Au plaisir de vous revoir !
Normalement, je voulais poster ce chapitre vendredi. J'avais tout prévu dans mon emploi du temps, au retour du lycée, tout ça... Je l'avais terminé juste pour être dans les temps. Malheureusement, un imprévu m'a fait reporter la publication, et du coup, je poste la suite maintenant. D'ailleurs, à cause d'un problème de santé en lien avec l'imprévu, j'ignore si ces temps-ci j'aurais la volonté de m'atteler à l'écriture des fanfictions, et donc, je risque de freiner les publications.
Croyez-moi, ça me désole beaucoup, mais je ferai des efforts ! D'ici un mois, je reprendrai du poil de la bête.
Voici donc le chapitre 3 de cette fiction. J'espère qu'il ne vous endormira pas. Je le trouve assez banal, sans action véritable... Moi qui voulais mouvementer un peu mon écriture, je la trouve plate, mais enfin, après, ça dépend des points de vue. Cela n'empêchera pas des moments intéressants de surgir !
Bonne lecture !
-Troisième round
« Avancez donc, » me pressa un valet, en m'incitant à entrer dans la salle où devait se dérouler la cérémonie.
J'étais en sueur, engoncée dans une robe épaisse qui me donnait chaud et me contraignait dans ma démarche. Elle me serrait aussi au niveau de la taille, et je craignais que cela n'ait d'impact sur ma santé.
Les domestiques avaient pris soin de me poudrer davantage que d'habitude, et je me sentais sale, à force de transpirer tandis que mon maquillage coulait légèrement. Nous étions au palais royal de Meltokio, nous devions voir le Roi dans quelques minutes, et Léandre m'attendait impatiemment afin de pouvoir débuter l'audience accordée par Sa Majesté. Si tant est qu' « accordée » soit le mot juste.
Mon corset était serré, mais je me tins droite, et j'entrais fièrement dans le hall où m'attendait mon époux, qui me dévorait des yeux depuis l'annonce que je lui avais faite, pas plus tard qu'avant-hier. J'étais encore mal en point, mais la famille royale ne pouvait pas attendre que je me remette. Aussi, les préparatifs s'étaient faits hâtivement.
Quel engouement, juste pour un enfant à venir ! Certes, c'était peut-être bien le prochain Elu, mais il ne s'agissait encore que d'un gamin dont nous ne savions pas encore déterminer l'avenir. Léandre m'avait juré que tout irait bien si je me conduisais honnêtement face à Sa Majesté, mais j'étais tout de même emplie d'appréhension. Ce n'était pas ma première rencontre avec le Roi, mais… Qui sait si je n'allais pas faire un faux-pas qui me vaudrait les foudres de mon mari au retour ?
Léandre n'était pas comme ça. C'était un homme calme et compréhensif, pas une de ces brutes qui dirige sa femme d'une main de fer. Nous n'étions pas chez les paysans et encore moins chez mon père.
Il était là, lui aussi. Fou de joie, seul. Arthémise et mon frère n'étaient pas venus. J'espérais au moins qu'ils fussent là pour le baptême du nouveau-né. Mon père n'aurait d'autre choix que d'accéder à ma requête, car je ne vivais plus sous son autorité.
Tandis que j'avançais vers lui, mon époux me tendit galamment son bras, en vue d'entrer dans la salle du trône, tandis que derrière nous une escorte de chevaliers et de nobles se formait, impatients d'assister à l'audience comme s'ils se rendaient au théâtre ou au colisée. Tout ce monde ne me convenait pas du tout mais je cachais tant bien que mal mon malaise.
« Nous allons commencer, » annonça quelqu'un, dans la foule.
En rangée bien serrée derrière le couple que nous étions, les privilégiés se tinrent droit, et nous nous préparâmes à entrer, assistant à l'ouverture des portes qui nous permettrait de faire un pas en direction de Sa Majesté. C'était le moment.
La salle du trône était majestueuse. Je n'avais jamais rien vu d'aussi luxueux depuis le manoir Wilder. Tout était fait dans le bon goût, sans excès, et brûlait moins les yeux que les décorations de la propriété de l'Elu. La magnificence ornait chaque statue d'or qui nous apparaissait, et le plafond surélevé nous observait avec bienveillance et sévérité à la fois. Des couloirs connectaient l'endroit aux autres quartiers du château, et un superbe tapis rouge s'étalait dans toute sa beauté au sol. Les gardes royaux formaient un alignement parfait autour dudit tapis jusqu'au trône se situant en bout de parcours. Les personnalités importantes de Tethe'alla étaient toutes réunies ici, allant du Pontife jusqu'à la jeune princesse Hilda, tout juste âgée de neuf ans. Le Roi se trouvait au milieu de ce groupement. Il nous regarda arriver de son regard impassible, mais dans lequel brillait une quelconque étincelle… J'ai dû rêver.
Léandre me tenait fermement le bras. Je me crus revenue à notre cérémonie de mariage, neuf années auparavant, mais je me forçais de ne pas laisser mes pensées vagabonder. Il ne fallait pas que je déplaise au Roi et encore moins à son entourage, ou cela me vaudrait des misères. Je laissais un sourire mécanique se dessiner sur mon visage. Tous les yeux convergeaient vers moi.
Une fois parvenus à sa hauteur, nous nous inclinâmes révérencieusement, et alors il se leva. Il fit signe à tous les gens derrière nous de s'écarter, et tous lui obéirent. De toute façon, qui voudrait se monter devant le Roi ? Il était tellement imposant, le moindre de ses regards nous intimidait. Personne ne savait quel âge il avait, mais il avait encore du temps devant lui pour diriger la politique du Royaume. De sa voix profonde, il nous ordonna de nous relever.
Il nous observa longuement, sans mot dire, comme s'il cherchait à nous enregistrer dans sa mémoire. Ce fut sur moi qu'il s'attarda en particulier, plissant les yeux, mais toujours sans faire montre de ses émotions.
« Voici donc l'épouse de l'Elu de Tethe'alla. »
Nous ne dîmes rien. Tant qu'il ne nous avait pas donné la parole, il ne fallait rien répondre.
« Je me souviens bien de vous… Depuis la cérémonie de mariage. Je constate que vous n'avez pas changé. Nous avons devant nous la plus belle femme qu'il nous soit donné de rencontrer. »
Tous acquiescèrent à cette remarque, y compris la Reine, qui n'en était pas moins élégante, elle aussi, et la Princesse Hilda, dont les yeux pétillaient sans qu'elle puisse se retenir. Le Roi continua sur sa lancée :
« Nous n'étions d'accord pour nous revoir que lorsque l'évènement tant attendu par le peuple de Tethe'alla ainsi que toute la haute société de Meltokio serait annoncé. C'est chose faite, à présent. Vous avez fait du bon travail. »
Cette phrase me faisait penser à une mission dont nous nous serions acquittés et ne fit qu'augmenter ma répugnance pour cette vie que je n'avais pas voulue.
