Chapitre 1 : Nouvelle naissance

Dans le bâtiment principal de l'île des intendants, le combat faisait rage. La terre tremblait et le ciel lui-même semblait se déchirer pour laisser s'abattre des fourches de flammes blanches. Le toit avait été éventré par les nombreux sorts lancés depuis le début du combat et on apercevait depuis le sol les nuages enflammés. Les éléments étaient tous déchaînés.
Le paladin Théo de Silverberg était assis contre un pilier, son épée ensanglantée à ses côtés. Il ne respirait plus et une partie de son visage était rongée par les flammes. Un échange violent de sorts avait mis fin à sa vie, mais il avait à lui seul emporté plusieurs des intendants, qui gisaient çà et là dans des mares de sang. Certains avaient la gorge tranchée, le ventre transpercé ou la colonne vertébrale brisée par un coup de bouclier.
Il ne restait plus qu'un intendant, celui qui détenait les Codex. Et en face de lui, séparés afin d'éviter autant que faire ce peu les puissantes attaques de zone, Shin, Bob et Grunlek se tenaient. Le nain semblait avoir une jambe brisée mais, malgré sa grimace, il continuait à se battre, chargeant de temps à autre son poing pour frapper son ennemi à distance, le combat au corps à corps étant devenu impossible dès lors qu'il avait activé les Codex, créant autour de lui une zone où la foudre s'abattait en continu.
L'archer de givre semblait lui en pleine forme, bien que son front soit tiré par quelques rides apparues pendant l'affrontement. Le combat durait depuis longtemps et la tension était à son comble pour le demi-élémentaire. Son arc était à nouveau bandé et, les divers cadavres avec une flèche dans la jugulaire le montrant bien, il n'avait pas chômé.
Enfin, il restait Bob. Tout autour de lui de la vapeur montait dans le ciel en un doux crépitement. C'était la chaleur qui émanait de son corps qui faisait s'évaporer la pluie. Son visage était complètement recouvert d'écailles et il avait laissé tombé son bâton, brisé par un sortilège, pour utiliser ses mains pour lancer ses sorts, brûlant une partie de ses vêtements. Ses yeux étaient rouge-sang et complètement dilaté et il ne semblait pas vouloir abandonner avant d'avoir réduit à néant son adversaire.

Shin relâcha une flèche, qui fendit l'air et vint exploser contre un bouclier d'énergie canalisé à la toute dernière seconde par l'intendant, qui tendit la main vers lui, projetant trois lances de foudre. Le semi-élémentaire les évita tant bien que mal, tourbillonnant et dansant presque. Mais alors qu'il reposait ses deux pieds à terre et bandait à nouveau son arc, il vit une lueur rougeoyante. Une énorme colonne de flammes le désintégra sans qu'il eut le temps de se reculer.
Grunlek et Bob se regroupèrent alors pour tenter une dernière action combinée. Grunlek leva son bouclier et Bob laissa son corps entier se recouvrir d'écailles. Avec un hurlement où il laissa passer toute sa rage et sa détermination, il mit ses mains devant lui et relâcha un torrent de flammes qui ne tardèrent pas à virer au bleu.
Elles englobèrent l'intendant, qui canalisa une nouvelle fois son bouclier. Mais Bob ne relâcha pas les flammes qui s'enroulaient autour de l'intendant et elles finirent par faire craqueler peu à peu la protection magique. Le possesseur des Codex tenta de dissiper les flammes mais n'y parvint pas. Elles explosèrent la bulle d'énergie dans un fracas assourdissant, enrobant alors l'intendant, qui commença à crier de douleur.
Le demi-démon en profita pour lâcher un rugissement vengeur et arrêta le flot de flammes afin de lancer un énorme orbe, qui traversa l'espace encore brûlant et asséché en une fraction de seconde pour venir exploser sur l'intendant.
Puis il y eut un instant de silence. Les éclairs avaient arrêté de fracturer le ciel et tout s'était apaisé. Grunlek baissa même un peu sa garde. Puis la fumée se dissipa, laissant apparaître, l'intendant, le corps noirci par les flammes mais bougeant encore.

