Tout de suite, il pense à sa propre mort. Cette menace, il la prend très au sérieux. Cette arme, qu'il peut voir du coin de l'œil, il sait qu'elle est réelle. Cet homme, il le sent capable de tuer.
Il ne sait pas comment il en est arrivé là. Il est sur le parking, pas loin du minibus. C'est un arrêt court. Il est descendu pour se dégourdir les jambes, pour prendre l'air. C'est comme ça parfois : il ne peut pas tenir en place. Il s'est un peu éloigné. C'est vrai ! Mais si peu. Le bus est sensé repartir immédiatement. Il n'allait pas risquer de tous les mettre en retard. Il a marché, fait un petit tour, sans quitter son téléphone des yeux, amusé par les derniers tweets. Oui, quelques instants plus tôt, il était détendu. Et maintenant, il a peur de mourir.
Il a été pris par surprise. Il a lâché son téléphone. Une main a bâillonné sa bouche retenant son cri de surprise. Il tient se bras qui l'enserre, recouvert d'un manteau molletonné noir. Depuis, il y a ce canon directement posé sur sa tempe et ça le pétrifie. L'homme pourrait retirer sa main de sa bouche sans le moindre risque. Il ne crierait pas. Il ne bougerait pas le petit doigt. Il ne ferait rien qui puisse risquer de déclencher un tir. L'arme est sur sa tempe ! Il veut juste qu'elle n'y soit plus. Il ne veut pas mourir. Mais l'inconnu ne relâche pas sa prise. Il ne peut pas voir son visage. Il ne peut pas demander d'explication. Il ne peut rien faire du tout.
Le bus n'est pas loin. Si proche que c'en est ridicule. On passe à côté d'eux sans les voir. Ils sont dans un coin, dissimulés dans l'ombre, personne ne fait attention à eux. Les autres remontent dans le bus, un par un. C'est absurde, mais il a peur d'être abandonné sur ce parking. A la merci de ce type qui le retient fermement contre lui. Son cerveau ne parvient pas à raisonner convenablement. Normalement, il est plutôt vif, et logique. Il aurait déduit rapidement que le minibus ne risquait pas de partir, pas sans lui. Il aurait évacué rapidement cette peur irrationnelle. Là, il n'y parvient pas. Son esprit patine et s'angoisse. Il est de plus en plus persuadé que ça va mal finir.
- Ils sont tous remontés ? chuchote une voix dans son dos.
- Oui, je crois. Non, je suis sûre. Ils y sont tous. On peut y aller.
C'est encore une autre voix qui s'exprime derrière lui, féminine. Son agresseur l'entraîne alors en direction du bus. Ça ne le rassure toujours pas. Bien au contraire. Que le bus l'attende n'est pas une bonne nouvelle. Ça ne lui sauvera pas la vie. Ça ne lui rendra pas sa liberté. Non. Ce qui sera différent : c'est qu'il ne sera plus le seul. Ils allaient tous être menacés.
Dans le minibus, on commence déjà à s'impatienter. Il n'y a que trois rangées à l'intérieur. Chacune d'elle contient trois sièges. Il y a, au centre, une étroite allée pour accéder aux sièges, à condition d'être mince, sous peine de devoir enjamber les fauteuils. On cherche à savoir si tout le monde est présent, qu'il s'agisse des membres du groupe ou des encadrants, avant de repartir. Le planning de la journée est chargé, comme toujours. On check rapidement. Rien de plus simple : neuf places, neuf personnes, sans compter le chauffeur. Le minibus est censé être plein. Or, un siège est vide, à côté de Daehyun. La Lead Vocal se fait désirer.
Personne n'est inquiet. Même pas Daehyun. Il n'est pas descendu pendant l'arrêt. Il est avachi dans son fauteuil. Il s'est emmitouflé dans son écharpe. Il est au dernier rang, à côté de la fenêtre. Il s'est mis à l'aise. Il réalise l'impatience des managers et il s'en amuse. Il pense aux remarques que risque de prendre son ami pour quelques minutes de retard. Ça ne lui plaira pas. Youngjae aime être irréprochable. D'ailleurs, il l'est presque toujours. Daehyun sourit. Il ne va pas se gêner pour le chambrer quand il sera de retour.
- Quand je pense que je me suis pressé.
