Douceur liquide

Auteur: Woshi

Disclaimer: Ni Kuroko no Basket, ni Sweet Pool ne m'appartiennent

Raiting: M pour cause de scènes sanglantes et sexuelles

Genre: UA, Angst, Drame, Tragedy, School life, Romance, Yaoi, Gore, Surnaturel, Mpreg d'une certaine manière

Note: Hey les gens, me voici avec un chapitre qui est venue rapidement donc, vous vous en doutez, une scène que j'ai aimé écrire. Un seul point de vue tout le long du chapitre, je m'excuse si vous vouliez de l'action car on va tomber dans du psychologique. Mais j'espère quand même que vous apprécierez l'ambiance. Je vous conseille néanmoins de ne pas manger pendant que vous êtes en train de lire (enfin bon, d'une manière générale, je vous déconseillerais de manger en lisant la fic en entière). Bref, voilà, juste un mot pour remercier ceux qui m'écrivent une review, ça me fait vraiment plaisir et ça me motive vraiment pour écrire. Je vous souhaite à tous une bonne lecture o/

[Sweet Pool OST - Chills 2 ]


Une semaine plus tôt.

Kise était allongé dans ce qui lui servait de chambre, la tête penchée en arrière, les bras pendant et le reste de son corps inerte. Les fenêtres et portes étaient closes, les volets tirés au maximum, plongeant la pièce dans une pénombre où les rares lumières présentes luttaient contre l'obscurité. Il n'était pas sûr si c'était l'après-midi ou le matin. Ses yeux ambre vitreux regardaient dans le vide, en face de lui, comme s'ils fixaient un point invisible. En fait, ils n'avaient aucune cible. Son regard, comme son esprit, était totalement vide. Toute surprise ou humeur était hors de lui, à se demander un instant s'il avait perdu toutes ses émotions d'un seul coup.

Il ne voulait plus penser à rien. Il ne voulait voir personne. Il ne voulait rien faire. Il ne voulait aller nul part. Grâce au week-end, il n'avait pas eu besoin de quitter son appartement depuis qu'il était revenu dans ce dernier. Tant mieux. Après ce qui s'est passé avec Aomine, il ne s'était pas senti assez fort, ni mentalement, ni physiquement, d'aller affronter le monde extérieur. Tous ces gens, il n'avait plus envie de les côtoyer. Il était mieux ici. En retrait de la société. En retrait de tout. Bien sûr, ses jours de repos n'allaient pas durer éternellement, mais il s'en moquait. Plus rien n'avait vraiment d'importance à ses yeux maintenant.

Avec un peu de chance, ils allaient tous l'oublier et le laisser dépérir en paix.

Des rêves superficiels éraient dans son esprits, perdus entre sa mémoire et sa conscience. Ryouta dormait d'un sommeil fragile, puis se réveillait difficilement pour se rendormir ensuite sans s'en rendre compte jusqu'à son prochain réveil. Et la boucle se répétait inlassablement un nombre incalculable de fois. Indépendamment de son cycle naturel de sommeil ou du temps qui se déroulait. Au bout d'un moment, le blondinet finissait par ne plus savoir s'il était toujours flottant dans ses songes ou revenu à la réalité. Seul le son de la pluie extérieur envahissant son logement silencieux lui donnait un point de référence. Il restait cependant incapable de dire combien de temps il avait dormi, et combien de temps il était resté éveillé.

Son corps était léthargique et fiévreux. Peut-être avait-il attrapé froid. Ce ne serait pas étonnant, en revenant trempé dans son appartement, il n'avait pas pris la peine de se sécher, ni même de se changer. L'adolescent s'était allongé dans son lit pour dormir et tenter d'oublier dans les limbes de l'inconscient ce qui lui était arrivé. Malheureusement pour lui, son corps eut vite fait de le lui rappeler. À son premier réveil, il lui était resté encore suffisamment de force pour se lever et se déshabiller devant le miroir de sa salle de bain. Son visage blanc creusé par des cernes ne fut rien par rapport à l'état de son corps; son cou portait des marques de strangulation de Midorima. Et le reste de son torse comportait des points violets, rouges comme suçons et des traces de morsures de la part d'Aomine.

Se voir dans cet état lui fit réaliser entièrement le choc de ce qui s'était passé, et Kise s'était alors effondré en larmes.

Après cela, il eut le courage de retourner dans la grande pièce et se rallonger sur le canapé-lit. Et depuis, il n'en avait plus bougé. Pourtant à cet instant, le jeune homme blond trouva le courage de se redresser afin de s'asseoir, ses bras autour de ses genoux, recroquevillés sur son torse. Même en bougeant aussi finement, cela lui donnait des secousses de douleur. Ses pupilles fixèrent vaguement le téléphone portable qu'il avait laissé sur sa table de chevet en rentrant. Cela lui rappelait qu'il avait oublié de répondre à l'heureuse annonce de son oncle. Eh bien, il était sûrement un peu trop tard, mais il se pencha et attrapa le téléphone pour ouvrir la fenêtre "Répondre". Il appuya sur les différents boutons symbolisant les caractères.

"Désolé pour le retard. Mes sincères félicitations, j'ai hâte de voir l'enfant."

Les messages écrits étaient vraiment utiles lorsqu'il voulait faire passer un message quelconque en cachant ses réels sentiments. Puisque personne ne pouvait voir son visage à travers l'écran, personne ne pouvait dire ce qui se dissimulait derrière ces mots en apparence neutres. Il aurait pu être en train de pleurer, sourire ou penser exactement l'inverse de ce qui était écrit, les lettres sur format numérique ne rapporteraient rien de tout cela. Tant mieux. C'est d'ailleurs pour cela que l'adolescent aux yeux miel préférait communiquer exclusivement par mail. Son jeu d'acteur était bon jusqu'à un certain point, et en ce moment, bien qu'il ne l'ait pas testée récemment, il doutait que sa voix paraisse totalement normale à quiconque l'entendrait.

