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Dolce Teru
Pour changer le passé, il n'est besoin de faire appel à la magie, au Ninjutsu ou à de quelconques forces surnaturelles. Les faits passés sont certes irrévocables, mais leur souvenir est fragile et altérable. L'histoire change à chaque fois qu'on la raconte, et celle qui est consignée dans les livres ne peut être prise argent comptant puisqu'il n'existe aucune preuve de la bonne foi de l'auteur.
Or, la mémoire des hommes est fugace et au fil des siècles, ces mensonges peuvent se substituer à la vérité en temps que seule et unique version du passé, que nul ne songerait à remettre en question. Car l'homme ne peut pas supporter l'inexpliqué et l'inexplicable, et tend à combler toutes les lacunes de son savoir par la croyance. Ainsi naissent les légendes.
- Uzumaki Saishi -
Karasu marqua un temps de stupeur lorsque ses yeux se posèrent sur les flancs enneigés du septième col de Terayama. Le soleil se réverbérait sur la neige immaculée et l'aveuglait presque, mais il était parfaitement capable d'apprécier ce paysage irréel. Il dévora longuement du regard ce qu'il n'avait pu voir lors de son séjour au temple tibétain. A l'époque, il était aveugle, mais il y avait Shisui pour l'aider…
Son moral fléchit un peu à cette pensée, mais se raffermit bien vite. Certes, Sakura, Naruto ou Shisui n'étaient plus à ses côtés mais il avait Itachi, désormais, son double qu'il venait à peine de rencontrer mais qu'il avait l'impression de connaître depuis toujours. Et Silence. Son ancien subordonné auquel il ne s'était jamais vraiment lié et qu'il redécouvrait plusieurs années après la fin d'Amaterasu.
Ce dernier était d'ailleurs tout autant impressionné que lui par le panorama. A l'instar de Karasu, Silence avait connu des souffrances qui dépassaient l'entendement, et avait aussi été acteur et témoin d'évènements incroyables, que bien peu de personnes pouvaient se vanter d'avoir vécus.
Et pourtant, lui comme Karasu restaient impressionnables, et leur cœur était ému devant le manteau de beauté inédite qu'avait revêtu la nature en cet instant.
- Nous avons de la chance, leur fit remarquer Itachi en n'accordant qu'un bref regard aux alentours. Les tempêtes de neige sont très fréquentes dans la région.
Cette réflexion un peu terre à terre arracha les deux visiteurs à leur torpeur.
- Effectivement, pas un nuage à l'horizon, dit Karasu sur un ton enjoué.
- Et maintenant, où va-t-on ? Cette boule de poil ne nous a pas donné de carte, et je ne vois pas de pancartes dans le coin…
Itachi activa son sharingan en guise de réponse, et Karasu décela une intense surprise dans ses yeux avant que le chef de l'ANBU ne retrouve son masque.
- Il y a quelque chose droit devant mais… Je n'ai aucune idée de ce que c'est. Autant de chakra concentré, et sous cette forme… Je ne pensais pas que c'était possible.
Karasu s'empressa de l'imiter et ses yeux retrouvèrent leur teinte pourpre.
La description d'Itachi était somme toute bien loin de la réalité. Karasu avait l'impression qu'un deuxième Soleil se trouvait devant lui, à ceci près qu'il ne pouvait être discerné qu'avec le sharingan.
- Même le chakra des Bijuus n'est pas aussi intense. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Silence pressa le pas, impatient de voir cette chose que lui seul était incapable de voir.
Si la source de chakra était plus éloignée qu'il ne l'avait cru au départ, elle finit par leur apparaître au détour d'un sentier.
Silence haussa un sourcil, et Karasu resta bouche bée. Il ne s'attendait pas à ça.
Face à eux, un homme assis en tailleur, vêtu de quelques habits rapiécés et d'une cape bleue marine.
- Un humain… Ce chakra appartient à un humain… murmura Itachi en enclenchant son sharingan plusieurs fois d'affilée pour vérifier qu'il n'avait pas la berlue.
- Il n'y a pas que ça… Tout ce chakra n'est pas à l'intérieur de lui, Itachi, intervient Karasu.
L'Uchiha confirma aussitôt ses dires.
- Tu as raison. C'est son corps. Son corps tout entier est fait de chakra cristallisé.
Silence se gratta la tête sans comprendre. Seules quelques techniques surpuissantes comme le Rasengan ou les attaques d'un Bijuu mettaient en scène un chakra assez concentré pour qu'il en devienne visible. Dans le cas présent, le chakra était non seulement visible, mais il était solide, stable, coloré, et ressemblait à s'y méprendre au corps d'un humain lambda.
