Titre : Les Liens du Temps - Chapitre 4 : Échappatoire
Disclaimer : L'univers original appartient entièrement à son auteur : Masami Kurumada et les personnes de Lost Canvas sont la propriétés de Shiori Teshirogi.
CHAPITRE QUATRE
Échappatoire
« Allez ! Ce soir, on se fait la malle ! »
La décision était tombée un beau matin, tel un coup de tonnerre au milieu d'une savane déserte, aussi soudaine qu'inattendue. La conviction et l'assurance de Kardia avaient ébranlé les plus pugnaces protestations de son compagnon, lequel n'avait pu que se résigner à cet égoïste sort. Il avait pourtant abattu toutes ses cartes, mais la nervosité du scorpion, qui piaffait comme un cheval contraint depuis bien trop longtemps, n'avait été effritée ni par la logique ni par la rationalité du Saint des glaces. Il aurait pu le laisser faire cette folie seul, il le savait bien. Mais ni l'envie, ni le cœur ne lui en disaient et il avait fini par céder. Comme à chaque fois. Quitte à ce qu'il fasse n'importe quoi, se disait intérieurement Dégel, il préférait encore être avec lui pour ramasser les morceaux. Il ne voulait pas le laisser se débrouiller seul.
Tu ne veux pas te retrouver seul non plus, lui soufflait discrètement la petite voix de sa conscience qu'il s'efforçait d'ignorer.
La perspective de leur évasion n'avait pas quitté son esprit de la journée, muant les heures ensoleillées en de longues secondes d'angoisse crispée. Chaque geste de son hôte, chaque regard avaient subitement pris une dimension différente et il lui semblait désormais apercevoir quelques étincelles de suspicion là où avant brillait une curiosité simple et tranquille. Enfermé dans son monde de nervosité, la nuit l'avait surpris alors qu'il se préparait une énième boisson chaude, les mains tremblant légèrement sous l'abus de théine. Les yeux plongés dans le parme foncé du ciel, le silence et le calme du temple l'avaient frappé avec une horreur maladive. Kardia était absent.
Allongé sur son lit, les bras croisés derrière la tête et les oreilles épiant le moindre bruit se faufilant dans la brise, Dégel était loin, très loin de l'état serein de quiétude dans lequel était plongé le temple. Sursautant au moindre caillou qu'effleuraient les animaux nocturnes, il pestait intérieurement contre son compagnon pour masquer son inquiétude, incapable de faire le vide dans ses pensées. La solution n'était pas dans la fuite, il le savait. Mais si le scorpion avait raison sur au moins un point, c'était qu'elle ne se trouvait pas non plus dans l'immobilité de cette situation. À un moment ou un autre, le Pope déciderait qu'ils étaient dangereux, ou un autre chevalier finirait par prendre l'initiative, et viendrait leur demander des comptes qu'ils ne pouvaient donner.
Les gonds de la porte grincèrent dans un bruit d'agonie lorsque Kardia en poussa le lourd montant de bois. Les réflexes aguerris par de longues heures de tension, il fallut moins d'une seconde à Dégel pour quitter le confort du matelas et se dresser sur ses jambes, les muscles crispés dans l'attente défensive d'une agression qui ne viendrait pas.
« Qu'est-ce que tu foutais ? » Aboya-t-il presque, abandonnant son flegme habituel sous le poids du reproche contenu faisant vibrer sa voix. Ce n'était pourtant pas son genre d'employer ce genre de vocabulaire, mais la colère, si facile à reporter sur son compagnon, avait fait ployer son contrôle aussi facilement qu'une brindille.
La silhouette qui se détachait dans la pâle lueur de la nuit se tourna vers lui, posant un regard surpris sur le chevalier. Un soupir empreint d'une fatigue lasse filtra d'entre ses lèvres pour s'échapper dans la pénombre nocturne. Préférant s'abstenir de toute réponse, Kardia s'affala sur la première chose qui pouvait lui servir d'appui, une petite table en bois posée contre un mur. Les épaules affaissées, le souffle court, on pouvait deviner à sa peau légèrement luisante et à l'odeur âcre qu'il dégageait qu'il avait une fois encore passé les dernières heures sur le terrain d'entraînement.
