56

La grande armée de Tokyo !


Roberto s'essuya le front et but une grande rasade d'eau. L'été japonais battait son plein et il faisait plus chaud que jamais. L'absence de vent rendait l'atmosphère étouffante, et le prêtre regrettait de ne pas avoir investi dans un système de climatisation.

Roberto reposa la bouteille d'eau sur l'autel et reporta son attention sur les centaines de personnes qui l'observaient avec une déférence à laquelle il n'était pas accoutumé. L'ecclésiastique n'avait jamais vu son église aussi bondée… Une ride de contrariété s'inscrivit quelques instants sur son front. La masse de gens qui avait envahi le lien saint ne comptait aucun catholique. Toutes ces personnes n'étaient pas venues pour l'écouter parler de la Bible ou de la rémission des péchés, mais pour apprendre les bases du Ninjutsu.

Roberto soupira légèrement en se remémorant les derniers évènements. Après le décès du dingue aux dreadlocks, une foule de personnes s'était déversée dans la rue, marée montante menaçant d'engloutir l'îlot qu'était devenue l'église.

Celui qui semblait représenter la foule était ensuite venu à leur rencontre, accompagné d'une petite délégation. Roberto se souvenait parfaitement de la rencontre, qui s'était déroulée sur le seuil de son église.

- Vous êtes des résistants, n'est-ce pas ? Vous appartenez à Fuki ?

Les quatre ninjas restèrent de marbre devant cette brusque entrée en matière, très inhabituelle et inconvenante pour un japonais.

Roberto regarda tour à tour les cinq personnes qui leur faisaient face, la quasi-totalité étaient des hommes d'âge mûr, le dernier étant plus jeune. Leurs intentions demeuraient toujours obscures, mais le prêtre se détendit quelque peu. Il sentait de la peur et du respect émaner d'eux, mais pas d'agressivité.

Par habitude, Sakura répondit à la question en secouant la tête et en déclarant d'une voix assurée :

- Absolument pas, nous…

- Ce n'était pas une question, la coupa leur interlocuteur en rehaussant ses lunettes. Vous n'en avez peut-être pas conscience, mais nous connaissons très bien les membres de Fuki, à force de les voir marcher sur les immeubles où courir à toute vitesse en pourchassant vos ennemis…

Le regard du japonais se posa sur l'endroit où s'était trouvé le cadavre d'Hannibal quelques instants auparavant.

- De plus, une étrangère comme vous ne passe pas inaperçue, même à Tokyo… reprit l'homme.

- Très bien, l'interrompit Rai d'une voix forte. Nous sommes en effet de Fuki, et nous avons une fois de plus troublé l'ordre public. Lynchez-nous si ça vous chante !

- Ce n'est absolument pas notre intention.

Décontenancé, Rai ne pipa mot et se massa la tempe.

- Mais alors…

- L'émission ! s'exclama soudain Sakura. Vous avez vu les enregistrements et vous vous êtes enfin décidés à vous révolter !

L'homme s'inclina.

- C'est exact.

Il se passa la main dans ses cheveux grisonnants et ajouta :

- Je m'appelle Satoshi Ikewaki et tous ces gens m'ont choisi pour les représenter. Nous… Nous allons nous battre pour notre liberté et celle de tous ceux qui n'auront pas le courage de le faire !

- Bienvenue à Fuki alors, ironisa Rai. Nous nous battons pour ça depuis des années et vous ne le réalisez que maintenant, c'est pathétique…

Satoshi baissa la tête, honteux.

- Nous sommes désolés. La propagande…

- Ne mettez pas tout sur le dos de l'Empire et de la manipulation des informations ! rugit Rai. Vous avez fermé les yeux ! Tout le monde savait que les choses allaient de travers, mais vous avez laissé faire ! Parce que tout ce qui vous importait était votre petit confort personnel, vous avez laissé une bande d'adolescents aller au casse pipe pendant que vous sirotiez du saké sur votre canapé !

Satoshi et ses cinq compères encaissèrent en silence, mais Rai n'en avait pas fini avec eux.