- Quelle est cette sorcellerie, grogna Itachi en esquissant quelques pas vers la créature qui n'était sûrement humaine, bien qu'elle eut l'apparence.
L'Uchiha s'arrêta net à un une dizaine de pas de sa cible.
- Quelque chose m'empêche d'approcher davantage. Un obstacle invisible, mais je ne distingue aucun chakra, constata-t-il en promenant ses yeux rouges autour de lui.
Itachi fit le tour de l'homme accroupi et découvrit que l'obstacle était en fait un dôme impénétrable.
- La seule question qui subsiste est la suivante : Ce bouclier est-il une protection ou une prison pour cette chose ?
Karasu ne donna pas de réponse mais il fut envahi par un pressentiment. Ce mur transparent lui rappelait trop celui qui avait protégé l'Autel de l'élu pour que ce fut une coïncidence.
Il marcha d'un pas sûr vers Itachi et traversa le dôme sans aucune difficulté.
- Encore ce favoritisme envers l'élu, ça devient énervant, écrivit Silence derrière lui, qui avait lui aussi fait le rapprochement.
Karasu s'approcha assez près de l'étrange individu pour écouter le rythme de sa respiration. L'être était bel et bien vivant, mais il respirait si lentement que l'élu le supposa dans un état proche du coma. Ou de l'hibernation.
Avec un peu d'appréhension, Karasu se baissa et effleura l'avant-bras droit de l'homme. Lors de ce contact, il fut surpris de sentir autant de chaleur sous ses doigts. L'être devait être protégé du froid par une technique qu'il ne connaissait pas. Quelque chose lui disait qu'il n'était pas au bout de ses surprises avec lui…
Karasu sursauta en sentant l'homme tressaillir. Puis il se leva d'un bond, les yeux grands ouverts et les lèvres étirées en un sourire démesuré qui n'avait rien à envier à celui de Naruto.
En fait ce sourire avait même quelque chose de plus, il était naturel, sincère et sans arrière-pensée. D'emblée, il sembla à Karasu que cet homme, quel qu'il fut, étant en paix avec lui-même et avec le monde entier. Il semblait incapable de haine et l'atmosphère de quiétude et de bonté qui se dégageait de sa personne était extrêmement contagieuse.
Les iris gris de l'homme se posèrent sur l'élu et ne le quittèrent plus.
Karasu continua d'examiner l'homme. A l'exception de ses yeux gris pétillants, celui-ci était tout à fait banal. Il devait avoir entre vingt-cinq et trente ans, ses cheveux étaient bruns et il légèrement plus petit que lui. Ni beau ni laid, il était le genre de personne qui n'attirait pas l'attention. Cependant, ses premières paroles furent des plus étranges.
- Choux à la crème.
Karasu eut besoin de longues secondes pour réagir.
- Choux à la… Quoi ?
- Des choux à la crème. J'en ai une folle envie, vous en avez ?
- Que… Non, non, je n'en ai pas. Mais…
- Ah… Tant pis, tant pis. J'ai été enchanté ! claironna l'homme sans se départir de son sourire.
Il marcha alors à grands pas vers Itachi et Silence, et se cogna avec fracas contre la barrière invisible.
- Ouch !
Le visage de l'homme se teinta de surprise, puis son sourire réapparut aussi vite qu'il était parti.
- J'avais complètement oublié que j'avais installé ce machin. « Ne laisser passer que l'élu de l'autre monde… » Je n'aurais pas dû être aussi exclusif dans mes instructions.
Il claqua alors des doigts, et reprit sa marche. Karasu comprit que ce simple geste avait provoqué la disparition du bouclier qui semblait indestructible.
Karasu sur ses talons, l'homme étrange s'arrêta devant Itachi et son sourire s'agrandit plus encore.
- Bonjour ! Karasu n'avait pas de choux à la crème, je suppose que tu n'en as pas non plus, Itachi… D'autant plus que ce met -succulent, par ailleurs- n'existe pas dans notre monde.
Sans s'attarder outre mesure, il passa à Silence.
- Bonjour, Axel, ou Silence puisque tu préfères être que l'on t'appelle comme cela. Je suis ravi de te rencontrer.
La surprise du trio grimpait à chaque nouvelle phrase de l'étrange individu, dont la façon de parler lui rappelait le Rikudô Sennin. Comme le Rikudô, il semblait les connaître par cœur, comme s'il lisait leurs pensées.
Profitant du silence qui s'installait, ce fut Karasu, qui, le premier, posa la question qui leur brûlait les lèvres.
- Qui êtes-vous donc ?
Une sincère surprise se peint sur le visage de l'homme.
