Atterrissage


Le Dein mit plusieurs heures avant d'arriver à destination. La nuit était tombée depuis longtemps, le camouflant par sa noirceur. Une large baie, entouré par une ceinture de collines avait été choisie pour y abriter le cuirassé le temps que Kusaka et Katty partent et reviennent. C'était l'endroit parfait pour cacher le cuirassé, aucun navire ne pouvait le repéré sans s'engager lui-même dans la baie. Takumi eut droit d'assister à la manœuvre. Malgré la fatigue, il étudia les capacités de navigation du monstre de métal et fut étonné de la facilité que le Dein déployait pour éviter quelques récifs traîtres. Puis les moteurs quasi-silencieux du Monstre se turent et trois lourdes ancres furent jetées pour le retenir. L'île était déserte à l'exception de quelques villages d'indigènes, ce qui donnait un lieu complètement silencieux. Comme promis, Katty lui avait fourni plusieurs liasses de billets et tous les documents nécessaires pour le ravitaillement. Elle semblait de disposer de tout l'équipement nécessaire pour se fondre dans la foule, quelle que soit l'époque.

Le départ était prévu dans une demi-heure. Pour l'instant, il étudiait la taille du canon géant situé à l'avant du navire. C'était la batterie principale du vaisseau, avec un calibre qu'il estimait de 600mm. Il n'osait imaginer les ravages que causerait un seul tir. Le long des flancs se trouvaient des canons de 155mm faisaient office de batteries secondaires. Quatre de chaque côté du vaisseau, avec une portée pratique de 21 km selon les dires de Katty Deussei. Mais ce qui l'intéressait également, c'était les deux batteries secondaires situées à la proue et à la poupe. Des batteries sans canons visibles, avec deux fentes à l'avant. Il ignorait encore quel rôle ces pièces servaient au combat, mais compte tenu de leurs capacités venues du futur, il ne doutait pas qu'elles devaient être dévastatrices…

— Je m'étais presque attendue à vous voir plonger dans un de nos livres, entendit-il dans son dos.

Il sourit à l'attention de Katty derrière lui.

— Les livres sont très pratiques. Ils contiennent un nombre considérable de connaissances sur toutes les choses du monde. J'ai lu tout ce que dont j'avais besoin de savoir.

— Mais pourquoi vouloir tout apprendre sur ce qui adviendra au Japon soixante ans après la fin de la Guerre ? Inutile de me le cacher, je sais quels livres vous avez lu dans la bibliothèque.

— La connaissance est une force, répondit Takumi avec sérénité. C'est la chose la plus importante de cette nouvelle vie que vous m'avez offerte.

— Mais pourquoi tant d'empressement ? Vous pourrez les consulter lorsque nous reviendrons.

Sauf si vous décidez de me faire faux bond et d'utiliser ces informations pour vous-même…

— Vous vous rappelez ce que vous m'aviez dit après l'attaque du sous-marin ? fit Takumi en changeant de sujet. Vous m'avez dit ne "pas être des tueurs. Ni même des soldats. Vous êtes des guerriers, ne tuant que quand c'était nécessaire."

— C'est à peu près cela, oui.

— Pourtant, vous avez fuis votre époque, une ère de guerre, je présume. Et maintenant, au lieu d'asseoir votre autorité, vous agissez en pacifiste, ne faisant que vous défendre sans causer de pertes humaines à l'agresseur. Vous vous muselez de cette façon. Vous risquez votre vie pour vous protéger et pour protéger vos ennemis alors qu'au combat, la vie ne tient qu'à un fil. Il n'y a aucune garantie qu'il y ait un lendemain. Et cela compte aussi pour moi.

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Il était 8 heures du matin lorsque que Katty amena Takumi au hangar à aéronef. Il s'était débarrassé de leur uniforme pour reprendre le sien, aussi propre qu'au premier jour ! Elle s'arrêta devant leur appareil de transport et il découvrit un étrange appareil. Sa forme évoquait celui d'un avion mais six larges hélices fixées sur le dessus par un rotor. Un autogire ! C'était encore une nouvelle invention à connaitre pour lui.

— Il nous faudra environ une semaine pour arriver à Singapour et achever les négociations, expliqua Katty. Obtenir un vaisseau et rapporter les approvisionnements prendront une semaine de plus.

— Je pense pouvoir répondre à vos attentes en deux semaines, déclara Takumi en réalisant que la commandante était arrivée au même timing que lui. C'était une habile tacticienne, à n'en pas douter.

— Bien. J'opérerai sous le nom de Katerina Rainer, je serai une représentante de l'Allemagne en repos dans une île connue par sa beauté et sa nourriture agréable au palais, précisa-t-elle avec un clin d'œil. Prenez soin de moi, capitaine Kusaka.

— Compris... Vous pouvez compter sur moi.

Katty l'invita à la suivre et les flancs de l'appareil coulissèrent pour les laisser entrer et se refermer derrière eux. Puis le mur derrière la queue de l'appareil s'ouvrit et Takumi sentit sous ses pieds une étrange vibration et vit l'appareil reculer vers la piste d'envol. La machinerie se stoppa une fois sur le pont et le pilote automatique s'activa. Les moteurs de l'appareil se mirent à ronronner, puis devinrent plus agressifs aux tympans quand le pilote les sollicita pour décoller.

