Bonjour/Bonsoir à tous !

Non, ne me tuez pas. J'étais un peu en panne avec ce chapitre, mais fort heureusement, une soudaine inspiration m'est venue et j'ai tout achevé dans la semaine, en dehors de mes heures de cours. J'ai pas mal d'idées pour clore cette fiction et ensuite me laisser accaparer par les autres qui sont en cours. Je ne vous cache pas que j'ai hâte d'afficher "Complete" sur cette histoire. De toute manière, elle est destinée à être courte. D'ici un ou deux chapitres, j'aurais terminé. En tout cas, ce chapitre aborde un passage plus intéressant, et j'espère qu'il vous plaira !

Sur ce, bonne lecture !

Disclaimer : Tales of Symphonia n'est pas à moi, et les personnages non plus. Brian, les noms de certains personnages, et le reste sont mon entière propriété.


-Quatrième round

Deux années avaient passé depuis les derniers évènements. En réalité, la mère de Léandre avait eu un accident alors qu'elle rentrait à son tour avec son père. En voulant monter dans la calèche, elle avait fait un faux-pas et une mauvaise chute qui lui avait valu une légère entorse au niveau de la cheville, ce qui ne l'avait pas empêchée d'en faire des montagnes. Prétendant « sentir sa fin proche », elle avait appelé son fils à cors et à cris et son mari avait dû envoyer un serviteur aller le chercher pour pouvoir la calmer.

Evidemment, aussitôt que Léandre était venu, elle avait retrouvé la santé d'un seul coup, mis à part pour sa cheville qu'il avait fallu traiter durant quelques mois. Toutefois, cette histoire avait bien fini. Quelquefois, avec Léandre, nous en riions, même si nous savions que c'était aux dépens de la noble dame qu'était sa mère.

Zélos avait mûri, lui aussi. Il n'était plus le petit nourrisson braillard enveloppé dans ses langes, qu'il fallait bercer tous les soirs avant de le coucher. Il était en passe de devenir un petit garçon, l'héritier de la famille Wilder, sur qui tout reposait. Léandre regrettait de ne pas passer davantage de temps avec lui, parce qu'il le trouvait adorable et qu'il était très accaparé par son travail. Evidemment, en sa présence, notre fils pouvait bien se vanter de bien se comporter. Mais lorsque son père n'était pas là, il n'hésitait pas à nous jouer des tours, à moi comme aux servantes. Deux ans à peine et un petit insolent qu'il fallait corriger de temps à autre pour l'empêcher d'aller au bout de ses limites.

Aujourd'hui encore, je lisais tranquillement dans le salon lorsque je le vis traverser la pièce en titubant et en riant, tandis qu'une jeune domestique s'égosillant surgissait à son tour, le saisissant à bras le corps. Il se mit alors à crier et la servante, qui ne m'avait pas encore vue, tenta désespérément de le faire taire avec des paroles apaisantes. Je me raclai la gorge et, surprise, elle lâcha le garçonnet qui recommença à marcher gaiement, esquissant soigneusement ses pas comme une danse apprise par cœur.

« Dame Mylène… Je vous prie d'accepter nos excuses… Maître Zélos…

-… fait encore son difficile, je l'ai compris, conclus-je, avec un sourire. Laissez, je peux m'occuper de lui. Que devait-il faire ? »

Hésitant entre désapprobation et reconnaissance, mon interlocutrice dut finalement choisir la seconde option car elle me répondit aussitôt après :

« Nous devions lui faire la lecture, comme l'a demandé le maître, l'Elu. Il voulait cela en attendant de trouver une conteuse qui voudrait bien remplir cette tâche.

-Oh… Eh bien, je vais m'en charger moi-même. Je possède moi-même un bon répertoire. »

Mal à l'aise, la jeune fille s'inclina devant moi et se retira.

J'en profitai pour prendre Zélos sur mes genoux et le réprimander sur sa conduite. Il se contenta de me fixer de ses grands yeux bleus. Martel ! Ce que j'avais l'impression de me regarder dans un miroir ! La combinaison entre mes yeux et la chevelure de Léandre s'harmonisait si bien que je ressortais étourdie de cette contemplation. J'aimais mon fils, d'une certaine façon, même si je n'avais pas beaucoup l'occasion de jouer avec lui. Mais son père l'aimait encore plus. Il n'hésitait pas à le porter sur ses épaules et à adopter d'étranges positions au cours de ses jeux avec lui. J'étais heureuse que personne à part moi ne fusse là pour assister à ces spectacles. Arthémise et Elliot aussi l'appréciaient pour sa joie de vivre. Mon frère et moi n'étions toujours pas proches au fil du temps, mais il me respectait et me saluait timidement lorsque nous nous voyions. Il avait arrêté de fantasmer sur la Princesse, ayant compris que tout lien ne serait jamais possible entre eux deux, et se concentrait sur ses études avec le précepteur qu'on lui avait fourni, en attendant d'aller en pension poursuivre son éducation. Mon père, lui, était un peu trop mielleux envers l'Elu et son petit-fils, comme s'il cherchait à monter dans les bonnes grâces du petit garçon afin de faire bénéficier sa famille d'une place de choix dans l'avenir. Mon père, toujours aussi ambitieux… Je le revoyais tel qu'il était il y a onze ans, le jour où il m'avait annoncé mon mariage.

Les parents de Léandre, c'était une autre affaire. Madame offrait à chaque fois des cadeaux à son petit-fils lorsqu'elle venait, et Monsieur gazouillait avec lui presque autant que son fils. Je n'avais jamais vu cette famille sous cet angle, eux si solennels, si froids… Je les découvrais sous un nouveau jour, et je ne parvenais pas à m'y habituer bien que j'eus l'occasion d'expérimenter leur changement de comportement depuis deux ans.

« Mama… ? »

La voix de Zélos me ramena à la réalité. Il avait réussi à prononcer son premier mot il n'y avait pas si longtemps que ça. C'était une suite de syllabes sans queue ni tête, mais des syllabes clairement prononcées, toutefois. Depuis, il avait appris bien d'autres mots.

« Sache, mon fils, lui appris-je, en posant mon index sur son petit nez, qu'il faudra m'appeler Mère, lorsque tu seras en âge de comprendre, surtout en présence des adultes. Maman, c'est bon pour les paysans. »

Je regrettai de dire ces mots mais je ne devais pas faire flancher son éducation.

