Douceur liquide

Auteur: Woshi

Disclaimer: Ni Kuroko no Basket, ni Sweet Pool ne m'appartiennent

Raiting: M pour cause de scènes sanglantes et sexuelles

Genre: UA, Angst, Drame, Tragedy, School life, Romance, Yaoi, Gore, Surnaturel, Mpreg d'une certaine manière

Note: Jamais un chapitre ne m'a paru aussi long à écrire... j'ai rajouté tellement de scènes, de paragraphes, supprimé d'autres X'D Mais il est là et c'est tout ce qui compte! Encore une fois, une de mes scènes préférées du jeu se trouve dedans! C'est un chapitre plutôt calme, à part un petit bout d'intrigue au milieu qui fait tâche (mais je voulais pas le décaler et puis comme ça, tout le monde est content) donc voilà. J'espère que vous apprécierez, bonne lecture!

[Sweet Pool OST - Calm 2 ]


Sous les tons rouges du crépuscule, tous les étudiants quittaient d'un mouvement uniforme le lycée par la seule sortie qui était dédiée.

Kagami ne suivit pas la foule comme il avait l'habitude de le faire, et restait en retrait pour éviter d'être emporté par la masse. Après avoir réussi à se faufiler et s'imposer à travers les lycéens fuyards, il se plaça sur le côté du portail de l'école; un endroit où rien, ni personne, ne pourrait échapper à sa vision carmin. Aujourd'hui, il n'allait pas rentrer tout de suite chez lui. Un phénomène qui en étonnait plus d'un, car s'il y en avait un qui disparaissait le plus vite possible de cet endroit une fois les cours finis, c'était bien lui. Taïga n'avait aucune raison de s'attarder; ni amis avec qui discuter, ni envie de travailler ses devoirs, ni corvées, ni même envie simple de profiter des lieux en cette période de la journée.

En temps normal, le jeune homme aux cheveux flamboyant n'aimait tout simplement pas cette école.

Mais cela faisait longtemps que plus rien n'était normal, et c'est pour cela qu'il restait actuellement à proximité de la sortie en train d'épier sa cible.

Il ne savait pas pourquoi il faisait cela. Ce n'est pas comme si Kagami avait prévu de faire quoi que ce soit une fois que Kise serait dans son champ de vision. Il l'imaginait déjà sortir du bâtiment, seul et mélancolique, comme d'habitude. Il lui passerait sans doute à côté sans même l'apercevoir, comme il s'entêtait à le faire depuis quelque temps. Le rouquin avait bien remarqué que son camarade déployait tous les moyens pour l'éviter depuis l'accident de la dernière fois, et très honnêtement, il ne pouvait pas l'en blâmer. Lui-même ne saurait expliquer quelle mouche l'a piqué à ce moment-là pour agir de manière aussi bête. Sans doute la même qui était en train de la titiller actuellement...

Les minutes s'enchainèrent sans qu'aucune tête blonde n'apparaisse dans son champ de vision, au point que, dans sa paranoïa naissante, Taïga se demandait s'il n'était pas passé ailleurs juste pour ne pas le voir... Ou pire, peut-être que cet enfoiré d'Aomine l'avait emmené autre part. Maintenant qu'il y repensait, ces deux-là avaient parlé de se rejoindre après les cours, chose qui ne lui avait pas plu et poussé à faire le guet à la sortie du lycée. Il y avait de forte chance pour que Ryouta sorte accompagné de Daiki si c'était le cas. L'adolescent aux iris rouges serra les poings de colère. Il allait encore se faire doubler par ce salaud. Il allait encore passer à la trappe.

"Kagami-kun."

La petite voix prononçant son nom le fit sursauter dans un cri de surprise.

Taïga se retourna et, instinctivement, baissa la tête pour découvrir la tête de Kuroko qui le fixait de manière calme alors qu'il venait de lui faire peur. Il l'avait fait exprès, ce n'était pas possible autrement. On ne se glissait pas aussi discrètement derrière quelqu'un pour l'appeler comme si on était sortie de nulle part sans intention cachée. Kagami prit une profonde respiration pour s'empêcher d'écrabouiller la tête de son camarade qui réussissait à l'irriter en moins d'une seconde. Cependant, en plongeant ses yeux dans les orbes azurés du plus petit, toute colère disparue. Non... tout sentiment négatif fondait instantanément pour ne laisser qu'un étrange vide émotionnel.

"Qu'est-ce que tu veux?" Demanda Kagami d'une voix moins agressive qu'il n'aurait cru.

"On rentre ensemble." Répondit simplement Kuroko.

"Quoi?"

"On rentre ensemble." Répéta le garçon transparent sans changer le timbre de sa voix. "A moins que tu n'ait autre chose de prévu, ce serait plus sympa de faire la route ensemble."

Après tout ce qu'il avait fait depuis la fin de la classe, le lycéen à la tignasse rouge aurait dû se sentir dérangé par ce contre-temps. Bien sûr, il avait autre chose de prévu. Il devait attendre Kise... Oui, mais maintenant qu'il y songeait, l'idée ne lui paraissait pas aussi ennuyante qu'il l'imaginait. Pourquoi devait-il même perdre son temps à attendre quelqu'un qui, jusque-là, lui était indifférent. Il fut même surpris de se rendre compte qu'il ait pu s'enquiquiner à rester sur place pour ce type, lui qui avait sans cesse la bougeotte. Il jeta un regard vers le bâtiment, perplexe. Combien de temps encore Ryouta en avait-il? Il n'en avait aucune idée, et il n'avait pas envie de passer la nuit ici à gâcher son temps libre.

C'était étrange comme toute son obsession sur le blondinet venait de disparaître en l'espace d'une seconde...

"Non, je n'ai rien de prévu... mais te fais le même chemin que moi? Je n'avais jamais remarqué..."

"Parce que je prends le train à une autre station."

"Oh..."

Ne cherchant pas à en savoir plus, Kagami ouvrit la marche pour Kuroko qui ne tarda pas à le suivre pas à pas.

Après un dernier regard vers le portail du lycée, ils s'éloignèrent doucement sur la route menant à la prochaine station de train. C'était celle que le rouquin prenait tous les jours pour venir à l'école, très souvent seul même si c'était l'une des plus fréquentées par les étudiants de la ville. Le garçon pâle progressait à ses côtés, silencieux et ses yeux bleus concentrés sur ce qu'il y avait devant lui. Ils croisèrent de temps en temps d'autres personnes qui croyaient très certainement que le plus grand avançait seul sur la route tant sa présence écrasait celle, déjà infime, de son camarade. Lui-même avait du mal parfois à se rappeler qu'il était à côté de lui jusqu'à ce qu'il fasse une pause à un feu rouge pour vérifier qu'en effet, le gringalet se tenait collé à lui.

Un moment, il se demanda tout de même si c'était bien intelligent de laisser Kuroko l'accompagner jusque chez lui.

Bien sûr, Kagami n'avait pas peur de lui... tout du moins, pas dans un sens propre. Mais il devait avouer que, quelque part, il craignait un peu ce qui pourrait se passer s'ils restaient trop longtemps ensemble. Surtout, il ne comprenait pas la raison de l'adolescent transparent à faire un tel détour juste pour venir avec lui. Voulait-il seulement qu'ils passent du temps l'un avec l'autre, comme lui-même en eut étrangement et curieusement l'envie ce midi? Eh bien, si tel était le cas, il ne pouvait pas vraiment lui jeter la pierre. S'il ressentait la même chose que lui lorsqu'ils étaient ensemble, alors il pouvait comprendre ce besoin de le coller, quand bien même cela représentait quelques risques.

C'était le prix de la béatitude.

En arrivant à la gare, Kagami se rendit compte à quel point leurs corps s'étaient inconsciemment rapprochés tout le long de la marche. L'épaule de Kuroko collait son coude, lui faisait réaliser à quel point son accompagnateur était petit. Ou c'était lui qui était trop grand. Tout était une question de point de vue. La machine de fer arriva peu de temps après leur entrée, leur permettant d'embarquer rapidement sans trop attendre. Comme prévus à cette heure de la journée, les wagons étaient bondés de monde, et les deux lycéens furent obligés de se serrer l'un contre l'autre pour gagner le plus de place. Extrêmement mal à l'aise, Tetsuya du s'appuyer contre la porte vitrée tandis que Taïga faisait son possible pour ne pas l'écraser de tout son poids, les personnes derrière lui ne se rendant pas forcément compte de la présence du jeune homme aux yeux ronds.

Après quelques minutes qui semblèrent interminables pour le duo, ils arrivèrent à la station à laquelle ils devaient descendre.

En sentant l'air frais et leur liberté de mouvement, ils restèrent un instant loin l'un de l'autre avant de reprendre la route, guidé par le plus grand. Un petit malaise persistait malgré tout, mais plus ils s'éloignaient du lycée, plus ils avaient senti que l'atmosphère se détendait entre eux. Kuroko osait regarder son camarade un peu plus souvent. Kagami se sentait moins irrité et moins épié. Ils n'osèrent cependant pas s'adresser la parole après toutes les choses étranges qui étaient arrivés. Ils avaient peur de devoir des explications alors qu'aucun des deux ne semblait pourtant près d'exiger de l'autre une justification de ses actes récents. Non, ils avaient juste envie de profiter de pouvoir être ensemble sans la pression autour d'eux.

Ils ne marchèrent pas bien longtemps jusqu'à l'habitation de Taïga.

En longeant petit parc à côté, Tetsuya remarqua un terrain de basket publique et désert, et ses yeux s'illuminèrent d'un seul coup. Sans réfléchir, il tourna la tête vers son accompagnateur.

"Tu voudrais faire un match contre moi?"

"Hein?"

"Un-contre-un." S'expliqua le plus petit sans perdre son assurance.