Mon père me souriait. Un vrai sourire pleinement satisfait, très fier. J'avais rempli mon devoir à ses yeux.
« Toutes mes félicitations à l'Elu ainsi qu'à la famille Wilder, qui occupe le rang le plus élevé du Royaume depuis des générations. La nouvelle nous comble tous. Dans peu de temps, nous ferons l'annonce au peuple qui laissera éclater sa propre joie. »
Le Pontife affichait un petit rictus. Je le vis reprendre contenance pour faire bonne figure. Peut-être mijotait-il quelque chose…
« Tous, vous pouvez disposer, clama le Roi. Seul l'Elu, son épouse et sa famille proche peuvent rester ici. »
Suite à ces mots, la salle du trône fut désertée en quelques secondes, bien que l'on devinât des mines déçues sur le visage de certains. Seuls mon père, Léandre, sa famille, celle du Roi, le Pontife et moi-même restâmes. Je me sentais intimidée. J'étais à l'origine une jeune femme de bas rang. L'effet aurait-il été le même pour une paysanne vivant à la campagne ?
« Mylène Wilder. »
Le Roi avait dit mon nom d'une voix profonde. Il me regardait sans laisser trace de son intérêt sur son visage. Je restai droite, dans une position respectueuse, baissant les yeux afin d'admettre ma soumission.
« Vous ne devez pas craindre de me manquer de respect. Vous pouvez relever les yeux. »
Ignorant mon expression perplexe, il se tourna vers Léandre :
« Le bonheur qui vous anime est aussi le nôtre, Elu. Nous attendons cet enfant avec la plus grande impatience, et l'accueil que nous lui ferons dans ce monde sera plus que vénérable. Chaque Elu a le droit à sa cérémonie. Celle-ci aura lieu au cours de son baptême.
Mon mari s'inclina, un demi-sourire inscrit sur ses lèvres, comme s'il se rappelait un souvenir lointain qui restait néanmoins flou. Puis, voyant que le Roi nous congédiait, il me tendit la main, et je la saisis, tandis que nous nous inclinions une dernière fois en guise de salut. Alors que nous étions sur le point de partir, un petit bruit de pas précipités retentit, tandis que la Reine s'exclamait « Hilda ! » sur un ton agacé.
Quelque chose me tira la manche, et je me retournai. C'était la petite Princesse, qui me fixait de ses yeux emplis d'admiration. Elle s'empara de la main qui n'était pas tenue par l'Elu et la serra très fort, comme pour s'imprégner de mon toucher. Je la contemplai sans cacher ma surprise.
« Bonne chance. Je vous souhaite beaucoup de bonheur, Dame Mylène, » murmura t-elle, avant de me lâcher.
Elle revint vers sa mère qui posa une main sur son épaule avant de nous sourire avec un air d'excuse que je ne comprenais pas, tandis que le Roi semblait indifférent au spectacle. Léandre m'entraîna et nous quittâmes la salle du trône pour de bon.
« Elle vous aime beaucoup, je crois, » me dit-il, alors que nous montions dans le carrosse qui devait nous ramener au manoir.
« La Princesse ? Je… Je ne mérite pas tant d'attention de sa part… » balbutiai-je, encore toute étourdie.
Il me sourit, l'air touché :
« N'oubliez pas que malgré son statut, ce n'est encore qu'une enfant qui a besoin d'un modèle. A cet âge, sa mère est censée s'imposer, mais c'est vous qu'elle a décidé de prendre pour exemple. C'est un grand honneur, ne l'oubliez pas. Cela pourra vous permettre d'obtenir des privilèges si vous lui plaisez à ce point, » expliqua t-il.
Je me sentis gênée. Hilda avait l'air de m'apprécier, certes, mais je ne me voyais clairement pas comme une figure exemplaire. De plus, l'idée d'abuser d'elle à cause des sentiments qu'elle avait envers moi ne me plaisait pas. Ce n'était pas un objet, que diable ! La vie dans la famille royale était-elle plus compliquée encore que la mienne ? Dans ce cas, je ne pouvais pas envier le sort de la petite.
« Nous sommes arrivés. Permettez-moi de descendre en premier pour vous permettre de prendre ma main. »
Je ne me fis pas prier. Tandis qu'il descendait à terre et me tendait le bras pour que je le saisisse tout en posant mes pieds sur le sol avec la plus grande précaution, je me sentis défaillir et j'eus bien des peines à ne pas faiblir.
« Vous êtes pâle… me fit-il remarquer.
-Vous… Vous croyez ? demandai-je, en tâtant mon front pour voir si je n'avais pas de fièvre.
-Allez vous reposer. Je sais que la situation est dure pour vous. Je vous rejoindrai après. »
~oOo~
J'étais allongée dans mon lit, tentant de somnoler pour pouvoir récupérer. Mon ventre me faisait mal par moments, et j'avais des vertiges, quelquefois la chaleur qui me montait aux joues. J'avais été soulagée de me débarrasser de mon corset. Mais même allongée, je ne me sentais toujours pas à l'aise.
C'était cet enfant qui provoquait tout ça. Est-ce que c'était ça, attendre un bébé ? Je voulais dire, une mère subissait-elle ces tourments lorsque l'embryon se formait ? Si c'était cela, alors je priais pour qu'il s'agisse d'un garçon, afin de ne plus avoir à porter l'héritier du titre et des biens familiaux. Dire qu'à seize ans, j'étais déjà supposée tomber enceinte. J'ignorais si, à cet âge, j'aurais su supporter ces malaises. Seize ans… J'en étais tellement loin, maintenant… Neuf ans passaient si vite…
La porte de la chambre s'ouvrit et se referma, et quelqu'un s'approcha du lit, se pencha et me caressa les cheveux. Ma tête émergea d'entre les couvertures. Léandre.
« Vous irez mieux, ce n'est qu'un mauvais moment à passer…
-Je ne sais même pas depuis combien de temps je suis dans cet état…
-D'après le médecin qui vous a consulté, cela doit bien faire trois ou quatre bonnes semaines, presque un mois, me confia t-il, en souriant. Cela dépend si vous avez eu vos règles à un moment précis, ce qui a fait que vous ne vous en êtes pas rendu compte…
-Cela va faire bientôt un mois, effectivement, soufflai-je. Je n'aurais pas eu le temps de m'en apercevoir…
-Ne vous en faites pas pour cela. Soyez forte, Mylène. Vous êtes ma femme, après tout, et vous portez notre trésor au fond de vous. »
Je souriais, bien que faiblement. Prenant cela pour une approbation, il sourit à son tour et faillit se pencher, comme pour m'embrasser. Mais il s'abstint, et sa main qui caressait mes cheveux les quitta pour se poser sur le rebord du lit.
