Douceur liquide

Auteur: Woshi

Disclaimer: Ni Kuroko no Basket, ni Sweet Pool ne m'appartiennent

Raiting: M pour cause de scènes sanglantes et sexuelles

Genre: UA, Angst, Drame, Tragedy, School life, Romance, Yaoi, Gore, Surnaturel, Mpreg d'une certaine manière

Note: Bonjour à tous. En cette période un peu déprimante, je suis contente de vous apporter un chapitre assez tendre, sans doute un des plus paisibles de toute cette histoire, avec des feels, des OTP (les miens en tout cas) et un peu de révélation parce qu'il faut bien avancer le scenario XD. D'ailleurs j'avais envie à un moment de faire un petit recueil de drabble à côté sur mon OTP et d'autres petits personnages, mais je ne sais pas si je peux me permettre de le faire maintenant ou attendre la fin de cette fic... Je verrais bien la motivation X'D

Sinon je cherchais une musique pour aller avec ce chapitre sans trouver puis je me suis remémorer cette soundtrack de Togainu No Chi (un autre excellent jeu de Nitro+Chiral) et je trouvais ce morceau juste parfait! (et de toute façon, on reste dans le thème des visual novel!)

Voilà, voilà, bonne lecture ~

[ Dialogue - Inside (Togainu no Chi OST) ]


Les teintes crépusculaires persistaient alors que l'heure avançait dans ce grand bâtiment scolaire.

Les évènements venaient de se produire. Ils quittaient tout juste Kise et Aomine, restés dans la salle de laboratoire. Encore sous la confusion, aucun des deux n'émit de bruit durant la longue traversée du lycée. De la cage d'escalier au couloir au réez de chaussée en passant par le préau extérieur. Kuroko tenait simplement Kagami par le bras pour le guider, ce dernier le suivant comme un pantin désarticulé qui apprenait à peine à marcher. Sans doute ne s'était-il pas encore tout à fait remit du choc de ce qu'il avait failli faire. Mais c'était mieux ainsi, pour lui et sa santé mentale. Même si cela n'allait pas durer, son accompagnateur en était bien conscient.

À peine furent-ils sortis de l'établissement que Taïga, piqué par le dard douloureux de la réalité, lâcha le bras de Tetsuya et recula d'un pas. Le regardant de ses yeux carmin écarquillés, il sembla enfin comprendre toute la gravité de sa situation. Devinant immédiatement la raison de son malaise, le jeune homme transparent s'arrêta alors dans sa marche pour se mettre face à lui et le regarder directement. Un long moment passa alors entre les deux lycéens, l'un sentant tout le poids de la culpabilité s'effondrer sur ses épaules, l'autre restant totalement stoïque de façade et attendant sans doute la réaction de son homologue.

Finalement, celle-ci finit par venir.

"Kuroko... je... je n'en peux plus."

"Kagami-kun?"

Sans répondre, le concerné se détourna alors et se mit à courir comme s'il avait le diable aux trousses.

Choqué, le bleuté se resaisit très vite pour le poursuivre, sentant qu'il allait faire quelque chose de peut être encore pire que ce qu'il venait de faire. Le trajet fut douloureux et exténuant pour sa petite carrure qui n'était pas habituée à autant d'effort en si peu de temps face au physique sportif du fuyard. Il faillit le perdre à un croisement de rue mais heureusement, il avait un peu plus l'habitude de cette ville que lui et pu le retrouver facilement avant qu'il ne disparaisse complètement. Grâce à sa mémoire de la ville, il comprit alors où son camarade se dirigeait, et préféra arrêter immédiatement de perdre son temps -et son souffle- à le poursuivre inutilement.

Kuroko se dirigea plutôt vers la station de train et prit le premier qui arriva.

Le trajet lui parut long sous le coup du stress de ce que pourrait faire Kagami pendant tout ce temps, mais il se rassura du mieux qu'il put. Descendant à l'arrêt visé, il se dirigea à pas précipité vers un endroit qu'il connaissait depuis peu, mais qu'il ne pourrait jamais oublier, même après une seule fois à avoir fait le chemin. Il aurait presque pu le faire les yeux fermés. Il croisa de temps à autre des passants, mais le quartier était relativement désert à cette heure si de la journée. Une fois arrivé devant le grand bâtiment, il tourna alors la tête en direction du parc qui l'avoisinait. Au bout d'une petite promenade, il le trouva enfin au terrain de basket, comme prévu.

L'adolescent rougeoyant était assis sur un côté du terrain et ne l'avait pas encore remarqué, évidemment. Il regardait ses mains d'un air absent et une expression terne décorait son visage.

Sans hésiter, il s'approcha normalement jusqu'à être arrivé à sa hauteur. Enfin, au bout de quelques secondes, il se redressa pour constater sa présence et écarquilla les yeux de surprise.

"Kuroko..."

Le bleuté acquiesça, comme pour confirmer qu'il n'était pas une illusion ou autre chose. Doucement, il s'agenouilla à côté de son camarade sans dire un seul mot. En regardant de plus près le visage de Kagami, il vit à quel point il était complètement blafard et ses yeux étaient entourés de cercles sombres et creusés, comme s'il venait de passer une semaine dans un cercueil. C'était à fendre le coeur de le voir avec une façade pareille qu'on ne lui aurait jamais imaginée, lui qui était si fort, si costaud d'apparence. Se mordant la lèvre, le jeune homme invisible se rendait compte à quel point il n'y avait pas que son état mental qui avait subi de graves dommages.

Après l'avoir regardé incrédule, Taïga baissa la tête d'embarras.

"Kuroko... pourquoi tu m'as suivi jusqu'ici?"

Un silence passa, visiblement le concerné ne sachant quoi répondre, cela le déstabilisa encore plus.

"Vraiment... pourquoi?" Répéta Kagami alors que son regard perturbé erra sur le bitume. Un sourire étrange apparut sur son visage. "T'es venu ici pour... te venger... ou venger Kise?"

"...Bien sûr que non." Répondit enfin Kuroko.

"Alors quoi? " Insista le rouquin, ne semblant pas soulagé. "C'est peut-être une manière bizarre de le dire mais... t'es venu pour rompre nos liens?"

"Non." Fit de nouveau le plus frêle.

"Alors... alors... pourquoi?" Sa voix semblait de plus en plus nerveuse, presque au bord de l'effondrement. "Pour m'insulter? Ça doit être ça... j'ai dit... j'ai fait... des choses si cruelles... Je comprendrais si tu venais te moquer de moi..."

"Kagami-kun."

La voix tranchante de Tetsuya le coupa dans son élan, avec une pointe d'agacement peut être et de déception. Les épaules de Taïga tremblèrent alors qu'il se refusait toujours à relever ses yeux carmin pour affronter les iris glacés de son homologue. Il se savait très bien en faute et, étrangement, il regrettait que ce soit Kuroko plutôt que Kise qui soit venu régler ses comptes. Même s'il était horriblement gêné et assaillit par la culpabilité, il savait qu'il supporterait tous les reproches du blondinet parce qu'au final et il l'avait mérité et... et que ça irait le connaissant. En revanche, pour le bleuté... il était terrorisé. Il ne savait pas comment réagir, ni ce qui allait se passer. Il n'avait pas prévu qu'il le surprendrait et...

Et il avait peur de sa colère.

"Je ne vais pas me moquer de toi. Ou t'insulter." Expliqua enfin l'adolescent pâle d'un ton las. "Je ne ferais rien de tout ça."

"Alors... pourquoi t'es venu ici?"

Paraissant terrifié, Kagami trouva néanmoins enfin le moyen de prendre son courage à deux mains et leva lentement son regard vers Kuroko.

Il ne lut ni fureur, ni dégoût. Juste son calme habituel qu'il avait visiblement rapidement récupéré.

"Je me disais... qu'on pourrait parler."

"Parler?" Reprit l'adolescent rouge d'un ton ahurit alors que ses yeux ne pourraient pas s'ouvrir davantage.

"Oui."

"Parler de quoi?"

"N'importe quoi. N'importe quoi sur toi."

"Moi?"

Kuroko acquiesça à la question perplexe, sachant qu'elle pouvait être déstabilisante dans un contexte pareil. Il aurait pu manifester son désir de parler d'eux, de lui, de ce qu'était Kise, Aomine, lui faire comprendre ce qui s'était passé. Mais quelque chose lui disait que ce n'était pas la conversation qui aiderait le mieux Kagami à se calmer. Bien au contraire. Plus que tout, ce n'était pas ce dont il avait besoin pour le moment. Il n'avait pas besoin de savoir le pourquoi du comment de ce qui était arrivé. C'était arrivé, c'est tout. Non, ce dont il avait surtout besoin, c'est d'être rassuré sur leur relation. Cela se voyait clairement; son camarade n'avait pas peur de lui à cause de l'ombre inconnue qui planait au-dessus de lui.

