L'avant de la voiture était enfoncé, le compteur indiquait cent-cinquante-six kilomètres heure. Concentrée sur la route ma grand-mère évitait les voitures avec souplesse, à cette vitesse, il n'était pas question de tourner brusquement le volant. Un instant, je me suis demandée jusqu'où irait le moteur avant d'exploser, puis je me suis dit que le sujet n'était pas si intéressant. Une voiture de police s'était placée à notre hauteur, ses hauts parleurs nous hurlant de stopper le véhicule.

Ma grand-mère venait de poser sa main gauche sur son cœur, une image m'a frappée, je me suis revue au festival d'été des années auparavant. La cohue, son corps livide sur le sol, ses yeux aux pupilles dilatées qui fixaient le vide, une expression de douleur peinte sur son visage. Elle était morte ce jour là, mais quelqu'un avait réussit à la ramener à la vie, aujourd'hui, il n'y avait que moi dans la voiture.

Reprenant soudainement pied dans la réalité alors que la sirène résonnait toujours, j'ai touché mon oreille avec étonnement. Kero venait de la mordre.

-Bon tu te réveilles ?! On a une carte à mettre hors d'état de nuire si tu te souviens !

J'ai hoché la tête alors qu'il tirait laborieusement mon sac de la banquette arrière vers moi. Comment stopper la voiture sans pour autant nous blesser ? Une deuxième voiture de police s'avança dans le but de nous dépasser pour nous forcer à ralentir, un frisson glacé m'a parcourut le dos, ils allaient nous tuer en faisant ça. J'ai ouvert la vitre, pestant contre la lenteur du système automatique, et j'ai fait de grand mouvement de bras pour attirer leur attention. Un des agents ouvrit sa vitre, j'ai crié de toute mes forces pour qu'il m'entende.

-On ne peut pas freiner ! Ne nous bloquez pas !

Il m'a parlé du levier de vitesse, demandant à ma grand-mère de rétrograder manuellement mais quand elle a essayé de s'exécuter, le levier lui est resté en main. Je suis devenue encore plus pâle, attrapant le levier, je l'ai balancé devant les yeux du conducteur incrédule. Heureusement, ils ont renoncé à nous bloquer, nous donnant de nouvelles instructions. Les barrières du péage allaient être ouverte et quelques kilomètres plus loin se trouvait une voie d'urgence qu'ils allaient sécuriser à notre intention.

-Mamie ça va ?

C'est comme ça que je l'appelais étant petite ou encore lorsque je m'inquiétais pour elle, elle le savait et retirant sa main de sa poitrine, sans quitter la route des yeux, elle me fit un sourire qui se voulait rassurant. Je n'étais pas dupe, son cœur la lançait et il fallait impérativement qu'elle soit mise au calme avant de refaire une crise. Kero me tendait mes cartes, je les ai rapidement passé en revue, imaginant un plan d'action plus rapide que d'attendre le péage.

Attrapant la clé du sceau autour de mon cou, j'ai récité la formule d'invocation du sceptre de Sakura.

Les policiers ne nous observaient plus vraiment attendant l'approche du péage, nous adressant de temps à autre un encouragement.

-Mamie, des nuages vont apparaitre autour de nous mais ton champ de vision sera libre alors surtout ne sois pas surprise.

Je l'ai brièvement vu tourner la tête inquiète, elle n'avait jamais aimé la science fiction, tout cela devait la dépasser. Malgré la situation, un sourire affectueux a étiré mes lèvres, ma grand-mère était vraiment forte.

-Cloud, forme une barrière nuageuse sur les flancs de la voiture.

La voiture de police avait disparut dans les nuages épais, leur voix s'était faite plus diffuse, ils ne devaient plus se maintenir à la même vitesse que nous. La carte de l'ombre et du sable en main, j'ai croisé les doigts pour que tout marche comme je l'avais prévu.

-Je compte sur vous les filles.

Les cartes roses restèrent évidemment silencieuses mais je savais qu'elles feraient leur possible. J'ai jeté un coup d'œil par la fenêtre les nuages avaient jeté un voile sombre sur le bitume, masquant toute la lumière de l'astre du jour. C'était parfait.

-Sand, recouvre la route devant nous ! Shadow, saisis-toi de l'ombre de la voiture pour la forcer à s'arrêter !

Les pneus ont crissé un instant, répandant une odeur de caoutchouc brulé jusque dans l'habitacle. La voiture luttait mais le compteur annonçait notre victoire. Cent kilomètres heure, quatre-vingt, cinquante puis après deux longues minutes nous avons atteint le point mort et nous avons pu stopper le contact.