C'est Zelo qui vient de s'exprimer. Il est assis devant lui. Enfin, assis ! Il est à genoux sur le siège pour pouvoir parler en même temps à Daehyun, qui est derrière et à Jongup, qui est à côté. La ceinture de sécurité, il ne connaît pas. C'est le seul qui tourne le dos à l'entrée du bus. Si bien qu'il sursaute franchement lorsque deux cris le surprennent dans son dos et le force à se retourner précipitamment.
Himchan, au premier rang, et une manager n'ont pas retenu un cri d'horreur en voyant monter Youngjae et pas moins de trois hommes cagoulés, tous armés.
- On se tait ! Plus un cri ! Pas un geste ! Je veux voir toutes les mains sur les banquettes devant vous, ou à défaut sur les têtes !
Pas de cri, pas de geste, mais les mains tardent à suivre les injonctions du preneur d'otage.
- On se dépêche ou je tire !
Il secoue Youngjae. Le jeune homme gémit. Cette fois, tout le monde obéit. La porte du minibus se referme et il démarre, normalement, sans précipitation.
Daehyun s'est redressé sur son siège. Il n'en croit pas ses yeux. Il a posé ses mains sur la banquette. Il ne peut plus quitter son ami des yeux, ni l'arme à feu que l'on ose pointer sur sa tête.
Il ne sait même pas si l'arme est réelle. Mais il sait que les larmes de Youngjae, elles ne sont pas simulées. Il se demande si elles sont seulement dues à la peur ou à autre chose. Est-ce qu'on lui a fait du mal ? Si c'est le cas…
De toute façon, il ne supporte pas de le voir dans cet état. Il faut que ce type le laisse tranquille, vite ! Et voilà, que les yeux de Youngjae le regardent directement. Il a l'air tellement terrorisé. Daehyun veut se lever. Mais l'ordre est clair. Il resserre ses doigts sur le cuir du siège de devant. Il fera ce qu'on lui demande. Il n'a pas l'intention de vérifier s'il s'agit ou non d'un bluff. Les enjeux sont trop importants : la vie de son meilleur ami. Rien que ça ! Ça lui fait un mal de chien. Dans le creux du ventre. Une espèce de boule. Il faut vraiment qu'ils arrêtent de braquer Youngjae comme ça. Il le faut.
- Maintenant, quelqu'un va passer dans les rangs et récupérer tous les téléphones, tous les appareils électroniques. On fait ça rapidement. On n'essaie pas de gagner du temps. On n'essaie pas de la jouer au plus malin en nous dissimulant un truc.
L'homme resserre sa main entre la nuque et l'épaule de son jeune otage, suffisamment fort pour le forcer à se pencher en avant dans un cri de douleur. Le garçon ferme les yeux et pleure de plus belle.
L'un des types fait la moisson des téléphones et de tous les appareils électroniques. Daehyun sort le sien. Il vide entièrement ses poches. Il leur file même son casque.
Tous les téléphones récupérés sont démontés. Les batteries et les cartes-à-puces sont retirées. Puis l'ensemble est jeté dans un sac.
- Alors, poursuit le preneur d'otage, maintenant, on va s'arrêter et, à part les six BAP, tout le monde descend.
- Non ! laisse échapper le manager Kang.
- C'est pas négociable, tranche le preneur d'otage. Si tu fais ce qu'on te dit on te fera pas de mal. Si tu fais ce qu'on te dit.
Le manager rabaisse aussitôt la tête en signe de soumission.
Le minibus s'arrête au milieu de nulle part. Les trois adultes accompagnateurs descendent, au bord des larmes. Ils ont travaillé avec les garçons depuis des années pour certains. Ils les ont vus grandir. Ils ont le sentiment de les abandonner. Au premier rang, Yongguk et Himchan les regarde descendre. Ils voudraient protester mais ils ne tentent rien. Une arme menace toujours leur compagnon. Même le chauffeur est poussé vers la sortie. L'homme qui avait rempli le sac le remplace.
La porte se referme et le bus redémarre. Le piège est refermé. Les six membres de BAP sont livrés à eux-mêmes.
Ils échangent des regards inquiets. Youngjae est raccompagné au fond du bus et déposé, enfin, à côté de Daehyun. Il se blottit dans le fauteuil. Il protège sa tête dans ses mains. Sa crise de larmes est inarrêtable. Ses paupières sont résolument closes, depuis longtemps déjà. Sans réfléchir, Daehyun lâche sa banquette pour lui apporter son soutien. Il l'entoure de ses bras.