Ce fut sans doute le détail de trop. L'esprit de Dégel s'embrasa sous le feu des émotions, du stress et du ras-le-bol qui pulsait dans son sang. Dans sa tête tournoyaient des images de Kardia, insouciant, s'amusant au milieu du sanctuaire comme s'il était le maître des lieux tandis que lui, comme toujours, se contentait d'attendre en réfléchissant à comment limiter les pots casser, rongé par l'appréhension. Qu'il aille donc au diable, lui et ses lubies ! S'il avait envie de taper sur quelqu'un, le Verseau y était disposé !
Convaincu du bien-fondé de son énervement par des heures de débats intérieur bouillonnant, il se rapprocha de son ami d'un pas agressif qui lui ressemblait peu, allant jusqu'à poser un doigt accusateur sur la poitrine de son compagnon, le visage fermé et l'expression désapprobatrice.
« Tu pourrais au moins me répondre. » Siffla lentement le Verseau, les lèvres pincées. « Quitte à prévoir de faire n'importe quoi, tu pourrais au moins me tenir informé ! »
Les prunelles du Scorpion s'ouvrirent légèrement sous le coup de la surprise et de la colère dont il était la cible et auxquelles il ne s'attendait pas. Il resta un instant sans voix, le saphir de ses iris assombri par la nuit ne sachant où se poser tant l'expression du visage de son compagnon était glaciale et hostile. Il voulut se redresser, mais le doigt posé sur sa poitrine eut assez de force pour le repousser. Sous lui, la table grinça légèrement sous le poids soudain qui lui était appliqué.
« Mais tu vas encore te justifier avec des excuses ridicules, comme toujours ! »
Kardia se sentit vaciller sur ses appuis, non préparé la violence, tant physique que psychique que le Verseau déversait sur lui. L'espace d'un instant, il sentit l'air lui manquer, asphyxié par la sensation fautive qu'induisait le comportement de son ami et qu'il n'arrivait pas à comprendre. Son corps fatigué commença à flancher, s'avachissant un peu sur le seul appui stable qu'il possédait. Il sentit ses mains se mettre à trembler et fronça les sourcils. Dans un geste salutaire, il attrapa le poignet de Dégel, relevant le regard pour affronter la tempête indigo qui le traversa de part en part, lui arrachant un frisson incontrôlable.
« Arrête ça, Dégel. »
Si la colère n'avait pas aveuglé et asservi l'esprit du chevalier des glaces, ce dernier aurait pu discerner l'infime variation dans la voix de son ami. Une ondulation discrète qu'il connaissait pourtant bien. Mais il était bien trop emporté dans son élan pour réaliser. D'un geste, il se libéra de la main qui enserrait son poignet comme si celle-ci lui brûlait la peau.
« Arrêter ? Arrêter ?! » Répéta le chevalier dont le ton s'amplifia à chacune de ses syllabes. Sa voix, presque devenue cri, se réverbéra longuement contre les murs, heurtant le silence tel un marteau de plombs. Face à lui, Kardia vacilla et tituba de quelques pas en arrière. Ses jambes vacillèrent une seconde alors que son regard s'assombrissait dans un voile obscur, fixant son compagnon sans réellement le voir. « Et je devrais arrêter quoi ? D'essayer de trouver pourquoi on est ici ? D'envisager une solution autre que foncer tête baissée ! »
Le chevalier du Scorpion cligna lentement des yeux alors que ceux-ci se focalisaient à nouveau non plus sur le vide mais sur l'homme qui lui faisait face. Sa posture se modifia de manière infime, donnant la sensation de vaciller encore plus contre le bois de la petite table sur laquelle il avait trouvé appuie tout en baissant la tête, dissimulant son visage derrière ses cheveux encore poussiéreux.
« Tu peux bien partir tout seul, j'en ai marre de rattraper tes excentricités ! » Finit par vociférer Dégel en avançant d'un pas pour marquer ses paroles et garder la supériorité de la conversation.
Un pas de trop.
Le geste fut rapide et soudain. Inattendu. Comme un éclair de lucidité, Kardia attrapa le bras tendu vers lui au niveau du poignet, d'une prise ferme, presque douloureuse.