« Dormez, à présent. Cela est préférable pour votre santé… »
Je fermai les yeux alors tout doucement.
~oOo~
Trois mois s'étaient écoulés. Mon ventre s'était arrondi, bien que ce ne fût pas encore très visible. Les servantes étaient fébriles, prenant garde à ne pas serrer mon corset trop fort. Le fait que j'eus gagné autant en tour de taille les affolait, et il fallait d'urgence m'acheter de nouvelles tenues pour que je sois à l'aise à l'intérieur. J'appréciais cette attention. Elle me permettait d'oublier mes tracas, entre les visites du médecin qui venait fréquemment vérifier mon état de santé et de personnes diverses et variées, allant de la famille proche au plus humble noble du quartier. J'étais épuisée de toutes ces visites, et je n'en finissais plus de faire des siestes. A quatre mois de grossesse, j'ignorais quelle était l'évolution d'un fœtus humain dans le ventre de sa mère, et pour cela je consultais des manuels dans la bibliothèque royale. La Princesse venait me rendre visite, accompagnée de sa nourrice et de ses suivantes, me regardant lire sans comprendre ce qui était écrit. Je pensais que pour elle, il valait mieux. Je souriais souvent en me disant que cette enfant, supérieure à moi en statut, avait le même âge qu'Elliot, et je la considérais un peu comme la petite sœur que je n'avais pas eue, même si je me gardais bien de le dire. Il était grotesque de le dire, mais ce petit bout de femme qui possédait du sang royal dans les veines m'intimidait assez, et je ne manquais jamais de respect envers son Altesse, même si elle m'incitait à me comporter familièrement avec elle avec ses mots d'enfant autoritaire :
« Veuillez donc cesser vos marques de respect ! Vous êtes plus vieille que moi, vous savez ! »
Il y avait de quoi rire.
Après mes visites à la bibliothèque royale, je me rendais, seule ou en bonne compagnie, à l'église pour trouver la paix en ce lieu saint. Moi qui ne croyais pas en Martel me mettais soudain à la prier comme jamais, comme si le simple fait que mon enfant fût l'Elu me convainquait qu'elle existait réellement. Quelquefois, un prêtre ou un clerc traversait le chœur, veillant à ne pas troubler la paix de ce lieu, et faisait mine de ne pas me voir. Je les remerciais pour leur indifférence. Il n'y avait qu'eux pour ne pas me fixer avec des yeux ronds dès qu'ils me reconnaissaient.
Ce jour-là, j'y allai seule, et ne dérogeant pas à mes habitudes, je m'assis sur le banc au premier rang, juste devant l'autel, et je fermai les yeux, me laissant aller au sentiment de sécurité qui m'animait lorsque je marmonnais une ébauche de prière à l'intention de la Déesse. Cette paix ne dura pas longtemps, lorsque je sentis un mouvement, tout proche de moi, qui me fit brusquement ouvrir les yeux.
J'étais assez mécontente d'être dérangée dans mon office, mais je me tus en voyant l'intrus qui m'avait dérangée.
C'était un assez bel homme, au regard doux et aux cheveux bruns impeccablement coiffés, qui me regardait avec une expression d'excuse, comme pour me demander muettement pardon d'avoir fait un mauvais mouvement. Nous nous regardâmes longuement, puis il s'assit à mes côtés sans rien dire et le silence s'installa entre nous durant un bon moment.
Sa présence à mes côtés me déconcentrait. Ce jour-là, je n'adressai aucune prière à la Déesse Martel. Lui non plus, j'imaginais. Je ne savais s'il me fallait faire le premier pas, et je savais que si je ne faisais rien, au bout d'un moment, l'un de nous finirait par se lever et s'en aller, détruisant ainsi toutes nos chances de faire connaissance.
M'avait-il reconnue comme étant la femme de l'Elue ? Mon ventre n'était pas une preuve de ce statut. Après tout, des dizaines de femmes nobles comme moi étaient tombées enceintes à la même période, et cela ne fournissait donc aucune preuve. Mais pourquoi me soucier de mon grade ? Pour une fois que je pouvais parler civilement avec quelqu'un, il ne fallait pas me priver.
J'ouvris alors la bouche pour dire la première chose qui me passait par la tête :
« Je ne crois pas vous reconnaître. Vous venez souvent en cette église ? »
Je ne savais si ce que je venais de dire en valait la peine ou pas. Mais cela porta ses fruits. L'homme tourna sa tête vers moi. Il avait la carrure d'un noble. Ses vêtements étaient la preuve même de son appartenance à la classe sociale. Je devais même dire qu'il devait faire partie de la très haute société, car même les nobles de basse catégorie comme moi auparavant ne pouvaient se payer la tenue qu'il portait. J'espérais que ce ne fût pas un de ces présomptueux qui passaient leur temps à renifler et à plisser le nez de dégoût dès que quelqu'un qui semblait bien moins luxueusement vêtu qu'eux passait, et en parallèle à jouer aux hypocrites avec leurs supérieurs.
« Je viens en cette église un jour par semaine. Prier Martel est important pour le salut de nos âmes. »
Je ne comprenais pas trop, mais je pris le temps d'assimiler cette phrase. Le ton sur lequel elle était dite était si doux… Agréable à l'oreille. La voix de cet homme n'avait rien en commun avec les accents hauts perchés des autres gentilshommes de la cour. Je voulais l'entendre encore une fois.
« Il en va de même pour moi, répondis-je. Je pense que prier m'aide à supporter chaque jour qui passe avec un peu plus de force. Ces temps-ci, il s'agit de mon seul loisir, car mon mari est trop occupé pour avoir le temps de se préoccuper de moi et la présence d'autres personnes m'étouffe… La paix de ce lieu me procure la tranquillité que je n'ai pas ailleurs. »
Il me prêta plus d'intérêt à l'entente de ce discours. La curiosité illuminait son regard, à présent :
« Seriez-vous… Dame Mylène Wilder? m'interrogea t-il, comme s'il doutait.
-C'est moi-même, souris-je.
-Je suis honoré de vous rencontrer en ce lieu, dame Mylène. Les rumeurs ne mentaient pas, vous êtes encore plus belle que je ne l'imaginais. »
Il paraissait enthousiaste. Mais cet enthousiasme était différent de celui que ressentaient les personnes qui se trouvaient pour la première fois devant une personne appréciée et célèbre. Non, l'impression qu'il me donnait, c'était de rencontrer une personne dont un ami lui aurait parlé, et sur qui il serait tombé tout à fait par hasard. La circonstance était alors de la saluer cordialement.
« Je m'appelle Brian Eylan, trésorier de Sa Majesté le Roi de Tethe'alla. Je dirige aussi les affaires financières de ce royaume, » me dit-il, en se levant et en s'inclinant profondément devant moi.
