Chapitre 2 : Nouvelle famille
La lumière du soleil inondait complètement la pièce dans laquelle se trouvait le lit du jeune homme, les volets étant grand ouverts. Il appréciait d'ailleurs le soleil, assis contre le dossier du lit. Il n'y avait en effet plus de tuyaux et il pouvait se tenir plus ou moins comme il le voulait. D'une certaine manière, il revoyait dans cette lumière de nombreuses journées dans le Cratère à marcher, à somnoler, à rire.
Et il n'avait pas envie de rire dans ce monde. Ce monde était fade. Malgré toute la beauté qu'il semblait lui offrit, malgré les myriades de couleurs qui se déversaient sur son visage et dans le ciel, ce monde était en noir et blanc.
Il regardait dehors, cherchant vainement une quelconque couleur. Le gazouillis incessant des oiseaux ne lui parvenait que de loin et, plus il cherchait dans les arbres qui se dressaient devant la fenêtre le reflet du Cratère.
Tout le monde, les médecins y compris, lui répétaient que cet endroit n'était pas réel, qu'il avait bien vécu ici et non pas dans une terre imaginaire remplie de toutes sortes de créatures monstrueuses. Il préférait le terme fabuleuses. A chaque fois qu'on lui demandait s'il se souvenait de tel ou tel événement, il souriait. Sans qu'il comprenne pourquoi, on comprenait que oui, il se souvenait bien.
Alors qu'en réalité, il ne voyait pas du tout de quoi on lui parlait. Lui ne voyait que les sorts ratés, les blagues sur le paladin, les tirs parfaits de Shin, les aventures qu'il avait vécu.
Mais ça avait l'air de leur faire plaisir. Alors il ne niait pas et continuait de sourire. Celui lui donnait le droit et le temps de voyager dans ses souvenirs. Les nuits à l'auberge, à la belle étoile, à ne pas dormir…
Cela n'avait jamais existé selon les médecins. Pourtant il s'en souvenait. Il ne se souvenait même que de ça.
Il avait bien des connaissances sur le monde, mais aucun souvenir de ce qu'il avait pu faire. Ce monde-ci, il en connaissait les règles, mais c'était comme s'il n'y avait jamais vécu. Son vrai monde était ailleurs, il était là où personne ne pouvait le retrouver.
Une nouvelle fois, il regarda sa main dans l'espoir que des flammes en jailliraient. Rien ne se passa. Il soupira. C'était devenu une habitude maintenant. Il essayait chaque matin, se disant qu'il y avait toujours une chance que les flammes reviennent. Bien entendu, les infirmiers lui avaient confirmé qu'il était impossible de créer des flammes à partir de rien du tout. Il avait tenté de leur expliquer que c'était à partir de sa psyché qu'il créait des flammes et non à partir de rien, mais ils n'avaient rien voulu entendre.
Il agrippa les draps blancs et regarda à nouveau vers le seul endroit par où son imagination pouvait s'échapper. La fenêtre. Le soleil continuait de déverser ses rayons à travers elle et il se glissa par cette brèche, atterrissant dans l'arbre.
La forêt était, quoique dense, bien éclairée par le soleil de midi. Un bruit de corde claqua dans les airs, suivi d'un gémissement, bien vite abrégé. La flèche avait été parfaite, transperçant le coeur de l'animal sans trop le faire souffrir.
Shin ne tarda pas à revenir alors que Grunlek s'affairait à préparer une sorte de campement, dressant une pile de bois à laquelle Bob mit feu. Bientôt un doux fumet lui parvint, le faisant presque saliver.
Théo s'assit juste à côté de lui et, ne prenant pas garde à ce que lui disaient le nain et le demi-diable, se servit.
Mal lui en prit, car il relâcha aussitôt le morceau en hurlant et en agitant sa main.
- Mais vraiment Théo, quelle brillante idée ! Ça t'apprendra à ne pas nous écouter tient.
Mais l'inquisiteur prit visiblement plutôt la remarque, puisqu'il lança aussitôt d'un air grognon
- La prochaine fois tu pourras aller te faire voir pour que je te soigne !
- Sans doute, mais en attendant, moi je sais comment me démerder quand on se brûle. Et j'évite de le faire.
- Oh tais-toi…
Le mage reprit le sourire et tous éclatèrent de rire, même le paladin. Il n'y avait rien de mauvais dans cette journée. Absolument rien.
La rêverie de Balthazar fut interrompue par le bruit de la porte qui s'ouvrait. Il se retourna mais, au lieu de voir le médecin comme il s'y attendait, ce fut les bras de sa mère qui l'accueillirent. Ça il s'en rappelle. Ces bras sont les mêmes que ceux de sa mère dans le Cratère. Exactement les mêmes. Ils n'ont pas changés d'un seul pouce. Toujours aussi doux et bienveillants.
