Coincé dans le lit, il avait tout son temps pour penser et réfléchir. Quand il ne sombrait pas dans le sommeil pour retrouver le Cratère, son soleil, ses murmures, ses intrigues, ses odeurs et ses dangers, c'est ce qu'il trouvait de mieux à faire pour passer le temps.
Car depuis son « réveil », comme tous s'obstinaient à appeler son départ forcé du Cratère, il avait reçu de nombreuses visites, qui ne l'avaient pas laissé complètement de marbre face à sa situation.
Tout d'abord sa famille, qui lui avait laissé l'impression d'être l'exacte copie de celle qu'il avait pu avoir dans le Cratère. Ensuite toutes les personnes qui se disaient ses amis et lui racontaient des anecdotes dans l'espoir de lui faire revenir la mémoire. Il leur souriait sans leur répondre, espérant que son sourire suffise à effacer les questions et à les éloigner. Et ça marchait, du moins en général.
Mais outre ces visites qui, à défaut d'être bénéfiques, étaient au moins peu fatigantes, il recevait aussi la visite de médecins en tous genres. Il sentait venir ces visites, le pas qu'il entendait dans le couloir était différent, la porte ne grinçait pas. Eux avaient l'habitude de l'hôpital et cela se sentait.
Ces visites là, il les supportait mal. On venait lui expliquer qu'il s'était sans doute créé cet univers lors de son coma afin de supporter le choc, qu'au vu des similitudes entre réalité et ce qu'il appelait son monde natal, ce ne pouvait être qu'une invention de sa psychée.
Et malgré le peu de crédit qu'il pouvait accorder à ces sornettes, il ne pouvait s'empêcher d'y penser, de retourner mentalement ces idées dans tous les sens, d'en étudier chaque angle et chaque arête.
Quel monde était donc réel ? Celui qu'il ressentait par sa vue, son ouïe, son toucher, son odorat ? Celui de l'instant présent et vécu ? Ou bien était-ce celui qui battait dans son cœur et parcourait ses veines ? Celui d'un instant éternel et gravé en lui ?
On lui avait expliqué que la réalité n'avait rien de fantastique, qu'elle n'était pas une terre d'aventures et de magie, qu'il n'y avait ni diables, ni élémentaires, ni magiciens, ni quoi que ce soit de « surnaturel ».
Mais pour lui, c'était justement cette absence qui lui semblait surnaturelle. Il n'arrivait pas à penser une terre remplie de créatures magiques et surpuissantes, n'arrivait pas à distinguer les contours flous d'une réalité qui ne laissait nulle place à la magie et les rêves.
D'un autre côté, il lui arrivait aussi de se demander s'il n'était pas possible que l'univers où il se trouvait désormais était complètement dépendant de sa présence et de sa volonté. Rien ne pouvait prouver que tous ceux qui étaient venus les uns après les autres lui parler n'étaient pas des créatures dont l'existence serait mise en péril par son départ pour le Cratère. Peut-être n'étaient-elles que des ombres et images sans véritable existence, sans passé ni futur. Peut-être n'étaient-elles que des éclats d'un instant présent désirant durer à jamais, acquérir un passé et un futur, dérober la réalité au Cratère.
Ces pensées ne voulaient pas quitter son esprit et, alors que la nuit se tassait peu à peu pour laisser place à une lumière blanchâtre caractéristique, il s'assoupit peu à peu. Le sommeil venait enfin à sa rencontre pour le soulager un tant soit peu des fardeaux qu'il avait à endurer durant la nuit et la journée. Il le laissa l'emporter et s'endormit, retrouvant enfin le Cratère.
Dans un grand jardin où resplendissaient arbres fruitiers, roseraies, haies taillées et fontaines sculptées, Balthazar Octavius Barnabé Lennon souriait. Il était de discuter avec une noble, qui lui renvoyait le même sourire. Il adorait ce petit jeu et ne s'en lassait jamais, au grand dam de Théo.
