Bonsoir à tous,

Je poste enfin la suite de cette petite histoire dont je suis ravie du succès. Enormes merci à tous mes lecteurs (et particulièrement à ceux qui laissent des reviews). J'ai hâte de connaître votre avis sur ce chapitre !

Chapitre 7 / Regarde-moi, Panem

La main du Zèbre se glisse dans mes cheveux, poursuit son cours le long de ma peau. Les méandres d'un long collier s'accrochent à mon cou, l'ornent avec finesse. Debout face au miroir, mon reflet se tient droit, resplendissant d'élégance.Mes courbes parfaitement moulées dans l'or du costume sonnent comme un appel au défi. Tout dans mon apparence inspire les affres du péril.

Je détaille la force de mon regard, cerné d'or, le port de mes épaules, altier. J'ai l'air invincible. Un sourire mauvais se grave dangereusement sur mes lèvres.

Je sens la main du Zèbre ajuster un des derniers plis de ma robe. Je soupèse le poids de mon costume. Plusieurs kilos de fer, de tissus empêtrent ma silhouette en équilibre sur des escarpins. Je dompte ses lignes, l'apprivoise, apprend à me mouvoir avec.

Je pose mes yeux sur les joues rayées de mon habilleur.Il me contemple, un sourire radieux planté sur les lèvres.Ses prunelles argent brulent d'orgueil.

_ Tu repasses par-là, après. Je t'aiderais à enlever tout ça. Tu es magnifique.

Le silence nous étreint graduellement. J'observe mon allure céleste de démon de la mort. Fier. Puissant. Fatal.L'ombre de ma haine valse au fin fond de mon ventre. Je la sens se tordre de faim, avide. Ses cris fiévreux résonnent dans l'abîme de sa prison de chair.

Mon souffle enfle d'impatience.

Les zébrures des joues de mon habilleur s'animent au fil de son expression songeuse.Face au public, il me veut froide, distante, triomphante. Ses mains me servent une boisson sucrée, pétillante que j'avale d'un trait.

_ Ils seront là d'une minute à l'autre.

J'hoche la tête et repose mon verre, malhabile. Son regard s'agrippe au mien, au travers du miroir. Un éclair de surprise fuse dans l'argent de ses prunelles. Une seconde. C'est le temps nécessaire pour qu'il le perçoive. Mon trouble. Il l'a vu dans mes yeux, mon instant vulnérable. Je me recompose un faciès confiant, imperturbable.

Je ferme sa lecture de mes sentiments. Je lui masque tout de ma nervosité. Il ne doit rien savoir de mes angoisses. Rien. L'illusion doit perdurer.

Trois coups secs à la porte. Le visage de Stark apparait, encadré de deux Pacificateurs. L'homme du Capitole, plus élégant que jamais, semble être passé par les soins d'un habilleur, lui aussi. Ildévisage la pièce de son expression suffisante. Ses yeux me contemplent et sa bouche s'arque d'un sourire satisfait.

_ Quel talent, Céphius. La petite Clove est …

Ses mots se perdent. Ma voix s'élève, audacieuse.

_ Est quoi ?

Stark me sourit, affable.

_ Très impressionnante. Il est temps d'y aller.

Il me tend sa main. Je m'avance vers l'escorte, et la saisis simplement. Mon regard se lie à celui du Zèbre. Ses traits se baignent d'un sourire calme. Je sais pourtant qu'il exulte.

_ Je te retrouve en bas. A tout de suite.

J'hoche la tête, et la porte se referme sur l'atelier du Zèbre.

J'engage mes pas dans le couloir, à la suite de Stark. Deux pacificateurs ferment la marche.

Le bruit de mes talons couvre les cliquetis secs de leurs armements militaires. Je perçois la souplesse des bottes de Stark glisser le long des dalles de marbre. J'observe à la dérobée le visage des deux soldats du Capitole. Je garde en tête que nous venons du même District. Qu'ils n'ont pas eu la chance de donner force et gloire à leur destin, comme je m'apprête à le faire. Que ce sort aurait pu m'attendre, si ma voix ne s'était pas fait entendre lors de la Moisson. J'étale fièrement l'expression de mon plaisir aux angles d'un sourire arrogant.

Au fil des escaliers, le silence se dénoue. Stark me fait part de l'importance du moment à venir. Il m'explique que nous attendrons dans l'arrière salle, avec tous les autres Tributs, et qu'il me sera formellement interdit d'engager la conversation avec les autres Districts.

_ Vous serez les plus intéressants. L'attention se portera sur vous. Restez mystérieux. N'en dévoilez pas plus.

_ Et Cato ?

_ Brutus est parti s'en occuper. Il te rejoindra d'ici très peu de temps.

Le silence finit par tomber lourdement. J'observe les alentours, nerveuse. Au fur et à mesure que nous marchons, les couloirs s'engorgent de monde. L'agitation commence à se faire sentir. De nombreux Pacificateurs défilent devant la porte. Les serviteurs se coulent en une valse de va et viens. Le flegme de Stark se fend d'un léger sourire.

_ On y est.

Nous débouchons sur une esplanade pavée de blanc. J'observe la largeur des portes, la hauteur des plafonds, les poignées d'or fixées à hauteur humaine.

Stark me fait face, la mine sévère.

_ Ecoute moi bien Clove, je veux l'entrée du District Deux fracassante. Je veux que tous les autres Districts soient terrifiés lorsqu'ils vous découvriront. Il y a un arrière balcon au fond de la pièce. Tu vas attendre ici. Cato te rejoindra. Brutus et moi seront en bas, avec l'équipe de préparation des chevaux. A notre signal, vous faites votre entrée. Tu as bien compris ?

J'hoche la tête. Il me fait signe d'entrer. Je redresse le menton, me remémore les paroles du Zèbre et fixe mon regard sur l'horizon.

_ Clove.

L'homme du Capitole me dévisage. Je sens le trouble percer au travers du masque de sa bienséance. Il ouvre la bouche, et me formule ses encouragements sur le ton de la confidence.