Bien sûr, il se doutait que son oncle n'en resterait pas là et lui enverrait d'autres messages pour l'inviter à venir visiter sa tante à la maternité, mais il estimait qu'il en avait déjà fait suffisamment comme ça. Il lui avait répondu, il l'avait félicité, il avait fait le minimal civilisé. Pour le reste... Il verrait plus tard. Pour être franc, il n'était pas tant pressé que ça de les revoir, que ce soit eux, ou leurs enfants. Mais il était obligé, comme toujours. Comme contrepartie d'avoir fait partie de leur vie pendant toutes ces années, il se devait d'être témoin de leurs plus grands moments, quand bien même ça ne le concernait plus. Après avoir envoyé le message, Kise replaça le téléphone sur la table en mode vibreur.

Le blondinet eut une grimace sous le geste.

Même en bougeant au minimum ses muscles, il pouvait sentir une douleur profonde à l'intérieur de son corps. Chaque fois qu'elle palpitait, il sentait une insupportable sensation d'humiliation jaillir en lui et brûler tel un feu qui ne voudrait jamais s'éteindre. Ses membres le faisaient souffrir, sa peau était mutilée, il avait énormément de peine à bouger et pourtant, c'est dans son coeur qu'il se sentait le plus blessé. Le temps fera sûrement son oeuvre pour le rétablir ses blessures physiques, mais il ne pouvait pas en dire de même pour ses sentiments. Ce qui lui était arrivé, rien ne pourra l'en guérir. On l'avait violenté jusqu'au plus profond de son âme et écrasé sa fierté, son estime de soi et son amour-propre pour ne rien en laisser.

Il était déjà vide. Tout était gâché.

Doucement, il se remit en position allongée, sa tête contre l'oreiller puis ferma ses yeux ambre afin d'apaiser ce tourment. Cela ne lui servait à rien désormais de remuer son malheur, puisqu'il ne pouvait pas revenir en arrière. Il devait simplement faire avec. Avec ce dégoût de lui-même et cette sensation oppressante qu'il avait perdu quelque chose d'important. Ne pensant à rien, il écouta silencieusement le son de sa propre respiration, calme et régulière. La ventilation de l'aquarium, les battements de la pluie contre ses volets clos, la circulation de son sang dans ses veines. Tous ces sons se faisaient échos dans un orchestre harmonieux et agréable. Son ouïe s'évanouit dans cette symphonie en même temps que sa conscience.

Se recroquevillant sur lui-même, Ryouta abandonna son corps dans cette tendre obscurité.

OoOoOoOoOoOoO

Encore une fois, il semblerait qu'il se soit endormis sans s'en rendre compte. Kise eut du mal à rouvrir ses paupières, laissant sa vue tomber sur les murs blancs de sa pièce intime. Ses pensées étaient embrouillées, incapable de les mettre au clair. Peut-être parce qu'il était encore assoupi et sous le coup de la somnolence, il eut énormément de mal à se rendre compte qu'il venait de se réveiller. Une partie de son esprit dérivait encore dans des songes anonymes et ne semblait pas vouloir les quitter. Il ne fit aucun geste pour tenter de rappeler à sa conscience qu'il était de retour à la réalité. Peut-être parce qu'au fond, il n'avait pas vraiment envie de le réaliser totalement.

Hébété pendant un moment, le blondinet sentit entre ses pensées paresseuses une douleur violente dans son ventre. C'était différent de la douleur sourde qui l'occupait ces derniers temps, due aux nausées et aux récentes agressions qu'il du subir. C'était la douleur habituelle qui survenait dans son abdomen. Celle qui lui donnait l'impression que ses organes internes ne voulaient plus rester enfermés et tentaient de sortir de son corps par n'importe quel moyen, quitte à lui broyer l'intérieur. Ryouta retint un gémissement à la sensation terrible qui transperçait son estomac. Cependant, cette crispation de ses intestins eut pour effet de lui rappeler définitivement qu'il avait fini de rêver.

Ah oui, c'est vrai.

Combien il y en aurait aujourd'hui?

"Argh!"

Son visage se tordit lorsqu'il résista à la pression soudaine due à un corps étranger. Son calvaire se fit de plus en plus vif alors que ses organes internes continuaient de se contracter de l'intérieur. Le lycéen se retourna d'un côté, puis de l'autre, cherchant une position qui le ferait moins souffrir, même s'il savait d'avance que c'était peine perdue. Peu importe ce qu'il ferait, il ne pourra rien faire pour empêcher cela, ni pour atténuer la douleur. Il se tint le ventre en signe de désespoir, espérant vite en finir avec ce calvaire insupportable. Son postérieur était inondé d'une chaleur fiévreuse qui le fit se sentir extrêmement mal à l'aise et puis...

Quelque chose sortait.

Non, quelque chose glissait. Lentement, Kise pouvait la sentir s'extraire de son corps accompagnée d'un liquide brûlant avec un sentiment de honte intense. Peut-être qu'il était en train de donner naissance à quelque chose. Le jeune homme se souvint alors du message de son oncle et s'en rendre compte dans un moment pareil le rendit extrêmement amer. Comme si mettre au monde un bébé avait un quelconque rapport avec l'horreur qu'il éjectait douloureusement malgré lui. Un enfant était généralement issu d'une union amoureuse et totalement normale entre un homme et une femme. Qu'est-ce qu'il y avait de normal dans ce qu'il faisait? Absolument rien. C'était juste une abomination son nom.

Quelque chose tomba au sol avec un bruit d'éclaboussures.

"..."

Graduellement, la sensation torturante dans son ventre se calma et il laissa échapper un léger soupir de soulagement alors que ses membres se détendaient enfin.

