POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master


Marche Dix-Huitième : Le Chasseur d'Ombre.


La pluie après le beau temps, idylle.

Les nuages s'étaient amoncelés à la providence du crépuscule, amenant un rideau délicat à la clôture de ces affrontements monumentaux. Transformant la terre en boue grenat, alors que les pleurs s'affirmaient plus sereinement ainsi protégés par ceux du Ciel. Un silence pesant régnait sur la forteresse depuis le retrait, piteux et misérable des troupes ennemies. Personne ne s'était accordé une vivat malvenue ou d'audacieuses félicitations à l'encontre des Seigneurs. On comptait avant tout les morts alliés, rapatriant ces abandonnés à la courbe tendre des plaines qui menaçaient de pourrir sous les trombes d'eau.

Ceux des opposants seraient brûlés plus tard dans une confusion maladroite. On n'évoquait pas pour l'heure le nom honnis qui avait manqué de rafler ce solide édifice, emportant dans sa folie des frères d'arme qui avaient payé le prix de leur fidélité. La moitié des hommes menés aux lignes de front avait péri durant les combats, les soldats étant les plus touchés par ces pertes. Les cavaliers et les archers avaient moins soufferts du surnombre adverse. Leurs visages n'apparaissaient pas pour autant plus sereins ; jusqu'au dernier instant, ils avaient tous craint le pire. Cette horde sauvage des Enfers qui avait entraîné leur retrait précipité au sein de l'enceinte défensive, avait achevé leurs ennemis dans un spectacle cauchemardesque.

Ces premiers volontaires au ramassage des cadavres n'avaient accepté de sortir dans les plaines, que lorsque la disparition des créatures avait été confirmée à dix reprises par les sentinelles. Leurs escouades ne s'étaient pas rendues sans armes sur le champ de confrontation, certains des leurs jetant de réguliers coups d'œil à la silhouette alanguie de la Forêt proche. Personne n'avait seulement osé en rire, tous conservant ces cruels souvenirs de pairs dévorés au fond de leur esprit, attendant que la nuit veuille bien les précipiter dans un univers de cauchemars incontrôlés. Aucun d'eux n'irait s'aventurait à dormir profondément, bercés de ce clapotis incessant qui trempait l'atmosphère, moite et chaude. Semblable à une journée d'orage en plein été qui claquerait enfin à la disposition de la Lune. La présence de l'astre avait-il le mérite d'éclaircir les horizons de son croissant timide. Jetant sur les plateaux proches une trouble luminosité quand les plaines étincelaient parées de cette terre lourde composée de poussière d'or.

Singularité qui avait attisé quelques curiosités à son encontre, des guerriers se pressant à apprendre, du bout des doigts, la constitution minérale de cet ensemble surréaliste. Confirmant qu'il s'agissait du métal, ô combien précieux qui dirigeait les échanges commerciaux du monde entier. Aux audacieux qui osaient sans rougir aborder le sujet, Mitsunari avait insisté avec sagesse de ne pas ramasser l'amas imposant. Soutenant, qu'ils devaient voir en ce témoignage une leçon supplémentaire à leurs vies. Baptisant leur triomphe du nom de bataille de Takamagahara, en hommage aux mythes de la déesse Amaterasu. Une décision intelligente qui avait su apaiser de vaines tensions quand ils se devaient de rester unis face à l'adversité. Si l'ennemi mettrait un temps considérable à conduire dans leurs régions respectives, de nouvelles campagnes militaires, il serait néanmoins là au moment venu. Plus fort.

Eux avaient le devoir de profiter de ce calme éphémère pour conduire leur politique commune. Dans l'opposition leur Alliance était née se consolidant avec les récents événements, dans la guérison ils allaient la faire grandir davantage encore. Ses partenaires avaient été parfaitement clairs sur ce principe que Yukimura, sous couvert de reformulation personnelle, partageait tout autant. Allant à s'enfermer de longues heures, au fond de la première salle qu'ils avaient trouvée, menant une réunion précipitée sur cette victoire mitigée qui s'avérait cependant la leur. Ils en avaient douté les uns après les autres ; chacun leur tour sombrant dans ces inquiétudes pesantes qui n'incombaient qu'aux meneurs. Ils en étaient ressortis plus amers, tranchants, plus courageux toutefois à espérer au juste moment. Lorsque leurs cœurs assuraient de le faire, bien que la carte hurle à la défaite de leurs troupes. Ensembles, ils avaient su réaliser un tour de force dont leur vieil opposant ne décolérerait pas avant longtemps. Qui réclameraient une prudence plus exacerbée à leur attention, alors que ces patrouilles ennemies se multiplieraient avec la rancœur.

Yukimura était pourtant bien décidé à rentrer finalement chez lui. Déterminé, à porter plus loin qu'il ne l'avait au-préalablement prévu, cette Alliance au sein de laquelle il pouvait prétendre à davantage. Animé par de nouvelles convictions envers ses collègues qui l'avaient agréablement surpris ; qu'il devait songer à ne pas laisser son adorable frère aîné dans l'ignorance suite à son précédent vaporeux courrier. Kanetsugu avait été le plus appliqué, rédigeant un nombre conséquent de lettres qu'ils destinaient à de potentiels alliés. Leur triomphe sur le Shôgun sonnant comme une révolte sérieuse dont il faudrait s'affranchir, des esprits brillants verraient peut-être une solidité nouvelle dans leur trio. Osant faire un pas hors des lignées de conduite, pour les rejoindre sous le couvert de ce pacte diplomatique d'un genre audacieux. Ils avaient bon espoir d'étendre leur cercle à d'autres dirigeants, quitte à maintenir un noyau solide entre leurs trois directions.

Mitsunari avait insisté le plus à ce sujet, arguant qu'il ne fallait pas fragiliser leurs vulnérables statuts, en voulant s'élargir trop tôt, à des personnes qui pouvaient se révéler moins extrémistes dans leurs positions et davantage fertiles en trahisons inconvenantes. Conscients de ce fait, ils avaient soutenu les propos de leur cadet ; qui se révélait satisfait des conséquences de cette bataille. Assumant les sacrifices de ses hommes sur cet élan passionné qui demeurait le sien, se concentrant plutôt sur l'aspect positif. Il s'était toutefois attristé, bruyamment, quant à la couverture brisée de Mitsunari. Désolé de ne pouvoir renvoyer en terrain Tokugawa son espion, en quête des retombées émotionnelles de leur victoire. Yukimura avait soutenu ce choix assumé de l'archer, affirmant pudiquement que la sentinelle s'y était résolu pour protéger son fils et qu'ils avaient su retourner la situation en leur faveur grâce à de pareilles aides providentielles.

Le Seigneur d'Ueda ne s'était pas attardé davantage, devinant très bien que Chie, de son côté, n'irait rien assumer à propos de ses devoirs de mère. Il s'agissait d'une terrible attaque à son honneur, que la noble dame ne pourrait seulement accepter, dictée par le code d'éthique du samouraï. Elle s'entêterait à garder un parfait silence envers son mari comme les traditions sévères de leur société. Il ne valait mieux pas créer dans ce domaine de quelconques tempêtes qui ne mèneraient nulle part.

Il avait plutôt entraîné leur conversation sur son départ prochain pour Ueda. Agréablement stupéfait par la compréhension nouvelle dont firent preuve ses collègues. Kanetsugu lui annonçant qu'il allait rentrer à son tour dans neuf jours, dans sa province voisine, où Mitsunari se rendrait une fois la forteresse consolidée. Les deux hommes prévoyant de travailler assidûment, promettant par avance de le tenir au courant jusqu'au fond de sa contrée sauvage de campagnard. Une intention légère que Yukimura avait accueillie sereinement. Davantage confiant en les chances de cette équipe étrange qu'ils formaient ensembles ; bien qu'il continuait dans sa tête de les nommer austèrement. Peut-être y avait-il pire comme coéquipiers, il pouvait sans doute, avec de la patience et un brin de fantaisie, apprendre le langage de ces bipèdes. Il n'avait pas mené plus loin de tels prémices à une réflexion personnelle, qu'il gardait celle-ci pour se distraire un peu lors du retour vers Ueda. Il pressentait néanmoins que ces cinq jours de voyage se révèleraient curieusement amusants.