J'étais bouleversée de rencontrer un tel personnage face à moi, mais je lui rendis son salut. Il se releva et me fit un de ses plus charmants sourires, déclarant de sa voix douce et limpide qu'il partageait la joie de notre couple, à Léandre et moi-même, d'attendre un enfant que tout le monde guettait avec impatience. Je le remerciais.
Il s'avéra, tandis que nous retournions dans les quartiers nobles après avoir quitté l'église où nous n'avions plus rien à faire, que Brian était un parfait interlocuteur, et que je pouvais converser avec lui sur toutes sortes de sujets, qu'il analysait fort intelligemment. Nous devînmes vite amis, et je me rendis compte que pour la première fois depuis mon entrée dans la très haute société, je n'avais jamais autant parlé avec quelqu'un appartenant à cette classe sociale, pas même Léandre. Une preuve encore pour dire que Brian était véritablement un cas à part.
Je me couchais le soir, toute rêveuse, l'esprit plus léger que tous les autres jours. Je percevais l'avenir sous un jour meilleur, maintenant que quelqu'un qui me comprenait avait fait irruption dans ma vie, comme si Martel avait répondu à mes attentes muettement prononcées. En fermant les yeux, je lui adressais une prière de remerciement. Merci, Déesse Martel… ou qui que vous soyez qui m'ayez exaucée… Je vous suis très humblement reconnaissante…
~oOo~
Je revoyais Brian plusieurs fois par la suite, dans les mois suivants. Souvent, lorsque Léandre n'était pas là. Je ne prenais jamais le risque de le recevoir dans notre manoir, mais nous nous promenions souvent ensemble, débattant sur des sujets qui nous préoccupaient, ou évoquant les derniers potins de la cour en riant de certains d'entre eux ou parlant plus sérieusement d'autres. Chaque heure passée avec cet homme me faisait l'effet d'une petite récréation. Il prenait garde à ne pas me brusquer, à cause de ma grossesse plus que visible, à présent. Le peuple, le monde entier était au courant, et attendait le jour venu où le prochain Elu viendrait au monde. Lui, il survolait ce sujet, s'enquérant de mon état lorsque nous nous revoyions et partant ensuite sur autre chose. Il me considérait comme une personne normale et j'aimais cela. Il n'avait ni femme ni enfant, vivait seul avec ses domestiques, mais nourrissait l'espoir de rencontrer l'épouse qui saurait tenir son logis et élever ses enfants dans un avenir proche. Je ne pouvais que lui souhaiter cela. Il était temps, à l'âge de quarante ans. Toutefois, son apparence lui en donnait trente. Il semblait encore jeune et noble, mais l'expérience se cachait sous ses traits. Trésorier du royaume n'était pas une fonction aisée, après tout. Il passait beaucoup de temps à son travail, et il n'avait que peu de loisirs. D'aussi loin qu'il se souvienne, il n'avait jamais quitté Meltokio. Son travail exigeait beaucoup de sa personne, mais il s'en accommodait car il avait été préparé à cela depuis l'enfance. Il possédait un mental plus fort que le mien ou celui de Léandre.
« Ma famille possède de très nombreuses terres dans diverses régions de Tethe'alla. Elle occupe le troisième rang parmi les familles les plus nobles du royaume, après les Wilder et la famille royale elle-même. Elle occupe une place très importante au sein des affaires mondiales depuis des générations, et il faut qu'elle se perpétue dans les siècles à venir, voilà pourquoi il me faut trouver une épouse, afin qu'elle me donne un héritier qui puisse reprendre mon flambeau. Il faut que ce soit une femme appartenant à la très haute société, possédant une dot importante. Je vais souvent en visite chez les familles des jeunes filles à marier. Mais elles manquent de maturité et je ne veux pas les incomber d'une charge trop lourde. Je cherche une femme forte qui saura être là lorsque les difficultés pèseront sur moi…
-Vous prônez beaucoup la solidarité, fis-je remarquer, étonnée par son discours.
-Je n'appellerais pas ça de la solidarité… me corrigea t-il. Disons plutôt… que c'est un besoin essentiel, et c'est cela qui nous a permis d'occuper les fonctions pendant si longtemps. Certains devoirs demandent tellement de votre force que pouvez y laisser la vie. »
Il l'avait dit tout à fait sérieusement, même si j'eus du mal à le croire. A ce point… ? Je repensais à la situation de Léandre, qui n'était guère enviable non plus. Je m'en voulus alors. Il fallait que je sois davantage près de lui, pour le consoler, le rassurer, l'aimer si nécessaire… Il fallait que je me rattrape dès ce soir.
Nous continuions ainsi à discuter, en admirant les parterres fleuris du grand parc, et la statue qui s'élevait au centre de la place, représentant un duc oublié qui avait dû révolutionner une phase quelconque de l'histoire de la monarchie… Nous nous quittâmes au crépuscule, et je rejoignis les servantes qui m'avaient escortée et qui devaient me raccompagner. Elles humaient les fleurs qui dégageaient un délicieux parfum, et gloussaient entre elles. Lorsqu'elles me virent arriver, elle reprirent le masque de la soumission et arrangèrent leur position, attendant un mot de ma part. Je dis alors qu'il était temps de rentrer.
Léandre revint le soir, comme à son habitude, et fut assez étonné lorsque je l'enlaçais avec affection.
« Mylène, vous… Vous devez surveiller votre état. L'accouchement n'est prévu que dans peu de temps, et…
-Nous avons le temps, Léandre, ne vous inquiétez pas. J'ai remarqué que vous aviez tendance à vous faire beaucoup de souci ces derniers temps. Est-ce à cause de votre travail ? »
Je fis signe à Sébastien et aux domestiques de s'en aller et je tirai mon mari vers les fauteuils, où je le fis asseoir dans l'un d'eux avant de prendre celui d'en face. Il paraissait tout étonné de recevoir autant d'attention . J'en ressentis une légère culpabilité. Il avait sûrement été habitué à ma réserve, et de ce fait il ne m'en avait pas sifflé un mot. Ce soir, j'allais devoir combler toutes ces années où je n'avais pas fait ce que j'étais en train de faire.
« Le travail demande des exigences, c'est le lot de tout noble occupant les fonctions les plus importantes, me confia t-il. De ce côté-là, je ne suis pas sûr que vous puissiez y remédier, surtout que vous devez surveiller votre santé, en ce moment. N'est-il pas ? »
Je passais brièvement la main sur mon ventre enflé avant de revenir à lui.
« N'hésitez pas à parler de vous, chaque soir s'il le faut, Léandre. Cela fait depuis plusieurs années que vous gardez vos douleurs pour vous, et cela n'est pas bon pour le moral. Les confidences ne s'expriment pas que dans le contact, vous savez… Il faut les mots, aussi, et qui sait comme les mots procurent davantage de plaisir que la chair… »
J'esquissais un sourire triste et il sourit à ma tirade.
