Le Chemin de Fer Malais


Le soleil brillait presque au zénith tandis que Katty guidait Kusaka à travers la jungle. Si celui-ci avait d'abord voulu jouer les guides, il avait vite dû abandonner. Les hauts arbres de la jungle ne lui permettaient pas de s'y retrouver. Avec un petit sourire, Katty avait pris la tête du duo. Autant pour l'honneur de la gente masculine, avait lâché Kusaka avec un sourire ironique. Depuis hier où elle avait commencée à les mener dans la bonne direction, il semblait à Takumi que son "invitée" connaissait parfaitement chaque coins de la jungle. Elle-même avait déclaré avoir vu le littéral en feu…

— Vous êtes déjà venue ici, n'est-ce pas ? Vous arrivez à reconnaitre les lieux ? lui avait-il demandé une fois la nuit tombée, autour d'un feu de forêt qu'elle avait elle-même conçue, alors qu'il en aurait été incapable…

— Nullement, la jungle dissimule trop bien les repères. Je me fie aux étoiles, lui avait-elle expliquée.

— Pourtant, le ciel est couvert.

— Vos yeux ne peuvent les voir, mais les nôtres si. Même en plein jour, il nous est possible de les voir si nous nous concentrons.

Puis elle s'était endormie, accroupies contre un arbre, enveloppé par sa beauté pour seul couverture, ignorant les moustiques qui avaient harcelés Kusaka jusqu'à tard dans la nuit.

Ce fut finalement le lendemain qu'ils parvinrent finalement dans la ville de Phan Rang, ancienne petite colonie hollandaise reliée au chemin de fer qui les mènerait à Singapour. La première chose qu'ils firent fut d'amener Katty dans un magasin d'habillage. Elle se trouvait désormais vêtue d'une robe en soie bleue, de style très japonais. Son arme était dissimulée dans un sac à main de facture modeste. Elle n'était pas du genre dépensier. Kusaka la trouvait sublime dans cet habillement et ne put s'empêcher de la lui faire remarquer. Cela fit rire Katty. Il n'était d'ailleurs pas le seul, beaucoup des hommes qui passaient autour d'eux se retournaient fréquemment pour la savourer du regard. Elle devait avoir l'air d'une déesse pour eux avec sa peau d'albâtre et son sourire enchanteur.

Pour Katty, les Malaisiens, les Javanais, les Indiens, les Chinois... Tous ces peuples de croyances différentes marchaient sous les regards rouges des Hinomarus qu'arborait chaque bâtiment de la ville. Certains ignoraient Kusaka, et d'autres lui montraient un respect total. C'était donc cela, un territoire occupé ?

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La locomotive siffla en arrivant gare et Kusaka se leva le premier du banc, prenant le sac rempli de faux billets. C'était plus normal à l'époque qu'un homme s'occupe des objets encombrants, et aussi par galanterie…!

Ils grimpèrent dans le wagon des premières classes. L'intérieur était suffoquant par manque d'aération, mais ni l'un ni l'autre n'en furent gênés. Tandis que Kusaka la menait jusqu'à un banc, d'autres hommes baissèrent respectueusement leur chapeau sur son passage.

— Cela va prendre encore six heures avant d'arrive à Singa... non... Shonan[1], se corrigea-t-elle une fois assise. Je plains l'allemande que je suis pour être habituée à un climat tempéré.

— Et c'est un wagon de première classe, en plus. Je vous laisse imaginer les wagons bondés de troisième classe.

— Encore merci pour les vêtements et le sac. Je n'en espérais pas tant dans cette ville.

— Dans une zone occupée par des militaires, ceux qui rendent services sont récompensés par de nombreux privilèges.

— Mais le jour où le vent tournera, ils seront les premiers à payer le prix pour avoir pactisés avec l'ennemi..., ajouta-t-elle avec un certain regret.

— Savoir ce qui va suivre et ne pouvoir le dire aux autres est un poids très lourd, reconnut le capitaine.

— Hors de question ! gronda une voix dehors. Ceux qui voyagent sans permis ne sont pas admis à bord !

Tous les deux se tournèrent vers la fenêtre et virent un soldat armé d'un fusil barré l'accès du train à un autochtone qui cherchait à s'expliquer dans sa langue.

— Toute personne suspecte sera emmenée au QG du Kenpeitai[2] !

Katty se retourna vers Kusaka, l'air sérieux.

— Qu'importe la façon dont vous userez de votre autorité, il vous sera impossible de gagner la sympathie des gens par la force. Les archives d'après-guerre en sont la preuve. Vous devez le savoir également.

Kusaka resta silencieux, ne sachant quoi répondre pour se défendre. Lui-même était réfractaire quant au type d'occupation qu'employait sa nation sur les territoires conquis. Mais en tant qu'officier, il ne pouvait défendre à voix haute son opinion…

— Puis-je m'asseoir à cette place ?

Kusaka leva les yeux et vit un Asiatique bedonnant, le visage grotesque vainement dissimulé derrière des lunettes et un chapeau.

— Il fait tellement chaud, c'est insupportable, se plaignit le nouveau venu en utilisant un éventail pour tenter de se rafraichir. Oh, les troupes japonaises sont vraiment puissantes. Même la forteresse de Singapour a été prise en un rien de temps !