« Voyons… Quelle histoire te ferait plaisir ? »

Zélos se mit à baragouiner toutes sortes de mots, et leva ses petits bras pour les appliquer sur ma bouche, comme pour m'intimer de me taire. Je souriais, et penchais doucement le visage vers lui pour lui murmurer, complice :

« On n'aime pas les histoires ? Les servantes racontent si mal que ça ? »

Il me répondit en continuant d'émettre ces mots sans sens, mais je le fis taire d'un simple regard sévère. Je le calais alors confortablement sur mes genoux et reposais le livre que je n'avais pas lâché sur la table basse, qui racontait une histoire d'amour telle que les femmes de rang noble en lisaient. Evidemment, je ne me contentais pas de lire cela. Il m'arrivait de plonger le nez dans des ouvrages clandestins qui parlaient d'aventures, de vagabonds, de princesses aventurières… Autant de lectures qui ne seyaient pas à ma condition. Il y avait des règles à respecter même à ce niveau.

« Je vais te raconter une histoire de pirates, » lui dis-je alors.

Il me regardait silencieusement à présent, appréhendant sûrement cette « corvée ».

« C'est l'histoire d'un pirate qui se nommait Aifread, qui cherchait un trésor à travers le monde, commençais-je. Malheureusement, ce trésor n'était qu'une légende, selon les dires des autres personnes. Personne n'en avait jamais vu la moindre opale. Mais lui, Aifread, ne perdait pas espoir, et parcourait le monde pour trouver sa richesse. Aussi accosta t-il un jour sur une île étrange, peuplée d'ombres et de ronces, plus inquiétante que toutes les îles où il avait accosté. Il y fit la rencontre de la Princesse des Ronces, la maîtresse de l'île, mauvaise par nature mais qui souffrait de solitude. Celle-ci lui dit qu'effectivement, le trésor existait, mais qu'il ne se trouvait pas sur son île. Elle supplia néanmoins le pirate de rester près d'elle pour la nuit, car cela lui ferait de la compagnie. Il consentit. Mais le lendemain, lorsqu'il se réveilla, il se vit attaché à un trône de marbre avec des ronces aux épines tranchantes. La Princesse l'y avait attaché afin de ne plus jamais être seule. »

Zélos buvait mes paroles. Même si pour lui le contexte était difficile à saisir et que pour moi cela me paraissait enfantin, j'étais surprise de son étrange attention. Le fait que je me fus tue un moment sembla le ramener à la réalité, et il grommela. Je repris alors le fil de mon histoire :

« Pauvre Aifread ! Prisonnier de cette île maudite uniquement habitée par une jeune fille solitaire et égoïste ! Il tenta alors un stratagème pour se délivrer, et il y parvint grâce à son couteau, volé lors d'un abordage à bord d'un vaisseau ennemi. Si l'arme se brisa à la tâche, elle fut son salut car bientôt il fut libre et alla défier la Princesse en haut de sa tour. Celle-ci pleurait, et il en fut attendri. Il lui demanda alors ce qu'il pouvait faire pour elle. Elle lui répondit : « rien, mon beau pirate. Tu peux seulement mettre fin à mes souffrances ici même. » Bien qu'il eût imaginé quelque autre moyen, Aifread tua la Princesse des ronces à sa demande, et celle-ci put aller en paix, libérée de ses tourments par un simple coup de sabre. Aifread quitta l'île et s'en alla naviguer à la recherche de son trésor, laissant derrière lui l'île maudite. »

Mon histoire continua ainsi et Zélos ne relâchait pas son attention, ouvrant de grands yeux ronds aux moments forts du récit. Il n'avait pas sourcillé à la mort de la princesse, ce qui était normal lorsqu'on était un enfant tout petit qui ne concevait même pas qu'un jour les gens comme nous puissent mourir. Je commençais doucement à le bercer tout en relatant les hauts faits d'Aifread le pirate. Celui-ci allait d'île en île, ces dernières renfermant autant d'aventures différentes les unes des autres. Le vieil homme un peu fou qui soumit ses dernières découvertes à l'aventurier ainsi que la colonie d'enfants qui vivaient dans ce pays étrange où personne n'atteignait l'âge adulte sembla particulièrement l'intéresser, et enfin, lorsque je closais sur la découverte du trésor et le retour au pays (je concluais par la remarque qu'Aifread avait fait le tour du monde), il applaudit de ses petites mains. Je souris et l'embrassai sur le front, lui signifiant que la récréation était finie. Mais il ne tint pas à s'en aller et resta blotti contre moi, suçant son pouce. J'étais attendrie, mais malgré tout, j'appelai une domestique.

Ce qui était surprenant dans l'histoire que je venais de raconter, c'est que le trésor que trouvait Aifread n'avait rien d'une mine d'or qui regorgeait de diamants et de pièces sonnantes et trébuchantes. Non, ce qu'il trouvait, c'était la joie d'avoir exploré le monde, et c'était là pour lui le plus beau des trésors. Pour certains de ses marins, c'était celui d'avoir trouvé un ami, une femme, un enfant, qui les comprennent. Lui, qui se complaisait dans sa solitude, ne se nourrissait que de ses rêves. Aifread était un personnage véritablement admirable, et je regrettai qu'il ne fût qu'une légende dans les récits (bien que par la suite de nombreux pirates aient décidé de porter son nom afin de se rendre célèbres aux habitants de la terre).

Une fois Zélos envoyé à la sieste, je calais mon poing sous mon menton et repartais dans mes états de pensée. Ce fut lorsque j'entendis un bruit dans l'entrée que je relevai la tête et soupçonnai Léandre d'être rentré de son travail. J'allais ainsi à sa rencontre comme toute épouse devait le faire. Il me vit arriver avec un sourire.

En deux ans, nos relations s'étaient légèrement affaiblies. Nous restions complices en certaines circonstances, mais nous n'avions plus fait l'amour en sachant que nous avions accompli notre devoir. Etrangement, moi à qui cela faisait si peur auparavant, j'en ressentais un sentiment de manque par moments. Mais je n'osais pas le dire à Léandre, car il semblait décidé à ne plus me toucher. Ainsi, toutes les nuits, soit je dormais seule, soit nous étions chacun à chaque extrémité du lit, nous tournant mutuellement le dos.

Il me tendit le bras, et j'enroulais le mien autour pour l'accompagner jusque dans le salon où il pourrait se reposer. Son sourire était un peu crispé, mais cela me suffisait. Je voulais lui être du plus grand réconfort, et ce fut pourquoi je lui racontais la façon dont son fils s'était comporté aujourd'hui, omettant l'épisode du conte. Il m'écouta avec attention et son regard devint rêveur. Il regrettait de revenir juste au moment où le petit faisait la sieste. Il l'aimait tellement qu'il était prêt à monter dans sa chambre pour le câliner. Mais je lui rappelai, non sans amertume, qu'il fallait qu'il conserve son titre d'Elu même en qualité de père.

A ces mots, son regard s'assombrit, et je regrettai mes paroles. Alors, tout doucement, je me penchai vers lui et lui caressai la joue. Il me prit la main dans la sienne et la serra très fort. Lorsque mes yeux bleus croisèrent les siens, je restai muette de stupeur. Il y avait une telle lueur de désespoir... J'eus peur pour lui.