Une bénédiction qu'il faudrait attendre encore un peu, Anastasia étant à cette heure à l'infirmerie. Il s'y était rendu dès la fin de la réunion, inquiet à propos de l'état de la manipulatrice de Glace. Rokurô restant introuvable, le dirigeant s'était bien douté que son Page devait veiller sur elle. Autant dire qu'il avait été pris de court par la présence éreintée d'Isanami, auprès de la blonde endormie paisiblement. La jeune prêtresse narrant non sans lassitude, comment elle s'était rendue utile à sa manière aux côtés de l'équipe médicale. Le dernier blessé l'ayant occupé jusqu'à récemment, elle profitait enfin de se reposer tout en assurant la santé de son aînée dont le pronostic vital n'était pas engagé. La Shinobi avait surtout souffert de sa première plaie par balle et de l'hémorragie qu'elle avait causé, la glace ne suffisant pas sur le long terme à retenir le débit à l'intérieur de son corps. Elle s'était remplie progressivement de son sang, ses cristaux empêchant tout faible filtrage humide d'alerter la jeune femme à temps. Le Messager n'avait vraiment fait qu'achever le travail, ne se contentant que de réduire en poussière ce vulnérable équilibre.

Yukimura l'avait félicité gentiment, lui contant en retour le déroulement des oppositions dehors. Une main frottant affectueusement son crâne, il avait évoqué la menace vicieuse du Tokugawa invisible qui avait pénétré toutes les lignes de défense pour venir les assassiner aux arrières. Pion que le Seigneur avait confié : ordres à l'appui, au Capitaine de Kanetsugu pour qu'il soit enfermé dans une cellule renforcée de l'édifice où les surveillants habilités ne paniqueraient pas si l'adversaire venait à se confondre au fond de sa cellule. Puis, il acheva de donner à la jeune fille les détails de la dernière confrontation. Survolant la participation affirmée des parents de Sasuke, la prêtresse avait baissé la tête. Silencieuse, ne lâchant qu'en murmures les effectives ressemblances entre le garçon et ces deux personnes. Ils avaient rapidement abandonné ce sujet vain ; assis de part et d'autres de la fine silhouette d'Anastasia. Guettant tout mouvement de cette patiente, Isanami ne cessant visiblement de se ressasser les souvenirs marquants de cette journée infernale où elle avait côtoyé la Mort de près à nouveau, autrement que par ses déviances mentales. Portant lui-même ses propres fardeaux dans le cours cotonneux de ses pensées, Yukimura avait mis longtemps à oser poser la question qui occupait son esprit avec persistance, depuis le début des affrontements.

Son interlocutrice avait haussé douloureusement les épaules. Regrettant de ne pas savoir si tout cela en valait vraiment la peine. Méritait qu'on tue des semblables afin de l'obtenir. Existaient-ils d'autres voies à leurs pieds envisageables, hormis les affres de la guerre, apologie du meurtre de masse, portant en triomphe les plus valeureux criminels ? Elle n'était qu'une ignorante gamine, comment aurait-elle pu seulement croire qu'elle connaissait la réponse à cela ? Elle ne faisait comme lui, que s'interroger muettement sur la moralité des convictions personnelles, quelles limites séparaient au fond le camp des gentils et celui des méchants. La frontière fluctuante caressant paresseusement ses doutes, soufflant qu'elle n'était au fond, qu'un humain de plus à suivre les grands mouvements commandés des intouchables. Sans pouvoir lutter contre ce flot général qui la menait avec lui, l'abandonnant spectatrice impuissante ; porteuse de sa propre déchéance. Izanami ne cessant de chuchoter à son attention, embourbant davantage les hommes dans leurs actes barbares excusés par des objectifs sains qui plaisaient aux plus nombreux. Ce n'était jamais qu'eux dont la crédibilité affirmée, ne se retrouvait remise en cause : ils avaient la puissance et le soutien indéfectible de leurs subalternes.

« Nous ne disposons pas du choix de ce genre de formalités. Esquissa-t-elle avec résignation.

_Non, nous ne l'avons pas. »

Les puissants ne l'étaient que par l'argent, instrument efficace de coordination philosophique, et par la peur qu'ils inspiraient aux autres. Quand on ne disposait pas vraiment de l'un, il fallait abuser de l'autre. La manœuvre poussait souvent à user de méthodes qu'on dénonçait soi-même, porteur d'un message statuant sur les libertés de tous et la paix, lorsqu'on levait ses propres armes pour l'établir. N'était-ce pas ironique, ils se retrouvaient dans cette Alliance, poings liés face à la démesure du Shôgun. Marchant sur des principes qui tenaient à son cœur, justement pour assurer ceux-ci face à l'ennemi. Jetant la vie de soldats sur l'échiquier à des fins de communion célébrée dans ces morts innombrables qui empuantissaient l'air. Jamais, il ne s'était autant senti proche de son père, dont les faits de guerre ne se racontaient plus. Lui qui avait tenu en défaut, de grandes menaces par quelques pions intelligemment usés. Qu'irait-il penser aujourd'hui de cette victoire, au songe amer qui alourdissait sa langue de remords ? Fabriquait dans son esprit d'immenses édifices menés par ces hypothèses dont il ne pourrait jamais rien connaître et qui continueraient de hanter sa raison. Allant à assurer que l'Alliance avait fait de mauvais choix, contraignant des pertes inutiles qui avaient failli cette fois les entraîner vers le chemin de la défaite. Et il n'avait que du vide incertain à répondre, aux éventualités de la sorte.

Il ne se sentait pas satisfait, non. Yukimura s'encombrait de ses caprices houleux. Traversant les lieux comme un spectre affligé, les épaules basses, n'osant croiser aucun regard de ceux qui restaient encore. Il ne voulait pas voir sur ces visages la rancune, il ne se sentait pas assez fort à cette heure pour supporter, doutes et terreurs de ces êtres humains qu'il avait menés dans l'horreur. Réclamant de leur part, un sacrifice de soi ; qu'il n'avait en retour pas à faire envers eux. Jetant des mots faciles quand leur application s'avérait dans les faits, une toute autre histoire. Il n'avait pas pris de quelconques risques aux arrières alors que ses pierres de goban s'effritaient, une à une. Il respirait légèrement, lui, habité par la seule inquiétude envers sa victoire. Oubliant ce qu'elle signifiait dans ce monde réel où ils évoluaient tous. Donnaient tous.

La nuit n'avait fait que porter une teinte aigre à ses cheminements silencieux. Il était demeuré là, aux côtés de sa Brave alitée, et de la jeune prêtresse dont la silhouette lasse réchauffait une part de lui-même. Ils avaient gardé le silence dans leur communion aveugle, appréciant plutôt le chant de la pluie sur les toits, sa danse vivace aux fenêtres. Hypnotisés par ces reflets pétillants, les perles nacrées qui s'écoulaient de ce Ciel hanté par une violence contenue et splendide. Le tableau concentrant leurs attentions au point que l'arrivée discrète de Rokurô manqua de les interpeller. Le Page se trouvait pourtant bien là, un plateau de dîner entre les mains destiné à Anastasia.

Isanami s'anima, venant au chevet de la manipulatrice de Glace pour la réveiller gentiment, alors que Yukimura échangeait quelques regards entendus avec son conseiller. Le dirigeant garda pour lui sa remarque ne se sentant pas d'humeur assez joviale pour se risquer ainsi sur ce terrain chatouilleux. Sans doute demain, s'il y songeait, demain mériterait peut-être une inconvenance de sa part. Pour le moment, il n'aspirait plus à cet instant, qu'au confort de son fûton et à une nuit blanche. Au moins s'occuperait-il à écrire à son adorable frère, se vantant un peu de ses performances diplomatiques. Noboyuki ne manquerait pas de venir à Ueda, les accueillant vertement en désagréable surprise. Il s'y attendait connaissant le caractère diabolique de son aîné qui se saisirait de cette occasion parfaite de critiquer sa prise de position insolente en face du Shôgun et de sa renommée impériale à travers le Japon. Il comptait bien pour l'occasion argumenter davantage contre ces récriminations prévisibles, fort d'une nouvelle expérience et résolu au courage. Il ne se contenterait pas de détourner les orientations de leur discussion future en agissant passivement face à la sagesse étriquée de cet homme qui n'avait rien vécu de ce qui avait agité ses dernières semaines. S'il s'était douté un seul instant des conséquences que ce voyage aurait dans son assurance…

« Voilà ce que j'ai à mon réveil, des figures commémoratives. » Ronchonna Ana.