_ Débrouille-toi de gagner les jeux. Tu pourrais devenir quelqu'un. Tu as tout ce qu'il faut pour séduire le Capitole.

Il saisit ma main et, sans me laisser le temps de protester, y dépose un baiser. J'observe son expression tiède, douceâtre, placide, de mes yeux pleins de stupeur.

Il se détourne. Je frissonne en le regardant partir. L'ombre de ma haine se vautre de dégout. Galanterie, courtoisie, délicatesses… Je maudis cet homme et ses politesses.

Je sens les regards des deux Pacificateurs me fixer lourdement. Cette condescendance… C'est le District qui me rappelle à lui. Je les méprise tant.

Je reprends contenance. Mon visage se ferme. Je lève le menton, hautaine. Mon souffle enfle des tourments de ma hâte. Je veille à ce que leurs yeux ne quittent pas ma silhouette au moment où je franchis la porte.

La lumière artificielle perce au travers des panneaux de bois. Je distingue l'immensité d'une salle, parée de matériaux de soie, de velours. De nombreux techniciens s'activent, des ordres affluent dans mes oreilles. Ils mettent au point les réglages de son, de lumière, de scénographie. La tension est à son comble.

Je me faufile hors du chaos de leur organisation et m'éclipse discrètement dans un renfoncement du mur, conformément aux ordres de Stark. Glissée au creux de l'interstice, je m'accoude au balcon. Douze chariotsse tiennent sur les dalles d'un grand parvis.

Je distingue en contrebas l'éclat de couleur d'un costume tapageur : la fille du Un. Affublée de froufrous et de plumes en tous genres, sa silhouette se tortille d'excitation dans un rose des plus criards. Je plisse les yeux. Deux des tributs ont leur tête entourée d'un heaume ridicule. Ceux du cinq, le District de l'énergie. Le couple du Huit a de quoi se morfondre de honte. Leurs tenues bariolées leur confèrent des allures de saltimbanques. Le spectacle est grotesque.

Je tourne la tête, à la recherche de Cato. Je remarque que nous sommes parmi les derniers membres absents de la parade. La quasi-totalité des tributs se dévisagent en contrebas. J'observe la complicité entre les deux individus du District Un. Ils se chuchotent des remarques à l'oreille. Tout me dit qu'ils évaluent leurs adversaires. Les tributs du District Quatre ne se regardent même pas. Pathétique. Je gage qu'ils seront parmi les premiers à mourir.

Je fronce les sourcils. Brutus apparait dans le hall du bas, en début du cortège. Il me repère et m'envoie un signe de tête entendu. Je balaye des yeux l'étage. Toujours aucune trace de Cato.

Et puis les portes s'ouvrent. J'entrevois le scintillement d'un costume doré. Je perçois l'ampleur de son élégance. Mon souffle se perd en travers de ma gorge.

Je pense à son nom scandé par la foule, lors des combats publics dans le District. Je pense à toutes les fois où son nom était cité en exemple, par les entraineurs du centre. Je pense à la façon dont elles le regardaient, toutes folles de désir. Et brusquement, je les comprends tous.Cato se tient devant moi.

Je sens ma chair frissonner.

Il est incroyable. Eblouissant. Mes yeux refusent de se détacher de lui. Les dessins du Zèbre avaient vu juste. Ses vêtements d'or soulignent chaque muscle de son incroyable corps, depuis la cuisse jusqu'à l'épaule. Sa démarche lui donne des airs de prince héritier du chaos. Il a des allures de miracle auréolé d'or sur terre.

Ses yeux trouvent les miens. Il se dirige vers moi.

Je me redresse et relève le menton, orgueilleuse. Je le fixe, l'observe, le scrute sans discrétion. Mes yeux avalent chaque ligne de son corps. Il me dévisage longuement, sourire en coin. Il se montre impressionné. J'en avais oublié mon apparence, toute aussi miraculeuse que la sienne.

Nos regards refusent de se défaire de l'habit doré de l'autre.

Cato finit par briser le silence.

_ T'as l'air d'une reine.

_ Toi d'une statue grecque.

Son sourire s'élargit. Il me montre ses poignets cerclés d'or.

_ Non, un Dieu, pas une statue.

Je lève les yeux au ciel, agacée. Il me toise, me jauge, essaie de me dominer. Je soutiens son regard, hostile, histoire de bien lui faire comprendre qu'il ne m'intimide pas.

Cato finit par s'adosser au mur, histoire de mieux me faire face. Ses yeux se plantent dans les miens, m'examinent, l'air détendu.

_ Brutus m'a briefé. Pour qu'on fasse ça bien et ensemble. Il veut qu'on soit unis. Qu'on renvoie l'image d'un District menaçant, tous les deux. Coopérer. Avec moi. Tu penses pouvoir y arriver ?

J'esquisse un sourire notoire. Coopérer. Je le fixe de mon regard supérieur.

Il me dévisage, dans l'attente d'une réponse qui ne viendra jamais. Puis il finit par comprendre la portée de mon langage non verbal. Le défi le stimule.

Il secoue la tête, amusé. Je le sens s'approcher de moi.

Je croise les bras, sans sourciller. Mes épaules se cognent contre ses muscles. Je sens son rire non loin de mon oreille. Il jauge ma silhouette. Sa voix m'apparait comme un murmure.

_ T'as pris quelques centimètres ?

J'ouvre la bouche, une réplique bien cinglante en tête. Mais quelque chose agrippe brutalement le pli de ma robe. Je sens ses mains tirer violemment sur le tissu. Ses yeux ont le temps de se poser sur mes chaussures. J'esquisse un geste brutal. Il se recule, menacé par mes offensives. Je lui lance un regard meurtrier. Je lui promets de tomber dans les pires souffrances.

Il ne se démonte pas. Ses yeux me sabrent de défi.

_ Enlève-les. Tu pourras jamais marcher avec ça.

Je plante mes yeux dans les siens, le regard acéré. Je détache chaque syllabe de ma voix doucereuse.

_ On nous a prévu une entrée triomphale. Le costume fait partie de la mise en scène.