« Alors comme ça, Monsieur Glace a les chocottes ? »
L'intonation mielleuse, presque vicieuse du chevalier brisa instantanément la fureur de son interlocuteur. Dans un instinct primaire, ce dernier stoppa son geste, le temps d'une infime hésitation. Un arrêt d'une petite seconde à peine dont Il profita. Alors que tout dans la posture du Scorpion renvoyait une image de faiblesse, il n'en était rien. Le poids porté sur une unique jambe dont il se servit comme appui solide, il repoussa sans ménagement, presque avec violence l'homme qui l'avait ainsi acculé et réussit à le déséquilibrer. Son poing libre heurta l'abdomen du Verseau qui, de surprise autant que de douleur, chancela de quelques pas en arrière, un bras en travers de son ventre. Lorsqu'il retrouva son équilibre et releva les yeux, le regard presque félin de Kardia, mêlé à son sourire carnassier lui fit l'effet d'une douche froide. En l'espace d'une mince seconde, toute la fureur qui l'avait animé retomba, se muant en une peur froide alors qu'enfin les brumes de son esprit ne le laissent réaliser ce qu'il venait de provoquer. Chasseur devenu gibier, son corps entier s'immobilisa dans une crispation inquiète. Dans un effort de volonté, il réussit à garder les traits de son visage impassibles.
« Pourquoi ? » Questionna-t-il avec lenteur et sans le quitter des yeux tout en réajustant imperceptiblement sa posture. Si sa voix se voulait ferme et assurée, le simple ricanement qu'il eut en réponse lui assura le contraire, lui arrachant un frémissement d'appréhension.
« Quoi ? Tu crois vraiment être le seul dont les nerfs craquent ? A t'amuser à le pousser à bout, il fallait t'y attendre. » Fanfaronna Kardia dans un petit rire aussi charmant qu'une craie sur un tableau noir. « Mais peut-être bien que tu t'en fous vraiment, après tout ? T'as toujours eu fort à faire à t'occuper de ton nombril. »
La provocation était aussi simple qu'elle était efficace. Le maître des glaces se mordit l'intérieur de la lèvre pour s'aider à garder le silence et à rester concentrer, comptant sur la mince douleur pour maintenir ses sens alertes. Il le connaissait trop bien pour ne pas se montrer vigilant. Pour ne pas savoir que derrière l'arrogance et la nonchalance se dissimulait un prédateur dangereux. Dégel n'avait besoin que d'un simple coup d'œil à ses pupilles étirées, à ses muscles contractés, prêts à l'action. Il lui suffisait d'un moment d'inattention, d'un geste déplacé et il se savait perdu. Un aveu silencieux que son interlocuteur interpréta parfaitement. En quelques pas souples et agiles, il franchit la distance que le Verseau avait voulu mettre en eux, un sourire de loup venant peu à peu illuminer son visage.
« J'ai cru entendre quelques nouvelles intéressantes, tu sais. » Railla-t-il dans un sifflement amusé.
Avec une délicatesse trop calculée pour être naturelle, Kardia avança un bras jusqu'au visage du Verseau, lui effleurant la joue du bout des ongles. Le contact désagréable, presque brûlant, eut l'effet d'une décharge dans le corps de Dégel qui, voulant échapper au trait de feu sur son visage, recula promptement. Le mur, dans son dos et la main du Scorpion qui vint s'y poser à côté de son cou, lui enleva toute échappatoire. Il ne se sentait pas prêt à se battre.
« Cela à l'air vrai... Tu n'as plus aucun pouvoir. » Susurra-t-il sans quitter des yeux le chevalier acculé comme s'il observait une pierre précieuse. « Peut-être que je devrais t'écouter ? Peut-être que je devrais simplement te tuer maintenant et continuer seul ? Qu'en penses-tu ? »
La question était vide de sens et Dégel savait très bien que, s'il n'intervenait pas, il était perdu. Presque avec désespoir, et malgré la peur qui lui vrillait les intestins, il ignora la sueur froide qui dégoulinait de son échine et se força à sourire. Un sourire dur, sans âme pour tenir tête au regard fier et sanglant qui était braqué sur lui. Il força sa respiration à ralentir, puisant le courage dont il avait besoin dans l'énergie du temple qu'il sentait pulser dans les dalles de pierre où il était acculé. C'était peu. Trop peu, sans doute. Sans accès à son cosmos, il ne ferait pas long feu si l'homme face à lui décidait réellement de se battre. Et si jamais il réussissait à s'en tirer, ça serait le reste du Sanctuaire qui se chargerait de les détruire, tous les deux. Mais il n'avait pas le choix. Il repoussa la panique dans un effort de volonté, accentuant la moue vaniteuse de son sourire.