La scène qu'il a vécue quelque temps dans les toilettes des garçons lui revint mollement en tête, non plus comme un souvenir affreux mais désormais comme un point de comparaison avec ce qu'il était en train de vivre. Ce petit lambeau de chair qui tombait d'entre ses jambes pour flotter au milieu d'une étendue rouge sang. La canicule qui avait oppressé son corps, sa tête qui perdait tout sens commun, ses tripes qui semblaient vouloir transpercer sa peau, cette envie de vomir omniprésente, ce rejet qu'il avait de sa propre personne, l'odeur du fer mélangée à une autre senteur beaucoup plus lourde, sa détresse muette.

Après ce qui s'est passé avec Aomine, il avait répété ce phénomène encore et encore une fois rentré chez lui. Cela arrivait sans prévenir, régulièrement sans toutefois de moment fixe, le prenant toujours par surprise sans lui laisser le temps de s'y accoutumer. Ce n'est pas comme s'il pouvait de toute façon s'y faire un jour, peu importe comment il abordait ça. Il y goûtait à chaque fois qu'il se laissait happer par ce sommeil peu profond, gagnant un peu plus sa conscience. Cercle vicieux, car plus cette chose se répétait, plus il était fatigué, et plus il s'endormait facilement, finissant par se réveiller pour de nouveau subir ça. Il avait juste l'impression que ça ne finira jamais.

Peut-être était-il condamné à rester enfermé dans cette pièce pour créer ces horreurs jusqu'à épuisement.

Pourtant, son esprit avait déjà passé un cap. Bien qu'absolument dégoûté par ce terrible phénomène, aussi répugnant que monstrueux, il avait abandonné depuis longtemps l'idée de se rebeller. Oh, bien sûr, la première fois que cela lui était arrivé, il en avait vomi d'horreur sur son propre plancher. Cela l'avait tellement exténué qu'il s'endormit tout de suite après, ne le laissant pas réaliser totalement ce qui lui arrivait. La deuxième fois, il en eut la nausée, mais aussi les larmes, ne voulant pas croire que ce ne fut pas un cauchemar, mais qu'en plus, ça se répétait. La troisième fois, la rage et la colère l'avaient mené à accentuer la blessure sur sa main en frappant contre le mur. La quatrième fois, Ryouta comprit enfin que toutes ses réactions ne servaient à rien, à part le faire souffrir davantage et cessa alors de lutter.

La fatigue et la déprime aidant, il finit par ne plus avoir la foi de faire quoi que ce soit. Alors il laissait simplement ces choses sortir passivement de son corps et envahir son espace intime après l'avoir souillé et blessé jusqu'au plus profond de son être. Après tout, cela s'harmonisait bien avec son estime de soi personnelle. Il était sans espoir. Il était répugnant. Ce corps qui continuait de commettre cette hérésie sans se soucier de ce qu'il désirait, il ne lui appartenait plus. On le lui avait bien fait comprendre. Midorima, Aomine... toutes ces personnes s'en étaient pris à lui et l'avaient malmené comme bon leur semblait. Et maintenant, ces saletés aussi lui faisaient sentir que cette enveloppe charnelle n'était plus sienne.

Exténué, il médita un moment après s'être redressé pour appuyer son dos contre le mur de la pièce.

À ce stade-là, il était encore propre, ainsi que tout le mobilier en hauteur. Mais qui sait jusqu'à quand ça durera.

"Tu n'es pas humain!"

Ces mots de Midorima s'agrippaient désormais à son esprit avec des griffes acérées. Peut-être que c'était vrai. Peut-être que c'était lui qui ne voulait pas voir la vérité en face. Jusqu'à présent, Kise avait toujours voulu laisser place aux doutes pour se laisser l'espoir que même s'il était en train de s'enfoncer dans la déchéance, il y aurait toujours moyen de revenir en arrière. Il s'était accroché à la perspective qu'en agissant normalement, en faisant des efforts pour s'intégrer et cacher les défauts qui le trahiraient, il pourrait caresser l'idée de vivre normalement. Alors oui, au départ, il n'y avait cru que partiellement, malgré toutes les preuves qui lui étaient données.

Mais désormais, ce n'était plus envisageable.

Regardant la lampe bleue fluorescente qui peignait l'eau cristalline de l'aquarium, le blondinet plissa les yeux. Les poissons multicolores à l'intérieur nageaient dans une illusion de liberté, tournant de temps à autre sans réelle direction, sinon juste faire passer le temps. Ils étaient magnifiques, comme toujours. Leur ballet aquatique gracieux se moquait bien de l'enfer qui se déroulait de l'autre côté de la vitre. Ils ne voyaient rien. Ils n'avaient conscience de rien. Et ils étaient heureux comme ça. Enfermés dans leur univers artificiel, et pourtant tellement enviable. Même s'ils étaient insignifiants et ne servaient que de décoration.

Lorsqu'il compara leur beauté à sa laideur répugnante, le lycéen se sentit happé dans un désespoir sans fond.

OoOoOoOoOoOoOoOoO

Kise flottait dans un monde où réalité et rêve étaient mélangés. La frontière devenait de plus en plus floue, et il la laissait s'effacer sans s'en rendre compte. Est-ce que le rouge devant ses yeux était un de ses nombreux cauchemars, est-ce que la douleur dans son ventre était purement oeuvre de son esprit, est-ce que cette sensation d'étouffer n'existait-elle que dans sa tête? Ou alors devait-il se rendre à l'évidence que l'horreur n'existait plus uniquement dans l'imaginaire, mais qu'elle était bel et bien venu le poursuivre dans le monde réel? Au fond, il s'en fichait maintenant. Que ce soit vrai ou non, son état était désormais le même. Alors... autant dormir.

