Conscience


Le ciel était rouge comme le sang alors que le soleil se noyait dans l'océan. Puis il lui sembla basculer tandis que le moteur de l'avion poussait un hurlement strident. Ses yeux perdirent de vue le soleil et l'eau devint plus pourpre à mesure qu'il fonçait vers elle.

Le froid le saisit quand il plongea, baignant à présent dans une mer de sang. Il coulait et cela lui semblait injuste. Ce n'était pas comme ça qu'il voulait partir… Pourquoi faisait-il si froid et si sombre au fond de l'océan, et si… calme ? Était-ce cela, l'Au-delà ? Un monde sans bruit ni chaleur ?

C'était trop fatiguant pour lui de penser. Sa conscience se dissipait à mesure qu'un sommeil étrange l'enveloppait comme un drap réconfortant. Il n'aspirait plus qu'à dormir…

.

Alors lui vint une sensation nouvelle, qui l'empoigna autour du torse tel un serpent, et il se sentit remonter vers la surface à une vitesse folle ! La pression lui vrilla les tympans ! Ses poumons étaient en feu ! Il ne comprenait plus rien !

Mais cette force étrange balaya la noirceur autour de lui tandis qu'un son lointain et pourtant proche lui parvint. Un bruit de tambour calme. Le fracas lointain du tonnerre. Une explosion de vie qui refusait de l'abandonner à l'Abysse.

Qui était cet être au cœur si puissant et si tranquille ?

Qui était-il ?

— Qui êtes… vous…? souffla-t-il

Alors que la surface éclatait finalement autour de lui, il lui sembla découvrir sous le soleil radieux un regard.

Deux yeux rouges, fixés sur lui, protecteurs comme ceux d'une mère.


Takumi Kusaka gémit en ouvrant difficilement les yeux.

Il avait l'impression que sa poitrine était comprimée, et sa tête lui tournait, l'empêchant de réfléchir.

Deux yeux le fixaient au-dessus de lui, puis à mesure qu'il reprenait conscience, les yeux prirent la forme de grosses ampoules, qui diffusaient une ambiance blafarde autour de lui. Il leva la tête et découvrit autour de lui une pièce sombre, équipée de machines étranges qu'il n'avait jamais vue.

Un bruit lui parvint et il vit une porte s'enfoncer dans un mur pour laisser entrer une ravissante jeune femme, un étrange calepin lumineux à la main. À son visage, il pouvait en déduire qu'elle était Occidentale. Pourtant, jamais il n'avait vu de femme aussi belle. Ses yeux noirs semblaient contenir toute la joie du monde et ses cheveux de la même couleur étaient rassemblés en une queue-de-cheval qui rappelait celles de certaines japonaises.

— Êtes-vous… un Ange ?

Elle cilla en l'entendant, comme si elle entendait une statue parler.

— Vous avez repris conscience ? demanda-t-elle dans un japonais parfait.

Même sa voix était un ravissement pour lui. Claire et douce.

Il se tourna vers le côté et vit son uniforme mit sur un cintre. Même s'il se trouvait en présence d'un Ange, cet endroit ne ressemblait pas au Paradis. Était-il alors en Enfer ?

— Ni l'un, ni l'autre, répondit-elle comme si elle pouvait percevoir ses pensées.

Peut-être était-ce le cas, ou alors parlait-il pour lui-même sans s'en rendre compte.

— Vous êtes vivant, ajouta-t-elle avec un sourire qui acheva de la parfaire. Ne vous préoccupez plus de rien et reposez-vous.

— Ce balancement… Suis-je à bord d'un bateau ? Je…

Elle posa délicatement sa main sur son visage, comme une mère prenant soin d'un enfant. Ce toucher, cette sensation maternelle le submergea tandis qu'une vérité naissait en lui.

— Je… suis en vie.

Ses yeux s'embuèrent et il comprit qu'il pleurait comme un nouveau-né venant au monde. C'était pour lui une deuxième naissance et il pleurait, heureux d'en faire à nouveau partie. Et cette femme, si jolie, était une mère qui le protégeait et l'aimait.

