Si Sunhee a choisi précisément ce love-hôtel pour réaliser son grand projet, ce n'est pas par hasard. Elle l'a choisi lui, parce que sa localisation est idéale. Le bâtiment se situe à deux rues à peine d'une adresse, de son adresse. Ça n'a pas été simple de le retrouver. Elle a dû faire jouer toutes ses relations. Mais elle y est parvenue. Maintenant, elle regarde la porte d'entrée. Elle savoure cet instant. Elle est si impatiente de le revoir, pourtant elle prend son temps. Elle n'appuie pas sur la sonnette et laisse son attente devenir insupportable, dans un plaisir tout masochiste.

La porte devant laquelle elle se trouve est celle d'une maison d'un quartier pavillonnaire. Il ne loge donc pas dans un appartement, c'est sa manière à lui de s'isoler un peu, songe-t-elle. La masse et lui ça a toujours fait deux. Sur ce point, ils se rejoignaient totalement. Sur ce point et tellement d'autres encore...

Elle observe l'inscription sous la sonnette. Elle reconnait son nom, celui qui lui a été donné à la naissance. Du point de vue de Sunhee, c'est son pseudonyme qui est son véritable nom et ce nom de baptême une imposture. Son nom de naissance, il ne l'utilisait jamais, à l'époque. Son pseudonyme, c'était son nom d'artiste. Quand elle le connaissait, il portait ce nom-là, parce qu'il était en permanence un artiste. Un art obscur, sans doute, mais dans lequel il était passé maitre.

L'attente étant devenue intolérable, son index pousse sur la sonnette. L'allure de Sunhee est nonchalante pourtant elle a le trac, la trouille même. Mais elle n'en montre rien. La porte s'ouvre, mais ce n'est pas celui qu'elle est venue voir qui apparaît dans l'encadrement. C'est une femme. Elle est à peine plus âgée qu'elle. Elle dégage quelque chose de doux et d'heureux : tout ce qui met mal à l'aise Sunhee. Ses cheveux sont tressés. Elle se protège sous un tablier. L'attention est tout de suite attirée au niveau de son nombril. Elle est enceinte. Sunhee ne peux s'empêcher d'esquisser un mouvement de sourcil qui trahit sa surprise.

- Bonjour, à qui ais-je l'honneur ?

Sunhee se courbe avec politesse comme il convient de le faire devant une femme plus âgée. Elle sourit amicalement et affiche une expression faussement gênée. Elle s'excuse de déranger et de débarquer à l'improviste. Elle raconte un mensonge vraisemblable dans lequel elle explique qu'elle est une vieille connaissance de son mari, qu'ils se sont rencontré à l'université. Les détails que Sunhee est capable de donner rassurent la jeune femme qui l'invite finalement à entrer chez elle.

Une fois le seuil franchi, Sunhee balaye l'intérieur des yeux. Rien dans ces lieux ne lui fait penser à lui. C'est de toute évidence la femme qui a arrangé la décoration. La patte est féminine en tout cas. Les deux femmes entrent dans le salon. Il n'est pas là non plus. La ménagère invite Sunhee à s'assoir sur le fauteuil. Elle lui dit que son mari est à son bureau et qu'elle va aller le chercher tout de suite.

Le cœur de Sunhee s'emballe, mais elle ne montre rien. Elle ne quitte à aucun moment son camouflage de femme souriante, timide, polie et un peu confuse. Même lorsqu'il paraît enfin dans le salon, elle affiche un sourire de circonstance. Elle doit faire comme si lui et elle n'était que de simples connaissances. Elle ne peut donc pas faire exploser sa joie.

Le mari la reconnait aussitôt. Il ne parvient pas immédiatement à cacher sa surprise. Il fixe Sunhee, puis sa femme, puis Sunhee de nouveau. Puis, il se reprend et sourit à son tour pour donner le change. Ce sourire surprend Sunhee car c'est un homme peu expressif habituellement. Il avance dans sa direction. Elle s'est mise debout en le voyant.