« Reprenez donc de la bonne humeur ! Nous allons manger dans une heure. Ce soir, Zélos sera là pour vous dire bonsoir. »

« Dire bonsoir » était un bien bel euphémisme, quand je songeais au vacarme qu'il engendrerait lorsqu'il courrait droit dans les bras de son paternel avec un sourire joyeux collé sur sa petite bouille.

Léandre me fit un faible sourire et caressa ma main avec affection. Si mon cœur avait battu avec force quelques instants plus tôt, là, il se réchauffa.

~oOo~

En dehors de ma vie de famille, j'avais Brian qui m'accompagnait lors de mes promenades quotidiennes dans le parc, parfois avec des domestiques qui jouaient avec Zélos, parfois sans. En tout cas, j'aimais ces moments avec lui, où je pouvais lui parler, débattre sur des sujets de société, être avec lui, simplement. Je me sentais légère lorsqu'il était là et me souriait. Il s'était laissé pousser les cheveux et les nouait en catogan, ce qui le rendait très élégant et d'autant plus séduisant. Il était en passe de nouer des fiançailles avec la fille d'un riche baron qui séjournait dans le quartier noble de Meltokio. C'était sur mon conseil, connaissant cette fille et ayant certifié qu'elle possédait un caractère solide en toutes circonstances, ce qui était rare dans notre bonne société. Il était revenu me voir peu de temps après avoir fait sa connaissance pour exprimer son ravissement.

Elle s'appelait Julia, avait vingt-trois ans. Ce n'était pas forcément la plus belle jeune fille, mais elle possédait une qualité merveilleuse : le courage. C'était ce qu'il fallait à Brian, et il s'était empressé de demander sa main au père de la future fiancée, qui avait immédiatement accepté. Après tout, devenir l'épouse du grand trésorier du Royaume ! En voilà un honneur ! Malgré leurs dix-neuf ans de différence, ils s'entendraient à merveille.

Ce jour-là, encore, nous circulions dans une allée formée par des parterres de fleurs, avec derrière nous un Zélos criaillant et des servantes s'amusant à toutes sortes de jeux avec lui. Brian ne prêtait pas attention à mon fils, comme s'il n'existait pas. Il me regardait, moi, et uniquement moi durant nos entrevues. J'aimais son regard, j'aimais ses mains qui s'agitaient lorsqu'il partait dans de grandes explications. J'aimais les vêtements qu'il portait. J'aimais tout de la racine de ses cheveux jusqu'à ses orteils. Cela pouvait paraître étrange, mais il était le plus cher ami qu'il m'eût été donné d'avoir.

« Je crois que vous n'écoutez pas grand-chose de ce que je vous dis. »

Sa voix, merveilleuse, me tira de mes pensées. Je clignai des yeux, stupéfaite, puis rougis. Il éclata de rire.

« Je vois… Dire que c'est vous qui m'avez posé cette question, et peu de temps après vous oubliez complètement de suivre.

-Je suis sincèrement désolée, je pensais à autre chose…

-C'est ce que j'ai pu voir. Qu'est-ce donc ? »

N'osant lui avouer tout ce que je me disais sur lui, je répondis timidement :

« A Zélos. Même s'il est derrière, c'est dur de ne pas lui être indifférent.

-Sûrement. Votre fils promet d'être un grand séducteur, Madame. »

J'esquissai un bref sourire à cette remarque et me ménageai une place sur un banc. Il vint s'asseoir à mes côtés.

« Je ne mens pas. Vous pensez que je ne le regarde jamais, mais les rares fois où je pose les yeux sur lui, j'arrive à retenir certains détails. Ainsi, cet enfant que voici deviendra plus tard la coqueluche de ces dames.

-Et qui êtes-vous pour le dire ? m'esclaffai-je. Un devin ?

-Pas un devin, mais j'ai l'esprit de déduction. Nuance. »

Il me fit une grimace qui en disait long, et je dirigeai mon regard vers Zélos. Pour le moment, ce n'était rien de plus qu'un enfant qui jouait avec ses domestiques en n'ayant aucune conscience du monde extérieur.

« Evidemment, il ne sera pas uniquement convoité pour sa beauté… »

Je reportai à nouveau mon attention sur Brian et je le vis s'assombrir. Aussitôt, je levai une main en signe de paix.

« Vivons au présent, mon cher. Nous avons le temps d'affronter l'avenir. »

Peu après cette entrevue, je revins avec les servantes et le petit Zélos au manoir Wilder, où mon époux m'attendait dans le hall. Il accueillit son fils les bras grands ouverts, puis son regard me parcourut et son expression se fit soudain plus sérieuse. Après avoir serré brièvement Zélos dans ses bras et l'avoir rendu à ses nounous, il me fit signe de le suivre. Etonnée, je lui emboîtai pas le pas.

« Qu'y a-t-il ? » m'enquis-je, en haussant un sourcil pour signifier mon interrogation.

Nous venions d'entrer dans la bibliothèque, et Léandre indiqua d'un signe de main à une soubrette qui nettoyait les étagères de quitter les lieux. Celle-ci s'exécuta en rougissant. Puis il se tourna vers moi et passa directement au sujet qu'il souhaitait engager :

« Le Pontife souhaite que je parte en voyage dès demain matin.

-Demain… ? répétai-je, incrédule. Pourquoi donc ?

-Je dois partir en ambassade à Sybak pour assister à une réunion de la plus grande importance. Au cours de cette cérémonie, il y aura exposition de toutes les dernières découvertes faites par les étudiants du campus. Il sera également question des affaires politiques du Royaume. L'Elu y est convié. Cette réunion n'a lieu que tous les dix ans. Il est normal que vous en entendiez parler pour la première fois. Mais durant mon absence, je vous confie la charge de la maison. Vous êtes mon épouse et je vous fais confiance. »

J'acquiesçai brièvement, puis, dans un élan que je ne m'expliquai pas, je me hissai jusqu'à son visage et l'embrassai sur la joue. Du bout des lèvres, je lui soufflai : « bon courage… »

Il sembla figé un moment, puis ses lèvres se déformèrent en un drôle de rictus et il me remercia à son tour. Puis, sans un mot de plus, il quitta la bibliothèque.

Je restai un moment, examinant les rangées de livres autour de moi, avant de l'imiter.