« Tu t'en crois capable ? » Rétorqua le Verseau, la voix exagérément provocatrice pour essayer de masquer son manque d'assurance. Donner le change. Ne pas laisser la peur sortir de son sang. Prendre avantage de cette adrénaline bienfaitrice.
Le rire narquois du Scorpion lui répondit. Simple et franc, assuré et aussi froid que la longue traînée de transpiration qui lui glaçait le dos. Comme si sa menace n'avait rien pesé, Kardia secoua lentement la tête, faisant voleter ses cheveux dans une attitude indolente. Avec une lenteur calculée, le Français profita de ce mince moment pour se repositionner, bougeant de seulement quelques millimètres. Il lui suffisait de peu. Juste quelques secondes pour puiser dans ses forces, dans l'énergie qui pulsait dans le temple.
« Oh, ce n'est pas une croyance, non. » Murmura-t-il à son oreille.
Le chevalier fut heureux qu'il ne lui fasse pas l'affront de finir sa phrase mais ne put retenir un frisson lorsque le souffle chaud caressa sa peau gelé. Ses doigts se crispèrent alors que la seconde main de Kardia remonta le long de son épaule, ses ongles affûtés écorchant sa peau. Dégel retint son souffle, les yeux rivés dans les iris presque métalliques de son partenaire et le corps prêt à l'action. Il ne devait pas bouger le premier. La patience n'avait jamais été son fort.
Ses muscles se détendirent au moment où sa main voulut se resserrer autour de son cou. L'impasse du mur se mua en une force sur laquelle il s'appuya pour souplement pivoter sur lui-même avec une fluidité calculée. La main de son adversaire se referma sur quelques mèches de cheveux, loin de sa cible initiale, créant un moment de distraction que le chevalier comptait bien mettre à profit. Ajoutant la force qui lui restait à l'inertie de son mouvement, il percuta la clavicule de Kardia de son coude et força son mouvement jusqu'à ce que son genou vienne percuter sa hanche. Dégel ignora la vibration de douleur dans ses propres os et profita du halètement surpris et douloureux de son compagnon pour bondir en arrière et se mettre hors de portée. Il prit le temps d'une inspiration salvatrice tout en se remettant en posture défensive avant de prendre le temps de parler.
« Ça suffit ! Kardia ! » Siffla le chevalier entre ses dents dans un avertissement froid sans élever la voix, peu désireux de faire plus de tapage qu'il n'en avait déjà fait.
La respiration pantelante du Scorpion qui avait mis genou à terre résonnait dans le silence lourd de la pièce. Il se redressa avec difficulté, une de ses jambes lui obéissant difficilement et s'aidant à son tour du mur. Lorsqu'il releva ses yeux vers lui, ces derniers avaient perdus ces reflets d'argent qui rendait son regard si implacable. Dégel se permit un soupir discret mais soulagé tout en soutenant l'interrogation muette dans le regard douloureux de son compagnon. Les secondes s'égrenèrent avec une lenteur malaisée. Assez de temps pour que Kardia comprenne ce qui venait de se passer et que l'ombre de la culpabilité ne vienne ternir un regard qu'il détourna rapidement. Trop peu de temps pour que le chevalier des glaces ne puisse trouver des mots pour empêcher ces sentiments de s'installer.
Incapable de savoir quoi dire, il fit la première chose qui lui vint à l'esprit : essayer de lui offrir une distraction pour lui éviter de s'engouffrer dans les affres de la réflexion. Il vint poser une main réconfortante sur l'épaule de son compagnon et, avec un sourire, lui indiqua la porte d'un signe de tête.
« Allons-y. »
Comme pour montrer qu'il était bien décidé à ne pas reculer, le Verseau s'engouffra dans le petit couloir pour déboucher dans la pièce principale du temple, ses pas glissant sur le sol de pierre plus silencieusement que le vent d'été. En jetant un œil derrière lui, il fut rassuré de voir que son compagnon l'avait suivi sans insister, malgré l'air confus et affligé qui s'était installé sur son visage.