« Vous avez de ces tournures, Mylène… Je ne vous l'avais encore jamais fait remarquer auparavant, mais vous semblez aimer les livres et les grands poètes.
-A la folie, Léandre. Avant notre mariage, mon père s'occupait lui-même de mon éducation. Il souhaitait la limiter à l'essentiel : les devoirs d'épouse, la couture et les connaissances basiques tout au plus, tels que l'arithmétique et l'Histoire… Mais ma mère possédait une quantité importante de livres qu'elle a dû emporter après sa répudiation. Je les dévorais comme il n'était pas possible. Seulement… Je n'avais pas beaucoup de distractions, après son départ, et je devais m'en tenir aux règles que Père m'instaurait…
-Je vois… acquiesça t-il, l'air compatissant.
-Monsieur votre père vous élevait autrement ? me risquai-je à mon tour.
-Je le pense bien… Il m'initiait à mon devoir d'Elu, et à côté ma mère me gâtait beaucoup. Je pense avoir été un petit garçon vaniteux étant enfant. Je ne suis pas sûr que vous auriez reconnu l'homme que je suis maintenant à travers ce portrait. Mais j'ai mûri et j'ai su alors à quel devoir j'étais destiné. J'ai modifié mon caractère afin qu'il sied plus à ma fonction d'Elu. Pour moi, choisir une épouse a été compliqué, à cause de ce que vous savez, mais votre père nous a bien volontiers accordé votre main. Le Roi lui-même l'avait décidé, mais je suis sûr que même sans, n'importe quelle famille du royaume aurait accepté en fermant les yeux sur la dot.
-Si vous aviez été un homme de bas rang, sans aucune distinction sociale, voire même un paysan, comment auriez-vous pris le fait que l'on vous prête moins, voire pas du tout d'attention que quand vous êtes Elu ? »
Il assimila ma question, puis esquissa un sourire. Il fit un léger mouvement d'épaules et se passa un doigt sous le menton, tandis que ses cheveux s'éparpillaient sur sa tête. Ils étaient plus sombres, à présent que l'obscurité tombait dans le salon et qu'il était temps d'allumer les lampes. J'avais l'impression qu'ils avaient même légèrement poussé. Mais je ne fis aucune remarque, car j'attendais ma réponse.
« J'aurais été sûrement en train de pester contre la vie et ces nobles qui se croient tout permis pendant que des gens comme moi trimons à leur place dans les champs. Mais sûrement me serais-je dit aussi que ma vie vaut mieux que celle qu'ils mènent, en haut, car elle exigera moins de nos capacités. N'avez-vous jamais rêvé d'une telle vie, Mylène, où vous vivriez dans la plus extrême pauvreté mais ne vous empêcheriez pas pour autant d'être heureuse ?
-Et comment… J'y ai pensé jour et nuit pendant seize ans, avant la cérémonie de mariage. J'ai rêvé que je m'exilais, loin de cette vie, et que je me mélangeais au peuple, déguisée en paysanne, et que partout où j'allais, je me présentais comme étant Myllie…
-N'est-il pas étonnant que nous nous mettions à rêver d'en bas, pendant qu'eux-mêmes envient notre position ?
-Echangeons nos places, alors, et nous saurons quel est le plus dur, pour nous comme pour eux. »
Le majordome vint nous avertir que la table était montée et que le repas était prêt. Il ne manquait plus que nous pour nous installer.
Ce soir-là, Léandre, qui picorait comme un petit oiseau d'habitude, mangea avec plus d'appétit qu'il en était coutume, et tous, nous nous en trouvâmes surpris. Moi aussi, je mangeais, songeant à ces morceaux d'aliments que je partageais avec l'enfant qui vivait à l'intérieur de moi. Je faisais attention à mon alimentation, et les domestiques se montraient rigoureux dans la préparation des repas. Chaque fois, je les remerciais, avant de me laisser emmener pour me vêtir d'une robe de nuit avant l'heure du coucher.
Je n'étais pas seule, dans le lit, ce soir. Léandre était avec moi. Alors que d'habitude, nos rapports se limitaient à nos devoirs à présent accomplis, il se permit de me toucher, une dernière fois, et de me faire vivre une ultime nuit, comme je n'en vivrai jamais plus.
~oOo~
La sage-femme avait été stricte : seul le mari, s'il le souhaitait, pouvait tenir compagnie à l'accouchée. Léandre n'y manqua pas, et il resta avec moi tout le temps que dura ma douleur. Je serrais sa main très fort, sans crier, éjectant la chose hors de mon corps, la suppliant en pensée d'abréger la souffrance qu'elle me faisait subir. Quelquefois, des gémissements m'échappaient, tandis que le médecin m'ordonnait de rester calme tout en extrayant l'enfant à naître. Mais je restais forte, et il advint ce qu'il devait arriver.
On enveloppa le nourrisson dans les langes, tandis que celui-ci pleurait. On lui coupa le cordon ombilical, on le nettoya. Il se devait d'être beau pour son entrée dans le monde. Enfin, on appela le père qui accueillit son fils dans ses bras forts, bien que maladroits. Je n'avais jamais vu Léandre aussi désorienté, indécis. Il n'était pas paralysé pour autant, mais ce devait être le choc de savoir qu'il avait, tout contre lui, celui qui devait être son fils.
Il se tourna vers moi et s'approcha, tenant notre enfant, les yeux brillants. Je reprenais mon souffle, me remettant des douleurs de l'enfantement. Il me sourit, et murmura, si bas qu'il me fallait tendre l'oreille pour entendre :
« Tu as vu ça, Mylène ? Il a tes yeux… »
C'était la première fois qu'il se permettait de me tutoyer, mais le plus étonnant n'était pas là. La première chose qu'avait vu Léandre, c'était la couleur des yeux, brièvement aperçue, sans doute, car le bébé fermait résolument ses paupières, peu habitué à la lumière du jour. Je me fichais bien de la couleur des yeux, moi. Car ce que mon époux n'avait pas remarqué, c'est qu'au moment de naître, j'avais vu des mèches rousses sur le crâne du nourrisson. Comme celles de son père… Je me sentis toute étourdie.
C'était un garçon. L'héritier d'une longue lignée d'Elus depuis les siècles des siècles. Cela donnait le vertige, quand on y songeait. Ainsi qu'il en était coutume, il fallait lui choisir un nom digne pour l'occasion. C'était au père que revenait ce devoir, et son cerveau devait tourner à plein régime pour chercher une identité à son fils, malgré l'émotion qui, je le voyais, le submergeait. Au bout d'un moment, sûr de son choix, il me jeta un bref coup d'œil, me sourit, et demanda au médecin si l'on pouvait faire entrer le reste de la famille.
