Bonsoir tout le monde,
Je reprends enfin les rênes de « La somme de toutes les peurs ». M'excusant de ce mois et demi d'absence, consacré exclusivement à mes études, j'ai fini par trouver le temps de vous livrer le nouveau chapitre, qui amorce pas à pas un changement radical dans les relations entre Clove et Cato.
Un grand merci à vous de me lire, de me suivre, de me laisser des reviews, et de faire vivre cette histoire, que je prends beaucoup de plaisir à écrire, bien qu'il m'arrive souvent de gouter aux affres de l'insatisfaction avec la narration de cette fic.
Petit message à ceux qui m'écrivent sans se logger : je regrette de ne pas avoir la possibilité de vous répondre personnellement, mais sachez que vos commentaires sont très, très, très appréciés.
Je serais ravie de lire vos avis sur ce chapitre.
Bonne lecture :)
Chapitre 6/ Le Bain des Anges
Brutus et Stark discutent à l'avant de l'hovercraft. Assise à l'arrière, j'observe les agissements des deux hommes. De larges sourires percent l'austérité de leur faciès. Je déchiffre leur langage corporel. De l'excitation, du contentement, de l'intérêt. Beaucoup d'intérêt. Les tributs du District Deux semblent les combler cette année.
Je me mure dans le silence. Mon regard ne quitte plus la baie vitrée. Depuis le ciel, les angles du Capitole forment une symétrie parfaite. Je sens dans les tréfonds de mes endorphines une connexion spéciale avec l'immensité de la ville. Sa beauté me sillonne l'esprit, encore et encore. Je ne me lasse pas de la contempler.
Je sens qu'il me fixe, maintenant. J'entends son souffle avancer vers moi. L'ombre de sa silhouette vient surplomber la mienne. Je ferme les yeux, agacée. Je sais déjà ce qu'il va me dire. Il m'observe en silence. Je sens qu'il cherche ses mots.
_ Pourquoi je t'ai jamais vu à l'entrainement ?
Il me dévisage, l'air grave. Je soupire, espérant lui faire comprendre que mon envie de lui parler avoisine le néant.
_ Tu m'as déjà vue.
_ Impossible. Je m'en serais rappelé.
Cato s'installe en face de moi. Je plante mon regard dans le sien, venimeuse.
_ Tu étais certainement trop obnubilé par ta propre personne pour remarquer l'existence des autres.
Il ignore complètement mes sarcasmes. Ses yeux me fixent. Il me contemple, méfiant.
_ Ils disent de toi que tu es très prometteuse. Ils se trompent. Tu es déjà très talentueuse. Ils n'avaient pas l'air de le savoir, pourquoi ?
Je soutiens son regard, sourde à ses questions. Il lève un sourcil, m'encourage à répondre.
Je le méprise tant.
Mon silence l'agace. Il m'attrape brutalement le poignet.
_ Je veux savoir à qui j'ai à faire !
Je me dégage violement de son étreinte. Mes prunelles lui lancent un de mes regards les plus noirs.
_ Doucement, tous les deux.
La voix de Brutus nous interrompt. Ses pas le guident à notre hauteur. Stark reste en retrait, les bras croisés.
Notre mentor nous sourit pour la première fois. Le spectacle est troublant. La rangée de ses dents cariées menace à elle seule le courage de ses interlocuteurs.
_ Ecoutez-moi bien. Vous êtes de loin les meilleurs tributs que nous ayons récoltés depuis longtemps. Cette année le District Deux aura très certainement son vainqueur.
Cato redresse fièrement les épaules. J'attends la suite de l'annonce.
_ Vos forces sont complémentaires. A vous deux, vous ne laissez pas la moindre chance aux autres de remporter les Hunger Games.
Je vois d'ici se profiler le problème. Sa phrase tombe comme un couperet sur le voile de mon intuition.
_ Vous aurez besoin l'un de l'autre pour écraser tous les tributs. Et quand le moment viendra, vous vous affronterez réellement et couverez d'honneur votre district.