La brise fraîche lui fouetta le visage avec autant de douceur et de délicatesse qu'une épine de cactus. Mais ce froid nocturne, ce mordant familier eut le mérite d'évacuer le stress qui lui nouait douloureusement les muscles. Une longue expiration, une longue inspiration. Le Verseau sentit avec délectation les battements de son cœur reprendre un rythme naturel alors que la fraîcheur courait dans son corps. Il joua avec ses doigts, déliant ses phalanges crispées et se retourna vers son ami.
Chose rare, il restait calme et silencieux. Le visage fermé et les traits tendus, quelques tics nerveux agitaient ses sourcils dans des mouvements désordonnés qu'il essayait de dissimuler derrière sa tignasse bleutée. Kardia mettait souvent du temps à se remettre de ses sauts d'humeur, comme si ces derniers, vicieux, tentaient toujours de se faire oublier. Et si le Scorpion luttait toujours pour ne pas y céder, Dégel n'était pas dupe. Ce n'était ni la première, ni la dernière fois. Il avait juste le fol espoir de toujours réussir à maîtriser la situation, d'une manière ou d'une autre. Jusqu'ici, il n'y avait laissé que quelques litres de sang.
Le Verseau vint poser une main douce sur l'épaule de son compagnon et eut un mince sourire à son intention. Il le connaissait trop pour ne pas ressentir son trouble et son inquiétude. Quelques mots de réconfort lui vinrent à l'esprit mais sonnèrent si creux qu'il préféra les taire. Il n'avait jamais eu cette même fibre que Kardia, qui trouvait toujours les bonnes phrases, ou du moins, essayait avec force ou humour. Alors, il se contentait d'un sourire.
Il lui fit un signe de tête en direction de la sortie. S'il ne pouvait lui offrir quelques paroles réconfortantes, il pouvait au moins lui offrir de la distraction. Un éclair de reconnaissance passa dans les yeux de Kardia avant qu'il ne prenne les devants pour marcher d'un pas long vers la sortie. Une seconde, le chevalier des glaces laissa ses yeux glisser dans son dos, l'esprit distant, perdu dans un recueil de pensées d'avenirs incontrôlables et malheureux.
Un courant d'air se glissa entre ses mèches pour venir caresser sa nuque en lui arracher un frisson. Il se secoua, lui et ses pensées, et emboîta le pas du chevalier déjà sur le parvis.
OoOoOoOoOoO
Le Sanctuaire s'étendait à leurs pieds, immense étendue de pierres et de constructions écrasantes et labyrinthe d'ombres se jouant de la lumière de l'astre lunaire. Le vent soufflait sur les marches désertes pour s'engouffrer entre les colonnes dans un bruissement fantomatique. Faisant face à ce vide vertigineux, deux chevaliers observaient en silence ce lieu qu'ils savaient tout sauf calme. Ici plus qu'ailleurs, les murs, les pierres et même les nuages avaient des oreilles. La route serait longue jusqu'à la dernière marche. Mais il suffisait qu'ils l'atteignent, qu'ils sortent de la barrière protectrice et tout serait gagné.
Les deux hommes s'entre-regardèrent. Un dernier échange silencieux. Un sourire. Un hochement de tête. Une dernière confirmation muette.
Kardia retint difficilement un rire quelque part entre la fatigue et la nostalgie. L'impression de revenir des années en arrière, lorsqu'enfant, il cherchait toujours un moyen de se faufiler là où il n'aurait jamais dû être, l'enivrait et effaçait l'expérience désagréable qu'il venait de vivre. Formidable jeu du chat et de la souris et où il se sentait bien plus félin que rongeur. Un sourire de loup découvrit ses canines, défi silencieux à quiconque oserait l'arrêter. Il donna une tape franche sur l'épaule de Dégel et sauta sur la première marche d'un longue série avec tant d'entrain qu'il ne se rendit pas compte du dernier regard insistant que son ami portait en contrebas dans les ombres.
Le Scorpion n'était ni dupe ni inquiet. Il se savait épié. L'action viendrait à lui d'elle-même. Nul besoin de la chercher ou de l'éviter, bien au contraire. Après tout, il n'avait pas affaire à n'importe qui et espérait bien ne pas être déçu. Ses dernières batailles avaient un arrière-goût de trop peu.
