- Assez !

La voix de l'innocent porte par delà les murs aux fresques étoilées. Les cris sont entendus; par Sunhee qui jubile de l'autre côté de la porte; par ses pairs qui en perdent la raison dans la chambre attenante; par Luca en première loge.

Pour l'assassin, les supplications agissent comme une pilule de viagra.

- Assez, implore Zelo, assez ! J'en peux plus… Achevez-moi. Achevez-moi.

C'est ainsi depuis qu'on lui a lacéré la joue gauche. Son visage tuméfié. Ce sang qui s'écoule de son front, puis qui envahit ses orbites. Ça le rend aveugle. Dans cette obscurité est apparue une certitude sur les intentions de Luca. Zelo sait qu'il doit endurer l'ensemble des sévices une deuxième fois. C'est un fait qu'il n'accepte pas et son seul moyen de protester ce sont ses cris.

L'homme n'en est actuellement qu'à la moitié de son dos. Il n'accordera pas la clémence qu'on lui demande. Il n'arrêtera pas avant d'avoir achevé son rituel. Un rituel méticuleux, précis. Pas une routine, car le mot routine sous-entend une forme d'ennuie, et Luca ne s'ennuie pas. Rien n'est jamais pareil d'une victime à une autre. Cette façon qu'a le danseur de hurler en permanence par exemple, toute cette énergie qu'il met dans sa voix, c'est unique. Luca apprécie cette façon dont le garçon lutte contre l'acceptation, avec pugnacité. Quelque part, même l'envie de mourir est une forme de lutte. Zelo préfère encore mourir que d'accepter son sort. Il veut emporter dans la tombe ce qu'il lui reste de dignité et d'humanité…

Cette singularité n'empêche pas Luca de poursuivre son mode opératoire en ignorant totalement les plaintes de sa victime. Il détruit d'abord le flan droit : c'est une façon de tuer le Soleil, la lumière, la force vitale de la victime. La droite c'est le Yang. Commencer par détruire le flan droit c'est faire tomber les barrières pour atteindre l'essentiel. Quand Luca détruit le flan gauche, il touche au Yin : la douceur de la Lune, l'insouciance et les rêves, l'innocence fragilisée par la perte du Soleil.

A chaque nœud qui le rapproche de l'humiliation finale, celui qui subit a de moins en moins la force de crier. Le feu de son esprit s'éteint. Il ne reste déjà plus que des cendres. Elles crépitent encore. Elles craquellent.

- Achevez-moi ! Ça suffit !

Le couteau bien en main, Luca n'aurait qu'à faire un geste pour exaucer le garçon. Mais la lame préfère travailler le dos du garçon, jusqu'à arriver en bas, tout en bas, dans le creux des reins.

Puis, elle préfère aller s'essuyer sur sa fesse gauche.

- Tuez-moi !

- Après.

Son agresseur vient vraiment de lui répondre ? Zelo insiste. Les braises sont en train de s'éteindre. Il ne supportera pas une deuxième fracture, à l'intérieur d'une cicatrice encore grande ouverte.

- Avant, tuez-moi avant.

- Après, répète l'homme juste avant de reprendre son crime.

Le deuxième viol est plus long. Mais Zelo ne le subit pas. Le mobilier bouge, grince. Dans ce lit, quelqu'un souffre, mais ce n'est plus vraiment Zelo, ni encore moins Junhong. S'il ne peut pas mourir, au moins il peut s'éteindre. Les cendres sont froides, les yeux sont secs, les muscles sont comme atteints de botulisme, le cœur devient minéral. Il accepte de ne plus ressentir d'émotions et ça marche. C'est comme si quelqu'un d'autre subissait à sa place, lui, il s'est absenté.

Le fait n'échappe pas à l'agresseur. Le silence s'est fait. Zelo s'est enfin retiré. Il s'est bien battu. C'est déjà rare que l'une de ses victimes trouve encore la force de crier et de le supplier aussi longtemps. Mais le mignon vient à son tour de baisser les bras, il accepte…Il abandonne.

Luca met un temps inhabituel à venir. L'acte devient mécanique, comme il l'est souvent avec sa femme.

C'est impossible !