- Oppa, dit-elle en s'inclinant, presqu'à quatre-vingt-dix degrés. Je suis heureuse de te revoir.

- Sunhee ?

La jeune femme sourit de plus belle à la mention de son prénom, au point de dévoiler ses dents. Elle songe que c'est excessif, mais c'est plus fort qu'elle. Elle prend enfin le temps de l'observer. Il a changé. Ses cheveux sont devenus plus longs, sa carrure moins sportive. Elle ne l'a pas revu depuis trois ans seulement mais il a l'air d'en avoir pris dix : des rides sont apparues sur son front. Malgré cela, sa femme ne doit jamais rater une occasion de s'exposer à son bras. L'homme a maintenant trente-deux ans et même s'il a changé, il dégage toujours un charme attractif. Il reste superbe et, elle n'a aucun doute là-dessus, redoutable. Il a enfilé un déguisement d'homme marié et d'employé de bureau. Mais l'habit ne fait pas le moine et l'aura criminelle et menaçante reste visible pour une autre personne appartenant à ce milieu.

- Elle dit que vous vous connaissez depuis longtemps ? engage la femme.

- Nous nous connaissons en effet, répond le mari. Que viens-tu faire par ici, Sunhee ?

L'homme détache les syllabes du prénom de son hôte. Il tient à bien lui faire comprendre qu'il n'a pas oublié qui elle est, tout ce qu'elle est. Il sait aussi trop bien que cette visite, soi-disant de courtoisie, doit cacher une motivation bien précise.

- Une affaire urgente qui réclame toute mon attention et tout mon art… Mais c'est un projet qui me tient à cœur, vraiment à cœur.

- Et que fais-tu ici ? Chez moi ?

- J'avais besoin de te voir.

- C'est pour le travail, n'est-ce pas ? Tu veux t'entretenir avec moi au sujet de cette affaire ?

- Oui, tout à fait, oppa.

- Je pense, dans ce cas, que nous allons poursuivre cette conversation à l'extérieur ?

- Bien sûr, ça sera mieux.

- A l'extérieur ? dit la femme au foyer avec une forte déception dans la voix. Alors vous ne restez pas ?

- Je ne pense pas que ce dont nous allons parler t'intéressera, les cours de fac, et tout … C'est d'un ennuie. Tu sais très bien que je déteste parler travail à la maison.

- C'est dommage…

La femme a l'air de vouloir insister pour que Sunhee reste, alors l'homme attrape son poignet sans être brusque et il lui dit d'un ton ferme mais sans violence :

- Ça suffit !

Sa femme baisse les yeux. Elle et Sunhee échangent alors un au-revoir courtois et bref. Puis l'homme attrape son invitée imposée et l'emmène à l'extérieur.

Il attrape également un manteau en sortant. L'habit est similaire à celui qu'il portait, à l'époque. Il est en feutre, long, d'un style militaire et épais, noir. Il ne portait jamais rien d'autre que du noir. Ça aussi ça a changé, il porte un pantalon beige, un t-shirt gris… A-t-il réellement changé ?

Une fois à l'extérieur, il incite Sunhee à s'éloigner de son foyer. Ils marchent l'un à côté de l'autre, en silence. La démarche de l'homme est l'exact opposé de celle de la jeune femme. Elle n'a plus de raison de dissimuler sa joie, alors elle sautille comme une gamine.

Ils s'arrêtent finalement au bout de la rue. L'impasse est déserte. Ils ont mis plusieurs centaines de mètres entre eux et la maison. L'homme se tourne vers Sunhee et la regarde droit dans les yeux. Il est grave et elle ressent aussi la réalité de sa colère. Il s'approche de Sunhee. Il la force à reculer et la coince entre lui et le mur. Il est bien plus grand qu'elle.

- Est-ce que tes intentions sont hostiles ?

La voix est pressante, la question parfaitement légitime. Sunhee ne peut s'empêcher de rire ironiquement.