Il lui fallut attendre la septième marche.
Une petite explosion arracha un morceau de pierre à quelques centimètres de son pied. Sans hâte, presque avec flegme, Kardia s'arrêta, un sourire féroce illuminant son visage. Il releva les yeux vers la silhouette de Milo, assis en haut d'un pilier à moitié effondré, son armure brillante d'une lueur presque surnaturelle dans l'obscurité de la nuit.
« On cherche l'aventure ? » Questionna le Scorpion haut perché, la voix soigneusement travaillée pour onduler dans des intonations sournoisement trompeuses.
Mais Kardia savait que cette attitude était trompeuse. Milo voulait se montrer nonchalant, distrait. Mais un oeil observateur pouvait voir les dizaines d'indices qui contredisaient cette posture. Les muscles tendus, son attitude crispée, cette flamme particulière dans les yeux qu'il avait déjà vus lors de ses affrontements précédents, même s'ils n'avaient été que du jeu. Plus encore, l'ongle étiré de sa main droite, bien trop grenat pour être naturel... Mais le jeu était terminé cette fois. Kardia allait enfin pouvoir se donner à fond.
« Tu te proposes ? » Lança-t-il en direction de Milo sur le ton égal de la plaisanterie.
A la périphérie de son regard, il distingua Dégel s'avancer vers lui. Un simple signe de la main suffit à ce qu'il stoppe sa course. Il s'agissait de son combat et il avait bien envie d'en profiter. Surtout après ce qu'il venait de vivre, c'était pour lui un moyen efficace de se vider l'esprit et de se retrouver. Il n'allait pas laisser passer une si belle occasion et Dégel le connaissait trop bien pour ne pas le comprendre.
« Je m'en occupe. »
Il sentit son ami hésiter, mais se plier à sa volonté, reculant de quelques pas sur les marches, profitant de la présence d'une seconde colonne pour s'y adosser... Et protéger ses arrières. Kardia hocha la tête en un remerciement silencieux avant de s'avancer vers son adversaire.
« C'est bon, vous avez fini ? » Railla Milo du haut de son perchoir.
« Je t'attends depuis tout à l'heure, tu pourrais te dépêcher ! » Répliqua Kardia pour toute réponse.
Les deux hommes se toisèrent avant d'éclater d'un même rire sauvage. Lorsqu'ils se turent, Milo se redressa sur sa colonne, un visage ayant perdu toute trace d'amusement et dans lequel se lisait une concentration nouvelle.
« Je savais bien que vous finiriez par vous trahir. » Marmonna-t-il avant de s'élancer d'un bond vers son adversaire.
« On va voir si tu mérites vraiment mon titre. » Marmonna ce dernier pour lui-même en s'élançant à sa rencontre.
OoOoOoOoOoO
Le silence avait abandonné le Sanctuaire. Au milieu de l'obscurité, des éclats de lumière bleue et dorée s'entrechoquaient depuis plusieurs minutes sur les marches menant au onzième temple. Les deux combattants s'en donnaient à cœur joie, sans se soucier des possibles spectateurs.
Le principal spectateur se tenait à quelques marches de là, suivant des yeux les éclats lumineux qui rayaient la nuit avec appréhension. Dégel s'était plié à la volonté de son ami de combattre seul à contrecœur, conscient que dans son état, il n'aurait pu lui être utile et l'aurait gêné plus que lui venir en aide. Il avait gardé ses réflexes de combattant, mais son pouvoir... Mais malgré ce savoir, il ne pouvait s'empêcher de surveiller le moindre geste des deux combattants, prêt à agir au moindre débordement ou signe de faiblesse de son compagnon. Il y avait des limites aux promesses qu'il pouvait donner.