- Les mains, réclame cette voix peu commode.
Il est déjà en train de relever son arme dans leur direction. Daehyun réagit aussitôt.
- Pardon ! Je m'en occupe !
Il saisit les bras de Youngjae et positionne lui-même les mains de son ami sur le dossier. Il est ensuite contraint de le lâcher pour se remettre lui-même en position.
Ces hommes cagoulés sont au nombre de trois. L'un d'eux est au volant. Celui qui vient de relâcher Youngjae fait des vas-et-viens dans l'allée, arme au poing. Le troisième, est adossé derrière le fauteuil du conducteur et garde une parfaite vision d'ensemble.
Yongguk est attentif au moindre détail. Sa position à l'avant du bus n'est pas avantageuse pour surveiller ce qu'il se passe à l'arrière. Il déteste ça. Il n'y a pas de dossier devant lui, alors, comme Himchan, il a les mains sur la tête. Il tente de repérer un signe distinctif chez le chauffeur remplaçant : rien. Il n'a d'ailleurs toujours pas parlé. En fait, seul celui qui a braqué Youngjae, s'est exprimé pour l'instant. Sa voix était ferme et froide, sans trace de colère. Il est moins grand que la plupart d'entre eux. Il est un peu gras. On ne voit que ses yeux sous sa cagoule : bridés, noirs. Il n'allait pas aller loin avec ça.
Le ravisseur le plus grand est finalement celui qui bouge le moins. Yongguk remarque que ce dernier, ou plutôt cette dernière, a choisi une place idéale pour l'observer lui. Il vient de remarquer que ce sont des yeux de femme. La silhouette aussi est féminine : longues jambes, bassin plus large, hanches fines. On devine également la forme de sa poitrine sous son haut moulant. La façon dont elle le fixe est dérangeante. Apparemment, elle n'observe que lui. Une ride d'inquiétude apparaît entre les deux yeux du leader. Il ne peut plus contrôler les battements de son cœur. Ces deux yeux le dévorent presqu'amoureusement. Il se crispe. Une sale sensation de déjà vu l'oppresse. La taille de cette femme, son allure, ses yeux… Même s'il n'ose pas les fixer trop longtemps. Il a l'impression de les reconnaître. Un sale doute s'installe. Pourtant il n'arrive pas à mettre un nom sur ce pressentiment. Une étincelle s'allume dans les yeux de la preneuse d'otage. Les cinq autres otages ne se rendent compte de rien, ni eux, ni les autres ravisseurs. Il faut dire que cet échange de regard ne dure pas plus de quelques secondes.
L'attention de Yongguk descend sur l'arme qu'elle porte. Et c'est là qu'un détail le frappe. Un détail majeur. Il lève les derniers doutes. Il sait pourquoi ce regard ne lui est pas inconnu. Ce détail : deux de ses ongles sont plus longs que les autres, taillés en pointes, peints en violet, deux griffes, l'une au majeur, l'autre à l'index. Les yeux de Yongguk s'écarquillent.
- Sunhee !?
Il a parlé à haute voix. Un peu fort. Tous les regards se tournent vers lui. Il n'a pas été autorisé à parler. Sous la cagoule un sourire invisible de triomphe transfigure le visage de la ravisseuse. Sa posture change. Elle abandonne ses faux-semblants militaires. Elle se met aussitôt à l'aise. Elle vient s'assoir sur l'accoudoir à gauche du jeune homme. Elle lève la main et retire sa cagoule d'un geste ample.
- Puisque l'anonymat est rompu.
Elle secoue ses longs cheveux noirs. Un visage de poupée coréenne est dévoilé, souriant et totalement euphorique.
- Tu m'as reconnu, chéri. C'est tellement flatteur.
La voix de celle qu'il convient d'appeler Sunhee est chantante, joyeuse. Yongguk avale sa salive difficilement. A sa droite, son ami Himchan a du mal à cacher sa surprise devant l'effleurage de la jeune femme qui a le même âge que lui.
- Cette fois, c'est sûr c'est une blague ! s'exclame Himchan. Une fille comme ça ?! On nous fait marcher. !
Himchan est tellement persuadé qu'il s'agit d'un canular qu'il ajoute à l'adresse de la ravisseuse :
- Franchement, tu peux me retenir autant que tu veux.
