Chapitre 2 / T'es morte, petite Clove

Brutus nous observe fixement. L'œil étincelant, la bouche gonflée d'orgueil, je sens déjà le gout du sang sur mes lèvres. Ses paroles ont décuplé mon impatience. Je brûle d'empressement, de furie, de passion. J'assoupis les tourments de cette attente, fébrile. Elle me démange, l'envie d'y être. De fouler le sol de l'arène.

Je grave dans ma mémoire tous les conseils qu'il vient de nous prodiguer, maintenant et pour toujours.

Cato croise les bras, provocateur.

_ Et s'il n'y avait pas d'alliance cette fois ?

La mâchoire de Brutus se contracte. Sa voix tranchante balaye l'impertinence de la question.

_ Sans alliance, gamin, tu t'épuiseras à tous les tuer de tes mains. Tu arriveras au grand final diminué. Personne ne sait ce que les jeux vous réservent. Conserve tes forces. C'est le meilleur passeport pour ta survie.

J'hoche la tête. Cato se tait, sceptique.

_ Vous êtes avantagés, reprend Brutus. Vous arriverez parmi les premiers au Capitole. Vous avez un jour d'avance sur le District Douze, le plus éloigné. Je veux que vous mettiez ce temps à profit. Vous allez visionner les dix derniers Hunger Games.

Cato lève les yeux au ciel.

_ On les connait par cœur ! Ça fait partie de l'entrainement des carrières. Vous devriez pourtant le sav...

Brutus se lève, agacé.

_ Regarde ces jeux. Avec elle. Ou disparais de ma vue et n'espère plus un seul de mes conseils.

Les deux hommes se toisent. Brutus se fait craquer les os des poignets. Je perçois le regard de Cato se teinter de méfiance.

_ On arrive en vue du Capitole, prévient-il avant de quitter la pièce, un regard dur à l'adresse de Cato.

Je laisse un rictus de pur bonheur exploser sur mes lèvres. Mes jambes se ruent vers la fenêtre. Mon cœur menace de déserter ma poitrine. Une cité gigantesque se dessine à l'horizon. Le Capitole. Enfin. Mes yeux s'emparent de ce spectacle. Il dépasse mes rêves les plus fous.

Mon regard se noie dans les profondeurs du paysage.

Puis l'air gagne en contenance, l'atmosphère se tend.

Je sens l'ombre d'une stature imposante venir recouvrir la mienne. Le visage de Cato se reflète dans la vitre. Je me raidis. Ses yeux cherchent les miens. Un sourire mauvais traverse ses lèvres.

_ T'es morte, petite Clove. Quoi qu'il arrive.

D'instinct, mes muscles se tendent. Je redresse le menton. Mes yeux se rivent à la couleur des siens. Je soutiens son regard hostile.

_ Quel âge tu as, quinze ans ? Et tu t'es portée volontaire ? Nerri sera furieuse. C'était son année. Tu lui as volé sa gloire. Moi si un gamin comme toi avait osé me prendre la mienne... Elle te provoquera en Litige, si tu survis aux jeux. Tu n'as pas l'ombre d'une chance contre elle. Peut-être s'attaquera-t-elle à ta famille ?

J'hausse les épaules, indifférente.

_ Je me moque de ma famille.

Cato ricane, surpris.

_ Ça ne change rien. Tu n'auras pas la chance de revoir un seul de leurs visages. Tu mourras dans l'arène. De mes mains, s'il le faut.

Je lui montre le plus beau des masques de mon indifférence. Il incline la masse de son corps, agacé.Je sens son visage se pencher vers moi. Mes sourcils se froncent. Sa bouche vient chercher mon oreille. Il me murmure distinctement ces six mots terrifiants.

_ C'est moi qui te tuerais.

Je bloque le frisson dans mon dos. Je me retourne. Brusquement. Cato recule, surpris.