Mais pour ça, il devait d'abord l'assurer d'une chose.

"Je veux l'entendre de ta part, Kagami-kun."

Avec le visage tordu, le concerné se mordit la lèvre à cette demande, pour essayer de retenir quelque chose au fond de sa gorge qui essayait de sortir.

"Même si... je te parlais... de quoi ce serait? Je n'ai... pas vraiment grand-chose à dire."

"Même ce "pas grand-chose", je veux l'entendre... si je peux."

"Pourquoi?" Insista Taïga, toujours hésitant.

"Je ne peux pas vraiment mettre de mots dessus, je ne veux juste pas que ça finisse de cette manière." Expliqua Tetsuya d'une voix presque attristée. "Je n'en ai pas l'air, mais je ne comprends rien à propos de toi, Kagami-kun. Je ne sais pas quand nous nous sommes rapprochés l'un de l'autre et si quelqu'un d'extérieur demandait ce que nous sommes l'un pour l'autre, je ne serais pas en mesure de répondre moi-même, et je pense que toi non plus."

Le son de crainte à côté confirma ce qu'il était en train de dire.

"Mais il s'est passé des choses entre nous. Des choses que je n'aurais pas voulu qu'il arrive... avant, en salle de laboratoire... et puis dans les toilettes..."

Malgré eux, ils se souvinrent de ces moments d'intimité qu'ils avaient partagé dans la confusion. Ils avaient réussi, pour le bien de leur amour-propre, à mettre cet instant dans un coin de leur mémoire. Mais rien n'effaçait les faits. Ils avaient eu beau tenté d'agir normalement après tout cela, leur gêne latente les empêcherait de toute façon d'avoir une amitié saine. La manière dont ils s'étaient vu l'un l'autre, dans le plaisir le plus fort sous cette atmosphère fiévreuse faisait que rien ne pourrait de toute façon être simple. Ils le savaient pertinemment. Ils ne pouvaient plus faire semblant après cet incident. Après tout, ils étaient des êtres avec des désirs, eux aussi...

Pourtant, Kuroko avait l'impression de ne comprendre les tourments de Kagami que récemment...

"Tu sais, en te voyant tout à l'heure, c'était la première fois que je savais enfin ce qu'il y avait dans ta tête. Ce que tu pensais vraiment, ce que tu ressentais. Alors je voulais comprendre tes sentiments, je voulais entendre la vérité. De ta part."

Le rouquin détourna alors son visage pour empêcher son homologue de voir son expression, mais celui-ci n'était pas dupe. Ses joues étaient clairement en train de trembler. Il sentait qu'il était sur le point de craquer, mais il ne voulait pas s'arrêter en si bon chemin. Il voulait lui dire tout ce qu'il avait sur le coeur. Maintenant, sinon jamais. Les choses avaient déjà beaucoup trop tardé, ce n'est que maintenant qu'il s'en rendait compte. Tous ces moments passés ensemble, sur le toit du lycée, à le raccompagner chez lui. Ils n'auront aucune signification s'il ne faisait pas un effort pour les préserver. Il ne voulait pas avoir fait tout cela pour rien...

"Kagami-kun, ça peut être blâmable... mais je veux continuer de parler avec toi... je veux être avec toi..."

"Gn..."

Un petit bruit sortit du fond de la gorge de son voisin, à mi-chemin entre le sanglot et l'étranglement. Comme il s'en était douté, lorsqu'il se pencha pour mieux le regarder, Kuroko vit au coin de ses yeux des petites gouttes d'eau salées clairement visibles qui ne demandaient qu'à tomber. Il n'allait sans doute pas tarder à se laisser aller, mais le jeune homme aux yeux ronds n'allait pas l'en condamner dans une telle situation de pression et d'incertitude après avoir fait un acte condamnable dont il n'en avait pas été pleinement conscient. Tout du moins, pas en possession de tous ses moyens pour se mesurer. N'importe qui à sa place ne saurait résister à ce poids sans y être préparé.

Il le savait, et c'est pour cela qu'il laissait faire sans commenter.

"Même si j'ai fait toutes ces choses horribles, même si j'ai failli... Kise..."

"Si tu ne l'avais pas fait... je ne m'en serais pas rendu compte... à quel point tu souffrais."

Kagami renifla alors pour ravaler ses larmes, donnant un petit sourire mi-figue, mi-raisin à cette réponse franche.

"Kuroko... tu es si bête!"

"Pas plus que toi."

Un petit soupir de soulagement se fit entendre entre les deux garçons.

Celui aux cheveux rouges se tue, se tenant désormais fermement les mains en signe de nervosité. Il comprenait que son camarade avait dit ce qu'il avait à dire, les raisons de sa présence et son entement. Maintenant, c'était à lui de répondre à sa demande. Ses lèvres se pincèrent d'appréhension. C'était un mauvais moment à passer mais... Mais il fallait qu'il le dise. Les sanglots sortirent en même temps que les larmes dans un gémissement plaintif. Se sentant honteux de se montrer dans cet état, Taïga serra les dents et ferma les yeux, ses doigts joints dans une telle force qu'ils finirent par blanchir. Tout sortit pratiquement d'une d'une traite, douloureusement.

"Je suis désolé... Kuroko... Je suis vraiment désolé!" Se lamenta-t-il sans oser le regarder en face. "Je pensais... j'étais sûr que... tu me détestais maintenant... après m'avoir vu faire ça! Je me dégoûte... tellement! Ce que j'ai dit à Kise, je ne le pensais pas! Je ne l'ai jamais pensé une seule seconde! J'ai complètement pété les plombs, je ne savais plus ce que je faisais et je me rends compte maintenant que... que je ne veux pas que tu me quittes! Je sais que je ne m'excuserais jamais assez mais... vraiment... pardon!"

Ces mots transperçants sortirent du plus profond de son être avec le tranchant d'une épée.

Ses larmes venaient désormais mouiller ses vêtements et le sol bétonné sur lequel il était assis sans pouvoir les maîtriser. C'était dit. Avec peine, mais c'était dit. Tetsuya vint alors poser la paume de sa main sur l'épaule de son camarade qui avait désormais l'air si misérable. Il continua de s'excuser et pleura pendant encore un petit moment. Le bleuté ne dit rien. Il se contenta de lui frictionner gentiment l'épaule, sans oser toutefois aller plus loin après l'embarras que lui procurait le souvenir de ce qu'il avait fait plus tôt. Enfin, le plus grand des deux se calma et se prit la tête entre les mains avec un long souffle pour retrouver son calme. Ses yeux et son nez étaient rouges.

Après lui avoir laissé le temps de se remettre, Kuroko reprit alors doucement:

"Kagami-kun... tu te souviens de la première fois que je t'ai parlé?"

"Je m'en souviens."

Quand il confirma, le garçon aux iris ciel eut un léger sourire pour cacher son embarras à ce tendre souvenir.

XxXxXxXxXxXxXxXxXxX

La première fois qu'ils avaient parlé ensemble était sur le chemin de retour de leur maison après la cérémonie d'ouverture du début de l'année au lycée. Dans un fast food pour être plus précis.

Kagami l'avait déjà repéré un peu plus tôt avant la rentrée et décida de s'y arrêter ce soir-là histoire de s'autoriser un petit en-cas. Ce n'était que sa première journée scolarisée au Japon, mais il était déjà fatigué, et il avait bien besoin d'un remontant. Arrivé à la caisse, le lycéen sportif commanda une douzaine de petits hamburgers empilés sur un plateau, choquant les autres clients et réjouissant le personnel. Il avait l'habitude de cette réaction de la part des Japonais; ayant grandi en Amérique, il avait aussi hérité de leur appétit colossal en comparaison avec l'archipel Nippon. Plus de la moitié de son budget passait dans la nourriture, mais ses parents semblaient le comprendre parfaitement.

Une fois qu'il eut payé, il se dirigea au fond du restaurant, vers une table pour deux près de la vitre. C'était bientôt l'heure du dîner, donc il y avait pas mal de clients à l'intérieur. Peut-être était-ce à cause de cette foule qu'il ne l'avait pas remarqué, toujours est-il qu'il n'y fit pas attention au début et s'installa tranquille à cette table légèrement isolée pour profiter de son repas solitaire. L'adolescent rougeoyant regarda pensivement l'extérieur se ternir petit à petit en attaquant son premier sandwich. Il croqua dedans avec un plaisir dissimulé. Ce n'est qu'après un petit moment à mâchouiller l'hamburger qu'il se rendit compte qu'il n'était pas seul assis à cette table.

"Bonjour." Lui déclara simplement Kuroko, assis en face de lui en sirotant une boisson d'un air impassible.

La première réaction de Taïga fut de s'étouffer avec le pain qui restait dans sa bouche.

Sa deuxième réaction fut de hurler comme s'il venait de voir un fantôme et lui demander ce qu'il fabriquait ici.