Pour la circonstance, il n'y avait que Messire et Madame Wilder qui étaient là. Mon père ne devait pas tarder à venir, et un émissaire du Roi se tenait là, aussi, se faisant discret. Ils entrèrent dans la chambre, me jetèrent à peine un coup d'œil et rivèrent tous leurs regards sur l'Elu.
« Père, Mère, je vous présente votre petit-fils. Zélos Wilder. »
Je fus assez étonnée du choix de son prénom, mais un léger sourire fleurit sur mon visage. Zélos était le nom d'un poème que j'avais aimé, étant enfant, et qui parlait d'un dieu quelconque symbolisant le zèle. Je n'en avais parlé qu'une seule fois à Léandre, et pourtant, c'était à cela qu'il avait pensé. Pour moi.
Madame Wilder renifla quelque peu, elle aussi assez surprise des goûts de son fils, mais ne dit rien. Il était en règle de ne pas faire part de ses pensées à un moment aussi important de notre vie. Monsieur, quant à lui, acquiesça légèrement, passant un doigt sur la joue du bébé avec un sourire presque nostalgique, comme s'il revenait au jour même où il avait tenu son propre enfant dans ses bras. Il semblait déjà aimer Zélos.
« Félicitations, dit l'émissaire du Roi. La famille royale vous accorde ses plus sincères vœux de bonheur, et sera présente au baptême du jeune héritier des Wilder. Celui-ci se déroulera dans une semaine, à l'église. Nous vous accordons ce temps pour vous remettre des émotions des derniers instants. »
Ayant tiré une profonde révérence, l'homme recula et s'en alla, le tout dans le plus grand souci du respect.
La réunion familiale dura ainsi jusqu'à ce que vienne mon père. La première chose qu'il fit en arrivant fut non pas de s'enquérir du nouveau-né, mais de se diriger vers mon lit et m'enlacer avec brusquerie. J'écarquillai les yeux de stupéfaction. Jamais mon père n'avait fait montre d'un geste d'affection envers moi, preuve en était qu'il me pressait contre sa poitrine avec gaucherie. Il avait les cheveux grisonnants, était plus bedonnant que par le passé, mais je me surpris à aimer me blottir contre lui, du moins jusqu'à ce que je sentisse une douleur qui me fit gémir. Aussitôt, il me lâcha, et me jeta un regard mouillé avant de se tourner vers son gendre et ses parents. Ces derniers le fixaient avec une moue condescendante, comme si le simple fait d'enlacer sa fille ne figurait pas dans les bonnes mœurs. Il s'inclina devant l'Elu qui tenait toujours notre fils dans ses bras.
« Votre joie est aussi celle de votre belle-famille, Elu, et nous ne manquerons pas de nous présenter à la cérémonie de baptême. J'espère que ma fille se sera montrée à la hauteur de vos attentes, et que l'héritier est sain et apte à gérer ses fonctions futures…
-Je vous remercie, Messire, dit Léandre. Votre fille a sûrement obéi à ses devoirs mieux que vous ne le croyez, et mon fils n'a pas encore acquis son statut d'Elu. Cela n'adviendra que si l'Elu en titre meurt, comme il en a été le cas pour mon oncle qui m'a cédé sa place. »
Père se releva, adressa un sourire radieux à mon mari et se pencha pour observer l'enfant. Celui-ci dormait profondément, les poings serrés et la respiration régulière. Sa bouche minuscule était légèrement ouverte et il s'en échappait un petit filet de salive. Du peu qu'on en voyait, on pouvait quand même constater que Zélos était beau et bien portant. Tout d'un coup je ressentis le besoin de le voir.
Les nouveaux grands-parents s'en allèrent finalement, nous laissant seuls, et Léandre s'approcha de notre lit, veillant à ne pas brusquer le nourrisson. Doucement, il s'agenouilla à ma hauteur et m'indiqua d'un geste si je voulais prendre le bébé. Je tendis les bras en signe de réponse, et avec une infinie précaution, il me le cala dans le creux de mon coude, tandis que je le supportais avec l'autre main. Je baissai la tête pour le regarder, lui, mon fils, l'enfant issu de mon union avec l'Elu, et le détaillai tant que cela m'était possible : il avait les yeux fermés, et ses cheveux, bien que fins, étaient bel et bien visibles, promettant de s'épanouir en une chevelure chatoyante dans l'avenir. Je lui caressai doucement ses mèches, comme je l'avais trop peu souvent fait avec son père, et me penchai pour l'embrasser sur le front. Je voulais rester avec lui encore un temps, quand enfin il se réveilla, cligna de ses paupières à répétition et tordit son visage en une grimace qui se changea en pleurs et en vagissements.
« Je pense qu'il a faim. J'ai engagé la nourrice il y a une semaine, et je l'ai fait quérir aujourd'hui même. Elle doit attendre en bas. Je vais appeler un domestique pour qu'il emmène notre fils.
-Pourquoi ne puis-je pas le nourrir moi-même ? »
Il me regarda avec un air d'incompréhension.
« Mylène, vous savez bien qu'il n'est pas coutumier pour une femme de rang noble de donner le sein elle-même à ses enfants. C'est le travail des domestiques et des paysans. »
Ces paroles me firent taire, et je restai muette jusqu'à ce que vienne la servante qui me prit l'enfant des bras. Au passage, je me souvenais avoir vu qu'effectivement, ses yeux étaient bleus. Comme les miens… Que j'avais hérités aussi de ma mère. Je me demandais si toutefois ce n'était un mirage, parce que ses iris pouvaient bien prendre une couleur définitive toute autre. Je ne savais qu'en penser.
« Reposez-vous, Mylène. Les sages-femmes vont revenir d'ici une demi-heure. En attendant, il faut vous remettre… »
Obéissant à mon époux, je fermai les yeux et laissai la somnolence me submerger, faute de pouvoir dormir complètement.
~oOo~
Les jours suivants, alors que je restais en convalescence dans notre chambre conjugale, nous reçûmes beaucoup d'invités, de missives, de cadeaux nous félicitant de la naissance de notre héritier. Le majordome ne comptait plus le nombre de fois où il ouvrait la porte du hall d'entrée, et les paquets envahissaient le salon, la moitié n'étant pas ouverts, tandis que les servantes avaient un mal fou à tout ranger. Le courrier ne se triait pas, lui non plus, et il arrivait que les lettres importantes se mélangent aux vœux de bonheur, causant le plus grand désordre dans les affaires. Le Pontife n'avait eu d'autre choix que d'accorder du repos à l'Elu, le temps que tout se remette en place, et il passait donc davantage de temps avec moi, même s'il préférait gazouiller avec Zélos.