Le visage de Cato s'irise d'un sourire mauvais. Il bascule la tête en arrière, provocateur.
_ J'ai pas besoin d'elle pour gagner.
Je croise les bras, prenant soin de soutenir chaque fragment de son regard.
_ Moi non plus.
Brutus frappe du poing sur la table.
_ Cessez vos enfantillages ! Tous les deux ! Tout de suite ! On n'a pas le temps pour ça !
Son ton se veut menaçant. Je distingue dans l'expression de Cato le reflet de la mienne. Mépris. Malveillance. Défi. Désaveu.
Brutus choisit d'ignorer ce détail.
_ Voilà comment je vois les choses : Vous vous entrainerez chaque matin, ensemble. Au lever du jour. Hors public. Ensuite, vous prendrez part à la mascarade de l'entrainement au milieu des autres tributs, dans les locaux du Capitole. C'est certainement ce que feront aussi les tributs des Districts 1 et 4. Au cours de cette semaine, nous développerons une stratégie. Et d'après ce que j'ai pu voir ce matin, j'ai ma petite idée de ce sur quoi nous allons miser. D'ici là et pour ce soir, j'attends de vous des relations d'une entente parfaitement cordiale, est-ce que c'est clair ?
J'hoche sagement la tête. La mâchoire de Cato grogne une sorte de oui.
Brutus pose la main sur nos deux épaules, signe de contentement. Il repart à l'avant du cockpit. Je sens les mouvements de Cato lui emboiter le pas. Sa voix s'insinue jusqu'à mes oreilles. J'entends distinctement chacun de leurs mots.
_ Elle me cache des choses. Je ne lui fais pas confiance. Personne ne l'a jamais remarquée dans le district. Tu l'as pourtant vue se battre. Ils auraient dû la repérer. C'est comme si cette fille était un fantôme. Je ne me rappelle d'aucun de ses Litiges.
Mes poings se serrent, mes muscles se tendent, malangueillumine le plafond de ma fureur glacée.Parler de moi comme si je n'étais pas là. Comme si je ne pouvais pas entendre. Je ravale mon envie de dégainer mon poignard. Je me lève et chemine jusqu'à eux, discrètement.
_ Elle n'en a probablement jamais fait.
_ Oui, les gamines dans son genre n'en provoquent pas. Mais même. Tu ne trouves pas ça bizarre ? Se porter volont…
_ Ça aussi, tu l'as oublié.
Ma voix s'élève au milieu d'eux. Tous deux font volteface, surpris. Ils ne m'ont pas sentie venir. Je croise les bras, menaçante.
_ Le Litige aux Fraises. Tu étais là.
Quelques secondes de réflexion. Il vient de comprendre. Les commissures de ses lèvres composent un sourire malveillant. Brutus le questionne du regard.
_ Le Litige aux Fraises. Une sale histoire. Ca a éclaté comme ça, sans prévenir. On a tous retenu notre souffle. Cette pauvre folle de gamine. Personne ne l'a jamais revue. Elle avait douze ans, peut-être moins. Elle a défié un Pacificateur. Ne rigole pas, Brutus. Il est tombé raide mort. Elle l'a tué. Douze ans. Je l'ai vu, j'étais là. Et elle aussi, apparemment.
Mon visage se fige. J'en perds le sourire. De vieux souvenirs éclatent, à la mémoire de cette petite. Son sang, ses cris, sa haine. J'étais aux premières loges de ce Litige qui avait éclaté en plein marché, moins de quatre ans plus tôt. Je pense à sa vie sacrifiée. Son sort funeste. Le buisson derrière lequel son corps fut certainement meurtri, pour avoir tenu tête aux ordres. Je chasse ces pensées de ma tête et retourne m'asseoir.
La suite de la conversation se perd. L'hovercraft amorce son atterrissage. Je lève les yeux vers Stark, qui m'observe en silence depuis de longues minutes. Je tente de percer son expression placide. Il se détourne de moi.