- J'aurais oublié de le dire ? Diantre, après trois cents ans de sieste forcée, mon cerveau marche au ralenti… Chers amis, je suis Dolce Teru, et le Rikudô Sennin m'a choisi pour être votre guide. Je vous aiderai à accomplir votre destin, je vous accompagnerai jusqu'à la toute fin, leur promit Dolce.
- Dolce ? C'est pas un nom de fille, ça ? Et c'est italien en plus… releva Silence.
Karasu se tourna vers le jinchuuriki, partagé entre l'amusement et la réprobation.
Cet homme leur disait qu'il avait été choisi par le Rikudô Sennin, qu'il avait au moins trois cent ans, et la seule chose que Silence trouvait étrange, c'était son prénom.
Dolce ne prit pas mal son intervention, et ses dents blanches étincelèrent.
- C'est vrai, c'est vrai. Vous savez que le Rikudô Sennin est souvent allé dans votre monde, et je l'ai suivi dans la plupart de ses voyages. J'étais son ami, son compagnon de route, son confident. Et l'Italie est un des pays que j'ai le plus apprécié !
- C'est quand même un prénom de fille, répéta Silence, qui semblait bien décidé à dissiper le sourire de son vis-à-vis.
A nouveau, il échoua, Dolce ne s'en départit pas et répondit :
- Peu m'importe, il était à mon goût et je l'ai adopté.
- Mais vous avez un autre nom, avant, non ? Quel était-il, et pourquoi donc en changer ? Et qu'est-ce que vous êtes, exactement ? asséna Karasu. Votre corps est entièrement constitué de chakra. Comment est-ce arrivé ?
Dolce se tourna vers lui, et, les yeux rêveurs, sembla revivre de lointains évènements.
- Cela en fait des questions, mais elles sont toutes liées au fond. Pour en venir à la première, mon père pensait que le nom d'une personne était quelque chose d'à la fois capital et personnel, et il pensait que l'on devait le choisir soi-même, afin d'être pleinement en phase avec soi-même.
- Et en attendant que vous appreniez à parler, vous n'aviez pas de nom ? C'est glauque… fit remarquer Silence.
- Pas tant que ça. A ma naissance, je savais déjà parler et marcher, et j'avais à peu près la même apparence que maintenant.
Amusé par la surprise de ses interlocuteurs, Dolce accepta de s'expliquer :
- Comme vous vous en doutez, je ne suis pas un être humain au sens conventionnel du terme.
Mon corps n'est pas humain, il n'y a que mon esprit qui le soit.
- Et ce corps de chakra, comment l'avez-vous eu… Votre père ? l'interrogea Itachi.
- Et bien, ma foi, ce n'est pas un secret, et je consens à vous faire part de cette petite révélation : Saishi n'était pas que mon ami, il était aussi mon créateur. Mon père.
Dolce laissa ses trois visiteurs digérer cette petite bombe, puis embraya sur la suite.
- Après avoir donné une intelligence humaine aux animaux, Saishi a essayé de créer un être humain à partir de chakra. Et il a réussi, j'en suis la preuve vivante.
- C'est impossible. Im-po-ssible, martela Karasu. Quand bien même il aurait pu fabriquer votre corps, personne ne peut créer une âme à partir de chakra ou de quoi que ce soit d'autre. C'est du ressort du divin.
Dolce haussa les épaules.
- Je ne sais pas comment il s'y est pris.
Il n'ajouta rien et Karasu ne parvint pas à déterminer s'il mentait ou disait la vérité.
- Allons, allons mes amis, il y a bien plus urgent que de parler de moi ou de mon ami. Je crois savoir que la prochaine étape de votre aventure consiste en un certain objet ?
- Le Passeur… souffla Silence.
- C'est ça, Silence, c'est ça ! Entre parenthèses, ce nom, « Passeur », n'est pas le meilleur que Saishi ait trouvé… J'avais pensé à Pistilet, ou Nougator. Ça ne veut rien dire, mais dans Nougator, il y a nougat, et qui n'aime pas le nougat ?
Karasu échangea un regard entendu avec Itachi. Voyager avec Dolce risquait d'être encore plus usant qu'avec Naruto…
- Et où se trouve-t-il ? lui demanda Karasu.
- Normalement, Jiraya l'a caché près d'ici. C'est ce que Saishi lui avait demandé, par l'intermédiaire de l'Ogama Sennin.
- Jiraya avait le Passeur ? s'étonna Karasu.
- Bien sûr, comment aurait-il fait pour aller dans votre monde et en revenir, sinon ? Jiraya était un ninja très courageux et plein d'abnégation, qui a accepté de sacrifier une partie de sa vie pour mettre en œuvre le plan de Saishi. Sans lui, Silence et toi ne seraient pas là, Itachi serait mort, et le monde serait condamné à l'illusion éternelle. Pour ma part, je m'occupe de superviser la deuxième partie du plan, qui sera conclue par la défaite de Madara. Normalement.