- VOUS NE POUVEZ RIEN CONTRE LE POUVOIR DES CODEX !

Et alors qu'il hurlait cela, un éclair gigantesque surgit du ciel et s'abattit juste à côté des deux aventuriers restant. Puis un cercle de ténèbres se traça autour d'eux, et tous les éclairs du ciel s'y précipitèrent. En un instant, ils furent réduits à néant.

Il cria. Il était encore vivant. Ses côtes lui faisaient mal, il n'y voyait rien mais il était vivant… Ce n'était… qu'un cauchemar ? Les sueurs froides qu'il avait le laissait présager et, bien que le lit fut hautement inconfortable et les douleurs très incommodantes, il ouvrit les yeux. Dans l'obscurité totale. Pas une seule source de lumière, il ne pouvait pas faire confiance à ses yeux. Voilà qui renforçait l'hypothèse du cauchemar. Ses cheveux coulaient sur ses joues et ses épaules.
Il repensa un moment à ce qu'il venait de vivre. Les flammes, la foudre, la mort, lui, Grunlek, Shin, Théo.
En visualisant ses compagnons morts, il eut un moment de panique. Et, pour se rassurer, les appela.

- Shin ! Grunlek !

Personne ne répondit. Ils étaient sans doute dans une autre pièce, et tous deux avaient le sommeil lourd. Cela le rassura un peu, mais il voulut tout de même vérifier quelque chose. D'une voix plus basse et faible, il cria un nouveau nom.

- Théo ! Théo, où es-tu ? Répond-moi !

Toujours rien. Ce silence glaçant des ténèbres le terrifiait, ce néant total et absolu, cette absence de réponse lui faisait craindre le pire. Théo avait le sommeil plutôt léger et aurait été réveillé par son appel.

- Théo ! S'il-te-plaît !

Aucune réponse. Il essaya de se relever, au moins pour s'asseoir contre le dossier de son lit, mais resta bloqué. Il commença alors à paniquer, tentant d'envoyer des coups de pied pour se libérer. Le drap l'empêchait de bouger.

- THÉO !

Le paladin ne répondit pas. Balthazar essaya de se calmer. Plissant les yeux, il remarqua que sa vision commençait à s'habituer à l'obscurité. Ainsi, il y avait tout de même un peu de lumière. Il s'efforça de ralentir son cœur, qui battait la chamade depuis son réveil.
Alors, l'esprit plutôt serein, il observa autour de lui. Il n'était pas une chambre d'auberge. Pas de lits en bois, pas de couvertures chaudes et douces, pas de lourds rideaux de velours, pas de murs abîmés par le temps.
Non, c'était une pièce aux murs parfaitement neutres, avec une table transparente, des rideaux d'un vert sombre peu élégant. Mais surtout, de nombreux tuyaux étaient plantés sur son corps, l'empêchant de bouger.
Que se passe-t-il ? Où suis-je ?!
Il tenta d'arracher les multiples tuyaux mais n'y parvint pas, trop faible pour faire de réels mouvement. Il se contenta donc de s'époumoner à nouveau.

- THÉO !

Tout d'un coup, un rayon de lumière pénétra dans la chambre glacée par le silence et l'absence. C'était une lumière blanche et fade, qui avançait en ligne droite, illuminant une étagère en plastique blanc, sur lesquels on pouvait trouver des gants et du produit pour se laver les mains. Une tête passa par l'ouverture de la porte d'où provenait la lumière. C'était un homme d'une cinquantaine d'année avec une petite barbe grisonnante. Voyant que Bob était réveillé, il entra dans la pièce et alluma la lumière, aveuglant immédiatement le jeune homme.

- Bonsoir monsieur Lennon. Content de voir que vous êtes réveillé. Vous allez bien ?