"J'étais assis en premier." Expliqua simplement le bleuté.

Abasourdi en premier, le plus grand demanda -exigea- au plus petit d'aller s'asseoir ailleurs, ne souhaitant visiblement pas se restaurer en sa compagnie. Bien sûr, l'adolescent pâle refusa catégoriquement, et l'Américain put alors expérimenter son entêtement. Manque de chance pour tous les deux, ils étaient aussi butés l'un que l'autre à ne pas vouloir se déplacer -surtout en n'étant pas sûr de trouver une place ailleurs- et furent donc contraints à rester en attendant que l'un d'eux ait fini. Malheureusement, entre Kuroko qui semblait prendre son temps et l'étalage de nourriture de Kagami, ils étaient condamnés à passer bien dix bonnes minutes ensemble.

Celui aux cheveux flamboyant se sentait étrangement tendu. Il ne s'imaginait pas que son camarade de classe connaisse cet endroit, encore moins qu'il le fréquente, vu sa faible carrure.

Au bout d'un moment, son malaise, dû au regard fixe azuré qui ne le quittait pas, l'obligea à prendre la parole:

"Dis...tu viens souvent ici?" Demanda-t-il l'air de rien.

"Oui, leur milk-shake à la vanille sont délicieux.

À cette remarque, Kagami ne put s'empêcher de hausser des sourcils. Comment cela se faisait-il qu'ils ne se croisaient jamais avec Kuroko alors qu'ils fréquentaient régulièrement cet établissement tous les deux?

"Mais ces derniers temps, je viens moins souvent." Répondit le bleuté à sa question muette.

"Je vois..."

Il n'empêche que la combinaison entre Kuroko et un milk shake à la vanille était étrange. Ce type lui avait inspiré une indifférence lorsqu'il l'avait vu brièvement lors de la cérémonie d'ouverture. Plus que cela, une inquiétude du fait qu'il ne montrait jamais ses sentiments et agissait de manière tout à fait imprévisible -comme maintenant-. Des yeux bleus glace sans vie. Il avait juste l'impression d'avoir affaire à une poupée désarticulée qui n'avait pas de but. Pourtant, un étrange sentiment grandit alors que ces mêmes pupilles semblaient retrouver une sorte de feu maintenant qu'il le regardait. C'était gênant et pourtant... d'une certaine manière, terriblement envoutant.

Pensif, il déballa un autre hamburger parmi le long tas posé sur son plateau et croqua dedans pour se changer les idées. Tetsuya continuait d'aspirer le laitage parfumé dans sa paille tranquillement, ne semblant pas plus inquiété que cela de n'avoir rien d'autre dans le ventre. Taïga se demanda un instant si son camarade se nourrissait autrement qu'en buvant. C'était assez étrange qu'il ne mange rien, alors même qu'il y avait devant lui tout un étalage de nourriture qui simulerait l'appétit de n'importe qui. Il avait quand même commandé une bonne dizaine de petits hamburgers, de différentes saveurs qui plus est mais son voisin les regardait néanmoins avec une totale impassibilité.

Essayant d'ignorer le regard du garçon transparent, le basketteur attaqua son deuxième hamburger avec un peu plus de conviction.

Aussi loin qu'il s'en rappelle, il n'avait jamais mangé dans ce fast fast-food avec qui que ce soit avant aujourd'hui. Évidemment, il arrivait à peine au Japon et ne connaissait encore personne. Ce n'est pas comme s'il avait prévu en plus d'étendre son réseau social. Par contre, il ignorait ce qui poussait son camarade à venir dans cet établissement.

"Tu aimes la nourriture ici?"

Interrogé, le jeune homme releva ses yeux ronds vers lui d'un air perplexe, comme si la question lui paraissait stupide. Bien sûr, elle l'était d'une certaine manière. Il ne viendrait pas ici s'il n'aimait pas ce qu'ils faisaient.

"Comme tu ne manges pas de sandwich..."

"Ah... Je n'ai jamais goûté que leur milk shake." Répondit Kuroko.

Pendant qu'il parlait, il fit tourner son gobelet pour entendre le son du tintement des glaçons entre eux. Pour être honnête, le garçon aux cheveux bleus électriques n'avait pas de goût spécifique en ce qui concernait la nourriture. Il n'aimait rien de particulier, mais ne détestait rien non plus. C'était juste que... son appétit était tellement minime que de toute façon, ses goûts importaient peu. On lui avait déjà fait la remarque que sa physique frêle était due à ce manque de nutrition et ses parents avaient bien tenté de l'aider, mais sans résultat. Alors qu'il allait reprendre une gorgée de son milk shake, Kagami souleva un hamburger en face de lui.

"Hm?"

Sans un mot, le rouquin lui lança le sandwich emballé qu'il réceptionna à deux mains. Le bleuté le regarda d'un air étrange sans comprendre où il voulait en venir.

"Tu n'aimes pas celui-là?" Interrogea-t-il sans savoir quoi demander d'autre.

À bien y regarder, c'était un hamburger comme tous les autres, alors pourquoi le lui donner?

"Si." Lui répondit Kagami sans détourner le regard. "C'est juste que t'es tellement maigre que ça m'agace. Tu devrais manger plus!"

Kuroko le regarda un instant d'un air surpris, se traduisant uniquement par ses yeux ronds qui s'écarquillaient. Il se demanda un instant en quoi son poids intéressait tant Kagami, puis le voyant détourner son regard d'un air presque embarrassé, il comprit. Tetsuya sentit son coeur se réchauffer. Sans doute se méprenait-il sur les véritables intentions de son camarade, mais ce simple geste suffit à lui faire plaisir. Même s'il n'avait pas mangé ce sandwich plus tard.

XxXxXxXxXxXXxXxX

"Quand je t'ai vu à l'école, j'ai eu le sentiment que ce serait dur de me rapprocher de toi." Expliqua le bleuté. "Mais tu es plus accessible que tu ne le parais et quand j'ai découvert que tu aimais le basket-ball, j'étais vraiment heureux. "

En entendant cela, l'adolescent aux cheveux flamboyant ne put s'empêcher de le reprendre, pousser par cette étrange sensation d'avoir un miroir en face de lui.

"Tu sais Kuroko, c'était la même chose pour moi... j'ai bien vu que tu ne parlais pas vraiment aux autres, tu n'étais sympathique avec personne, même pas avec Kise. Tu mets une sorte de distance autour de toi, ou tu n'arrives pas à te familiariser avec eux, je ne sais pas..."

Le regard azur l'encouragea à continuer son idée, même si cela commençait à le gêner de se confier ainsi.

"En fait... je ne le montre pas mais je suis... en quelque sorte content de l'attention que tu me portais. Mais d'un autre côté, j'ai remarqué que tu ne t'ouvrirais jamais à moi alors que toi, tu voyais tout de moi." Expliqua le plus grand alors que son regard s'assombrit. "Il s'est passé des... choses entre nous, mais j'avais l'impression que tu prenais tout cela froidement contrairement à moi qui ne savais pas quoi faire. Même avec tout ça, pas une once de tes vrais sentiments ne s'exprimait et ça me vexait un peu. Je... ne te comprends vraiment pas."

Kagami laissa échapper un soupir avant de reporter son regard sur Kuroko et, inconsciemment pour la première fois depuis un moment, saisir son bras pour sentir la tiédeur de sa chair.

"Mais je me suis rendu compte que si je ne faisais pas attention à toi, tu t'en fuirais... En même temps, je pensais à ce que tu... m'apportais." Il hésita une seconde avant de continuer. "Même si tu ne parles pas beaucoup, ton aura apaisante est vraiment agréable. J'ai finit par l'apprécier, pour finir par en devenir dépendant et puis..."

Il stoppa ses mots, comme si c'était trop dur pour lui de les faire sortir. Passant sa langue sur ses lèvres sèches, il enchaîna d'une voix beaucoup plus tremblante.

"J'ai appris que toi et Aomine vous étiez proches... plus proches que je ne le pensais... ça m'a rendu nerveux et... c'est étrange mais... à partir de ce moment, j'ai commencé à être obsédé par Kise. alors qu'il n'avait rien à voir là-dedans. Je ne sais pas, peut-être que j'ai transposé mes craintes sur lui. En me rapprochant de toi, j'étais confus, et j'ai ressenti la même chose pour Kise... mais différemment."

"Comment cela?"

Le plus grand put voir le regard inquisiteur de son camarade vers lui, mais il n'y lu pas forcément de l'incompréhension. Il avait plutôt l'impression qu'il soupçonnait quelque chose et qu'il était en train de le vérifier auprès de lui. Peut-être se trompait-il... mais dans tous les cas, Taïga sentait qu'il devait s'expliquer plus précisément envers Tetsuya. Ce qui n'était pas chose facile car lui-même avait du mal à mettre des mots dessus. Il ne se souvenait que d'une vague euphorie accompagnée d'une frustration torturante qui l'avait menée à chaque fois au bord de la folie avec des brides de raisons ensemencées çà et là. Mais globalement, une seule chose pouvait être mise en commun avec chacune de ses crises.