_ Ne sois pas si sûr de toi. Tout ne se joue pas dans les muscles aux Hunger Games, persiffle ma voix.

Cato me dévisage. Ma haine soutient son regard noir. Je sens qu'il étudie mon visage. Je redresse le torse. Il ne doit pas croire qu'il m'impressionne. Je prépare mes muscles, prête à plonger la main sur le couteau dans ma botte. La confrontation est imminente.

Puis son visage se détend. Il décide de changer d'approche. Un sourire conciliant se forme à l'angle de ses lèvres.

_ On m'a parlé de toi. Il parait que tu es très habile. Parmi les plus prometteuses de l'académie. Mais ça ne suffira pas. Ils te feront cruellement défaut, ces trois ans d'expérience.

Je renifle avec mépris.

_ C'est ce qu'on verra.

L'homme du Capitole est de retour. Brutus l'accompagne. Le mécontentement se lit sur son visage. Il vient de comprendre. La tension est montée d'un cran entre ses deux tributs. Mes yeux ne se détachent pas de ceux de Cato. Je veux qu'il doute. Qu'il doute de lui et de l'issue du combat. Qu'il me prenne au sérieux. A partir de maintenant, et jusqu'au bout.A l'entrainement. Dans l'arène. Pendant le temps de l'Alliance. Jusqu'à la fin. Il fronce les sourcils, me défiant du regard .Je sens qu'il exulte.

Et puis, je l'entends. La clameur. La clameur de la foule. Cato tourne la tête. Ils sont des centaines, amassés sur les quais, à scander le nom du District Deux. J'approche mon visage de la fenêtre. Une marée de couleur me submerge la vue. Instinctivement, je recule. L'homme du Capitole m'attrape par le bras et m'entraine en arrière.Je lutte nerveusement contre l'envie de lui fracasser le crâne. Brutus le questionne du regard.

_ Ils ne doivent pas être vus par la foule. Pas avant qu'on ait décidé le ton de l'image à leur faire porter.

Brutus hoche la tête. Il fait signe à Cato d'approcher.

_ Vos interactions avec le public doivent être réduites à son minimum jusqu'à demain. C'est demain, qu'on vous présentera au monde. Mais aujourd'hui... Profil bas. Enfilez ça tous les deux.

On nous tend deux vestes blanches. Deux vestes de pacificateur. L'incompréhension se lit dans les yeux de Cato comme dans les miens. Le train s'immobilise. Il vient d'atteindre le quai. Je sens ma gorge se nouer. Un lent frisson me parcourir. Aucun retour en arrière possible.

_ Couvrez vos têtes avec ça.

Je m'exécute, maladroitement. Cato me regarde, perplexe, et finit par m'imiter, silencieusement.

_ Ce sera du meilleur effet, se réjouit l'homme du Capitole.

_ Passez devant, Stark, je ferme la marche, lui commande Brutus.

L'homme du Capitole me contourne. A son regard, je comprends bien qu'il faudra le suivre sans trainer. Un bruit sourd se fait entendre. Le sas est prêt à l'ouverture. J'avale ma salive. Difficilement.

_ Surtout, regardez droit devant vous.

La lumière m'assaillit de toutes parts. Les cris de la foule sont assourdissants. De mon point de vue, le Capitole est terrifiant. Cato me pousse en avant. Je serre la veste autours de mon visage. Je m'engage dans les pas de l'homme du Capitole. Une rangée de pacificateurs nous protège des badauds.Je sens bien qu'il leur est difficile de contenir la foule. Je perçois des couleurs, des étoffes incroyables, des visages indescriptibles, de beauté, de laideur, d'étrangeté. Cato presse ses pas dans les miens, à m'en marcher dessus. Je déteste le contact imposé de son corps. Plus que quelques mètres. Une nouvelle embarcation nous attend. L'homme du Capitole me tend la main et j'y grimpe le plus vite possible. Les portes coulissent, et la paix regagne mon espace vital.