Son rire teinte au creux de mon oreille.

_ T'en as probablement jamais porté, tu vas te prendre les pieds dans ta robe. Tu vas nous rendre ridicule. Tu vas just...

_ Tais-toi. Je sais ce que je fais.

_ Je te jure que si tu fais honte au District...

_ Ce sont les gens du Capitole, ou ceux du District qui te font si peur ?

Mon sourire s'élargit au moment où le sien disparait. Je sens ses mots trembler au fond de sa gorge.

_ Tu sais quoi, petite Clove ?

Il m'agrippe le bras et me chuchote distinctement ces menaces qui ne me font pas ciller.

_ C'est toi, qui devrais avoir peur.

Je me dégage de lui, les lèvres victorieuses. L'appel au défi l'éperonne, le titille. Sans un mot, nos deux esprits se mettent d'accord.Ce sera pour plus tard.

Il me sourit, l'espace de quelques secondes. Une expression détendue lui traverse le visage. Puis il se renfrogne et s'accoude à la rambarde. Je devine qu'il détaille tour à tour nos vingt-deux adversaires.

_ Regarde-les. Ils sont tous pitoyables.

J'hoche la tête, d'accord avec lui. Pour une fois.

Le silence se pose entre nous. Je jette des coups d'œil réguliers vers mon mentor, m'assurant de ne pas manquer son signal.

Cato soupire lourdement.

_ Tu tuerais lequel en premier, si tu pouvais choisir ?

Mon regard balaye le hall en contrebas. Parmi la vingtaine de tributs, mon choix finit par tomber sur une robe argentée.

_ Elle. Son air hagard. C'est celle du Trois, je crois.

Je scrute chacun de leurs visages angoissés.

_ Ou bien lui. Celui du Neuf.

_ Pourquoi ?

Je suis surprise qu'il cherche à me faire la conversation.

_ Une tête de premier de la classe.

Le silence retombe. Je finis par réaliser que son point de vue m'intéresse.

_ Et toi ?

Il fait mine de réfléchir.

_ Le gamin du Quatre. Ses bouclettes. Horripilantes.

_ C'est tout ?

Son doigt pointe un menton terrifié sous un chapeau ridicule.

_ Y a elle, aussi. La fille du Dix.

_ Oui, je vois pourquoi.

_ Y a aussi…

Nos deux voix se superposent.

_ La fille du Douze.

Je l'observe, stupéfaite de nous découvrir un point commun.

Le regard de Cato s'attarde sur le char du District Douze.

_ Y a quelque chose que j'aime pas du tout chez elle.

J'hoche la tête, sans pouvoir mettre des mots sur cette sensation. J'observe la fille en question. Habillée toute de noir, en pleine discussion avec son mentor. Je la détaille, j'analyse son regard, ce qui se dégage d'elle, sa façon de se tenir. Tout en elle respire l'arrogance, le refus. L'appel au défi.

Je fronce les sourcils.

_ Il va falloir...

_ Oh, Clove, le signal.

Je me retourne et suis le regard de Cato.Brutus agite la main vers nous, en contrebas.

_ T'es prête ?

_ Oui.

J'amorce mon départ lorsqu'il me retient par le bras.Son regard se plante dans le mien, une lueur dangereuse au fond des yeux.

_ Humilie-moi, et je te garantis que tu seras la première à tomber dans l'arène.

_ Ne t'inquiète pas Cato, personne ne te remarquera. Tous les regards seront braqués sur moi.

Il se rit de l'audace de ma remarque et me renvoie mon air supérieur. Quelques secondes de silence scellent notre pacte d'allégeance momentané.

_ C'est l'heure de marquer les esprits. On y va.

J'engage mes pas à la suite de ceux de Cato. Ses grandes jambes me distancent. Je lâche un juron. N'avait-on pas dit ensemble ? Il finit par comprendre et rectifie discrètement le tir. Très vite, il marche à ma hauteur, embrassant le rythme de mes talons qui cognent sur les marches du grand escalier. J'arbore mon air le plus solennel, le menton haut relevé. Cato se tient droit, les sourcils froncés, plus menaçant que jamais.

Tous les regards se tournent vers nous. J'entends des murmures fuser dans l'assemblée. La tension monte immédiatement. Ils sont terrifiés. Je jette un coup d'œil à Cato, qui me le rend aussitôt. Deux rictus mauvais zèbrent nos lèvres à l'unisson. Je prends le temps de planter mon regard dans les yeux de chaque tribut de chaque District. Je veux qu'ils tremblent. Qu'ils me redoutent. Qu'ils me craignent.

Brutus nous accueille, un sourire victorieux en travers des lèvres.

_ Bel effet, nous murmure-t-il.

Cato pulvérise tout ce qui bouge de son regard plein d'orgueil. Je suis plus subtile. C'est le danger, l'envie de sang, qui se lit dans le mien.

Stark fait de sa main un tremplin pour hisser mon corps sur le chariot. Cato prend place à mes côtés. Nos deux chevaux sont noirs comme l'enfer. Un de nos serviteurs ajuste encore une fois les harnais.

Je sens l'œil de Cato posé sur moi. Il m'indique l'étendue de sa suffisance, la dose de son orgueil, la teneur de son sentiment de toute-puissance. Je souris pour moi-même. Il jubile. C'est un sentiment contagieux.

_ Tenez-vous comme ça.

C'est la voix de Vesta, son habilleuse. Je les observe échanger un regard complice. Elle place mes mains le long des rambardes du chariot, dans un schéma qu'elle me dit de retenir. Elle me dévisage. J'évite de croiser son regard.

_ Une dernière chose pour compléter vos costumes.

Les joues rayées du Zèbre ondulent de plaisir. Dans ses mains, deux objets dorés scintillent de mille feux. Je lui lance un regard suspicieux. J'entends le rire de Cato, condescendant.

_ Pourquoi faire ?

_ Pour la postérité, grogne Brutus. Enfile-ça.