"Comment dire... cette odeur vraiment bonne de Kise. Surtout récemment... Je n'en avais jamais assez quand j'étais à côté de lui... et à partir de là, j'ai commencé à avoir des absences... à délirer tout seul et j'ai fait... tu sais."

À cette évocation, Kuroko ne sembla ni surprit, ni intrigué. Il garda simplement son calme stoïque que tous lui connaissaient. Mais Kagami, ayant appris maintenant à discerner ses expressions faciales, nota ses sourcils flancher légèrement et sa bouche se crisper. C'était signe chez lui d'une irritation et d'une inquiétude sérieuses. Cela le culpabilisa d'autant plus. Jamais il n'avait voulu être source de problèmes envers son camarade. C'était étrange comme, il y a quelque temps encore, il n'avait eu que faire de ce que penserait ce gringalet de lui, et qu'aujourd'hui, il se rendait malade d'angoisse à l'idée d'être rejeté par ce même garçon qui n'était faible que d'apparence.

Sans doute était-ce la peur de perdre cette compagnie qu'il avait finit par apprécier.

"Enfin voilà... " Reprit-il. "Tu sais... jusqu'à maintenant, tout fonctionnait très bien comme je le voulais... Aux USA, j'avais des potes et je jouais souvent au basket avec eux... Quand mes parents m'ont rapatrié au Japon sans que je sache pourquoi, je suis un peu tombé de mon nuage pour la première fois... J'étais mortifié par le niveau du basket japonais et... enfin, alors que ça me permettait de me rapprocher des autres, là au contraire j'avais l'impression que ça m'en éloignait. En fait tu... tu es la première personne avec qui j'avais l'impression de partager quelque chose pour de vrai... même si je ne le montrais pas... quand on a joué ensemble et même avant... "

Taïga secoua sa tête comme s'il était déterminé à dire quelque chose d'important.

"Alors ça peut être totalement égoïste mais j'aimais rester avec toi., déjeuner ensemble, jouer au basket ensemble, des trucs comme ça... je voudrais de nouveau les faire. Si tu ne me détestes pas alors..."

Ses mots moururent à mi-chemin, disparaissant dans un néant désespéré. Une larme solitaire coula le long de la joue de Kagami face à cette impuissance à pouvoir exprimer clairement son désir. Kuroko laissa alors sa main tomber sur la sienne pour le rassurer. Il avait compris. Au final, aucun des deux n'avait vraiment réussi à mettre une signification sur leur relation. Ils n'étaient pas mais mais ils étaient plus que des camarades. Rien ne pourrait décrire ce qu'il y avait entre eux. Mais c'était bon. Ils n'avaient plus vraiment besoin d'y penser. Tous les deux pouvaient accepter la vérité sur leurs sentiments respectifs, peu importe leur nature.

Et la réponse de la bleutée arriva très naturellement;

"Bien sûr, Kagami-kun..." L'émotion finit par se percevoir aussi dans sa propre voix. "Pourquoi crois-tu que je me sois accroché à toi si longtemps... ce n'est certainement pas pour t'abandonner maintenant."

Le concerné se mordit la lèvre d'appréhension.

"Vraiment?"

"Oui. Je veux en savoir plus sur moi et..." L'adolescent pâle hésita sur la suite. "Et je t'en dirai plus sur moi."

Taïga eut un sourire sincère et murmura un doux "merci" alors qu'il essuya ce qui restait de larmes sur son visage avec la paume de sa main. Après un temps passé ainsi, à réfléchir, se calmer, et se rassurer, ils profitèrent simplement l'un de la présence de l'autre. Puis, sentant que le crépuscule ne restera pas éternellement à illuminer le terrain goudronné sur lequel ils étaient installés, Tetsuya décida de se redresser en faisant face aux rayons chauds du soleil rougeoyant. Son ombre s'étira très loin, jusqu'à recouvrir intégralement le visage de Kagami qui se sentit ébloui en tentant de le regarder directement.

Une main lui fut tendue.

"Demain, tu iras présenter tes excuses à Kise-kun, je suis sûr qu'il comprendra." Rassura-t-il d'une voix calme. "Mais en attendant, je pense que nous devrions aller manger, je pense que tout cela a dû t'ouvrir l'appétit et... Et j'ai envie de passer ce moment ensemble."

"Kuroko..."

Comprenant ce qu'il voulait lui dire, il saisit cette main offerte, priant tout son coeur pour qu'elle le guide vers un futur meilleur.

OoOoOoOoOoOoOoO

"Atsushi... Atsushi, réveilles-toi s'il te plaît..."

La douce voix masculine sortit le grand adolescent du sommeil dans lequel il s'était plongé plus tôt. En revenant du lycée, en voyant qu'il n'y avait pas grand monde, il s'était autorisé une collation faite de bonbons acidulés puis, sa journée en cours et la digestion aidant, il avait finit par se sentir somnolent. Assis sur son lit qui ne suffisait pas à contenir la longueur de son corps, il s'y était allongé machinalement, son sachet de friandise encore en main pour se laisser aller à une courte sieste. Le goût âpre du sucre resté dans sa bouche lui fut assez désagréable quand il se réveilla et il regretta de ne pas avoir bu un peu d'eau avant de s'endormir.

En face de lui se tenait celui qui partageait sa chambre, ses habitudes et une partie de sa vie. Le seul oeil qui n'était pas caché par ses longs cheveux noirs semblait refléter une certaine tendresse à son égard, sûrement parce qu'il l'avait surpris dans cet instant de faiblesse que peu pouvaient se vanter d'avoir vu. Une de ses mains était d'ailleurs posée sur sa tête, brossant ses longs cheveux violets. En temps normal, cela l'agacerait d'être traité ainsi par quelqu'un qui ne lui était pas proche, mais il avait l'habitude, après quelque temps, à voir quelques-unes de ses fissures être visible à ce type.

Du moment qu'il ne faisait que les admirer de loin sans vouloir y toucher ou pire, les approfondir...

"Tu as reçu un appel téléphonique tout à l'heure." Fit son colocataire en s'éloignant un peu. "Ton tuteur je crois, il m'a demandé de te transmettre un message."

"Ah... c'est quoi?" Demanda Murasakibara dans un bâillement peu gracieux.

"Qu'un grand évènement se préparait et qu'il t'enverrait tous les détails sur ton téléphone portable."

Le grand adolescent se tue quelques secondes, comme s'il venait d'apprendre une nouvelle incroyable -bonne ou mauvaise, impossible de le dire-.

"Oh... d'accord... merci."

"De rien!" Répondit son compagnon en se relevant avec un sourire. "Ce soir, je fais la cuisine. Tu as envie de quelque chose de spécial?"

"Non, je te fais confiance."

"Je tâcherais de ne pas te décevoir~ "

Avec cette dernière remarquée lancée sur un ton amusé, le jeune homme sortit de leur chambre commune en refermant la porte derrière lui pour le laisser tranquille.

Atsushi soupira légèrement. C'est vrai que la cuisine de son colocataire était très bonne. Même s'il l'a trouvé un peu grasse, quelque part. Il lui avait raconté qu'il avait passé une bonne partie de sa vie aux États-Unis, et que c'est là-bas qu'il avait appris à cuisiner, ce qui expliquait peut-être ceci. Mais ce n'était pas bien grave de toute façon. Le géant trouvait que peu importe ce qu'il lui faisait -frites, pâtes, ragoût quand il avait vraiment envie de faire de la gastronomie- c'était toujours meilleurs que ce qu'il put manger avant. C'était pourtant simple mais... Mais il y avait quelque chose en plus que les autres nourritures n'avaient pas, il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus.

Peut-être le fait qu'il ait préparé tous ces plats en pensant à lui...

Un léger sourire menaça de tordre ses lèvres avant qu'il ne se rappelle la raison pour laquelle il l'avait réveillé en premier.

Las, il tourna sa tête un peu partout dans la pièce à la recherche de son sac avant de le repérer un peu plus loin, près de son armoire. Avec un soupir, il se pencha et attrapa de sa grande main la lanière assez aisément étant donné la surface que son bras seul pouvait couvrir. Il n'était pas seulement grand, il avait également de long membre, et cela lui était aussi handicapant qu'utile dans la vie quotidienne. Souvent, il ne savait pas quoi faire avec ce corps imposant alors il le laissait simplement, les bras lâches, ressemblant assez souvent à une statue. On lui avait souvent dit qu'il excellerait sans difficulté dans certains sports comme le volley ou le basket, mais il avait toujours refusé.

C'était tellement ennuyant après tout, pourquoi se donner du mal?