_ Les vitres sont teintées. Vous pouvez retirer ces stupides vestes.

Cato dévisage Brutus, l'air méfiant, puis se débarrasse de son couvre-chef. Je me fonds dans ses mouvements. Mon corps se détend.

Je me penche à la fenêtre. Et reste sans voix. Rien ne nous préparait à cette expérience. Ni les cours, ni les livres, ni les images retransmises à la télévision. Pas même l'aperçut depuis le train.

Magnifique. Eblouissant. Le Capitole est incroyable, mirifique. Les formes de son ensemble s'entrelacent avec splendeur. Je mesure l'immense hauteur de ses édifices, étourdisssante.Chaque mètre decette ville gigantesque me donne le vertige. Mes yeux fusent dans tous les sens. Tout les stimule.

Soudain, une secousse ébranle le sol. Cato me lance un regard nerveux. Je tremble quelques secondes avant de comprendre.

_ On est en train de voler ?

Brutus sourit à Cato pour la première fois.

J'ai du mal à en croire mes yeux. Cato se précipite à la fenêtre. L'engin ne touche pas le sol. Il lévite à quelques mètres de la terre. Nous flottons littéralement dans les airs.

_ Propension à air comprimé, explique l'homme du Capitole.

Le dédain dans sa façon d'hausser les épaules ne m'échappe pas.

Le temps du voyage, le monde me parait fabuleux. J'en oublie même la raison de ma venue au Capitole. Je sais d'ores et déjà que rien en moi ne veut retrouver le District Deux, jamais. Cato demeure silencieux, s'imprégnant les yeux du faste de la ville.

Je brûle d'en voir plus. J'ai toutes les peines du monde à contenir mon excitation lorsque l'engin touche de nouveau terre. L'homme du Capitole retrouve son air solennel. Les portes s'ouvrent.

_ Vous voici en présence de vos nouveaux quartiers, désigne-t-il le gigantesque édifice au pied duquel nous nous trouvons. Chaque District possède son propre étage. Vous serez donc logés au second parquet. Je pense que les tributs du District Un viennent eux aussi d'arriver.

La salle d'accueil est immense. L'espace d'un instant, tout m'indique que mes yeux me jouent des tours. On me pousse avant. La réalité est telle que je n'aurais pu la concevoir. Brutus nous dirige vers un ascenseur. Lorsque les portes s'ouvrent sur nos quartiers personnels, je sens la science de ce monde irrationnel venir piquer Cato. Le luxe est omniprésent dans chaque cellule de cette pièce. De la table centrale dressée à notre attention jusqu'à l'étoffe sur laquelle nous marchons. Deux domestiques sont à notre service. Des muets dont je ne veux rien savoir de l'histoire. On me présente ma chambre.Je cligne des yeux, émerveillée. Du tissu de soie en recouvre les murs, ma fenêtre donne sur une cours particulièrement somptueuse, et mon matelas est plus moelleux que tous ceux du District Deux réunis. Des vêtements m'attendent dans l'armoire. Des couleurs sombres, comme je les aime.

Brutus apparait dans l'encadrement de ma porte.

_ Passe par la salle de bain, mets ces vêtements, et rejoins moi dans une heure. Dans la salle de séjour.

Son ton sans appel m'arrache à ma rêverie. Je décide de ne pas m'offusquer de ses manières revêches.

L'eau coule sur ma peau. Un parfum de jasmin, suave, se distille dans les angles de la pièce.J'autorise mes sens à se fondre dans le calme, l'apaisement. La sérénité. J'oublie les affres de la réalité, je ferme les yeux et m'accorde quelques minutes de détente absolue, de relâchement.La volupté des lieux me grise. J'allonge mon corps au fond de la baignoire. Mes cheveux détachés flottent librement dans l'eau claire. Je laisse mes jambes se délasser, mon esprit se perdre dans les méandres du plaisir. Je savoure cet instant d'accalmie, portée par les eaux, absente au monde des Jeux.