- Vous n'avez pas idée de ce qu'a subi Fuki, et même Amaterasu avant elle ! Certains se sont battus jusqu'à la mort pour vous, alors que vous les méprisiez ou les considériez comme des terroristes… Certains n'ont même pas pu recevoir de sépulture et ont été enterrés sous les décombres. Certains ont été jusqu'à se sacrifier pour vous sauver la vie !

Satoshi inspira bruyamment.

- Nous sommes au courant… Tous ici avons vu la météorite, et nous avons assisté au sacrifice d'un des vôtres pour nous sauver. Nous lui sommes infiniment redevables.

Un autre homme prit le relais pendant que Satoshi prenait son visage dans ses mains.

- Je suis Taro Yamada. Ecoutez, je comprends votre colère, et nous avons tous honte de notre comportement. Mais nous reprocher notre comportement passé ne changera rien. Les seules choses qui importent sont le présent et l'avenir. Nous voulons nous battre et renverser l'Empereur pour retrouver notre liberté. Nous aiderez-vous ?

Sakura observa longuement leur nouvel interlocuteur. Il s'agissait du plus jeune de l'assemblée, et ses paroles lui rappelaient étrangement celles d'Itachi. Il possédait le même charisme que son amour perdu et sa voix était à la fois douce et ferme.

Le silence dura si longtemps qu'il en devint pesant. Les ninjas de Fuki n'étaient pas des saints, et ils avaient bien du mal à oublier toute la rancœur qu'ils avaient contre le peuple tokyoïte qui les avaient laissés mourir.

Soudain, Taro s'agenouilla et s'inclina en un dogeza, son front se posant doucement sur le sol. Après un temps d'hésitation, Satoshi l'imita, et toute la foule se retrouva bientôt face contre terre.

Rai échangea un regard surpris avec Sakura. Venant de Japonais, un tel comportement signifiait beaucoup. La foule avait mis sa fierté de côté et implorait leur aide. Et leur pardon.

Et Sakura avait finalement accepté de les aider. Ils avaient un but commun, et ensemble ils auraient bien plus de chances de l'atteindre.

Le reste de Fuki les avait ensuite rejoints et des milliers de Tokyoïtes, profitant de l'absence de forces militaires dans Tokyo, s'étaient éparpillées dans plusieurs rues de la capitale pour y recevoir les enseignements des ninjas.

Chaque membre de Fuki -ainsi que Roberto- avait à sa charge plus de cinq cent personnes, et le nombre allait croissant de minute en minute.

- Excusez-moi sensei, mais je ne comprends pas, fit une voix timide.

Roberto grogna par réflexe. Il avait une sainte horreur des questions. C'est justement pour ne plus avoir à s'en poser qu'il était devenu prêtre…

- Explicitez, répondit Roberto en croisant les mains.

- Mais qu'allez-vous nous apprendre ? Je croyais que seules quelques personnes pouvaient maîtriser le Ninjutsu ? Qu'il fallait être la réincarnation d'un ninja de l'autre monde ?

- Ça fait trois questions, ronchonna Roberto.

Cette fois-ci, il délaissa sa bouteille d'eau et saisit le calice qui trônait au centre de l'autel, buvant une gorgée du liquide carmin.

- Le sang du christ… Même si vous vous en foutez, conclut Roberto en reposant la coupe.

Il reporta ensuite son attention sur l'imbécile qui l'avait tiré de ses pensées.

- Vous avez été bercé trop près du mur étant enfant, ou c'est génétique ? Je viens de l'expliquer… Y a-t-il quelqu'un d'autre qui se poserait les mêmes questions ?

Une main hésitante se leva, puis une autre. Une minute plus tard, plus de la moitié des bras étaient levés, au grand dam d'un Roberto désespéré.

- Je vois, j'ai affaire à des rapides. Bon, très bien, je recommence du début. Roberto s'éclaircit la gorge puis sa voix grave de baryton envahit le hall de l'église.

- Seuls dix pourcents de la populations ont le potentiel pour devenir des ninjas. Mais contrairement à ce que pensent certains…

Roberto lança un regard noir à l'infortuné qui lui avait posé les questions, et ce dernier se ratatina sur lui-même.