Sans énergie, il chercha son téléphone à travers le bazar à l'intérieur de son sac, constitué essentiellement de cadavre d'emballage de friandises et de livres, cahiers, matériel scolaire très mal entretenu. Il le retrouva dans un état similaire que lorsqu'il l'avait laissé -peut être un peu plus sale, mais il n'était plus à ça près-. Ses doigts naviguèrent sur la surface tactile, laissant plus de trace qu'avant, pour finalement retrouver sa messagerie. En effet, il avait un message non lu, qui datait de deux heures. Il avait dormi si longtemps que cela? Eh bien, c'est vrai qu'il se sentait plus fatigué que sa flemme habituelle ces derniers temps.

Avec ce qui pourrait être un sentiment d'appréhension, il lut le texte:

'D'ici un ou deux jours, l'Origine sortira. Alors le rituel pourra commencer. Nous n'avons pas le droit à l'erreur. Tu es le premier au courant, je compte sur ta coopération. Protège l'Osu et le Mesu. N'oublie pas que tu es aussi partie de cette famille qui bientôt prospérera.'

C'était clair. Précis. Et explicite.

Jusqu'à présent, Murasakibara avait toujours suivi passivement le déroulement du plan, car telle fut la raison pour laquelle on l'avait élevé jusqu'ici. Mais pour la première fois de sa vie, en recevant un message de cet homme, il se sentit réellement mal à l'aise. Pour la première fois de sa vie, il sut qu'il n'était plus dans des idées ou de la tactique, mais que les choses allaient concrètement se réaliser. Il n'avait pas peur, bien sûr. C'était juste le poids de la gravité qui commençait enfin à peser sur ses larges épaules d'habitude abaissée par la nonchalance. Cependant, il n'allait pas fléchir pour si peu et supposa que c'était sans doute parce que c'était son premier rituel.

Oui, il supposait...

Intérieurement, il n'osa imaginer dans quel état Midorima vu comment cette nouvelle l'avait lui-même un peu chamboulé.

Sans doute pas très bien.

Mais ce n'était plus son problème. Il l'avait suivi dans ses plans, parfois très tordus. Il avait joué le jeu, des deux côtés. Il n'avait pas de camp à choisir. Si Mido-chin était incapable d'empêcher ce rituel -et honnêtement, il ne l'en avait jamais cru capable- alors le rituel allait avoir lieu. Et il y participerait. Parce qu'il n'avait pas le choix. Comme tous ceux qui étaient impliqués. Un petit sentiment de mépris naquit cependant en lui envers le jeune homme à lunettes. Il n'était même pas l'Osu désigné pour cette fois, alors il n'avait pas vraiment de raison de se rendre malade. Il devrait plutôt profiter des jours, semaines, mois, voire années en plus qui lui étaient offertes pour apprécier sa vie tout en sachant pertinemment qu'il était un être supérieur aux humains.

Atsushi, c'est comme cela qu'il concevait la sienne, et c'est comme ça qu'il arrivait à accepter l'idée qu'un jour, il sera le principal concerné par le message qu'il venait de recevoir.

Ce n'était pas du fatalisme, c'était juste la réalité.

Une douce odeur vint chatouiller ses narines, et il sut alors de quoi il s'agissait. Une pizza faite maison, très certainement par son colocataire.

En ouvrant la porte de sa chambre, il vit ce dernier la sortir du four avec un sourire et l'inviter à passer à table.

Murasakibara accepta avec joie, sachant que ce repas, sans doute plus que les précédents, il allait l'apprécier et le savourer comme si c'était le dernier.

OoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoO

Après être descendu de la station juste après la sienne, Kise était entré nerveusement dans la maison d'Aomine, encore un peu étourdi par ses émotions.

Il sentit la désolation du bâtiment non occupé qui planait encore dans l'air avec une certaine familiarité. Cela ne faisait que peu de temps qu'il venait ici, mais il avait déjà compris que son camarade passait la plupart de ses soirées seul chez lui. Il marcha jusqu'au hall ouvert qui faisait face au jardin extérieur simplement mais esthétiquement décoré dans un thème traditionnel japonais. Cet attachement au culte de l'ancienneté se retrouvait aussi dans ce milieu intime. Peut-être était-ce lié à l'âge avancé de la mère -et sans doute aussi du père- qui les rendait plus sensibles à la préservation des traditions, qui sait...

Au beau milieu du chemin, Daiki s'arrêta pour ouvrir la porte en papier et pénétrer à l'intérieur de la demeure. De l'autre côté du mur semblait être une pièce à vivre à en juger par les ombres de meubles. Ryouta l'attendit perplexe, voyant à travers la transparence de la façade l'adolescent bleuté sortir une sorte de sac. Puis il revint à ses côtés en refermant la porte et, plutôt que continuer jusqu'à sa chambre, vint s'asseoir sur la véranda, les jambes écartées et son petit sac en main qu'il secouait distraitement en regardant de part et d'autre autour de lui. Le blondinet le regarda avec confusion, ne comprenant pas son manège, jusqu'à ce qu'il vît quelque chose bouger un peu plus loin dans les buissons sitôt que son camarade se soit installé.

Un chat.

Un chat noir sortit des fourrés avec une certaine grâce et se dirigea sans hésitation vers eux. Kise le vit alors se frotter encore et encore contre les jambes d'Aomine en miaulant affectueusement, sachant visiblement à quoi s'attendre. Cela surprit le jeune homme aux yeux ambre qui ne se souvint pas l'avoir croisé les fois précédentes où il était venu ici. Le félin semblait, à s'y méprendre, très familier avec l'adolescent au teint sombre puisqu'il se comportait avec lui presque comme un animal apprivoisé. Il n'eut d'ailleurs aucun mal à le caresser et lui gratter les oreilles, n'obtenant que des léchouilles et quelques ronronnements.

"C'est le tien?" Demanda curieusement Ryouta.

"Non."

Avec cette réponse, Daiki plongea sa main à l'intérieur du sac en toile et, comme si ce fut un signe important de sa part, les oreilles du chat se redressèrent. Il se mit à sauter joyeusement autour du lycéen bronzé en appuyant ses pattes sur ses genoux de temps à autre, quémandant clairement quelque chose. En le voyant sortir ce qu'il y avait à l'intérieur du sac et l'odeur ne le trompant pas, le blondinet comprit tout de suite son entrain. Il s'agissait de sardines séchées.

"Il agit comme un chat domestique." Commenta-t-il avec un ton d'amusement.

"Un jour, je l'ai nourri, et il est revenu le jour d'après." Expliqua le maté.

La seule chose qui prouvait qu'en effet, ce chat ne lui appartenait pas, était l'absence de collier. Mais mis à part ce détail, il sentait bien la confiance qui avait naquit entre eux. Il imaginait bien Aominecchi nourrir ce petit chat tous les jours, sans faute, et l'animal revenir ponctuellement pour avoir ses sardines quotidiennes. Chacun s'approchait mutuellement pour en arriver à cette relation spéciale ou aucun des deux n'était finalement maître sur l'autre, avec une relative dépendance sans tomber dans l'addiction.

Dans l'optique de voir le chat d'un peu plus près, Kise s'installa alors à côté d'Aomine qui jouait avec lui en faisant balancer le poisson entre ses doigts au-dessus la tête féline. Regardant très attentivement la nourriture poissonnière que son camarade avait sortie du sac, l'animal noir se redressa sur ses pattes arrière alors que ses yeux brillèrent d'un éclat d'amusement en suivant le mouvement du garçon. Victorieux, il réussit à attraper sa gourmandise dans sa bouche d'un bond avant de retourner à terre pour manger joyeusement son gain dans un bruit de mastication sec.

"Il est si affectueux avec toi. C'est mignon!"

"Ah..."

Charmé, le blondinet regardait ce petit corps féliforme qui mangeait sa proie avec avidité, sans se rendre compte de la gêne qu'aurait pu engendrer son commentaire.

Comme il avait grandi chez son oncle et aux côtés d'un enfant en bas âge, il n'avait jamais miroité l'envie d'avoir un animal de compagnie. Quand bien même, il ne se serait jamais senti la légitimité d'en demander un. Pourtant il aimait les animaux depuis très longtemps. Même maintenant, il se souvenait combien il s'était amusé au zoo lors des -rares- sorties familiales que sa famille d'accueil avait organisées étant plus jeune. Tous les animaux l'avaient captivé, mais ce furent surtout les félins qui attirèrent le plus son attention. Maintenant qu'il y repensait, Aominecchi, de par ses traits, son attitude et son physique lui rappelaient d'ailleurs beaucoup un animal...

Peut-être... Une panthère oui...

Avant qu'il ne le remarque, le chat avait déjà fini de se restaurer et se léchait les babines de gourmandise.

"Maintenant, il n'arrête pas de revenir." Commenta le lycéen aux cheveux bleus marins alors qu'il restait aussi calme que d'ordinaire.