Il voulait dormir maintenant. Mais ses sens étaient éveillés. Il se sentait dans un état de somnolence lent très inconfortable. Il n'était plus endormi, mais pas encore totalement réveillé. Il était à demi conscient d'être revenu de ses songes, mais en même temps, son corps lui paraissait peser une tone. Impossible de bouger quoi que ce soit. Le jeune homme blond savait quand y mettant l'effort nécessaire, il pourrait très certainement sortir de cette situation intermédiaire, mais il n'en avait pas le courage. Il savait bien que c'était idiot de l'espérer juste après son éveil, mais il voulait vraiment retomber dans les vagues du sommeil. C'était peine perdue.

Ces symptômes, encore.

"Hmmh..."

Il savait ce qui les causait. Alors il ouvrit les yeux pour observer son environnement sans avoir toutefois l'envie de bouger.

Dans la pièce sombre, les petites choses vivantes se tortillaient au sol dans une mare de sang. Pour le moment , aucune d'entre elle n'eut encore l'idée de tenter d'escalader ses meubles. D'ailleurs, la flaque carmin étant elle-même dans un périmètre limité, Kise n'avait vu aucun de ces morceaux de chair quitter la pièce principale pour s'aventurer ailleurs. Elles se contentaient de tourner en rond par terre, en se tortillant comme des vers de terre sans but précis. Ces choses qui naissaient sans cesse. Le son de ces limaces rouge rampant au sol se mulpliait dans un bruit humide et profond, se mélangeant aux éclaboussures du liquide pourpre. Le blondinet avait d'abord eu du mal à croire que tout cela soit sorti de lui.

Mais désormais, à ce stade de son état psychologique, Kise y réagissait déjà comme si c'était un fait parfaitement normal. Plus de terreur. Plus de dégoût. Plus de surprise. Plus de larmes. Non, rien de tout cela. Juste... une passive constatation. Et une fatalité sur sa propre personne. Il était fou. Il n'était pas humain. Il était désormais capable d'accepter ces idées absurdes sans aucune objection. Il n'avait plus vraiment la force de prouver le contraire. Ses yeux vitreux n'avaient désormais plus aucun but. Même sa propre survie lui paraissait dérisoire. Son ventre criait famine, mais il n'avait aucune envie d'apaiser ce vide. C'était bien plus facile comme ça.

Recroquevillé sur le lit, Ryouta était allongé en position foetale.

Depuis combien de temps était-il comme cela? Une heure? Une journée? Une semaine? Un mois? Il n'en savait rien. Cela faisait un bon moment qu'il avait perdu la notion du temps. Rien dans son monde hermétique n'était là pour le lui indiquer, après tout. Le bruit humide de ces choses se tortillant assaillait sans fin ses oreilles, brisant le silence reposant qui habitait normalement son appartement. Elles ne voulaient pas le laisser se reposer, d'aucune manière. Combien il y en avait maintenant? Peut-être sortaient-elles même quand il dormait. Ce ne serait pas étonnant. Ce n'est pas comme si son corps attendait un quelconque signe d'approbation de sa part...

Plongé dans ses pensées, Kise se soutint d'un de ses bras pour se relever. Un gémissement de douleur sortit de ses lèvres gercées lorsqu'il se rendit compte que cela se révélait bien plus pénible qu'il l'aurait pensé. Son humeur et sa condition physique étaient dans leur pire état, mais après être resté inactif aussi longtemps, il sentait qu'il pourrait -et devait- bouger quand même un peu. Il avait beau se soupçonner de sortir ces choses pendant son sommeil, ce dernier lui offrait quand même un peu de repos malgré tout. Au moins, il ne se sentait pas plus fatigué en sortant d'une de ses siestes, même s'il ne se sentait non plus guère mieux.

Assis sur son lit, le blondinet leva son regard vers le plafond, refusant de voir ce qui se passait à ses pieds d'aussi près.

Il imaginait que ces limaces de chair s'étaient multipliées et propagées au sol bien plus que la dernière fois qu'il eut vérifiée. Il avait déjà en tête l'image de son plancher assaillit de tant de ces micro-monstres qui donnaient l'impression de se reproduire comme des cafards. Toutes entassées les unes sur les autres tant il n'y aurait plus de place pour toutes, les forçant alors à coloniser des espaces en hauteur. Peut-être même que certaines d'entre elles s'étaient étendues au-delà de son salon pour aller dans d'autres pièces. Oui, dans sa tête, elles étaient forcément des dizaines à empoisonner son espace vitale. Mais en réalité, il n'y en avait qu'une douzaine au sol et au bord de son lit.

Kise se leva pour marcher lentement jusqu'au centre de la pièce à travers la marée de sang et ses étranges habitants. Chacun de ses pas ne lui donnait pas vraiment la sensation d'être sur un sol dur mais plutôt un doux nuage et il sentit le contrecoup de son entêtement à ne vouloir rien faire ces derniers temps. Ses membres encore engourdis par sa paresse et la fatigue, il eut du mal à garder une démarche stable et du se rattraper plusieurs fois à un de ses meubles afin de ne pas trébucher. Cela ne lui aurait pas vraiment plus. Après avoir fait quelques tours, il réussit à trouver la bonne démarche. L'adolescent blond n'aurait pas cru qu'il vivrait un jour ce genre d'expérience.

Une chose visqueuse lui chatouilla les orteils, le forçant à regarder enfin les objets de sa déchéance.

Pliant les genoux, il se pencha en entourant ses jambes de ses bras et observa d'un oeil désabusé et totalement absous de tout jugement.

Ces morceaux de chair avaient la taille d'un poing à tout casser, mais certains étaient étrangement plus petits que d'autres, de même que certains bougeaient plus vite que d'autres. Leur texture avait vraiment l'air molle et gluante, un peu comme des viscères doués de mouvement. Le jeune homme put constater malgré la pénombre que la plupart étaient d'un rouge profond, noires dans leurs parties les plus obscures, mais d'autres devenaient rouges vif, voire rose. Leur surface enveloppée dans une étrange couche humide s'apparentant à du mucus tremblait de temps à autre quand leurs vaisseaux sanguins -ou ce qu'il supposait l'être- se mettait à pulser à l'intérieur de l'organisme.