Tiré de ses pensées tumultueuses, Yukimura adressa une tentative fragile de sourire à son égard. Les traits de la jeune femme apparaissaient tout autant fatigués que les leurs. Elle accepta sans protester le bras compatissant d'Isanami pour se redresser tandis que Rokurô prenait sa température du revers de la main. Le Page y demeurant quelques secondes, il acquiesça finalement pour présenter à la manipulatrice de Glace ses victuailles apportées des cuisines toujours en pleine effervescence ; une majorité des blessés réclamant avoir de quoi se nourrir alors qu'ils sortaient de l'inconscience. Une attention que la Shinobi accueillit avec joie, ne râlant que fort légèrement sur son statut d'handicapée. Elle vint se saisir de la serviette et des baguettes que son infirmière personnelle lui tendait. La jeune prêtresse considérant avec attention son état physique, assez soucieuse quant à de possibles rechutes, une éventualité que sa patience chassa d'un geste distrait. A moitié le nez dans son bol de riz, elle affirma :

« Il m'en faut davantage pour mourir quand même.

_Tu ne respirais plus. Lâcha Rokurô, glacial. Sans assistance médicale, tu y serais restée…

_Et je les ai remerciés, eux ainsi qu'Isanami. Rétorqua d'un ton égal la jeune femme. En attendant, c'est vous qui manquez de sommeil. Vous feriez mieux d'allez-vous reposer. »

Le Page nia sèchement, s'installant résolument dans un siège proche. Une révolte muette qui froissa visiblement la ninja d'Iga. Désireux de ne pas souffler déraisonnablement sur ce foyer dangereux, le dirigeant se tourna de son côté vers la prêtresse pour l'enjoindre à dormir un peu.

« Tu en as fais bien assez aujourd'hui, laisse d'autres assumer leurs propres charges. Souligna-t-il, rigoureux. Beaucoup de choses resteront à faire demain.

_Oui, Monsieur. Se plia-t-elle dans une courte révérence, aussi dépitée que raisonnable.

_Profite donc s'en pour convaincre quelqu'un d'en faire de même. » Ajouta Ana, tout en pointant du bout de ses baguettes, le toit de l'infirmerie.

Comprenant immédiatement à quel idiot de brun la manipulatrice de Glace faisait référence, Isanami pressa son départ en-dehors de la salle médicale. Visiblement motivée à aller quérir le coupable qui la fuyait, étreint sûrement par des regrets quant à son attitude infecte qui l'avait poussée au petit jeu de l'infirmière. Il devait craindre son courroux, un fait qui amusa Yukimura intérieurement. Les échauffourées qui résonnèrent bientôt à proximité ne firent que confirmer ses soupçons, la voix de Saizô perçant loin. Trop las pour écouter leurs propos énergiques et batailleurs, le Seigneur se tourna plutôt vers Ana qui mangeait toujours. Son Page attrapa toutefois son regard, paraissant tenter de lui expliquer quelque chose, profitant de l'ignorance de sa redoutable collègue. Dépassé par cet échange silencieux, le dirigeant se trouva rapidement poussé auprès de la sortie la plus proche par son conseiller peu conciliant. Celui-ci s'assura de sa totale réédition, chuchotant à peine perfidement qu'il avait certainement du sommeil à rattraper lui aussi.

« Après tout, votre petit-ami doit s'impatienter. » Précisa-t-il, claquant le panneau de riz derrière lui.

Yukimura comprit dès lors qu'il s'était fait pincer depuis longtemps par son brillant proche ami qui de son côté, avait quelques tendances injustifiées pour la manipulatrice de Glace. Décidant qu'il n'était pas tant étonné par aucun de ces faits, le Seigneur s'appliqua plutôt dans la tâche que venait de soulever son Page. La nocturne exploration de la forteresse l'occupant efficacement tandis qu'il cherchait une hypothétique trace, ou témoignage extérieur, quant à la localisation méconnue de son compagnon. Il avait perdu de vue Sasuke : après la fuite du Messager et de son Vassal, ils s'étaient séparés. Lui filant pour assurer cette réunion avec sa bande divertissante de coéquipiers stratégiques, pendant que son jeune Commandant avait saisi la première excuse pour fuir purement et simplement les présences embarrassantes de ses parents.

Une réaction humaine dont les deux adultes ne lui avaient tenu rigueur ; eux-mêmes bouleversés par cette vérité désagréable ainsi exhibée, des années plus tard. Une véritable gifle partagée qui avait autant pris de court Yukimura, bien que cela expliquait au moins l'affection naturelle qui s'était construite entre Sasuke et ces récents inconnus. Ce lien de respect mutuel établi en quelques jours, que la reconnaissance assassinée avait flétri tout aussi rapidement. Lui-même ne disposait pas encore de toutes les pièces en sa possession, il ne pouvait prétendre à raisonner par des certitudes. Néanmoins, il avait assez entendu des propos affûtés de son jeune compagnon et de sa colère froide qui l'avait mené à menacer son propre père. Quant à la réaction cruellement désintéressée de Chie envers Mihari, elle levait le voile sur le statut de coupable qui flottait dans les airs environnants la sentinelle. De toute évidence, rien de beau n'avait motivé la naissance de leur famille conduisant à un rejet maternel absolu. Peu de chose encourageant une femme à une pareille extrémité, il ne s'était contenté que de deviner le reste.

Autant dire que son protecteur n'avait pas dû apprécier de se savoir l'abomination issue d'un viol. Ce coup supplémentaire du Destin avait achevé sa résignation appliquée au néant de l'ignorance. Forçant à son attention ces figures parentales qui ne convenaient en rien aux espérances fanées du garçon. Confronté, aux réalités diffamantes des caractères malsains, entre une mère rongée par les désirs de vengeance, quand son père se dévoilait en espion controversé par un passé souillé. La combinaison abrupte mettait en danger cette morale que Sasuke tentait d'ériger patiemment comme sienne, rappelant à ses souvenirs la nature dérangée de sa condition personnelle. Son protecteur avait dû y voir là un héritage pesant auquel il ne pouvait, malgré tous ses efforts sincères, pas échapper ; le forçant au rôle de pariât. Une impuissance qui l'avait maintenu au fond du gouffre pendant des années sans qu'il n'en soupçonne rien.

Et personne n'était venu lui assurer qu'il se trompait, que cet amas purulent s'était établi par la force des choses dans sa piteuse existence. Qu'il n'avait aucune responsabilité sur les actes de ses parents, aucune schématique programmée pour le conduire au meurtre à son tour. Il n'était pas souillé de ce patrimoine qu'il portait dans son sang, cela ne faisait qu'engager sa conscience à envisager de nouvelles voies, loin de l'erreur commune dont il était né. Devait le pousser à assumer fièrement, guettant toujours plus haut ces nuages aux Cieux dans sa quête des étoiles. Parce qu'il n'était plus seul désormais, perdu au fond d'une Forêt, où être le plus fort s'avérait l'unique assurance de jours à venir.

Il avait une autre famille dans son cœur, composée de gens qui tenaient autant à lui qu'il ne le faisait en retour. Assez hétéroclite et embarrassante parfois ; dont les membres parvenaient pourtant à former une sérieuse stabilité autour de laquelle ils gravitaient tous. Il fallait qu'il ouvre les yeux sur cette réalité-là aussi, qu'il le regarde. Qu'il vienne constater dans son regard, l'ampleur de ce trouble qui affectait le Seigneur alors qu'il s'accordait à songer déraisonnablement à son jeune Commandant. La nervosité qui le clouait parfois sur place quand ses désirs tus grondaient férocement, l'enjoignant à enfermer quelque part celui qui occupait sa tête avec persistance, dévorait son âme de son feu insolent. Qui allait le mener sur un chemin difficile, pas à pas, et lui ne songeait pas un seul instant à se dérober. Convaincu d'avoir encore beaucoup de choses à vivre et défendre, même un peu égratigné par le temps.

Il n'allait pas se résoudre à l'inertie dans ses regrets. Puisqu'ils se tenaient compagnie ensembles, au-dessous de cette pluie, peu importait combien celle-ci durerait. L'ennui chassé ; ils n'avaient rien à perdre de poursuivre tous les deux, se distrayant de cette flamme commune. Se soutenant l'un et l'autre, ils se riaient des ridicules tentatives de limites, allant encore plus loin. Au-delà de l'horizon, ils seraient toujours plusieurs, cette vérité consolait toutes les peines, les poussières de culpabilité. Une incitation à se relever après chaque chute qu'il pourrait connaître, ne serait-ce que pour retrouver le réconfort de sa présence fidèle à ses côtés. Encore et encore…

L'objet de ses pensées le perdit dans sa découverte spatiale de la forteresse. Traversant les couloirs, ouvrant portes et panneaux sur son passage silencieux, Yukimura erra un long moment dans tout l'édifice. Se promenant tranquillement à la clarté lunaire, croisant de nombreux fantômes muets qu'il considérait à peine de honte. Des soldats harassés dont il percevait discrètement les expressions austères, pressant le pas à leur approche. Réclamant rarement des indications à ces curieux passants, il appréciait davantage sa solitude aux soupirs lamentés qui le frappaient froidement. Explorant chaque étage, il s'était permis un arrêt dans la suite restreinte de son jeune Commandant pour la trouver vide. De toute évidence, son possesseur n'était encore pas remonté une seule fois depuis la fin de la bataille. Considérant ce fait, le Seigneur s'autorisa à fouiller des piles de vêtements dans l'armoire pour y trouver du rechange.