Karasu digéra l'information en silence pendant que tous les quatre marchaient dans la neige. Dolce semblant savoir où il allait, les autres avaient, d'un accord tacite, décidé de mettre leurs pas dans les siens.
- Dites m'en plus sur le plan de Saishi, s'il vous plaît, s'enquit Karasu.
- Désolé, mais je ne peux pas tout dire. Si tu connaissais l'avenir, tu risquerais d'agir différemment et… cela pourra modifier le futur et, par un effet domino, provoquer l'échec du plan.
- Et que pouvez-vous nous dire ?
- Naruto, Silence et toi avez un rôle à jouer dans ce plan. La mort d'un d'entre vous aurait des conséquences désastreuses.
- Comment ? Moi aussi ? Mais…
- Oui, Saishi avait prévu que Jashin te force à suivre Karasu.
Karasu sentit un frisson lui caresser l'échine. Plus il en apprenait sur le Rikudô Sennin, plus il avait l'impression d'être manipulé par lui. C'était comme si le Sage des Six Chemins jouait une partie d'échecs contre la Fin du Monde. Naruto, Silence et lui étaient les pièces de Saishi, tandis que son adversaire avait pour lui Madara…
- Vous n'êtes pas un ninja, n'est-ce pas ?
Karasu et Silence se tournèrent brusquement vers Itachi, puis vers Dolce. Pas un ninja ?
- Bien vu, Itachi. Mon corps a beau être fait de chakra, mes cellules ne produisent que très peu d'énergie corporelle. Je suis donc incapable de malaxer du chakra comme vous le faites.
- C'est bien ce qu'il me semblait. Vos mains ne sont pas celles d'un guerrier, et j'avais bien vu que vous ne possédiez pas une once de chakra utilisable…
- C'est une blague ?! écrivit Silence en mettant le paquet sur le points d'exclamation afin de faire comprendre l'étendue de sa colère. Depuis le début, votre pote Saishi nous envoie à la moulinette, il nous oblige à faire le sale boulot tout seul, et maintenant le guide qu'il nous colle est un boulet qui en plus d'être incapable de nous protéger, ne sait même pas se défendre tout seul ?
Le sourire de Dolce ne bougea pas d'un iota.
- C'est tout à fait cela. Mais ne le prenez pas mal, je vous en prie. Saishi a confiance en votre force, et je possède moi-aussi mes talents, bien qu'ils soient différents des autres. Figurez-vous que je suis un véritable cordon-bleu !
Hors de lui, Silence s'éloigna et décida de suivre leur nouveau guide à distance le temps de retrouver la maîtrise de ses nerfs. Voir sa fureur rebondir sur Dolce sans jamais l'atteindre l'énervait au plus au point.
- Excusez-le, dit simplement Karasu. Il a beaucoup souffert et il souffre encore.
- Tout le monde porte en lui une souffrance, répondit Dolce d'une voix douce, et pour la première fois, son sourire cessa d'être. L'aura de bonté qui l'entourait devint tristesse, et des larmes coulèrent sur les joues de Karasu.
L'élu comprit que Dolce était un être unique, qui ne connaissait ni le mensonge, ni la duplicité. De plus, ses émotions étaient communicatives, il était comme un phare pour les âmes perdues à la recherche de réconfort.
- Et votre souffrance, quelle est-elle ? parvint à articuler Karasu.
- Terrible et ancienne.
Il ne dit rien de plus et Karasu n'essaya pas de creuser davantage.
Puis les nuages de la tristesse se dissipèrent et le Soleil qu'était Dolce rayonna à nouveau.
Dolce les mena jusqu'à l'entrée d'une caverne presque entièrement dissimulée par la neige. Ils ne l'auraient probablement jamais repérée sans leur nouveau guide.
- C'est ici. Jiraya a caché le Passeur, alias Nougator, dans cette charmante petite grotte.
- Encore une grotte… Jiraya était un homme des cavernes, ou quoi ?
- Je vais maintenant vous dire quelques mots sur cet objet, car son destin est lié au vôtre, dit Dolce sans tenir compte de la remarque de Silence.
- Le Passeur était avant tout une arme, et une arme vivante. Elle fut la première des cinq armes légendaires que Saishi créa.
Karasu acquiesça lentement en repensant à la dernière bataille qu'avait menée Fuki contre l'Empire.
- Excalibur, le Marteau de Thor, l'arc d'Apollon et Durandal étaient les quatre autres, il me semble.