Certaines choses au contraire avait une apparence plutôt sèche, comme l'écorce d'un arbre, et il s'agissait surtout de celles qui avaient une teinte beaucoup plus claire. Maintenant qu'il y pensait, ça avait commencé à ce moment-là. Quand il avait commencé à entendre ces sons de feuille flétrie imprégnant sa chambre. Quand il en toucha une du bout des doigts, elle lui donnait en effet la sensation de boisure qui aurait pourri. Ou plutôt séché. Sa peau en ressortait blanche de toute substance humide. Celles qui étaient sèches ne bougeaient plus. Comparées aux autres qui continuaient de se tortiller dans la flaque rouge, celles-ci étaient mortes.

Mais dire qu'elles sont mortes implique d'accepter le fait qu'elles eussent été vivantes.

Alors... c'était des choses vivantes? Puisqu'elles sortaient de son corps, elles étaient une partie de lui d'une certaine manière. Les choses que son corps évacuait étaient vivantes. Ces choses qui faisaient partie de lui étaient vivantes. À part envisager le fait qu'il y avait quelque chose qui habitait dans son corps comme un parasite et qui émettait ces morceaux de chair, Kise ne pouvait pas comprendre cette histoire. C'était... beaucoup trop surréaliste. Imaginer uniquement qu'il y avait quelque chose en lui n'avait aucun sens. Et pourtant... Et pourtant, cela expliquerait alors bien des choses...

Était-ce réel? Ou une illusion?

Ryouta s'étonnait lui-même de se poser encore cette question rhétorique, mais il fallait croire qu'une partie de son cerveau voulant préserver ce qui lui restait de raison. Au fond, il voulait encore s'imaginer que cet enfer n'avait lieu que dans son esprit malade. Il attrapa une des limaces sanglante qui tremblait entre ses doigts osseux afin de mieux l'observer. Il y a encore quelque temps, le simple fait de s'en approcher lui aurait donné envie de vomir et de s'en éloigner, mais après avoir cohabité pendant une certaine période, il ne ressentait plus rien. Comme son apparence laissait le supposer, celle-ci était tendre et humide. Étrange. Est-ce que les illusions du toucher existaient-elles?

Pendant qu'il la regardait, la pulsation de la petite membrane s'affaiblissait petit à petit jusqu'à ne plus bouger du tout. Après s'être vaguement débattue entre sa prise, le morceau de chair avait finalement cessé de lutter contre son destin. Il lui semblait même que sa chaleur, d'abord brûlante, diminuait désormais. Peut-être était-elle morte. Peut-être était-ce parce qu'il l'avait saisie en dehors de la mare de sang. Ou peut-être était-elle déjà sur le point de mourir lorsqu'il l'avait saisi. L'adolescent n'en était pas sûr et n'avait de toute façon aucun moyen de vérifier son hypothèse désormais. Mais de toute façon, c'était une bonne chose.

Kise se releva pour prendre la direction de la cuisine sans lâcher l'organisme. Bien qu'elle soit morte, cette petite masse avait encore des couleurs vives et brillantes, et elle semblait vouloir recommencer à bouger à tout moment. Le jeune homme ne savait pas si elle feintait tout simplement pour qu'il la relâche. Même s'il admettait que ces choses étaient vivantes, il les imaginait cependant mal être doué d'intelligence. Elles s'apparentaient plus à des organes humains programmés pour une seule fonction sans savoir faire quoi que ce soit d'autre. Il relâcha la chose dans l'évier et ouvrit le robinet pour la faire disparaître.

Il revint ensuite dans la pièce principale qui lui servait de chambre et salon

Pendant un moment, un vain espoir de voir disparaître toutes ces masses sanglantes pendant son absence lui avait caressé l'esprit. Après tout, si elles étaient le produit d'une illusion de son esprit dérangé, alors peut-être qu'elles disparaîtraient s'il partait pour revenir. Peut-être que sa sortie aurait débloqué quelque chose dans ses yeux et le reste de ses sens pour qu'il puisse de nouveau revoir son appartement tel qu'il l'avait toujours perçu. Mais rien n'avait changé à son retour. Les limaces continuaient d'errer sans but sur le sol sanglant, luttant pour survivre contre leur agonie prochaine tandis que leur créateur se sentait sur le point de craquer sous le coup de la déception.

DING DONG

Ce petit bruit aigu et familier signifiant qu'on sonnait à la porte le sortit de sa torpeur démente.

Son coeur rata un battement lorsqu'il l'entendit. Quelqu'un était venu. Venu le voir. Qui? Qui sur cette planète viendrait jusque chez lui en sachant que pratiquement personne, même pas Kurokocchi, n'avait son adresse. Qui donc? Le facteur? Un voisin? Un vendeur de porte-à-porte? Les pulsions dans son torse s'accélérèrent et sa nuque devint brûlante. Tournant ses yeux ambre vers la source du dérangement, Kise eut du mal à réaliser que quelqu'un se tenait non loin de lui. Quelqu'un de normal. Quelqu'un d'humain. Il se sentait comme s'il venait soudainement et violemment d'être ramené à la réalité. Ses paumes de main étaient déjà moites, une tension montait clairement en lui; Quelqu'un l'attendait de l'autre côté de cette porte qui séparait son monde cauchemardesque de l'extérieur.

Il ne voulait pas répondre.

Il ne voulait voir personne.

Ne pas ouvrir était la meilleure chose à faire.

