Chapitre 4
In tenebris lux est
Les flots de ténèbres coulent autour de lui et se collent à sa peau. Dans cet océan rempli de méduses noires et de sombres et denses nuages, dans ce lieu de cécité absolu, une fulgurance le frappe pourtant. Elle traverse son esprit.
T'es une putain d'hérésie. Et je t'ai toujours pas buté. Alors arrête de faire chier et fais-moi confiance un peu pour une fois.
Le souvenir de la voix du paladin a tranché à vif dans son esprit, mais la plaie lumineuse est aussitôt recouverte par des entrelacs de bile d'ébène et le filet luminescent de pus qui en était sorti fut absorbé et effacé.
Bordel Bob, accroche-toi ! On dégage tout de suite, ça sert à rien de risquer ta peau ici !
Chaque mot qui lui revient de Grunlek fissure un peu plus les ténèbres et en fait dégouliner l'ichor. Pourtant, cela ne suffit pas. Les ombres reviennent encore danser et chassent l'or et le jour en hurlant et déployant leur manteau de nuit et de peur.
Bob ! Je gèlerai autant de saloperies d'araignées qu'il faudra, mais tu reviens ! Allez, lâche pas !
La nuit se met à siffler et hurler alors que les chairs noircies des ombres se déchirent et se disloquent. Des filets de lumière dégoulinent le long des plaies et s'écrasent sur le sol, éclaboussant Balthazar.
Des mains percèrent ce qu'il restait du voile de ténèbres qui l'enveloppait, arrachant de nouveaux gémissements de terreur et de douleur à l'ombre mouvante. Elle s'évapora peu à peu et laissa la lumière entourer Balthazar, le forçant à plisser les yeux.
Les mains se rapprochèrent encore, jusqu'à ce qu'il voit apparaître derrière elles les corps brillants, scintillants, aveuglants.
Puis il cligne des yeux.
Et l'instant d'après, il n'y a plus qu'une fumée grisâtre qui s'évapore dans des tourbillons luminescents. Tout s'efface autour de lui, seul demeure ce brouillard silencieux et calme. Il n'y a plus de vent, plus de vagues, plus de tempêtes, plus que cela. Un sol où se meuvent ombre et brouillard et où ne scintillent nulle étoile pour le moment.
Il respire. Avale ce brouillard délicat qui semble l'entourer et le porter. Ne recrache rien. N'étouffe pas. Et expire.
Ce n'était… qu'un cauchemar ? Les sueurs froides qu'il avait le laissait présager et, bien que le lit fut hautement inconfortable et les douleurs très incommodantes, il ouvrit les yeux. Dans l'obscurité totale. Pas une seule source de lumière, il ne pouvait pas faire confiance à ses yeux. Voilà qui renforçait l'hypothèse du cauchemar. Ses cheveux coulaient sur ses joues et ses épaules.
Il repensa un moment à ce qu'il venait de vivre. Les ténèbres. La peur. Les grondements. Les plaintes. Les gémissements. Un éclat de lumière. L'absence. Le vide. Les voix de ses amis qui s'effaçaient. L'absence. Le vide. L'oubli. L'absence. L'oubli. Lui.
Une quinte de toux le secoua. Des bruits de pas survinrent, brisant l'irréel et le rassurant. Il n'était pas tout seul.
- Théo ?
Sa voix était faiblarde, et il avait du mal à retenir sa toux. Pourtant, il appelait encore. Les ténèbres autour de lui le secouaient, lui donnant même la nausée.
- Shin ?
Une étoile apparut dans un petit carré de nuit. Elle n'était pas très brillante, à peine un point blanc oublié sur une toile. C'était comme si on ne voyait pas sa lumière fleurir.
Pourtant, elle était là.
- Grunlek !
A nouveau, il fut secoué par sa toux. Mais les l'obscurité s'était dissipée, faisant place à la nuit, froide, silencieuse, arpentée par le brouillard et constellée par les étoiles. La vue de Balthazar devint plus claire peu à peu, lui découvrant la chambre où il se trouvait. Il avait comme une impression de déjà-vu.
Les pas se rapprochèrent. Une porte s'ouvrit, précédée d'ombres et de murmures.
Il ne reconnut pas les silhouettes instantanément.
- Balthazar.
Cela revint à sa mémoire. Léa, c'était cela son nom ? Sans doute. Et les autres ? Ils étaient des amis aussi. Ils entrèrent, le sourire aux lèvres. Puis ils refermèrent la porte.
Rien. Silence. Ce temps fut privé. Un moment sans personne pour le raconter. Deux ombres qui discutent, des étoiles dans les cheveux. La lumière n'éclairait pas assez pour qu'on y voit, pour qu'on puisse rapporter quoi que ce soit. Ça dura longtemps. Je suppose. Qu'avez-vous entendu alors ?