- Exact. Mais leur pouvoir n'était rien à côté de celui du Passeur. L'arme obtint des pouvoirs que Saishi lui-même n'aurait pu imaginer : celui de voyager entre les mondes. Et comme si ça ne suffisait pas, le Passeur accroit considérablement les pouvoirs de celui qui le manie.
Itachi sortit de sa torpeur.
- Sur les rares représentations du Rikudô Sennin que j'ai pu voir, on le voit toujours avec un bâton. Ce serait…
- Exactement. Il s'agit du Passeur, Saishi ne s'en séparait jamais. Sauf qu'il ne s'agissait pas d'un bâton, mais d'une lance, et à l'instar de son porteur, l'arme est entrée dans la légende.
La plupart des gens la connaisse sous le nom d'Amenonuhoko, la lance céleste.
- Je la connais ! s'écria Karasu. Dans la mythologie japonaise, Izanagi et Izanami s'en seraient servies pour créer le monde !
- Une des nombreuses légendes que Saishi s'est amusé à inventer. Il adorait modifier le passé, ou du moins ce dont on s'en souvient, sourit Dolce.
- C'est génial, tout ça, écrivit Silence avec son cynisme habituel. On entre dans cette grotte où on continue à se les geler ?
La caverne était extrêmement exigüe, et entièrement vide. Karasu se demanda s'ils ne s'étaient pas trompés d'endroit, mais Dolce ne semblait pas déstabilisé, bien au contraire. Il sembla à l'élu que le sourire de leur guide, déjà démesuré, s'était encore agrandi.
- Oh oui, oh oui ! s'exclama-t-il. Regardez sur la paroi du fond !
Les trois autres se dirigèrent vers l'endroit en question, et virent ce dont Dolce parlait.
- Vous avez vu ? C'est une énigme ! Génial !
Le teint de Silence s'assombrit. Il était loin de partager l'enthousiasme de Dolce.
- Jiraya… Un obsédé des grottes et des énigmes… Je croyais que c'était les filles, son truc… Je ne vous raconte pas comme on en a bavé pour l'histoire des deux parchemins…
Karasu sourit lorsque Silence évoqua ce souvenir commun. Aucun doute, c'était le bon vieux temps…
- Où est-ce que vous voyez une énigme ? Je ne vois là qu'une feuille de parchemin et un sceau en forme d'étoile… Aucune consigne, regretta Itachi.
- C'est le propre des plus grandes énigmes ! Comprendre la consigne, puis trouver la solution, et l'appliquer !
Légèrement amusé par la surexcitation de Dolce, Itachi haussa un sourcil.
- Tu as l'air d'en avoir vues beaucoup, d'énigmes de ce genre.
- Des tonnes !
- Et tu es doué pour les décrypter ?
- Absolument pas, je suis une vraie bille, avoua Dolce tout sourire. Mais je trouve ça drôle.
Désespéré, Itachi se tourna vers Karasu.
- Il me semble que tu es plutôt fortiche, à ce jeu-là ?
L'élu ne le contredit pas, et s'avança pour toucher le parchemin. Il était fort pour décrypter les codes et résoudre les énigmes, mais celle-ci était d'un genre nouveau. Il ne savait absolument pas par où commencer. Le sceau était sûrement important, mais il ne le connaissait pas, il n'en avait même jamais vu de semblable.
- Quelqu'un a déjà vu un sceau de ce genre ? demanda-t-il sans trop espérer de réponse positive.
- Oui oui, répondit pourtant Dolce.
- Et tu ne pouvais pas le dire avant...
- C'est que… Je pensais que tout le monde connaissait ce genre de sceaux. Ils étaient très populaires… Il y a quatre cent ans. C'est un sceau de détection de chakra basé sur la forme et la quantité.
Silence battit des paupières à plusieurs reprises. Il n'avait rien compris. Contrairement à Itachi.
- Je vois. Mais comment savoir quelles sont la forme et la quantité dont nous avons besoin ici ?
Dolce s'approcha encore un peu plus du sceau.
- Le sceau ne dit rien là-dessus. Cependant, il y a ici quelque chose d'inhabituel.
Leur guide pointa un petit motif au centre du sceau.
- Là.
- On dirait une sorte de petit tourbillon… dit Silence.
- Ou une spirale, proposa Itachi.
- Ça y est, j'ai compris ! s'écria Karasu. La spirale fait référence au Rasengan. C'est une technique que Naruto et Jiraya connaissaient tous les deux, et l'ermite pensait peut-être que Naruto serait venu avec nous pour trouver le Passeur.
- Ça colle, effectivement. Le Rasengan est constitué d'un chakra tourbillonnant, et la spirale peut aussi faire référence au clan Uzumaki.