L'adolescent aux cheveux rouges hésita sur cette confiance de la part du bleuté alors qu'en matière de carrure, il ne faisait clairement pas le poids. Cependant, son hésitation disparut rapidement en le voyant se diriger vers le terrain sans l'attendre et se préparer. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas eu d'adversaire aussi motivé et... Et il était curieux de voir à quel point le jeune homme était doué. Une adrénaline qu'il n'avait pas ressentie depuis longtemps monta en lui. Celle de l'excitation face à l'adversité. Rapidement, il monta chez lui pour déposer son sac et récupérer un ballon de basket. En revenant, Kuroko l'attendait déjà de pied ferme, visiblement prêt à en découdre. Cela fit plaisir à Kagami qui, surprit, sentit un sourire naitre sur son visage.

"Cela fait longtemps que j'ai envie de voir ce que tu vaux en basket." Fit le bleuté en se mettant en position

"Okay, tu es venue me chercher, mais il ne faudra pas venir te plaindre après!" Répondit le rougeoyant avec aplomb.

La partie ne dura pas très longtemps pour être honnête. Les deux déjà fatigués par leur journée de lycée, il n'avait pas tant d'énergie que ça à revendre. Surtout, ils ne s'étaient pas échauffé avant le match et ressentaient quand même quelques engourdissements. Le ballon rebondit plusieurs fois par terre, rentra aussi assez souvent dans le filet. Cependant, Kagami, au bout d'un moment, commençait à se poser des questions sur le match qu'il était en train de jouer. Il eut même envie de se pincer pour vérifier qu'il ne rêvait pas. C'était quand même assez incroyable ce qui était en train de se passer. Bien sûr, il faisait son possible pour tenir un rythme décent mais quand même...

Comment pouvait-on être aussi mauvais en basket!?

Kuroko tenait à peine pour dribbler et tirer comme un amateur, et encore, il était gentil. Lui qui passait le plus clair de son temps dédié au basket avec Aomine - souvenir qui le fit grincer des dents-, pour avoir affronté l'adolescent bronzé, il s'attendait à ce que le plus pâle ait au moins un niveau équivalent! Pendant un instant, le lycéen aux yeux rouges se demanda comment se passaient leurs séances de sport dans ces cas-là? Le plus grand ne finissait-il pas par s'ennuyer? Le plus petit n'était-il pas découragé de voir son niveau stagner contrairement à l'autre? C'était très étrange.

À la fin de leur duel, quand il posa la question au concerné, ce dernier parut soudain beaucoup moins ouvert.

"Ce n'est...différent qu'un match de basket classique."

"Comment cela?"

"Plus important Kagami-kun." Kuroko se retourna vers lui. "Tu es vraiment incroyable. Je n'aurais jamais cru que tu aies un tel niveau."

Prit au dépourvu, Kagami se surprit à rougir bêtement sous le compliment et se gratta la joue sans savoir où se placer tout d'un coup.

"En fait... j'ai appris aux États-Unis, du coup..."

"Je vois."

Il eut un petit moment de silence entre eux pendant lequel Tetsuya tenait le ballon de basket entre ses deux mains avant de le rendre à Taïga sans commentaire.

Bien, ils s'étaient amusés, il était temps maintenant de rentrer. Le lycéen aux cheveux carmin lui proposa de monter, au moins pour boire quelque chose avant de repartir. Le jeune homme transparent sembla réfléchir avant d'accepter poliment.

L'appartement était situé au troisième étage d'un grand bâtiment qui semblait assez neuf et moderne pour le quartier, sans doute rénové ou récemment construit. Un fin sourire se dessina une seconde sur les lèvres de Kuroko en voyant l'habitant des lieux se diriger d'abord vers les escaliers tandis que lui s'était posé devant l'ascenseur. L'adolescent bleuté imaginait très bien son camarade s'entraîner physiquement tous les jours pour entretenir son corps, y compris en montant les marches plutôt que céder à la flemme. C'était louable, il devait l'avouer. Et Tetsuya savait qu'un tel dévouement n'était dû qu'au basket. Pendant que la cage mécanique et étroite montait les étages, le plus frêle ne put empêcher son corps de s'emballer à cette pensée.

Kagami-kun était vraiment passionné du basket.

La porte d'entrée s'ouvrit sous les clefs de l'occupant qui pénétra le premier à l'intérieur. La première chose qui surprit légèrement l'invité fut son premier geste qui était d'allumer la lumière de la pièce de séjour. Personne n'était donc encore chez lui malgré l'heure avancée? Faisant fi de ce détail perturbant, Kuroko enleva ses chaussures et s'excusa poliment pour l'intrusion avant de le suivre avec une certaine appréhension. Le coeur de l'habitation était relativement sobre mais spacieux; un canapé, une table basse, une télévision, quelques niches de rangement sur lesquelles était posée une chaîne hi-fi et également des instruments de musculations comme des poids ou des haltères. Enfin, des magazines de basket-ball. Et un emplacement réservé au ballon

Kuroko sentit cependant un léger malaise en se permettant de faire le tour de la salle pendant que son hôte s'occupait en cuisine.

"C'est plutôt grand..." Fit remarquer l'adolescent invisible avant de s'attarder sur le cadre d'une photo posée entre deux cd. "Tes parents travaillent tard?"

L'image représentait deux adultes souriants et plutôt jeunes, au milieu un petit garçon qui devait être Taïga à en juger par la couleur de ses cheveux, ses yeux, la forme de son visage et son air déjà grognon malgré son jeune âge.

"Je ne sais pas... ils ne sont jamais là..."

"Tu veux dire que..."

"Ouaip, je vis seul dans cet appart' "

Il était surpris, certes, mais surtout il n'aurait jamais imaginé que quelqu'un comme Kagami qui était assez immature sur certains point, puisse vivre seul et s'autogérer. Cela voulait dire qu'il devait se faire à manger, s'occuper de son linge, du ménage... N'importe qui n'ayant pas vu son cadre de vie penserait que ce serait alors l'apocalypse. Pourtant, les lieux semblaient assez propres et bien entretenus. Kuroko avala d'une traite son verre d'eau pour faire passer la pilule. La curiosité prit le pas sur l'étonnement; il avait envie d'en savoir plus maintenant sur lui. Comment il vivait? Comment il se gérait au quotidien? Comment il réussissait à faire la part des choses? Et surtout...

Surtout ne se sentait-il parfois pas un peu seul dans ce grand appartement?

Il avait sans doute pensé sa question un peu trop fort, car le jeune homme aux cheveux rouges le regarda quelque peu intrigué, comme s'il ne comprenait pas pourquoi il semblait si abasourdi par le fait qu'il vive seul.

"Mais... mais mes parents reviennent régulièrement hein! Mais comme ils ont un emploi aux États-Unis, ce n'est pas facile d'être tout le temps là... On s'appelle souvent aussi."

"Je dois t'avouer que je suis assez impressionné. Il faut quand même avoir un moral d'acier pour vivre seul à notre âge."

"Bah... je m'y suis fait..."

Un peu gêné, Kagami se gratta l'arrière de son crâne, une légère nuance rose sur ses joues.

Pendant qu'il récupérait de son trouble, Kuroko ne pu s'empêcher de diriger son regard vers les autres pièces du fond. La salle de bain, les toilettes et les chambres devaient s'y trouver. La chambre de Kagami-kun... Il n'aura sans doute aucune occasion de la visiter, mais il l'imaginait très bien d'ici décorée à l'image de son propriétaire. Le lit sans doute défait, des posters de grands joueurs de basket collés sur les murs, peut-être de quelques femmes à la poitrine démesurée aussi. Un pannier de basket, un bureau en désordre, un ballon de basket, des chaussures de sport... Cette chambre devait sans doute être imprégnée de l'odeur de Kagami-kun. Oui. Il pouvait la sentir d'ici.

"Tant que t'es là, tu veux que je te fasse quelque chose?"

Kuroko ouvrit ses yeux -quand les avait-il fermé? - pour regarder son homologue. Il voulait déjà faire à manger, alors que l'heure du dîner n'était pas encore arrivée? Ah oui, c'est vrai que Kagami-kun pouvait manger à n'importe quelle heure. Un petit rire sortit de ses lèvres à cette pensée. Il eut tout de suite après une petite hausse de stress, ayant peur que son camarade confonde cela avec de la moquerie. Mais ce dernier ne semble pas le noter et se contenta de débarrasser les verres à la cuisine. D'ici, Tetsuya put admirer sa silhouette de derrière. Sa magnifique silhouette musclée, avec un dos puissant et des reins creusés...

Il déglutit légèrement.

"Je veux bien quelque chose de frais..." Répondit-il finalement en détournant le regard.

"Okay, ça tombe bien, j'ai un peu chaud moi aussi..."

Ils finirent par déguster une glace dans un silence embarrassant. Le plus petit l'observait de temps à autre en se disant qu'il avait quand même en face de lui un être exceptionnel. Mais surtout, il était content d'être entré chez lui alors que rien ne prédisait au départ qu'il finirait ici. Il avait pensé le raccompagner puis repartir sans aucun autre espoir mais... Mais les choses s'étaient enchaînées de manière très agréable. Il avait envie que ça recommence. Il avait envie de rejouer contre lui, avec lui. De parler de basketball, entre autre chose. Ce n'était pas grand chose, mais cela lui donnait l'impression que, pour une fois, il y avait quelque chose de fort entre eux.

Au moment de partir, il ne sut pas ce qui lui fit le plus plaisir entre la proposition explicite de Taïga à revenir une prochaine fois ou le fait qu'il l'ait vu, à un moment, lui sourire de manière franche en le remerciant d'être venue le voir à la sortie du lycée.

OoOoOoOoOoOoOoOoOoOo

"Tu comprends ces calculs?"

Les longs doigts bronzés pointèrent la suite de chiffres et de symboles représentant le problème de math sur lequel ils travaillaient depuis un bon bout de temps. Les suivant attentivement de ses yeux ambre, Kise se concentra pour tenter d'y déceler une réponse. Ou plutôt il essayait de se concentrer. Mais en vérité, il n'y arrivait pas du tout. Ce n'était pourtant pas faute d'essayer; son brouillon était noirci d'une suite d'opérations et de nombre qui aboutissaient tous sur un résultat erroné, voire pas de résultat du tout car il perdait le fil au milieu de ses pensées. Et si l'écrit ne débouchait pas sur grande chose, le calcul mental n'était guère mieux, bien au contraire.