-Tout le monde va bien ?

Kero voletait à côté de moi et j'ai hoché la tête alors que grand-mère s'effondrait sur le volant. Je suis restée interdite, mon esprit refusait de se mettre en marche. Il fallait que je crie, que j'avertisse quelqu'un que je chasse les nuages pour qu'on nous retrouve. Kero s'était perché sur son épaule pour essayer de la réveiller mais elle ne bougeait plus. Un sanglot étouffé me força à recommencer à respirer et à réagir.

-Sand fais disparaitre ce sable loin d'ici, Shadow continue de tenir la voiture comme tu pourras et Cloud disparait !

J'avais fais de grands gestes pour accompagner mes paroles, la lumière était réapparue mais aucune des deux voitures de police. Je ne savais pas faire de massage cardiaque, je n'avais pas appris, je n'en avais plus eu besoin. J'ai sortit le corps lourd de ma grand-mère pour l'allonger sur le sol et en collant mon oreille contre elle, j'ai confirmé mes craintes. Son cœur s'était de nouveau arrêté, comme cette fois là.

Me mordant les joues pour lutter contre la panique, je ne savais pas quoi faire pourtant il fallait que je fasse quelque chose. Je ne pouvais pas la laisser mourir.

-Mizuno, qu'est ce qu'il lui arrive ? Elle à l'air blanche, elle s'est évanouie ?

Non, elle ne s'était pas simplement évanouie. Il fallait que je ré-actionne son cœur rapidement, il avait lâché depuis bien plus d'une minute déjà. J'ai essayé de me souvenir, il fallait que je dégrafe ses vêtements pour avoir accès à sa poitrine, au plexus solaire que je devais compresser au rythme de mon cœur. Mes mains tremblaient, la simple tâche de déboutonner devenait un calvaire, je n'arrivais à rien. Son regard vide me terrorisait, j'allais la perdre.

Me jetant dans la voiture, j'ai sortit mes cartes sans ménagement, les éparpillant au sol pour trouver celle qui me permettrait peut être de la sauver. Je n'étais pas sûre que ce soit possible mais je devais tout tenter. Pour elle.

-Through !

Cette carte, je n'avais expérimenté qu'une fois son pouvoir mais j'avais l'impression d'avoir compris sa fonction. Elle permettait d'ignorer la matière indésirable pour toucher uniquement ce que l'utilisateur voulait atteindre. J'ai plongé la main vers son cœur réprimant une remontée de bile alors que ma main traversait son corps sans obtenir de résistance. Il fallait que je reste concentrée, que je trouve le cœur et que doucement j'applique des pressions régulières pour le faire repartir.

Une masse chaude sous ma main me laissa deviner que j'avais atteins mon objectif, ma main enserra délicatement l'organe, une pression brève puis une autre, et encore une autre. Au même rythme que mon cœur. L'air, il fallait que je renouvèle l'air dans ses poumons.

J'ai pris une grande bouffée d'oxygène, bouchant son nez avant de souffler jusqu'à ses poumons, son corps s'est légèrement soulevé et j'ai recommencé à stimuler son cœur. Kero s'était assis sur le bitume observant avec angoisse et fascination ce que j'étais en train de faire.

Un bruit de cauchemar m'a fait sursauter, lâchant le cœur pour ne pas risquer de l'endommager avec mes mouvements brusques, j'ai regardé ma grand-mère. Elle venait de recommencer à respirer, sa première inspiration avait été singulièrement profonde, provoquant un bruit puissant. Elle n'avait pas ouvert les yeux, les miens s'étaient fermés avec soulagement quand la tête pressée contre sa poitrine, j'avais de nouveau entendu son cœur battre seul.

-Mamie.

J'avais sangloté ce mot plus que je ne l'avais prononcé. Kero s'était pressé contre moi pour me rassurer mais je me suis mise à pleurer comme une enfant. J'étais de nouveau tellement fatiguée, les cartes m'avaient ponctionné tellement de force. Les roues de la voiture se sont remises à tourner et cette dernière s'est encastrée quelques mètres plus loin dans la barrière de sécurité, m'arrachant un sursaut. Je l'aimais vraiment bien cette voiture, reniflant et m'essuyant les yeux, je suis allée jusqu'à elle pour récupérer mon sac dans lequel je pourrais récupérer mon portable. L'avant était fichu mais les portières arrières semblaient intactes, mon sac s'était retrouvé sur le sol, son contenu déversé sur la moquette. Mon téléphone se trouvait sous le siège, allumant l'écran, j'ai eu un moment de lassitude.