Quand Luca est avec sa femme et qu'il n'arrive pas à atteindre la jouissance, il pense à un corps jeune et masculin, meurtris mais sublime. A l'instant, il n'a pas besoin de l'imaginer : il l'a sous les yeux. Plus à son goût que dans ses rêves les plus décomplexés. Alors pourquoi ? Pourquoi une jouissance si amère ? Luca se concentre sur la souffrance qu'il génère. Il détruit toujours plus. Certes sa victime est inerte, mais les séquelles qu'il laisse resteront. Par habitude, la dernière pensée de Luca va à la mise à mort qui va suivre. Le moment où il glissera son couteau sous la gorge du gamin pour l'achever. Il lui prendra sa vie, bientôt. Il se sent enfin venir. Pourquoi était-ce si laborieux ?

Le violeur s'effondre au-dessus de Zelo. Un Zelo immobile et silencieux. Luca a mal. La jouissance s'accompagne d'une douleur inhabituelle, de remords malheureux. Il se redresse en tremblant. Il recule, debout, face à son forfait. Le sang lugubre a fait disparaitre la lueur de la peau cristalline. Le silence est insupportable. Le cœur de Luca après avoir battu si vite est en train de s'arrêter.

Il se sent trahis. Trahis par lui-même.

Il ne saurait dire si c'est le monstre qui en veut à l'homme et à ses remords, ou bien si c'est l'homme qui en veut au monstre d'avoir une fois de plus commis l'irréparable. L'un lui dit : « Tu gâches mon plaisir. », l'autre : « Tu gâches ma vie. ». Devant les yeux de l'âme torturée, l'innocent qui a tout subit ne demande plus qu'à mourir. Le dément laisse choir son couteau à terre.

Il y a le ventre rond de sa femme qui vient lui demander des comptes, et la remarque de Sunhee : « mais après ? Tu vas faire quoi quand il approchera de la puberté ? ». Luca a répondu qu'il gérerait. Il gère tellement bien qu'il vient de violer deux fois celui dont le charme le touchait si profondément.

La femme qui porte son enfant attendra en vain que son homme rentre au foyer. L'enfant qui naitra ne verra jamais son père. Car Luca voit clair, plus clair sous ce néon qu'en plein jour. Sunhee la manipulatrice lui aura au moins fait comprendre une chose : il ne pouvait pas prendre le risque d'être père.

Il remonte son pantalon. Il est trop perturbé pour égorger Zelo comme il l'a fait avec Seungwhan et les précédents. L'idée, encore si tentante il y a peu, de toucher au cou de Zelo lui semble insurmontable. Mais avec une arme à feu ? Sans le corps à corps fusionnel qu'exige un égorgement, ou un étranglement ? Il peut y arriver. Oui, tuer avec un pistolet est d'une telle simplicité. On peut tuer froidement, en restant détaché, en aillant l'illusion que l'on ne tue personne. C'est ce que veut faire Luca : tuer sans avoir l'impression d'ajouter un meurtre de plus à sa trop longue liste.

Il vise en gardant ses distances. Pas question de tirer à bout portant. Le plus de détachement possible.

Il vise la tête, un coup et c'est terminé…Son doigt est sur le chien. Il sait qu'il n'a qu'un simple mouvement de phalange à effectuer, c'est facile, c'est expéditif. Avec détachement.

En plus, le gamin ne demande pas mieux. L'achever est un acte de miséricorde. Ce n'est même pas un crime. Le crime, il est déjà commis. Il peut le faire. Avec détachement.

Il n'y arrive pas.

Le bras levé de Luca s'abaisse. L'assassin est définitivement perdu. Il ne se résout pas à prendre la dernière chose qu'il reste à Zelo. Il ne lui prendra pas sa vie.

Luca range son arme dans son jean. Il s'avance vers le lit pour défaire les liens du garçon. Même une fois libéré, ce dernier reste allongé, les bras en avant. Il ne cherche pas à se relever. C'est trop tard. Comme l'a deviné Luca : il a renoncé. A quoi bon épargner quelqu'un qui n'a plus goût à la vie, qui ne l'aura peut-être bien plus jamais… ? Il n'y a pas de bonne réponse, juste une réalité : il ne le tuera pas. Zelo sera libre de survivre ou de ne pas survivre, mais il sera libre de ce choix.

Luca se redresse recule de deux pas. Sans hésitation, car sa décision est prise, il met le canon dans sa propre bouche et tire. La balle traverse son cerveau. Le sang, une bouillie de cervelle et quelques éclats d'os, éclaboussent le mur derrière lui. Dans la chambre noire, une constellation disparait derrière cette immondice. La détonation perfore les tympans de sa victime.

Aliter, Zelo ne réagit pas, à son silence mortel il se réduit.