Mais le paladin lui laissait la paix. Si le demi-diable était à l'aise parmi les grands et aimait jouer à leurs petits jeux, sa nature de diable n'y étant pas pour rien, le paladin avait plus de difficultés avec le monde de l'aristocratie.
Mais en cette occasion particulière, il avait accepté sans broncher. C'était en effet une fête donnée par le Duc Ragnar et son fils Vendis et ils n'avaient pas pu refuser l'invitation. Ils étaient donc dans le jardin ducal, la table ayant été disposée dehors pour éviter la chaleur des salles intérieures.
Le jardin était bien connu des alentours et apprécié dans un très large périmètre. Venir chez le Duc Ragnar juste pour observer les jardins était plutôt coutumier et cela créait un mouvement presque incessant chez cet ami des quatre aventuriers.
La journée était bien agréable, une légère brise soufflait, le parfum des mets embaumait. Le mage salua la dame avec laquelle il discuta et se rapprocha de Théo, tout sourire.
- Ça va, tu supportes bien ?
- Disons que ça pourrait être pire.
- Ne t'inquiète pas, on en a bientôt fini je pense. Il me semble que Ragnar va faire son discours d'ici quelques minutes. Ensuite on pourra s'attabler. Et après on ira remercier Ragnar et on partira. Mais d'ici là, laisse-moi m'amuser !
L'inquisiteur rit franchement et lui donna un coup dans le dos.
- Je vais laisser la princesse s'amuser alors ! On se voit lors du banquet.
Il partit avec le sourire aux lèvres, ce qui rassura Balthazar. Que son compagnon prenne bien la fête était une bonne chose. Il se dirigea alors vers Ragnar, qui était entouré par plusieurs nobliaux ainsi que deux comtesses, qui discutaient apparemment plutôt avec Vendis qu'avec son père.
Le pyromancien sourit et s'approcha en silence. Puis, en tirant la révérence, il les salua joyeusement.
- Bonjour messieurs, bonjours mesdames ! Quelle belle compagnie que voici ! Comment vous portez-vous ?
Ce faisant, il cligna de l'oeil en direction de Vendis, qui en profita pour s'échapper en le remerciant d'un signe de la main. Le Duc prit le mage dans ses bras.
- Mon vieil ami ! J'allais justement faire mon discours ! Me feriez-vous l'honneur de m'accompagner ?
- Mais bien entendu cher Duc !
Comme toujours, il avait eu raison. Il connaissait bien les nobles et les bourgeois pour les avoir fréquenté de nombreuses années et cette connaissance ouvrait bien des portes à qui savait s'en servir. Et qui le pouvait mieux qu'un mage semi-diable, charmeur et charmant ?
Il suivit donc Ragnar sur le petit promontoire qui avait été élevé pour l'occasion.
- Mes chers amis !
Balthazar n'écouta pas le discours du duc, cherchant plutôt ses compagnons du regard dans la foule Grunlek était au premier rang. Il connaissait mieux encore que Bob les couloirs de la noblesse, étant lui-même de sang-royal. Mais il n'en gardait pas de particulièrement bons souvenirs. Il appréciait cependant les quelques fêtes données par Ragnar, qui étaient aussi pour lui l'occasion de revoir Vendis, leur protégé.
Théo lui s'était réfugié au dernier rang, écoutant le discours en baillant.
Et Shin était posté dans un chêne, observant la fête de son abri en hauteur et restant attentif, son arc à la main.
Mais rien n'allait leur arriver. Aujourd'hui était une somptueuse journée. Et ils allaient en profiter.
La douce chaleur du soleil caressant sa peau avait fini par le réveiller. La fenêtre était grande ouverte et laissait s'engouffrer un vent frais qui venait nager dans ses cheveux. La page caressa son doigt et se tourna. Pas complètement. Juste assez pour rester un peu la tête enivrée de rêves.
Quelqu'un s'assit juste à côté de lui dans un silence gêné. Iel voulait lui dire quelque chose, Balthazar en était convaincu.
- Euh… hum… bonjour ?