J'ai tapé le numéro des pompiers, leur expliquant que nous avions eu un accident sur l'autoroute, cherchant des yeux un panneau, j'ai repéré une borne kilométrique, celle du kilomètre cinquante. J'ai repensé à Namie, elle aussi il fallait que je la sauve. Elle était là bas depuis des heures, sans eau ni nourriture et ce soir la température baisserait assez pour la rendre malade, au minimum.

La voix de mon interlocuteur me paraissait lointaine, je voulais le rassurer en lui disant que j'étais toujours au bout du fil, je ne l'ai pas fait. Je ne pensais plus qu'à Namie, je pouvais me déplacer sans me faire voir mais je n'étais pas sûre d'arriver jusqu'à l'endroit où elle était.

-Kero.

Ma voix était chevrotante, je me suis raclée la gorge sans réel succès, elle avait gardé une sonorité anormale. Je me suis baissée pour ramasser la carte de l'ombre, je n'allais pas en avoir besoin, ou plutôt, je ne pourrais certainement plus utiliser les cartes après avoir volé plusieurs dizaines de kilomètres.

-Je dois aller chercher Namie.

-Ah ça non ! Tu n'iras nulle part dans l'état où tu es !

-Tu sais dans quel état elle est elle ?

Il reste muet, puis d'une voix plus douce, il reprit.

-Si tu arrive là bas épuisée, tu ne lui seras pas d'un grand secours.

J'étais vraiment à bout de force, mes muscles étaient douloureusement tendus, grinçant presque à chaque mouvement aussi minime soit il. Pourtant, je me suis accroupie pour ranger les cartes dans mon sac, les pompiers les récupéreraient surement.

-A la fin de la semaine, on part en voyage scolaire.

Kero m'a regardé sans comprendre, il n'avait pas besoin de comprendre, je savais ce que je voulais. J'ai reniflé en m'approchant de ma grand-mère, sa main était tiède, son cœur battait toujours à un rythme régulier, apaisant. Le trafic avait été arrêté sur l'autoroute mais pour combien de temps encore ? J'ai tiré son corps avec soin, pour la placer devant l'épave de la voiture, plus à l'abri qu'au milieu de la route. Je suis mordu la lèvre, les pompiers allaient arriver et elle serait en sécurité.

J'ai pris mon portable, mes doigts appuyant jusqu'à arriver sur le numéro de Steven.

« C'est hors de question. »

Sanglotant de nouveau, j'ai invoqué le sceptre encore une fois le bras raide tendu devant moi. Je me suis retournée vers Kero, il fallait qu'au moins lui m'aide, toute seule je n'y arriverais jamais.

-Kero, il faut que tu me guide. Je vais me concentrer pour économiser mes forces, je compte sur toi pour me diriger. Il faut atteindre ce kilomètre quatre-vingt-douze.

Encore quarante-deux kilomètres. Il a hésité un instant puis a accepté de me servir d'yeux pour le trajet. J'ai eu un regard méfiant pour la voiture mais la carte qui s'en était prise à nous semblait avoir disparue.

-Fly, Cloud.

Protégée par ma couverture nuageuse, je me suis élancée dans les airs, Kero à mes côtés. Il passait régulièrement sous la couverture nuageuse pour me dire si nous étions trop bas ou si nous dévions de la route. Moi, je voyais les nuages blancs défiler indéfiniment, l'impression de faire du sur place me faisait angoisser alors j'accélérais mes battements d'ailes.

La tête basse, je cherchais mon souffle, l'air était trop humide dans les nuages, ma respiration était devenue sifflante. Je respirais la bouche grande ouverte, ma gorge semblait à vif quand j'ai demandé à Kero où nous en étions. Sa moue me fit penser qu'on était encore loin, je l'ai empêché de m'informer finalement, je ne voulais pas me décourager.

Le plus dur quand on est épuisé, ce n'est pas le moment où on succombe, c'est avant, quand il nous reste assez de force pour rester debout alors que notre corps crie « stop ».

-Mizuno.

Mes paupières se sont relevées pour apercevoir Kero qui voletait autour de moi, un instant, j'ai eu le fol espoir que nous étions arrivés.

-Tu perds de l'altitude, il faut remonter un peu.