Mais... mais le dernier éclat de raison en lui guidait ses pas à travers le couloir sombre tandis que son coeur accélérait sa danse. Plus fort et plus proche. L'allée étroite était épargnée par les assauts sanglants, comme le corridor ultime entre les deux univers antagoniques. Personne sur le palier ne pourrait se douter de ce qui se passait à l'intérieur de son appartement. Et quand bien même, Ryouta ne laisserait personne pénétrer dans cet espace. Jamais. Même en temps normal. De toute façon, quelque soit la personne qui se tenait là-bas, il n'avait pas l'intention de faire durer la conversation. S'il y en aurait une. Il pourrait très bien juste regarder de qui il s'agissait pour fermer immédiatement.

Le blondinet posa sa main sur la poignée, tourna la clef et ouvrit lentement l'ultime séparation dans une brèche presque symbolique. Malgré le stress de faire face à quelqu'un après tout ce temps enfermé dans sa bulle, il était déterminé à ne pas laisser son visiteur la percer. Peu importe ce qui arriverait, l'identité de l'individu, ses motivations, il ne sera plus surpris. C'est ce qu'il avait décidé. Tout du moins, il avait tenté de s'en convaincre. Mais la force dans ses jambes le quitta d'un coup et il se sentit sur le point de s'effondrer sur place. Son corps tremblait tellement qu'il jurait entendre ses os claquer. Un soupir indescriptible sortit de sa bouche; un mélange d'ahurissement, d'effrois et d'outrage.

De l'autre côté de la porte se tenait Aomine.

Derrière lui, le paysage était obscurci par les nuages noirs et la pluie incessante. Alors que la fraîcheur humide frappa son visage décomposé, un immense sentiment de regret l'envahit. Pourquoi a-t-il fallu qu'il réponde et vienne ouvrir? Il aurait dû rester se noyer dans ce monde sanglant qui l'attendait à l'intérieur. Il aurait pu l'ignorer. Cela aurait été beaucoup plus facile pour lui de prétendre qu'il n'était pas là. C'est ce qu'il avait prévu de faire au départ. Kise avait bien conscience de ne jamais prendre les bonnes décisions, mais en ce moment, il avait le sentiment de choisir les pires de sa vie. Une seule fois pourtant, aurait peut-être suffi.

Le blondinet mit toute sa force en serrant la poignée de porte et tenta immédiatement après s'être rétabli de la surprise de la refermer. Mais juste avant qu'il ne puisse replacer cette barrière close, le bout de la chaussure du lycéen bronzé l'en empêcha. Dans son état normal, Ryouta aurait sûrement grimacé en s'imaginant la douleur de l'impact, mais actuellement, aucun sentiment de compassion n'était en mesure d'émerger en lui. Pas pour ce type. Daiki profita de cette opportunité pour attraper le bord de la porte et se glisser dans l'ouverture, forçant l'occupant à reculer malgré lui.

"... dégage." Marmonna Kise en toisant Aomine d'un regard mauvais à travers ses mèches blondes. "Pourquoi t'es venu jusqu'ici? Dégage!"

Malgré l'agressivité claire de son ton, le jeune homme aux cheveux bleus regarda le blond sans rien dire et sans rien faire. Sentant qu'il était condamné à faire face à ce silence, le plus jeune des deux ferma ses yeux ambre, la main toujours agrippé à la poignée dans une ferme intention de la refermer, peu importe s'il devait broyer le pied de son camarade pour cela.

"Fous le camp d'ici je te dis! Pourquoi t'es venu ici? Je ne veux pas te voir! Je te déteste! Alors... Alors dépêches-toi de dégager!"

Il ne savait pas vraiment ce qu'il disait. La colère et la rancune parlaient pour lui et même si ça aurait pu se muer dans une envie de refaire le portrait à son visiteur, au fond, il voulait juste le voir partir. Ni plus, ni moins. Il ne voulait pas voir le visage d'Aomine. Il... Il a tellement pensé à lui pendant tout ce temps. À ce qu'il lui avait fait. À ce moment, même si ça avait été une expérience horrible, à chaque fois qu'il y pensait, la haine et l'humiliation étaient accompagnée d'un arrière-goût de douceur amère. Lorsqu'il l'avait touché, son corps avait réagi purement de manière physique et quand bien même il savait qu'il ne pouvait rien y faire, il détestait ça.

Cela le fit juste agoniser dans une misère insupportable.

Pendant un court moment, il eut un court mutisme des deux parties avec la pluie en bruit de fond. Kise s'entêtait à ne pas vouloir regarder son interlocuteur, la tête baissée. Cependant, il sentit que quelque chose bougeait légèrement, le forçant à ouvrir les yeux et se redresser pour vérifier que le maté ne prépare pas un sale coup. Il fut assez surpris de sa découverte; de multiples feuilles de papier lui étaient tendues à travers la porte entrouverte. C'était bien sûr Aomine qui les tenait, pas tout à fait de l'autre côté du palier, mais pas non plus à l'intérieur du logement. Il ne força cependant pas plus loin son accès.

"Je suis juste venue te les apporter." Déclara-t-il pour la première fois d'une voix basse.

En les regardant de plus près, il y avait des choses écrites dessus à la main, de manière plutôt propre et organisée. Il put déceler également quelques chiffres sous forme mathématique. Des cours et des devoirs, très certainement. Le blondinet réalisa alors que plusieurs jours étaient passés, sans doute le week-end, et qu'il avait été absent durant tout ce temps. Ce brusque retour à la temporalité lui rappela également que son téléphone n'avait cessé de sonner les premiers jours jusqu'à ce qu'il tombe à court de batterie. Mais évidemment, il n'y avait pas vraiment porté attention. Et pour être honnête, même avec cette piqûre de rappel, c'était toujours le cas.

"Akashi me l'a demandé." Expliqua vaguement le basané, comme justification.