- Il faut donc utiliser le Rasengan sur se sceau, résuma Itachi. Je vais le faire, j'ai copié la technique avec mon sharingan la dernière fois que j'ai croisé Naruto.
Une sphère de chakra se mit à luire dans la main droite d'Itachi et grossit de plus en plus. Mais alors qu'elle atteignait la taille d'un Rasengan, l'orbe cessa sa rotation, puis disparut purement et simplement.
Décontenancé, Itachi regarda longuement la paume vide de sa main. Il n'était pas habitué à l'échec.
- Ah ah, tu croyais vraiment que maîtriser le Rasengan serait si facile ? se moqua Silence. Ça demande de l'entraînement, il ne suffit pas de le copier pour l'utiliser.
Et sans tarder, Silence réalisa un Rasengan parfait et le brandit fièrement devant Itachi.
Vexé, l'Uchiha détourna les yeux et Karasu enjoignit Silence de se dépêcher. Le jinchuuriki se hâta donc d'approcher son orbe du sceau qu'avait conçu Jiraya.
Lorsque le Rasengan toucha le papier, il fut absorbé instantanément, sans que le parchemin ne soit brûlé, abîmé ou même un peu froissé.
Tous les regards convergèrent alors vers le sceau, attentifs à ce qui allait suivre.
Le sceau s'effaça complètement et le parchemin resta vierge pendant quelques secondes, puis une suite de lettres incompréhensible s'afficha en lieu et place du sceau étoilé.
- Ce sont des lettres de notre monde… remarqua tout de suite Karasu.
Itachi plissa les yeux en regardant les caractères. Effectivement, il n'en avait jamais vu de tels dans le sien…
- Les lettres, on les connaît, mais le sens de ce machin m'échappe… gémit Silence.
- LRRKENAADIELEERA, lut Karasu tout haut.
Montre en main, l'élu dut réfléchir deux ou trois secondes avant de déclarer, l'air de rien :
- J'ai trouvé.
Il invoqua son sac et en sortit un crayon à papier dont il se servit pour écrire sur le parchemin, en dessous de la mystérieuse phrase.
- C'est très simple, en fait, marmonna Karasu en écrivant la série de lettres sur quatre lignes :
LRRK
ENAA
DIEL
EERA
- Mais oui, ça prend tout son sens ! railla Silence en observant sans comprendre les quatre groupes de quatre lettres. Je suis censé comprendre un truc là dedans ?
Itachi, pour sa part, ne savait pas lire ces symboles et avait donc décidé de rester en retrait avec Dolce. Mais il s'interrogeait sur la raison qui avait poussé Jiraya à écrire dans cet alphabet que seuls Karasu et Silence connaissaient. Puis il repensa au Rasengan de Silence, et comprit. Cette énigme était divisée en deux étapes que seuls Silence et Karasu seraient capables de résoudre. C'était une façon de s'assurer que ce seraient bien eux qui mettraient la main sur le Passeur.
- Et si tu changeais de sens de lecture ? sourit Karasu. Essaie de lire chaque colonne l'une après l'autre, de bas en haut.
Silence s'exécuta assez laborieusement.
- LEDE…RNIE…RAER…KALA. Quoi ?
Désireux de ne pas perdre plus de temps, Karasu consentit à lui donner la réponse.
- Le dernier Aerkala.
Dolce sursauta.
- Qu'est-ce que tu dis ?
- C'est ce qu'il y a marqué, le dernier Aerkala.
Leur guide fronça légèrement les sourcils, puis son visage s'éclaira.
- Je parie que Jiraya a planqué un sceau de détection sonore quelque part, et il faut que l'on prononce le nom de cet Aerkala.
- Mais qu'est-ce que ça veut dire, Dolce ? Le dernier Aerkala ? Je croyais qu'ils étaient tous vivants, mais hors d'état de nuire.
- Je suppose que Jiraya veut parler du seul qui n'a pas été scellé… Ou en tout cas qui ne l'est plus.
- Juubi… murmura Karasu. Juubi ! s'écria-t-il ensuite pour donner la réponse de l'énigme.
Mais il ne se passa rien, et l'élu, déçu, dut bientôt se rendre à l'évidence. Ils s'étaient trompés quelque part. La phrase qu'il avait décryptée était pourtant sans doute la bonne… Mais peut-être y avait-il un autre décryptage… Karasu saisit son crayon pour explorer de nouvelles pistes.
- Juubi n'est pas le nom de cet être, Karasu, l'interrompit Dolce. C'est quelque chose que peu de gens savent, mais ce que vous appelez Juubi n'est qu'une petite partie de l'Aerkalaï. Juubi, et donc les neuf Bijuus qui ont été créés à partir de lui, ne représentent que le chakra « pur » de cet Aerkalaï.