Sunhee se trémousse sur son accoudoir. Elle goûte à la flatterie. Observant Himchan sans détour elle lui répond avec une voix de velours :
- Pourquoi pas ? T'es plutôt mignon dans ton genre. On s'arrangera peut-être un petit tête-à-tête juste toi et moi.
- Non ! intervient Yongguk.
Il ignore Sunhee. Il se tourne vers Himchan et, presque comme on engueule un enfant qui vient de traverser la route sans regarder, il lui dit :
- Ne t'approche pas d'elle !
Himchan interprète de travers la phrase de son voisin.
- Quoi ? C'est chasse gardé ?
Sunhee éclate de rire. Ce rire met fin aux messes basses des deux garçons. Il est long, hystérique. Il est dérangeant.
- Merveilleux, dit-elle en se relevant pour sautiller sur ses jambes comme une gamine. Vous vous battez pour moi. Même dans mes rêves les plus fous, je n'espérais plus que tu t'intéresses à moi, mon Yongguk. Tu me reconnais sous mon déguisement. Tu ne supportes pas que je m'intéresse aux autres. Je suis au paradis.
Elle se penche en avant, vers lui. Elle veut effleurer sa joue. Elle rapproche ses griffes. Il a aussitôt un mouvement de recul. Il en percute Himchan à côté de lui. Il détourne la tête, mais il parvient à garder les mains posées sur sa tête. Ses bras le protègent un peu.
- Ne me touche pas !
La jeune femme se redresse. Elle a cessé de sourire.
- Tu la connais ? questionne Himchan.
La gorge de Yongguk se sert.
- Dis-leur, chéri ! Tu me connais ?
- Je pensais que tu étais enfin passé à autre chose.
Il s'adresse à elle, mais il ne la regarde pas. Depuis qu'il l'a reconnu, il fait d'énorme effort pour ne pas croiser son regard. Cela a le don d'énerver son interlocutrice.
- Jamais, Gukie. Après toi, il n'y a personne qui puisse avoir du goût. Dis-leur ! Ils sont tout ouïe. Qui suis-je ?
- Une erreur de jeunesse.
Sunhee rit jaune. Elle se place alors en face de lui. Elle pose violemment ses deux mains sur chacun des accoudoirs qui encadrent Yongguk. Il ne sursaute même pas. Elle approche ensuite son visage du sien. Elle chantonne avec une pointe de menace à son oreille.
- Tu ne devrais pas me manquer de respect dans ta situation. Sois gentil ! Pense à tes petits frères de cœur qui nous regarde. Sois honnête avec eux. Tu n'as pas eu que des mauvais moments avec moi ?
Yongguk ferme les yeux. Il commence à sentir que la moutarde lui monte au nez.
- Tu m'en veux toujours pour la lettre ? demande-t-elle.
Ne pas la regarder. Ne pas la provoquer. Ne pas rentrer dans son jeu. C'est le mieux qu'il puisse faire.
Himchan vient de comprendre. Il se rappelle de cette expression : erreur de jeunesse. Il se rappelle à présent de ce prénom : Sunhee, et de l'allusion à une lettre. Yongguk ne s'était jamais étendu au sujet de cette ex. Dans les rares moments où son ami avait abordé ses aventures passées, il avait évoqué cette Sunhee. Himchan savait qu'ils étaient sortis ensemble, quand Yongguk débutait sa formation qu'elle ne lui avait pas laissé un bon souvenir. C'était lui qui avait rompu parce qu'elle était « malade ». C'était le mot qu'il avait employé. Il savait aussi qu'il avait porté plainte contre elle, plusieurs années plus tard. Il avait même obtenu une injonction d'éloignement, à cause d'une lettre. Himchan n'en savait pas plus.
Des lettres de menaces, Himchan et les autres en reçoivent régulièrement : insultes, menaces, perversion, jalousie. Ce n'est pas rare ! Ces dernières sont le plus souvent anonymes. Si un nom est donné, l'expéditeur reçoit un rappel à la loi aux airs officiels, pour l'effrayer. Les récidivistes peuvent recevoir une amende. En fait, ces menaces-fantasmes sont rarement prises au sérieux. Alors comment une lettre a pu pousser Yongguk à porter plainte à l'époque ? Que pouvait-elle contenir ?
Himchan vient surtout de reposer les pieds sur terre, il est forcé de l'admettre : cette situation n'est pas un canular.