Toujours la même fonction le réconforter.
Ils restèrent en silence comme ça pendant plusieurs minutes, sa mère caressant lentement ses cheveux. Ce silence-ci ne hurlait pas, il chuchotait doucement, accompagnait les lentes caresses.
- Balthazar… pardon...
Il ne dit rien et la laissa parler. Il devait laisser une chance à cette famille. Certes, il n'oublierait jamais quelle était sa vraie famille, mais il ne pouvait en laisser une autre sans même lui donner l'occasion d'essayer de le faire oublier.
- Je t'aime Balthazar, j'espère que tu le sais.
Cela surprit Bob. Dans le Cratère, ça faisait longtemps qu'on ne lui avait plus dit ça sérieusement et d'une telle manière. Non pas que ça lui fit passer l'envie de retourner dans le Cratère, il cherchait toujours comme y arriver, mais ça lui donna une raison de ne pas vouloir lâcher cette nouvelle famille qui essayait de le récupérer.
Il hésita et, toujours adossé au dossier du lit et dans les bras de sa mère, soupira.
- Moi aussi… moi aussi...
Il ne se rappelait peut-être pas d'elle, mais ce n'était pas une raison pour ne pas ressentir, et rendre.
Il aurait voulu lui dire qu'il n'essaierait plus. Il aurait voulu la rassurer, lui dire qu'il n'y avait aucun risque. Il aurait voulu la regarder et lui dire tout ça dans les yeux, mais il ne pouvait pas se permettre de dire ça quand tout ce qu'il cherchait était un moyen de retrouver son vrai monde.
On avait beau lui dire que ses aventures n'avaient jamais existé et il avait beau acquiescer pour avoir la paix, il ne le pensait pas le moins du monde.
Par acquis de conscience, il finit cependant par poser la question qui chatouillait ses entrailles. Si sa mère ressemblait tant à la vraie, à celle qu'il connaissait, alors qu'en était-il de son père ?
Lorsqu'il prononça les mots, il les chuchota, espérant qu'elle ne les entende pas.
- Et mon… père, va-t-il venir ?
La femme se décrocha de son fils et haussa les épaules.
- Rien pour l'instant. Je l'ai appelé mais… tu sais comment il est...
Non. A moins qu'il ne soit exactement le même et dans ce cas, je ne veux pas le voir.
- … Je suis sûr qu'il viendra, ne t'inquiète pas. Il t'aime aussi. A sa manière, c'est tout
Elle eut un petit rire sec qui ne trompait pas, elle ne croyait pas non plus à ce qu'elle disait. Puis ils restèrent ensemble pendant encore de longues minutes, regardant au-dehors, elle voyant tout ce qu'elle souhaitait donner à son fils dans cet ensemble de vie, de joie et de lumière, et lui n'y voyant qu'une pâle réminiscence de ses aventures et du Cratère.
Finalement, on vint toquer à la porte. Le médecin l'ouvrit et invita la mère du jeune homme à partir, lui rappelant qu'il était encore fatigué et sortait de multiples opérations, et avait donc grand besoin de se reposer. Il ajouta un regard insistant en direction de Bob, comme si ces dernières phrases s'adressaient particulièrement à lui, puis quitta la pièce.
Elle se leva et, avec un dernier regard pour son fils, qui contemplait encore l'arbre et le flot de lumière sans broncher, quitta la pièce.
Balthazar reposa sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux.
La montagne s'écroulait dans un fracas assourdissant. Des énormes vagues de poussière se soulevèrent, l'aveuglant et le faisant tousser. A côté de lui, Grunlek et Shin protégeaient eux aussi leurs yeux, tentant de distinguer quelque chose à travers la poussière. Le fracas continua longtemps, les différentes parties de la montagnes tombant les unes après les autres et se collapsant.
Un sentiment d'angoisse montait en lui alors même qu'il se sentait complètement vidé de son énergie.
La Cité des Merveilles. Ils venaient juste de parvenir à la fuir. Mais il manquait Théo. Les trois compagnons scrutèrent le nuage grisâtre aussi longtemps que les roches glissèrent et s'effondrèrent, explosant en tombant les unes sur les autres. Théo ne ressortait pas.
Bob revécut le sentiment d'impuissance et son goût amer dans la bouche. Il mourait en héro et tout le monde allait les considérer à l'exact opposé.
Il y eut un nouveau tremblement et une autre vague de poussière.