— Merci… Merci…, lâcha-t-il entre deux sanglots, sans savoir à qui était vraiment adressé ces remerciements.

— Reposez-vous, plus rien ne vous arrivera désormais.


La femme était dans une pièce à côté, il pouvait l'entendre vaguement à travers la porte, discutant dans une langue qu'il ne reconnaissait comme de l'anglais ou du japonais. Il ignorait s'il était prisonnier des Alliés, mais il en doutait : il n'était pas menotté et aucun garde ne le surveillait. Il en venait à se demander sur quel navire il se trouvait. Était-il à bord d'un navire civil ? Sa priorité était de savoir où il était… Contacter l'État-major…

Avec difficulté, il leva un bras et arracha les perfusions de son bras droit. Il dut se retenir ensuite de hurler tandis qu'il se hissait hors de son lit. À chaque respiration, il avait l'impression que des couteaux s'enfonçaient dans ses poumons. Pourtant, il persista et s'approcha à grand-peine vers son katana d'officier…

...

Il s'habilla mais ne prit pas la peine de boutonner sa veste. Avec son sabre converti en canne de fortune, il s'approcha de la porte coulissante et chercha la poignée. Mais ne la trouva pas. Il tenta bien de la pousser mais celle-ci resta scellée, lui refusant de s'ouvrir.

— C'est inutile, entendit-il dans son dos.

La jeune femme était revenue sans qu'il l'entende. Elle le regardait sans méchanceté, juste avec cette douce autorité maternelle. Ou était-ce simplement une joie de vivre sans limite ?

— Vous êtes en convalescence. Vous devriez vous reposer.

— Non. Je… J'ai besoin de prendre l'air.

Elle le regarda d'une étrange façon, comme si elle pouvait percer ses pensées. Ce regard le mit quelque peu mal à l'aise, mais il n'était pas en état de s'opposer à elle.

— Je vous en prie… Juste quelques minutes suffiront.

— Vous avez plusieurs fractures aux côtes, appuya-t-elle. Hors de question que je vous laisse déambuler dehors.

— Pitié…

Sa voix, ou peut-être son regard, la fit céder. Il était chancelant, à deux doigts de perdre connaissance, sans doute craignait-elle pour sa santé.

— D'accord.

Soudainement, la porte s'ouvrit derrière lui. Il haussa les sourcils, il n'y avait personne. Cette femme l'avait-elle ouverte d'une façon ou d'une autre ?

— Je regrette mais je ne pensais pas que vous voudriez vous déplacer si tôt, je n'ai pas de fauteuil roulant… Alors…

Elle tendit une main et il l'accepta volontiers, trop heureux de quitter sa cabine et d'explorer quelque peu sa nouvelle demeure.


Deux choses le frappèrent immédiatement lorsque Takumi sortit de l'infirmerie : la grandeur du couloir, comparable à ceux du Yamato, et le silence. C'était un silence de mort, une première sur un navire. Il y avait toujours eu le bruit lointain des moteurs, les voix distantes de l'équipage, le crissement des néons. Mais ici, sur ce navire, il n'en était rien. C'était un silence pesant pour lui. Heureusement, le bruit de leurs pas brisa le vacarme du silence, ramenant la vie à bord du vaisseau.

Maintenant qu'il arrivait à organiser ses pensées, il observa discrètement l'uniforme bleu marin de l'infirmière. Bien qu'il reconnaisse aisément son épaulette portant le grade de lieutenant, celui-ci ne ressemblait à aucun style connu. C'était une coupe neuve, très différente de ceux de l'US Navy, ou de la Marine Impé puis... Il y avait cet étrange objet cylindrique planté à la base de son crâne qu'elle dissimulait derrière sa queue de cheval et qui émettait une pâle lueur bleutée. Ça ne semblait pas être simplement posé à même la peau, mais littéralement greffé jusqu'à l'os ! Pourquoi aurait-on fait cela à une femme ? Cette chose lui était-elle d'une quelconque utilité ?