Une rangée de pacificateurs nous encadre. Nous regagnons notre tour d'ivoire.
Je surprends le regard de Cato posé sur moi dans l'ascenseur. Je fronce les sourcils. Il a troqué son sourire moqueur au profit d'une expression songeuse. Je n'aime pas ça du tout.
Brutus nous demande de changer de vêtements. Une nouvelle tenue m'attend, étalée sur mon lit. Je l'observe avec méfiance. Une robe. Un bout de tissu simple, sobre, grossier. Je n'ai pas le temps de l'enfiler qu'on cogne déjà à ma porte. Brutus me presse. Un rituel important nous attend.
Nous sommes conduits dans un nouveau bâtiment. Un édifice adjacent à la tour de résidence des tributs. J'engage mes pas derrière Stark. Je sens ceux de Cato non loin de moi. Les couloirs sont d'une blancheur terrifiante. Des odeurs inconnues me sillonnent les narines. Je pousse tous mes sens en alerte. Brusquement, les pas de Cato se séparent des miens. Je jette la tête en arrière et l'aperçois entrer dans une pièce. Ma main se resserre autour d'un poignard invisible.
Un immense homme maculé de blanc m'attend au fond d'une salle carrée. Il me serre la main, me murmure son nom que je ne prendrais pas la peine de retenir. Stark m'indique la marche à suivre. Je refuse de me déshabiller en leur présence. L'homme de blanc me sourit nerveusement. Il me conduit vers une chambre. Une immense chambre dissimulée derrière un rideau. Je n'en distingue qu'une petite partie, celle qu'on m'attribue. Une grande baignoire cerclée de rideaux se tient sous mes yeux. Son contenu, une marée de liquide blanc, répand de sa vapeur jusqu'aux dalles du plafond.
L'homme de blanc me laisse l'intimité nécessaire. J'enlève mes vêtements et plonge docilement dans la baignoire, comme ils l'attendent tous de moi. L'effet est saisissant.
Mes paupières se ferment. Contre ma volonté. Chacun de mes muscles se détend. Quelque chose de fabuleux se trame sous ma peau. Mon corps bouillonne. Je sens son arôme se distiller dans mon sang. Mon cœur palpite. J'irais jusqu'à supplier pour que ça ne s'arrête pas, jamais. Cette sensation me grise. Ses odeurs sucrées. La marée blanche est un prodige. Ses atomes se mêlent aux miens. Un déferlement de bien être fuse dans mon corps. Je m'enfonce au fond de la baignoire. Un long gémissement retentit dans la salle. Le mien.
J'entends rire. Je me raidis. Cette voix. Cato. Où ça ? Je tourne la tête dans tous les angles de la pièce avant de comprendre. Le sens des rideaux, la taille du plafond, la température de l'air ambiant. Des dizaines de baignoires comme la mienne sont alignées dans l'immensité de la pièce.
Mes yeux tombent sur l'épaisseur de sa silhouette, enrobée d'un flot de rideaux blancs. Je ramène mes jambes contre ma poitrine, mal à l'aise. Sa présence, l'inattendu me rendent tout à coup vulnérable.
Je perçois le son du clapotis de son bain. Ses bras s'étirent le long de sa colonne vertébrale. Il teste les habiletés de ses articulations du coude. Un grognement s'échappe entre ses dents.
_ Tu m'as pas raté, petite peste.
Je me redresse, machinalement. Je sens l'écho de son rire feuler le long de mes oreilles. Sa voix se voile d'amertume.
_ T'es satisfaite ? Plutôt contente de l'impression que tu leur as faite ?
Je bloque ma respiration. Seules quelques gouttes d'eau tombantes percent le silence flottant dans la pièce. Son souffle enfle d'impatience.
_ Me laisse pas parler tout seul, Clove.
J'ignore sa demande, et m'enfonce dans le mutisme le plus complet. Je sens la symphonie de ses humeurs se contracter.