Les mains de Vesta le coiffent d'un casque ailé, serti d'or. J'entends Stark discuter de la valeur de l'objet avec mon habilleur, la bouche remplie de compliments. Cato s'offusque de l'absence de miroir, cherchant par tous les moyens à juger des attraits de son reflet sur une surface laquée du char. Il finit par se tourner vers moi, perplexe, dans l'idée de lire mon opinion, saisie sur le vif de mon expression. Je le fixe, impassible.

Il soupire, agacé.

_ Mets le tien. Que je puisse imaginer de quoi j'ai l'air avec ça.

Le Zèbre dépose sur ma tête le design de son heaume ailé. Je prends quelques secondes pour m'acclimater à son poids. Son volume limite l'ampleur des mouvements du cou. J'étire mes muscles, m'habitue à l'objet,relève la tête, rive mes yeux droit devant moi.

Et croise le regard de la fille du Un.

Je fronce les sourcils. Elle me jauge depuis son char, un grand sourire indéchiffrable en travers des lèvres. Quelques mots à l'oreille de son partenaire et le garçon se retourne, nous fixe, le visage insondable.

Je sens Cato gonfler sa musculature. Il vient de les remarquer. Il les fixe à son tour. L'instant d'après, les Tributs du Un se recentrent vers l'avant de leur char. Mon regard croise celui de Cato. Ses yeux me questionnent, teintés de méfiance.

_ Ne leur adressez rien, chuchote Brutus. Pas un regard, pas une parole avant demain. On en sait trop peu sur eux, pour l'instant.

J'hoche la tête, le regard braqué sur la robe à plume de la fille du District Un.

_ Ça va commencer, avertit Stark.

Mes muscles se tendent. Je réprime un léger frisson d'adrénaline. Ou d'angoisse. Notre équipe nous enivre d'un dernier flot de conseil.

_ La tête haute, Clove, toujours !

_ Pas de sourires, pas d'empathie, un air conquérant, dur, farouche ! Un comportement de vainqueurs !

_ Surtout que personne ne descende du char.

_ Ne regardez pas ce qu'il se passe en arrière. A aucun moment.

_ Saluez la foule. Sans débordements. N'oubliez jamais l'importance de votre public.

_ Redresse les épaules. Joue de ta carrure.

_ Qu'ils vous craignent. Qu'ils vous adulent.

_ Montrer clairement que vous êtes les Tributs les plus dangereux de toute cette édition.

J'hoche la tête à chacune de leurs recommandations. Je sens Cato se laisser gagner par l'impatience.

Brusquement, la lumière change. Graduellement, nous sommes plongés dans le noir. Quelques lueurs s'illuminent au sol, prenant clairement la forme d'une autoroute vers le triomphe. Je sens les pacificateurs s'agiter. Sortie de nulle part, une voix feutrée nous couvre de son timbre officiel.

_ Mesdames et messieurs les Tributs, il est temps d'entrer en scène. Au décompte, que le premier chariot se tienne prêt. 29... 28... 27... 26...

Je sens mes mains empoignées, placées brutalement sur la rambarde du char. Je lève le menton, regarde droit devant moi, sourde aux tremblements dans mes jambes.

_ 19... 18... 17...

Je sens le souffle de Cato s'accélérer, son cou se tendre. Le Zèbre enjambe la rambarde et réajuste mon casque, aligne l'angle de ma mâchoire. J'entends les voix de Brutus et de Stark s'entremêler, l'agitation monter dans l'assistance. Le Zèbre murmure un dernier mot que je ne comprends pas.

_ 3... 2... 1... Départ !

Le char du District Un se met en branle. Le grand rideau coulisse lentement, laissant le rayonnement d'une lumière aveuglante avaler les silhouettes des Tributs du Un.

Un dernier coup d'œil en direction de Cato. Il me toise, me défie du regard, m'exhorte à le suivre. Mon sourire malveillant s'engage à la suite du sien. Nos chevaux s'agitent. Une légère secousse remue le sol.

L'attelage s'ébranle. Je sens mes yeux happés par la lumière. Le public est en liesse.

La cérémonie des Jeux peut enfin commencer.

_ ...Bienvenue aux 74eme HUUUUUUNGEEEEER GAAAAAAAAAMES !

La voix du présentateur rugit dans mes tympans. Son rire tonitruant s'entrelace aux hurlements de la foule. Je lutte pour ne pas me boucher les oreilles.

La clameur est assourdissante. Une marée de couleurs s'étend sur des mètres à n'en plus finir. Ils sont des milliers, installés sur les gradins, à trépigner sur leurs sièges, à applaudir, à s'époumoner nos noms.

Plus de gens que je n'en ai jamais vu nous acclament. L'ombre de ma haine frissonne au fin fond des parois de ma chair.

Regarde-moi, Panem.

J'entre en communion avec eux. Je salue la foule. Mes gestes sont souples, aériens. Ceux de Cato rigides, massifs. Il lance son regard le plus noir. Je porte mon masque le plus vicieux, le plus énigmatique.

La voix off annonce les noms des tributs du District Un. Leurs sourires parfaits brillent de mille éclats. Les syllabes de leurs noms se détachent du brouhaha des cris de la foule. La fille se trémousse, frétille de plaisir, embrasse le public. Le garçon accueille leurs acclamations à bras ouverts. Les Tributs du Un semblent nés pour être sous les feux des projecteurs.

Et puis, subtilement, les syllabes commencent à changer de ton. Je prête l'oreille et reconnais les consonances de mon nom et de celui de Cato.

Nos visages défilent à l'écran. Je parais fière, dangereuse, mortelle. Il respire les tourments du chaos.

Je donne un coup de coude à Cato.

_ Regarde. Là-haut.

Ses yeux s'agrippent à l'écran. Un sourire assouvi s'accroche à ses lèvres. Ce moment rêvé, cet instant de gloire. Nos adrénalines déferlent à l'unisson.

Je repère les gradins des sponsors. Leurs yeux sont braqués sur nous. Je les salue, audacieuse, mes yeux droits dans les leurs.