~oOo~

Le départ, le lendemain, ne fut pas ponctué d'adieux déchirants. Je me contentai de le regarder grimper dans son carrosse, Zélos dans mes bras qui lui faisait au revoir de la main, entourée de domestiques ainsi que du majordome, Sébastien. La calèche s'ébranla et nous la vîmes bientôt disparaître, avant de retourner dans le manoir où je confiai Zélos aux domestiques. Puis je m'en allai au salon lire le livre que j'avais en cours de route. L'absence de Léandre, pourtant si habituelle, me donna un sentiment de vide en sachant qu'il ne reviendrait pas avant plusieurs soirs. J'allais être seule à gérer la maison, recevoir les invités, les émissaires…

Une fois de plus, je me demandais comment j'avais fait en onze ans de mariage pour ne pas craquer devant tant de responsabilités. Que devait-il en être pour Léandre !

~oOo~

La routine s'installa. Je m'adonnais chaque jour aux jeux de Zélos pour oublier cette pression dans mon cœur, puis je partais prendre le thé avec ces dames, les épouses des amis de mon époux. Enfin, je m'autorisais une pause entre une histoire à raconter à mon fils et lire un livre dégoté dans la bibliothèque. Le reste du temps, je le passais avec Brian. Il venait chez moi plus souvent, en parfaite courtoisie, et se comportait de manière formelle avec moi. Toutefois, dès que je me trouvais avec lui, toute la pression s'évacuait et je riais avec lui de ses quelques plaisanteries. Nous parlions de nos lectures, des affaires politiques, mais jamais de son travail. Lui aussi, dès qu'il était avec moi, trouvait le moyen d'oublier qui il était. C'était très étrange.

Je ne savais pas encore à ce moment-là qu'il faisait partie du malheur qui allait m'accabler très bientôt. Mais cela, je l'ignorais, comme je ne le voyais pas arriver.

~oOo~

Le carrosse progressait sur le sentier tortueux de la route de campagne qui menait à Meltokio. Les grosses pierres que ses roues rencontraient ne facilitaient pas le trajet. Le cocher faisait en sorte de ne pas incommoder ses passagers en évitant le moins de secousses possible. Mais cela n'était pas simple.

L'Elu, assis sur son siège, écoutait les bruits de l'extérieur. Le vent qui soufflait, le bruit fracassant de la terre ferme s'entrechoquant avec les roues… En face de lui, Dame Corléans, une femme bien en chair d'une soixantaine d'années au visage flasque ne cessait de s'éventer en se plaignant de l'inconfort de cette « maudite charrette ». Lui n'écoutait ses lamentations que d'une oreille. Il avait l'esprit ailleurs.

« Dès que je serai rentrée en ma demeure, je ferais envoyer un messager à l'adresse de la Commission des Transports de Meltokio pour qu'ils fabriquent des voitures qui ne présenteront plus ce type de tare qui nuit grandement à la santé de ses passagers… Vous m'appuierez sur ce point, Elu ?

-J'y veillerai… marmonna Léandre, en croisant les bras sans exprimer son agacement.

Dame Corléans roucoula de contentement et se décida enfin à se taire, plongée dans des pensées apparemment jouissives en rapport avec le projet qu'elle venait de formuler. Le comte Norman, un homme maigre et aux cheveux grisonnants assis à ses côtés, observait Léandre sans le voir, l'air totalement plongé dans ses pensées. Le silence complet s'installa dans le véhicule, seulement troublé par le chaos du dehors.

« Un problème, comte ? finit enfin par dire Léandre, qui n'aimait pas beaucoup qu'on le regardât de cette manière.

-Oh, rien de bien intéressant pour vous, Elu… dit l'homme, en revenant à la réalité. Il s'agit seulement de… »

Un craquement du tonnerre retentit alors, couvrant les paroles de Norman. Tous les passagers tournèrent simultanément la tête vers la fenêtre, afin d'apercevoir ce qu'il se passait. Mais ils n'eurent pas le temps de faire le moindre geste. Un nouveau craquement, plus fort, se fit entendre et soudain tous basculèrent sur le côté. Dame Corléans se retrouva dans les bras du comte Norman, et Léandre se prit la fenêtre de plein fouet.

« Mais que se passe t-il ! » cria le comte en repoussant la dame qui poussait des hauts cris en agitant les bras.

La voix du cocher leur parvint, impossible à décrypter dans ce vacarme. Le carrosse secouait son contenu, penchant tantôt dangereusement vers la droite, puis la gauche. Les chevaux semblaient affolés, on les entendait hennir au-dehors.

Léandre se redressa, une main posée sur son front. Il avait une douleur près de l'œil droit, mais il songea qu'il avait pu éviter pire. Toutefois, ils n'étaient pas sortis de l'affaire. La calèche tangua, Dame Corléans poussa un énième cri et tout bascula de nouveau.

Lorsqu'il se réveilla, il était allongé à même la terre, complètement hagard. Des voix lui parvenaient, des soupirs tantôt, et les roucoulades de la Corléans finirent de le ramener à la réalité.

Non, il n'était pas mort.

Pourquoi semblait-il éprouver un profond regret quand il pensait ces mots ?

« Elu, enfin il est réveillé ! » cria une voix de femme, et il sentit que tous se précipitaient sur lui, tandis que d'autres restaient en arrière, sûrement à cause de leurs blessures.

« Mais il saigne encore, le bandage ne semble pas faire effet.

-Par Martel, quel accident terrible… Etait-ce un attentat ?

-Si cela est vrai, alors j'exige qu'on lance une enquête ! Les gens de qualité tels que nous ne devraient pas ainsi être attaqués de la sorte ! » criailla Dame Corléans, d'un timbre horriblement aigu qui lui fit mal aux oreilles.

« Ta g… ! » avait-il envie de dire. Il n'en fit rien. Il se releva, avec difficulté, ayant l'impression d'être une bête de foire. Il se tâta. Son meilleur costume, celui qu'il avait revêtu pour cette importante réunion à Sybak et qu'il n'avait pas enlevé en montant dans le transport qui les ramènerait vers la capitale, était couvert de poussière et de terre. Quelques pans étaient déchirés, notamment au coude gauche, et le tissu était trop abîmé pour être récupérable en d'autres endroits. Il était fichu. Il devrait en faire tailler un autre.

Il s'étonna que ce fût la seule pensée qui lui vint à l'esprit, quand on venait de subir un accident sur une route tortueuse et peu sécuritaire. Non, ce n'était pas un attentat. Seulement une maladresse du cocher qui avait eu bien des difficultés à calmer ses chevaux.

Plus loin, il aperçut un carrosse arrêté, et des inconnus lui faisaient face. Il tenta de se relever, mais une grimace de douleur tordit son beau visage.

« Laissez-le moi. Je vais m'occuper de lui, » dit une douce voix, derrière l'attroupement. Tous se retournèrent, pour voir une mince silhouette dissimulée sous sa cape, le visage anonyme.

Tandis que certains fronçaient le nez d'un air méfiant et que d'autres faisaient des commentaires, la mince personne se fraya un chemin dans la foule en direction de l'Elu, d'une démarche chaloupée. Léandre ne savait pas pourquoi, mais il avait une impression étrange en la voyant approcher. Il souhaitait presque lui crier de ne pas faire un pas de plus et de le laisser tranquille.