- Si mes intentions sont hostiles ? C'est une question piège ? Si je te dis que mes intentions sont hostiles, tu me tues dans la seconde. Je suis folle, mais pas à ce point !

- Réponds quand même !

- Non Luca oppa ! Je suis réellement venue pour te revoir et pour parler, entre amis.

- Ne m'appelle pas Luca ici.

- On est seul, regarde autour de nous.

Luca n'a pas besoin de regarder. Il sait parfaitement que la rue est déserte, comme si une dépêche avait signalé leur arrivée et conseillée à tout le monde de fuir les lieux.

- Je ne t'appellerai jamais autrement que Luca. C'est le seul nom que je te donnerai. Tu t'es présenté à moi sous ce nom-là. C'est toi qui l'as voulu. Il faut que tu assumes, maintenant. En tout cas, à l'époque, tu assumais.

Elle pose sur lui un regard plein de déception. Il reste parfaitement immobile et inexpressif, comme toujours. Il vient de quitter le masque du mari parfait et a chassé de son visage ce sourire ridicule et soumis qui n'était pas le sien.

- Fais comme tu veux ! Ça m'est égal. Ce que je n'apprécie pas par contre, c'est que tu débarque chez moi, à mon adresse et que tu causes à ma femme. J'apprécie pas du tout.

- Je n'avais pas vraiment d'autres choix. Il fallait que je te parle.

- Est-ce que tu te rends compte que par reflex j'aurais pu te tuer sur le champ ? Que j'hésite toujours à le faire ?

- Mais tu vas pas le faire, hein ?

Elle baisse un peu la tête, pince les lèvres et cligne des yeux. Luca est désespéré, mais d'une certaine façon ça marche : il se déride un peu.

- Pourquoi pas ? Sauf si tu ne me donnes une bonne explication.

- Il fallait que je voie de mes propres yeux ce que tu étais soi-disant devenu. La première personne qui m'a dit que tu t'étais rangé, je lui ai ri au nez. La deuxième était trop fiable pour me mentir. Mais il fallait tout de même que je le vois par moi-même pour réellement le croire. Alors c'est vrai, putain ? T'as vraiment raccroché ? Toi, avec un boulot normal ? T'as même une femme putain ?

Luca recule un peu. Il ne se défend pas face à ce qui ressemble, dans la bouche de la jeune femme, à des reproches et à des accusations. Il est rassuré sur ses intentions. Son instinct confirme qu'il n'y a pas de danger immédiat. Il fouille dans la poche intérieure de son manteau noir et sort un paquet de cigarette. Si leur conversation doit durer un peu, il en aura bien besoin. Il en propose une à Sunhee, mais elle refuse. Elle aimerait qu'il se défende. Mais comme il ne réagit pas elle poursuit :

- Tu sais ? T'es la dernière personne que je poussais capable de se ranger. Avoir une vie de famille entre quatre murs, ça te ressemble pas. T'es vraiment pas fait pour ça, toi ! Et certainement pas après tout ce que tu m'as dit à moi. Tu m'as fait changer. Avant c'était moi la fifille bien rangée et tu m'as fait comprendre que je n'étais pas faite pour ça. Tu m'as montré la voie. « Le seul moyen de se débarrasser d'une tentation, c'est d'y céder », « ni Dieu, ni maître ni bien, ni mal ». Tu te souviens ?

Luca expire un peu de fumée. Il répond à la question sur un ton neutre.

- Evidemment.

- Alors pourquoi ? Pourquoi je te retrouve dans une maison à jouer au mari parfait ? Parce que c'est forcément un jeu auquel tu joues, Luca ! Ça ne peut être qu'un jeu. Parce que toi et moi, on n'est pas normal.

- Qu'est-ce que t'en sais ?

- Je te connais. Je te connais bien parce qu'on est fait du même bois. Tu es le premier, et le seul, à m'avoir comprise. Je suis aussi l'une des rares capable de te comprendre. En tout cas, je suis sûre que je te comprends mille fois mieux que la femme qui se trouve sous ton toit.