_La politesse t'enseigne de me répondre.
Je soupire, agacée. J'ignore comment lui faire comprendre que mon corps réclame le silence. Ma voix brise l'étau de son orgueil.
_ Je n'ai toujours rien à te dire.
_ Oh, je sais pas, tu pourrais commencer par « Excuse-moi Cato de t'avoir ridiculisé devant tous les représentants du District » ?
La rancune perce depuis l'épaisseur des rideaux blancs. J'observe sa silhouette, nimbée d'un nuage de vapeur. Je mure ma réponse dans le silence. Je sens sa frustration juguler le long de sa voix.
_ T'es tellement frêle, tellement petite. Tu cachais bien ton jeu.
Un sursaut de fierté me secoue brusquement le corps. Ma voix s'élève, brutale, audacieuse.
_ Il ne faut jamais se fier aux apparences.
_ Epargne moi tes préceptes, l'enfant modèle !
J'avale un sourire satisfait. J'ai mis le doigt sur un point sensible.Il vient de me dévoiler une de ses faiblesses. Une fois de plus. Je range cette information dans les tiroirs de ma mémoire. Les minutes s'écoulent lentement. Il prend mon silence pour de la peur. Son ton se radoucit.
_ Je sais toujours pas à qui j'ai à faire. D'où tu sors ? Certainement pas de l'académie.
Mes yeux se zèbrent de plaisir. Je sens de la méfiance envahir sa voix. J'ai fini par semer le doute. Par le troubler. Par ternir son assurance. Cette victoire me rend extatique. Je m'autorise une confidence.
_ Tout ce qui compte, c'est que tu finisses par me prendre au sérieux.
J'entends son souffle éclater de rire.
_ Honnêtement, ptit agneau… Avec ce genre de gémissement, qui te prendrait au sérieux ?
Je sens mes joues s'empourprer de honte. Ce qu'il reste de ma dignité s'unit pour forger le masque fier de mon arrogance.
_ Prochain entrainement, je te ferais tellement mal que tu supplieras Brutus d'intervenir.
_ Prochain entrainement, je t'arrache le même gémissement de mes propres mains.
Le silence tombe sur nos menaces réciproques. Au bout d'un moment, je sens Cato sombrer dans les tréfonds de son bien-être.
Je finis par me détendre. Je bascule ma tête en arrière, et m'enfonce dans les méandres du plaisir. La marée blanche étreint mon corps. J'oublie tout de l'endroit où je me trouve. Je ressens chaque parcelle de ma peau, se fondre, voluptueuse, en osmose avec l'univers. J'apprivoise l'onctuosité de ma chair, nimbée de délice.
L'homme de blanc fait irruption près de moi. Il m'indique que le temps du Bain de Anges est terminé. Je sens la paniquer me submerger. Non, non, pas déjà. J'ai envie d'hurler. De lui griffer le visage, de lui planter mon couteau. Il me sourit nerveusement. Je sens que je lui fais peur. Tant mieux. Je me remémore les raisons de ma présence ici. J'attrape la serviette entre ses mains et quitte à regret le Bain des Anges.
Les mots me manquent pour décrire la sensation qui parcourt mon corps. Je pense au District Deux. Personne ne se doute de l'existence de ce Bain des Anges. Ce bain régénérant. Ce bain qui soigne les plaies. Les coupures, l'ecchymose autour de mon cou. Tout a disparu. Je sens chacune de mes cellules déborder de santé. S'ils avaient connu le Bain des Anges… S'ils l'avaient seulement connu.. Ma vie, la leur. Nos valeurs… Tout en serait changé.
On me questionne. Ai-je aimé la sensation ? Oui. On me dit que je serais appelée à revoir le Bain des Anges. A chaque entrainement. On m'avertit qu'il fonctionne comme une drogue. Qu'il peut s'avérer dangereux d'y rester plus d'un quart d'heure. Je note cette information dans un coin des tiroirs de ma mémoire. Je suis reconduite dans mes quartiers.