Une initiative qui s'avéra intelligente lorsqu'il trouva finalement son protecteur, sous les auvents que bordaient les jardins, afféré à la tâche de nettoyer son armure ; quelques minutes plus tard. L'instinct pesant sur la trajectoire hasardeuse de ses pas pour le conduire à l'extérieur. Le soulagement l'avait étreint face à la silhouette familière penchée qui lavait à grandes eaux le métal ensanglanté, utilisant seau et chiffon. Sourcils et nez délicieusement froncés, le garçon travaillait laborieusement toujours attifé de sa tunique renforcée de combat ainsi que de son hakama rentré dans ses protège-tibias. L'ensemble puant de sueur et d'un poisseux écarlate, troué d'estafilades pernicieuses à tous les niveaux. Sasuke leva les yeux à son approche, incertain. Il se redressa lentement, jouant distraitement avec son chiffon.

Faisant fi de cette tenue répugnante, Yukimura l'étreignit avec satisfaction, joignant leurs fronts, l'un contre l'autre. Serrant sa prise naturelle à ses hanches, il s'autorisa de venir respirer son odeur dans son cou, s'assurant des pulsations sereines de son cœur. La joie supplantant enfin ce marasme vicieux au sein duquel, depuis un moment, il flottait paresseusement. Limpide et évidente, il s'en saisit avec vigueur. Chuchotant au creux de cette charmante oreille, le manque et l'inquiétude. Le besoin, ne se souciant pas du silence intimidé de son compagnon. Il s'écarta à peine, lui collant entre les bras sa charge de tissus. Saisissant le chiffon dont se servait le ninja pour l'essorer, usant du coin le plus propre afin d'effacer les traces nombreuses restant sur son visage fatigué.

S'appliquant avec attention dans ses manipulations délicates, ne se souciant pas de l'embarras teinté rouge qui monta aux joues de Sasuke qui s'abandonnait malgré tout à son toucher. Déposant définitivement les armes ; le Seigneur le perçut clairement dans la détente générale de sa tension musculaire, le poids subit de son corps affaibli contre le sien. Un témoignage franc de la part du jeune Commandant habitué à taire ses souffrances entre ses dents. Achevant d'humidifier une nouvelle fois le chiffon, trempant celui-ci au fond du seau il termina de retirer les dernières esquisses de boue. Son compagnon s'affaira dès lors à enlever aussitôt les quelques protections qu'il portait encore. Dénouant la ceinture épaisse de sa tunique, il s'en débarrassa à l'aveugle machinalement, l'habit glissant au sol, révélant sa peau odieusement intacte de toutes cicatrices, la virginale étendue ne souffrant d'aucunes aspérités sous les impacts.

Il se souvenait pourtant des lames abîmant cette chair, rêvassait Yukimura ses doigts courant déjà en surface de l'épiderme séduisant. Caressant ce ventre sculpté, tandis que son protecteur se lavait de la saleté accumulée durant les affrontements. Il vint chasser ces mains baladeuses dans sa tâche, haussant un sourcil résigné lorsque celles-ci envahirent son dos. Le Seigneur lui adressant son sourire le plus commercial, Sasuke haussa des épaules devant son insistance. Le laissant s'approprier ce territoire, l'homme retraçant le volume interminable de l'aulne gravé qui s'étendait sur le côté droit de sa silhouette, des pieds à la tête. Le tatouage s'enroulant autour de chaque membre, son feuillage diffus mettant en valeur la construction de la stature, le tronc s'élevant sur toute la jambe que Yukimura vint débarrasser dans sa hâte. Terminant à genoux, face aux chevilles nues qu'il vint embrasser respectueusement, une à une.

« Maître ! » Protesta immédiatement Sasuke, relevant son visage.

Sourd à ces réclamations, le dirigeant vint se saisir de sa main pour la baiser avec déférence. Il sentit son compagnon se raidir sous ce geste destiné au bras qu'il avait dû arracher, contaminé par le divin pouvoir du Vassal qui avait menacé de le transformer en statue pour l'éternité. Saisissant les craintes de son ninja sur sa régénération inhumaine, le Seigneur fût toutefois arrêté dans ses tentatives avec fermeté.

« Non. »

Résolu à apaiser le garçon, il se releva pour attraper son regard perdu. L'emprisonnant contre lui, ses doigts vinrent trouver les siens, reconstruits par la sanction. N'admettant aucune fuite de la part du ninja qui échoua dans ses échappées maladroites. Il ne faisait que le serrer davantage encore ; ne pliant sous aucunes menaces que proférait le jeune Commandant à son encontre. Agacé de son entêtement, il le fit taire sous ses lèvres déterminées, ouvrant largement sa bouche pour maltraiter sa langue. S'inquiétant peu des témoins au spectacle curieux de leurs silhouettes pressées ensembles, sous le couvert des auvents salvateurs alors qu'ils s'embrassaient impétueusement.

La réédition de son compagnon qui passa ses bras autour de son cou, sonnant comme l'unique réelle victoire de cette journée infernale. Yukimura ne brisa leur échange tumultueux que pour mieux conquérir les charmes de ce qui lui appartenait déjà avec une autorité intransigeante. N'admettant de son protecteur, que la plus absolue des soumissions. Assouvi de le sentir trembler violemment contre lui, en réponse à sa propre effervescence. Ils s'interdirent néanmoins de pousser plus loin cette expérience, conscients de leurs attentes silencieuses l'un envers l'autre. Du besoin de contacts bienveillants, de l'amertume qui pesait sur le cœur ; ils n'aspiraient au fond qu'à partager une nuit ensembles, au calme. Chasser les souvenirs déplorables, veiller à la lueur des étoiles l'un sur l'autre. S'accompagner l'un et l'autre.

« Reste avec moi. »

Guérir.

« Et où voulez-vous seulement que j'aille ? Rétorqua dédaigneusement Sasuke. Crétin.

_Ce n'est pas le genre de réponses que j'espérais… » Commenta le Seigneur avec légèreté.

Osant un sourire charmeur envers son réfractaire ninja qui demeura insensible ; entreprenant plutôt de terminer de se changer sous son attention amatrice. Yukimura s'affirma en aide potentielle, appréciant la manière dont le col roulé sans manche soulignait les courbes athlétiques du Commandant quand l'audacieux short sombre ne-

« Yukimura-sama. »

Le rappel à l'ordre ne brisa en rien son élan.

« Quand vas-tu au moins te décider à me tutoyer pour de bon ? Aborda-t-il capricieusement, tendant la paire de tabis propres au garçon qui se rembrunit aussitôt.

_Ce serait inconvenant.

_Si tu veux mon avis, nous avons fait des choses bien plus inconvenantes que cela.

_Et je n'ai pas besoin que vous me les rappeliez. » Répliqua Sasuke, outré de son effronterie.

Appréciant cette sympathique récréation, le Seigneur s'imposa davantage dans l'espace de son ninja, frottant affectueusement leur nez l'un contre l'autre. Insolente tentative de distraction quant à la pudeur du Commandant, il susurra finement :

« Aurait-on des faits immoraux sur la conscience ?

_Ce n'est pas moi qui me salis les mains dans cette histoire. » Rétorqua son amant, sarcastique.

Une réplique ajustée inhabituellement caustique de son protecteur qui le laissa pantois. Bon joueur, il reconnût cette défaite, aidant le garçon à rassembler toutes ses affaires éparpillées au sol dans leur dernier empressement. Il partagea une part de sa charge, portant notamment l'armure encore humide dans ses bras et les lames propres du Brave. Considérant machinalement l'aspect doré de l'une, brisant le jumelage illustre de ses armes qui avait traversé les crises sans faillir jusqu'à maintenant.

Amenant à sa réflexion un autre problème.

« Tu sais… Amorça-t-il, levant les yeux vers son protecteur. Ce n'est pas une manière très élégante de mourir mais je peux te promettre de te décapiter si tu le désires. Je ne crois pas que ta régénération puisse quelques choses contre un truc pareil.