- … Il n'est pas nécessaire d'être la réincarnation d'un ninja du monde de Naruto. D'un monde à l'autre, les hommes ont la même constitution organique et biologique après tout. Tout est une question de chakra en fait. Seuls dix pourcents des humains possèdent assez de chakras pour devenirs ninjas, et il en est de même dans le monde de Naruto. Les ninjas n'y sont pas si courants qu'on pourrait le croire !

- Mais alors, pourquoi seules les réincarnations…

- Encore vous ! rugit Roberto en se retenant de lui balancer son calice en pleine figure.

Le prêtre retrouva son calme et joignit ses mains en une prière.

- Pardonne-moi seigneur, et aide-moi à résister à l'envie de pulvériser cet imbécile…

Un dernier regard noir plus tard, le portugais répondait bon gré mal gré à l'interrogation de l'homme.

- Oui, les membres d'Amaterasu, de Fuki ou des Fils du Vent sont ou étaient tous des réincarnations. Pourquoi ? Parce qu'il n'est pas si aisé de devenir ninja. Maîtriser son chakra est incroyablement ardu, mais la tâche est plus simple pour les réincarnations comme moi. Lorsque nous recevons nos pouvoirs, nous subissons une sorte de choc, ainsi qu'un deuxième quand nous découvrons le nom de notre réincarnation. Certains vomissent, d'autres ne ressentent qu'une sensation de chaleur. Mais dans tous les cas, ce phénomène n'est pas qu'une mauvaise chose : En recevant les pouvoirs d'un ninja de l'autre monde, nous recevons aussi une partie de son expérience, et c'est ainsi que développer nos pouvoirs ou maîtriser notre chakra nous est beaucoup plus simple. Content ?

Le malheureux opina du chef le plus vigoureusement possible, puis pria pour s'enfoncer sous la terre et disparaître à jamais aux yeux de tous. Ce prêtre était terrifiant.

- Mais comme je l'ai dit, certains d'entre vous pourront devenir ninjas. Ou du moins le pourraient, à condition de recevoir les connaissances nécessaires.

Roberto fixa son assistance en croisant les bras.

- Cependant, aucun de vous ne pourra les recevoir, j'en ai peur. L'assaut du palais est pour demain, et vous ne pourrez pas devenir ninjas en aussi peu de temps.

« Qui plus est, former trop de ninjas pourrait être dangereux. Après la chute de Madara, les différents pays pourraient utiliser le Ninjutsu pour faire la guerre, et c'est pourquoi Nagato m'a interdit de leur apprendre » compléta Roberto en pensée.

Le prêtre ignora la déception des centaines de personnes massées devant lui et continua son speech.

- Je vais donc vous apprendre les bases du contrôle de chakra, du Taijutsu et du Kenjutsu, c'est-à-dire le maniement au sabre.

- Au sabre ?! Des sabres contre des armes à feu ? C'est ridicule, glapit une des personnes de l'assistance.

Roberto constata que le trouble-fête n'était pas le même qu'auparavant, et reposa son calice sur l'autel.

- La ferme. Le chef de Fuki a un plan pour se débarrasser de toutes les armes à feu de l'adversaire, vous serez donc à égalité. Nous fournirons également des sabres à chacun de vous.

L'homme qui avait osé interrompre Roberto se rassit, soufflé, au moment ou un autre se levait.

- Des sabres à chacun de nous ? Mais comment pourriez-vous forger plusieurs milliers de sabres avant demain ?

- Nous sommes des ninjas, répondit Roberto d'une voix sèche. D'autres questions ? ajouta-t-il sur un ton d'outre-tombe.

Et bien évidemment, il n'y en eut aucune.

Jiraya était assis au milieu d'un grand parc de Tokyo, entouré par une multitude de personnes. Partout où il posait ses yeux, il voyait un homme ou une femme accroupi sur l'herbe, les yeux fermés sous la concentration. Contrôler son chakra ne servait pas qu'au Ninjutsu, c'était également d'une grande aide pour le Taijutsu ou même le Kenjutsu.

