Je suis désolé.

Bonne lecture.


Song of Time

Ça n'arrivera jamais.


Ses yeux se plissèrent.

Tordue de douleur, la jeune femme parvint tout de même à lever la main. Son sang, chaud, dégoulinait le long de son bras jusqu'à ses habits, déjà trempé de la tête au pied. Elle serra les doigts du petit garçon à lunettes, ses verres en surbrillance.

À bien des égards, Conan Edogawa semblait être un enfant normal, dévoué pour ses camarades et proche qu'il considérait comme une grande famille. L'apparence innocente d'un écolier qui, malheureusement, était bien trop souvent mêlé à de macabres meurtres sanglants. Sous le masque, Shinichi Kudo était l'homme le plus blessé, en plein cœur, victime d'une Organisation qu'il ne connaissait pas.

Le regard étonné, il resta stoïque. Sa peau en contact avec la sienne le fit frémir lorsqu'elle laissa inévitablement une marque rouge écarlate sur lui. Des larmes coulaient le long de ses joues, s'échappaient de ses yeux mi-clos.

Dans ses dernières forces, elle lui adressa un ultime message. « Maintenant je compte sur toi... détective ! » avant de s'écrouler sur le sol, brutalement, baignant dans une flaque d'eau formée par la pluie nocturne. Sa transparence devint anormalement rougeâtre.

Quelques corbeaux crièrent à l'accoutumée avant leur envol. Ils portaient tous des noms d'alcools.

À l'arrivée de Ran et de la police, il ne restait plus que deux morts. L'une physiquement blessée par balle, l'autre agenouillé face à elle, le regard dans le vide, affrontant l'insupportable premier échec de sa carrière... une sensation épouvantable.

Sang. Rouge. Akai.

Shûichi perdit l'équilibre. Son téléphone lui échappa et chuta jusqu'au carrelage. Le fracas interpella Camel, qui se retourna aussitôt.

Il aurait juré voir l'homme qui lui avait fait confiance les larmes aux yeux, mais le jeu de lumière ne semblait pas jouer en cette faveur. Akai posa ses deux mains contre son visage, les coudes appuyés contre la surface du plan de travail.

Midi. La grande aiguille scinda de nouveau le temps. Un oisillon quitta sa tanière dans l'horloge en bois de la pièce de repos, chantant et dansant sur place pour animer les premières secondes de l'heure de déjeuner.

Akai sentit une immense contraction dans son estomac. Des douleurs abdominales assez fortes pour le contraindre à rester dans cette même position, tel un enfant attendant la fin de sa punition, de longues minutes. Aucun mot ne vint pour combler le vide provoqué par le message qu'il avait reçu. Un simple texte qui le changerait certainement à jamais.

« Décédée. »

André entra dans la pièce. Il hésita un moment avant de lui adresser la parole, se contentant de se sentir mal à l'aise, l'air idiot. Il scruta l'obscurité dans le fond de la salle dans l'espoir d'y trouver un autre soutien, James pour l'exemple, ou des collègues encore en repos, mais personne ne répondait à cette silencieuse demande. Pendant encore une fraction de seconde, l'agent du FBI hésita, puis posa doucement sa main sur l'épaule d'Akai, encore tourmenté, qui se contenta de pousser un grognement de surprise et d'ouvrir ses yeux aussi vite d'un loup enragé face à sa proie.

Son visage se tournait lentement. Gêné face à une réaction qu'il jugeait inattendue et disproportionnée, Camel la retira nonchalamment, avant d'oser rompre le silence d'un premier soupir.

Vif comme l'éclair, Shûichi l'emporta contre le mur le plus proche, son pistolet sous sa gorge et le doigt sur la gâchette. Terrorisé par ce geste brusque, Camel poussa un léger cri de détresse, entendu par Black qui profitait encore tranquillement d'un café bien mérité. Une affaire épineuse, avait-il dit plus tôt dans la journée avec des cernes sous les yeux.

- Akai ! s'écria-t-il. Que... qu'est-ce que ça veut dire ?

Le concerné ne répondit pas.

Il fronça les sourcils et fusillait d'un air dangereux sa cible, qui ferma les yeux par réflexe. L'homme au bonnet jurait avoir entendu « fais-le », considérant que la mort de sa petite-amie était en partie sa faute. L'échec de son infiltration. La disparition de Rye, l'homme en noir, par une inattention. Et la vengeance d'un possible contact entre deux brebis galeuses, deux ans plus tard... une abomination.

« Ça n'arrivera jamais... » résonna une voix dans son esprit.

L'ex Rye écarquilla les yeux.

Il baissa doucement son arme et réalisa la gravité de la situation. Akai reconnut Camel inanimé, comme figé, enraciné dans le sol par la peur d'être assassiné pour sa faute professionnelle.