_Sérieusement ? » Releva Sasuke, amusé par la maladresse évidente de son Maître.

Yukimura acquiesça avec ferveur, adorable dans cette attention paradoxale. Il récolta sur sa joue une démonstration chaste de son compagnon qui lui adressa son sourire le plus large et le plus sincère, riant sous cap de l'orientation curieuse de leur conversation. Songeant que des témoins extérieurs devaient s'inquiéter de la nature de leurs propos ; ceux-là ne savaient rien. Lui avait vu l'épouvante véritable s'emparer du visage de son jeune Commandant lorsque son bras s'était reformé à l'identique en quelques secondes. La manière, distraitement suicidaire, dont il s'était placé parfois, accusant volontairement des blessures qui n'étaient pas demeurées dans sa chair. Résolu à sa condition frôlant les horizons du divin.

Cela pouvait devenir psychologiquement dangereux sur le long terme.

« En attendant, tu es prié de t'appliquer à survivre. Poursuivit-il gentiment. Je ne tiens pas à devoir t'enterrer pour l'instant, j'ai d'autres priorités.

_Conquérir le Japon peut-être ?

_Le Japon ? S'étonna-t-il faussement. Non, c'est bien trop petit ! Conquérir le monde est une activité, à mon sens, largement plus conséquente.

_Le monde, rien que ça… » S'amusa Sasuke.

Hochant la tête, Yukimura l'enjoignit à le suivre vers leur chambre.

« Les plaines de nos îles ne sont pas suffisamment vastes. Je mènerai au moins cent milles hommes avec moi au combat. Il nous faudra des champs de bataille adaptés.

_Des paysages un peu plus diversifiés aussi. Renchérit son compagnon. Une plage sous le couchant aurait un aspect des plus spectaculaires.

_Absolument d'accord ! Une plage immense serait parfaite, nos chevaux y progresseraient habilement. Leurs courses impériales ratatinant de peur nos ennemis. Ils trembleraient face à notre avancée, la densité épaisse de nos troupes parées aux affrontements !

_Tous portant ce rouge de Sanada et les bannières qui flotteraient sous les embruns… Ajouta rêveusement le garçon, se prêtant au jeu. Une armée gigantesque portée par la vaillance dont la réputation traverserait tous les continents. »

Le Seigneur approuva d'un rire la démesure de cette remarque, constatant avec satisfaction le visage grisé de son ninja qui s'imaginait déjà de sublimes tableaux au fond de son esprit émotif. Il s'approcha de lui, continuant à décrire ces fantasmes de grandeur qui occupaient parfois ses pensées déraisonnables :

« L'Alliance ne serait plus qu'un lointain souvenir et Ieyasu avec. Il n'y aurait plus que nous pour le reste de la Terre et des indénombrables contrées à découvrir. Des peuples dont nous ignorons encore tout, les couleurs inédites de leurs cultures et mille rencontres à satisfaire… Le Japon ne serait plus qu'un point sur notre carte, une lointaine île.

_Nous voyagerons en bateaux ?

_Bien entendu ! Dix ne seraient pas suffisants à mener l'intégralité de nos rangs au travers des océans. Nous ferions tous ensembles le tour du monde, conquérant des territoires aux frontières interminables, allant aux recoins les plus extrêmes, bravant des montagnes et cent forêts différentes où la flore et la faune ne seraient jamais les mêmes.

_Nous irions voir la neige sur les pics les plus hauts ? S'inquiéta son jeune Commandant. Nous n'avons pas de nombreuses occasions de l'admirer à Ueda.

_Evidemment, puisque nous irions grimper sur les monts inaccessibles qui prétendent caresser les nuages. Ils seraient à notre portée, pris dans leur écrin de blancheur glaciale… Il suffirait de s'agenouiller. »

Pris d'un élan de courage soudain, il s'arrêta pour se tourner vers Sasuke. Marquant une hésitation, il se résolût à confesser dans un murmure embarrassé, plantant son regard dans le sien :

« Je t'emmènerai au bout du monde. »

Une affirmation passionnée qui fit pouffer gentiment son compagnon, il eût un soupir fataliste, avant de lever ses sublimes yeux vers lui. Yukimura pouvait sentir la gêne tenace parant sa peau, face à son propre emportement. Il baissa les sien à terre, dépassé par la curieuse extravagance de ses intentions envers l'objet de son affection. Le Shinobi vint néanmoins attraper son regard, se rapprochant de lui pour le dévorer de ses sens.

« J'espère que nous allons rentrer de temps en temps, quand même. » Lâcha le garçon, moqueur.

Se sentant fondre devant l'intensité des sentiments du ninja à son égard que traduisait la chaleur des iris étourdissants, le Seigneur acquiesça timidement, sans un mot ; plus que jamais conscient de l'amour qu'il portait à cet homme, depuis l'ébranlement que leur rencontre avait entraîné. Fasciné par cette apparition du fond de la Forêt qui avait troublé son être, apportant à son attention de nouveaux horizons. S'il avait douté, rien ne pourrait désormais prétendre le détourner de la voie qu'il avait choisie. Il comptait bien reconnaître, avec orgueil, qu'il avait désespérément besoin de quelqu'un dans sa vie et qu'il apprenait la réelle définition du bonheur auprès de Sasuke.

« Très bien. Je vais t'accompagner encore un peu, alors. »


Et dans le silence, il me contemplait.


Faire leurs bagages, quelques jours plus tard, s'avéra une tâche plus ardue qu'ils ne s'y étaient, tous, attendus. Non qu'ils soient particulièrement chargés, bien que du côté de Juzô, on frôlait le poids d'un corps inconscient en souvenirs de toutes sortes et de toutes natures. Mais plutôt parce qu'ils avaient fini par nouer avec la forteresse ainsi que ses habitants, quelques liens d'affection. Personne n'osa seulement le constater : Anastasia s'accorda un bain interminable au confort de sa salle de bain personelle pendant que Saizô luttait, avec un irrévérencieux talent, contre les guerriers de Mitsunari sur le terrain d'entraînement proche. Isanami apportant à chacun des collations, la jeune fille s'était empressée de récupérer des adresses dans son carnet, embrassant les joues de tous ces gens qui allaient lui manquer. Rokurô plus retenu s'était contenté de faire à la bibliothèque de l'édifice quelques emprunts gracieusement accordés par le maître des lieux. Juzô en quête de bibelots dans le village proche avait été quant à lui longtemps introuvable. Ceci, alors que le Commandant de cette joyeuse bande, avait goûté aux frais de sa récente notoriété avec des airs embarrassés, se retrouvant invité au sein de toutes les activités communes.

Si bien qu'un banquet raisonnable fût donné en l'honneur de leur départ, dans les jardins où l'on vint installer de larges tables pour accueillir tout le monde. Dressant un étonnant dîner au beau milieu de la flore élégante et de la faune nocturne des environs, à quelques pas du lac conséquent, qui tenait lieu de splendide point de vue sous ce coucher de soleil. Les serviteurs avaient apporté des bougies en nombre et candélabres de tous genres, aidés des soldats qui s'étaient prêtés volontairement au jeu, leur appétit attisé par le parfum flottant hors des cuisines. Sagement, ils avaient mis en place les nappes débusquées au fond d'un placard, ne brisant pas une seule pièce de vaisselle qu'il avait fallu disposer. Une tâche de groupe qui apaisait les acidités des derniers jours, semblant presque artificielle de simplicité. Désireux néanmoins d'entretenir cette flamme paisible, les hauts gradés étaient venus quérir leurs Seigneurs, usant de vagues prétextes qui avaient conduit efficacement le trio au-dehors où attendaient déjà tous les autres.

Des vivats spontanés s'étaient immédiatement élevés sur leur passage, en ce qui s'affirma comme la première réelle démonstration de joie depuis la bataille et ses pertes cruelles au sein de leurs rangs. Assumé, le mouvement fût suivi par tous tandis qu'on assignait d'office, en bout de tablée, les places d'honneur à ces hommes qui avaient su les mener vers leur victoire. Ceux-ci touchés par cette attention, improvisèrent alors, un discours commun, assez laborieusement. Riant de leurs performances mitigées, ils s'appliquèrent toutefois à remercier chacun qui s'était engagé à leurs côtés, assurant qu'il ne s'agissait là que d'un début. Une initiale pierre vers une imposante lignée qui les mènerait à remporter cette guerre, l'époque des Tokugawa bientôt, serait complètement révolue. Une déclaration ferme qui déclencha de bruyantes appréciations ; on leva très haut les coupes à ces paroles porteuses d'espoir.