Gagné. C'était facile. Maintenant, il essayait de deviner à l'avance ce qu'iel allait dire. Mais avant cela, il lea répondit, d'un ton plutôt froid :
- Bonjour.
C'était là que le jeu commençait. Il jeta un coup d'oeil à son interlocuteur, comme il le faisait dans le Cratère. C'était une personne un peu ronde, avec environ la vingtaine. Iel avait des cheveux longs et blonds qui lea conféraient une certaine grâce, lui rappelant un peu quelques mages qu'il avait connu. Son visage était peu bronzé et une longue cicatrice ornait son arcade sourcilière. Iel allait lui demander… de parler. Une discussion s'ouvrait ainsi, d'abord on se présentait puis on demandait si on pouvait parler.
- C'était juste pour te dire que… hum, si jamais tu as besoin de parler, tu es le bienvenu.
Raté. C'était fréquent qu'on l'invite à parler. Il hésita quelques secondes avant de répondre, tout de même étonné. Il ne s'attendait pas à ce qu'une personne du… même âge que lui, lui propose de parler.
- C'est bien sympathique mais… de quoi ?
Nouvelle manche. Iel portait des un t-shirt avec un Dark Vador et un jean en parfait état. Et des lunettes. Ovales. Son premier échec l'avait déconcentré et il ne savait pas trop quoi penser de cette personne. Iel allait rire. Iel allait avoir un petit rire gêné car iel ne savait pas quoi lui répondre, puis il lui dirait de quoi il voulait parler.
Et iel commença à rire sans grande conviction. Gagné.
- Eh bien, tu as été absent en cours depuis un peu plus d'un mois donc des rumeurs se sont propagées. Certains disent que tu as tenté de te suicider.
- C'est vrai.
Il avait répondu sèchement instinctivement. Il n'était pas question d'en parler plus que ça. Mais au moins il avait gagné la seconde manche. Et c'était l'heure de la belle. Apparemment, iel n'était pas très à l'aise dans la discussion. Iel n'était pas un de ses amis. Enfin, s'il avait eu des amis. C'était la première fois qu'ils se parlaient donc. La suite lui semblait toute tracée.
- Ça va mieux, il n'y a pas à s'en faire.
C'était une de ces phrases bateaux qu'il avait commencé à lancer à tout va. C'était plus simple que d'expliquer que l'on l'avait tiré de son monde pour le forcer à venir dans ce dernier.
Il avait commencé à l'utiliser en même temps qu'il avait commencé à jouer avec chaque personne qu'il rencontrait. Ça lui permettait de se replonger dans la peau du pyromancien qu'il était lorsque l'accès à ses livres lui était interdit.
- Ah ! C'est tant mieux j'imagine !
Il avait gagné la belle. Il était plutôt fier de lui sur le coup. Mais à ce qu'il semblait, iel n'en avait pas fini avec lui.
Là par contre, il ne savait pas le moins du monde ce qu'iel allait lui dire ou lui proposer.
Lea blond.e sortit un papier de sa poche. A vue d'oeil, iel l'avait préparé depuis longtemps. Il était tout froissé et l'encre qui avait bavé était bien sèche.
- Je m'appelle Léa. C'est mon mail. Si jamais tu veux quand même parler, n'hésite pas.
Il, ou elle, il ne le savait plus, hésita quelques secondes puis reprit les papiers des mains du jeune homme brun. Il y écrivit une succession de nombres avant de le lui rendre.
- Et mon numéro. Si tu veux discuter.
Balthazar était perturbé par cette personne. Il ne savait pas trop comment s'y prendre. Son expérience des nobles et des bourgeois lui avait appris bien des choses, et c'était, depuis son réveil, une des rares fois qu'il avait sentit qu'on ne lui disait pas tout cela juste car c'était socialement exigé. Ça venait du coeur.
- Merci Léa. Vraiment.
Un instant l'image de Théo, Grunlek et Shin se vaporisa de son esprit. Peut-être pouvait-il trouver ici aussi des gens bienveillants ?