La foule se tord d'applaudissements. J'ai conscience de faire forte impression.

Le District Trois s'élance à son tour. La caméra ne s'attarde pas sur eux. Nos noms résonnent toujours au milieu de la clameur. Cato me lance un regard fiévreux, victorieux, que je lui rends.

Nous sommes au centre de l'attention. Je me pavane. Je succombe à toutes les audaces. Galvanisé par la foule qui s'enroule, se plie, se déforme pour m'apercevoir, par ces milliers d'yeux qui me scandent, m'auscultent, m'exhortent à leur plaire, je rayonne, j'irradie, je brûle de plaisir.

Des milliers d'yeux braqués sur moi. Suspendus à mes gestes. A contempler les grâces de ma science. A reconnaître l'ampleur de mes talents. Je sombre aux tréfonds de leurs faveurs, de leur passion.

Regarde-moi, Panem. Je suis ton astre, ton corps céleste. Je brille, regarde-moi. Et crains-moi. Craignez-moi, tous.

Je pense au District Deux qui ne perd pas une miette du spectacle derrière ses écrans. A leurs bouches béates, à leurscris de joie, au déluge de leur étonnement.

Je pense aux autres District, terrifiés, à présent surs de laisser leurs Tributs dans l'arène. Car nous sommes clairement le centre d'attention de la parade.

Le District Deux entre dans l'histoire. Ils se détournent tous des autres. L'or de nos costumes les fascine. Je m'applique à leur faire teinter le reflet de mes mouvements. On me lance un rose. Je suis au comble de mon art. Cato harangue la foule. Une pluie d'applaudissement déferle sur nos têtes. Une rapide œillade satisfaite nous unit. Il se rengorge.

Je suis prise dans la spirale, prisonnière de l'engrenage. J'entends mon nom, dans leurs bouches, je vois mon reflet, à l'écran, je perçois la terreur irradier des autres chars, je sens ma joie se déhancher, l'ombre de ma haine, bondir, se débattre, hurler de rage et d'impatience, secouer mon corps d'adrénaline, l'entourer d'assurance, le faire nager dans une mer de plaisirs idyllique.

Et puis un cri, un mouvement de foule, un bourdonnement de surprise secoue la clameur. Le sourire de Cato se rétracte. Les syllabes de nos noms s'envolent.

Quelque chose de colossal se passe clairement en fin du convoi. L'ombre de ma haine, fébrile, repère l'écran le plus proche. Sa vision se brouille.

Le District Douze.

Ce sont eux, leurs silhouettes, qui brillent de mille feux, d'une beauté éclatante, noyées dans des jets de flammes.

Ce sont les visages des Tribut du District Douze que tout le monde acclame. Debout, irradiants de fierté, arrosés de flammes, main dans la main. Le monde a les yeux rivés sur eux. Définitivement.

Ils les acclament, les ovationnent.

Le District Deux vient de se faire balayer par l'entrée d'un minable bourg périphérique.

Je me recompose un faciès confiant. Je garde en mémoire que l'image de mon visage atteint toujours les caméras. Que personne ne doit saisir l'ampleur de mon instant vulnérable. Je jette un regard à Cato et retiens un hoquet de stupeur. Les yeux vissés sur chaque écran, le souffle démoniaque, le regard noir. Je le sens bruler d'un feu intérieur, irradier de colère, se perdre dans un brasier de pensées meurtrières.

Le char du District Un foule les derniers mètres avant de faire une embardée symbolique : la parade touche à sa fin. D'instinct, notre attelage vient se ranger sur la droite, et s'immobilise, parfaitement aligné à celui des Tributs du Un. J'ai le temps d'observer l'expression fermée de leurs visages, avant que les charriots des District Trois et Quatre viennent me boucher la vue. Je détourne mes yeux des Tributs du Quatre, tremblants de tous leurs membres, et observe calmement l'arrivée progressive des District Cinq jusqu'au Onze. Ovationnés, radieux, les visages du District Douze perdent subitement leurs flammes lorsque le dernier des chars vient se ranger dans l'orchestre structurel.

J'oublie les écrans et focalise mon regard sur le public. Sans crier gare, quelqu'un me lance une rose que je saisis avec aisance. Un coup d'œil à l'écran suffit pour me signaler que la fille du Douze en a déjà les bras chargés. Le regard noir de Cato me brûle le profil.

Lentement, la clameur se dissout. Le silence tombe dans les gradins. J'en avais oublié l'allocution annuelle du Président Snow, la plus haute autorité du Capitole et de tout Panem. J'observe la blancheur de sa silhouette, depuis les étages qui nous séparent de sa sommité.

Sa voix ténébreuse grésille au travers des hauts parleurs.

_ Bienvenue, bienvenue, bienvenue.

L'agitation cesse instantanément. Son autorité s'abat sur les milliers de sièges de l'assemblée. Sa solide silhouette blanche balaye chaque sourire, fait mourir l'onde effervescente, s'érige en maître incontesté. Il nous souhaite la bienvenue, salue notre courage et notre sacrifice. Son ascendance sur la foule est incroyable. Ils sont rivés à ces gestes.

_ Joyeux Hunger Games, et puisse le sort vous être favorable.

Le souffle de Cato a bien du mal à se tarir. Il me jette une œillade sombre, anxieuse.

De nouveau, nos chars se mettent en branle. Je m'accroche à sa rambarde, le dos droit, froide, impériale. Son regard croise le mien. C'est la colère froide, l'ivresse de sa fureur, l'envie de sang, que j'y lis. Son expression miroite la mienne. Nous quittons le regard des caméras.

Les serviteurs nous réceptionnent.

Un silence de mort règne au sein de l'équipe du District Deux. Brutus m'aide à descendre du char. Les mains de Vesta délestent Cato de son casque, redorent le pli de sa cape. Je croise le regard du Zèbre, qui évite le mien. Les rayures de ses joues ont tout perdu de leur frénésie. Des compliments fusent au sein de l'équipe du District Un. J'entends des rires juguler chez le District Six. Ceux du Huit ont toutes les peines du monde à retirer leurs costumes. La tension se relâche.