Son compagnon lui manquait. Il ne supportait pas cette absence, il avait essayé l'alcool, rien n'y avait fait. Alors il se contentait de se morfondre en riant, pour cacher sa tristesse. Et voilà qu'au fin fond d'une cave obscure, il leur revenait. Non, c'était bien trop beau. Ce devait être un piège.
Ce n'en était pas un.
L'euphorie monta peu à peu avant de finalement éclater, lançant le mage dans les bras du paladin.
Avant d'être rejoint par Grunlek.
Il était reparti. Ils pensaient qu'il était de retour mais non, il était juste possédé. Son corps lui avait été volé. Rien en lui n'était de Théo sinon son corps physique. Tout était la faute de Viktor. Cet homme qui avait agi comme père… et comme maître avant tout. Il s'était sacrifié, mais son apprenti avait été libéré.
Cet idiot avait provoqué le combat délibérément. Il avait anéanti leurs chances d'abattre Mirage. Mais il allait se venger. Tout ravager. Détruire celui qui lui avait volé son compagnon d'aventures.
Mirage brûlait. Le feu avait débuté dans quelques quartiers seulement, mais avec l'incendie du port, il avait été difficile de contenir toutes les flammes et, sans que quiconque puisse y faire quoi que ce soit, les flammes s'étaient mises à ronger les autres bâtiment, léchant le ciel du bout de leur pointe.
La ville des intendants brûlait tout comme le Cratère s'était enflammé plusieurs mois auparavant.
Et ils faisaient voile vers leur île. Tous ensemble.
Puis plus rien. Tout décor s'était effacé brutalement de son esprit, ne laissant qu'un immense espace vide et noir. Rien à l'horizon, rien dessous, rien derrière. La parfaite représentation de la concentration que demandait la maîtrise d'un démon intérieur. Il fallait que tout soit parfaitement régulé, qu'il ne trouve aucune faille à infiltrer.
Et maintenant il se retrouver à lui parler. Et ça devait être lui. Il devait prendre sa forme pour marchander. Comme s'il se moquait de lui.
- Tais-toi. Et considère ce marché. Tu auras les pleins pouvoirs. Tout. Absolument tout. En revanche, tu vas me promettre de ne pas toucher à un seul cheveux de mes amis. Les autres, le pays, les arbres, les civils… je te laisse les pleins pouvoirs.
Il lui sourit.
- Je suis si fier de toi… mon fils…
...
La lumière du soleil continuait à couler à flot dans la chambre et les larmes sur ses joues, faisant briller la pièce d'une lumière crépusculaire et ses joues d'un reflet argenté. Sans regarder, il sut que son père était là. Une respiration claire et contrôlée.
Ses compagnons lui manquaient. Plus que tout. Autant il pouvait combler les terrains, les forêts, les rivières, les villes, les dames, les montagnes autant il lui était impossible pour lui de combler le vide occasionné par la disparition de sa famille.
C'était tout ce qu'il cherchait dans ce monde-ci, qu'on disait imaginaire. Il cherchait des compagnons. L'horizon qu'il cherchait était humain.
Il ne regarda même pas son père, le laissant prendre la parole. Lui aussi savait que son fils était réveillé. Il l'avait senti, comme seuls le peuvent faire les parents.
- J'espère que tu vas mieux mon fils. La nouvelle m'a profondément attristé.
- Si tu le dis… ce n'est pas vraiment ce que laisse transparaître ta voix ceci dit.
Son père soupira. Son fils refusait même de le regarder dans les yeux. Qu'avait-il bien pu faire pour en arriver là ? Ne l'avait-il pas toujours soutenu financièrement ?
Ce fut donc Balthazar qui reprit la parole.
- Et… comment tu t'appelles déjà ?
- Tu as même oublié ça ? Mon nom est Enoch.
Bob lâcha un rire franc mais sec, sans pour autant se retourner vers son père. Quoi. Sérieusement ? Cela pouvait-il être même possible ?
- Non… sérieusement ?
- Je suis tout ce qu'il y a de plus sérieux mon fils.
- Ah… dans ce cas je comprends mieux pourquoi tu sembles n'avoir rien à faire de moi.
- Comprend bien, j'étais très occupé, et je le suis encore. La journée est longue.
Si son père dans ce monde était le même que dans le Cratère, alors il comprenait bien des choses. D'un certain côté, cela lui réchauffa le coeur. Son père l'aimait vraiment. Il avait juste une manière particulière de le montrer. Mais d'un autre côté, il ne pouvait pardonner certains mots. Et ne résista pas à l'envie d'en profiter et d'enfoncer le clou plus loin, histoire de se venger sur ce père d'un monde inconnu pour se venger de son père du monde dont on l'avait extirpé.