« Dai, si jamais je réussis à quitter l'Organisation, voudras-tu cette fois être mon vrai petit-ami ? »

- Je n'ai jamais fait semblant... répondit-il à voix basse, comme si l'esprit d'Akemi le hantait toujours. Je t'aimais.

James eut le déclic. Il parvint rapidement à assimiler les éléments de cette scène intolérable au sein de son propre groupe, au bureau du FBI. La mort d'Akemi l'avait véritablement chamboulé.

Shûichi saisit sa veste encore couchée sur le repose-bras du canapé de cuir illuminé par le soleil de la grande ville, et l'enfila précipitamment avant de tenter de quitter la salle.

Le bras de son supérieur l'en empêcha.

- Prend des congés.

- Oui, répondit-il sans sourciller.

Et il s'en alla.


Cher journal.

Je l'aime. Il ne s'écoule pas une seule journée sans que mon cœur soit déchiré par son absence. Il me manque terriblement. Pour autant, j'ai peur de faire le premier pas, de le condamner, ou de me condamner, en entrant en contact avec lui.

Tout ce que je voulais, c'était vivre une vie normale. Je voulais continuer de voir mes parents, Elena, Atsushi, et ma petite sœur, grandir sous leur autorité, et me faire des amies.

Je n'ai pas eu à me plaindre. Cela fera bientôt deux ans que Rye et moi sommes séparés. J'ai vécu une vie universitaire, et rencontrée de formidables personnes. Mais est-ce que cela peut remplacer mon idéal ?

Mon rêve ? MA VISION DE MON AVENIR ?

Le monde des rêves est bien la seule bulle dans lequel le monde réel ne peut s'immiscer. Mais il peut toujours l'éclater...

Tout ce que je m'imaginais. Cette croisière. Notre annonce. Mes parents...

Tout cela...

Ça n'arrivera jamais !


Il se tenait dans cette pièce grisâtre et morbide depuis bien trop longtemps.

Tremblant par le froid ambiant, Akai posa délicatement sa main contre la joue de sa bien-aimée, allongée dans cette robe blanche qu'elle aimait tant et qui représentait à merveille toute la pureté de cet ange gardien qu'il avait tant aimé, dont il avait été si follement amoureux, à sa plus grande surprise. L'agonie l'avait quitté, mais pas son petit sourire.

Shûichi s'efforça à contenir ses émotions. Il s'étonna. Sur ses lèvres, automatiquement, un léger rictus s'étira tandis qu'il replaça cette fameuse mèche rebelle derrière son oreille glaciale.

- Il va falloir partir, lui prévint un médecin. Je suis sincèrement désolée.

- Ce n'est rien. Merci de m'avoir autorisé à la voir, répondit l'agent du FBI.

Muni de sa blouse blanche, aux airs d'Atsushi Miyano, le garçon sourit tristement en hochant la tête à la sortie du visiteur à la veste foncée. Il passa sa main dans sa barbe, et boucla définitivement le dossier d'Akemi.

Mort. Fleurs. Cimetière.

Du revers de sa manche, il essuya les gouttes d'eau qui glissaient sur son front.

L'agent du FBI se pencha légèrement en avant, dans ce cimetière lugubre, sous une petite pluie innocente, un parapluie dans la main. Il déposa avec précaution sur la tombe de sa dulcinée un bouquet de fleurs. Blanches, violettes, et roses, les couleurs préférées de celle qui l'avait accompagné un peu partout de son vivant.

« Ça n'arrivera jamais... » résonna une voix dans sa tête.

Akai ferma durement les yeux.

Il pinça sa lèvre inférieure et poussa un long et éternel soupir pour pallier à son rythme cardiaque, s'accélérant à mesure que des souvenirs lui traversaient l'esprit. Un échec. Mais était-ce réellement Camel qui en était la cause ?

« Non. » pensa-t-il avec amertume.

Il se laissa tomber au sol, les mains contre la terre retournée, face à l'épitaphe où était inscrit le nom de la fille Miyano.

- Je te demande pardon... susurra-t-il avec une voix ravagée par le chagrin. Je te demande pardon, Akemi ! Je n'ai pas réussi à te sauver.

Mais il n'eut pas de réponse. Elle était morte.

- J'ai échoué. Je te l'avais promis. Je n'ai pas réussi.

Une larme coula sur sa joue.

- J'ai bien compris ta dernière demande. Je veillerais sur elle.

Akai resta plusieurs heures sur sa tombe, entre remord et peine.

De vieux souvenirs se répéter, encore et encore, comme une projection à l'écran. Si réel. Si bien qu'il s'était imaginé pouvoir la serrer dans ses bras pour la réconforter, mais ce n'était qu'un fantôme.

