Combat Aérien à Ogasawara
Takumi referma son dernier livre et s'enfonça contre le dossier de sa chaise avec un soupir. Il était exténué par toutes les connaissances absorbées et les nuits blanches endurées. Il avait un plan à présent et savait déjà comment le mettre en œuvre. Mais il ignorait comment convaincre Katty Deussei de rejoindre le camp du Japon. Elle s'était déclarée neutre et il doutait de pouvoir la berner, même s'il se refusait à cette idée…
On toqua à la porte et il vit entrer avec une agréable surprise Katty Deussei. Elle était ravissante comme toujours, même s'il ignorait si Deussei était réellement son nom, ou bien son rang.
— Vous avez l'air épuisé.
— Un peu moins maintenant, répondit-il avec un sourire.
La jeune femme lui sourit en refermant derrière elle. Mais elle resta face à la porte close, lui tournant honteusement le dos.
— Je dois vous paraitre cruelle pour vous avoir fait connaitre ainsi l'avenir de votre pays, lâcha-t-elle.
— Oui, reconnut-il. Mais cela était nécessaire.
— Comment cela ?
Il sourit pour lui-même, secouant la tête. À la place de répondre, il se leva en s'appuyant sur son sabre-canne. Katty l'aida, par réflexe.
— Si nous marchions un peu ? proposa-t-il.
— Pourquoi pas ? accepta Katty.
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L'altimètre indiquait une hauteur de 600 mètres.
Devant le drone s'étendait l'île d'Ogasawara, immense île de verdure. L'appareil superposa l'île à une image en trois dimensions et rechercha son objectif, à savoir la baie du port de Futami. Son mode d'action était fixé sur la furtivité, aussi coupa-t-il ses réacteurs à l'approche des installations, planant silencieusement au-dessus du port. Sa caméra ventrale repéra deux navires que son historique identifia comme des ravitailleurs, ainsi que quelques navires de transport et deux hydravions au repos. La caméra obliqua vers la côte où se trouvaient des bâtiments qui semblaient être des casernes, ainsi que des bâtiments civils. En virant, l'appareil se superposa quelques instants entre la terre et le soleil avant de s'en écarter.
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Katty et Takumi marchaient côte-à-côte. Ce dernier faisait de son mieux pour enregistrer chaque couloir de cet immense labyrinthe. En même temps, il réfléchissait.
Dans les annales conservées du Dein, le Japon avait laissé derrière lui un brillant héritage. Les seuls qui avaient connaissance de cela pour le moment étaient eux seulement. Il comprenait maintenant pourquoi le peuple de Katty avait conservé autant de renseignements sur le passé : ils étaient incapables de déterminer avec précision la date précise de ce "bond" dans le passé.
— Vous avez l'air soucieuse, lui fit-il remarquer.
— Ah ? Excusez-moi, c'est juste que... j'ai beaucoup de choses à vérifier par moi-même. Commander seule un tel vaisseau n'est pas de tout repos !
— Vous n'avez idée de l'administration sur le Yamato alors.
— Je veux bien les plaindre ! pouffa-t-elle. Mais ils auraient sûrement bien des conseils à me donner, comme pour la gestion du rationnement. Il devrait y avoir assez de nourriture pour 2 000 personnes pour un an mais elle n'a pas pût être acheminé à temps.
— Votre départ a été précipité ?
— Vous n'avez pas idée..., confirma tristement Katty.
Elle détourna le regard quelques instants, ne voulant pas qu'il s'apitoie sur elle. La belle était perdue à la merci d'un monde en guerre avec pour seul point d'ancrage ce vaisseau, dernier souvenir de sa patrie. Takumi ne pouvait deviner quels déchirements la tenaillaient. Mais il vit là une occasion. Un écho à ses espérances. Et à ses plans.
— Dans ce cas, pour vous remercier de m'avoir sauvé, je vous propose mon assistance.
Elle le regarda avec étonnement, ne voyant où il voulait en venir.
— Comment ? demanda-t-elle en tâchant d'être le plus détaché possible.
— Votre technologie a beau être en avance sur celles des nations du monde, vous avez toujours besoin d'être ravitaillé en nourriture et en carburant, n'est-ce pas ? J'autoriserai le ravitaillement.
La commandante détourna le regard, pensive. Takumi voyait bien que l'offre était très intéressante, mais elle était aussi réticente à dévoiler à voix haute les handicaps de son navire.
— Faire le mort quand nous sommes vivant... personne n'est capable de cela, ajouta-t-il pour la convaincre. Si vous choisissez de vivre, il est de mon devoir de vous aider.
— Je vous remercie pour votre reconnaissance, accepta finalement Katty. Où comptez-vous nous amener ?
— Dans les anciennes colonies hollandaises d'Indonésie, expliqua-t-il. C'est l'une des principales sources de pétrole d'Asie, à Palembang. Une grande ville située au Sud-est de Sumatra. Elle est occupée par l'armée japonaise depuis le 14 février de cette année. Les taux de production de pétrole sont élevés et il y a deux raffineries.