Peu importe comment il y songeait, son esprit était ailleurs.

C'était tout simplement à cause de la situation; il était en train de faire ses devoirs dans la chambre d'Aomine. Comment pouvait-il se concentrer à proximité d'une personne avec qui il avait vécu tant de choses et qui déclenchait autant de sentiments contradictoires dans son coeur? En l'espace de quelques semaines, Daiki était passé d'un camarade de classe indifférent, voire méprisant, à un type que Ryouta rejetait du plus profond de son âme, à une personne introvertie et mystérieuse, à un répétiteur. Cela faisait beaucoup en si peu de temps. Un peu trop même. Aussi, le blondinet n'avait pas encore eu l'occasion de digérer tout cela alors qu'il avait encore beaucoup de mal à comprendre le basketteur.

À côté de lui, Aomine regardait son cahier remplit de note posé sur la petite table qui servait de bureau. Le désordre qui fut dessus la dernière fois que Kise était venu avait désormais migré dans un coin de la pièce afin de faire de l'espace à ses affaires scolaires. D'ailleurs, peut-être était-ce son imagination, mais il lui semblait que la chambre semblait globalement un peu plus rangée que la dernière fois. Mais à ce moment, il fut tellement troublé qu'il n'avait pas vraiment noté tous les détails de cette pièce. C'était surtout la douceur du dîner qui lui était resté en tête. La dernière fois, l'adolescent aux iris ambre avait débarqué à l'improviste et s'était plus ou moins invité.

Aujourd'hui, comme promis, Ryouta était venu chez Daiki après l'école pour que ce dernier l'aide dans ses études.

Honnêtement, il n'en était pas sûr lui-même car la manière dont il l'avait formulé n'avait pas vraiment ressemblé à une promesse. Le jeune homme à la peau mâtée était juste venue lui en parler sans prévenir, puis disparu comment un voleur juste après l'échange sans vraiment lui laisser le temps de lui donner une réponse. Après les cours, Kise avait pensé qu'Aomine avait peut-être changé d'avis, ou oublié, et il était sorti -relativement tard- sans réelle conviction. Mais à sa surprise, Aomine avait été en train de l'attendre près du portail de l'école, comme s'il ne voulait absolument pas le manquer. Visiblement, il semblait bien plus disposé à tenir parole qu'il en eut l'air.

Après cela, ils partirent ensemble du lycée pour faire la route, exactement dans la même ambiance que la dernière fois sous la pluie.

Comme toujours, le bleuté était resté plus ou moins silencieux durant tout le trajet et le blondinet avait profité de sa présence pour mieux l'observer et calmer son malaise. En arrivant, personne d'autre qu'eux n'était visiblement encore rentré, et ils étaient donc rentré dans une maison vide. Ryouta se rappela que la maman de Daiki avait mentionné la dernière fois que les deux parents travaillaient. Il était donc probable qu'ils rentreraient tard, peut-être même après que l'invité soit parti. Il ne les croiserait donc pas, comme s'il n'avait jamais été venu... De l'entrée, ils avaient directement continué jusqu'à la chambre du plus grand, visiblement l'idée de faire cela dans le salon étant exclu, et ils avaient commencé le répétitoire.

Avec les mathématiques.

Au début, Kise avait été sceptique de savoir comment ils allaient pouvoir communiquer en sachant que ce n'était pas le fort de son partenaire, et donc échanger sur les erreurs, les explications, les résultats sur une matière qui demandait justement beaucoup de précision dans ces domaines. Mais au final, Aomine n'était pas si mauvais que cela. Il était facile à comprendre, disait l'essentiel de ce qu'il fallait retenir et répondait bien aux questions dans la mesure du possible. Ni plus, ni moins. Même si la plupart du temps, il ne s'adressait à son camarade que pour répondre à ses demandes ciblées sur un point, se contentant de réciter le cours la plupart du temps. Mais c'était un gain de temps non négligeable pour le blondinet.

Ce sens parfait de la distance était étrangement confortable et lui permettait malgré tout de réviser dans de bonnes conditions malgré ses appréhensions.

À cause de tout ça, il se sentait ennuyé de ne pas arriver à se concentrer alors que son camarade y mettait du sien.

"Tu n'as pas compris?" Interrogea ce dernier sans pour autant paraître lassé.

"Pas vraiment..."Avoua le fautif d'un air penaud.

"Qu'est-ce qui bloque?"

"Pourquoi il y a une retenue ici?"

"Ah ça... en fait..."

Daiki lui donna une réponse concise et utile qui lui permit de reprendre le fil des calculs avec une meilleure compréhension. Même si Ryouta répétait parfois la même question dû à son manque d'attention, le jeune homme bronzé faisait preuve d'une incroyable patience en lui répondant autant de fois qu'il fallait sans jamais vraiment s'agacer. Graduellement, la tension disparaissait au fur et à mesure qu'ils parlaient et échangeaient leurs impressions, et le blondinet commençait à saisir tous les détails de ces calculs qui, au début du cour, lui avaient pourtant paru impossibles à surmonter. Le bleuté était sûrement passé par là lui aussi, et n'avait pas la même aisance que le premier de la classe à s'en défaire, mais à deux, ils arrivaient relativement bien à s'en sortir. Dire qu'au début, le lycéen aux yeux miel avait été assez inquiet en en commençant le travail, il était étonné lui-même de ce changement de situation.

Alors qu'ils commençaient à aborder un des sujets les plus durs qu'Akashi-sensei s'amusait à leur enseigner, Aomine se redressa soudain après avoir posé son stylo.

"Je vais chercher à boire."

Sans estimer qu'il avait besoin de s'expliquer un peu plus, il se leva silencieusement de sa chaise et quitta la chambre d'un pas assez lourd. En entendant le son de la porte claquer, Kise laissa échapper un soupir de soulagement en penchant la tête en arrière avant de se masser les tempes afin de détendre son esprit. Il profita d'être laissé seul pour sortir son téléphone portable de sa poche afin de consulter ses mails. Sans surprise, il n'en avait pratiquement pas alors qu'avant, il aurait été pratiquement spammé par des camarades qu'il connaissait plus ou moins avec des invitations plus ou moins alléchantes. Il fallait croire que les temps changeaient...

Mais c'était vraiment quelque chose de mystérieux.

C'était le jour où il venait chez Aominecchi pour étudier avec dans sa chambre.

Tournant son regard d'or vers la fenêtre, Ryouta constata que le bleu du ciel avait commencé à changer de couleur pendant qu'il avait été occupé pour rosir et se diriger vers des teintes plus sombres. Il se demandait dans combien de temps la maman de Daiki reviendrait de son travail. Ce serait dérangeant si elle créait de nouveau de l'agitation autour de lui, il voulait donc rentrer avant qu'elle n'arrive si c'était possible. En outre, il se sentait un peu mal à l'aise en sa présence en sachant que son fils lui cachait des choses et, par extension, lui aussi. Il aurait du mal à la regarder dans les yeux et feinter sincèrement que tout allait bien juste pour qu'elle ne perde pas sa douceur envers lui. Elle était beaucoup trop gentille.

Malgré tout, Kise ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu satisfait.

Tout cela était ordinaire. Sûrement que beaucoup d'étudiants passaient leur temps ensemble de cette manière, à réviser, parler, s'amuser. Une vie quotidienne ordinaire. Avec des échanges ordinaires, en compagnie de personnes tout aussi ordinaires, dans un cadre ordinaire. Jusqu'à maintenant, l'adolescent blond s'était toujours senti comme s'il vivait en décalage par rapport à cette société si normale. Par rapport... aux humains. Et même en essayant, même en se montrant social, gentil, sympathique et adorable, même en étant intégré parmi eux, même en leur donnant l'illusion qu'il était comme eux... Au fond, il avait toujours senti qu'il n'était pas comme eux.

Alors il était resté comme ça. Sans s'en rendre compte, la distance entre lui et son entourage s'étaient transformée en fossé, puis en gouffre. Alors n'était restée que la solitude pour lui tenir compagnie. Ce n'est pas comme s'il aimait être isolé du reste du monde, bien au contraire; Ryouta était d'un naturel qui avait besoin de partager avec autrui. Mais il n'avait simplement aucune manière d'y échapper. Il n'y avait rien à faire et cela, il le savait depuis longtemps. Il se rappelait comment il s'était senti après avoir quitté son oncle et sa famille, et emménagé seul dans cette grande ville où il ne connaissait personne, et où personne ne le connaissait. Il avait pensé que la solitude aurait été impossible à endurer.

Au final, ce fut très facile pour lui.

Parce qu'il l'endurait déjà depuis des années.

Kise ne voulait pas causer de soucis aux autres et pour cela, il sentait au fond de lui qu'il fallait qu'il les garde éloignés de sa bulle personnelle. Garder une distance de sécurité afin de ne pas les blesser. C'était sa manière de vivre. Mais maintenant... Il se demandait si ce n'était pas inhabituel. Bien sûr, depuis enfant, il avait été isolé des autres enfants très tôt à cause des adultes... mais il s'était aussi très souvent isolé de lui-même. Comme si quelque part, une partie de lui ne voulait pas, finalement, côtoyer ces autres. Ces autres qui n'étaient pas comme lui. Peut-être qu'en fait, c'était lui-même qu'il voulait protéger, et non l'inverse. Se protéger de ce monde extérieur qui lui semblait si hostile...

À force de penser à tout cela, une douce somnolence s'emparait de lui.

Petit à petit, cela lui fut assez difficile de garder les yeux ouverts. Fatigué par sa journée. Fatigué de réfléchir. Il se leva de sa chaise pour mieux pouvoir se laisser glisser le long du plancher en se posant contre le lit. Sa tête trouva instinctivement le linge défait, et ses paupières se fermèrent instinctivement dans la douceur du coton. Cela irait s'il dormait jusqu'à ce que son camarade revienne. Une simple petite sieste pour se requinquer. Prenant une profonde inspiration, une senteur agréable vint emplir son nez, couvrant presque tout l'oxygène. L'odeur d'Aomine. Elle provenait probablement des draps. Comme toujours, elle le plongea dans un état de transe proche de la béatitude. Il allait finir par en devenir accroc.