Tout le monde respire, à l'exception de Cato. Je suis son regard, braqué en direction du District Douze. Les sourires sur leurs lèvres attirent mon attention. La fille prononce des paroles vives en direction de son mentor, Haymitch Abernaty, miraculeux vainqueur des Cinquantièmes Hunger Games. L'escorte se trémousse sur place, tout le monde a l'air si fier. Je méprise chaque cellule de leurs rires.

Mes yeux se plissent. Ils viennent de nous apercevoir. Nos regards se croisent, l'espace d'un instant. Je sens leurs muscles se tendre, leurs sourires s'effacer, le malaise les gagner. Haymitch les entraine à l'extérieur. Le regard de Cato ne quitte pas la silhouette de la fille. Pour la première fois depuis notre arrivée au Capitole, il se mure dans le silence.

Stark ouvre la marche et nous conduit vers l'ascenseur. Ce sont les Tributs du District Sept qui nous rejoignent au sein de l'espace clos. Leur costume de papier nous oblige à nous serrer les uns aux autres. J'en profite pour les scruter. L'un comme l'autre baissent la tête, cherchant par tous les moyens à détourner le regard. La peur s'insuffle dans leurs veines. L'ombre de ma haine désire déjà leur sang. Un de leur mentor, Johanna Mason, inoubliable vainqueur des71eme Hunger Games, fixe Brutus droit dans les yeux. Je jette un coup d'œil à Cato, amusée. Aucune réaction. Le visage fermé, le regard noir, absent, concentré, il s'engouffre hors de l'ascenseur dès que l'espace le lui permet.

Stark et Vesta échangent un regard inquiet. J'emboîte les pas de Brutus. Un Muet accourt vers nous, terrifié. C'est le bruit d'un vase fracassé contre le sol qui résonne dans l'appartement. De nouveau, tout se passe entre ses poings et le reste du monde. Ses vêtements d'or voltigent sous le joug de sa masse musculaire. Il fait pleuvoir sa haine sur le mobilier.

Stark ouvre la bouche, indigné.

Des Muets se précipitent pour ramasser les débris. Cato claque violemment la porte de sa chambre. Un air de désastre flotte dans l'atmosphère.

Je réprime un petit rire.

Son auditoire. Ses spectateurs, ses contemplateurs. Détournés, dérobés, volés. Cato l'enfant prodige a bien perdu le centre de toutes les attentions. Cato, l'auréolé, l'adulé, s'est vu voler la vedette. Cato, le favori, la graine de vainqueur, fait vibrer l'étage au son de ses enfantillages. Mes yeux se teintent de pur mépris.

Brutus croise les bras, impassible.

_ Et voilà pourquoi on n'investit jamais sur l'étage du District Deux, se désole Stark.

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Les prunelles argent du Zèbre fixent mon dos dénudé. J'observe son reflet délasser les nœuds de ma robe au travers du miroir. Le silence est à couper au rasoir.

Je ravale toutes les formes de ma haine. Il masque sa déception. J'observe la mort de la déesse de guerre auréolé d'or sous le coton imbibé d'eau fraiche. Sans son maquillage, son allure triomphale perd de sa superbe.

Je tais mon ressentiment. Le Zèbre évite mon regard. Je reste de marbre au contact de ses doigts froids sur ma peau.

Un vent de douceur baigne encore son visage. Il me sourit légèrement, non sans amertume.

_ Tu as été merveilleuse, murmure-t-il pour mes yeux.

_ Non. La fille du Douze. Pas moi.

Je perçois l'ombre d'un soupir s'échapper de ses lèvres.

_ Tu as marqué les esprits ce soir. Tu as été parfaite.

_ Le District Douze. Ce sont eux dont tout le monde parle.

_ Ils ont simplement crée la surprise. Ils seront vite oubliés, une fois dans l'arène.

Je ferme les yeux, mobilisant mes efforts pour contenir ma fureur.

_ Aies confiance, Clove.

Je laisse ses gestes caresser les courbes de ma chevelure. Je me mure dans le silence.

_ Tu sais, on m'a tout raconté de tes aptitudes. Encore une fois, tu as fait grande impression.

J'écoute ses confidences d'une oreille distraite.

_ Sur ton mentor, ton escorte, ton partenaire… Tu as même effrayé certains pacificateurs. Peu de monde peut se vanter de ça. Et certainement pas la fille du Douze.

Le Zèbre émet une pause, prend le temps de capter mon attention.

_ Tu es très particulière.

Mon regard agrippe le reflet du sien, depuis le miroir qui nous fait face.

_ Aussi, j'aimerais savoir une chose.

Mes muscles se tendent. Mon instinct crie méfiance. J'ai raison de redouter les affres de sa curiosité.

_ Pourquoi les journalistes trouvent-ils si peu d'informations à ton sujet ? Ils ont ratissé le District, tu sais. Oh, ils en ont tellement trouvé sur Cato. Tout le monde avait de quoi dire sur lui. Mais pas sur toi, Clove. Pourquoi ?

Je lui lance un regard noir, espérant lui faire comprendre qu'un changement de sujet s'impose. Le Zèbre continue de s'interroger, imperturbable.

_ Ça ne leur ressemble pas pourtant. Le District Deux. Des bâtisseurs. Téméraires. Le culte de l'excellence, le sacre de l'honneur. Des machines à détecter le talent pur. Comment as-tu pu passer inaperçue si longtemps ?

Ma voix tressaille, laisse filtrer le trouble au travers de ma question.

_ Vous semblez bien connaitre le District. Vous y avez travaillé ?

_ Non. J'y suis né.

_ Vous vous êtes échappé ?

_ Oh non, ils nous auraient retrouvés.

_ Alors comment ?

Je chasse les aigus de ma voix tremblante, masque le désespoir de ma question.

_ Comment vous avez fait ? Pour en arriver là ?

Je désigne ses dessins, son atelier, les rayures sur ses joues.