Mais avant qu'il eût pu envisager cette situation, elle était déjà près de lui et portait une main à son front. Ce dernier était ceint d'un bandage enroulé sur toute la circonférence du crâne. Il grimaça lorsqu'elle appuya sur le point le plus sensible, la blessure à l'arcade sourcilière.

« Je vais enlever ça, » redit l'étrange individu, dont la voix avait des intonations indéniablement féminines.

Il y eut un murmure de protestations. Certains disaient : « ce n'est pas prudent ! » et d'autres incitaient l'inconnue à ne pas faire davantage. Celle-ci ne les écouta pas, et avec douceur, elle retira le bandeau qui enveloppait la plaie. Léandre se sentit envahi de bien-être. Jamais personne ne l'avait mis dans cet état.

« C'est du sérieux, » commenta l'étrangère, sur un ton sceptique.

Doucement, elle passa le pouce au-dessus de la blessure sans appuyer. A dire vrai, ce n'était rien de plus qu'une caresse. Le bras qui dépassait de la cape était d'un blanc magnifique, neigeux. Les doigts qui parcouraient sa peau étaient aristocratiques et féminins. L'Elu sentit que son cœur était pris d'un soubresaut et il n'essaya pas un seul instant de se demander pourquoi. Il savait qu'il s'engageait sur un terrain dangereux mais il ne tentait pas de revenir en arrière. Il était dans un état proche de la félicité en ce moment même.

« Un onguent devrait suffire. J'ai ce qu'il faut, » déclara enfin la femme, avec un léger soupir, comme si cela ne l'arrangeait guère.

Elle porta la main à son sac accroché en bandoulière à une de ses épaules et en sortit un flacon qu'elle déboucha. Elle s'enduisit l'index d'une noisette du produit et l'appliqua gentiment sur la blessure qui, presque aussitôt, parut se refermer. Chacun était stupéfait. Cette chose faisait des miracles !

« J'ai travaillé chez un apothicaire il y a quelques temps. J'ai appris pas mal de recettes utiles en cas de besoin. Je constate que j'ai eu raison de préparer cela peu avant le voyage. »

Sur ces mots, l'inconnue se leva, rajusta son sac et sa cape et fit demi-tour. Personne n'essaya de la retenir. Léandre était encore hébété de la scène qui venait de se dérouler. Voir s'éloigner cette jeune personne lui donnait une sensation de vide qui l'élançait.

« Vous avez besoin de vous reposer, à présent, Elu, dit une femme en se penchant sur lui. Nous avons envoyé un messager afin qu'il nous envoie un autre carrosse. Le voyage sera juste retardé, mais vous reviendrez malgré tout.

-Malgré tout… » murmura t-il.

Il ferma les paupières.

~oOo~

Cela devait faire des heures qu'il devait rentrer. J'étais inquiète. Son retour était prévu à une heure précise, et ladite heure était largement dépassée. Depuis le temps que j'observais l'horloge, je ne le savais que trop bien.

Sébastien tentait de calmer ma mauvaise humeur. Je ne cessais de tourner en rond dans le salon en pestant contre je ne sais qui, un peu tout et n'importe quoi. Ce ne fut que dans la soirée qu'on annonça quelqu'un à la porte et que j'allai voir moi-même qui c'était. C'était un jeune homme timide qui me transmit ce message avec quelques balbutiements :

« Par… don. La calèche qui devait… ramener l'Elu a eu quelques soucis… La commission des transports de Meltokio a permis d'envoyer un autre carrosse. L'Elu ne sera pas de retour avant… demain matin. »

Je le remerciai brièvement et m'écroulai dans mon fauteuil favori une fois revenue au salon. Je ne cessai de dire : « ne pouvaient-ils pas me prévenir immédiatement au lieu de me faire patienter misérablement ? » et Sébastien, dans un surprenant accès d'agacement, me rétorqua assez sèchement :

« Madame, vous ne devez pas vous conduire de cette façon à l'égard de Monsieur votre époux. Vous n'êtes pas une paysanne de campagne prête à battre son mari lorsque celui-ci revient plus tard qu'il était prévu. Alors, cessez de geindre, si vous le voulez bien. Regardez-vous, vous avez une mine affreuse. Je vous proposerais d'aller vous coucher. »

Sa remarque me cloua le bec, bien que lui reprocher ses paroles m'eût été permis autant que possible. Toutefois, ses mots étaient pleins de justesse et je n'osai le contredire. Sans un mot, je me levai et allai monter tranquillement dans la chambre conjugale. Zélos était couché depuis longtemps, et une domestique veillait sur lui pour le cas où il se réveillerait en sursaut. Je soupirai. Je me laissai docilement déshabiller par la femme de chambre et enfin allai retrouver le lit commun, où je ne cessai de songer à ce qui devait bien arriver à Léandre en ce même moment.

~oOo~

On me le rendit le lendemain. Il semblait en bonne santé, et m'expliqua brièvement que la calèche avait eu un accident en cours de route. Fort heureusement, il était sain et sauf. J'étais soulagée, mais je dus me contenter de presser sa main dans la mienne avec affection, pour le lui signifier. Se jeter dans ses bras aurait été malvenu.

Toutefois, il me semblait étrange. Je tentais de savoir pourquoi. Lorsque je lui demandais ce qui le rendait si pensif, il me regardait d'un drôle d'air et répondait évasivement. Je ne comprenais pas ce comportement qu'il n'avait jamais eu avant.

Si les jours qui suivirent redevinrent habituels, je notai aussi qu'il jouait moins avec Zélos et passait plus son temps à réfléchir dans la bibliothèque. Je ne désirais plus le déranger, le voir à chaque fois me rendait soudainement mal à l'aise. Son état m'inquiétait davantage et notre fils était le seul à ne pas s'apercevoir du changement qui opérait.

Je me décidai à en parler à Brian, lors d'une belle fin d'après-midi où nous faisions nos promenades habituelles dans le parc.

« Il semble être dans un état presque second, dites-vous ? Il parle moins qu'avant et délaisse son travail ? J'avoue ne pas comprendre non plus, me répondit-il.

-Mais alors, qui peut répondre à mes interrogations ? Je suis sûre que le meilleur médecin du monde ne le saurait pas non plus.

-Si je puis me permettre, Mylène, je ne pense pas que ce comportement relève de la médecine. »

Je l'avais autorisé depuis peu à m'appeler par mon prénom. Nous étions familiers et puis, cela faisait tellement longtemps que je n'avais plus entendu mon prénom dans la bouche d'un ami.

« Que voulez-vous dire ? interrogeai-je, en fronçant les sourcils.