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Je veille à bien garder deux sièges vides de distance entre Cato et moi. Brutus nous fait face.
_ La première impression est toujours la bonne.
Stark hoche la tête, consciencieusement. Les deux hommes se relaient la parole dans un bal parfaitement synchronisé.
_ Ce soir, on vous présente au Capitole. Ce soir, tout commence.
_ Face aux caméras, face aux public, je vous veux fiers, je vous veux sans peur, je vous veux menaçants, arrogants, comme vous savez si bien l'être.
_ Ils vous craindront, rajoute Stark. Tout sera mis en œuvre pour ça. Des tas de gens s'appliquent à travailler pour vous jour et nuit dernièrement. Une belle mise en scène.
_ Qui ne suffira pas seule. A vous d'y mettre de la substance.
_ Tout dépend de votre prestation.
_ Soyez à la hauteur de ce que le Capitole, non, de ce que Panem attend de vous. Du grand spectacle.
_ Vous êtes les favoris. Vous serez traités comme tels. Un seul faux pas, et tout peut basculer. Les dérogations, les contournements de la loi, les entrainements clandestins, le Bain des Anges… Les autres n'y ont pas droit.
_ Méritez vos privilèges. Confortez l'opinion.
_ Vous devez plaire, attirer l'attention. Faire oublier les autres.
_ Les autres n'existent pas. Les autres sont déjà morts. Vous seuls méritez de vivre. Prouvez-le.
_ La séduction.
_ Séduisez les sponsors. Tous les deux. Ensemble. Vous êtes partenaires, vous êtes une équipe.
_ Pour le moment. Après, vous pourrez vous mesurer l'un à l'autre, prouver votre grandeur, vous couvrir d'honneur. Mais pas maintenant. Aujourd'hui, et jusqu'à la fin de la semaine, vous êtes le tandem le plus en vue de cette édition. Est-ce que c'est clair ?
Cato hoche la tête, stimulé par le défi.
_ Séduisez-les. Qu'ils vous aiment. Et ne vous oublient pas.
Mes sourcils se froncent. Le désaccord se lit dans mes poings serrés. Me faire aimer ? Je n'ai pas passé dix ans de ma vie à torturer mon corps pour me faire aimer. Je n'ai pas aiguisé mes habiletés chaque jour de mon existence au prix d'efforts douloureux pour me faire aimer. Je n'ai pas traversé tous ces kilomètres pour me faire aimer. Je ne me suis battue depuis toujours, je n'ai pas sué au quotidien l'envie d'entrer aux Hunger Games pour me faire aimer. Je me moque de leurs pensées. Mon talent est mon seul allié. Lorsqu'ils me verront en pleine action, je sais d'avance que les sponsors miseront sur moi. Je serais source de joie, de terreur, d'hébétude, de splendeur, de magnificence. Il ne fait aucun doute que je serais inoubliable.
Brutus et Stark prennent congé de nous. Cato se lève et regagne ses appartements sans un mot. Mes yeux se fixent sur l'heure. Le temps se compte en minutes avant que les équipes de préparation ne viennent nous chercher. Les tributs du District Dix arrivent à peine au Capitole. D'ici quelques heures, nous serons tous parqués dans les étages de cette tour. Je prends conscience des avantages que nous aurons sur les tributs du District Douze, qui enchaineront voyage et parades, terrorisés à l'écran. Je me lève, un sourire triomphant sur mes lèvres, saluant ma grandeur, méprisant les vies d'insecte de tous ces tributs périphériques. Je quitte le salon et me dirige vers la chambre, dans l'idée d'y poser mes pensées quelques minutes lorsqu'une force me tire en arrière, brutale.
Ses doigts agrippent mon poignet et m'entrainent vers un renfoncement du mur. Son regard dur me toise depuis les centimètres qui nous séparent.
_ Ca faisait partie de ton plan ?