_ J'ai eu beaucoup de chance. Mon père. Il faisait partie des sélectionnés. Il a pu devenir Sentinelle au Capitole. Nous avons déménagé. Ils ont fini par oublier mes origines. C'était il y a des années.

_ Maintenant, les sélectionnés n'ont plus le droit de partir avec leur famille.

_ Je sais. Tu l'aurais voulu, n'est-ce pas ? Quitter le District Deux.

J'hoche la tête.

Plus que tout au monde.

_ Sois la gagnante des Hunger Games. Et tes rêves les plus fous auront toutes les chances de se réaliser.

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_ Et quelles déclarations vous voulez que je fasse exactement après ça, Brutus ?

_ Rien n'a changé, l'angle de tir reste le même, nous n…

_ Facile à dire pour vous !

Je sens le Muet qui me sert du vin tressaillir à chaque éclat de voix. L'ambiance est des plus tendues.
Deux sièges vides sur ma droite, la fureur de Cato s'entérine au creux de son assiette. Il se mure dans le silence, les traits du visage fermés comme la pierre, la main vissée sur la fourchette, probablement en train de la broyer.

Je mange en silence, indifférente à leurs enfantillages. Je qualifie leur attitude de puérile, j'estime qu'ils font preuve de peu de ressources, pour des représentants du plus terrible de tous les Districts.

L'homme du Capitole fixe ses yeux sur l'heure. Brutus attrape la télécommande, et le journal tapageur des Jeux apparait à l'écran.

Mon visage défile sur la chaîne nationale aux cotés de celui de Cato. Je suis altière, arrogante, dangereuse.

Un rapide résumé de la parade s'expose à l'écran. Les costumes de chaque tribut sont passés en revue par la voix nasillarde d'une présentatrice embarrassante.

La voix off, serinée d'excitation, nous annonce que les interviews réalisées dans les différents districts sont désormais disponibles sur le Canal Hunger Games. Quelques extraits sont retransmis sur la chaîne nationale.

Le rire de Brutus résonne à travers la pièce.

_ Il me tarde d'entendre ce qu'ils ont à dire à ton sujet.

Son regard se fixe sur la silhouette arrogante de Cato. Stark lève les yeux au ciel. Je focalise mon attention sur l'écran. J'observe, attentive, le moindre indice informatif sur mes adversaire, fidèle à ma devise. Connaître son ennemi pour mieux le faire tomber.

L'œil de la caméra se noie dans le ciel jaune du District Un.

Une très belle femme, aux yeux bleus, la chevelure ensoleillée, nous vante les mérites de sa fille, la belle blonde du District Un. En arrière-plan, une maison -sa maison- me donne une idée de son cadre de vie : luxueux.

Un groupe de garçons chante les louanges de Marvel du District Un. Leurs visages, au nombre de huit, m'indique la sympathie que ses pairs lui portent. Je sais déjà qu'il s'agit d'un être particulièrement sociable.

Le paysage change. Des édifices de fer, un sol de terre battue… Des images du District Deux.

Un visage que je connais si bien apparait à l'écran. La voix rocailleuse de Lyme complimente les aptitudes de Cato.

"_ Mon Tribut des 74èmes vous en mettra plein la vue."

Cato se redresse fièrement sur son siège. Brutus esquisse un sourire.

"_ Il est fort, habile, indomptable, poursuit Lyme.Regardez-le bien : vous avez devant vous le vainqueur des 74ème Hunger Games."

De nombreux cris d'encouragements fusent derrière Lyme. Ils sont des dizaines à s'être rassemblés pour Cato. La caméra agrippe l'image de visages connus, de visages que j'exècre, les dents pleines de sourires.

Cato bombe le torse. Je sens son ego s'envoler. Sa bouche se signe d'un rictus malveillant. Son regard converge vers moi.

_ Et toi ? Qui va défendre tes intérêts ?

J'hausse les épaules, indifférente à ses provocations.

Je sens l'attention de Brutus et Stark se cristalliser.

C'est un visage jeune, arrogant, qui transparait l'écran. Cato manque de s'étouffer.

_ Nerri ?

C'est bien elle. C'est bien l'image de ses yeux de serpent qui nous toise depuis l'écran. Ses lèvres vengeresses débitent le flot de sa déclaration.

"_ Clove ? On ne sait pas vraiment qui elle est. Personne ne la connait dans le District. Très peu de gens l'avaient remarquée. Elle est sortie de nulle part, le jour de la Moisson. C'était pourtant mon tour. Elle a défié nos règles. On espère tous qu'elle le paiera."

Je cligne des yeux, impassible. J'observe sa face d'insecte s'enrouler le long d'un sourire que je jure de finir par écraser tôt ou tard.

Brutus se racle la gorge.

_ C'est qui cette fille ?

_ C'était ma partenaire, à l'entrainement, ricane Cato. C'est elle qui se serait tenue là si mademoiselle n'avait pas bravé l'interdit.

Son visage se fend d'un soubresaut. J'éclate d'un rire mauvais.

_ Nerri aux Hunger Games ? Elle aurait été la première à mourir. Elle sait à peine tenir une arme. Il la battait tout le temps.

Mes yeux se plantent dans les siens. J'y distille une lueur audacieuse qui ne fait que gonfler son amusement.

_ Tu sais très bien que tu as gagné au change.

Je sens Brutus étouffer un rire, Stark dévisager le visage choqué de Cato. Je n'ai jamais été aussi loin dans notre petit jeu en leur présence.

Cato se tourne vers Brutus.

_ Le pire dans l'histoire, c'est qu'elle a raison.

Brutus fronce les sourcils. L'image vient de changer brusquement. Sans crier gare, Stark vient de se brancher sur le Canal Hunger Games. Son regard suspicieux me dévisage. La sélection se penche sur mon nom. Je soupire amèrement. Je les ai intrigués. Ils veulent en savoir plus. C'est le reportage sur ma personne qui se lance à l'écran.

La voix d'une présentatrice enjouée prononce les quelques lettres de mon prénom.