Je n'avais jamais vu cette facette de sa personnalité. Paternel, pour ne pas dire « papa gâteau ». Je n'avais pas souvenir que mon père se fût comporté ainsi avec moi, et je pouffais de rire lorsque je l'imaginais en train de jouer avec Elliot, à quatre pattes sur le tapis du salon et un sourire bienheureux sur les lèvres. Il s'amusait de voir le petit saisir son pouce avec ses petites mains et le mettre à sa bouche, suçotant le bout comme s'il s'agissait d'une tétine. Lorsque je les voyais tous les deux, je constatai déjà des points communs, pas seulement du point de vue physique. Ils avaient le même sourire, la même expression malicieuse. Notre fils promettait déjà d'être un polisson, bien que son père soutînt qu'il le serait d'une toute autre manière que lui étant enfant. Les cheveux roux, inutiles d'en parler. Combien de fois ne les avais-je pas décrits, comme pour imprimer cette image à l'intérieur de moi ?
Le baptême eut lieu quelques jours encore plus tard, le temps que l'ordre fût rétabli dans nos affaires, et que moi-même fusse sur pied. Nous devions nous préparer pour la circonstance, et je vêtis la robe la plus pure qui soit, dotée de parures immaculées, comme il fallait en porter durant ce type de cérémonie religieuse. Léandre hocha la tête en me voyant tandis que derrière lui deux servantes s'occupaient d'installer Zélos dans son berceau, avec d'infinies précautions. Le petit gazouillait, sans se poser la question de savoir où on allait l'emmener. On l'enveloppa dans des langes et il fut prêt à venir à son tour à sa propre cérémonie. Un valet vint nous avertir que le carrosse qui devait nous conduire à l'église était devant le manoir, et que le cocher nous attendait. Léandre me tendit galamment son bras et je répondis à son invitation, me préparant à avancer avec lui, avec derrière nous le serviteur qui porterait le berceau. Il m'aida à monter et vint me rejoindre peu après, avec le domestique et le bébé.
Le trajet se déroula sans encombres, et nous arrivâmes à l'église sous les vivats de la foule d'invités qui se massait devant, comme cela avait été le cas neuf ans auparavant. Les souvenirs rejaillirent tandis que je constatai le nombre impressionnant de personnes qui attendait de nous voir de leurs propres yeux. Il ne s'agissait encore que du gratin de la haute société. Si le Roi avait permis de répandre des invitations au peuple à travers le monde entier, il aurait été impossible de compter et surtout de faire rentrer tout ce beau monde. Mon fils était déjà célèbre avant de naître, voire même avant d'être conçu. J'en éprouvai un pincement au cœur.
Mon époux descendit en premier, et il fut contraint de serrer une par une toutes les mains qu'il rencontrait. Lorsque je le rejoignis peu après, presque aussitôt toutes les femmes vinrent s'attrouper autour de moi, me présentant leurs meilleurs vœux de bonheur, me posant des questions, me proposant des conseils. Je les saluai toutes avec la plus extrême politesse, ne souhaitant pas perdre davantage de temps, et me tournai vers le valet qui descendait à son tour avec le berceau dans les bras.
Presque aussitôt alors, un silence religieux l'accueillit, et alors, peu à peu, la masse s'inclina en une profonde révérence. Femmes, hommes, enfants. J'étais tétanisée. Léandre me prit la main, imperturbable, comme si pour lui la chose était normale. Alors que quelques minutes plus tôt c'était un brouhaha confus, voilà que maintenant, l'héritier des Wilder ramenait le calme absolu dans les rangs. C'était incroyable ce qu'un enfant pouvait faire !
On aménagea une rangée pour que nous puissions aller jusqu'à la porte de l'église. Nous nous y engageâmes, les bras entrelacés, comme de jeunes mariés que déjà nous n'étions plus. Arrivés au bout de la route, nous vîmes le prêtre chargé de mener le baptême, un livre ouvert calé sur son bras gauche. Il était entouré par les membres de la famille royale, les parents de Léandre et ma propre famille.
Si revoir Père ne me faisait ni chaud ni froid, en revanche, je fus bouleversée lorsque je revis Arthémise, que je n'avais plus revue depuis mes seize ans. Certes, elle m'envoyait de temps en temps des lettres, mais le fait de la voir en chair et en os soulevait en moi une boule qui me remontait à la gorge. Je luttais pour ne pas laisser les pleurs m'envahir.
Comme elle avait vieilli, en neuf ans ! Son teint semblait moins clair, elle avait gagné du poids, mais n'en gardait pas moins la grâce que je lui connaissais. Son sourire aussi fut tel que je me l'étais sans cesse imaginé : chaleureux et débordant de joie. Dans ses jupes se cachait un petit garçon que je n'avais jamais vu. Il me regardait avec suspicion, ses cheveux bruns retombant sur son visage, fantaisie du coiffeur sûrement, et me vrillant de son regard noir. Il était aussi sombre que moi j'étais lumineuse avec mes cheveux blonds et mes yeux bleus. Je lui trouvais une certaine ressemblance avec Père, mais aussi avec Arthémise, à cause de la forme de son visage.
Elliot.
Avant que je n'eusse le temps d'interroger ma belle-mère à ce sujet, le prêtre nous indiqua qu'il était grand temps d'entrer. La princesse Hilda me fit un léger signe de tête, rivant ses yeux brillants sur le berceau où reposait l'enfant. Je remarquai aussi que le petit garçon qui devait être à coup sûr mon demi-frère lui jetait de fréquents coups d'œil. Je hochai la tête, légèrement amusée, puis suivis la procession.
Quiconque assistait à la cérémonie aurait jugé qu'il s'agissait d'un baptême tout à fait dans les règles, si ce n'est que des bannières avaient été levées pour indiquer que l'occasion était tout à fait exceptionnelle, voire rarissime, et que l'on ne pouvait y assister qu'une ou deux fois dans sa vie. J'étais debout avec Léandre, près de l'autel, le bébé entre nous deux, que venait bénir le prêtre qui faisait réciter des prières à l'assemblée. Un bassin de marbre, rempli d'eau bénite, trônait là, et il s'empara alors de l'enfant pour l'exhiber à la vue de tous avec le plus grand respect et la plus extrême douceur (étonnant pour un homme qui n'avait jamais été père) avant de le caler dans ses bras, et de le mener au récipient sacré. J'avais le cœur battant, prête à intervenir au moindre faux-pas. Mais Léandre, avec la plus extrême douceur, me prenait la main et la serrait, comme pour me rassurer. Pour moi, ce geste était plus que bienvenu.
Tout se passa bien, finalement, et Zélos fut baptisé comme le voulait la coutume. Le prêtre prononça un éloge en son honneur, lui souhaitant par ailleurs la bienvenue dans ce monde et une longue vie de joie et de prospérité sans heurts. Puis, terminant la cérémonie, nous invita à présent à quitter l'église pour une longue procession à travers la ville, afin que tous puissent partager notre bonheur. Après seulement, nous pourrions enfin commencer le banquet final, aux frais de la famille royale et celle des Wilder.