Je dégage ma main de l'étau de la sienne.
_ De quoi tu parles.
_ Ne joue pas les innocentes ! T'es bien plus qu'un Niveau V ! Tu m'as terrassé. Et je suis Niveau VIII.
Je sens les tremblements de sa voix chevroter l'ampleur de sa honte, de son trouble, de sa fureur. Il me dévisage, méfiant. Ses yeux brillent d'une lueur malveillante.
_ Tu ne leur as jamais montré, pas vrai ? Ils auraient dû te transférer au niveau supérieur. Niveau VII ou même Niveau VIII. Mais tu ne voulais pas devenir la proie de tous les regards, c'est ça ?
Je fronce les sourcils. Son regard m'indique le poids de sa découverte. Je n'aime pas du tout ça. Les inflexions de sa voix s'adoucissent. Il détache chacun de ses mots pour leur donner plus d'ampleur.
_ Ils disent que tu es prometteuse. Tu ne leur as jamais montré la moitié de ce que tu sais faire, n'est-ce pas ?
Il me lance un rictus triomphant. Mon expression se glace. Il a compris. Il m'a percée à jour. Mes jambes tremblent. Je sens l'angoisse de la veille refluer dans mon sang. J'ai toutes les peines du monde à me recomposer un masque confiant.
Il désigne l'espace qui nous entoure.
_ C'était pour ça ? Pour ici ? C'était ça ta stratégie pour entrer aux Hunger Games ?
Je soutiens son regard. Son regard bleu, calme, attentif. L'espace de quelques secondes, je distingue une faible lueur de compassion, non, de compréhension dans ses yeux. Mes sourcils se froncent.
J'ose hocher la tête, machinalement. Il me détaille, surpris, dérouté. Avide. Puis le charme finit par se rompre. Ses traits se durcissent, sa bouche se redessine des airs supérieurs. Il me contemple, consterné, depuis les hauteurs de son éternelle arrogance.
_ Pauvre folle…
Mes lèvres se zèbrent d'un sourire mauvais. L'appel au défi le saisit sur le vif. Ses yeux brillent d'une étincelle amusée.
_ C'était très malin, ptit agneau. Mais tu crois que ça va suffire ?
Sa main agrippe sèchement ma mâchoire et la relève pour lui faire face. Ses yeux se verrouillent aux miens. Je peux sentir son souffle sur mes joues.
_ Parce que moi je sais que ça ne suffira pas.
Je bascule la tête en arrière et me dégage de son étreinte, un sourire arrogant sur les lèvres.
_ Je ne resterai pas dans ton ombre, Cato. Autant te faire à cette idée tout de suite.
Il me retourne mon air de défi et nos deux rictus s'entrechoquent.
Je sens son regard provocateur posé sur moi lorsque mes pas s'éloignent de lui.
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Je prends le temps de détailler les trois individus frétillants. Trois femmes. Ou alors deux femmes et un homme. A moins que ce ne soit deux hommes et une femme. Leurs trois prénoms ont des consonances inutiles que je ne prendrais pas la peine de retenir. On me fait signe de m'asseoir. Je m'exécute. Non sans les avoir regardés chacun dans les yeux. Je veux qu'ils me craignent. Tentative réussie.
Je les laisse me dévisager, me scruter, m'ausculter sous tous les angles. L'un d'entre eux me détache les cheveux, l'autre observe mes ongles, le dernier caresse mes taches de rousseur. Je tressaille à chacun de leur contact. Je hais le ton de leur voix, le grain de leur peau, les couleurs de leurs parures.
On m'allonge sur une table pendant des heures interminables. Chaque cheveu, chaque pore de ma peau est examiné, poli, ajusté. Ils redessinent l'angle de mes sourcils. L'un d'eux soulève un problème épineux.
_ Qu'est-ce qu'on fait pour les taches de rousseur ?
_ On les lui enlève.