Avec ces dernières pensées, le sommeil le happa tout entier.

oOo

"Mmhh?"

Sa conscience sortant de ses songes, il lâcha instinctivement ce petit gemissement. Doucement, ses sens refirent surface et il revint à lui lorsque ses paupières dévoilèrent son environnement. À ses yeux ouverts, la chambre d'Aomine -qu'il ne reconnut pas tout de suite- s'étala. Elle était légèrement différente de son dernier souvenir; les tons rougeâtres du crépuscule s'infiltrant par la fenêtre plus tôt avaient laissé place à une lumière blanche artificielle. Les volets étaient fermés et la lumière allumée, les ombre jadis inquiétantes, difformes mais artistiques représentaient maintenant des silhouettes noires unis et carrées des différents objets présents dans la pièce. Tout lui semblait tellement plus pâle maintenant...

Comme toujours après une courte sieste, Kise avait du mal à évaluer combien de temps il avait dormi. Sans doute assez pour savoir qu'il faisait nuit dehors, ce qui expliquait pourquoi son camarade avait tout fermé et allumé.

Lorsqu'il essaya de se lever pour mieux observer ce qui se passait autour de lui, Ryouta sentit une lourde masse contre son épaule qui l'empêchait de bouger correctement. Ce n'est que maintenant qu'il se rendit compte qu'en effet, toute une partie de son corps était plus engourdie que l'autre. Tournant la tête pour vérifier d'où lui venait ce poids, il eut l'impression que ses sens lui revinrent une seconde fois, mais d'une intensité bien plus forte. Bien qu'encore dans le brouillard, une décharge électrique traversa toute sa peau et ses yeux s'écarquillèrent légèrement alors qu'il se demandait vaguement s'il n'était pas encore en train de rêver pour que quelque chose d'aussi étrange se passe sous son nez.

Daiki était allongé contre lui.

Ses yeux d'un bleu perçant et implacable étaient désormais clos, et le blondinet pouvait autant entendre que sentir sa respiration régulière et faible. Il semblait être assoupi.

Confus, le lycéen blond ne savait pas quoi faire dans cette situation. S'il bougeait sans faire attention dans l'optique de se dégager, il le réveillerait à coup sûr. Mais en même temps, il n'allait pas supporter de rester longtemps dans cette position inconfortable. Pour calmer son trouble, ses yeux ambre firent rapidement le tour de la pièce, peut-être dans l'optique de trouver une solution, ou un passe-temps. Ils tombèrent sur deux verres de thé glacé posés sur la table destinée aux révisions. Aomine les avait sûrement ramenés ici pour eux. Les glaçons à l'intérieur commençaient déjà à fondre et des perles d'eau se formaient sur le verre dû à la condensation.

Son coeur s'emballa.

Kise regarda le visage endormi d'Aomine, moins par curiosité que par simple envie de l'admirer. Ses courts cheveux couleur nuit chatouillaient légèrement la peau de sa nuque dénudée, et une partie de sa joue. Ils étaient moins rugueux au toucher qu'il ne l'aurait cru en les voyant de loin. Surtout, en y regardant de plus près, le blondinet put constater que ses sourcils étaient de la même couleur marine que ses cheveux. Il avait toujours pensé que son camarade s'était teint les cheveux, peut-être pour se donner un style. Mais visiblement non; tout était naturel chez Daiki. Ses cheveux, ses sourcils, ses yeux et même au-delà de l'apparence...

En le voyant ainsi. Ryouta ne put s'empêcher de penser qu'il avait le plus docile. Cette impression qu'il lui donnait l'air plus jeune simplement parce que ses paupières étaient fermées et son expression faciale, d'habitude tordue et sévère, apaisée par les limbes du sommeil. Ses cernes, ses étranges rides sur son front s'étaient étrangement adoucies. Il n'y avait plus cette aura menaçante ou repoussante qui tiendrait n'importe qui en respect, comme au lycée. Non, rien de tout cela. Sa coquille n'existait plus, et il se montrait dans son état le plus vulnérable qu'il soit. Peut-être qu'il pouvait appeler ça son état originel. Sans artifices. Sans feinte. Sans mensonge. Juste... Aomine Daiki. Et maintenant qu'il le regardait, c'était étrange.

"Mmhphr..."

Les yeux étirés d'Aomine tremblèrent en même temps que ses lèvres lâchèrent ce marmonnement avant de s'ouvrirent légèrement sur un air encore léthargique. Kise sentit son corps entier se figer d'un coup sous la montée d'émotion, comme si chacun de ses muscles était désormais pris dans du ciment. Après un petit moment vide où aucun des deux ne bougea, ni ne respira, Daiki, sans doute par instinct, redressa alors la tête pour regarder les orbes d'or de son camarade qui le fixaient depuis tout à l'heure avec bienveillance. Il semblait y chercher quelque chose de précis, sans même vouloir prendre le temps de s'expliquer.

À ce moment précis, Ryouta avait décidé de pencher sa tête comme s'il avait deviné ce qu'il allait faire. Leurs pupilles communiquèrent alors que leurs visages si proches l'un de l'autre manquèrent de faire frôler leurs lèvres. Ce n'était pas la première fois qu'ils se regardaient yeux dans les yeux, mais jamais d'aussi près. Le blondinet se sentait perplexe, mais aussi d'une certaine manière, ému, d'être fixé aussi intensément. Ses battements de coeur ne voulaient pas se calmer, et chaque parcel de sa peau qui rentrait en contact avec celle du bleuté suffisait à lui donnait des frissons de bien-être. Pendant un moment, il crut vraiment que l'espace qui les séparait allait être comblé.

Mais Aomine décida de ses rasseoir normalement, et le laissa enfin libre de ses mouvements.

Surpris, Kise se remit également en position se sentant soudain assez bête maintenant qu'ils avaient tous deux reprit une distance respectable. Regardant au sol d'un air assez embarrassé, il se frotta l'arrière de son crâne d'une main, s'ébouriffant les cheveux blonds. Il n'osait plus regarder le visage de son camarade, mais il devinait sans peine que ce dernier devait être sans doute aussi gêné que lui. Il y avait de quoi après un moment aussi étrange... Tellement surpris de le voir agir d'une manière dont il n'avait jamais vu avant, le lycéen au regard miel laissa même tomber l'idée de chercher à savoir comment son homologue avait finit par s'endormir sur lui alors que son lit était juste derrière eux, et sans doute plus confortable que son épaule.

"...le thé."

Daiki pointa du menton les deux verres qui attendaient toujours sur la table.

"Ah... oui, merci."

Il devait certainement être encore à moitié endormis et s'imaginer des choses. Ryouta prit le récipient et but une grande gorgée pour se réveiller et rafraîchir les idées. La glace avait complètement fondu, mais le thé était encore agréable au goût, et assez frais pour avoir l'effet attendu. Pendant qu'il se désaltérait, Daiki en profita pour vérifier l'heure sur son téléphone portable avant de le ranger dans sa poche et pousser un léger soupir.

"C'est aussi tard que cela?"

Quand le blondinet regarda sur sa montre, il se rendit compte qu'il était en effet déjà dix-huit heures passées. Eh bien, il était plus fatigué qu'il ne le pensait, et il ne semblait pas le seul dans son cas. Bien, cela voulait dire que leur séance de révision était terminée, d'une manière ou d'une autre. Ce n'est pas comme s'ils n'avaient rien fait aujourd'hui, mais ils avaient quand même perdu un peu de temps à dormir. Ce n'est pas aujourd'hui qu'il allait pouvoir rattraper son retard. Eh bien, ce n'est pas comme s'il l'avait espéré, et honnêtement, cela l'attristait moins qu'il ne l'aurait pensé. Il fallait juste qu'il s'arrange pour une prochaine fois...

"Qu'est-ce qu'on fait pour demain alors?"

Quand leurs yeux se rencontrèrent de nouveau, Kise baissa la tête par réflexe. Aomine n'avait plus aucune trace du visage endormi qu'il eut plus tôt. Les traits inflexibles étaient revenus sculpter son visage comme celui d'une poupée de cire. Indéformable.

"J'ai... du travail demain."

"Vraiment?"

Se sensant impatient pour une quelconque raison, le jeune homme à la peau pêche releva sa tête pour oser soutenir son regard intransigeant.

"Et après-demain?"

"D'accord." Le maté acquiesça légèrement d'un air étrangement docile.

Ryouta sentait son coeur frapper tellement fort qu'il lui faisait mal à la poitrine.

Ils n'avaient pas besoin de faire une promesse dans la seconde qui suivait. Ils auraient très bien pu voir cela plus tar dans la semaine. Mais il ne savait pourquoi, le blondinet ne voulait pas que la conversation s'arrête ici, de cette manière. Lui-même pouvait expliquer ce sentiment d'affolement dès que leur échange avait fait mine d'arriver à son terme. Il se sentait comme s'il avait quelque chose à dire. Quelque chose d'important. Mais en cherchant dans tous ses sujets, il ne voyait rien qui méritait d'être approfondi. Son camarade n'était pas comme les autres après tout. Ce n'était pas son genre de s'étaler pendant des heures sur un sujet superficiel. Il allait à l'essentiel, et de manière surprenante, c'était agréable une fois que l'on s'y habituait.

Après cela, Kise quitta la maison d'Aomine sous un ciel nocturne et frais après de brèves salutations.

Même sur la route, même dans le train, ses sens restaient encore emballés et son coeur hardent d'un rythme saccadé et soutenu. Son excitation ne voulait pas redescendre, et il était certain que sa température corporelle excédait la moyenne. Bien que cela ressemblât aux symptômes qu'il ressentait quand il était dans une mauvaise condition, annonciatrice d'une crise prochaine, ce n'était pas cela. C'était un peu plus différent. Moins lourd. Moins suffocant. Moins dangereux. Son esprit se vidait et son corps se sentait étrangement léger. Chacune de ses sensations, bien qu'étrangères à ce qu'on pourrait appeler un "bien portant" n'étaient pourtant pas douloureuse, ou même désagréable.