Balthazar fut surpris par le ton très doux, bien que froid, de l'homme et ne sut pas tout de suite quoi répondre. Finalement, dépassant la surprise initiale, il parvint à articuler quelques mots.

- Qu'est-ce qui se passe ? Où suis-je ?

Il avait encore la voix un peu pâteuse. L'homme le regarda puis soupira. Il s'approcha d'un engin où il tourna quelques boutons, réglant des données inconnues à Bob, qui s'énerva et tenta sur le coup de la colère de se relever.

- MAIS VOUS ALLEZ ME RÉPONDRE OUI ?

Il avait fait trembler les tuyaux qui venaient perforer ses bras et toussa lourdement, ce qui le projeta à nouveau contre l'oreiller. L'homme en blanc sembla hésiter puis lâcha l'information.

- Vous êtes à l'hôpital de l'Orb. Vous avez été hospitalisé et étiez dans le coma. Ça fait deux semaines que vous êtes alités.

Toute la rage accumulée en Bob disparut à ces mots. Il ne comprenait toujours pas ce qu'il se passait, mais au moins il avait des mots pour comprendre. A l'hôpital. Il avait été blessé dans un combat ?
C'était bête mais avec ces mots, il avait déjà de quoi faire.
Vint alors tarauder ses lèvres la question qui lui brûlait les intestins depuis le début.

- Et… mes amis ? Eux aussi sont hospitalisés ?

Le docteur, car c'était bien ce qu'était l'homme habillé en blanc, le regarda avec étonnement puis reprit cet air sérieux qui lui allait si bien.

- Pardon mais… quels amis ?
- Eh bien… Shinddha Kory, Théo de Silverberg et Grunlek von Krayn. Sont-ils aussi dans cet…. Établissement ? Ou bien alors m'attendent-ils ?

Le docteur sembla gêné et respira un grand coup. Il a une mauvaise nouvelle, pensa immédiatement Bob. Peut-être qu'ils étaient morts. Peut-être qu'il était le dernier survivant du groupe. Aussi prit-il alors les devants.

- Ils sont morts, c'est ça… vous pouvez me le dire vous savez.

Le docteur le dévisagea comme s'il était fou.

- Morts ? Non monsieur, ils ne sont pas morts. Des infirmières vous ont en effet entendu prononcer ces noms. Et je suis au regret de vous annoncer qu'il n'y a ni Théo de Silverberg, inquisiteur de… « l'Église de la Lumière », ni Grunlek von Krayn avec un bras mécanique ni Shinddha Kory à « l'essence demi-élémentaire ». Ils n'ont tout simplement jamais existé sinon dans votre imagination.
- Ce n'est pas possible. Je suis sûr et certain qu'ils existent. J'ai vécu de nombreuses aventures avec eux ! Je suis Baltha…
- Balthazar Octavius Barnabé Lennon, oui.
- … semi-démon et pyromage.

A ces mots, le médecin eut un rictus.

- Non monsieur, désolé. Les démons n'existent pas, et la magie non plus.

Ce fut au tour du jeune homme brun d'avoir un rictus et de sourire à son interlocuteur.

- Si, je vous l'assure, mon père en est un, et je m'y connais suffisamment pour savoir qu'ils existent. Le Cratère est une terre dangereuse.

Le médecin fronça alors les sourcils, intrigué. Il y eut un moment de battement puis il posa sa question.

- Dites moi monsieur, quelle est la dernière chose dont vous vous souvenez ?
- Eh bien… nous combattions nos ennemis dans la guilde des intendants, Théo était déjà mort, Shin s'est fait pulvériser… puis j'ai failli réussir à abattre le chef de la guilde des intendants. Mais avec les codex, il était trop fort et il a fait s'abattre plusieurs éclairs sur Grunlek et moi-même. Mais ce doit être un cauchemar, sinon je ne serais pas en vie ! Il me semble plutôt qu'avant ça, mes seuls souvenirs concrets sont ceux de Mirage flambant alors que nous quittions la ville sur un navire.