Il continua de taquiner son compagnon à quatre pattes avec ses appâts d'un air nonchalant, cherchant plus à l'amuser qu'à se distraire. Après un petit moment de jeu, Daiki rassembla de nouveau quelques sardines de plus pour les placer au sol. Le chat -qui jusque-là s'était installé sur ses genoux- bondit adroitement au sol pour saisir un des poissons au vol avec sa bouche. Puis il se saisit des autres entre sa mâchoire et recula un peu plus loin pour recommencer à manger. Le jeune homme maté en profita pour refermer le sac, signe que le moment était fini, et se releva pour retourner à l'intérieur de la pièce à vivre et remit en place le sac de nourriture qui attendrait sûrement jusqu'au lendemain.

Kise se leva également pour suivre Aomine lorsque ce dernier poursuivit son chemin le long du hall, laissant le chat s'amuser dans son coin.

Alors que son camarade venait d'entrer, il s'arrêta juste en face de la porte de la chambre de son hôte. Celle-ci étant restée ouverte après le passage de ce dernier, il était invité à le suivre. Sentant sa nervosité remonter à la surface, le blondinet s'engageât dans la pièce intime en déglutissant. C'était la quatrième fois qu'il pénétrait ici, mais il n'était toujours pas habitué à cet environnement si spécial malgré les éléments qui lui devenaient familiers. Sans doute était-ce parce qu'il était beaucoup trop imprégné de...lui. Cet endroit avait beau être simple, chaque détail lui rappelait cet adolescent étrange passionné de basket, taciturne et d'un orgueil trop apparent.

Daiki lâcha négligement son sac de cour au sol et s'assit sur le lit sans lui adresser un regard.

Peu sûr de savoir quoi faire, Ryouta resta debout en face de lui, jusqu'à ce qu'il lui attrape le bras.

"Hé!"

Il fut tiré avec une certaine force à laquelle il n'arriva pas à résister sans trébucher en avant. La surprise prenant le pas sur le reste de ses émotions, le jeune homme malade tomba sur le lit, la tête la première dans l'oreiller juste à côté de son voisin. Il se sentit légèrement bête sur le coup de se retrouver dans cette position qui prêtait à sourire, mais un autre sentiment que l'amusement montait en lui. L'affolement. L'incompréhension. Bien sûr, il était habitué maintenant aux actes imprévisibles du basané, mais il n'était pas encore totalement armé pour y faire face. Plus que tout, ce lit imprégné de son odeur... Cela le rendait presque fou.

Quand il essaya de se relever, il sentit un faible souffle contre son épaule et une partie de son cou.

Quand il tourna son corps pour tenter de s'y retrouver, il tomba sur un visage sombre au-dessus de lui.

Quand il vérifia lui-même, ses iris ambre croisèrent la profondeur saphir qui le paralysa sur place.

"Oh... bouge..." Tenta faiblement le lycéen blond sans y croire lui-même.

Sa vision s'embua avant de subir comme un choc électrique, des images frappant contre sa rétine et vacillant à l'intérieur de son esprit. Ses souvenirs concernant Aomine étaient toujours enveloppés dans de la crainte et même une certaine rancune. Le jour où il a été kidnappé par Midorima. Et puis, ce jour pluvieux. Cette force brute qui ne l'avait pas laissé consentir ou refuser ses gestes. Ses longs doigts qui avaient creusé dans sa chair pâle. Sa respiration saccadée contre son oreille percée. Ses dents sur sa nuque. La paume de ses mains incroyablement froides... Tout cela qui avait laissé une marque indélébile sur sa peau.

Il voulait s'échapper, mais il ne pouvait pas.

Toujours, il était acculé sans relâche.

Son corps... son esprit... piégé.

"Arr...!"

Au moment où il tenta de crier, ses lèvres furent bloquées et son appel mouru.

"Mmhh? Nnhh!"

À cet instant, il ne sut pas encore ce qui lui arrivait.

Emparé d'une fièvre imposante qui tordit son coeur, il comprit finalement.

Mais le temps d'être renversé en arrière, il abandonna toute résistance pour laisser aller.

Posant ses lèvres contre celles de Kise un certain nombre de fois, comme pour les goûter, Aomine revint sans cesse étouffer les bruits de protestation. Après les avoir parcourues de part et d'autre, il lui mordit tendrement la lèvre inférieure, pas assez pour la faire saigner, mais suffisamment pour déclencher un frisson qui remonta le long du dos du blondinet. Il la relâcha pour reposer de nouveau sa bouche contre la sienne dans un bruit sec et pudique auquel le fragile lycéen ne put s'empêcher de répondre inconsciemment. Le bout de la langue de son assaillant parcourut alors sa lèvre inférieure, comme pour effacer toute trace de morsure passée.

"...Ah..."

Un soupir inattendu sortit de sa bouche entrouverte sous la douceur du geste.

Ryouta sentit ses joues s'enflammer alors que Daiki tenait le dessous de son dos d'une main pour le soutenir et le rapprocher un peu plus de lui. Même lorsqu'il tenta de tourner la tête pour fuir le contacte, le bleuté attrapa son menton pour l'embrasser de nouveau. Son autre main glissa derrière sa tête, poussant leur visage ensemble pour approfondir encore plus l'échange. Les doigts rugueux brossèrent la chevelure dorée, douce et entretenue, procurant une sensation de bien-être à leur possesseur. Franchissant la barrière des lèvres, sa langue retraça encore et encore la forme de ses dents, cherchant un moyen d'accéder à un passage que l'adolescent blond lui refusait pour le moment.

Pour une quelconque raison, Kise sentit sa volonté s'éteindre.

Le point vital de son esprit était en train de s'engourdir dans un confort inattendu face à cette imprudence. Il ne devait pas céder. Il ne devait pas se laisser manipuler. Mais encore une fois, ses défenses s'affaissèrent d'elles-mêmes alors que son corps se détendit de lui-même sous la tendre caresse capillaire. Il laissait Aomine l'embrasser, sur son lit, le tenir entre ses bras et qui sait jusqu'où cela pourrait aller. Peut-être que les rumeurs comme quoi son camarade enchaînait les conquêtes féminines les unes après les autres s'avéraient vraies au final. En tout cas, l'expérience qu'il put voir de sa part tendait clairement à confirmer ce point.

Le blondinet y réfléchit intensément dans un coin de ses pensées avec un certain agacement.

"Gnmm... Ahh... hhh!"

À force de faire durer l'échange, la surface de leurs lèvres devenait humide de leurs propres salives, se mélangeant doucement l'une à l'autre. Respirer devint de plus en plus douloureux pour Ryouta qui tourna finalement sa tête afin de reprendre son souffle dans un son plaintif. Il n'était pas habitué à embrasser quelqu'un aussi longtemps. Lui laissant à peine le temps de s'en remettre, Daiki lui saisit de nouveau la joue pour le ramener à lui et combla encore une fois l'espace entre leur bouche avec une certaine détermination. Sa langue profita du fait qu'elle soit entrouverte pour s'incruster à l'intérieur, surprenant le lycéen blond.

"Mmmhh...mmmh..."

En sentant l'organe humide de son partenaire titiller le sien, la chair de poule recouvrit alors chaque parcelle de sa peau pâle. N'arrivant plus à supporter la vision du visage bronzé si proche du sien, ses yeux miel se fermèrent pour échapper à cette sensuelle réalité. Ses sensations n'en furent que décuplées. La langue d'Aomine frôlait et caressait celle de Kise à une allure lente, presque torturante, jouant pratiquement avec lui sans lui imposer sa présence. Tous ses gestes respiraient une tendresse qu'il n'aurait jamais pu soupçonner chez son camarade et ce baiser... n'avait rien à voir avec tout ce qu'il put connaître de lui avant.

Avec ces douces sensations, la force quitta bientôt son corps qui s'était raidi sous la surprise et presque réveillé, prêt à se débattre. Plus rien de tout ça n'existait maintenant. La peur qu'il éprouvait envers le bleuté déclinait également. Même si, pour être franc, ce n'est pas lui qui l'effrayait le plus. Jusqu'à présent, le blondinet avait toujours dû se plier aux envies de son propre corps quand ils surgissaient violemment sans lui laisser une chance de lutter contre eux. Comme un brasier de désir bestial auquel même les esprits les plus maîtrisés ne sauraient résister. Une sensation qui avait maîtrisé chacun de ses membres pour le transformer en poupée affamée.

Mais maintenant, ce n'était pas le cas.

Ryouta se sentait... soulagé. Apaisé alors qu'il était enveloppé dans l'odeur de Daiki. Un doux parfum qui embaumait tout ce qu'il respirait alors que la température de leur corps se rencontrait. Une chaleur et une senteur qui, jusque-là, n'avaient ne fait que se confronter les unes, les autres. Comme une réaction chimique violente de deux éléments qui n'étaient pas créés pour se côtoyer sans provoquer d'explosion. Cette fois-ci, elles se mélangeaient harmonieusement pour créer une unité apaisantes. Une brume artificielle qui les plongeait tous les deux dans le même état de béatitude et d'attraction.