Mon regard se fixe au plafond. De l'autre côté du mur, j'entends l'eau d'une douche ruisseler contre les carreaux, les bruits de pas d'une démarche lourde. Cato. Je soupire.

Nombre de filles m'auraient provoqué en Litige pour ça, dans le District Deux. Me tenir si près de lui. Quelque chose d'impensable hier encore, avant la Moisson.

Cato. L'enfant prodige du District Deux.

Fort. Altier. Robuste. Fier. Conquérant. Imbattable. Arrogant. Désirable.

Encouragé, acclamé. Adulé.

Je sais qu'on a misé gros sur lui. Cato, Cato, Cato. S'en est insupportable.

Elles s'arracheraient les entrailles pour les faveurs de son coeur. Les filles du District se collent à lui comme les mouches s'engluent dans le miel. Je me remémore certaines discutions, certains drames. Juste pour lui. Juste pour le tas de ses muscles, pour les angles de son visage attirant. J'ai honte pour elles. Celles qui pleuraient au départ du convoi. Se donner en spectacle, faire honte au District pour ne récolter que transparence à ses yeux. Toute cette attention. Il en jubilait simplement.

J'étire mon corps dans l'eau douce. Je me demande si ma voix se serait levée pour se porter volontaire si elle avait su qu'elle se trouverait face à Cato. Tout me dit qu'un des duels finals se jouera entre nous deux. Et Cato a tout d'un adversaire redoutable.

Je sèche soigneusement mes cheveux. Mon reflet se fige dans la glace. Je m'observe durement. Le front épais, les joues maculées de taches de rousseur…

Trois coups secs à la porte me font tressaillir. Je resserre ma serviette autours de ma poitrine.

La voix rugueuse de Cato résonne à travers la porte.

_ C'est toi qui a l'after-shave.

Mes yeux parcourent les produits alignés autours de la vasque. L'un d'eux porte la mention after-shave.

_ Ouvre la porte.

Son impolitesse me pique au vif. Je fronce les sourcils.

_ Non.

J'entends son souffle enfler de colère.

_ Je vais pas poiroter comme un pingouin longtemps, ouvre la porte !

_ Non.

Je sens ses poings se fracasser contre le bois. La porte vacille sous une salve de bruits sourds. Il cherche à plier ma volonté. Je perçois l'étendue de sa rage, l'écho de sa haine. Il insiste, encore. Par l'usage de la force. Par les menaces. Ses seules armes. Je décide de le prendre de cours.

J'ouvre brusquement la porte. L'after-shave lui atterrit droit dans le visage. Je le défie de mon regard noir. Je reste calme. J'attends la sentence. Qu'il hurle, qu'il me frappe. Je lui rendrais coup par coup la monnaie de sa pièce.

Mon audace le surprend. Il me regarde, les traits déformés par la fureur, l'espace d'une seconde de réflexion. Puis son visage se détend. J'observe le spectre malveillant de la cruauté la plus sanglante venir déformer les courbes de son expression. Un frisson me parcourt le dos. Ce sourire cruel, cette jouissance absolue. Il prend le temps de m'en imprégner. Ses muscles le démangent. Sa bouche forme des mots tranchants sur ses lèvres. Ses yeux vomissent des menaces sanguinaires.

Je claque la porte. J'entends son rire s'éloigner au son de ses pas. Je sens mes jambes trembler, mon corps vaciller sous le poids de la peur, de la terreur, de l'épouvante. J'ai vu l'enfer dans les yeux de Cato. Ma respiration gonfle, se dilate. Je suffoque, terrorisée. Ma mort est imminente.

J'examine les tourments de mon visage, le souffle court, le front baigné de sueur. J'y lis le déclin, la panique, le désastre. Et puis lentement, je comprends. Ses mots, sa stature, son assurance, son vice. Il faut se rendre à l'évidence.

Mon adversaire est de taille.