Le saké tourna dès lors allègrement auprès de tous, transformant l'atmosphère chaleureuse en petit, mais joyeux, bordel vivant. Les rires s'élevant toujours plus forts quand certains échangeaient quelques défis audacieux, il devint évident que quelques combattants avaient déjà plongé dans le lac proche dans ce but. Ils fûrent rapidement rejoints par leurs coéquipiers, ces derniers se prêtant de bon cœur à cet exercice singulier du bain de minuit. S'amusant à créer les remous les plus imposants dans leur élan, ils s'inquiétaient fort peu des retombées humides qui déclenchèrent aux tables proches de vives réactions, ciblant même ces révoltés. Avec une satisfaction évidente, des groupes se formèrent quant à trainer une partie de ceux-là dans l'eau, ne brisant en rien les échanges légers tenus autour des plats. Chacun allant de son anecdote amusante, osant la plaisanterie fine ou douteuse, les orateurs les plus bavards faisaient littéralement frissonner d'hilarité leurs dix auditeurs. Partageant les aspects franchement drôles des récents affrontements, citant au passage quelques collègues dont la bêtise tirait de larges sourires ; chassait la tristesse.

Yukimura assistait impuissant à l'enivrement progressif de ses Braves, qui sombraient tous dans ces tendresses dangereuses du doux nectar. Isanami s'avérant encore une fois la première à craquer, elle acheva à elle seule la moitié des desserts. Puis, emportée dans son excitation, elle s'accorda de monter sur sa chaise pour y faire une démonstration exhaustive de ses danses. Une initiative que ses spectateurs encouragèrent, la complimentant par de véritables ovations qui ne firent que la convaincre davantage. Au rythme des cris ainsi que des applaudissements, elle continua à se mouvoir souplement à travers sa table, ses éventails rayonnant sous la clarté lunaire. Saizô résigné, abandonna de tenter de la retenir, se laissant aller mollement au fond de son propre siège ; il parût très vite le plus attentif aux déhanchements gracieux de sa protégée. Oubliant tout ce qui n'était pas la jeune prêtresse. Un témoignage qui amusa grandement le Seigneur, gravant l'image du Shinobi rêvassant librement, dans son esprit.

A ses côtés, Anastasia usait amoralement de sa condition physique pour se faire servir, son séduisant sourire faisant fondre sur place chaque combattant qui s'y exposait. Elle se trouvait densément entourée, les prétendants luttant durement entre eux pour l'approcher, contant à son égard leurs faits récents de bataille. Ils se vendaient sans embarras, roulant des épaules, les pieds immobilisés dans les rudes clichés de la virilité. Des témoignages envahissants qui faisaient largement rire la ninja, celle-ci maintenant juste ce qu'il fallait sa cour sans pour autant encourager de vains élans. Elle fût rapidement rejoint de Juzô que le saké mutait en ce curieux bavard qui racontait avec grandiloquence de bien charmantes histoires. Un ménestrel d'une époque autre, celui-ci ne chantait pas mais il se révélait si habile dans ses détails et son sens de la scène qu'il résistait difficilement à l'ardeur de ses nombreux fans. Les soldats bercés par ses fresques historiques, réclamaient de vive voix qu'il précise leurs scènes favorites, insistant sur certaines figures légendaires, qui paraissaient avoir traversé les siècles. Leurs mythes résonnant familièrement à ces enfants qui avaient grandi auprès d'eux ; ils les connaissaient par cœur, accompagnant de murmures retenus le ton paternel du tireur. Lorsque l'aîné des Dix marqua une brève toux, on s'empressa de le resservir en alcool de riz. Sans aucune considération pour sa tentative de protestations qui mourut dans sa coupe.

Une vision attendrissante qui avait creusé patiemment un rictus dans le visage impassible de Rokurô. Le Page, fidèlement à proximité de son siège, séchait tant bien que mal sur le sien. Résigné, il jetait souvent de brefs coups d'œil déçus à sa tenue trempée, relevant distraitement sa chevelure gorgée d'eau, quand elle venait chatouiller son front. Le responsable de cette catastrophe n'étant plus de ce monde ; Yukimura l'avait vu se faire étrangler dans un buisson par son conseiller, sans intervenir. Le suicidaire n'avait pas apprécié ces régulières remarques acérées du Brave envers les décérébrés qui flottaient joyeusement dans le lac. Aussi, il était venu chercher de lui-même ce réfractaire, l'entraînant avec lui jusque dans les profondeurs où Rokurô, après une lutte inégale, avait échappé à sa prise, repoussant efficacement les volontaires qui s'approchaient de lui pour le couler à nouveau. Ses efforts redoutables l'avaient guidé près de la berge : il s'y était extirpé le plus dignement possible, aidé par une sentinelle de Mitsunari compatissante. Depuis, il s'était renfrogné sur son siège, ne faisant guère de sacrifice social, échaudé par cette preuve d'affection. Yukimura conservait son regard meurtrier dans ses annales, précieusement.

Quant à Sasuke, ce dernier avait refusé résolument les coupes qui lui avaient été présentées, arguant qu'il ne tenait absolument pas le saké. Que son groupe devait partir demain et qu'en tant que Commandant, il avait l'obligation d'être en état d'assurer la sécurité de son Seigneur. De talentueux soldats s'étaient portés volontaires, remplissant discrètement son verre, régulièrement. Les joues du garçon avaient viré à l'écarlate, ses yeux se teintant d'une brillance inhabituelle et fantasque. Il s'était mis à rire de bon cœur, acceptant tous les défis qu'on lui imposait. Il avait terminé ainsi par un tour complet des tables sur les mains, réalisé avec un naturel désarmant malgré son ébriété. Ceci après avoir écrasé au bras de fer le Capitaine de Kanetsugu. Ces deux adversaires en avaient néanmoins ri légèrement, scandant une comptine poussiéreuse ensembles alors qu'ils ne devaient pas renverser une carafe pleine qui fût placée entre leurs épaules. Un tour de force qui ne s'avéra pas d'une grande réussite, ils écopèrent d'une pénalité sévère. Yukimura surveilla particulièrement le vilain Mitsunari qui rôdait, prétendant participer à ces challenges. L'apparition du jeune Seigneur au sein des bravades, déclenchant un concert de remarques encourageantes.

La soirée s'était ainsi poursuivie jusqu'au plus tard dans la nuit, n'offrant qu'un maigre sommeil à ses Braves qui avaient ronchonné au moment du lever. Le chassant vaguement d'un geste aveugle pour plonger, davantage, sous leurs couvertures et draps. Attentionné, il s'était assuré de tirer chacun du confort du futôn avec une technique personnalisée. Prenant une infantile revanche trempée sur son Page quand il avait abusé sans remords de son jeune Commandant. Ne se montrant délicat qu'envers Anastasia, qui restait toujours en convalescence. La Shinobi ne s'inquiétait pas des conséquences du voyage, soutenant que leur mince groupe n'aurait pas cette fois besoin de lutter contre des poursuivants appliqués. Le dirigeant demeurait néanmoins soucieux de son rétablissement, appréciant peu de savoir un membre de sa chère famille abîmé. Il réservait, notamment, une place sur sa monture à ses bagages, près à lui abandonner la selle si nécessaire. La phase au col de Satome promettant des complications évidentes. Lui, allait apprécier de ne pas avoir à veiller sur l'état de santé désastreux de Sasuke. Le retour à Ueda s'annonçant d'une toute autre distraction que l'abominable aller qu'ils avaient connu quelques semaines plus tôt.

Du moins s'ils parvenaient à quitter la forteresse avant midi. Aucun de ces protecteurs n'ayant fini sa valise, ils courraient en tous sens pour achever d'emballer leurs affaires. Juzô étant curieusement le premier, malgré l'ampleur de ses sacs, à se présenter dans la cour principale. Il fût assez rapidement suivi par Sasuke. Le jeune Commandant voyageant léger comme à son habitude, si ce n'est son indémodable herbier portatif, celui-ci ayant pris visiblement de l'épaisseur ces derniers jours. Son apparition fringuante dans son habit vert rehaussé de sa propre veste de kimono apaisa efficacement l'impatience de Yukimura. Jouant du regard avec la circonférence élégante des pièces de monnaie qui sciaient la stature de ce dos mince, le dirigeant ne nota que tardivement la présence de son Page qui parvenait difficilement à leur hauteur. Dissimulant visiblement, de nombreux ouvrages sur lui, l'individu assurait les apparences avec fidélité, maintenant son masque calme et apathique, malgré le léger ridicule de la situation. Il vint plutôt discuter distraitement avec ses partenaires présents, s'inquiétant des étapes de leur trajet et de leur niveau de prudence minimal alors que l'ennemi ne serait qu'à quelques milles à peine de leurs positions durant cette première journée de voyage.