-Je dis que cela a rapport avec le domaine émotionnel. »

Il précisa, avec quelque grimace :

« Martel sait comme il est difficile de définir le domaine émotionnel. Même les plus grands psychologues n'ont jamais réellement obtenu la clé à cet étrange univers.

-Et quel rapport avec Léandre ?

-Je pense qu'il a dû subir un traumatisme important, ou alors une émotion violente qui le fait se morfondre. Reste à savoir quoi.

-Je ne comprends pas.

-Alors, me dit-il, gravement, cela veut dire que vous n'êtes pas capable de comprendre votre propre mari. »

Ces paroles me blessèrent, mais me firent réfléchir dans le même temps. J'enrageai de ne pas voir ce qui n'allait pas chez Léandre. Depuis onze ans que nous cohabitions, et nous restions de parfaits étrangers. Cette vérité me sautait à présent aux yeux et j'en restai chancelante. Brian n'avait fait qu'énoncer une évidente vérité, ravivant une blessure que je croyais avoir réussi à faire disparaître : l'amertume de mon mariage.

Il n'était pas temps d'en vouloir à Tethe'alla tout entier. Je devais mener ma propre enquête, et ce même si cela devait se faire à l'insu de Léandre.

~oOo~

Il l'avait revue peu avant son départ pour Meltokio.

Au départ, il avait songé qu'aller la remercier était la meilleure chose à faire. Puis en s'approchant d'elle, il s'était senti paralysé, et il ne savait pas pourquoi. Cette étrangère dont il ne connaissait même pas le visage… Comment était-ce possible ? Mylène ne lui avait jamais fait cet effet-là.

Elle avait dû le sentir arriver, car, sa capuche toujours rabattue sur sa tête, elle se retourna et le regarda se joindre à elle, visiblement impassible.

« Que me vaut l'honneur de votre venue, sire ? » lui avait-elle dit.

Il avait indiqué aux personnes qui le suivaient de le laisser en tête à tête avec la jeune personne. Toutes avaient protesté, mais finalement obéi. Toutefois, certaines souhaitaient prêter l'oreille à leur conversation. Un dernier regard de Léandre les en dissuada.

« Cela est évident. Je venais vous remercier pour m'avoir refermé cette plaie.

-Franchement, c'était une menue tâche à faire. »

Il se tourna vers elle et l'observa longuement. Apparemment gênée, elle porta la main à sa capuche et la rabattit davantage pour cacher son visage.

« Pourquoi vous dissimuler ? s'étonna t-il. Vous avez quelque chose à cacher ?

-En quelque sorte, oui, répondit-elle, en toute sincérité. Vous-mêmes ne seriez pas très heureux de me regarder, Elu. »

Cette appellation parut détestable dans sa bouche. Il était presque sur le point de lui donner l'ordre de l'appeler par son prénom, mais il s'abstint. Il ne devait pas se permettre la moindre familiarité, l'étrangère semblant déjà assez méfiante comme cela.

« Et pourquoi pas ? Montrez-moi votre visage, une dernière fois, gente dame, avant que nous nous quittions. »

Il crut la voir rougir sous sa capuche, mais elle n'obéit pas. Ses bras tremblaient. On aurait dit qu'elle avait peur de quelque chose.

« Vous ne voulez pas ? Je ne vous obligerai pas…

-Ce n'est pas que je ne veux pas… Mais si je montrais mon visage ici, des gens me verraient et m'auraient en horreur. Jusqu'ici, mon voyage se déroulait sans accrochage. Et là, vous me demandez… Non, je suis sincèrement désolée, Elu.

-Si cela devait poser problème à votre voyage, je m'arrangerai pour que celui-ci s'achève en de bonnes circonstances. »

Elle rit, d'un drôle de rire, un peu grêle.

« Je crains que même vous ne puissiez quelque chose pour moi, Elu. »

Légèrement étonné par ces paroles, il tenta une dernière approche :

« Où vous rendiez-vous avant notre accident ? »

Silence. Puis un murmure, qu'il perçut parfaitement :

« A Sybak. Je faisais des recherches et je dois présenter une théorie à l'académie. Je n'y resterai que peu de temps.

-J'en viens, sourit-il. Vous êtes scientifique ?

-Pas vraiment, mais j'ai des prédilections dans le domaine du naturalisme. »

Se confier ainsi était presque une récréation. Léandre aimait cette voix, provenant d'une bouche inconnue, une bouche sûrement très belle… Il savait que c'était mal d'y penser, mais il refusait de s'avouer cette vérité qui tout doucement envahissait son cœur.

On l'appela. Il dut dire adieu à la belle inconnue. Celle-ci le regarda s'en aller et il eut un pincement au cœur. Sûrement ne la reverrait-il jamais… En tout cas, il ne cesserait de penser à elle. Il le savait.

De retour à Meltokio, son comportement dut paraître suspect à Mylène qui s'inquiéta et l'interrogea plusieurs fois. Il se disait qu'il devait faire attention, mais dès qu'il avait l'occasion de se laisser aller, il s'enivrait de ce sentiment délicieux qui inondait son cœur depuis des mois. Enfin, il était amoureux.

~oOo~

Il n'y avait aucun indice qui expliquât le comportement de Léandre. Je ne faisais pas part de mes recherches à Brian. Il aurait désapprouvé que je fouille dans les affaires de mon mari. J'étais de plus en plus soucieuse, et cela se vit. Zélos me regardait avec soupçon, et je tentais de faire bonne figure devant lui. Comment pouvait-il comprendre que son père était prostré depuis des semaines sans que je pusse déceler la moindre mimique susceptible de le trahir ? Cette affaire était décidément bien sombre. Sébastien lui-même était plus sévère avec moi, me disant de laisser mon mari tranquille, autrement, il aurait l'impression d'étouffer. Je ne répondais pas à ses attentes. On dit que le principal attribut de la femme est d'être effroyablement curieuse. Je pouvais me vanter de prétendre au titre de figure de la féminité même.

J'essayai toujours de percer ce mystère qui entourait Léandre, et qui faisait en sorte que je ne le comprisse plus.

~oOo~

Plusieurs années s'étaient ainsi passées. Ou mois, il ne savait plus.

Il se souvenait vaguement avoir fêté deux anniversaires de Zélos depuis. Mais ce détail lui semblait bien secondaire, bien qu'il concernât son fils unique. Non, ses pensées allaient à elle, inévitablement à elle, toujours à elle.

Pas Mylène. C'était à peine s'il se souvenait d'elle comme son épouse. Il avait tendance à remplacer son beau visage par celui, anonyme, de cette personne rencontrée deux ans plus tôt, sur cette route sinueuse qui le menait vers sa cage dorée. Son souvenir l'obsédait, et la souffrance était d'autant plus grande qu'il savait que les chances de la revoir étaient minces. Le monde était grand, comment pourrait-il la reconnaître dans cette foule ?