Tout au long du trajet, Takumi fut étonné de l'absence de garde, comme si le bateau était hors du conflit. Un havre de paix au milieu d'une tempête en furie.

La jeune femme le conduisit jusqu'à une cabine d'ascenseur et appuya sur une touche. Aussitôt, la cabine se referma et s'éleva presque sans bruit. Quelques secondes suffirent pour les mener au niveau désiré, pourtant, il était persuadé qu'ils avaient parcourus une grande distance.

— Par ici.

Ils n'eurent plus besoin que de quelques pas pour finalement sortir à l'air libre et les yeux de Takumi durent s'accoutumer à l'obscurité de la nuit pour lui révéler toute l'étendue du navire !

...

Il se trouvait sur le pont d'un cuirassé gigantesque noir comme la nuit ! Depuis la proue à la poupe, Kusaka estimait sa taille proche de celle du Yamato ! Depuis là où il se trouvait, il ne pouvait voir qu'une tourelle, mais le gigantisme de son canon unique le sidéra ! Trois hommes pouvaient facilement s'y glisser ! Largement supérieur au 460mm du Yamato… Une seule salve suffirait à couler le super-cuirassé ! D'ailleurs, avec une telle puissance de feu, aucun navire ne résisterait à une telle puissance. Mais où étaient les destroyers chargés d'assurer la protection aérienne et sous-marine ? Et quels étaient ces tubes étranges pointés vers le ciel, ces antennes d'un style nouveau ? Mais ces objets singuliers dont il ne pouvait en comprendre l'utilité ne pouvaient dissimuler la beauté du vaisseau.

— Ce navire… est superbe. Très différent comparé aux navires de la Marine impériale ou à ceux des Forces Alliées.

— Pourquoi avoir voulu vous déplacer malgré vos blessures ? demanda-t-elle en suivant son regard.

Il ferma les yeux et se tourna vers l'océan.

— Je nagerai n'importe où pour accomplir ma mission. Et si mes forces me font défaut, je devrais aller rejoindre mes camarades qui sont morts.

— Ne vous attendez pas à ce que je vous sauve la vie une deuxième fois, glissa-t-elle avec un sourire.

Takumi ouvrit grand les yeux, hébétée. Avant de se ressaisir. Voici donc l'origine de ce cœur si puissant. Cette force de vie qui l'avait arraché à la Mort.

— C'était peut-être mon intention… mais lorsque j'étais pris dans les courants marins, cela m'a permis de me rendre compte que même si je suis un officier de la Marine, je ne suis pas un très bon nageur.

Il gloussa brièvement. Maintenant qu'ils étaient en confiance, il devait savoir.

— J'aimerais… connaître l'allégeance et les objectifs de ce navire.

Elle ferma les yeux à son tour et la brise marine caressa ses cheveux avec grâce. C'était un spectacle de toute beauté.

— Malheureusement, je ne peux pas vous dire pourquoi nous sommes ici et où nous allons. À vrai dire, j'aimerais le savoir également.

— Alors êtes-vous des ennemis ? Ou des alliés ?

— Je peux seulement vous dire ceci : nous venons en aide à ceux que nous pouvons, et nous attaquerons ceux qui veulent nous nuire. Le conflit qui sévit dans ces mers nous indifférent.

Elle porta la main à son cœur et inclina la tête.

— Excusez-moi de me présenter si tardivement. Je suis Katty Deussei, officière en chef du personnel médical du Dein.

Dein ? Pour Takumi, ce nom faisait penser à du latin. Mais d'après le prénom anglophone de cette femme, il n'y croyait pas. Et son nom de famille n'avait rien d'américain non plus... Elle était un mystère à ses yeux.

Alors l'officier rescapé leva son sabre, et le dégaina en partie, contemplant son visage que lui renvoyait la lame avant de le clore.

— Capitaine de Corvette de la Marine Impériale, Kusaka Takumi. Je remercie la femme qui m'a sauvée.