C'était étrange.

Même s'ils étaient tous les deux des garçons.

Quand Kise ressentait du dégoût envers tout ce que pouvait lui faire Aomine, il avait toujours un moyen psychologique de s'échapper de lui. Il arrivait à concilier cette répugnance et le plaisir qu'il en retirait en se disant que son corps agissait contre sa volonté et qu'il n'était jamais maître de ses actions. De cette manière, il pouvait garder encore un minimum d'amour-propre et se dire que de toute façon, c'était la faute de l'autre. Ce n'était jamais lui. C'est comme ça qu'il avait réussi à surmonter tout ce qui lui était arrivé jusque-là sans devenir totalement fou, même si cela devait le plonger dans une fatalité que peu supporteraient.

Mais là...

Là, il était confus. Ahurit de ce qu'il était en train de faire. Ce n'était pas l'acte qui le surprenait, ayant déjà expérimenté plus fort avec son camarade. Non, ce qui le laissait sans voix était qu'il acceptait de son plein gré le baiser. Et même, il ne pensait pas à cela comme quelque chose d'indésirable ou de dégoûtant comme ce fut le cas avant. Ces sensations, le blondinet se rendait compte qu'il les recherchait alors que sa main se posa sur le dos du bleuté pour agripper sa chemise. Plus que cela. Plus que recevoir les attentions du lycéen sombre, il voulait y participer. Sa tête se pencha sur le côté alors que sa détermination se fit plus forte.

"Ooh... ."

Les langues s'entrelacèrent chaleureusement, et il sentait qu'Aomine était en train de le goûter en les faisant glisser ensemble entre leur bouche. Un engourdissement plaisant se répandit dans tous les membres de Kise sous l'émotion, et une chaleur particulièrement commençait à se concentrer dans son bas-ventre. Même si la pudeur le frappa au moment où il s'entendit lâcher différents gémissements de plaisir, il ne pouvait pas s'arrêter. S'accrochant fermement à son partenaire, il lui répondit avec autant d'hardeurs qu'il put même si ce dernier, emporté par sa passion, lui laissait peu de place.

"Mmh..."

Une fois que sa langue eut touché chaque coin de la bouche de Ryouta, Daiki détacha lentement ses lèvres des siennes sans quitter son regard marin des deux orbes dorés qui s'étaient ouvertes de nouveau. La bouche du blondinet resta ouverte sous l'incompréhension, se sentant tout d'un coup bien vide. Un léger filet de salive résultant de leur échange se forma entre les deux adolescents avant de briser définitivement tout contact. Ce n'est que maintenant qu'il réalisa à quel point il s'était laissé emporter par ses émotions. Pourtant, il ne ressentait pas la moindre once de regret en lui.

"Aahh..."

Essuyant rapidement sa bouche avec le dos de sa main, Kise détourna son visage qu'il savait cramoisi. Il était juste terriblement embarrassé de ce qui venait d'arriver et de sa réaction face à la situation. Il n'était même pas sûr de l'expression qu'il portait en ce moment, et il n'avait aucune envie qu'on le voit comme ça. Ses joues étaient brûlantes, comme si tout le sang de son corps avait d'un coup décidé de remonter. Au contraire, Aomine ne semblait absolument pas gêné alors qu'il venait de se montrer aussi entreprenant. Il regardait simplement son invité toujours allongé sur le lit sans dire quoi que ce soit.

"Mphhr... qu'est-ce qu'il y a ?" Demanda le jeune homme blond d'un ton un peu agacé, autant par l'attitude si détachée du bleuté, que pour cacher son embarras.

L'adolescent au teint sombre ne répondit pas. Il ferma les yeux et vint simplement s'allonger à ses côtés. Ses bras entourèrent le corps fragile pour le rapprocher contre le sien.

"Hé!"

Ryouta fut pris au dépourvut sur le coup, mais il semblait que Daiki n'avait pas prévu d'aller plus loin que cette embrassade étrange alors il le laissa faire, quand bien même ça entravait un peu sa liberté de mouvement. La forte structure de ses os et ses muscles travaillés par le sport. Ses larges épaules et sa peau tannée, rugueuse. Sa silhouette élancée et ses jambes fermes. Il pouvait les sentir alors que son camarade le collait de de tous ses membres. C'était définitivement le corps d'un homme qui l'étreignait. Et pourtant, il ne trouvait pas cela si désagréable. C'était même... extrêmement confortable. Il avait l'impression que protégé ainsi, rien ne pourrait lui arriver.

Il sentit une somnolence s'emparer de lui.

Son camarade tourna sa tête sur le côté pour se pencher un peu plus bas de manière à avoir son visage au niveau de son torse, sa joue collée contre sa poitrine. Peut-être voulait-il écouter les battements de son coeur. Calmes. Lents. À ce moment, tout sentiment d'insécurité ou de doutes disparut de lui. Dans ce pur silence bercé par leur respiration, il sut ce que ce geste de la part du bleuté voulait dire. Même sans rien dire, on pouvait se comprendre. Le blondinet savait qu'il avait mis du temps avant de saisir ce langage corporel, mais là, tout de suite, il sut décrypter les sentiments que voulu lui transmettre le lycéen mate de peau.

Il existait des moments comme cela, n'est-ce pas?

"Appelle-moi. N'importe quand. N'importe où."

C'est dans un faible ton qu'Aomine lâcha ces mots murmurés.

Que voulait-il dire?

Juste au moment où Kise allait lui demander, il entendit et sentit une vibration électronique. Son téléphone. Dans son sac. Laissé par terre, au pied du lit. Ce simple bruit suffit à rompre la douce ambiance qui s'était installée entre eux, presque comme une bulle.

"Gnn... attend un peu."

L'adolescent aux yeux bleu nuit comprit et le relâcha de son étreinte afin de lui permettre d'attraper son appareil.

Personnellement déçu que ce moment de tranquillité -même étrange- soit fini, le jeune homme blond regarda l'écran de son portable pour vérifier qui le dérangeait. Un SMS de son oncle. Avec en sujet "Ça grandit vite" contenant une pièce jointe. Une photo. Curieux, Ryouta l'ouvrit pour voir. L'image semblait représenter un nourrisson allongé dans un berceau, paisiblement installé et semblant même sourire. Son cousin, à ne pas en douter. En regardant ses yeux, il constata qu'ils ressemblaient à ceux de son père. Cette idée l'attendrit légèrement. Soudain, une idée à laquelle il ne réfléchit pas bien longtemps lui vint, une envie de vouloir partager ce rare moment complice.

Il voulut montrer la photo à Daiki.

"Regarde." Fit-il avec un ton joyeux. "C'est l'enfant de mon oncle, mon cousin. Il est né il y a quelques jours."

Quand il lui annonça cela, son voisin jeta un oeil blasé sur le téléphone sans faire de commentaire.

"Qu'est-ce que tu penses des enfants?" Interrogea le lycéen aux yeux miel, ne sachant comment prendre sa réaction.

"Je n'en suis pas fan."

"Pourquoi cela?"

"Ils ont l'air si fragiles, comme si tu pourrais les briser rien qu'en les touchant."

Il regarda l'expression sur le visage d'Aomine d'un air ahurit lorsqu'il lui sortit cette réponse inattendue. Il se serait plutôt attendu à une remarque égoïste sur le coût ou la charge de responsabilité que représenterait un bébé. Ou bien tout simplement avouer qu'il n'aimait pas les enfants. C'était tout à fait compréhensible après tout. En l'occurrence, c'était une réponse assez sensible qui contrastait avec l'image plutôt rude que Kise avait de son camarade. Décidément, plus le temps passait, plus il avait l'impression d'apprendre de nouvelles facettes de sa personnalité.

"Tu ne peux pas les briser si facilement." Répondit-il d'un ton de réprimande teinté d'amusement.

Le concerné rendit son regard au blondinet puis regarda à nouveau l'écran d'un air un peu plus intéressé, comme si quelque chose venait de le piquer à vif.

"Il te ressemble... un peu."

"Cet enfant?"

"Ouai."

"En quoi?"

"Ses yeux."

C'était exactement ce à quoi il avait pensé plutôt, mais par rapport à son oncle... Eh bien, on lui avait souvent dit, avant, qu'il lui ressemblait assez, que l'air de famille était visible. Même au sein de toute sa famille maternelle en fait -du peu qu'il en avait vu- on l'avait tout de suite reconnu. Il avait d'ailleurs entendu dire quelque part qu'il avait hérité de ses yeux dorés de sa défunte mère et que c'était l'une des seules choses qui permettaient de dire vraiment qu'il était bien son fils. Plus tard, ces iris d'or lui valurent d'avoir du succès auprès des filles, ainsi que sa blondeur, comme si richesse et joie toucheraient ceux qui gravitent autour de lui alors que c'était exactement l'inversement.

