Le Mystère du Pacifique


Il avait voyagé de nuit en hydravion, afin d'éviter la chasse américaine, luttant contre la fatigue et la crainte d'une mauvaise rencontre, il soupira de soulagement en reconnaissant les îles de Truk. Le pilote atterrit sans encombre sur l'eau où une vedette l'attendait personnellement. Le marin démarra la vedette et le conduisit vers le lieu de rendez-vous.

En voyant le plus redoutable bâtiment de guerre du Japon devant lui, il porta de lui-même la main à sa tempe, saluant la puissance de sa nation.

Kasuma Tsuda était un officier de communication, les documents dans sa mallette devaient être remis en main propre à un homme de haut rang. Le plus gradé de toute la Marine Impériale : le Commandant du Yamato et Chef de la Flotte Japonaise : Isoroku Yamamoto.

— Sous les ordres de l'Amiral Nagumo, à 18:00 ce soir, le rapport de la Bataille de Midway, rédigé à bord du croiseur léger Nagayori doit être remis au Yamato. Voici les rapports.

Il lui tendit les documents et l'amiral les prit.

Isoroku Yamamoto était une légende vivante parmi les militaires japonais. Âgé de 55 ans, il était le cœur de la Marine Japonaise. Vétéran de la guerre russo-japonaise, il était pour tous les Japonais le héros qui avait supervisé l'attaque de Pearl Harbor, entrainant le Japon dans la guerre contre les Alliés. Conflit auquel l'amiral était, dit-on, opposé depuis le commencement.

— Bien, asseyez-vous, je vous prie. Les officiers subalternes doivent sûrement être mécontents de notre décision de ne pas lancer de contre-attaque immédiate.

— Ah... Non...

— Pourquoi le Yamato n'est-il pas allé au front venger la perte de nos porte-avions ? Ils doivent penser que le Haut Commandement a peur.

— Non... Personne n'a...

— Ça ira. Laissez-les se plaindre.

— Hein ?

— Laissez-les exprimer leur mécontentement. Ce n'est pas leur faute.

Kasuma savait que le Commandant était contre le fait d'engager le combat face aux forces américaines. Pourtant, c'était lui qui avait provoqué l'incident de Pearl Harbor. Que pensait-il exactement de leur défaite à Midway ?

Le commandant eut un sourire paternel en le regardant par-dessus son rapport.

— Vous ne devriez pas le dire, mais ce à quoi vous pensez se lit facilement sur votre visage.

Il baissa la tête, en signe de deuil.

— Il est très regrettable que Yamaguchi-kun et le Capitaine Kaku aient disparu avec le Hiryu. Veuillez exprimer toutes mes condoléances à Nagumo-kun. C'en est assez pour moi seul, de porter toutes ces responsabilités. Il ne faut pas avoir de remords.

— Monsieur. Si vous, le Commandant en Chef, avez l'intention de vous racheter en mettant fin à votre vie, alors tous les commandants de la flotte de porte-avions vous suivront.

Yamamoto gloussa.

— Hé, hé, hé ! Les gens semblent tous me comparer à un Dieu de la Guerre ! Dites-moi, Tsuda...

Son expression devint soudainement sévère et Kasuma sursauta devant ce changement de regard.

— Croyez-vous que ce genre de Dieux se préoccupent de comment vous mourrez ? Moi oui . Un porte-avions peut être construit en trois ans. Cinq à dix sont nécessaires pour former un pilote. Mais le temps requis pour trouver un commandant assez compétent ne peut être évalué. Laisser les commandants se suicider est quelque chose que le Japon ne peut se permettre actuellement.

— Veuillez me pardonner.

Le commandant ferma les yeux dans un hochement de tête, le sujet était clos.

— Par ailleurs, le Capitaine de corvette Kusaka a-t-il été retrouvé ?

— Il manque toujours à l'appel, confia Kasuma avec regret. Nous n'avons eu aucune nouvelle de lui depuis son départ du Kirishima en hydravion.

— Ce serait bien qu'il ait survécu. Bien qu'il soit encore jeune, il ne se montre jamais impulsif. Il est toujours calme et demeure un des plus talentueux soldats de notre époque.

— Le Capitaine de corvette Kusaka peut sembler froid par moments mais c'est un soldat de la Marine Impériale Japonaise qui a de forts sentiments patriotiques. Je suis sûr qu'il fera de son mieux pour accomplir sa mission, quelques soient les circonstances.

Un silence plana entre les deux hommes. Le commandant Yamamoto était plongé dans l'étude du rapport et Kasuma baissa les yeux sur ses poings posés sur la table.

— Comme je le pensais..., soupira Yamamoto en refermant le rapport. Il n'y a rien sur ce navire.

— Ce navire ? De quel navire parlez-vous ?

— C'était la veille de la Bataille de Midway. Sortant d'un épais brouillard, un cuirassé non identifié est apparu devant le Yamato. C'était un modèle jamais vu, couvert de noir, presque aussi grand que le Yamato. De plus, il n'arborait aucun drapeau d'appartenance. Avec une apparence extérieure très inhabituelle, une accélération et une maniabilité jamais vues, il a disparu en plein milieu de notre flotte sans laisser une seule trace de fumée.

— Se pourrait-il que ce soit un navire d'espionnage appartenant aux Alliés ? C'est une violation des conventions de guerre.

— Certains à bord pensent la même chose. Cependant, je pense tout le contraire. Premièrement, les Alliés n'ont jamais construit de navire d'espionnage, d'ailleurs ils n'en ont pas besoin... Oh mon Dieu, gloussa-t-il à nouveau, les gens vont encore dire que je regarde trop vers l'Occident. De toute façon, une nouvelle menace est apparue. Enquêterez-vous du mieux que vous le pourrez ?

— Oui, répondit Kusama en se levant.

— J'ai le sentiment que cela va changer le destin du Pacifique. Non, celui du monde entier.

Il porta le regard vers la fenêtre où le soleil commençait à se coucher. Il ignorait que les évènements à venir lui donneraient raison.