— Un point vital pour le Japon, commenta-t-elle.
— Précisément. C'est en grande partie pour le contrôle des ressources énergétiques que le Japon est entré en guerre. Et c'est également une ville marchande, qui ravitaille les troupes japonaises des îles environnantes. Vous fournir tout ce qu'il vous vaudra avec mes autorisations ne sera pas un problème.
— J'en suis certaine, mais je me dois de vous dire cela : le Dein n'a pas besoin de carburant, mais de nourriture uniquement.
Cette précision l'intrigua. Il avait aperçu la cheminée abritée derrière la superstructure, ce vaisseau utilisait forcément du carburant pour alimenter ses moteurs.
— Que voulez-vous dire ?
— Je regrette, mais j'ai encore des secrets que je préfère ne pas encore dévoiler.
— Dans ce cas, pourquoi m'avoir montré le futur ?
Elle sourit, et une nouvelle expression naquit sur son visage qui surprit Takumi. De la timidité ?
— Quelque chose en vous me rappelle...
Elle s'arrêta de parler subitement. Son sourire se dissipa comme la brume alors que la crainte se lisait sur son visage. Elle tourna la tête vers le mur, comme si elle était capable de voir quelque chose qu'il ne pouvait assimiler.
— Que se passe-t-il ?
Katty mit longuement à lui répondre.
— Des ennuis...
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Le drone transmit immédiatement l'alerte lorsque deux points s'activèrent sur son radar. Derrière lui à 1500 mètres, deux avions portant des flotteurs se profilaient à une vitesse de 420 km/h.
Ce n'était pas là la vitesse d'un hydravion normal. En accord avec ses programmes de défense, l'appareil augmenta la puissance de ces moteurs et atteignit une puissance de 480 km/h suffisante pour les distancer.
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Le visage de Katty devint pâle et Takumi s'en inquiéta. Cependant, il nota son regard, à l'écoute. Comme pendant l'attaque du sous-marin, elle était capable d'entendre et de voir des choses qui lui étaient interdites. D'un coup, elle sortit de sa poche un orbe métallique finement ciselée et parut hésiter en dévisageant Takumi.
— Capitaine Kusaka, en tant qu'officier supérieur de la Marine Impériale, pouvez-vous m'aider ?
Le ton presque cérémonial de la jeune femme l'étonna mais il accepta, désireux de pouvoir rembourser sa dette envers elle.
En prenant une profonde respiration, elle activa l'orbe qui se mit à luire d'une lumière bleue. Takumi écarquilla les yeux en voyant se matérialiser devant lui la représentation holographique d'un appareil inconnu, poursuivi par deux hydravions de sa nation !
— Bon sang ! Il a été repéré ! Il doit vite leur échapper !
Takumi cacha sa surprise, mais une partie de lui était émerveillé par cet orbe. Un évènement qui se passait aussi loin pouvait être vérifié à l'aide d'images d'une telle précision ! Extraordinaire ! Avec cela, les forces japonaises auraient pu couler les porte-avions de l'USN en un seul coup à Midway. Mais il fut interrompu dans ses divagations par le bruit d'une alarme. Le bruit résonna à travers le couloir, répétant une consigne dans une langue qui lui était inconnue.
— Capitaine Kusaka, ces avions de reconnaissances sont-ils armés ? s'inquiéta Katty.
— Des avions de reconnaissance ? Ça n'en est pas.
— Quoi ?
— Ce sont des Hydravions Chasseurs de Type 2. Des chasseurs armés de deux mitrailleuses de 20mm et deux autres de 7.7mm.
Ces informations semblèrent déplurent à la femme. Takumi garda pour lui un maigre sourire. Même s'il la prévenait, cela ne servirait à rien. Quelles que soient les circonstances, personne ne peut leur échapper, lui avait-on dit. Il allait maintenant voir si cet appareil était aussi dangereux dans les airs que le cuirassé sur mer.
De son côté, le drone balança des ailes, voulant signaler à ses poursuivants qu'il ne leur était pas hostiles. Mais ses tentatives furent vaines, les deux chasseurs continuèrent à le poursuivre. À l'évidence, ceux-ci étudiaient du mieux qu'ils pouvaient ce qu'ils avaient sous les yeux !
— Ce n'est pas un chasseur ! réalisa le premier pilote. Je n'ai jamais vu un appareil comme ça ! Pas d'Hinomaru[1] visible ! Impossible de déterminer s'ils appartiennent à l'IJN.
— S'il fait un virage sur l'aile, pourquoi nous fuit-il ? demanda le second.
La commandante du Dein était indécise. Il était hors de question pour elle d'exposer le Dein aux appareils. De plus, elle ne désirait pas déclencher un conflit entre eux et le Japon si le navire ouvrait le feu... Quant au drone, un bref coup d'œil sur l'hologramme suffit pour voir l'un des deux chasseurs se mettre en position de tir ! Depuis le Raid de Doolittle en Avril, la Marine Japonaise était sur les nerfs et n'hésiterait pas à abattre tout appareil non identifié. La situation devenait critique.