- Ah, tu étais occupé donc ? Si occupé… tu n'avais pas à t'occuper des problèmes de ton fils, n'est-ce pas ? Ou est-ce que tu ne le voulais pas ? Laisse-moi deviner maintenant, tu vas partir et laisser ma mère toute seule, n'est-ce pas ? Il semblerait que, quel que soit le monde où l'on vive, certaines personnes ne changent jamais.
- Le monde où tu prétendais vivre n'est qu'une illusion, une création de ton esprit pour combler le vide.
- Vide créé par quoi à ton avis ? Quel vide ? Celui de ton absence à la maison ?
Ce fut avec douleur qu'Enoch encaissa la réplique. Il voulait tout justifier, tout lui expliquer, mais il ne se sentait pas légitime le moins du monde.
- Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour toi…
- Bravo alors. Tu as peut-être soutenu financièrement le garçon dont j'ai pris la place, mais je suis presque sûr que c'est ça qui l'a fait passer à l'acte. Pour que votre seule façon d'aider votre enfant soit de lui donner de l'argent, du pouvoir, alors vous êtes bien capable. Mais vous pourriez peut-être m'aider après-tout… peut-être pourriez-vous enfin aider votre fils pour de vrai ?
Le jeune homme avait commencé à tourner la tête vers son père, dévoilant déjà un œil encore humide et une joue toujours rongée par le sel des larmes.
Le silence qu'il obtint en réponse lui suffit largement.
- Vous savez ce qui m'est plus cher que tout ? Retourner de là d'où je viens, retrouver mes compagnons.
- … tu ne sais pas ce que tu dis.
- Si je le sais, très bien même. Mon père dans le Cratère était un démon puissant. Et il était exactement comme vous. Aimant son fils mais incapable de le montrer tant qu'il était en vie sinon en lui donnant plus de pouvoir.
- Le… Cratère ? C'est là le nom de la terre où tu as passé ces deux dernières semaines ?
Balthazar avait désormais plongé son regard dans celui de son père. Ses yeux brûlaient d'une volonté immense.
- Ces deux dernières semaines ? Non. Ces dernières décennies.
- Des décennies à explorer un cratère ? Un endroit clos et circulaire ? Quel triste sort… pourquoi donc vouloir y retourner quand on peut visiter un monde de merveilles ? Décidément mon fils… tu ne sais pas ce que tu veux.
- SI JE LE SAIS !
Bob s'était relevé avec violence, tapant contre le matelas du lit et tentant d'incendier son père du regard.
- J'en ai assez que l'on me dise que je ne sais pas quoi choisir, que je ne sais pas ce que je dis ! J'en ai assez que l'on pense être mieux placé que moi pour dire ce que je veux ou ce que je sais ! Et quelles merveilles que celles de ce monde en effet ! Un horizon de vide, une société qui ne cherche qu'à nous briser !
- Ce que tu reproches au monde, tu pourrais aussi le reprocher au monde dont tu prétends venir, non ?
- Oui. Oui je le pourrais. A la différence que dans ce monde, des personnes en valent encore la peine ! Même si pour cela je dois me condamner à une prison circulaire !
- Tu préfères vivre enfermé à vivre libre ? Quel choix étrange…
Le jeune homme se calma et prit une profonde respiration. Bien qu'il savait qu'il avait besoin de repos, il ne pouvait s'empêcher de jubiler intérieurement d'arriver à cracher tout ce qu'il avait à dire.
- Vivre libre ? Je suis plus étriqué dans ce monde sphérique et dans ses conventions de bonheur que dans une disque fini ! Je préfère vivre enfermé entre des montagnes avec des amis véritables plutôt qu'enfermé entre du vide avec des loups en place et lieu d'amis !
- Ce n'est le cas que parce que tu n'as pas encore pu trouver ta place dans ce monde.
- Et je ne le peux pas. Je ne peux pas trouver de place dans un monde qui n'en laisse aucune. Je ne veux pas me battre pour un monde dont je ne veux pas. Vous ne connaissez rien au Cratère. Vous ne savez pas pourquoi je l'aime.
Il retourna sa tête vers la fenêtre, signifiant par la même la fin de la discussion. Plusieurs secondes se passèrent avant que son père ne se décide à faire racler les pieds de la chaise contre le sol, ouvrir la porte, sortir, la fermer.
Et alors Balthazar pu à nouveau se concentrer sur le souvenir de ses amis, sur sa famille. Sur ce vide immense qui le torturait continuellement. Toute la beauté de ce monde, eût-elle été égale à celle du Cratère, n'aurait jamais pu combler le néant qui rongeait ses veines.
Il avait besoin d'eux. Et une nouvelle fois, il s'abandonna aux larmes, qui restaient décidément le seul moyen de les invoquer.