- C'est quoi déjà, la différence entre Aerkala et Aerkalaï ? Je m'y perds, moi, avec toutes ces notions… râla Silence.
- Un Aerkala est comme un parasite. Une fois qu'il a choisi un hôte, ce dernier prend le nom d'Aerkalaï. On peut donc dire qu'un Aerkalaï est la fusion entre un Aerkala et un humain, mais il tient bien plus du premier que du second, croyez-moi…
- Donc si j'ai bien compris, Uzumaki Saishi a arraché le chakra Yang de cet Aerkalaï et l'a scellé en lui. C'est ce chakra que l'on nomme Juubi qui a donné les Bijuus, dit Itachi.
- C'est assez bien résumé.
- Et comment appelle-t-on cet Aerkala, alors ? Il y a Jashin, Shinin, et… ?
Saishi poussa un long soupir et ses trois compagnons ressentirent à nouveau cette tristesse communicative qui prenait ses racines dans un lointain et douloureux passé.
Karasu réalisa alors que Dolce avait peut-être connu cet Aerkala. Peut-être même l'avait-il combattu avec Saishi ?
- Son nom est Sharin.
Karasu frissonna. Le nom ressemblait trop à celui du Dôjutsu des Uchiha pour que ce fût une coïncidence.
A côté de lui, Itachi pensait la même chose et ils allaient faire la remarque à Dolce lorsque la grotte se mit en trembler. Dans un grondement sourd, le fond de la grotte sur lequel était accroché le parchemin coulissa lentement sur le côté.
- Une entrée secrète, chouette ! s'extasia Dolce comme un enfant de cinq ans.
Et sans perdre une seconde, il se propulsa à l'intérieur.
Cette pièce n'était en fait guère plus qu'une alcôve, et ils furent incapable de rejoindre Dolce, qui occupait déjà toute la place.
Leur guide en ressortit peu après, les bras chargés d'un objet ô combien précieux.
Le Passeur était une simple lance en bois blanc de la taille d'un homme, sans aucun ornement. Cependant, l'extrémité de l'arme, longue d'un pied et demi, était en argent et Karasu put voir que d'étranges symboles y étaient gravés.
- Alors c'est ça, le Passeur… Je m'imaginais un truc plus fringant, ce n'est qu'une bête lance au fond.
Quelques étincelles jaillirent de la pointe de la lance, et Silence n'écrivit plus rien. Dolce leur avait dit que la chose était vivante, mais apparemment, elle avait aussi des yeux, et sa susceptibilité…
- Je vous présente Nougator, déclara Dolce d'une voix solennelle, un large sourire sur les lèvres.
Il y eut une nouvelle pluie d'étincelle, et Dolce ajouta précipitamment :
- Mais vaut mieux l'appeler Passeur, sauf si vous avez un côté maso…
Contrairement aux quatre autres armes, vous n'aurez pas vraiment d'épreuve à surmonter pour obtenir le droit de l'utiliser.
Silence leva les bras en signe en de victoire, aussi Dolce jugea-t-il bon de continuer :
- Mais cela ne veut pas dire que n'importe qui peut s'en servir. En fait, lorsque l'on touche le Passeur, ou Pass' pour les intimes, ou Noug…
Dolce s'interrompit pour esquiver de nouvelles étincelles.
- Bref, au moment du premier contact, Pass' va s'introduire dans votre tête et tout passer en revue. Absolument tout. Il va revivre chaque instant de votre vie et arpenter votre conscience afin de déterminer si vous le méritez.
Le sourire de Silence devint grimace. La perspective de partager son intimité avec une lance ne l'emballait pas particulièrement.
Son changement d'expression n'échappa pas à Dolce, qui s'en amusa.
- Ne t'inquiète pas, l'expérience n'est pas douloureuse. Aussi longue soit-elle, cette lance ne doit pas t'effrayer. Qui sait, peut-être même ressentiras-tu un certain plaisir en l'accueillant en toi.
Silence ne fut pas long à discerner le double sens de la phrase.
- Très drôle… écrivit-il en rougissant un peu. C'est digne de Jiraya, vraiment...
- J'apprécie toutes les formes d'humour, rétorqua le guide en souriant encore un peu plus. C'est quelque chose de très peu répandu, dans ce monde, et c'est pourquoi j'ai tant aimé le vôtre.
Karasu toussota.
- Et… Le Passeur est-il exigeant ? A quel point notre vie doit-elle être exemplaire ?
- Ce n'est pas tant ta vie que ton âme qui doit l'être. Quoiqu'il en soit, la légende dit que Pass' n'obéira qu'aux héritiers du Rikudô Sennin.