Marchant sur la route de sa maison, il se rendit compte qu'il ne ressentait vraiment plus rien dans sa peau à part cette impression de flotter, ou peut-être de couler.

OoOoOoOoOoOoOoO

Envahi par le souvenir de ces derniers jours, Takao n'arrivait plus à calmer sa nervosité.

Shin-chan s'était totalement renfermé sur lui-même. Bien sûr, il n'a jamais été vraiment très ouvert aux autres, mais il y avait quand même un minimum chez lui qui restait social et accessible. Depuis la dernière fois, c'est comme s'il avait affaire à une poupée vide d'émotion, vide de vie. Le rire sombre qui avait envahi ses oreilles à ce moment tournait encore dans sa tête comme un requiem sinistre. Ce fut l'ultime signe. Le signe que son ami avait franchi un point de non-retour. L'adolescent aux yeux gris ne savait plus quoi faire depuis. Le superstitieux ne prenait même plus la peine de l'éviter, il se contentait de l'ignorer, comme s'il ne l'avait jamais connu. Ils ne se parlaient plus malgré les tentatives du plus petit. Ils ne rentraient plus ensemble.

Ce ne serait pas exagéré de dire que Kazunari se sentait comme s'il était sur le point de le perdre.

Faisant tinter les glaçons entre eux dans le liquide épais qui était depuis peu son meilleur ami, il regarda les allées-venues des clients d'un air distrait. Le bruit plaisant émanant de son verre tenu d'une main le détendis légèrement. Du jazz était joué en musique de fond et les lumières tamisées d'un bleu pâle donnaient une atmosphère apaisante à l'espace de repos. Assis négligement sur les sofas, il se permit de pencher la tête en arrière dans un soupire avant de revenir à sa position initiale. Depuis le temps qu'il revenait dans cet endroit, il se considérait presque comme un habitué des lieux malgré son jeune âge, et reconnaissait désormais quelques têtes familières, même si aucune ne l'intéressait vraiment.

Après les cours, l'adolescent avait décidé, comme d'habitude, de revenir au bar tout seul dans l'espoir tenace d'y trouver une réponse à ses questions. Notant l'air étonné, voire suspicieux de ses camarades avec lesquels il avait l'habitude de sortir, Takao avait bien pris soin de surveiller que personne ne le suivait pendant son parcours. En sachant que lui-même suivait quelqu'un... C'était assez cocasse, mais pas vraiment étonnant. La dernière chose que le lycéen brun désirait, c'était qu'on le surprenne à fréquenter ce genre d'endroit. Ce n'était pas tant sa réputation qui l'inquiétait, mais si cela arrivait aux oreilles des personnes qu'il surveillait. Cela réduirait à néant ses efforts.

Désormais, tous ses sens étaient en éveils.

Comme c'était le début de la semaine, il ne pouvait pas se permettre de rester tard comme il pourrait le faire un vendredi soir ou le week end. Pourtant, il ne se sentait pas somnolent et il n'avait pas envie qu'une information lui échappe, aussi fallait-il qu'il tienne le plus longtemps possible avant de devoir vraiment repartir. Qui plus est, il y avait encore beaucoup de monde dans les locaux, peut-être même un peu plus que d'ordinaire pour une période de la semaine censé être vide. C'était étrange. Il ne savait pourquoi, mais Kazunari avait l'impression que quelque chose était en train de se passer en coulisses. Quelque chose qui se tramait entre les clients et le personnel sans qu'il ne mette le doigt dessus.

Inconsciemment, un gémissement profond sortit de sa bouche alors que sa concentration baissa d'un cran.

Il était fatigué.

Non physiquement, mais psychologiquement. À cause du stress.

Avant de s'en rendre compte, il avait déjà enchaîné les deux verres commandés plus tôt, trouvant dans l'alcool un surprenant moyen de détendre ses nerfs, en particulier dans un moment comme celui-ci. Malgré sa réticence au début à boire à cause de l'amertume et sa sensibilité sur les questions d'hygiène de vie, il avait finit par trouver son goût dans la boisson. Il ne les aimait pas forts, mais plutôt en cocktail, de préférence avec différents mélanges fruités. Cependant, il n'était pas encore ivre, et il n'avait pas l'impression qu'il ne pourrait pas l'être de toute façon. Une partie de son esprit bloquait toute tentative de l'embrouiller pour rester concentré sur l'essentiel.

Il était inquiet à propos de Shin-Chan.

Mais pas uniquement. Il se passait des choses étranges avec les autres aussi; Kise, Aomine, et même Kagami... Ils revenaient souvent dans les commérages du lycéen en ce moment ceux-là. Ce coup de poing... S'il avait pu, Takao aurait rendu la pareille à cet enfoiré de Daiki. Mais c'était impossible. D'abord parce qu'il n'avait pas le gabarit nécessaire pour espérer le frapper sans supporter de s'en reprendre une derrière, mais surtout parce qu'autant cela pouvait lui faire mal, cette histoire ne le regardait pas. Sérieusement, plus il observait ce type, moins il arrivait à le supporter. Kazunari sentait que d'une manière ou d'une autre, il faisait énormément de mal à Shintrarô.

Et puis il y avait les parents de Midorima. Depuis l'incident de la dernière fois, Takao ne les a plus revu mais... mais hier, pendant un cours de sport, il avait remarqué quelque chose. Sur le dos Shin-Chan. Le lycéen aux yeux clairs s'était toujours demandé pourquoi son camarade traînait toujours pour se changer dans les vestiaires en lui demandant de na pas l'attendre. Eh bien, une marque pareille susciterait des interrogations et alimenterait les rumeurs à coup sûr. Un étrange cercle décorés de manière spécifique avec des inscriptions autour dans une langue totalement inconnue tatoué sur l'omoplate. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Inutile de préciser que Midorima s'était empressé de le cacher en remarquant la présence de Takao.

Ce dernier n'avait pas osé poser la question qui lui brûlait les lèvres.

Il n'en eut de toute façon pas l'occasion, ni à ce moment, ni plus tard.

Ressassant cela, Kazunari sentit l'odeur âpre du tabac polluer son air, comprenant qu'un fumeur était venu s'installer non loin de lui. Les clients arrivaient les uns après les autres et avant qu'il ne s'en rende compte, le bar était bientôt plein à craqué et la foule brassait énormément. Sans doute dû à cette masse de personne inattendue débarquant soudain, un autre serveur que l'adolescent n'avait pas remarqué jusqu'ici avait rejoint son collègue qui jusqu'à présent travaillait seul au service. Au départ, il ne le vit pas très bien entre toutes les personnes installées au bar, et celles qui faisaient des va-et-vient fréquent.

"Mais...!"

Mais lorsqu'il le vit, il ne vit plus que lui.

La personne un peu plus qui s'occupait de remettre en place les verres et servir les boissons afin que son confrère les apporte aux clients n'était autre qu'Aomine.

Il n'y avait pas d'erreur possible. Malgré l'uniforme blanc et noir, ce tein mat, ces cheveux courts, ces yeux bleu nuit et les traits de son visage le démarquaient clairement du reste de gens présents. Après tout, ils partageaient la même classe, et Takao avait bien eu le temps de l'observer de ses yeux d'aigles, pas toujours de manière bienveillante, il devait l'avouer. L'adolescent bronzé travaillait tranquillement derrière le comptoir sans visiblement avoir aperçu le lycéen brun derrière l'ama de personne. Est-ce qu'il travaillait ici comme un job d'étudiant? Il ne se souvenait pourtant pas l'avoir vu ici avant, peut-être parce qu'il avait été trop focalisé sur Murasakibara... Non, il l'aurait quand même remarqué avec sa stature et sa présence.

Tentant de se cacher du mieux qu'il put, Kazunari ne quitta pas des yeux Daiki dans sa tâche.

Vu comme cela, d'un point de vue extérieur sans le connaître, il n'avait pas l'air d'un banal lycéen qui faisait du basket, mais il faisait bien plus mature. Légalement, il ne pouvait pas travailler ici vu qu'il n'en avait pas l'âge. Alors cela voulait dire que le gérant du bar devait sûrement le payer au noir en échange de ses services. Le jeune homme se demanda vaguement s'il en allait de même pour Atsushi. Cela expliquerait pourquoi il l'avait vu rentrer dans cet endroit, mais pas pourquoi il ne l'avait encore jamais vu travailler. En tout cas, la présence du bleuté renforçait encore plus ses suspicions comme quoi il y avait quelque chose de louche qui se tramait ici.

Takao finit son verre en se faisant le plus petit possible.

Heureusement, cela ne lui était pas trop compliqué étant donné toutes les personnalités imposantes qui l'entouraient. Lui, petit jeune au milieu de tous ces adultes en costume passait relativement inaperçu. Qui plus est, même s'il n'avait pas une discrétion de serpent comme celle de Kuroko, il savait se faire oublier quand il fallait. Et surtout, il avait une excellente vu pour regarder sans en avoir l'air ce qui l'intéressait. Cela lui permit d'avoir son intention concentrée sur un point alors qu'il en fixait un autre. Cependant, plus il observait, plus un sentiment de confusion l'envahit en même temps que les brumes de l'alcool et de tabac.

Il ne savait pourquoi, mais l'atmosphère jusqu'alors relaxante du bar s'était changée en une aura de danger imminent.

Visiblement, il ne semblait pas être le seul à l'avoir remarqué ou en être influencé, car hommes et femmes avaient inconsciemment baissé la tête quand Aomine passait devant eux. Le ton de leur conversation semblait même avoir diminué de volume dés qu'il était rentré dans les locaux. C'était vraiment étrange. Le lycéen aux yeux bleus avait peut-être une certaine présence, mais pas au point d'intimider tout un groupe d'adultes qui avait le double de son âge, voire plus. C'était comme si tout le monde dans cette salle connaissait plus ou moins le jeune homme et ce qu'il était capable de faire. Tout du moins, c'est ce qui apparaissait aux yeux de Takao.