Entourée d'une Isanami dévouée qui se crêpait le chignon avec Saizô, Anastasia arriva la dernière. La tension de son visage traduisant l'agacement certain qui l'habitait entre les conseils maternels répétés de sa persistante infirmière et les grognements barbares du brun. Le couple se renvoyant sèchement la balle, leurs traits embarassés n'osant pas poser de mots distincts sur les faits inculpés. Yukimura crût même, attraper un coup d'œil précipité de la jeune prêtresse tandis qu'ils s'approchaient d'eux. Elle força l'arrêt brutal de cette dispute, soupirant bruyamment. Le ninja d'Iga rattrapa de justesse sa réplique, se taisant. Froissé, il conserva ses distances avec sa jeune protégée, préférant participer à la conversation de ses collègues. Arguant qu'il ne serait que bénéfique de profiter de Nataya, une nouvelle fois. Tous ensembles.

« En attendant, il nous faudrait au moins quitter ces remparts avant la nuit. Releva le Seigneur, se distrayant de ces dissidences. Je vous ai connus plus efficace.

_Tu n'espérais quand même pas filer pendant que nous récupérions tous ? »

Souriant de cette question rhétorique, le dirigeant se tourna vers Kanetsugu et Mitsunari qui étaient, à son grand désespoir, déterminés aux adieux de circonstance. Il nota la présence de Chie derrière son époux qui paraissait plus détendue que ces jours derniers. Ignorant l'attention évidente de Sasuke à son égard, elle vint se placer aux côtés des Seigneurs, considérant Yukimura avec bienveillance.

« Nous ne vous retiendrons pas longtemps. Assura-t-elle, se pliant en une révérence. Vous nous avez porté la victoire dans vos bagages, la moindre des choses est de vous en remercier dignement.

_Oh, je ne fais qu'honorer la mémoire d'un vieil ami. Répondit-il, gêné de cette reconnaissance, passant une main nerveuse dans sa nuque.

_Un vieil ami qui rirait bien de ce Renard s'il se trouvait encore parmi nous. Ajouta Kanetsugu sereinement. Il montrera son vilain museau plus vite que nous ne l'attendons…

_Et nous aurons le temps de réagir. Déclara Mitsunari. Procure-toi un nouveau cheval Sanada-san, ce ne sera ni le premier, ni le dernier de tes voyages. Nous nous reverrons bientôt… »

Conciliant, le dirigeant hocha la tête. Son cadet lui avait prêté une monture généreusement, arguant que l'animal s'avérait trop peureux et mal adapté aux exigences de la guerre. Lui avait rétorqué qu'il ferait la route avec, que l'herbe vivave d'Ueda plairait sans doute davantage au paresseux destrier. L'initiative de son jeune hôte avait été appréciée, il s'était fendu d'un merci spontané à son égard. Assouplissant la tension qui était demeurée entre eux depuis le premier jour de leur présence à Torhu. La diplomatie s'avérant l'urgence, Yukimura avait soigné son attitude, conscient qu'il goûterait à des vacances prochainement. Qu'il n'était pas mécontent de contempler dans quelques jours le spectacle irrévérencieux de ses terres indolentes, une tasse entre les doigts, bercé par l'atmosphère tranquille de son château de minable.

Respirer…

Chie profita de cet instant pour se présenter devant son fils. Soutenant son regard, elle lui tendit une main respectueuse qu'il s'empressa de serrer dans la sienne, ébahi.

« Je vous suis reconnaissante pour votre soutien déterminant, mon Commandant… Reconnût la samouraï. Ce sera un réel plaisir de vous voir à nouveau. Faites bonne route.

_Combattre à vos côtés a été un honneur. » Balbutia le garçon, contenant difficilement son émotion.

Yukimura pouvait lire l'absolue reconnaissance dans son regard, alors qu'il se pliait en un salut face à la noble dame qui sembla s'accommoder de ce traitement plus en accord avec ses convictions de sabreuse que son statut aristocratique. Elle s'écarta, une manœuvre qu'Isanami couvrit d'une initiative osée, s'approchant de Kanetsugu et de Mitsunari. Tous les deux accusant avec amusement les bises chaleureuses de la prêtresse qui ne dissimula pas son chagrin de leur dire au revoir.

« Soyez prudents.

_Allons Kanetsugu-san. Releva le dirigeant dans un sourire rusé. Ne t'attriste pas trop vite, nous viendrons te tenir compagnie dans ton charmant chez toi bientôt. Il me faudra au moins une suite de six pièces, je me suis habitué à mon petit confort ici. »

Mitsunari ricana, peu dupe de cette affirmation.

« Tu pourrais dormir dans une botte de foin, Paysan. Rétorqua-t-il.

_Vos chamailleries ne vont pas me manquer, elles. » Coupa leur aîné, arborant une expression sévère.

Haussant les épaules dans un même ensemble, leur cadet lui adressa un rictus compatissant pendant que Yukimura montait à cheval, adroitement. Aussitôt les Braves se rassemblèrent autour de lui, formant les contours de sa garde rapprochée. Leur petit groupe prit la direction des portes de l'enceinte, salué par tous, alors que des soldats des deux camps s'étaient rassemblés sur les remparts. Ils leur adressaient des signes et Isanami y répondit le plus chaleureusement. Yukimura de son côté, se contenta d'un dernier regard envers la rigidité de convenance de ses collègues. Accordant un clin d'œil amusé à Chie qui lui rendit son sourire, avec discrétion et tact.

Ils s'éloignèrent de la forteresse. Personne ne commentant la flèche qui fila jusqu'aux pieds du jeune Commandant. Ni ne se retournant pour apercevoir la silhouette de Mihari, sur les remparts lointains. Sasuke s'empara habilement de l'objet, le conservant avec soin.


Et dans le silence, il me contemplait.


« …et alors l'infâme manipulatrice du Temps approchait du pauvre Shinobi gisant à terre, pas à pas. Ses yeux, vicieux ! Etaient rivés sur lui, elle s'apprêtait à le tuer quand… Isanami lui abattit ses éventails. Tchac ! Pleine figure, mais l'infâme manipulatrice du temps usa de son pouvoir pour se soigner. D'un coup de pied vengeur, elle repoussa cette ennemie, leurs lames teintant l'une contre l'autre alors qu'elles se défiaient férocement, et ting ! Ting, ting ! Ting !

_Saizô, descend de la table.

_Ne fais pas ton rabat-joie Juzô, ce n'est pas la soirée pour. Persifla Anastasia distinctement. Tu vois bien que cela l'amuse comme un petit fou. »

Yukimura perçut clairement dans son dos le rire étouffé de Sasuke. La respiration de son compagnon tombant dans sa nuque légèrement. Lui-même s'accorda un large sourire.

« Ting, tchac ! Une jambe ! Et tac, un bras !

_Et ? Brailla Benmarû avec émerveillement. Que s'est-il passé ensuite ?

_La nana a crevé ? Il y a eu beaucoup de sang ? L'accompagna la voix troublée de Kamanosuke.

_Non. Rétorqua le brun, avec un agacement évident. Aidé du pauvre Shinobi, Isanami a finalement fait fuir la manipulatrice du Temps infâme. Les Tokugawa prenant tous leurs jambes à leur cou, ils sont partis avec elle. Penauds et miséreux ! La forteresse venait d'être sauvée une première fois !

_Waouh ! S'extasiait gentiment son jeune orateur. C'est fantastique !

_Heu Saizô… C'est Sasuke qui s'occupait de la manipulatrice du Temps, nous deux, nous étions à ce moment-là contre le Messager. Corrigea Isanami gentiment. Tu dois confondre. »

Un long silence embarrassé lui répondit. Sasuke s'esclaffait muettement, le nez dans son kimono.

« Peu importe ! Râla le ninja d'Iga. Ce qui est important c'est l'héroïsme de notre lutte ! Comment à six, nous sommes parvenus à les ratatiner misérablement. Celui qui déplace la montagne, c'est celui qui commence en enlevant les petites pierres !

_J'apprécierai d'ailleurs que tu me rendes mes ouvrages sur Confucius, Saizô. L'interpella Rokurô faussement conciliant comme dans ses habitudes.

_J-J'y penserai… Bégaya l'intéressé.

_Raconte en attendant, raconte encore Saizô ! La dernière bataille ! Et les Tokugawa !