Mais les deux combattants s'amusaient. La retenue n'était pas de mise et il savait qu'il ne s'agissait pas réellement d'un jeu - le sang avait déjà coulé d'un côté comme de l'autre - et pourtant... Ils se testaient, se piégeaient, dansaient l'un avec l'autre, cherchant des ouvertures. C'était le comportement de Milo qui l'étonnait le plus. Il s'était attendu à de la haine et de la colère et pourtant, rien de tout cela n'émanait du chevalier du Scorpion. Il jouait fair-play avec son adversaire, n'utilisant ses capacités que ponctuellement, se ménageant une marge de manœuvre que Dégel devinait importante. Kardia non plus n'avait pas encore voulu montrer l'étendu de ses capacités. Dégel craignait le moment où l'un des deux commencerait à être sérieux et laisser de côté cette comédie puérile. S'il ne connaissait pas Milo, il savait que Kardia ne tiendrait pas longtemps avant de vouloir réellement s'amuser.
Il serra les poings, faisant blanchir ses phalanges. Le chevalier détestait ces instants qu'il ne pouvait maîtriser, et pire, où il ne pouvait agir. Un sentiment d'inutilité et d'impuissance capable de le faire sortir de ses gonds plus sûrement que n'importe quelle facétie de Kardia. Si seulement il pouvait utiliser son cosmos, se battre aux côtés de son compagnon, il pourrait au moins compenser l'absence de leurs armures. Mais même cela, il ne pouvait le faire. La fierté enfouie lui hurlait de douleur et d'injustice.
« N'y songe pas. »
Un instant, Dégel lâcha le combat des yeux pour se retourner. Il ne parut pas surpris de constater la présence de son homologue, assis sur une marche un peu plus haut, qui l'observait de son regard sanguin. Sans doute Camus avait-il pris le mouvement de ses mains pour un signe avant-coureur d'une quelconque intervention. Il se contenta d'un haussement d'épaules pour toute réponse, son regard glissant à nouveau sur les combattants.
« Pourquoi ? » Questionna Camus, suivant lui aussi l'évolution du spectacle. Le silence de son interlocuteur le poussa à préciser sa question. « S'enfuir. Il était persuadé que vous finiriez par vous trahir. » Continua-t-il avec un signe du menton en direction du chevalier en armure. « Cela ne pouvait que dégénérer. Tu le savais. »
Ce n'était pas une question. Et Dégel ne chercha pas à nier l'exactitude des propos. Il ne doutait pas de l'intelligence de Camus et ce dernier avait disposé d'un temps bien plus que suffisant pour les observer à loisir. Il resta immobile en lui offrant une réponse que le chevalier du onzième temple ne comprendrait sûrement pas.
« Nous avons besoin de réponses. »
Il ne pouvait lui offrir mieux et se refusait à lui débiter mensonges et non-sens. Lui-même n'était toujours pas convaincu qu'ils avaient fait le bon choix, que la réponse à leur présence ici se trouvait dans le Sanctuaire. Mais s'il avait essayé de retenir Kardia plus longtemps, il se serait avancé au-delà de dangers bien plus risqués. Il était pris au piège entre le marteau et l'enclume.
Il entendit Camus se redresser derrière lui. Contrairement à Milo, il n'avait pas endossé son armure et se déplaçait dans un silence léger. Sans trace de menaces ou d'austérité, il vint se placer à côté de lui. Quelques mèches rousses vinrent chatouiller le bras de Dégel qui retint un sourire. La contradiction troublante de cet homme l'avait saisi au moment où il avait posé les yeux sur lui. De son regard carmin à ses cheveux d'un rouge cinabre semblables à une flamme, rien n'aurait pu faire penser qu'il appartenait à la longue lignée des Saints du Verseau. Mais l'énergie glaciale qu'il laissait s'écouler autour de lui, elle, ne laissait aucun doute pour ceux qui pouvaient ressentir ce genre de pouvoir. Sans doute voulait-il le dissuader. Ou bien était-ce juste une habitude.
« Il y a d'autres solutions. » Proposa calmement Camus en l'observant avec placidité.
Dégel soutint son regard sans ciller. La porte qu'il lui offrait était étonnante de la part d'un chevalier venant arrêter deux fugitifs. Mais de toutes les solutions qu'il avait pu envisager, seule une était réellement viable, mais inenvisageable dans les conditions actuelles, pour la simple et bonne raison que personne de censé ne pourrait croire leur histoire. Il réfléchit une seconde, son regard passant du chevalier aux deux adversaires. Il y avait peut-être un moyen auquel il n'avait pas pensé. En serait-il capable ?