Peut-être à cause de cela, une conversation plus lointaine que celle de son voisin de table atteignit ses oreilles.

"... combien de temps encore les Midorima vont-ils s'entêter comme cela? S'ils avaient su s'occuper de leur fils correctement, peut-être que le rituel aurait déjà été fait!"

Midorima.

Combien de chance pour que ce soient ceux auxquels il pensait.

Takao n'en savait rien, mais pour lui, c'était forcément Midorima.

Aomine n'ayant soudain plus aucun intérêt à ses yeux, il se concentra pour mieux entendre ce qui se disait.

"Je ne sais pas." Répondit une autre voix plus inquiète. "N'oublie pas que ce n'est pas lui qui a été choisit au final. Et même avec le meilleur, le processus est toujours en cours."

"Justement. Je me pose la question depuis longtemps et je ne dois pas être le seul mais... est-il vraiment le meilleur?"

Comme les voix étaient camouflées par le bruit de fond, l'adolescent avait du mal à discerner les personnes précises qui parlaient entre toutes celles qui l'entouraient, mais cette pause n'était pas anodine. Était-ce pour leur donner le temps de réfléchir ou bien... pour vérifier quelque chose? Cette question semblait cruciale.

"Remets-tu son jugement en cause?"

"Non! Bien sûr que non! Mais... mais cela fait des décennies que cela dure, des années que nous attendons ce jour. C'est assez frustrant quand même de savoir que tous les éléments sont réunis, et que pourtant, rien ne se passe."

"Il faut leur donner du temps... Si c'était aussi simple et aussi rapide, alors cela ferait depuis longtemps que nous prospérons, plutôt que de nous cacher comme aujourd'hui."

"Je sais."

"Quant aux Midorima, tôt ou tard, ils seront obligés de s'y soumettre. N'oublie pas qu'ils sont mis sous de fortes pressions, et leur fils ne pourra y échapper. Ils... L'organisation ne leur laissera pas le choix."

Pas le choix?

Est-ce que par hasard les Midorima seraient-ils victimes de chantage? Mais alors, dans quoi Shin-Chan était-il impliqué? Dans quoi Shin-Chan était-il enfermé?

Il semblerait que les choses étaient beaucoup plus graves qu'il ne l'aurait pensé.

Que devait-il faire maintenant? En parler au principal concerné en sachant qu'il risquait très fort de perdre sa confiance à jamais? Après tout, s'il avait voulu lui parler, il l'aurait fait depuis longtemps. Non, en parler ne changerait rien, Takao le savait; il devait agir. Il devait faire quelque chose pour libérer Midorima, même s'il devait se salir les mains! Ces personnes n'avaient pas l'air de plaisanter, et à en juger par le ton de la conversation, cela cachait un lourd problème derrière tout ça. Il avait la sensation déplaisante de se laisser lui aussi prendre dans un piège. Un piège sans fin dans lequel il tournerait et auquel il n'y aurait aucune autre issue que la mort.

Dans un éclair de lucidité, il remonta la tête pour vérifier qu'il n'était pas repéré. Aomine était toujours là, il ne semblait pas l'avoir remarqué mais... il était en train de se diriger vers l'arrière-boutique, sans doute réservée au personnel. Lorsqu'il ouvrit la porte, il lui sembla que quelqu'un d'autre l'attendait de l'autre côté. Mais l'angle de vue et la stature de Daiki ainsi que le mouvement de foule l'empêchèrent de voir de qui il s'agissait. Avant qu'il ne puisse discerner quoi que ce soit, l'adolescent bleuté avait déjà disparu et la porte s'était refermée derrière lui, laissant Kazunari réfléchir tout seul à ce qui venait d'arriver.

Eh bien, ce n'était pas ce à quoi il s'était attendu et pour être honnête, il aurait préféré rester sur ses soupçons initiaux mais son enquête venait de faire un bond en avant, malheureusement

OoOoOoOoOoOoOoO

Après ce jour de lycée vide en rentrant chez lui, Kise nourrit machinalement les poissons de l'aquarium et changea de vêtement, la tête ailleurs.

Enfermé dans sa routine fraîchement revenue, il n'avait pris que très récemment son sens des priorités et pensait enfin à remettre de l'ordre dans sa vie personnelle maintenant qu'il ne se sentait plus aussi persécuté qu'avant. Le blondinet repensa alors à son oncle qu'il avait oublié durant tout ce temps. Bien sûr, il avait déjà pensé à l'appeler avant pour prendre des nouvelles, mais soit il oubliait, soit il manquait toujours l'occasion. Et puis surtout... il avait peur. Mais il devait lui parler depuis tout ce temps à l'avoir laissé dans le silence. Le féliciter de vive voix aussi, pour l'accouchement de sa femme. Oui, il n'avait plus aucune excuse maintenant.

Sortant le téléphone de sa poche, il composa le numéro avec une boule au ventre. Rares étaient les fois où il appelait le premier, et jamais il n'y avait pris du plaisir.

Après quelques sonneries, on décrocha.

"Allo, j'écoute. C'est toi Ryouta-kun?"

"Mon oncle..."

"Que t'arrive-t-il? Il s'est passé quelque chose?" Interrogea l'homme au téléphone d'un ton inquiet.

Ryouta se souvenait bien de cette voix d'homme âgé et fatigué, mais il se sentit légèrement surpris de l'entendre s'adresser à lui d'un tel ton. Il n'y avait pourtant pas de quoi s'emballer, ce n'était pas la première fois qu'il le laissait sans nouvelles pendant longtemps, si? Ce n'est que maintenant qu'il se rendit compte que peut-être il avait fait quelque chose qui n'allait pas. Bien que l'homme ne soit pas vraiment perspicace pour déceler ses vraies pensées, en ce moment, Ryouta se sentait assez transparent aux yeux des personnes extérieures. Et il détestait cela.

"Pour... pourquoi me demandez-vous cela?"

"Eh bien... tu n'appelles jamais sauf dans des cas vraiment graves. Et puis tu ne répondais plus aux appels à part ce message."

Ah oui... cela devait être cette semaine d'isolement dans son appartement quand son propre corps avait décidé de dépérir. Il avait eu en effet plusieurs appels manqués, dont sûrement son oncle, mais il n'y avait pas fait attention plus que cela. Tant de choses s'étaient passée avec Aominecchi, Kurokocchi, Kagamicchi... Il sentit une légère douleur dans son torse à cette pensée. Dire que pendant tout ce temps, son monde entier n'avait pratiquement tourné qu'autour de ses trois là au point qu'il en oublie tous les autres. Une autre douleur, moins sourde lui fit rendre compte qu'il n'y avait en fait pas d'autres. À part ces trois-là justement, les autres ne représentaient rien dans son monde.

Tout simplement parce qu'ils ne l'impactaient pas.

"Ce n'est rien... plus important, mes félicitations et désolé d'avoir tardé."

"Il n'y a pas de soucis, j'ai reçu ton message. Merci."

"Comment va l'enfant?"

"Ah ça... que dirais-tu de venir voir toi-même?"

Entendre cette invitation lui mis du baume au coeur en même temps qu'elle réveilla en lui une énorme tristesse. Il savait à quel point cet homme était gentil avec lui. Au fond, il l'a toujours su. Son oncle était quelqu'un de bon qui ne cherchait qu'à contenter tout le monde; aussi bien son neveu que sa femme. Il a toujours pris soin de Kise allant jusqu'à essayer de le traiter comme son propre fils. Oui, il avait essayé de tout faire pour que le jeune homme se sente intégré. Mais le problème, c'est qu'il n'imaginait pas que plus il faisait des efforts, moins l'adolescent se sentirait justement à l'aise parmi eux. Au cours des ces précédentes années, c'est bien ces tentatives de vouloir à tout prix le considérer presque comme un fils qui a éloigné Ryouta.

Il n'imaginait pas à quel point sa cruelle gentillesse pouvait blesser les autres.

"Le nom?" Interrogea le blondinet pour détourner son intention.

"On y réfléchit encore car on a besoin de ton opinion."

Battu par cet ultime argument, Kise réprima son sourire en même temps que ses larmes. Cette fois, il semblerait qu'il ne pourra plus y échapper bien longtemps.

"J'ai compris... vous êtes encore à l'hôpital?"

"En effet, la naissance ayant eu quelques complications, ta tante et l'enfant restent en observation. C'est la première fois que cela arrive, car la petite n'a pas hérité de ce trait de notre famille. Toi non plus d'ailleurs je me souviens..."

Après cette phrase, il fit une courte pause, comme s'il venait de dire quelque chose qu'il ne fallait pas avant de reprendre.

"Je me rappelle quand tu étais enfant, tu ne sortais pas si souvent que cela à cause de ta santé même si tu adorais le plein air... le sport aussi d'ailleurs. Tout t'intéressait et tu avais une certaine facilité avec tout. Je suis sûr que tu aurais pu faire un excellent sportif si..."

Il s'arrêta encore un moment, confus, alors que Kise l'écoutait sans rien dire, ne laissant pas deviner à son interlocuteur s'il était blessé, nostalgique ou juste indifférent à ses paroles maladroites. Pourtant il ne lui apprenait rien. Le blondinet avait peu de souvenirs clairs de son enfance, mais parmi ceux-ci, il se rappelait bien avoir eu une passion immodérée pour toutes les activités qui passaient à sa portée. Très tôt déjà, à l'école primaire, il s'était intéressé aux clubs de sport pour tenter sa chance. Malheureusement, il n'eut jamais l'occasion d'aller au bout de son idée; parce que sa condition physique l'en empêchait bien sûr, mais aussi parce qu'il n'en avait pas trouvé un où il s'était senti intégré. Finalement, il abandonna toute idée de persévérer à son entrée au collège.

L'homme reprit d'un ton un peu plus doux.

"Quoi qu'il en soit... j'aimerais vraiment te revoir alors, dès que tu peux, n'hésite pas à passer à l'hôpital, nous y serons encore un petit moment."

"Comprit... passez une bonne soirée." Fit l'adolescent, toujours aussi formel.

"Toi aussi. Bonne nuit."