La première étape, ressentir son chakra, était une des plus longues et difficiles. La respiration était un mécanisme naturel de survie, et nul n'avait besoin de l'apprendre pour le maîtriser. Mais la maîtrise du chakra n'avait rien de naturel. Bien qu'endogène, le chakra était comme étranger à l'être humain. Quelque chose qu'il lui fallait apprendre à maîtriser, à laquelle il fallait s'habituer. La deuxième étape, le contrôle, serait plus rapide. Cependant, Jiraya était conscient que la plupart n'y arriveraient jamais, par manque de chakra. Neuf personnes sur dix étaient en train de perdre le temps, et ne pourraient que s'entraîner au sabre pour maximiser leurs chances de survie.

Jiraya se leva soudainement et toussota.

- Continuez ainsi, je reviens dans un moment. Une affaire urgente.

L'ermite rougit lorsque le demi millier de tokyoïtes s'inclina à son passage. Il n'était pas habitué à autant d'attention et de respect.

Il se mit ensuite à courir vers le quartier général de Fuki dont la localisation n'était pas connue de leurs nouveaux alliés, question de sécurité. Nagato n'étant pas prompt à accorder sa confiance à autrui, et encore moins à une foule.

Jiraya monta les escaliers quatre à quatre et entra dans sa chambre. Sans attendre, il s'assit en tailleur sur son tapis et posa sa main droite en son centre.

- Kuchiyose no jutsu.

Une fois que l'habituelle nappe de fumée blanche commença à se dissiper, Jiraya put discerner la silhouette de Fukasaku. Le vieux crapaud lui semblait encore plus petit et rabougri que la dernière fois.

- Fukasaku-sama ?

Ne recevant aucune réponse, Jiraya approcha sa main et saisit le crapaud, espérant que ce dernier lui pardonnerait cette familiarité. Il le posa sur le bureau et essaya de trouver le pouls de l'animal. Sans surprise, il le trouva : après tout, si Fukasaku était passé de vis à trépas, il n'aurait pas pu l'invoquer. Cependant, Fukasaku n'avait pas l'air de dormir, et Jiraya eut beau tout essayer, il ne parvint pas à le sortir de sa léthargie.

Avec précaution, Jiraya toucha une des paupières du crapaud et la remonta lentement pour examiner l'oeil, qui lui dirait s'il était endormi, dans le coma, ou paralysé.

Lorsque Jiraya vit la prunelle jaune du vieux batracien, il se figea. Non, c'était impossible. Pas ça, pas maintenant…

- Je crois que je l'ai sorti du Genjutsu, lança Sasuke reposant le crapaud sur le bureau. Mais ça n'a pas été une partie de plaisir…

- C'était…

- Juubi, sans aucun doute possible. Neuf tomoe tournaient autour de sa pupille, ce n'était pas un simple sharingan. C'est le plan Œil de Lune.

Jiraya se jeta sur sa chaise, le regard vide. Malgré l'apparition soudaine de cet homme en noir, l'espoir avait quitté le monde de Naruto. L'élu ne pourrait sauver qu'un seul des deux mondes. Et encore, Uchiha Madara parviendrait tôt ou tard à franchir la barrière pour envahir leur monde à eux.

- Tout est fini, se lamenta Jiraya.

- Ne sois pas si défaitiste, le morigéna Sasuke. D'habitude c'est moi le pessimiste de service, et toi tu es censé remonter le moral aux gens…

- Nagato est au courant ?

- Pas encore, répondit Sasuke. Je le lui dirai tout à l'heure, il est encore en train de former les newbies.

- Où suis-je ?

Les deux shinobis sursautèrent et se retournèrent vers Fukasaku.

- Fukasaku-sama ! s'écria Jiraya. Comment allez-vous ?

- Merci de répondre à ma question, bougonna Fukasaku en se frottant ses yeux globuleux. Il regarda autour de lui, et comprit rapidement.

- Je suis donc dans l'autre monde hein… Et je suppose que vous voulez des nouvelles du mien ?

- Oui, comme la dernière fois, admit Jiraya. Mais je suppose qu'elles sont loin d'être bonnes…

Fukasaku hocha la tête tristement et un voile grisâtre parut obscurcir ses yeux clairs.

- Tout est allé de mal en pis… Les cinq grandes nations sont tombées, et Madara s'est emparé du monde. Même le petit Naruto a été tué…

Le crapaud semblait chamboulé et de petites larmes perlèrent au coin de ses yeux.