— Je ne peux laisser ces appareils découvrir ce vaisseau, déclara-t-elle à Takumi. Comment puis-je les neutraliser sans causer des pertes ?
— Viser les flotteurs, répondit aussitôt le capitaine. Si les flotteurs sont détruits, les avions perdront leur équilibre. Ils seront inaptes à continuer le combat. De plus, les flotteurs servent également de réservoirs d'essence pour ces hydravions. Une fois atteints, même s'ils peuvent encore voler, leur autonomie sera réduite de moitié. Ils ne pourront pas arriver jusqu'ici.
— Vous êtes un soldat de l'Empire, fit-elle remarquer. Cela ne vous dérange pas de trahir vos compatriotes ?
— Ils sont japonais, comme moi. Je veux seulement sauver la vie de ces hommes. Vous-même, ne souhaitez-vous pas la même chose ?
Katty inspira lentement et se décida à suivre son plan.
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Aussitôt que l'antenne du drone reçut ses instructions, il effectua un virage serré à gauche, passant tout près du chasseur. Celui-ci s'inclina à son tour et le prit en chasse, ouvrant le feu derrière l'appareil mais les processeurs du drone étaient capable de calculer avec une précision redoutable les trajectoires de chaque balles se dirigeant vers lui, et de corriger sa position dans le ciel. Le drone plongea brusquement vers la droite, se rapprochant de plus en plus de la surface de l'océan à une vitesse de plongée trop élevée pour que les deux hydravions puissent le rattraper. Il rasa les flots puis remonta au-dessus de l'appareil de tête avant de redescendre en formant une boucle, se retrouvant derrière l'hydravion ! L'avion vira de bord pour lui échapper mais son agilité n'égalait pas celle d'un aéronef du futur. D'un ordre électronique, un canon automatique type « Gatling » monté sur un bras articulé se détacha de sa carlingue. Un scan balaya un instant l'intérieur de sa caméra avant qu'un réticule ne se fixe sur l'avion.
Le réticule devint rouge et l'autorisation de tir resta valide, l'engin de mort cribla d'une rafale aussi puissante que précise la partie désirée de l'appareil et le déchiqueta en pointillé !
L'appareil émit aussitôt une embardée sur le côté et vint atterrir en catastrophe sur les flots. Depuis les airs, le zoom de la caméra discerna le pilote s'affairer à quitter le cockpit. Il était indemne, les consignes de l'Opératrice étaient respectées.
Les capteurs repérèrent le second hydravion au-dessus de lui. Celui-ci fondait en piqué sur l'appareil en tirant plusieurs rafales qui n'atteignirent jamais leur cible. Zigzaguant au mieux pour éviter les tirs du chasseur, la machine attendit. La situation n'était pas éprouvante, il n'y avait que le calcul, l'analyse de son environnement, l'ajustement de sa trajectoire, ce qui pouvait lui arriver l'indifférait. Il obéissait, jusqu'à la fin de sa mission, et attendrait jusqu'à la prochaine. Lorsque l'hydravion se positionna derrière le drone, il fit incliner ses ailes à 80°. Aussitôt, le vent se brisa sur les ailes devenues verticales, l'arrêtant violemment en plein vol. Le chasseur n'était pas équipé d'un tel dispositif et passa devant lui à pleine allure, sans même comprendre ce qui venait de se passer ! Il pivota sur son fauteuil, pensant trouver l'ennemi en dessous de lui, incapable de comprendre la manœuvre auquel il avait assisté.
Il releva la tête et vit dans son rétroviseur un point lumineux foncer vers lui...
Le pilote n'eut même pas le temps de réagir que les balles traçantes firent exploser ses flotteurs. Brusquement déséquilibré, l'avion pointa du nez vers l'océan malgré les tentatives du pilote pour le redresser ! Celui-ci vint rejoindre son compagnon au niveau de la mer.
Il s'extirpa non sans mal de la cabine et chercha du regard l'objet volant. Celui-ci se trouvait loin devant lui, à environ cent mètres d'altitude. Il opéra alors un demi-tour et entama une descente droite vers lui. Un frisson de terreur parcourut le pilote...
L'ennemi venait le finir ! L'avion devint proche. Plus proche. Trop proche ! Il regarda sa forme unique, sans verrière. Comment diable le pilote faisait-il pour s'orienter ? Peut-être était-ce vraiment le diable qui pilotait cet appareil ?
Puis un bruit assourdissant lui parvint et alors qu'il était blême, l'avion accéléra et passa au-dessus de lui en direction du lointain. Il resta un moment paralysé, avant de réaliser progressivement qu'il venait d'être épargné...
[1] Hinomaru : Symbole du Soleil Rouge sur le drapeau japonais. Hi : Soleil ; Maru : cercle