_ Je ne sais pas, Noux. Ça lui donne un certain charme…
_ On pourrait peut- être les lui colorer ?
_ Oh oui ! Du fuchsia ! De l'indigo ! Les couleurs de l'arc en ciel !
_ Non, ça n'ira pas. Trop Capitole.
_ Laissez-les lui comme ça.
_ Tu crois ?
_ Oui, ça pourrait être un de ses traits caractéristiques. Pour la rendre facilement reconnaissable.
Je les laisse discuter de l'avenir de mon visage, en silence. Mon regard ne les quitte pas. Perçant, sinistre. Il les met mal à l'aise. Je m'autorise un sourire en coin. Je sais déjà qu'à mains nues, sans armes, je peux venir à bout de ces trois incapables en quelques secondes.
Je reste docile, des secondes, des minutes, des heures, à supporter le joug de leurs instruments. Je mets un point d'honneur à ne pas bouger d'un cil lorsque la douleur s'empare de ma peau, arrachée pour le bon plaisir des yeux. Lisse, endolorie, nue, elle scintille au contact du baume dont on m'enduit le corps. Je peine à me retenir d'hurler l'inutilité de leur tâche, le superflu de leur existence. J'imagine la pointe de ma lame circuler le long des veines de leurs peaux marbrées. Tout ça me parait futile. Mon apparence physique ne fera pas couler plus de sang. Je hais les ambitions du Capitole.
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Je compte les dalles au plafond. Cent trois. Blanches. Des murs bleus. Deux grandes portes verrouillées. Les minutes passent. Je pense aux autres tributs. Tous terrorisés dans ce genre de salles. Je pense à Cato, certainement en train de tourner comme un lion en cage. Je passe ma main dans mes cheveux. Mes cheveux qu'ils ont rendus doux comme la soie.
J'observe le nouvel aspect de mes jambes, brillantes de perfection.
La porte finit par s'ouvrir. La silhouette du Zèbre apparait. Ses rayures dansent sur ses joues lorsqu'il me sourit. Il me tend la main. Je la saisis, cette fois. Il m'aide à me mettre debout.
_ Bonjour, Clove.
J'hoche la tête.
Il me tourne autour. Comme un charognard. Un rapace. Je lui lance un regard menaçant. Le Zèbre attrape doucement ma main.
_ Je sais que tu n'es pas très bavarde, ni très commode. Je le vois d'ici. Tu m'éliminerais sur le champ, si tu le pouvais. Ça se sent.
Son sourire mielleux m'insupporte. J'ignore où il veut en venir. Mes sourcils se froncent. Je l'observe avec dégout. J'exècre ses manières, le ton de sa voix.
_ Tu n'es pas très douée pour masquer tes émotions.
Sa remarque me pique au vif. Mes muscles se tendent. Je lui lance un regard noir. Jamais, au grand jamais, pire observation me fut faite. Les foudres de mon mépris s'abattent sur lui. Il fait mine d'ignorer mes menaces et s'accoude à l'angle d'un meuble. Ses prunelles me dévisagent, désinvoltes.
_ Je dois t'avouer que je suis très surpris. Je m'attendais à ce que tu fasses vivre un enfer à mon équipe de préparation. A ce que l'un d'eux démissionne. A ce que le sang coule. Mais non, tu as su te contenir. C'est un bon début. Un très bon début. Un tribut maitre de ses débordements, c'est un tribut gagnant.
Je ne réagis pas. Je ferme sa lecture de mes sentiments. Il me scrute, sur ses gardes. Ses bras se croisent sur sa poitrine.
_ Je t'ai observé, tu sais, me confit-il, affable. Et je dois te dire que je pense que tu as toutes tes chances. D'atteindre la finale. Ou même de remporter le titre.
Je lève les yeux vers lui. L'ombre de ma défiance se heurte aux courbes de son visage confiant. Je peux lire le sérieux dans ses traits. Ses paroles se coulent en murmures.