_Benmarû, tiens-toi un peu tranquille ! Finis ton bol de riz !

_Oh c'est bon Jinpachi ! Toi aussi tu ne veux pas reconnaître que tu aurais voulu voir ça !

_Vous allez cesser vos chamailleries tous les deux ? S'énerva Kamanosuke avec une autorité surprenante. Où je vous prive de vos desserts ! »

Une interruption inattendue qui laissa Yukimura ébahi. Il échangea un regard avec son protecteur. La lumière filtrait avec intensité entre les panneaux de riz entrebâillés, portant distinctement ce joyeux chahut ; les voix s'élevèrent bientôt de nouveau dans le salon animé.

« Bah… Kamanosuke ? Depuis quand tu fais le parent ? Amorça Saizô, le premier.

_Je t'emmerde, d'accord !

_Quoi ! Tu veux te battre peut-être ?

_Ne songez même pas à ce genre d'activités. Intervint Anastasia, glaciale.

_Il serait dommage d'appesantir ces charmantes retrouvailles avec d'inutiles tensions. Déclama Seikai, son ton passionné raisonnant harmonieusement. Partagons ensembles un moment de paix !

_Tu sais où tu vas te le foutre ton moment de paix ?

_Saizô ! S'agaça Isanami.

_Très bien, très bien… Reconnût le ninja d'Iga. Sais-tu vers quelle destination je réserve ton trait d'esprit ?

_Commence par retirer tes pieds de cette table ! Répéta Juzô, visiblement imperturbable. C'est déshonorant, de supporter un tel spectacle ! »

Le poids d'un corps atterrissant au sol les informa que le coupable s'était exécuté.

« Tu ne faisais pas autant le malin à la forteresse de Mitsunari-san ! Persista la prêtresse.

_Et tu aurais dû m'imiter, au lieu de folâtrer à tout va avec la moitié de la garnison ! Je veux même pas savoir à combien de personnes tu vas devoir écrire dans les prochains jours ! Répliqua le ninja.

_J'ai soigné ces hommes pendant la bataille. Moi, j'ai servi à quelque chose. Sussurra-t-elle, rancunière. On ne peut pas en dire de même de tout le monde…

_Qu'est-ce que tu sous-entends ?

_Vous n'allez pas vous disputer maintenant ? S'inquiéta Benmarû.

_Non mais je veux savoir. S'entêta Saizô sèchement. Qu'est-ce que tu sous-entends ?

_Brr ! Je suis un vilain ! Imita Isanami, prenant une voix grave. Mon cerveau vide est contrôlé par l'ennemi ! Brrr, brr ! Ouh que je suis vilain et méchant !

_Quoi ? Ce crétin s'est fait transformé en pantin par les Tokugawa ? » Se moqua Jinpachi.

Les rires résonnèrent, dansant joyeusement dans l'atmosphère moite de cette nuit d'été. Sasuke vint poser son front sur son épaule, se laissant aller contre son dos.

« Et bah ! Tu vieillis, Saizô ! Ricana Kamanosuke. Heureusement qu'on n'a pas eu à compter sur toi ici, quand les Tokugawa nous ont attaqué !

_Pas qu'ils aient représenté une quelconque menace. S'enorgueillit Benmarû. Ils ne sont pas revenus depuis. Beaucoup d'entre eux n'étaient plus en état de le faire, vous me direz…

_Il est vrai que ton piège explosif était sacrément bien ficelé. Assura Seikei.

_Je m'impressionne parfois.

_C'est une chance que le château soit demeuré complètement intacte. Constata Isanami, naïvement.

_Ce n'est pas une chance, Fillette. Mais mon talent à faire communier ces trois-là. Se vanta Jinpachi.

_Bah tiens, commence par laver tes vêtements correctement et on reparlera de tes capacités de meneur ! » Gronda Kamanosuke.

Une seconde intervention qui laissa le pirate muet, redoublant l'hilarité générale. Yukimura souriant, fondait littéralement devant ce tableau de famille bruyant et chaleureux.

« Je ne peux pas comprendre ce concept de terrien ! Rétorqua toutefois le libertin. Je navigue sur l'eau, je ne suis pas en train d'y tremper mes sous-vêtements sales !

_Ce n'est pas à moi de le faire, je ne suis pas une boniche ! S'enflamma le manipulateur du Vent.

_Tu parles d'une bande bras cassés, heureusement que vous n'étiez pas avec nous à la forteresse. Nota Saizô avec rancune. Vous auriez été capables de vous jeter tête la première sur les Gattlings !

_Ah oui, les fameuses Gat-tlings ! S'enthousiasma aussitôt Benmarû. Elles sont vraiment si grandes que cela, et efficaces ? Juzô m'a dit qu'elles tiraient une balle à la seconde !

_Tu ne dois pas t'enfiévrer pour des armes. Le corrigea Isanami. Ce n'est pas bien. Beaucoup de soldats sont morts à cause d'elles.

_Cela veut surtout dire que Tokugawa va compter désormais sur des soutiens extérieurs puissants. »

La remarque placide de Rokurô jeta un grand froid. Il fût rapidement conspuer.

« Advienne ce qui devra advenir. Assura Seikai solidement. Nous affronterons avec notre foi chaque obstacle qui se présentera à nous ! Je n'ai pas peur.

_Ouais, je suis plutôt d'accord avec le chauve pour une fois. Certifia Saizô, à son tour. Ils vont nous trouver le moment venu et leur défaite sera encore plus cuisante que celle qu'ils viennent de subir. Cette guerre sera la nôtre et elle mettra fin à l'époque brillante des Tokugawa.

_Il est temps pour eux de se retirer de leurs obligations. Ajouta Juzô. Plus que temps surtout pour les Sanada de jouer leur chance.

_La chance ? Commenta Ana, avec fierté. Si nous gagnons ce ne sera pas grâce à la chance. Nous serons juste largement plus forts qu'eux. Des combattants d'exception, il n'y en pas tant que ça dans ce petit pays.

_Nous aurons juste à exterminer un par un tous les autres. Soupira Kamanosuke d'aise. De toutes façons, les jours me paraissaient longs dénués d'une bonne dose de violence…

_Je ne veux pas rentrer auprès des miens sans de nombreux récits épiques à leur raconter. Ils ne me croiront pas sinon, je les connais. Ils vont penser que je leur laisse le bateau pour faire le tour des bordels.

_Tant que nous sommes Dix, rien ne nous résistera ! Acheva Isanami.

_C'est pas un peu cliché ce genre d'affirmations grandiloquentes ? Se moqua Saizô. Aïe ! Je rêve, cette gosse me frappe ! Faites quelque chose ! Mais faites quelque chose !

_On avance avec les clichés, Monsieur-je-sais-tout ! Tu devrais avoir honte de salir de si belles valeurs ! Criait déjà la prêtresse. Goujat !

_Nee-san, ne te fatigue pas. Conseilla Benmarû gentiment. Il est complètement hermétique à l'intérêt social, ce type… On aura beau lui répéter, ça passe par une oreille, ça ressort par l'autre.

_Hé ! J'ai été recruté par la force ! Se révolta le ninja d'Iga.

_Insiste sur le côté dramatique de ton existence, on va larmoyer… L'encouragea Ana, railleuse.

_Vous ne pouvez pas comprendre !

_Mais vas-tu descendre de cette table, Saizô ? »

Nouveau bruit d'atterrissage confus sur les tatamis du salon.

« Ah d'ailleurs, quelqu'un a vu le Vieux et le Singe ?

_Ils ne doivent pas être loin. Viens manger. Le commanda Isanami, efficacement.

_Mais…

_Viens. »

Respirer.

Abandonnés au calme extérieur sous les tendresses de la Lune, en fautifs ils sourirent. Sasuke serrant plus fortement, sa prise autour de sa taille. Sa respiration apaisante chatouillait sa peau. Yukimura s'autorisa de s'appuyer davantage contre lui, admirant le spectacle nocturne d'Ueda qui s'étendait sous leurs yeux. Les fresques familières apportant une paix émue au fond de leurs cœurs et l'absolue satisfaction de se retrouver chez soi. Ensembles.

L'obscurité toute entière avalait le Monde.

...

Ils vécurent heureux, adoptèrent Benmarû et voyagèrent à travers les continents…

Fin


Je dédie ce dernier chapitre à tous ceux qui auront suivi cette histoire jusqu'au bout. Merci, sincèrement.

Yukimura conclût en tant que Chasseur d'Ombre, ce qui avait été amorcé, 300 pages plus tôt.


Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.