » Commenta-t-il, l'air de rien.

Guettant une réaction qui vint écarquiller largement ses yeux, il n'eût pas le temps de creuser plus.

« Saizô ! Anastasia ! » Les appela une voix, depuis la cour principale.

Reconnaissant Juzô, ils vinrent tous deux se pencher au-dessus des créneaux pour attraper l'élégante silhouette du tireur qui s'agitait efficacement. Leur aîné semblait mettre de l'ordre dans les rassemblements bordéliques des soldats de Mitsunari, faisant part de son expérience à ces élèves tendus par la proximité des événements. Ils coordonnaient les transports d'armes, veillant principalement au bon usage des explosifs. Ils ne disposaient pas de stocks illimités à ce jour contrairement aux Tokugawa.

« Qu'est-ce qu'il y a ? S'inquiéta la jeune femme.

_J'aurai besoin que l'un d'entre vous vienne m'aider à faire un tour de vérification générale ! Cria l'homme, mettant ses mains en porte voix. S'il vous plaît !

_J'arrive tout de suite ! » Répondit aussitôt la manipulatrice de Glace.

Saizô, impuissant, ne pût que la voir se précipiter vers les escaliers les plus proches, les dégringolant à toute vitesse pour se précipiter auprès du samouraï. Il resta juste là, figé par tant d'audace de la part de sa comparse qui échappait ainsi à la tâche ridicule de surveiller les alentours. L'abandonnant surtout à ce poste en solitaire, risible chien de garde. L'affront le laissa muet d'horreur, résigné à pourrir quelque part dans les hauteurs de ces remparts réputés imprenables. Même les sentinelles paraissaient le regarder avec pitié, non étrangers à sa résolution de condamné, lancinante.

Qu'il était beau en cet instant, le démon qui faisait trembler les hommes, teintant sa légende de sang et d'horreur pure. Voilà qu'il se trouvait perché sur ce mur d'enceinte, à jeter à l'horizon des regards abattus, suppliant presque que l'ennemi se présente enfin à son attention, que cette attente vaine cesse pour de bon et que la tension explose. Quitte à ce qu'il soit jeté au milieu des combats, des mêlés pressées qui paraient la terre de souffrance et de corps dénués de souffle. Au final, il se valait un instrument de guerre commun, usé par les nobles à écraser toutes menaces existantes. Il avait beau fondre progressivement, croire en la valeur de principes qui l'auraient fait rire gentiment auparavant.

La réalité demeurait son statut de mercenaire vivant auprès du plus offrant. Alors il comptait les neuf autres comme une famille curieuse et un peu attachante. Cela représentait sa bulle d'oxygène, un réconfort assuré lorsqu'il rentrait de missions couvert de mort avec toutefois des personnes prêtes à l'accueillir. Ninja, pour toujours, il en avait fait le serment après tout, mais ninja aux activités extérieures différant des modèles habituels que prônaient encore certains de ses collègues. Avec quelque chose à défendre et à protéger usant de sa libre volonté et des forces dont il disposait à la réalisation de ce devoir personnel. Il assurait la sérénité fragile de sa conscience entre meurtres nécessaires et amical chahut.

Avec aussi, tout le reste du bordel sentimental compris dedans. Même si cette dernière partie ciblait surtout les récents agissements d'Isanami. La jeune prêtresse s'entêtait dans ses caprices puérils, le tirant au plus profond de la mièvrerie répugnante, à sa suite. Ignorante de tout, elle prétendait pourtant le connaître, ne se souciant pourtant pas des blessures qu'elle rouvrait dans sa démarche et qu'il avait crues résorbées depuis, à torts. Sous son toucher, il s'était découvert plus fragile encore que ce qu'il imaginait, un fait qui ne le réconfortait en rien, qui amenait à son esprit des doutes inutiles dont il se passait bien. Il avait repoussé la menace intrigante, se barricadant derrière des façades qui ne le couvriraient pas indéfiniment des intentions dangereuses de sa protégée. Elle ne tenait pas compte de ses peurs, elle se riait de ces choses qui agitaient à la tombée de la nuit ses rêves. Elle ne pouvait pas comprendre ce qui habitait vraiment son âme après toutes ces années et il ne voulait pas davantage s'attarder sur le sujet maintenant.

« Kirigakure ? »

Tiré de ses songes maladroits, il leva les yeux vers la sentinelle qui venait de l'interpeller, hésitante et intimidée à poursuivre lorsqu'il vint la considérer de son attention distraite. Le soldat inspira, pointant plutôt un doigt en direction de la Forêt proche, demeurée odieusement tranquille. En surface du moins, car le ninja comprit de suite les intentions de son allié et le détail qui avait attiré son inquiétude.

Les Tokugawa arrivaient, ils n'étaient pas mille.

« Putain… »

Quelqu'un devait absolument prévenir les Seigneurs de la réalité du cauchemar, qui s'alignait devant leurs portes lentement. Ils n'avaient pas été préparés à ça.


Je dédie ce chapitre à ma paire de skis annuelle, tout aussi efficace à remonter les pentes qu'à les descendre.

Pour le moment, c'est le calme avant la tempête. A profiter.

A méditer.

Bonne reprise aux chanceux.


Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.