- Tu te trompes, Sunhee.

Il la regarde sans détour et elle ressent un trouble familier. Il n'y a que lui pour montrer autant d'assurance.

- Ma femme sait qui j'ai été, déclare-t-il.

Sunhee écarquille les yeux et entrouvre ses lèvres de surprise. Celle-là elle ne l'a pas vu venir !

- Qui tu étais ? Tu veux dire … ce que tu as fait … ?

- Oui.

- Finalement, je veux bien une clope.

Luca a un léger sourire en coin. Il donne immédiatement une cigarette à Sunhee qui l'attrape en secouant sa tête pour se remettre les idées en place. L'homme sort un briquet et s'en sert, alors que Sunhee frotte sa tempe en marmonnant :

- C'est … trop bizarre. Cette femme avait l'air parfaitement normale. C'est une tueuse aussi ?

Luca se met à rire, modestement, mais un rire tout de même. Sunhee l'amuse, elle l'a toujours beaucoup amusé.

- Pas du tout non. Elle est parfaitement inoffensive. Je sais que c'est un peu étrange, mais elle n'est pas dérangée par mon passé, tant qu'il reste du passé. On peut même dire que ça l'attire : savoir qu'elle partage la vie d'un homme potentiellement dangereux… Je suppose que c'est plus pervers qu'elle ne l'admet que ça la fascine plus que ça ne l'effraie. Elle est persuadée que je suis un malade qui a besoin d'elle pour guérir. Elle joue avec le feu, comme une dresseuse de tigre. Je sais que ça l'excite.

Le sourire de Luca lorsqu'il parle franchement de sa femme est dérangeant. Il y a beaucoup d'amusement et une pointe de condescendance.

- Et toi ? Pourquoi t'es avec elle ? demande Sunhee.

- Bonne question ? Elle me permet de passer inaperçu. Grâce à elle, les voisins ne se posent pas de question sur moi. Puisque je suis marié, les autres femmes me fichent la paix. Et en plus, ça me fait de la compagnie. Elle me rend service dans le quotidien. Finalement, je crois que je l'apprécie.

- C'est tordu. Même pour moi, c'est tordu.

Sunhee fait la grimace. Le couple de Luca n'est qu'une vaste farce. Luca n'est pas capable d'aimer une femme comme il convient d'aimer une femme. Pourtant, le fait qu'elle soit enceinte suggère que leur union est consommée. Elle le questionne donc sur le sujet avec un sans gène extraordinaire :

- T'arrive à coucher avec elle !? Comment tu fais ? Elle t'excite ?

Luca reste inexpressif. La question ne le surprend pas. De la part de Sunhee, il n'en attendait pas moins. Il fait le choix de garder le silence ce qui ne convient pas du tout à la femme qui insiste et devient encore plus lourde.

- Tu bandes ? Quand t'es avec elle, au lit, t'arrives à bander ?

Pour la faire taire Luca répond d'un ton sec.

- Oui.

Elle se met à rire et ajoute persuadée d'être dans le juste :

- Tu prends du viagra ?

Luca lui jette un regard singulier, ses yeux noirs la fusillent. Ce n'est sûrement pas sage d'énerver quelqu'un d'aussi dangereux, mais sage Sunhee ne l'est pas. Et il n'a pas nié.

- Ouais, évidemment ! triomphe-t-elle. C'est pathétique. Et un gamin ? T'as donné ton accord pour ça ? Un morveux ? Toi ?

Elle se tait soudainement et tire plusieurs fois sur sa cigarette. Elle jette plusieurs fois un regard entendu vers Luca. Il pense avoir deviné ce qu'elle a en tête, mais il préfère qu'elle le lui dise à haute voix. Qu'elle ose !

- Qu'est-ce que tu sous-entends ?

- Rien, laisse tomber.

- Tu me crois capable de m'en prendre à mes propres enfants ?