La nuit tomba et le ciel éclairé s'assombrit, ressortant son manteau d'étoiles et ses nombreux nuages clairs faiblement éclaircis par une lune en forme de croissant, l'air attristé elle aussi par la perte d'un ange tombé au combat.

De loin, l'agent du FBI semblait être un mort. Une forme physique sans âme, qui l'aurait quitté pour la rejoindre.

Ce qui l'était, finalement.

Shûichi s'endormit difficilement, dans le froid hivernal, enveloppé par une température frôlant les zéro degré, mais néanmoins protégé par une source de chaleur qui émanait de son propre corps.

Peut-être la présence paranormale des bras de sa défunte l'entourant pour lui apporter un peu de confort.

Triste scène.

Le temps leur avait manqué il y a deux ans.

« Ça n'arrivera jamais... » résonna une voix dans son esprit. Il ne parvenait pas à savoir qui en était l'auteur.

« Tu pensais grandir avec elle. Voyager. L'épouser. Fonder une famille. Vivre une vie heureuse, vous réunir le dimanche midi pour un barbecue dans votre jardin, inviter famille et amis pour déguster salades, chips et saucisses... »

« Mais non, Shûichi. Non ça n'est pas ça le monde réel. Ça ne l'est pas. Et tout ceci, ce n'est qu'un rêve balayé par la brise, qui a aussi emporté vos espoirs bien au-dessus des nuages les plus hauts. Tu comprends... »

« Ça ne marche pas comme ça. Plus maintenant. »

...

Le bateau naviguait sur cet océan azur, le soleil brillant dans le ciel dégagé.

Ils étaient sur cette croisière, dégustant un barbecue avec Atsushi et Elena. Shiho éclata de rire en écoutant la nouvelle production musicale de Scotch et Amuro, tous deux l'air de deux inséparables amis d'enfance perpétuellement en train de se chamailler.

Masumi et Shûkichi profitaient de ce temps pour prendre des couleurs, ahuris, entendant leur mère les gronder pour avoir volontairement oublié de mettre de la crème solaire.

Akemi tenait Shûichi par le bras. Elle déclara, heureuse, être enceinte de quatre mois, un petit ventre déjà visible en dessous de sa robe blanche. Quelle surprise ! Tous étaient sous le choc.

Puis des cris, des applaudissements, et le bruit d'un verre claquant contre l'autre...

Ça n'arriverait jamais.


Résidence Kudo.

Quelques mois plus tard.

Subaru Okiya reposa le stylo plume dans la tasse.

À l'extérieur, sous le chant des oiseaux, Ai Haibara marmonnait diverses injures à l'égard du petit détective qui l'avait abandonné dans la tâche de nettoyage hebdomadaire du véhicule appartenant au professeur Agasa.

Akai, déguisé, se retint de rire et pouffa un léger soupir inaudible.

« Exactement comme ta sœur. » pensa-t-il. « Vous ne changerez jamais. »

Il enfila sa veste et sortit de la demeure, rejoignant sa protégée pour l'aider à en finir avec les tâches rebelles qui ne s'effaçaient pas de la carrosserie luxueuse d'une voiture qui méritait « la casse », selon la scientifique rajeunie.

Sur le bureau, le journal intime d'Akemi était encore ouvert.

La dernière page, autre fois vierge, contenait maintenant une inscription à l'encre bleue, tout juste récente tant elle n'était pas encore sèche.

Chère Akemi.

Ta sœur se porte bien. Tu lui manques beaucoup, mais sa passion du jardinage -qu'elle a hérité de sa grande sœur, j'imagine...- l'aide à se vider la tête et penser à autre chose.

Je dois dire... que tu me manques aussi. Encore aujourd'hui, je n'ai cessé de t'aimer. Et je te remercie encore de cette liberté que tu m'auras fait découvrir, au prix de ta vie.

La mienne, je la consacre à voir grandir cette princesse aux cheveux auburn dans sa nouvelle vie. Elle est bien entourée, notamment par un garçon prodigieux que tu aurais beaucoup apprécié.

Mais je sais qu'un jour, toi et moi, nous nous retrouverons... et je serais ravi de te raconter tout cela en face à face.

Je t'aime.

Shûichi.


Fin.


Oui je sais. Les deux chapitres ont fusionné.

MAIS QUE VOULEZ-VOUS ? Je suis un salaud.

J'espère que cette fanfiction vous aura plu ! Cette fin aussi ! J'ai pris un plaisir monstre à l'écrire, et je l'adore, elle restera dans mon cœur à tout jamais. Comme ce couple mythique.

Aimez le Akai Akemi. C'est bon pour la santé.

...

Merci à Yuurei et Postine !