- Je suppose qu'il faut le Rinnegan, donc, répondit sombrement l'élu après un temps de réflexion.
Silence en rajouta une couche avec son pessimisme habituel.
- On est mal. Nagato était le seul à l'avoir et il est mort… On n'est pas prêts de rentrer.
Itachi, lui, ne dit rien, et Dolce sourit en le regardant. Uchiha Itachi, génie parmi les génies…
Lui seul avait presque compris la relation particulière qui unissait Saishi et son Rinnegan, les Uzumaki, les Senju, et les Uchiha. Il lui manquait encore quelques informations, mais ce qu'il avait accompli en ne s'appuyant que sur des suppositions était impressionnant.
Itachi ne le savait pas, mais il avait lui aussi été lié à la prophétie. Simplement, contrairement à Silence, Naruto et Karasu, il avait déjà joué son rôle.
Dolce mit fin à ses mystérieuses pensées, et conduisit ses trois nouveaux compagnons de route à l'extérieur de la grotte.
- Karasu, je te le confie pour le moment. Mets-le en sûreté.
Touché par la confiance que lui accordait Dolce, Karasu se saisit de la lance avec beaucoup de précautions, et la scella dans le parchemin qui contenait déjà le livre d'entraînement de Naruto, que lui avait confié le Rikudô Sennin.
- Maintenant allons-y, je meurs de faim et je ne serais pas contre des tagliatelles au saumon ! s'exclama Dolce tout guilleret en sautillant sur place.
- Non, pas tout de suite, dit fermement Itachi en s'asseyant en tailleur sur la neige pour montrer sa résolution. Je veux des réponses. Je veux que vous me parliez de Sharin, et du lien qu'il y a entre ce démon et mes yeux. Je veux savoir si, comme Silence, je risque d'être manipulé par lui !
- Non, aucune chance, répondit doucement Dolce. Sharin n'est pas en état de te manipuler, ni toi ni personne. Il n'est pas aussi fort que Jashin.
- Et le Sharingan alors ? Je croyais qu'il s'agissait d'une évolution, ou plutôt d'une régression du Rinnegan du Rikudô Sennin ? s'enquit Itachi.
Le guide haussa les épaules.
- Ecoutez, toutes ces questions font malheureusement partie de celles auxquelles je ne peux répondre pour l'instant. Je ne veux pas risquer l'échec du plan de Saishi pour ça.
- Parlez-moi au moins du chakra Yin de Sharin, dit Karasu, buté. Vous avez dit que le chakra Yang ne représentait qu'une petite partie de cette entité, et pourtant, les Bijuus sont incroyablement puissants !
- Oui… Sharin possédait dix fois plus de chakra Yin que de chakra Yang.
Karasu en eut le tournis.
- Alors ça veut dire que… Sharin serait dix fois plus puissant que la fusion de tous les Bijuus ?!
- Onze fois. Quoique le chakra et la puissance soient tout de même deux choses différentes…
- Et Saishi en est venu à bout.
- Oui. Mais il n'a pas pu le tuer. Comme quoi, même lui avait ses limites !
Franchement, Karasu en doutait de plus en plus. Plus il en apprenait sur Saishi, plus le fossé qui les séparait s'agrandissait.
- Et où Saishi a-t-il scellé ce chakra maléfique ?
- Dans le corps de la bête. C'est assez ironique, non ? Son chakra est encore en elle mais elle ne peut plus s'en servir…
Nul ne demanda où se trouvait le corps en question car tous le savaient. Tous connaissaient la légende.
La nuit était maintenant tombée et les yeux gris de Dolce, rivés sur le croissant lunaire, reflétèrent son pâle éclat.
- Alors comme ça, vous connaissez tous l'histoire du barge qui créa la Lune pour y enfermer quelque chose… Ah la la, ce bon vieux Saishi, il a toujours fait les choses en grand.
Il y avait tant de nostalgie qui émanait de Dolce que les autres s'éloignèrent pour le laisser en tête à tête avec lui-même. Après tout, il n'avait pas eu un moment à lui depuis qu'il avait été réveillé par Karasu.
Dolce resta très longtemps immobile, jusqu'à ce qu'un nouveau sourire se peigne sur son visage. Moins large mais plus malicieux qu'à l'accoutumée.
Puis il rit doucement après avoir vérifié que l'élu et ses deux amis étaient trop loin pour l'entendre.
- Non mais vraiment… Créer la Lune pour y cacher quelque chose… La Lune ! Pourquoi pas le Soleil pendant qu'on y est ? Mon vieux Saishi, c'est sans doute l'histoire la plus dingue que tu aies jamais inventée, et ils ont gobé ça !