Mais alors qu'il s'interrogeait sur la faisabilité de cette nouvelle idée, un crépitement nerveux dans l'air attira son attention. Sans avoir besoin de bouger son regard, il sentit le changement d'atmosphère qui s'opérait subtilement quelques mètres derrière eux. Au regard de Camus qui se détacha également, il devina que lui aussi l'avait senti. Dégel inspira lentement avant d'offrir un sourire radieux à Camus.
« Tu fais un étrange Saint de Glace. »
« Quoi ? »
« Désolé, mais si je les laisse continuer, ils vont tous deux se blesser. »
Avant que Camus n'ait pu se remettre de sa surprise, Dégel était déjà hors d'atteinte, s'élançant en direction des deux combattants qui s'étaient, le temps d'une trêve bien brève, écartés l'un de l'autre.
Avec une agilité féline, il se glissa entre les deux chevaliers au moment où ceux-ci s'élançaient l'un contre l'autre. Le crépitement qui l'avait tiré de ses pensées s'était amplifié, conséquence familière du combat invisible des deux cosmos qui le heurtèrent de plein fouet, ravivant en lui une sensation familière, rassurante. Sans broncher, il se coula contre Kardia, aussi vif que le vent et, d'un geste d'une dangereuse précision, lui fit perdre l'équilibre d'une poussée calculée, l'obligeant à reculer de quelques pas. Sans perdre de temps à s'occuper du sort de son compagnon, Dégel profita de son élan pour esquiver le coup de Milo qui lui frôla le visage. Avec la même simplicité fluide, il pivota. Sa main vint se poser avec douceur sur l'épaulette de l'armure du Scorpion. Alors que ses doigts caressaient la surface dorée, le temps sembla se figer.
Milo voulut reculer, prendre de la distance. Avant même que son pied ne puisse prendre appui sur le sol pour se donner un élan suffisant, le cosmos de Dégel se déchaîna sur lui avec la force d'un ouragan. Un air glacé fit tomber la température de dizaines de degrés, faisant apparaître des étincelles de givre sur les pierres des escaliers. La scène resta figée dans un silence choqué, outré. Sous les doigts de Dégel, l'armure d'Or était entièrement recouverte d'une fine pellicule de glace. Assez mince pour se faufiler dans les articulations métalliques, bien assez résistantes pour les empêcher de fonctionner.
Milo était hors combat.
Avec une lenteur infinie, le Verseau recula de quelques pas, la main tremblante. L'énergie, son cosmos avait coulé en lui, si naturellement qu'il se demandait si son inaccessibilité de ces derniers jours n'avait pas été qu'un rêve. Il avait voulu tenter le tout pour le tout, se fier à son instinct. Le pari était réussi. Il tourna la tête en direction de son compagnon, qui s'était laissé choir au sol. Le visage luisant de sueur et de quelques traînées de sang, Kardia l'observait d'un air renfrogné.
« C'est malin ! » Lâcha-t-il, vexé. « On va leur dire quoi, maintenant ? »
Un signe de tête en direction de Milo et Camus. Si le premier était toujours prisonnier de son armure, le second s'était approché à pas prudent de son ami, les surveillant du coin de l'œil. Précautionneusement, le Français vint poser une main sur l'armure gelée. Dégel observa avec attention l'expression de son visage alors que lui-même se laissait tomber à côté de Kardia, essoufflé. Camus resta interdit de longues secondes alors qu'il sondait la force invisible qui avait réussi à maîtriser avec autant de facilité une armure d'or. Son front se plissa plusieurs fois alors qu'il faisait à son tour appel à son cosmos, dégelant avec lenteur son ami prisonnier.
« Toi ! » Hurla Milo à l'attention de Dégel une fois qu'il eut enfin retrouvé sa liberté de mouvement et de paroles.
Sans doute se serait-il jeté sur le chevalier si Camus ne l'avait pas stoppé d'un geste. Les deux Saints des glaces se regardèrent en silence, partageant ce dialogue silencieux que seuls deux élus peuvent avoir. Aux nuages de doutent qui baignaient le regard cinabre posé sur lui, Dégel su qu'il avait compris. Qu'il ne lui fallait que quelques preuves pour y croire réellement. Un rire fatigué franchit ses lèvres.
« On va leur dire la vérité. » Murmura-t-il en réponse tardive à son compagnon. « Et nous improviserons. »