Les lèvres pincées, j'ai hoché de la tête, battant des ailes plus fort pour prendre de la hauteur. Je me suis demandée, pourquoi je faisais tant d'efforts pour Namie. Nous n'étions amies que depuis quelques semaines pourtant. En pensant cette phrase, j'ai eu l'impression de me mentir, était-ce vraiment la réalité ? Namie avait toujours été à mes côtés d'une certaine façon, une relation de jalousie et de rivalité mais pas si éloignée de celle que nous avions. La confiance en moins à l'époque.

La première fois que je l'avais vu, je l'avais bien aimée mais nous nous étions disputées pour une raison futile. Un vague sourire m'a accompagné dans mes souvenirs, peut être que nous avions toujours été à un pas seulement de l'amitié.

-…uno.

Clignant des yeux, j'ai de nouveau pris de la hauteur mais Kero m'attrapa le bras avec ses pattes.

-On y est Mizuno, on peut descendre.

J'ai fixé ce petit être jaune orangé incrédule, nous étions au dessus de Namie. Battant des ailes sur place, je n'ai pas tardé à toucher le sol. Le faux-bruit des voitures sur l'autoroute me parvenait clairement à travers les nuages, à l'endroit où je m'étais posée, une pancarte en papier plastifié indiquait :

« Germain tu nous manques. Repose en paix au quatre-vingt-douzième kilomètre. »

La photo d'un garçon d'une trentaine d'année était affichée, ses couleurs faussées par les rayons du soleil, il avait un teint jaunâtre.

-De l'autre côté ! Va de l'autre côté, ici, c'est le côté voiture !

J'ai enjambé la barrière métallique, marchant droit devant moi sans vraiment faire attention mais quand un de mes pieds à rencontré le vide, je me suis immobilisée. Obéissant à une volonté muette, les cartes se sont retirées d'elles même, laissant apparaitre un paysage douloureusement lumineux pour mes yeux habitué à la pénombre des nuages. Elle était là, recroquevillée sur elle-même, mains et pieds attachés par des tendeurs élastiques. Elle était pâle comme un cadavre, j'avais peur de m'approcher pour constater ce que je redoutais. J'ai vu Kero descendre jusqu'à elle, n'ayant pas le courage de prononcer un mot, je l'ai laissé faire.

-Elle va bien !

Une boule s'est dénouée dans mon estomac, je me suis assise sur le rebord du ravin pour me laisser glisser un mètre plus bas. Il n'était pas très profond, ce ravin devait juste servir de canal pour éviter les inondations sur l'autoroute en cas de déluge. M'accroupissant à ses côtés, j'ai tapoté sa joue pour lui faire reprendre conscience.

-Namie ? Tu m'entends ?

Un grognement, ses yeux cernés se sont ouvert sur moi un instant avant de se refermer puis après quelques secondes, elle les a ouverts de nouveau. J'ai détaché ses liens avec une grimace, l'élastique avait laissé des marques violacés sur ses poignets nus. Elle a essayé de se redresser alors je l'ai aidé, l'adossant à la paroi du ravin. Me fixant d'un air contrarié, elle a déclaré avec une voix enroué mais ferme.

-J'ai soif.

Éclatant de rire sous son regard médusé, j'ai eu un vertige, secouant la tête pour faire passer l'impression de lourdeur, je me suis autorisé quelques secondes de repos avant de recommencer à penser à la suite des opérations.

-Vous en avez mis du temps à me retrouver.

Marquant une pause, elle continua d'une voix neutre.

-M'enfin, je suppose que vu la tête que tu as, je peux te pardonner le retard.

Un grand sourire s'est dessiné sur mon visage et Kero a commencé à la questionner sur son enlèvement. Je n'écoutais pas vraiment, je savais déjà qui l'avait kidnappée, seul le mobile était manquant mais je doutais que Namie le connaisse.

Mot de l'auteur : Alors je tiens à dire, au cas où certains d'entre vous seraient incrédule par rapport à la rapidité du vol sur 42km, qu'un pigeon vole de 60 à 120 km/h donc en prenant en compte le fait de la taille de Mizuno couplé à sa fatigue et la masse qu'elle offre qui n'est pas vraiment aérodynamique, j'ai établie sa vitesse de vol aux alentours de 35-40km/h. Ce qui nous donne une durée d'environ une heure dix. Après si vous avez un ouvrage qui parle de la vitesse de pointe des anges pour me contredire je serais ravie de le lire xD

Et un grand remerciement à Luna Sylva qui me commente depuis un moment maintenant.

Ainsi qu'à Sheya-chan, vous n'imaginez pas comme ça me fait plaisir de lire vos commentaires !

Sur ce, au prochain chapitre !