- La prophétie d'Ogama Sennin s'est avérée fausse, et ce n'était jamais arrivé auparavant…

Sasuke cilla. Naruto était mort. Ça semblait tellement irréel…

- Et la dernière chose dont je me souviens, c'est d'avoir levé la tête vers le ciel…

Les deux ninjas de Fuki échangèrent un regard soucieux. Voilà qui ne laissait plus de place au doute. Le plan Œil de Lune avait été achevé.

- Il arrive, souffla Jiraya. Madara arrive.

Comme quelques heures plus tôt, Madara faisait à nouveau face à son armée, bien qu'il ait quitté les hauteurs des murailles pour leur parler devant la porte d'entrée du château.

- Je vais être franc, cette fête commémorative n'était qu'un prétexte pour réunir une grande force militaire autour de mon palais.

L'annonce de l'empereur jeta un froid, mais Madara s'y était attendu.

- Je suis désolé, mais les terroristes de Fuki projettent un assaut imminent sur le palais. Je sais que je fais preuve d'égoïsme en agissant ainsi, mais j'implore votre aide. D'après les derniers rapports de mes espions, la rébellion gronde dans Tokyo, et des milliers d'habitants se sont ralliés à Fuki pour nous anéantir. Ils ne pourront cependant pas être formés au Ninjutsu en aussi peu de temps, mais leur nombre pourrait faire pencher la balance. Je vous ai appris les arts ninjas, et je vous ai donné un équipement high-tech. Ensemble, il ne fait aucun doute que nous triompherons de cette menace ! J'ai besoin de vous !

Cette bataille à venir risque fort d'être la dernière, ajouta Madara sur un ton plus doux. Une fois ce danger écarté, la paix reviendra. A tout jamais.

Les soldats finirent par acclamer le monarque et se mirent au garde à vous, au grand soulagement de Madara. Si l'armée avait rejoint les résistants, il aurait été vaincu, mais fort heureusement pour lui aucun des soldats n'avait assisté à la transmission du Triangle, les téléphones portables et autres gadgets électroniques ayant été interdits sur l'île pour des mesures de sécurité. Les espions étaient partout…

Rassuré, Madara tourna les talons et franchit à nouveau la porte du château. Il s'arrêta net en apercevant ses quatre gardes du corps apparaître en haut de l'escalier.

- Descendez, tous les quatre. J'ai quelque chose à vous dire.

Les quatre meilleurs serviteurs de l'Empereur se contentèrent de sauter par-dessus la rampe de l'escalier, retombant sur leurs pieds dix mètres plus bas.

- Nous vous écoutons, votre Majesté.

- Je pense qu'ils arriveront demain, leur dit abruptement Madara.

Les gardes du corps s'entre-regardèrent.

- Comment pouvez-vous en être si sûr ?

- Je le sais, c'est tout. Le destin de ce monde se jouera demain, et ma survie sera primordiale.

Pour cette raison, vous resterez à l'intérieur du château avec moi.

- On ne participera pas aux combats ? s'indigna Nishi, visiblement déçu.

Madara gratifia le bretteur d'un regard ardent, le sharingan brillant de mille feux dans ses deux yeux.

- Vous êtes mes gardes du corps. Si jamais mon armée échoue, vous serez la dernière barrière entre nos ennemis et moi.

- Ce n'est pas comme s'ils avaient la moindre chance contre vous, votre Altesse… fit remarquer Minami.

Madara baissa la tête mais ne donna pas de réponse. Son mutisme dura longtemps, jusqu'à ce que Nishi émette une toux discrète.

L'Empereur sembla s'extirper d'un songe, et ancra ses yeux sombres dans ceux de Kita.

- Je vous fais confiance pour me protéger. Il sera peut-être parmi eux, et j'apprécierai qu'il ne parvienne pas jusqu'à moi.

Les quatre comprirent immédiatement à qui le monarque faisait allusion. Ce fameux élu, que même Madara craignait…

- L'élu ne passera pas notre barrière Ninjutsu, promit Kita. Hormis vous, nul ne le peut.