"Peu de choses sont à dire sur le Tribut féminin du District Deux. Nous avons ratissé le village sans trouver quiconque habilité à nous en apprendre plus sur elle."

La caméra fixe la porte en bois d'un taudis qui m'est familier.

"Deux sources anonymes affirment penser qu'elle vit dans cette maison. Personne n'a été en mesure de nous accueillir, et le lieu semble comme déserté."

Ils ont forcé la porte pour prendre des plans de l'intérieur. Je me félicite d'avoir dissimulé toute trace de vie, d'habitation, quelques heures avant la Moisson.

Le visage de Nerri, perfide, résume en quelques mots la situation.

"_ Clove ? On ne sait pas vraiment qui elle est. Personne ne la connait dans le District. Très peu de gens l'avaient remarquée. Elle est sortie de nulle part, le jour de la Moisson. C'était pourtant mon tour. Elle a défié nos règles. On espère tous qu'elle le paiera."

Mes poings se contractent sous la table. J'imagine sa tête à portée de tir. Sa peau scarifiée de la lame de mon poignard. Je n'oublie pas de lui réserver un sort ignoble dès lors de mon retour au District.

"Ses professeurs décrivent une élève travailleuse et introvertie. Ses camarades de classe parlent d'une personnalité froide, solitaire, en marge de leurs contacts."

Cato me dévisage, le regard méfiant, les bras croisés. Je fais mine de l'ignorer.

" Le mystère reste intact autours de Clove, l'énigmatique Tribut du District Deux. La commission lance un appel à témoins. Que tous ceux capables de nous en dire plus se manifestent, une récompense de 15 000 000 zl est à pourvoir."

Le reportage se conclue sur ces mots et l'écran devient noir.

Je sens tous les yeux se braquer sur moi. Je leur lance mon regard impénétrable. J'attends que l'un d'eux formule tout haut sa pensée.

_ Comment tu expliques ça ?

_ Je ne l'explique pas, Brutus.

Le flegme de Stark me sonde en silence. Cato me lance un regard à mi-chemin entre la jalousie, l'admiration et le dégout.

La voix de mon mentor tremble d'agacement.

_ Enfin, comment c'est possible ?! On n'efface pas les traces d'une vie comme ça ! Il doit bien y avoir au moins une personne susceptible de...

_ Je t'ai dit que quelque chose ne tournait pas rond avec elle.

Brutus se tourne vers Cato.

_ Cinq ans d'absence et voilà ce qui se passe ? Qu'avez-vous fait du District ?! Entre les gamines qui tuent les pacificateurs, celles qui disparaissent...

_ Des gamines qui tuent des pacificateurs ? s'étonne Stark.

_ Le "Litige aux fraises", une vieille histoire qu'ils m'ont racontée ce matin.

Cato lève les yeux au ciel.

_ C'est sa stratégie, tu ne vois pas ? Ne pas attirer l'attention sur elle pour pouvoir mieux se révéler...

_ Stratégie ou non, ça ne change rien aux conséquences d'une telle annonce...

_ Calmez-vous, Brutus, c'est un bon point pour nous. Un atout. Elle n'a qu'à miser sur cet aspect énigmatique des ch...

_ Un atout ? Mais quel genre d'ineptie faut-il entendre de plus pour...

Je serre les poings, furieuse. L'ombre de ma haine ricane entre les parois de ma chair. Mon cas se retrouve analysé, disséqué, passé au peigne fin. Ils me morcèlent, se questionnent, explorent mon intimité.

Ils n'ont pas remarqué que je leur ai déjà faussé compagnie.

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L'ombre de ma haine valse contre les parois de ma chair. J'ai du mal à contrôler sa bile, à la passer sous silence. J'appuie mon dos contre le mur, serre les poings, et prend le temps de réguler ma respiration. Ce sont les pas de la Muette, Alvina, qui me ramènent à la réalité. Son regard doux m'observe, des questions se forment sur ses lèvres. Je balaye sa curiosité d'un revers de manche. Elle baisse les yeux. Sa demande, silencieuse, résonne entre les murs de la pièce.

_ Un verre d'eau. Et une coupelle de fraise.

Ma nervosité s'envole au rythme de ses pas. Je chasse toute forme de haine de mon esprit. Elle s'en revient, dépose discrètement l'objet de mon envie au centre de la pièce et se retire discrètement.

Je soupire, et délasse la gaine de mon bustier. Sans maquillage, sans costume, j'ai l'air d'une gamine à peu près pubère. Le miroir me renvoie le reflet de cette expression que je hais: celle de l'enfant qui se battait pour survivre. Je détourne la tête et dénoue mes cheveux. Ils tombent en cascade le long de mon dos, me confèrent des allures plus félines.

Je m'installe à la fenêtre, la coupelle de fraises entre les mains. Dehors, les lueurs solaires ont laissé place à celles de la nuit. J'observe les va et viens des passants, silencieuse. Le fruit est croquant, juteux, comme je les aime. Son arome se déverse dans un torrent de saveurs mélancoliques au fond de ma gorge.

Je repense aux murmures de la foule, au rouge de son sang, à la pointe de mon couteau enfoncé sa poitrine, au cri rauque qui sort de ma bouche, au regard passé de celle que j'étais.

Je m'autorise cette plongée pècheresse au cœur d'un souvenir que je répugne à oublier.

Et puis, brusquement, la porte s'ouvre. Sa silhouette déboule dans ma chambre.

_ Clove, est-ce q...

Son regard se pose sur moi. D'instinct, je redresse les épaules. Cato. Il m'a saisi dans un instant vulnérable. Je n'ai pas le temps de dissimuler la coupelle de fraise. Son regard balaye ma silhouette, oscille entre mon visage horrifié et l'objet caché derrière mon dos.

Il me dévisage longuement. Le bord de ses lèvres se retrousse dangereusement. Il vient de comprendre.

_ Alors c'était ça...

Sa bouche se tord d'un rictus enchanté, moqueur.

_ C'était toi, la fille du Litige aux Fraise ?

N'oubliez pas de me laisser votre avis sur le chapitre :) Review !