Quand la connexion coupa, Ryouta resta une minute à regarder son téléphone avec l'étrange sensation que cette conversation n'était pas terminée.

Peut-être était-ce son imagination, mais il avait l'impression que son oncle avait eut envie de lui dire quelque chose, mais à cause de la distance, ou parce qu'il n'avait pas senti que c'était le bon moment, ou tout simplement parce qu'il n'avait su s'y prendre, il était passé complètement à côté de son sujet. Mais cela n'étonna pas le jeune homme aux yeux ambre qui ont toujours connu cet homme comme quelqu'un de gêné et peu aidé lorsqu'il s'agissait de communication humaine. C'est en partie à cause de cela qu'il avait préféré s'isoler pour lui éviter le supplice de tenter de s'expliquer à chaque fois.

Cependant, Kise n'était toujours pas satisfait.

Inconsciemment, il alla dans son répertoire téléphonique, pollué d'un nombre incalculable de contacts qu'il avait entré depuis des années et qu'il n'a jamais eu le courage de trier. Des filles amoureuses de lui, des anciens camarades de collège, de lycée, quelques adultes qui l'avaient repéré dans la rue pour lui proposer de devenir célèbre par des moyens plus ou moins légaux... Le simple fait de les voir défiler sans qu'aucun nom de réveille d'écho en lui commençait à le déprimer. C'était fou à quel point il connaissait le numéro d'autant de personnes et pourtant, qu'il ne leur parlait jamais et qu'il ne connaissait même pas véritablement.

Le blondinet se rendit compte qu'il avait fait un dossier spécial pour ses contacts importants. Parmi eux, le numéro de son oncle, son médecin traitant et...

Kurokocchi.

Il eut un moment de doute. Depuis combien de temps avait-il son numéro dans son téléphone? Quand le lui avait-il demandé? Sûrement en début d'année, après avoir sympathisé avec lui mais étonnamment, il ne se souvenait pas de l'échange. Pas plus qu'il ne se souvenait avoir harcelé le garçon aux cheveux bleus électrique pendant des jours jusqu'à ce que ce dernier accepte enfin de lui donner son numéro. Au début, Kise l'avait harcelé d'appels inutiles et un peu idiots, puis le temps aidant, il avait finalement laissé Kuroko tranquille et jusqu'à récemment, il n'avait pas eu de message de sa part, même en mail puis pendant sa semaine d'absence, le bleuté avait fait partie de la très nombreuse liste de messages d'inquiétude qu'il ne s'était même pas donné la peine de lire.

Cela ne lui prit qu'une seconde avant que son pouce n'appuie sur l'icône servant à téléphoner.

Avant que Ryouta ne se rende compte de ce qu'il avait fait, la personne avait déjà décroché.

"Oui?"

D'accord.

Il avait appelé Tetsuya et en plus, ce dernier n'avait pas ignoré son appel comme il aurait pu le faire à l'instar de toutes les fois précédentes...

"Ah... Kurokocchi... désolé de t'appeler sans prévenir... heu... je ne te dérange pas?"

"Kise-kun?" S'étonna la petite voix de l'autre côté avant de soupirer. "Non, mes parents ne sont pas chez moi pour une fois..."

"Okay, je m'en serais voulu de t'avoir appelé dans un moment inapproprié. On sait jamais, des fois on est occupé à faire des trucs et..."

"Kise-kun."

Kuroko le coupa en sentant qu'il était sur le point de se perdre dans des histoires faites de banalités et généralités ennuyeuses que l'on sortait souvent quand on ne savait pas quoi dire sous le coup de la nervosité.

"Désolé..."

"Qu'est-ce qui te prend de m'appeler tout d'un coup? Tu avais quelque chose à me dire?"

"Heu non, pas vraiment. Enfin, rien de spécial... mmhh..."

"Tu es sûr? Tu me sembles un peu... perdu." S'enquit le lycéen transparent de l'autre côté du fil.

"Vraiment?"

Il avait pourtant tenté de le cacher pour ne pas paraître étrange, mais il fallait croire que Kurokocchi l'avait malgré tout suffisamment côtoyé pour sentir ce genre de chose... Non, son camarade avait un grand sens de l'observation, il le sentait sûrement depuis longtemps que quelque chose n'allait pas. Eh bien, maintenant il était en quelque sorte piégé. Bien sûr, Kise pourrait feindre d'aller bien, et avec un peu d'entêtement, il pourrait faire oublier cette histoire au garçon pâle mais au fond... au fond, si sa main avait agi avant même qu'il ne réfléchisse, c'est peut-être parce qu'il avait effectivement des choses à dire. Depuis longtemps. Trop longtemps.

Combien de temps n'avait-il pas parlé à son ami en tant que tel?

Il ne savait pas si cette conversation le mènerait quelque part mais...

"Oui. Ces derniers temps, tu ne parles pas souvent, même au lycée, je ne te vois plus traîner avec les autres et tu as l'air préoccupé. Plus que tout... tu m'appelles alors que ça fait longtemps que tu as arrêté."

"C'est vrai..."

Acceptant finalement ce fait, il décida de faire confiance à son instinct. Peut-être il se trompait, mais il ne voyait personne d'autre que Tetsuya pour se confier. S'ils étaient amis...

"C'est vrai, j'ai des soucis de santé, je ne vais peut-être pas si bien que cela mais surtout... j'ai un problème avec quelqu'un."

"Qui ça?"

La question pourtant attendue le prit au dépourvu. Ryouta hésita à dire précisément l'identité de son camarade ou bien garder son anonymat pour éviter de fausser le jugement du jeune homme aux yeux clairs.

"Quelqu'un au lycée... il est un peu hors normes et je n'ai jamais aucune idée de ce qu'il pense. Il ne change jamais d'expression et des fois... il me fait un peu peur."

"Toi, tu as peur de quelqu'un?" S'enquit Kuroko d'un air honnêtement surpris.

"Oui... pour être franc, je ne voulais rien avoir affaire avec lui mais...j'ai été moi-même impliqué dans ses histoires, et maintenant je ne sais pas quoi faire."

"Tu veux dire que tes propres sentiments envers lui sont en conflit?"

"Oui, mes sentiments envers lui..."

Kise laissa sa phrase en suspens sur ce dernier terme. Il ne savait pas si Kuroko avait fait exprès d'utiliser des mots si ambigüe, mais les répéter ainsi à voix haute réveillait en lui une étrange sensation. Bien sûr, "sentiment" pouvait décrire beaucoup de choses, mais dans sa tête, une seule connotation surpassait les autres, et ça ne lui plaisait pas forcément. Quels genres de sentiment éprouvait-il envers lui? De la confusion, de la curiosité, mais aussi de la colère, une certaine rancune. Et puis, autre chose... De l'admiration éventuellement, ou bien de la compassion, ou peut-être... peut-être. une certaine tendresse...

Tout était encore si embrouillé dans sa tête.

"Au début, il m'a approché sans me demander mon avis." Enchaîna le blond, voulant éviter de trop y réfléchir. "Puis il a commencé à faire des choses étranges ... et horribles."

Quand il a été kidnappé par Midorimacchi dans cette pièce noire. Et pendant ce jour pluvieux qui, encore frais dans sa tête, réveillait en lui des frissons inconscients.

Ces visions s'enchaînèrent dans son esprit comme un vieux film projeté sur un mur dont la pellicule commençait à sauter puis disparurent doucement.

"Au final, je ne le comprends pas... Mais il y a quelque chose d'étrange. En fait, je pensais le détester, mais je me suis rendu compte qu'il a toujours été plus ou moins proche de moi."

D'autres souvenirs, beaucoup plus lointains, trouvèrent des échos à ses paroles. Deux ans... Deux qu'ils avaient été dans la même classe à se côtoyer, se voir, parfois se parler, même si ça n'avait jamais été très développé. Deux ans qu'il sentait ce regard bleu roi sur lui sans saisir véritablement son sens. Durant tout ce temps, qu'avaient-ils ressenti? Autant pour son homologue que pour lui-même, Kise n'en savait rien. Vu comment était leur relation maintenant, n'importe qui dirait que ça aurait pu arriver aussi dès le début. Pourtant, le blondinet sentait qu'autant lui que le bleuté avaient eut besoin de ces deux ans pour réussir à se rapprocher. Comme s'ils n'avaient pas fait que s'observer de loin mais autre chose...

Ah oui, c'est vrai qu'au début de leur rencontre, il avait souvent fait des rêves étranges à propos de lui et de l'autre. Des rêves incluant le basket...

"Ce n'est pas la bonne manière de le dire, mais je deviens fou. Parce que je ne sais pas à quoi il pense, je ne sais pas quoi faire! Ce serait plus simple si je savais qu'il me déteste mais... mais je ne sais pas si je pourrais le supporter en fait."

Ayant fini de parler, Ryouta reprit doucement son souffle en se rendant compte qu'il avait enchaîné ses explications sans vraiment donner d'ordre dans ses idées. Il se demandait quelle était l'impression de Kurokocchi par rapport à tout cela. Il y avait de grande chance pour qu'il ait deviné plus ou moins de qui son camarade voulait parler. Le jeune homme aux yeux miel appréhendait le fait qu'il prononce son nom et rompt, d'une certaine manière, la franchise de ses paroles futures. Les deux lycéens bleutés se connaissaient et avaient un lien... spécial. Mais Kise n'avait pas envie d'avoir le point de vue d'un proche d'Aomine. Il voulait le point de vue d'une personne extérieure à leurs relations. Il voulait savoir, mais il était aussi un peu effrayé.

Un petit soupir se fit entendre de l'autre côté du téléphone.

"Si maladroits. Toi et cette personne."

"Maladroit?" Répéta-t-il sans y penser.

Bien sûr, le blondinet se savait maladroit, parfois même à la limite de la stupidité, mais il n'aurait jamais pensé que lui puisse l'être. Puisqu'il n'émanait de lui aucun sentiment, juste de la froideur, qu'il semblait détaché de tout et se moquer de ce qui se passait autour de lui, il ne l'imaginait pas maladroit.