_Sache que plus que quiconque ici, j'ai tes intérêts à cœur. Je veux que tu sois ma championne. La gagnante des Hunger Games. Je mets mon art à ton service. Je vais te rendre inoubliable. Te faire décrocher tous les sponsors.
Un sourire en coin filtre sur ma bouche. Je ne me défais pas de mon air méfiant.
Il mêle une de ses mains dans mes cheveux. Je reste de marbre à son contact.
_ Je veux qu'ils te voient forte, arrogante. Mortelle. Qu'ils te craignent dès le premier regard. Qu'ils t'admirent pour ta beauté. Qu'ils se bousculent tous pour te voir. Que ton nom se lise sur toutes les bouches. Est-ce que tu me laisseras faire le nécessaire pour ça ?
Son chapeau melon remue sur sa tête. La prunelle argent de ses yeux me confirme ses intentions. Il scrute mes gestes avec espoir. Je finis par hocher la tête.
Il réprime un éclat de rire et me demande de le suivre. J'emboite ses pas, prudemment. Nous franchissons la porte. Les couleurs vives de la nouvelle pièce me forcent à cligner des yeux plusieurs fois.
_ Bienvenue dans mon atelier ! J'ai conçu pour toi quelque chose de somptueux, quelque chose de parfait. Clove, chérie, tu seras sans doute mon chef d'œuvre.
Je tressaille au son de ces familiarités.
Je balaye des yeux les recoins de l'atelier. La richesse des tentures, les courbes intrigantes d'objets de collection, le déferlement de couleurs, confèrent un aura céleste à cette pièce en désordre. Mes yeux se posent sur les hauteurs d'une gigantesque armoire. Le Zèbre déborde de gestes fébriles, décousus,.
_ C'est une de mes idées. Nous avons beaucoup travaillé avec Vesta sur ces tenues. C'était important que ton partenaire et toi soyez assortis. Est-ce que tu veux la voir ?
J'hoche la tête. Son enthousiasme me rend curieuse. Ses prunelles argent pétillent d'excitation. Ses mains cachent mes yeux. Je les laisse entretenir le suspense. Je sens la porte de l'armoire s'ouvrir en grinçant.
_ Est-ce que tu es prête ?
Je pousse un oui guttural qui ne me ressemble pas, et le regrette aussi tôt.
Ses mains s'écartent doucement de mes yeux et mon regard se pose sur quelque chose de scintillant. Je n'ai pas le temps de détailler la tenue qu'il m'entraine déjà ailleurs.
_ Regarde ça !
Il m'agite ses dessins sous mes yeux.
_ Vous allez rayonner ! Les regards ne seront posés que sur vous !
Je lui arrache un de ses dessins. Un personnage sans tête, vêtu d'une longue robe de fils d'or resplendit sur le papier. Sa coiffe lui confère un port altier. Ses yeux, s'ils étaient dessinés, lanceraient des éclairs.
Un autre papier me présente l'éclat de son partenaire. Un homme calme et sans visage dont les vêtements d'or soulignent les moindres courbes de sa musculature. Je cligne des yeux, surprise de voir à quel point les deux personnages se complètent.
_ Tu aimes ?
J'hoche la tête, un sourire au bord des lèvres. Le Zèbre se frotte les mains, satisfait.
Il m'invite à le suivre, dans l'arrière salle de son dressing.
Je lui remets ses dessins entre les doigts et dirige mes pas vers l'armoire. La robe est magnifique, étincelante.
Je pense à Naeva, le tribut féminin de l'édition précédente, qui avait dû porter des liasses de tissu informes, odieux, qui lui conféraient l'air d'une prune avariée.
Je m'imagine enfilée d'or. Nul doute qu'avec ce vêtement, n'importe quelle âme chétive aurait l'air d'une déesse martiale. Un fluide enivrant, délectable, se forme au creux de mon ventre : L'euphorie.
Je me surprends à aimer la tournure que prennent les choses.
Il semblerait après tout, que le sort me soit favorable.
