Le Choix
On entra dans l'infirmerie.
Takumi ne fut pas surpris de rencontrer à nouveau Katty Deussei. Elle était le seule membre du personnel médical à s'occuper de lui, sûrement pour empêcher la divulgation d'information. Cependant, une chose était certaine : leur avancée technologique dépassait celles des autres pays, même l'Allemagne. Les machines autour de lui conçues pour les soins en étaient la preuve. Katty avait pu analyser son organisme à travers un écran de télévision et une sonde qu'elle avait passée au-dessus de ses côtes encore douloureuses. Et l'emploi de cette torpille dotée d'une vie propre…
— Vous n'êtes pas d'ici, avait-il lâché.
— Nous sommes d'ailleurs, avait-elle éludée sur le ton de la plaisanterie.
— De cette époque, je veux dire.
Il l'avait vu s'arrêter un instant avant de continuer son examen. Elle n'avait pas répondue, et il n'avait rien ajouté. Le sujet était clos mais il n'était pas certain d'avoir eu sa réponse.
— Nous sommes hors du temps…, avait-elle finalement déclarée.
Elle nota quelque chose sur son calepin, tapant discrètement sur l'écran et non avec un crayon sur du papier.
— Avec les médicaments, vous serez sur pieds d'ici un mois. Dans un hôpital normal, je vous en aurais donné trois.
Elle se mordit les lèvres, réalisant qu'elle en avait trop dit. Takumi retenait toutes les informations, son air attentif le lui confirmait.
— Vous pourrez bientôt marcher, commenta-t-elle avant de partir.
Moins d'une semaine plus tard, Katty Deussei tint parole. Bien que toujours confiné à l'infirmerie, Takumi était maintenant capable d'explorer la pièce et il était libre de porter son uniforme d'officier de la Marine Impériale. Une horloge électronique affichait l'heure sans besoin d'anguilles, les chiffres lumineux diffusant les secondes les unes après les autres impassiblement. Il connaissait l'heure à laquelle l'infirmière venait, mais il ne songea pas à la prendre en otage. Il ne voulait pas gâcher la vie qui lui avait été offerte, et il se rappelait encore de la force qu'avait exercée la jeune femme en le retenant pendant l'attaque contre le sous-marin…
Elle entra, exactement à la même heure qu'hier. Maintenant qu'il n'avait plus à se soucier de son état, il pouvait s'inquiéter du résultat de la bataille où il avait failli perdre la vie.
— Que… s'est-il passé à Midway ?
Katty eut un regard peiné, l'espace de quelques instants. Pourquoi regrettait-elle la mort de soldats qui lui étaient inconnus ? Était-ce pour lui ? La suite semblait aller en ce sens.
— Je regrette, mais votre patrie a subie de lourdes pertes. Il y aurait 3 057 morts dans vos rangs.
Takumi baissa les yeux. Il se rappelait des rapports à la radio. Les raids aériens s'enchainaient camp après camp, vagues après vagues. Les porte-avions attaqués…
— Et la Flotte Combinée ?
— Le Mikuma[1], le Hiryū, le Sōryū, le Kaga et l'Akagi[2] ont été coulés. 248 avions ont été abattus. Les pertes américaines s'élèvent à un porte-avions, le Yorktown, un destroyer, le Hamman, 107 appareils abattus et 307 morts.
Takumi cilla. Katty n'avait pas besoin d'en dire plus, les faits parlaient pour elle. Une telle défaite remettait en question la suprématie du Japon dans le Pacifique. Il digéra l'information et reprit de sa consistance.
— L'Amiral Yamamoto a survécu ?
— Oui. Son navire est resté en retrait des combats et n'a pas souffert des raids aériens.
— Je vois…
Takumi semblait rassuré par cette dernière nouvelle. Katty prit un ton plus enjoué en lui en annonçant une deuxième.
— Vos fractures se sont très bien résorbées. D'ici quelques jours, nous serons assez près d'une île gardées par la Marine Impériale. Nous vous ferons accostés puis nous enverrons un message à l'attention de votre armée pour qu'ils vous récupèrent.
— Quel île ? demanda Takumi, visiblement content de cette nouvelle.
— L'archipel d'Ogasawara[3]. D'après nos informations, durant la 17ème année de l'ère Showa, la zone de Chichijima[4] était occupée par une division navale et avait des fortifications maritimes. Suivant le niveau de la surveillance, nous déciderons de votre débarquement.
— Si loin en territoire japonais ? s'étonna Takumi. Vous devez être fou !
— Non, assura Katty avec cette assurance tranquille qui rappelait celle d'une mère. Le Dein possède une furtivité sans égale. Nous pourrions vous déposer sur les plages du Japon et repartir sans que votre Marine ne nous repère si nous le voulions.
— Impressionnant…, souffla Takumi.
Elle sourit, fière du navire auquel elle appartenait.
— Nous serons aux abords de l'île d'ici trois jours… D'ici là…
Elle ouvrit le sas et se tourna vers lui, une lueur étrange dans le regard. Cette fois, elle ne souriait pas.
— Vous m'avez dit que vous étiez prêt à rester à bord jusqu'à la fin de notre errance. À ne jamais revoir votre terre si vous en appreniez plus sur ce vaisseau. Êtes-vous toujours certain de vous-même ?
Takumi Kusaka la regarda, un instant troublé par l'intensité du regard de la jeune femme. Il ignorait l'origine de cette lueur, mais il y succomba immédiatement. Il se redressa malgré les élancements et se tint droit devant elle, le regard résolu à savoir.