"Oui, de ce que tu m'en décris par ses gestes et son attitude... cette personne ne sait probablement pas quoi faire également de son côté."

"Je me le demande." Répondit Kise, quelque peu perplexe à cette affirmation.

"Probablement... Je suppose qu'il ne sait pas ce qu'il devrait faire pour se rapprocher de toi. Si en plus il t'a fait des choses horribles et qu'il regrette, il doit encore moins savoir quoi faire."

Voilà qui était certainement une grande surprise. Cela pouvait-il être le cas? Est-ce qu'Aomine pouvait-il être aussi perdu malgré l'air de suffisance qu'il lui servait à chaque fois qu'ils se voyaient? Peut-être était-il déconcerté. Cela pouvait-il vraiment être le cas? C'est vrai que maintenant qu'il y pensait, à chaque fois qu'ils se voyaient, le garçon mat de peau lui semblait peut-être encore moins loquace que d'habitude. Mais il le regardait toujours aussi fixement. Au bout d'un moment, ne se sentirait-il pas gêné de l'observer ainsi? Ou bien... Ou bien vérifiait-il sur son visage ce que le blondinet pouvait ressentir? Si c'était le cas, il avait du lire beaucoup d'expression négative, car le lycéen redoublant était très expressif.

"Cette personne est-elle rancunière? As-tu senti une quelconque mauvaise intention de sa part?"

"Je sens ça comme ça mais..." Mais récemment, ça semblait quelque peu diffèrent en effet. "Maintenant, j'ai des sentiments étranges... plus on passe du temps ensemble, plus je lui découvre une personnalité moins... malveillante que ce que je pensais."

"Dans ce cas, il est simplement maladroit. Peut-être parce qu'il est arrogant, quelque chose que tu détestes chez les autres j'ai l'impression."

"Mmhh..."

Est-ce que ça pouvait être ça? Comme c'était un point de vue totalement différent du sien qui avait sa propre subjectivité, il ne pouvait pas le suivre totalement. Néanmoins, Kurokocchi n'avait pas totalement tort; Kise n'aimait les gens beaucoup trop arrogants. Bien sûr, tout le monde avait sa fierté, mais certaines en faisait vraiment trop. Est-ce que c'était ce qu'il pensait sur Aomine? D'une certaine manière, oui. Son attitude et les rumeurs sur lui, en particulier de son jeu au club de basket, ne jouaient pas en sa faveur. Une fois, il l'avait vu sur le terrain, et bien qu'impressionné, une partie de lui avait été déçu par son style si... solitaire. Comme si ses coéquipiers ne lui servaient de toute façon à rien pour gagner.

Pensif, Ryouta se laissa tombé sur le canapé en gardant l'engin électronique contre son oreille.

"Tu devrais parler avec lui pour régler cette histoire." Conseilla soudain Tetsuya comme s'il avait senti son malaise.

"Il n'est pas très bavard tu sais."

"Cela ne veut pas dire qu'il est muet. Je pense que c'est important de faire des compromis pour comprendre ses sentiments à lui. Si tu le fais, il pourrait alors entendre les tiens."

Un compromis.

Cela semblait simple comme cela alors que ça ne l'était absolument pas. Aussi fou que ça puisse paraître, le blondinet n'avait jamais fait de compromis avec qui que ce soit auparavant. Il se contentait d'esquiver les problèmes en montrant un sourire sans chercher à laisser les autres s'approcher de lui plus que nécessaire. Jusqu'à présent, cela avait toujours été efficace puisque les gens respectaient cette distance personnelle et ne l'impliquaient jamais dans des troubles relationnels. Mais l'adolescent aux yeux marins, il n'était pas comme ça. Il avait forcé ses frontières et l'avait obligé à faire face à des sentiments dont il ne voulait pas.

"Tu sais, comme vous avez tous les deux des sentiments, vous ne pouvez pas vous comprendre réciproquement si facilement. Se lier aux autres n'est pas si facile que cela et... et tu as besoin de chérir ces personnes qui s'inquiètent pour toi."

Il se sentit inconfortable à l'évocation de ces termes. Faire des compromis pour comprendre les autres. Chérir. Oui... peut-être que... peut-être qu'au fond, c'était ça son sentiment. Il souhaitait chérir Aomine. Cette relation étrange qui était passée par tant de stade, mais qui existait pourtant bien, il ne voulait pas qu'elle s'éteigne. Il voulait la faire perdurer pour voir jusqu'où elle le mènerait. Jamais avant il n'eut de lien aussi profond avec les autres, alors il voulait voir... Il comprenait maintenant ce que Kurokocchi essayait de lui dire. Qu'il ait compris ou non qu'il parlait d'Aominecchi n'était plus important maintenant.

Kise s'allongea sur son canapé un peu plus confortablement.

"Merci Kurokocchi... c'est gentil à toi de m'avoir parlé."

"Ce n'est rien, après tout nous sommes..."

Il hésita à finir sa phrase, mais le blondinet eut un sourire, devinant bien la suite. Oui, ils étaient amis. Étrangement, mais ils l'étaient.

"Et justement... j'aimerais te demander à mon tour un conseil, Kise-kun."

"Oui, je t'écoute."

Ryouta fut assez étonné que Tetsuya ait besoin d'aide, surtout de sa part. Il n'aurait jamais cru qu'il lui parle de ses problèmes, même le plus infime, étant donné sa nature introvertie. Cela voulait dire que le sujet devait être assez grave, ou du moins le préoccuper assez pour qu'il estime avoir besoin de son avis. Sans doute leur conversation précédente avait quelque peu dénoué leur langue et se sentait-il un peu plus en confiance pour se confier. Le jeune homme aux iris dorés comprit alors qu'il allait devoir lui rendre la pareille, mais ça ne serait sans doute pas bien compliqué étant donné qu'il avait déjà une idée du sujet suivant.

"C'est à propos d'une personne qui agit étrangement dernièrement." Commença le lycéen invisible d'un ton hésitant. "Il était parfaitement normal jusqu'à récemment mais il a perdu son humeur habituelle... j'arrive difficilement à le sortir de... son état second."

Il n'avait pas besoin d'en rajouter plus. Kise se fit d'autant plus attentif.

"Peut-être qu'il est inquiet à propos de quelque chose. Tu sais, quand les personnes sont stressées, elles deviennent moins stables. Vous êtes proche?"

Question rhétorique, il le savait, mais il avait besoin d'en savoir plus.

"Il est une des seules personnes avec qui je parle... à part toi et... un autre ami. Cet autre ami qu'il semble détester."

"Je vois..." Il laissa un silence pour prendre le temps de réfléchir. "Dans ce cas, fait attention à ce qui pourrait arriver et écoute ce qu'il veut te dire. Quand une personne bien portante agit comme cela sans prévenir, c'est que quelque chose a dû arriver."

"Pour être franc, il y a quelque chose que j'aimerais lui dire, mais je ne sais pas si j'aurais le courage. J'ai peur qu'il me déteste après ça."

"Tu ne le sauras pas avant de lui avoir dit, Kurokocchi. Honnêtement, peu importe ce que c'est, tu dois être franc avec lui, sinon peu importe la relation que vous développerez plus tard, elle ne voudra rien dire."

"Tu as raison... bien, je ferais attention."

Sans doute Tetsuya aussi avait un compromis à faire avec cette personne. Leur relation semblait bien différente de la sienne avec Aominecchi, mais tout aussi compliquée. C'est probablement grâce à cela qu'ils arrivaient si bien à se répondre l'un l'autre en ayant, ironiquement, besoin de conseils réciproques. Mais Ryuta était content de cette conversation. Bien au-delà du fait d'avoir enfin parlé de quelqu'un de ses soucis avec Daiki, il sentait un soulagement de voir que son amitié avec l'adolescent plus jeune n'était pas éteinte, bien au contraire. Bien sûr, le lendemain, ils allaient sans doute de nouveau être embarrassés, peut-être même plus qu'accoutumé, mais ce n'était pas grave.

Un peu fatigué, un soupire sortit de sa bouche.

"Eh bien, c'est sans doute la conversation la plus longue que nous ayons eu depuis que l'on se connaît." Rit-il légèrement.

"Oui. Mais je vais devoir raccrocher." Répondit Kuroko avec son ton taciturne d'ordinaire. "Mes parents vont finir par me gronder sinon."

"Ah oui... bonne nuit dans ce cas."

"Oui... Mmhh, Kise-kun, si jamais quoique ce soit arrivé, n'hésite pas à m'en parler. Bonne nuit."

Sans lui laisser le temps de répondre à cette étrange inquiétude, le jeune homme aux yeux azurés raccrocha.

Lui aussi.

Puis il posa l'engin sur la table à côté du canapé puis se retourna alors dans le sofa pour faire face au mur. Ce qu'il avait entendu de la part de Kurokocchi à propos d'Aominecchi... Cela brassait son esprit. C'était la première fois qu'il prenait en compte l'avis de quelqu'un d'autre pour des sujets comme cela. Pourtant ses doutes devenaient clairs et la réponse lui permettait d'aller de l'avant. Mais c'était réconfortant d'entendre que cela n'était pas un problème qui venait uniquement de lui. Amitié. Sans doute sa relation avec Aominecchi et Kurokocchi pouvaient être de l'amitié, mais il n'était pas sûr qu'il voulût qu'il en soit ainsi.

Maintenant, Kise avait tout un travail sur lui-même à faire pour mieux comprendre Aomine. La prochaine fois peut-être, il parlerait avec lui à coeur ouvert, sans faux-semblants, sans détours. Alors probablement, leurs relations pourraient évoluer vers quelque chose, sans doute pas de meilleurs, mais certainement de plus profond. Il ne se faisait pas d'illusion; le lien qu'il y avait entre eux n'était plus normal depuis longtemps. Les autres ne le comprendraient certainement pas. Mais il s'en fichait. Si c'était la seule corde dont se rattacher, alors il la saisirait à deux mains. Il était sûr et certain que c'était sans doute la même chose du côté de son ami.

Mais avant, il devait y penser petit à petit en commençant par ce que Kurokocchi lui avait dit aujourd'hui.