- Je me pose seulement la question. J'espère que tu te l'ais posée aussi. Qu'est-ce que tu comptes faire si c'est un mâle ?

- Rien. Je ne vais rien faire.

- Rien !? Au début, peut-être, mais après ? Tu vas faire quoi quand il approchera de la puberté ?

- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Je vais gérer. J'ai géré depuis deux ans. Je gère encore. Je gérerais aussi demain. Je te l'ai dit : je ne suis plus Luca. Je suis sevré. Au début, c'était compliqué. Mais maintenant, j'ai même plus besoin de prendre de médicaments.

Sunhee le regarde de nouveau avec dégout.

- T'as pris des médocs ?

Luca refait le même geste que précédemment pour ses cigarettes mais en miroir. Il sort un pilulier et le secoue comme une maraca. Sunhee hausse les sourcils.

- C'est pour calmer tes pulsions ? demande-t-elle avec aversion.

- Tout-à-fait. Mais je n'en prends plus. Au début, c'était utile. Il fallait que je mette toutes les chances de mon côté pour parvenir à changer. J'ai même consulté un psy.

- Vaut mieux entendre ça qu'être sourde ! Comment il a réagi ton psy ?

Difficile de ne pas s'amuser en imaginant un praticien confronté à la folie furieuse de Luca.

- Je ne lui ai pas tout dit, précise Luca. J'ai évoqué une dépendance très forte au sexe. J'ai parlé d'homosexualité… et je me suis arrêté là. Il m'a prescrit des pilules qui inhibent les instincts. C'était efficace. Mais c'était aussi très désagréable, avilissant.

- Des pilules pour baiser ta femme d'un côté et des pilules pour tuer ta libido de l'autre. Joyeux cocktail !

- Te moques pas petite.

- Je ne me moque pas, je suis triste. T'étais un Dieu de la mort, t'es devenu un … drogué sans talent et borderline.

- Tu peux penser et dire ce que tu veux. Je sais très bien ce que tu essaies de faire. Je ne redeviendrais pas Luca, désolé. Si c'est pour ça que tu me rends visite, laisse tomber et retourne à tes propres affaires.

- J'avoue que ça me plairait assez que tu redeviennes toi-même. Mais non, ce n'est pas pour ça que je suis venue te voir. J'ai besoin de ton aide pour mes affaires justement. Tu faisais bien la différence entre le travail et le plaisir, à l'époque. Je veux ton aide, pour le travail. Tu en es toujours capable ?

- J'ai raccroché Sunhee.

- Mais t'es toujours le meilleur.

Luca essaie de tirer une dernière taffe sur son mégot qui est devenu minuscule, puis il lâche sur une expiration :

- Des flatteries ? Je sais que t'es une manipulatrice. Ça ne marchera pas. J'ai raccroché Sunhee.

- J'ai besoin de ton aide. Aujourd'hui, seulement. Ensuite, oppa, je ne te demanderai plus rien.

Elle a pris le ton d'une gamine réclamant une glace.

- J'aime pas ça…

- C'est peut-être trop dangereux pour toi. Ça fait si longtemps que tu t'es pas exercé. Tu dois être un peu rouillé. Si tu veux pas je comprends. C'est un projet super important, et dangereux, que je prépare depuis très longtemps. Mais si tu veux pas en être, je peux pas t'en dire plus.

Luca ferme ses paupières. Il lâche son mégot au sol et l'écrase. Il tente de résister. Mais elle le connaît bien. Elle connaît ses faiblesses : fierté et curiosité.

- Aller, dit Luca. Dis-moi au moins en quoi ça consiste…

- Je veux que tu buttes Aiji.

- Rien que ça, réagit vivement l'interlocuteur comme s'il s'agissait d'une bonne blague. Tu débarque chez moi sans prévenir, tu parles à ma femme, tu me soûles de reproches pour finalement me demander de tuer Aiji. T'as vraiment cru que j'allais te faire un grand sourire et te dire : « Mais bien sûr ! Ça fait longtemps que j'ai pas sorti mes couteaux, ça me manquait, allons-y » ? Sunhee !? Je savais que t'étais tarée, mais là tu dépasses le champ des possibles. Aiji ?