Dans un état légèrement dépressif depuis quelques jours, état qu'il cachait à son épouse car il savait qu'elle avait assez de soupçons comme cela, il se vit un jour exhorter par Sébastien d'aller prendre l'air et de profiter du beau temps à l'extérieur. A contrecoeur, il accepta de quitter la bibliothèque qui était devenue son refuge pour se laisser aller librement à ses pensées et faire se fissurer son masque. De toute façon, cette fois-là ou une autre, il savait qu'il lui faudrait bien affronter les regards éperdus de ces dames et admiratifs de ces messieurs. Ce n'était que maintenant qu'il se rendait compte que cela l'insupportait. Mais il se savait trop lâche pour le dire. La seule personne à qui il eût jamais confié sa lassitude, c'était Mylène, et encore, en partie. Pour lui, elle était une amie, une confidente, mais pas une amante. Il le comprenait, à présent. Ce qu'ils menaient jusqu'à présent, ce n'était pas une vie conjugale ni amoureuse. Il y avait un manque affreux dans tout cela, et ils s'étaient efforcés, sans succès, de boucher le trou ; mais on ne pouvait remplacer l'amour véritable.

Cet amour-là, qui vous faisait tout oublier, jusqu'à votre nature humaine. Cet amour qui vous consumait et ne faisait plus de vous qu'un désir brûlant pour l'être auquel vous vous destiniez secrètement, ou pas. Cet amour qu'il fallait combler à tout prix, même si la personne concernée n'était pas consentante. C'était une souffrance intolérable et en même temps un merveilleux sentiment de flottement. Léandre connaissait tout cela et il savait qu'il n'avait jamais ressenti tout cela en présence de Mylène. Cette femme lui semblait bien fade, à côté de la beauté caractéristique qu'il devinait sous cette cape. Cet amour était en train de le détruire, il le savait, mais il s'enfonçait délicieusement dans cette douleur sentimentale, espérant qu'un jour, elle reviendrait…

Il sortit vêtu de ses atours les plus ordinaires. Il ne voulait pas paraître resplendissant aujourd'hui. Il voulait être un homme comme les autres. S'il l'avait fallu, il se serait couvert la tête pour cacher ses cheveux roux. Il se serait fondu incognito dans la foule. Et alors, il aurait savouré cette liberté nouvelle. Dire qu'un jour, son fils en profiterait à son tour… Il sentit comme un pincement à son cœur.

Il quitta bien vite le quartier noble, chassant les promeneurs malvenus qui venaient le saluer. Il n'était pas d'humeur. Son instinct lui disait de se rendre au parc, et d'attendre, d'attendre, peut-être même prendre racine. Quelque chose lui disait qu'il aurait une surprise. Il espérait qu'elle ne fût pas mauvaise.

Il se sentit dépaysé lorsqu'il pénétra dans le parc, où peu de monde se promenait à cette heure-ci. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait plus mis le pied ici. Il songeait que cela remontait à son enfance. Toutes ces fleurs, cette herbe, ces chemins caillouteux… La statue du duc Corléans, arrière-grand-père de Dame Corléans en voyage d'affaire il y avait peu, érigée en son honneur pour un service rendu longtemps auparavant au Royaume. Léandre la fixa en grimaçant comme un enfant polisson. Il pouvait se permettre quelques gamineries tant qu'il n'était pas vu.

Il se promena pendant quelques minutes, observant les variétés de fleurs qui enrichissaient l'endroit et d'où émanait comme un parfum de nostalgie. Cueillir ces fleurs était interdit, mais la tentation était difficile, et les dames qui se promenaient avec leurs enfants prenaient soin que ces derniers n'arrachent pas les plantes pour leur en faire cadeau. Mylène avait été victime de cette maladresse une fois, alors que ses servantes avaient brièvement lâché Zélos du regard. Quelques instants plus tard, l'enfant lui tendait un bouquet de jonquilles, un sourire radieux aux lèvres. Si elle n'avait pas été la femme de l'Elu, elle aurait été sanctionnée. Fort heureusement, l'incident avait été sans suite.

Leur condition leur permettait tous les vices. Ils pouvaient commanditer l'assassinat du Roi en personne que les gens fermeraient les yeux. Ils étaient les Wilder, « choisis par les Anges », et rien ne les atteignait, à part la colère du ciel.

« Et le poids de la noblesse…rajoutait Léandre, avec lassitude.

-Excusez-moi ? »

Il sursauta, n'osa pas se retourner. Tant qu'il était dos tourné, on pouvait facilement le confondre avec une autre personne.

« Excusez-moi, monsieur, sauriez-vous me dire où je puis trouver la demeure de l'Elu ? »

Son cœur fit un bond. Cette voix… Que lui voulait-elle ? Pourquoi revenait-elle le tourmenter ? Il se releva doucement, ses cheveux roux éclatants au soleil. S'il pouvait atténuer sa beauté, rien qu'une fois… S'il pouvait se montrer dans toute sa simplicité à cette femme.

« Pourquoi désirez-vous le voir ? »

Silence. Il attendit, le souffle court.

« Pourquoi ne vous retournez-vous pas pour me parler ? Ce n'est pas la pire des choses de s'adresser à des passants. »

Il poussa un long soupir… Il ne savait s'il serait capable de la regarder. Peut-être était-ce une déesse, et alors s'il se retournait pour la regarder, il deviendrait subitement aveugle et tomberait raide mort sur le sol. Il espérait secrètement qu'elle gardât sa cape, et en même temps le craignait.

« Voilà, puisque tel est votre désir, » dit-il, en se retournant avec tranquillité, même si son cœur paniquait dans sa poitrine.

Elle était toujours dissimulée. Sa cape était ample, il ne parvenait qu'à distinguer l'ombre d'un menton sous le tissu. Un menton pointu, figé. Elle ne disait rien. Enfin, un léger son retentit. C'était son rire, toujours grêle et fragile.

« Je crois que je n'ai pas besoin d'aller le trouver à sa maison moi-même. »

Il se sentit envahi d'une soudaine chaleur. Mais il conserva son masque sérieux et demanda, d'un ton poli :

« Pourquoi désiriez-vous me voir ? Etait-ce pour une requête ?

-En quelque sorte, Elu. Il s'agit de mon projet scientifique. Je me disais que vous pouviez m'accorder un soutien…

-Et pourquoi le ferais-je ?

-J'en ai besoin pour prouver aux autres que je ne suis pas une savante de pacotille. »

Elle allait droit au but, sans tabou. Elle ne tournait pas autour du pot comme le faisaient tant d'autres, lorsqu'ils adressaient leurs requêtes à sa personne. Il y en avait tellement, et il n'avait jamais tenu certaines promesses. Mais celle-là, il le sentait, il allait s'en souvenir très longtemps, toute sa vie peut-être.