La remarque du garde du corps dissipa aussitôt les soucis de Madara. Il avait complètement oublié cette barrière fantastique, qu'il était impossible de traverser. Même le Yondaime s'y serait cassé les dents car seul un déplacement spatio-temporel pouvait en venir à bout. La vitesse n'était d'aucune utilité contre une telle technique… Le seul inconvénient était que Minami et Kita devaient s'y mettre à d'eux pour la générer.

« Un travail d'équipe entre Senju et Uchiha… Cela ne manque pas d'ironie » pensa Madara avant de retourner dans son bureau.

Suite au discours de leur Empereur, les deux mille soldats de l'île se répartirent en plusieurs groupes d'entraînement. L'un pour le Ninjutsu, l'autre pour le Taijutsu et le Kenjutsu, et le dernier pour s'exercer au tir. Et toutes les heures, les soldats changeaient de groupe. Bien que seule une poignée d'entre eux soient la réincarnation d'un ninja, chacun d'eux avait suffisamment de chakra pour maîtriser le Ninjutsu, Madara ne voulant pas de déchets dans son armée.

Après avoir vérifier le niveau de carburant des blindés et des hélicoptères, Shikaku chargea un de ses subalternes de superviser l'entraînement. Il avait d'autre chats à fouetter : préparer le plan de bataille et réfléchir à l'agencement de son armée. Malgré la supériorité évidente de leur armée, Shikaku craignait Fuki. Même s'ils étaient inférieurs en nombre et moins bien armés, les résistants pouvaient jouer la carte de l'infiltration.

Toute faiblesse pouvait devenir une force quand on savait l'utiliser.

Sakura ferma la porte de la chambre d'Hidan, et s'adossa contre le mur, les yeux clos. Elle avait besoin de respirer.

- Tout va bien ?

La respiration de la kunoichi se mua en soupir en reconnaissant la voix d'Hashirama. Elle n'avait pas envie de parler.

- Non. L'état d'Hidan a empiré.

Hashirama se mordit les lèvres. Il n'avait jamais noué de vrais liens avec Hidan, mais ce n'était pas le cas de Sakura, qui l'avait côtoyé bien plus longtemps.

- Empiré à quel point ?

- Je ne lui donne qu'un ou deux jours.

Hashirama s'étonna de ne pas la voir fondre en pleurs. Du temps d'Amaterasu, Sakura était déjà une fille forte, mais pas à ce point. Elle s'était tellement endurcie que ça en devenait effrayant.

- Je suis désolé…

Sakura se décolla du mur et se dirigea vers les escaliers.

- Je vais m'entraîner. Tu devrais faire pareil, ça ne te fera pas de mal. Comater pendant deux ans a dû te ramollir...

Hashirama ne prit pas la mouche et lui emboîta le pas.

- Tu as fini d'entraîner ton groupe ?

- Oui… De toute façon seuls une centaine d'entre eux a réussi a maîtriser son chakra. Je ne pense pas que l'on en tirera grand-chose.

- Bah ! Ils ont le courage et la volonté pour compenser leur lacunes techniques.

- La volonté ne suffit pas, rétorqua Sakura. Tu as fini les sabres ?

- Absolument ! s'exclama Hashirama. Trois mille katanas tout neufs. Et bien qu'en bois, ils sont parfaitement acérés. Ça m'a demandé une sacrée quantité de chakra par contre…

- Parfait. Si tout le monde a une arme, nous avons notre chance.

Sakura pila et Hashirama fit volte-face.

- Nagato-san ?

- Nagato tout court, rectifia le chef de Fuki en les rejoignant en bas de l'escalier.

Hashirama avait fait un geste pour l'aider, mais de toute évidence l'handicap de Nagato ne le gênait pas.

Son fauteuil quitta le sol et lévita jusqu'à ce qu'il ait dépassé la dernière marche de l'escalier.

- Le pouvoir de Tendô utilisé à moindre puissance, expliqua brièvement Nagato.

Hashirama sourit.

- Ingénieux. Mais pour en revenir à ces sabres, je pense que l'on a eu les yeux plus gros que le ventre. Vous pensez vraiment pouvoir réunir trois mille volontaires pour assiéger le palais ?

- Sans aucun doute.