Je ne me présente pas, pas besoin de me connaître. Je ne suis rien. Peut-être une voix sourde.
Peut-être l'entendez-vous claire et résonnante. Fluette ou grave. Murmurante ou explosive.
Ça, ça ne tient qu'à vous. Mais moi, ça me va. Je n'ai pas le droit d'entrer ici. C'est privé. Vous comprenez. Alors il faut bien qu'on parle un peu. Pour leur donner le temps.
C'est long de vivre, vous ne trouvez pas ? Ça vaut le coup je pense. Vous pensez qu'ils ont fini ? Peut-être.
Moi, je leur laisserais encore un peu de temps. Les retrouvailles, vous comprenez. Moi, vous, nous avons tout notre temps. Enfin, moi oui, vous peut-être pas. Moi je n'ai rien d'autre à faire. Vous, rien ne vous empêche de partir. Ce n'est jamais très joyeux un hôpital. Vous pourriez très bien aller dans des déserts, des chambres à coucher, des forêts merveilleuses…
Pourquoi est-ce que vous tenez tant à les attendre ? Vous voulez savoir comment tout ça finit ?
Je vous comprends je pense. Au début, moi aussi j'aimais bien savoir comment ça finissait. Mais avec le temps, j'en suis venu à comprendre que toutes les fins sont pareilles.
Elles vous laissent un arrière goût dans la bouche. Elles tentent de vous repousser.
Moi-même, je fais tout pour vous empêcher de lire la fin. J'essaye coûte que coûte d'éloigner le point final, de le rejeter encore et encore. Là !
Ça aurait pu être la fin. Et, comme tout le monde, vous auriez arrêté de lire avant le dernier point. On ne lit jamais le dernier point. Ce serait accepter qu'il est le dernier. Si vous ne le lisez pas, l'histoire n'est pas finie.
Alors moi, je fais ça pour vous. J'éloigne ce moment. J'éloigne le moment où vous devrez fermer les yeux et revenir au début. Peut-être un jour arriverai-je à faire en sorte de ne pas terminer mon histoire. J'aimerais bien. Ça vous épargnerait tant.
Peut-être avez-vous manqué quelque chose de cette histoire. Je suis encore un débutant et sans doute le serai-je toujours. Surtout, je n'ai pas trop l'habitude de parler en mon nom. J'ai sans doute très mal dit beaucoup de choses.
Enfin bon. Le matin devrait bientôt arriver je pense. Vous entendez ? Non, évidemment. Si je ne vous dis pas, vous n'entendez pas. Vous entendez ? Dès que vous passez sur ces mots, d'un coup, vous entendez. Quoi ? Je ne sais pas, c'est à vous de me le dire. Moi ? Ce serait trop simple. Si je vous dis que j'entends des rires, vous entendrez des rires venir de cette chambre. Si je vous dis entendre des pleurs, vous entendrez des pleurs.
Même si je vous disais que j'entendais des étagères, vous les entendriez. Vous entendriez le son de vos étagères. Celui que vous leur prêtez.
Alors je ne vous dirai rien.
Pour une fois, je vous laisserai vous débrouiller tout seul un petit moment avant de m'effacer et de finir tout cela. Profitez-en pour écouter. Peut-être un jour pourrez-vous me dire ce que vous avez entendu. Qui sait, on pourrait se recroiser ?
Et puis, si vous ne lisez jamais le dernier point, je serai toujours en suspens. Libre à vous de venir me parler ensuite. Même si je ne suis pas très bavard. Ou un peu trop ? A vous d'en juger.
Ecoutez. Entendez.
Lorsqu'ils sortirent de la chambre, l'aube était déjà passée. Le médecin avait donné son accord, il n'y avait plus aucun risque de rechute. Les quintes de toux étaient le dernier signe de la guérison.
Le soleil brillait faiblement, les nuages s'écroulaient dans le ciel pour se reposer après de longues migrations. Là-bas, entre deux crêtes de montagne, un bout d'horizon dépassait.
Ils le pointèrent du doigt. Ils n'avaient pas vraiment de nom. Pas vraiment de visage. Pas vraiment de grand-chose.
Ils parlaient juste. Parlaient de visiter le monde, de chasser les nuages et les arcs-en-ciel, de modifier la Terre sous leurs pas, de ne pas trop dormir et de beaucoup rêver.
Ils furent ce qu'ils ont voulu, ce qui aurait été le plaisir de bien d'autre qui toussent encore aujourd'hui, qui sourient malgré tout en sachant que quoi qu'il en soit ils auront, eux aussi, leur bout d'horizon vertigineux, pour faire peur, pour les griser