Sunhee prend une pause de petite fille navrée. D'une petite voix elle lui dit :

- Oui. Parce que je sais que tu peux le faire ?

- Peut-être ! La question c'est pas vraiment de savoir si j'en suis capable, c'est plutôt pourquoi. Pourquoi je ferais ça ? Pourquoi je prendrais le risque de me confronter à Aiji ? Et de me mettre à dos la mafia à laquelle il appartient au passage ?

- Personne ne sera que tu es intervenu, personne. Quant à la raison : fais-le pour moi, au nom de notre amitié.

Luca se gratte la tête. Sa curiosité n'est pas contentée, au contraire.

- Pourquoi Aiji ?

- Parce qu'il se trouve entre moi et ma cible.

- Une cible ?

- Pas une cible, MA cible, LA cible.

Bien qu'il soit peu expressif, l'intérêt est lisible sur le visage de Luca.

- Tu veux parler de l'objectif ultime ? La proie parfaite et le crime parfait ? La pièce maitresse de ta folie, son origine même ?

- Oui.

- Cet homme qui occupait chacune de tes pensées mais dont tu as toujours refusé de me dire le nom ?

Sunhee observe l'appétit de Luca grandir dans ses yeux, encore cette curiosité qui le pousse à poursuivre cette conversation qu'il aurait dû interrompre beaucoup plus tôt. La brune fait simplement oui de la tête. Ses yeux brillent et elle vient mordiller l'ongle de son pouce. Luca reconnaît cette lueur, celle des grands prédateurs qui traquent une proie toute leur vie et qui un jour la trouve. Lui-même ne fonctionnait pas de cette manière. Il avait ses cycles. Son obsession se fixait soudainement sur une personne, puis grandissait. En dehors de cette personne rien n'avait d'importance. Cela durait jusqu'à ce qu'il passe à l'acte et jusqu'à la prochaine cible. Il connait donc bien ce sentiment d'obsession. Imaginer qu'il puisse être exclusif, durant une vie entière, le fascine forcément. Pour Sunhee, il y a toujours eu un homme plus important que les autres. Luca le sait. Il veut connaître ce nom, voir ce visage.

- Il est à ma merci Luca, retenu dans une pièce avec d'autres. Mais le chef de la prise d'otage ce n'est pas moi, c'est Aiji. Il va les relâcher contre rançon. Je n'aurais pas le temps de finir. Je suis si prés de mon but mais j'ai besoin d'un dernier coup de pouce.

- Je ne sais pas…

- S'il-te-plais, oppa ! Fais-le au nom de notre amitié ! Fais-le parce qu'un sublime cadeau t'attendra si tu m'accompagnes aujourd'hui.

- Un cadeau ?

Sunhee penche un peu la tête et fixe Luca avec un air de méchanceté qui veut tout dire. Luca devine la nature du cadeau qu'elle est en train de lui proposer. Il objecte aussitôt :

- Non, je ne suis plus comme ça. J'ai pas l'intention de replonger, je te l'ai dit. Alors, Okey pour Aiji. Après tout, j'ai jamais aimé ce type et je meurs d'envie de savoir ce qu'il vaut vraiment…

- Merci, merci, merci.

Sunhee saute au cou de Luca. Il doit attendre qu'elle le relâche pour poursuivre en levant l'index pour appuyer son propos.

- Mais dès que je connaîtrais enfin le visage de ta grande cible, je pars. Et tu ne me demandes

plus jamais rien. Et j'ai pas besoin d'un cadeau d'adieu.

Sunhee n'a aucune objection et accepte ces conditions en hochant la tête. Mais elle se sent obligé de le prévenir :

- Comme tu veux, mais honnêtement, il y a des cadeaux qui ne se refusent pas.