Ryouta attrapa machinalement les feuilles volantes, le regard absent et désormais vidé de toute colère, remplacée par de l'ahurissement. Après avoir accompli cette tâche, Daiki lui tourna alors silencieusement le dos pour s'en aller sans rien dire de plus et disparut dans les escaliers. Sans le remercier, ni même le saluer, le jeune homme aux pupilles miels referma enfin la porte, libre de toute entrave, et resta debout devant cette dernière, hébété, regardant bêtement les feuilles manuscrites sans faire un seul pas vers la pièce principale. Pas encore. il n'était pas prêt. Même si l'obscurité ambiante entoura de nouveau son corps et que le son rampant et gargouillant recommença à resonner dans ses oreilles.

Il avait du mal à réaliser ce qui venait de se passer durant ce laps de temps.

Aomine qui était venu lui apporter ses cours, comme si de rien n'était, comme si tout était parfaitement normal...

"Pfff... haha... hahahahaha!"

Soudain, un rire sortit, suivi par un autre, puis un autre. S'enchaînant, sans lui laisser le temps de respirer.

"Hahahahaha! Hahahahahahaha! Hahahahaha!"

Incontrôlable.

Il continua de rire, comme possédé, incapable de se mesurer. N'importe qui le voyant ainsi aurait très certainement peur face à cette hilarité bien plus inquiétante qu'amusante. Son torse suivait en rythme saccadé son rire alors qu'il froissa les feuilles de papier dans ses mains sans précaution. Et il rit, encore. Tout seul. Face à l'absurdité de cette situation. Fous. Lui et Aomine étaient fous. Même si Akashi le lui avait demandé, pourquoi viendrait-il jusqu'ici pour les lui donner en main propre? Il aurait pu simplement refuser et dire qu'il avait d'autres obligations. Rien ne l'avait forcé à se déplacer, surtout en supposant que Kise n'habitait pas vraiment à côté du lycée.

Alors pourquoi? Pourquoi une telle chose? Était-il venu pour voir son visage? Son misérable visage décomposé lorsque ses yeux ambre se poseraient sur son agresseur? Pensait-il qu'il pourrait le narguer et se moquer de sa faiblesse? Lui rappeler qu'à un moment, le blondinet avait été sa chose, sa petite chose suppliante? Et peut-être même lui faire comprendre que son calvaire allait recommencer, maintenant qu'il venait le traquer jusque chez lui? Il voulait voir à quel point il l'avait brisé, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur, et s'en délecter dans un sadisme qui lui irait bien? Non... Ce n'était pas ça. Ce n'était pas ça...

"Hahahahaha! Hahahahahah... hahaha... haha..."

Au fur et à mesure, son rire le fatigua et faiblit pour ne plus s'apparenter à de la démence mais presque à une envie de pleurer. Pleurer sur sa pathétique condition. À bout de souffle, son dos buta violemment contre l'entrée car il ne se sentait plus capable de rester debout suite au choc. Kise se laissa mollement glisser au sol jusqu'à s'asseoir. Il pouvait sentir la froideur du carrelage à travers le tissu de ses vêtements qui, étrangement, lui faisait du bien. Maintenant calmé, il se rendit compte que plus rien n'avait de sens désormais. Qu'il rêve ou non, c'était fini. Il avait touché définitivement le fond.

C'était lui le fou.

Il était répugnant.

Aomine l'était.

Tout l'était.

Tout était dégoûtant.

Avec un sourire tordu, il tourna la tête en direction du salon tel un condamné à mort qui voyait de loin sa corde de pendaison. Il allait bientôt y retourner. Il était en train d'y retourner. Le rouge sanglant revint. La température chassa la fraîcheur de l'aération qu'avait provoquée l'ouverture de la porte. L'odeur alourdit l'atmosphère. Le noir peignait les murs. Ces choses hideuses se tortillaient autour de lui. Son corps était leur nid. Son esprit leur nourriture.

Et Ryouta ne pouvait rien faire à part accepter son sort, dans cette pièce où illusion et réalité ne formaient plus qu'une entité.

OoOoOoOoOoOoOoO

Combien de temps cela faisait-il depuis qu'Aomine était parti?

Kise n'en avait aucune idée.

À genoux par terre et les deux bras posés sur la table où reposait l'aquarium, le blondinet regardait à l'intérieur d'un air à moitié hypnotisé, à moitié pensif. Sa joue contre son avant-bras, il fixait les poissons nager à travers l'eau cristalline dans la froideur du verre. Le flot de bulle qui resonnait sans cesse en montant à la surface était magnifique, indéniablement. Chacun faisait un petit son adorable en éclatant qui, mais ensemble, ressemblait à une petite mélodie enfantine. Qui plus est, cela donnait une décoration naturelle à l'univers bleuté qui donnait envie de se transformer un jour en sirène afin de pouvoir observer cela de l'intérieur. Cela romperait peut-être le charme, mais ça vaudrait le coup.

Au coin de son champ de vision, un petit morceau rouge rampait sur la table.

Le jeune homme aux yeux miel n'avait aucune idée de ce qui l'avait poussé à monter jusque-là alors qu'il restait encore suffisamment de place au sol. Peut-être qu'il bougeait sans savoir où aller, ou peut-être avait-il décidé de partir à l'aventure de son côté. Toujours est-il qu'il escaladait maintenant le grand bloc de cristal rempli d'eau. Illuminé ainsi par les reflets aquatiques et la lampe artificielle, il ressemblait vraiment à une chair crue découpée à vif. La voyant de plus près, Ryouta aperçue clairement de nombreuses artères et veines transparaître sous la fine membrane humide. Elle était encore plus hideuse ainsi.