Hashirama leva un sourcil pour faire part de ses doutes à ce sujet. Nagato avait décidé de n'intégrer que les hommes ayant le potentiel d'un ninja dans leur armée. Et seule une petite centaine des hommes qu'Hashirama avait entraîné possédait le profil adéquat…

- A l'heure, où nous parlons, plus de deux mille citoyens sont officieusement devenus ninjas, révéla Nagato, sa bouche étirée en une expression maussade.

- Et ça a l'air de te faire plaisir… nota Sakura en lui adressant un regard inquisiteur.

Nagato semblait plus soucieux que d'habitude, et ce n'était pas à cause du conflit imminent…

- Qu'est-ce qu'il se passe ? Tu as appris pour Hidan ?

La grimace du chef de Fuki se teinta d'incompréhension.

- Hidan ?

Une fois mis au parfum de l'état critique de la kunoichi, la blancheur du visage de Nagato devint cadavérique.

- Une mauvaise nouvelle de plus…

L'homme au Rinnegan soupira en ajoutant :

- Et l'autre nouvelle n'est pas moins grave, même si nous ne sommes pas concernés dans l'immédiat. Le monde parallèle de Naruto est tombé. A l'heure où nous parlons, l'œil de Juubi s'est réfléchit sur la surface de la Lune, transformant des millions d'hommes en pantins. Et nous sommes les prochains sur la liste. Cela dit, n'en parlez pas aux autres. Je ne veux pas qu'il perdent espoir car nous devons nous concentrer sur la bataille de demain.

Sakura et Hashirama digérèrent en silence, puis descendirent les escaliers pour rejoindre la salle d'entraînement. La nuit tombait déjà et la plupart des membres de Fuki avaient abandonné le rôle de professeur pour rejoindre le quartier général. Ils s'entraîneraient tout la nuit durant pour maximiser leurs chances de victoire, et surtout pour éviter de penser aux évènements du lendemain.

Une fois arrivés dans la salle pavée de tatamis, Sakura se rua sur un mannequin en acier et commença à le rouer de coups sans autre forme de procès.

- Encore un qui finira à la poubelle… regretta Orochimaru en observant le massacre.

Utiliser le Kinton pour créer les mannequins n'était pas si éprouvant, mais c'était loin d'être passionnant. Il aimerait tellement être loin d'ici, à s'amuser avec ses éprouvettes… Mais ce rêve n'aurait aucun sens sans elle, évidemment.

Alors que les pensées d'Orochimaru dérivaient lentement mais sûrement vers Anko, Hinata propulsait ses paumes vers le mannequin qui lui faisait face, bouchant en quelques secondes plusieurs dizaines de Tenketsus imaginaires.

Alors que ses mains heurtaient l'acier dans un bruit de casserole, Hinata se surprit à songer à tous les changement qui s'étaient opérés en elle depuis ces dernières années. L'arrivée chez elle des deux Uchiha et du blondinet avaient changé sa vie, mais était-ce en bien ou en mal ?

Hinata souffrait chaque jour des conditions de vie affreuses propres aux résistants, mais paradoxalement, elle ne s'était jamais sentie aussi vivante.

En décidant de suivre le Seigneur des Corbeaux, Hinata avait tiré une croix sur une vie normale et avait découvert la douleur, la mort et la cruauté des hommes. Même dans ses rêves les plus fous, elle n'aurait jamais soupçonné que l'esprit humain puisse être capable de tant de bassesse et de folie. Mais elle avait aussi rencontré Naruto, Deidara, Itachi, et tous ses amis d'Amaterasu, qui étaient devenus comme une deuxième famille. Plusieurs années de résistance avaient renforcé ces liens et ils étaient comme gravés dans sa chair. Maintenant et à jamais, ils étaient tous unis dans la douleur.

C'est en conversant avec une de ses anciennes amies sur msn qu'Hinata avait pris conscience de l'ampleur de sa transformation. Cet être qui avait jadis partagé ses peurs et ses désirs lui était devenue étrangère. Ses préoccupations, faire les boutiques, les études, la fête, tout ceci n'avait plus aucun sens pour elle. Comment pouvait-on s'intéresser à des choses aussi futiles ?