— Ainsi donc, les chars et les aéronefs du futur n'auront plus besoin d'équipage pour être pilotés. Quelle précieuse économie de vies humaines…

Katty hocha de la tête tandis qu'elle observait par la vitre la silhouette du Dein disparaitre derrière l'île.

— J'ai enfin trouvée l'occasion de pouvoir marcher sur une terre ferme. Ça va faire longtemps..., ajouta-t-elle en s'étirant.

— Nous allons devoir vous trouver des vêtements…, dit-il en louchant sur son uniforme. Nous pourrons en trouver dans la ville.

Elle pencha la tête en observant le visage trop reconnaissable du capitaine.

— Quant à vous, vous allez devoir porter un chapeau.

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Dans les entrailles du Dein, l'ordinateur de bord, véritable cerveau informatique du cuirassé, observait sur l'une des milliers de pages de données les ondes écho du radar, plus particulièrement le point intitulé HH80T où se trouvaient l'Opératrice Katty Deussei et l'Invité Takumi Kusaka. En raison de sa nature, il ne pouvait donner d'avis sur l'Invité Kusaka, sa tâche était d'assurer la sécurité de son composant externe physique – le Dein – et celle de l'Opératrice Katty Deussei. Il resterait dans la baie pendant exactement 2 semaines. Une fois la date périmée, il s'aventurait vers Singapour à la recherche de son seul membre d'équipage. Tout individu s'opposait à son programme de recherche serait considéré comme hostile et traité en conséquence.

Mais pour le moment, la Bête dormait en attendant le retour de sa princesse…

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Dix minutes suffirent pour les amener sur la côte malaysienne. Plus ils se rapprochèrent et plus l'expression de Katty devint songeuse, avec une nuance de regret dans les yeux. En face, les côtes étaient obscures, plongées dans la noirceur de la nuit, sans même l'éclat de la lune pour illuminer la cime de la jungle. Que s'était-il passé de si grave dans le futur pour qu'elle vienne dans le passé ?

— La dernière fois que j'ai vu cette île, la jungle était en feu… En fait, toute l'île était en proie aux flammes, expliqua-t-elle.

— Que s'est-il passé ?

— La guerre. Une de plus…

Elle avait lâchée le "une de plus" avec morosité, comme si c'était une habitude. Cela signifiait-il que le futur était un monde constamment en guerre ?

— Cette guerre… Je ne l'ai connu qu'à travers les livres d'Histoire et j'agis comme si je savais tout sur elle. Seul mon père et quelques rares vétérans ont combattus durant cette époque…

— Votre père ? nota Kusaka en croyant à une erreur. Vous voulez dire votre grand-père ?

— Non. Mon père… Et oui, nous sommes doués d'une longévité exceptionnelle ! gloussa-t-elle en voyant son expression surprise.

Elle regarda l'île à l'horizon pendant un long moment avant de dire d'une voix lente :

— Vivre longtemps est loin du bonheur éternel auxquels certains pensent…

Takumi n'osa répondre. Un instant, l'idée d'une vie dépassant celle d'un homme l'avait tenté, mais lorsque son regard s'était posé sur Katty et qu'il avait lu dans ses yeux tout le chagrin qui s'y trouvait, un sentiment de culpabilité l'avait submergé : Katty avait vécue et aimée. Elle avait laissée derrière elle sa famille, ses amis, sa nation. Elle était coupée de toute appartenance, condamnée à errer pour l'éternité.

Quand elle finit par reprendre le fil de la conversation, ses yeux redevinrent sérieux et chassèrent la nostalgie d'un passé qu'elle ne pouvait rattraper :

— Je sais ce qui s'est passé… Ce qui se passera… Je connais les dates, mais je ne peux m'immiscer dans cette période. Je ne peux pas comprendre si je ne vois pas les choses de mes propres yeux.

— C'est une noble opinion, hocha Takumi. Pour les Japonais, ce que la guerre a changée ou pas dans leurs vies, vous le verrez par vous-même. Observez-vous attentivement.

Sur ce point, Katty était d'accord avec lui.

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Lorsque tous les deux descendirent à terre, l'appareil redécolla à la verticale avant de disparaitre dans un bruit de retors faible malgré son envergure. Kusaka prêta attention à cette furtivité sonore. Qui aurait pu penser qu'un tel appareil à grande vitesse et si furtif serait possible dans le futur ? Cela tenait de la fiction chez les ingénieurs…

Ils se retrouvaient tous les deux au beau milieu de la jungle obscure, mais la présence de Katty à ses côtés le rassurait. Pendant qu'elle était encore tournée vers l'appareil, il remarqua dans son dos, la crosse dissimulée d'un pistolet. Un style très différent de ceux d'aujourd'hui.

— Faites attention à votre arme pendant notre voyage.

— Pardon ? cilla Katty avant de comprendre. Ah, oui ! Rassurez-vous, c'est juste pour nous défendre face aux tigres de l'île. Il n'est pas impossible d'en rencontrer.

Takumi eut un sourire en coin, ne mordant pas à l'hameçon. Il sentait sans savoir comment que Katty n'avait pas besoin d'armes face à la faune de l'île. Non, cette arme était pour lui, si elle sentait que ses actes trahissaient d'une manière ou d'une autre le Dein. Il hocha la tête et écarta les bras en mimant un accueil à son invité.

— Bienvenue dans mon époque, Première Lieutenante Katty Deussei.

Katty lui sourit.