"Ces yeux qui n'ont pas confiance dès le début envers quiconque, ils ressemblent aux tiens."

À ces mots inexcusable, Ryouta fronça les sourcils avec une moue renfrognée.

"C'est quoi ça?!" S'exclama-t-il d'une voix outrée.

"C'est ce que je veux dire." Répondit simplement l'autre garçon, las.

"Pas confiance hein..."

"Tu n'as jamais pensé que parler aux autres était intéressant, n'est-ce pas?" Interrogea Daiki, bien que ce fût surtout rhétorique. "Tu te forces à être sympathique pour garder la face, mais au fond... il y a peu de personnes avec qui tu aimes vraiment parler."

"..."

Il s'arrêta net quand ces mots le touchèrent directement au coeur. Il ne les contredit cependant pas. Parce que c'était vrai. Tout ce qu'il lui avait dit. Quand Kise parlait avec quelqu'un, ou même un groupe de personnes, il comprenait la sympathie et l'envie de liens sociaux autour... mais lui-même ne s'était jamais senti comme s'il appréciait vraiment cet échange avec l'autre. Aomine avait raison. Malgré son sourire et l'air ouvert qu'il aborde, il était en réalité quelqu'un de très renfermé. Ce n'est pas vraiment comme si cela lui plaisait. C'est juste que c'était comme ça. La vie lui avait bien fait comprendre qu'elle ne lui ferait pas de cadeau, alors il préférait s'engager protégé plutôt qu'à découvert.

"C'est différent avec Tetsu." Précisa alors le bleuté.

"Hein?"

"Ton expression quand tu parles avec lui, c'est différent des autres."

Sa surprise grandit. Le lycéen blond n'arrivait pas à croire que son camarade ait pu noter de tels détails alors même qu'ils n'étaient plus dans la même classe. Eh bien, ce n'est vrai que depuis le début de sa scolarité, il avait toujours senti ces deux billes glacées posées sur lui, de près ou de loin, mais il ne s'était pas attendu à ce que ce regard le suive même après qu'ils se soient éloignés l'un de l'autre. Même si au fond, il avait de plus en plus l'impression que ça n'était pas le cas. Ryouta sentait que Daiki ne l'avait jamais vraiment quitté ces deux précédentes années, et que jusqu'à maintenant, il a toujours été plus ou moins derrière lui.

Cette idée pourtant effrayante au premier abord ne le répugna pas tant que ça.

"C'est que... je l'aime énormément... Il est un peu comme un frère pour moi. Et je n'ai plus de famille, alors..."

Quand il répondit, il sentit son regard baisser sur le téléphone qui affichait toujours la photo de l'enfant.

Les mots étaient sortis tout seul, mais il s'aperçut peu de temps après à quel point ils étaient forts. Il ne pouvait nier le fait que Kurokocchi était effectivement la seule personne avec qui il sentait en confiance. Assez pour parler de choses plus profondes que ce qu'il discutait habituellement avec les autres étudiants. Plus que cela, il appréciait sa présence, sa gentillesse et sa franchise -bien que parfois cruelle-. Le garçon pâle n'avait jamais failli une seule fois à l'écouter quand il en avait vraiment besoin, et pas forcément de sujets graves. Alors oui, il le considérait, d'une certaine manière, comme un frère. Petit ou grand, cela n'avait aucune importance. Peut-être celui qu'il aurait aimé avoir...

"Tes parents?" S'enquit le bronzé après un court silence.

"Ma mère est morte à ma naissance. Je n'ai jamais connu mon père."

Alors qu'il parlait, Kise réalisait que c'était la première fois qu'il parlait de cela avec quelqu'un. Il n'avait même jamais abordé ce sujet avec Kuroko lui-même. Et au fond, il savait que si ce dernier lui demanderait, même de manière anodine, il aurait évité la question en passant à autre chose. La famille n'était pas un terrain facile à aborder avec lui, à cause de ce passé vide qu'il trainait. Il ne voulait rien dire parce qu'au final, il n'y avait rien à dire. Des cas comme lui existaient partout dans le monde, ça ne servait à rien de s'étendre dessus. Mais c'était une chose que les autres ne voulaient peut-être pas comprendre, alors il esquivait, sans cesse.

Mais maintenant, il répondait à son camarade sans réticence, peut-être parce qu'il savait que celui-ci respecterait justement son envie de ne pas en discuter.

"Et toi Aominecchi, tu as des frères et des soeurs?" Demanda-t-il à son tour pour noyer le poisson.

Même s'il se doutait qu'il n'en'avait pas. Du peu qu'il en avait vu dans cette maison, avec aucune trace d'une personne autre que les parents et Daiki lui-même. Il préférait cependant demander.

"Je n'en sais rien."

"Tu ne sais pas?"

Ryouta le regarda un peu perplexe à cette réponse qui demandait une explication.

"Qu'est-ce que tu veux dire par là?"

"J'ai été adopté."

"Hein?"

Il n'en croyait pas ses oreilles.

"Je ne sais pas qui sont mes vrais parents... et donc, je ne sais pas si j'ai des frères ou des soeurs."

Kise était ahuri par le ton indifférent avec lequel Aomine lui annonçait cela. C'était sûrement vrai, mais c'était choquant d'une certaine manière. Toute la vision qu'il avait eue de son camarade ces derniers temps se retrouva brutalement chamboulée. Cela non plus, ce n'était pas une histoire banale.

"Tu n'as jamais essayé de savoir... qui sont tes vrais parents?" Tenta-t-il avec la désagréable sensation de marcher sur des oeufs.

"Pas vraiment." Répondit le garçon aux cheveux bleus sans s'offenser.

Il ne connaissait pas ses vrais parents, et il ne voulait pas savoir.

Donc il n'a jamais su d'où il venait, ni de qui, ni même pour quelle raison. La raison pour laquelle sa mère l'a mis au monde pour ensuite l'abandonner lui était totalement inconnue et pourtant, il s'en fichait. Et même au-delà de cela; aucun souvenir, aucune chaleur ou quoique ce soit d'agréable ne le rattachait à aucun de ses deux parents. Pendant qu'il y réfléchissait, Ryouta sentit ses jambes fléchir sous l'anxiété. À en juger par la manière même dont Daiki en parlait, il ne sentait aucun amour ou attachement à l'idée même de famille. En fait, il semblait même ignorer complètement la signification de la "famille."

C'était... douloureux.

Et ça faisait ressentir une telle solitude.

Au moins Kise, même s'il ne s'était pas senti à sa place, avait touché du doigt ce que c'était et n'en n'avait simplement pas profité, se contentant d'observer cette famille, comme de l'intérieur d'une cage de verre. Pourtant son oncle faisait des efforts, encore maintenant. Et même s'il ne connaissait pas non plus ses deux parents, il savait ce qui était arrivé à sa mère. Il savait pourquoi il n'avait pas de famille. Mais il n'y avait sans doute pas plus sombre douleur dans son coeur que de ne rien savoir du sens même d'une famille. Un seul être qui était rattaché à lui par le sang, son camarade n'y avait pas eu le droit. Aucune racine ne lui était autorisée.

Quand il se tourna d'un mouvement impulsif son camarade pour le regarder, il se sentit vaciller sous le choc.

Si ça lui était arrivé... rien que d'y penser l'effrayait.

S'il n'y avait eu personne à sa naissance pour le recueillir. S'il n'y avait eu personne de sa famille pour lui expliquer pourquoi il n'avait pas parents. S'il n'avait pas eu ce petit lien qui le rattachait à ceux qui lui ont donné la vie... Il aurait sans doute été aussi triste et solitaire qu'Aomine. Lui, il n'avait aucun lien de parenté avec qui que ce soit. Il était isolé, son coeur enveloppé à jamais dans des ténèbres d'incertitude. Personne vers qui se tourner. Et... il avait senti que quelque chose n'allait pas. Un fossé sentimental, quand il avait dîné à table avec sa mère.

C'était donc cela.

Daiki n'avait pas ouvert son coeur à sa famille adoptive.

Ou peut-être qu'il ne le pouvait tout simplement pas. Peut-être que lui aussi, se protégeait du monde extérieur, d'une certaine manière. Ryouta se sentit, plus que jamais, proche de lui. Quand son camarade se leva du lit, il le suivit, comme s'il avait été tiré en même temps. Il attrapa son sac, et quitta la pièce avec l'adolescent au teint sombre. Même maintenant, alors qu'ils avaient parlé, il n'était toujours pas sûr de savoir ce qu'il avait dans la tête. Ses intentions, il n'en avait aucune idée. Ses raisons, encore moins. Toute une partie de lui était encore cachée dans un secret sans doute aussi douloureux.

Mais maintenant, Kise sentait qu'il comprenait Aomine un peu mieux qu'avant. Juste un peu.