Je remontai alors dans la calèche avec mon époux et notre enfant et nous défilions en tête, sous les vivats de la foule, qui résonnèrent dans nos oreilles jusqu'à la fin de la matinée. Puis arriva l'heure du repas, et tous les invités se hâtèrent vers la salle des fêtes où nous tenions le banquet. Soigneusement, pour ne pas le gêner s'il voulait dormir, nous mîmes Zélos à l'écart du vacarme des conversations animées et des éloges intarissables sur la beauté du bébé. Je fis en sorte de mettre à l'écart toute personne voulant le voir de plus près. Finalement, mon fils eut la paix après bien des difficultés, et je pus m'asseoir aux côtés de Léandre et du Roi, qui attendait que tous soient assis pour porter un toast. Hilda était à côté de son père, et me sourit par-dessus la table. Elliot, quant à lui, était assis juste en face d'elle, louchant sur elle, entre mon père et ma belle-mère. Il ne me prêta pas la moindre attention. Quoi de plus normal puisque j'étais une parfaite inconnue pour lui ?
Enfin, quand le silence régna, le Roi se leva et commença son discours :
« En l'honneur, aujourd'hui, de Zélos Wilder, né voici quelques jours et héritier de la noble fortune de sa famille et du titre de son père, je déclare que cette journée lui est dédiée. »
Il y eut quelques vivats, le long des rangées, et des applaudissements. Le Roi reprit :
« Pour sa destinée heureuse et enviable, nous nous devons à présent de le fêter selon l'étiquette, et de faire de ce banquet un évènement mémorable qui restera imprimé dans le cœur et l'esprit de tous ceux qui furent présents ce jour-là. C'est pourquoi, à présent, je propose que nous reportions notre attention sur ce repas que nous donne la Déesse Martel, car c'était Sa volonté de voir naître cet enfant. A Zélos Wilder ! »
Sur cette conclusion, tout le monde se hâta de se servir de ses couverts après avoir répété la dernière phrase du Roi et de l'avoir salué.
Faisant suite au banquet, le bal fut ouvert. Arthémise et moi eûmes alors l'occasion de nous parler bien plus que nous ne l'avions fait durant les cinq premières années où nous nous étions fréquentées. Elle me présenta à son fils, qui s'inclina face à moi en me nommant « grande sœur ». Je fus heureuse qu'il m'appelle ainsi, et je lui décochai alors un baiser sur son front, ce qui le fit rougir et reculer, sûrement parce que Père l'avait éduqué à ne pas se conduire comme une fillette. Seule une demoiselle recevait des baisers, après tout. Puis il reporta de nouveau son attention vers Hilda, et je lui demandais si elle lui plaisait. Il me rétorqua alors, un peu trop sèchement pour être honnête :
« Peuh… Je la regarde seulement parce que c'est la Princesse. Tout le monde regarde la Princesse, non ?
-Oui, mais pas comme toi tu le fais.
-Tu es bien placée pour me donner des leçons, toi.
-Evidemment. Je connais Hilda, tu sais. Mais vu ton rang, j'ignore si un jour tu auras la chance de figurer à ses côtés.
-C'est pas mon genre de fille. »
Mais l'expression de son visage atténuait un peu la conviction qu'il mettait dans sa voix. Je me dis alors qu'il ne s'agissait que d'un petit garçon, pour le moment. Il avait le temps de songer à prendre femme.
Je passais un agréable moment en la compagnie de tous les gens que je n'avais plus revus depuis si longtemps. De temps en temps, Léandre venait près de moi, me demandant si tout allait bien. Je m'amusais comme une petite folle, tandis que lui, sitôt qu'il m'eût posé la question, était de nouveau abordé par un membre de la haute société souhaitant lui parler de toute urgence.
Alors que la soirée battait son plein, enfin, il fut temps de faire nos adieux. Je fis promettre à ma belle-mère de venir souvent nous rendre visite, au manoir, lui certifiant qu'elle serait toujours la bienvenue, avec Elliot si possible, et je la quittais avec beaucoup de mal, mais le cœur léger. Depuis si longtemps… Il fallait me retenir de la serrer dans mes bras.
Enfin, lorsque je vins à la calèche, mon fils et le domestique étaient déjà montés, tandis que Léandre et le cocher attendaient à l'extérieur. Je m'excusais de mon retard et montais dans le carrosse, attendant que mon mari me suive à son tour.
Mais cela ne se passa pas ainsi. A peine étais-je assise que je vis un homme accourir vers nous et parler à l'Elu, un air assez grave sur le visage. Je vis le visage de mon époux se décomposer, puis reprendre de la dignité et donner un ordre sec au messager qui s'éloigna en lui criant quelque chose. Puis il se tourna vers le cocher et lui souffla un mot, avant de venir à moi et de passer la tête par la porte.
« Que se passe t-il ? demandai-je.
-Rien de bien grave. Seulement, ce soir, vous devrez rentrer seule avec Zélos. Je suis requis ailleurs.
-Si tard ? Mais…
-Ne posez pas de question, Mylène. Je vous raconterai en temps voulu. Passez une bonne nuit. Allez ! » cria t-il, avant que je ne puisse ajouter autre chose et s'éloignant du véhicule qui s'ébranla.
Je ne vis bientôt qu'un point qui s'éloignait dans la nuit et la lumière des réverbères.
Le soir, au moment de me coucher, je me demandai ce qui requérait tant son attention, mais je ne tardai pas à m'endormir sans le savoir, songeant que le lendemain, il serait là pour me dire véritablement ce qu'il en était. C'est ainsi que je laissais mes pensées se changer en rêves et me laisser dériver vers d'autres pays imaginaires, qui m'apaisèrent davantage cette nuit-là par rapport à tous les évènements fatigants de cette journée.
Vous êtes réveillé (e (s))?
Si oui, tant mieux. L'action peut paraître morne, et j'ignore si le chapitre 4 sera plus intéressant (oui, j'avoue, j'ai à peine écrit le début...), mais il y a déjà quelques indices sur la suite de l'intrigue. Brian Eylan aura notamment un rôle dans cette histoire, même si je ne précise pas lequel. Je l'évoquerai plus dans les prochains chapitres. J'avais ce personnage en tête depuis un moment, mais j'ignorais comment le faire apparaître, et quel rôle lui donner... Zélos l'a un peu éclipsé, mais en même temps, si je puis dire, c'est le chapitre relatant sa naissance, on ne peut pas passer à côté. Et puis, j'ai bien l'intention d'accélérer les évènements dans le prochain chapitre.
J'espère que vous continuez à me suivre ! Maintenant, j'arrête de prévoir à la seconde près, sinon je risque encore de déchanter si je fais face à un imprévu. A toutes, et merci de reviewer !