— Oui, je le suis.
— Je pense qu'il est temps de vous faire visiter le navire.
Katty conduisit Takumi à travers les entrailles du Dein et le japonais ne put que constater la ressemblance permanente avec l'intérieur du Yamato. Là encore, le silence du vaisseau le troubla, n'y avait-il qu'eux à bord ? Enfin, ils s'arrêtèrent devant une porte affichant un livre comme emblème. Le guide laissa entrer Takumi le premier avant de refermer derrière eux. Aussitôt, Takumi se retrouva encerclé par des montagnes d'étagères remplis de livres ! Jamais il n'avait vu une telle collection !
— C'est la salle des archives, présenta-t-elle. Tout le savoir que nous avons accumulé est conservé ici. La bibliothèque de tout un peuple…
Takumi enregistrait chaque information qu'il pouvait récupérer de la femme mais gardait le silence dessus. Ce n'était ni le lieu ni le moment.
— Ces livres… Pourquoi me montrez-vous tout cela ?
— Je pense que vous comprendrez mieux ainsi.
Elle étira un bras et saisit délicatement l'un des livres comme s'il s'agissait d'un trésor. Elle s'assura de son bon état et le lui tendit. Il le prit. Étrangement, le titre était en japonais, aussi pâlit-il en lisant les caractères.
— "Histoire de la Guerre du Pacifique"… "1941-1945"…? C'est une plaisanterie ?
Katty ne répondit pas. Cette absence de réponse le glaça plus encore que n'importe quel mot ! Le silence était une vérité absolue, on ne pouvait le déformer. Ses doigts se crispèrent autour de la couverture du livre. Ce niveau technologique… Ces armes… Ce navire…!
— C'est vraiment réel…?
Elle ferma les yeux en signe d'assentiment, et il sentit une goutte de sueur perler à son front. Un navire du futur ! Cette femme aussi !
— Comment est-ce possible ?
— Mon peuple s'est trouvé plongé dans un conflit plus meurtrier encore que celui-ci. Nous avons été écrasés par l'adversaire, et nous avons cherché un moyen de les fuir.
— En fuyant dans le passé ? C'est une histoire de science-fiction !
— Si seulement c'était le cas, n'est-ce pas ? dit-elle en souriant tristement.
Ce sourire qui se voulait optimiste et plaisantin quant à l'infortune ne pouvait cacher la tristesse de ses yeux. Ce n'était pas des histoires… C'était la réalité. La vraie.
— Mais où est le reste de l'équipage alors ?
Elle resta figée dans son sourire désolant, là encore, le silence était une réponse plus franche que n'importe quel mot.
— Vous êtes seule à bord ?
— Je suis la seule à être parvenue à monter à bord…, corrigea-t-elle doucement.
...
Takumi accusa le coup. Comment cette femme avait-elle réussi à guider seule un tel vaisseau…? Non… La question était plutôt : comment pouvait-elle encore sourire après une telle catastrophe ? Comment arrivait-elle à garder un tel optimisme alors que la distance qui la séparait de sa patrie ne pouvait être comblée peu importe les kilomètres parcourus. Depuis quand n'avait-elle pas vu quelqu'un d'autre avant lui ? Pire encore, elle avait fuie un monde en guerre pour un autre…
— Je suis désolé…
Il s'inclina devant elle. Sa peine pour elle était réelle. Cependant, elle resta droite, comme une reine refusant de révéler l'étendue de son désarroi.
— Ce livre explique l'issue de la guerre et celui-là… (Elle en saisit un deuxième avec toujours cette même délicatesse.) Ce qui est arrivé au Japon par la suite. Ce sont des informations qui ne devraient pas être présentes à cette époque. Vous êtes libre de les lire ou non. Tout dépend de vous.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi vous avez décidée de me montrer tout cela.
— Vous auriez découvert ce lieu un jour ou l'autre de toute façon. Il est difficile de cacher des informations à un membre des services de renseignements. Vous êtes Capitaine de Corvette, à votre âge, c'est rare. Vous venez sûrement de l'Académie Navale de Koshu. Il est clair que vous êtes un soldat d'élite.
— Je vois que vous n'avez pas perdu de temps à fouiller mes affaires…
— Votre rapport sur la bataille de Midway était très bien détaillé. Vous avez de l'avenir dans la littérature, déclara-t-elle sur un ton taquin.
— Le Japon… sortira-t-il vainqueur du conflit ?
— Vous êtes face à la boite de Pandore, lui confia simplement Katty. Préparez-vous à en payer les conséquences si vous l'ouvrez.
Sur ce, la jeune femme quitta la pièce, laissant Takumi seul face à la bibliothèque et ses livres capables de bouleverser ses espoirs sur l'issue de la guerre. Son destin était désormais lié au sien. Il le savait, et elle aussi. C'était la raison pour laquelle il avait été conduit aussi. Pourtant il tremblait. C'était une première pour lui, toujours calme, peu importe la situation. Devant lui se trouvait le savoir et les connaissances d'un peuple venu du futur. S'il parvenait à transmettre ces informations, la guerre prendrait un tournant différent de celle relatée dans ces pages. Était-ce là ce qu'elle désirait…?
— Vivre, c'est apprendre, lâcha-t-il pour lui-même.
Il ouvrit la première page du livre de guerre et commença à lire.
[1] Croiseur Lourd
[2] Tous des porte-avions
[3] Ogasawara est le nom d'un archipel situé à environ 1000 km au sud-est de Tokyo.
[4] Chichijima, "l'île du père", fait partie de l'île d'Ogasawara.