« Nous pourrions parler dans un endroit plus approprié, si vous le désirez, proposa t-elle, le ton légèrement hésitant.

-Non, cela ira. Nous nous sommes rencontrés il y a deux ans. »

Il se souvenait précisément de la date, à présent. Comme si la présence de la femme avait tout éclairé.

« Cela est vrai. Je ne pensais pas avoir à vous revoir un jour.

-Moi non plus. »

Son souffle était court. Mais sa voix se fit ferme.

« Seulement, ce n'est pas en allant me voir que vous parviendrez à tirer le moindre soutien de ma part. Je veux quelque chose en échange.

-Quoi donc ? »

Elle semblait surprise.

« Montrez-moi votre visage. »

Il ne savait pourquoi cela lui était venu subitement à l'esprit. Mais le manque était cruel. Il voulait donner une apparence à cette personne. Pas seulement celle d'un fantôme.

La femme eut un léger mouvement de recul. Elle paraissait lutter, était presque en proie à l'affolement.

« Je… Vous ne pouvez pas demander cela, monsieur.

-Je ne sais pas pour vous, mais je me méfierais d'un individu caché sous une capuche qui m'adresse une subite requête. »

Son ton était malicieux. Il prenait un plaisir presque malsain à faire hésiter la jeune personne. C'était une douce revanche sur la douleur qu'elle lui avait fait ressentir pendant tout ce temps où il ne l'avait plus vue.

Après une longue délibération, la femme arrêta de danser d'un pied sur l'autre. Un souffle prolongé fut poussé sous sa cape. Elle prononça enfin ses mots :

« Puisque vous le désirez, sire… Me voici. »

Elle porta ses deux bras blancs comme neige aux pans de sa cape, et les ramena en arrière. Des mèches longues et pâles apparurent, puis une chevelure soyeuse, qui allait se perdre entre les omoplates. Ce qui s'offrit à ses yeux l'éblouit plus que de raison. Il avait devant lui la créature la plus extraordinaire qu'il connût dans tout Tethe'alla.

Elle avait des cheveux blancs. Plus blancs que sa peau. Des yeux de biche bordés de longs cils qui lui permettaient de se plonger à l'intérieur, dans un lac vert émeraude mélangé au saphir. Un visage adorable, presque enfantin, mais qui avait connu les expériences de l'âge. Un cou fin et long, du peu qu'il voyait, comme le reste se perdait dans la cape. Des nœuds roses étaient accrochés dans ses cheveux, lui donnant des airs de jolie petite fille. Il en resta presque muet.

Les yeux étaient, à cette heure, légèrement brillants. Elle baissa la tête, comme honteuse de ce qu'elle lui montrait. Il ne voyait pas pourquoi, jusqu'à ce qu'elle lui dise, d'une voix brisée :

« Voilà, vous me voyez, sire. Vous n'avez qu'à me chasser.

-Mais… Pourquoi ferais-je cela ? »

Elle le regarda pour voir s'il ne se moquait pas d'elle.

« Eh bien… Personne n'aide les demi-elfes, n'est-ce pas ? »

Il sursauta. C'était la première fois qu'il voyait un demi-elfe d'aussi près. Les gens de la noblesse les méprisaient, à cause de leur sang impur. Il n'avait pas fait le rapprochement, mais même si elle venait de lui avouer sa nature, il n'éprouvait aucune répulsion. Au contraire, il était fasciné.

« Vraiment ? Mais c'est merveilleux. »

La jeune femme ne savait plus où se mettre. Elle n'imaginait pas l'Elu ainsi. Il semblait être un original, et paraissait plus hébété que deux ans auparavant.

« Vous n'avez rien à craindre avec moi, mademoiselle. Voilà, à présent que vous avez fait preuve de sincérité, je veux bien accéder à votre demande. Quel est votre nom ? »

Pourquoi une telle politesse ? Il aurait dû la chasser sans ménagement, et pas se montrer aussi avenant avec elle. Elle recula, presque apeurée par ce comportement. Elle n'avait jamais été habituée qu'aux quolibets étant petite. Des garçons avaient même essayé de l'abuser sans aucun respect pour sa personne. Pour eux, elle n'était qu'une créature. Heureusement que son père, un humain bien charpenté, avait été là pour la tirer de leurs griffes. Bien sûr, il l'avait giflée après en la traitant de bonne à rien qui ne servait qu'à allumer les garnements, mais elle avait préféré mille fois cette correction que la torture que voulaient lui faire subir ces garçons. Elle ne s'était plus approchée d'eux par la suite.

« Ne vous inquiétez pas. Je tiens ma promesse, voyez-vous ? Et je vais faire en sorte que vous soyez satisfaite. Dites-moi votre nom, je vous prie. »

Allons, il allait même jusqu'à la prier… Mais qui était cet homme, à part l'Elu ? Un peu décontenancée, elle bégaya au bout d'un moment :

« V… Victoria. Victoria Heimflain.

-C'est un nom elfique.

-Lorsque je suis née, mon père a refusé de me donner son nom de famille. Il avait honte de moi. Alors ma mère m'a appelée ainsi. »

Elle ne savait pas pourquoi elle se racontait, maintenant. Elle fut très mal-à-l'aise, mais cherchant à l'apaiser le plus possible, Léandre l'invita à venir se promener avec lui afin qu'ils lient connaissance de cette façon. Ce fut de cette manière bien particulière qu'ils apprirent à se connaître, ce jour-là, à la plus grande joie d'un homme éperdu d'amour pour cette étrangère qui l'avait soigné et venait à présent requérir à son tour son aide. Il allait jouer avec plaisir à ce jeu dangereux où il risquait bien de se brûler les ailes. De toute façon, il ne pouvait plus revenir en arrière. Le destin de Victoria, Léandre, Mylène et Zélos était scellé.


Merci de me laisser des commentaires sur votre passage, je vous prie. Tout travail mérite salaire.

Bon, je me suis un peu détachée de la narration à la première personne pour m'imposer de manière plus omnisciente du point de vue de Léandre cette fois-ci. Je me disais que ça apportait plus d'intérêt dans l'action, afin de comprendre l'évolution de la relation entre nos deux époux. Je me suis bien amusée à décrire l'amour selon Léandre. Il n'y a pas à dire, c'est merveilleux d'écrire sur l'amour. Je constate aussi qu'il y a plus de personnages. Je dois freiner tout cela sinon je vais bientôt ne plus m'y retrouver. C'est censé être une mini-fic.

Et voilà donc, la descente aux enfers est amorcée... On se retrouve au prochain rendez-vous ? Hin hin...

A pluche, les gens !

P.S : Victoria m'inspire... Je me demande si je ne ferais pas un dessin sur elle... On verra bien !