Seuls ses sentiments pour Deidara lui prouvaient qu'elle n'avait pas perdu tout humanité, et elle s'y accrochait comme à une bouée.


L'élu ferma la porte d'une des antichambres du temple et se retrouva à l'air libre. Seules les chambres et certaines salles étaient isolées de l'extérieur, les couloirs eux étaient dépourvus de murs et n'étaient abrités que par un toit incliné typiquement chinois. L'élu frissonna à peine lorsque le froid mordit sa chair, et marcha sans hâte vers le centre du temple, un petit parc qui, à l'image des moines vivant dans le lieu saint, respirait la sérénité.

L'homme vêtu de blanc s'assit sur un banc en pierre blanche et leva la tête vers le ciel. Il aimait se rendre ici après son entraînement du soir. Une manière de se relaxer et de renforcer sa résistance au froid. A peu près partout dans le monde, aucune personne saine d'esprit ne serait sortie avec plus de quatre épaisseurs de laine sous une telle température. Mais les moines et leurs deux invités étaient différents. Seule une fine robe de bure protégeaient leurs corps de ce climat extrême.

Comme chaque soir, l'élu était partagé entre le soulagement et l'inquiétude. Fuki avait tenu bon, mais tant de dangers la menaçaient encore… Ce jour avait été plus éprouvant encore. Il avait été profondément choqué par la folie du dénommé Hannibal il n'avait jamais rencontré de ninja aussi dingue et de ce fait aussi imprévisible. Par bonheur, le pire avait été évité, mais l'élu avait dû se faire violence pour ne pas intervenir avant l'heure.

« Heureusement tout cela prend fin demain. Je vais enfin quitter cet exil et accomplir la prophétie. »

L'élu fut tiré de ses pensées par un bruit de pas tout à fait particulier. Le son produit par le pied droit indiquait qu'il boitait légèrement, ce qui ne laissait aucun doute sur son identité.

- Maître Yuang… murmura-t-il en se levant.

- Je t'en prie, assied-toi.

Obéissant à la demande de l'Ancien, l'élu le regarda se laisser tomber sur le banc, à côté de lui.

Le vieillard entra immédiatement dans le vif du sujet.

- Demain matin le phénix pourra enfin reprendre son envol, mais je sais que je ne t'apprends rien. Il y a cependant quelque chose que je dois te donner…

- Est-ce…

L'Ancien lui présenta un carnet étrange, que l'élu saisit après une petite hésitation.

La couverture du livret semblait avoir été confectionnée à partir d'une peau de reptile, et le jeune homme fit glisser ses doigts rougis par le froid sur légères protubérances que formaient les écailles.

- La réincarnation du Rikudô Sennin nous l'a apporté il y a quelques années, et il t'est destiné, lui glissa l'Ancien en guise d'explication.

Le pouce gauche agrippa le bord de la couverture et il tirait afin de l'ouvrir lorsque ses doigts dérapèrent comme par enchantement. Il réessaya plusieurs fois, mais rien n'y faisait. Il ne pouvait pas ouvrir ce damné carnet.

Il pivota le buste vers l'Ancien pour recevoir une réponse à cette étrange phénomène.

- Est-ce que c'est moi ou il refuse de s'ouvrir ?

- Le carnet ne peut pas s'ouvrir ici. Tu devras attendre d'être là-bas…

La phrase n'aurait pas eu le moindre sens pour le quidam moyen, mais pas pour l'élu, qui acquiesça lentement. S'il devait attendre d'avoir changé de monde pour lire l'ouvrage, il devait contenir des indications qui l'aideraient à accomplir la prophétie.

- Je vous remercie, Maître Yuang. J'en ferai bon usage.

- Je sais. Bonne nuit mon garçon. Tu devrais dormir, une dure journée t'attend demain…

L'élu ne répondit pas et rangea le carnet sous sa robe de bure blanche. Il réajusta ensuite son capuchon et attendit que l'Ancien se fut éloigné pour se lever et retourner dans la salle d'entraînement qu'il avait quitté quelques minutes auparavant. Il avait bien mieux à faire que dormir… Il suivrait l'exemple des ninjas de Fuki et s'entraînerait toute la nuit jusqu'à l'épuisement.