Le docteur releva ses lunettes d'un mouvement de la main et prit des notes. Puis il arracha la page et prit une grande inspiration.

- Désolé de vous l'apprendre. Vous avez tenté de vous suicider. Vous vous êtes jeté du haut d'un pont dans l'Orb. Des passants vous ont vu et sont venus à votre rescousse. Sans leur aide… vous seriez probablement mort.

Le silence revint alors tout d'un coup, chargeant à travers cette fenêtre, percutant tout ce qui se trouvait dans la pièce. Il explosa toutes les limites d'un seul coup, fracassa les engins, bouscula la réalité, laissant place à une torpeur éveillée où le silence était la seule et unique règle. Tout se distordait et implosait à mesure que le silence perdurait, détruisant de plus en plus l'environnement mental du jeune homme.
Et il continua, brisant une à une les frontière. Ce fut d'abord les couleurs qui disparurent, puis les formes, puis l'espace. Puis enfin, le temps.
Et il repartit en arrière. Il se revoyait sur le pont, s'élançant dans le vide à plat ventre en espérant en finir. Il se revoyait sourire à des personnes dont il ne voyait rien. Tout était flouté. Toutes les larmes qu'il gardait à l'intérieur de son corps brouillaient sa vue. Il ne faisait que les entendre rire. Et il riait lui aussi. Leurs sourires devenaient monstrueux et leurs yeux démentiels.
Il revit ses livres, il revit tous les moments passés à hurler en silence en s'agrippant le cœur pour éviter qu'il éclate.
Il revit tous les moments à se plonger dans des univers fictifs pour oublier le reste, pour se sauver de la douleur. Il revit un reportage sur un jeune suicidé qui n'avait pas réussi à tenir. Il revit les lèvres de ses camarades se tordre et émettre des avis. « Quel égoïste ». « Quel idiot ». « Le pauvre » aussi. Tous se mélangeaient. Il comprenait mieux pourquoi il avait tant voulu sauter. Il avait voulu retrouver ces univers plein de joie, de magie, de possibilités, dont l'horizon n'était pas fixé par des immeubles gris mais par un soleil resplendissant.

- Débranchez-moi.

Il avait trouvé le moyen de briser le silence, de revenir à la réalité. Il voulait la quitter. Il avait vaincu le silence qui hurlait à travers lui.

- Pardon ?
- Ces tuyaux me maintiennent bien en vie non ? Alors débranchez-moi.

Le médecin prit un air complètement stupéfait. Jamais il n'avait vu tel patient. Il lui sourit et lui répondit tout de même.

- Maintenant que vous êtes de retour, ces tuyaux ne vous sont plus vitaux. Mais je ne peux pas vous les enlever.
- Pourquoi ?
- Je n'ai pas le droit.
- Pas le droit de quoi ?
- De tuer un patient.
- Vous l'avez dit vous-même, ça ne me sera pas fatal.
- Mais vous risqueriez de réessayer de vous suicider. Et je ne peux pas permettre ça.
- On privilégie donc la volonté des autres au-dessus de ceux qui souffrent ?
- On privilégie la volonté de ceux qui savent ce qu'ils font.
- Je sais très bien ce que je fais.
- Non. Vous souffrez, et c'est déjà en soi un facteur qui vous influence. Je ne peux laisser un patient se suicider.
- Alors libérez-moi. Comme ça je ne serai plus votre patient.
- Ça ne marche pas comme ça jeune homme.

Bob se tut alors. Ses yeux brillaient dans le noir, brillaient comme un puits sur le point de déborder à la lumière de la lune. Il regarda sa main avec attention, toujours couché, et fit le geste auquel il était habitué et qui lui permettait d'invoquer des flammes.
Le docteur sortit, plongeant la chambre dans le noir. Mais même avec la porte fermée, Balthazar Octavius Barnabé Lennon entendit le son des touches du téléphones et la voix du docteur.
Et il regarda encore sa main vide.