La limace rouge était désormais sur le bord de l'aquarium, et au vu de sa démarche tremblante, il n'y avait aucun doute qu'elle allait bientôt tomber dedans. Il devrait intervenir. Peut-être qu'il arriverait quelque chose à ses poissons si jamais il laissait cette chose les atteindre. Juste au moment où il pensa l'enlever, elle vacilla. Un bruit d'éclaboussure humide accompagna le mouvement de l'eau sous l'impulsion du corps étranger qui désormais tombait dans la profondeur marine. Eh bien, il semblerait que malgré leur aisance plus ou moins évidente à patauger dans une flaque de sang, ces choses n'étaient pas habituées à être plongé dans de l'eau. Sans doute trop pure pour eux.

Les poissons, confondant cela avec de la nourriture, s'approchèrent du morceau de chair pour le picorer.

Un ligne carmin accompagnait la masse dans sa descente, dansant dans l'eau, comme de la fumée dans l'air. S'il ne savait pas ce que c'était, le lycéen blond aurait presque trouvé cela poétique ce joli contraste de couleur. Mais à ce moment, il songeait surtout qu'il ferait mieux de la sortir de là, tout de suite. C'est ce qu'il envisageait, mais il n'arrivait pas à bouger son corps pour une quelconque raison. Peut-être qu'il était encore trop faible. Peut-être qu'il n'avait pas envie d'intervenir, comme toujours. Ou peut-être qu'il était juste curieux de voir ce qui se passerait s'il laissait cet échantillon de laideur envahir le cocon de beauté artificielle qu'il avait eu tant de mal à préserver.

Réalisant finalement que ce n'était pas de la nourriture, les poissons s'en désintéressèrent et se dispersèrent

La chose sanglante coula jusqu'au fond de l'aquarium, entre le sable et les plantes marines tandis que le filet pourpre continuait de tracer son chemin passé. Puis elle ne bougea plus, semblant réellement incapable de se mouvoir au fond de l'eau. Peut-être qu'elle s'était noyée. Au final, rien de plus n'arriva. L'aquarium était la seule chose qui ne changeait pas. Il continuait de préserver sa magnifique froideur et ses habitants tandis que la canicule rouge frappait et s'étendait mortellement de l'autre côté du verre. Kise admirait vraiment ces micro-organismes d'être capable de survivre dans un milieu aussi extrême.

Dans sa contemplation, le blondinet remarqua alors qu'un des poissons avait arrêté soudainement sa nage gracieuse pour faire d'étranges mouvements. Peut-être avait-il perdu son sens de l'orientation à force de tourner en rond dans cette cage glaciale. Après avoir tourné encore et encore, comme s'il était possédé, le poisson s'arrêta de bouger. Le blondinet supposa qu'il avait peut-être décidé de reprendre le contrôle. Mais non. Avec le son d'une bulle percée, le corps du poisson se balança d'une manière non naturelle. Les autres s'étaient éloignés de lui, sentant que quelque chose d'anormal se passait. Puis il eut ce son à nouveau. Puis une fleur se mit à éclore du corps du poisson vacillant.

Une large fleur de chair.

"..."

Bien sûr, Ryouta se sentit un peu surpris devant ce phénomène peu banal. Juste un peu. Parce qu'après avoir vécu ce qu'il a vécu, voir un de ces poissons exploser de l'intérieur n'était plus aussi effrayant. Mais aussi et surtout, il ne savait pas pourquoi, il se sentait soulagé. Cela lui confirmait bien que rien ne durait éternellement. Le poisson décoré de pétale rouge ouvrit faiblement la bouche dans un dernier élan de vie, essayant sans doute de "respirer". Puis il remonta lentement à la surface, le ventre à l'air. Quant à ses semblables, ils l'avaient déjà oublié -si tant est qu'ils eurent conscience de sa présence un jour-.

Vérifiant à l'intérieur de l'aquarium, Kise vit la limace rouge bouger intensément, comme si elle aussi se débâtait contre quelque chose, peut-être la noyade. Pourtant, il ne pouvait pas entendre de bruits agonisants. Comme à chaque fois que ces choses mouraient, elles le faisaient sans bruit. Silencieuses. Les unes après les autres, elles s'éteignaient discrètement parmi leurs homologues, se fondant presque dans la masse sanglante dans laquelle elles déambulaient. Lentement, le lycéen se détourna de l'aquarium pour regarder l'intérieur de son appartement avant d'aller s'allonger dans son lit pour réfléchir.

Depuis un ou deux jours peut être, son taux de rejet de ces morceaux de chair baissait.

Avec ça, leur population disparaissait régulièrement. Son corps et son esprit reprenaient alors doucement leur stabilité, même s'ils demeuraient encore fragiles. Il sentait bien que son repos devenait enfin réparateur, et même si les cauchemars accompagnaient toujours ses songes, il était soulagé en se réveillant de constater que ces derniers devenaient moins violents. En suivant cette tendance, ces étranges symptômes allaient bientôt toucher à leur fin. Si c'était le cas, alors Kise serait de nouveau capable de retourner au lycée. Et affronter le monde réel.

Mais avant, il devra aller à l'hôpital afin de comprendre ce qui lui était arrivé. Ces derniers jours avaient été beaucoup trop étranges maintenant qu'il y songeait dans un état d'esprit un peu plus posé. C'était naturel qu'il pense que quelque chose n'allait pas avec son corps. Cette fois, il prendra un des morceaux de chair qu'il a évacués pour le montrer au docteur. Il ne pourra pas dire qu'il n'y avait rien d'étrange après avoir vu cela. Plus que tout, il voulait une raison, une explication qui le rassurerait. Cette fois, il se fichait si c'était une maladie, un parasite ou il ne savait quoi. Il voulait une explication. Du concret. Rester ainsi sans avoir aucune connaissance était la pire situation qui soit pour lui. Son esprit était désespéré de trouver une logique dans tout cela.

Kise s'allongea dans son lit, fermant les yeux avec la perspective d'un véritable sommeil, peut être sans rêve cette fois...