Dehors, la locomotive se mit à siffler avant de commencer à quitter la gare, d'abord lentement, puis de plus en plus vite pour atteindre sa vitesse maximale. La voie ferrée n'était pas aussi confortable que dans le futur : le wagon était constamment secoué dans un sens ou dans un autre, rendant toute tentative de s'endormir difficile. De plus, la monotonie du voyage rendait l'Asiatique volubile.

— J'ai reçu beaucoup d'aide de la part d'un gentleman de l'Armée pour mon commerce. Mais j'ai entendu certaines rumeurs, glissa-t-il en se rapprochant de Kusaka, chuchotant presque à présent. On m'a dit que nos forces avaient perdu de nombreux avions lors de la bataille de Midway. Est-ce que les gentlemen de la Marine vont bien ?

— Tout va bien, répondit Kusaka avec un sourire trompeur. Le Japon sera sans aucun doute le vainqueur.

— Ah… C-C'est bon d'entendre ça, bégaya-t-il. Venant d'un officier supérieur… Je suis soulagé.

Katty ne dit rien. Son regard était suffisamment éloquent. Elle savait que Kusaka se forçait à lui répondre, que son sourire était factice. Oui, c'était dur de connaitre la vérité et de mentir pour rassurer les autres. Et Kusaka devait en pâtir plus qu'elle en l'occurrence.

Heureusement, les paroles suffirent à l'Asiatique pour le rassurer. Celui-ci s'endormit quelques minutes plus tard, confiant quant à la victoire du Japon sur les Alliés ! Kusaka vit Katty se conforter contre le dossier du banc, prête à s'endormir à son tour.

— Cela ne vous dérange pas de dormir ? s'enquit-il.

— Même si vous décidez de ne pas sauter hors du train, vous aurez encore d'autres opportunités lorsque nous serons à Shonan, n'est-ce pas ? Et puis, des partisans sont dans les environs. Pourquoi risquer de se blesser gravement ou pire encore quand vous pouvez tenter de me fuir dans une foule immense ?

— Si je devais fuir, ce ne serait pas de vous, glissa Kusaka avant de la laisser s'endormir.

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Les heures passèrent avant que Katty ne soit brusquement réveillée par un freinage brutal de la locomotive. La première chose qu'elle vit fut la place vide là où se trouvait Kusaka. Sûrement était-il parti quelque part dans le train.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle à l'Asiatique également réveillé en sursaut.

— Je l'ignore ! Nous ne sommes même pas encore arrivés à la gare.

— Une panne ?

— Non, répondit-il en passant la tête par-dessus la vitre. C'est le Kenpeitai qui est venu pour faire une inspection. Il y a des antis japonais à bord ? Il doit s'agir de rebelles chinois.

Des gens parlèrent entre eux dans le wagon.

— Les interrogatoires du Kenpeitai sont très durs.

— Il parait que la police japonaise est pire que la Gestapo allemande.

— Des rumeurs disent que s'ils vous prennent, vous ne rentrez jamais chez vous en un seul morceau...

La situation ne jouait pas en faveur de Katty. Elle venait de se rappeler que c'était Kusaka qui gardait les papiers d'identifications et leur permis de voyage.

— Monsieur ? dit-elle en s'adressant à l'Asiatique. Savez-vous où est passé l'officier qui était assis là ?

— Ah ? Il est parti vers les wagons arrière, il y a deux ou trois minutes…

— Merci, répondit-elle en se levant pour aller le chercher.

Elle n'en eut malheureusement pas le temps car des militaires armés grimpèrent dans le wagon.

— Que tout le monde sorte son permis de voyage ! Et vos papiers d'identité aussi ! ordonna d'une voix ferme le chef des militaires qui portait une paire de lunettes.

D'autres soldats arrivèrent de l'autre côté du wagon, barrant la route à Katty. Cela se présentait mal pour elle. Elle décida de se rassoir en face de l'Asiatique et de voir comment les choses se passeraient. Elle posa son sac à main sur ses cuisses, prête à se servir de son arme s'il le fallait.

Les militaires arrivèrent à son niveau.

— Montrez vos papiers. Sortez-les vite.

Le soldat qui l'accompagnait fixa Katty d'un air mauvais, ce devait être la première fois qu'il voyait une Occidentale. Comme la propagande l'imposait, il la considéra tout de suite dans le camp des Alliés.

— Que fait une Occidentale ici ?

L'Asiatique obtempéra entre temps, sortant ses papiers et son permis pour les remettre au policer.

— Merci pour votre dur travail, ajouta-t-il, tout sourire.

Le chef étudia les documents avant de s'adresser à Katty.

— Montrez-moi les vôtres.

Katty soupira.

— Quel est le problème ? Vous ne voulez pas les sortir ?

— Malheureusement, je ne les ai pas sur moi.

— Ah bon ? lâcha le soldat derrière son chef sur un ton méchant.

Les autres occupants du wagon se tournèrent vers elle, comme si elle était perdue.

— Je suis Allemande, actuellement en voyage avec un officier de la Marine, expliqua-t-elle avec un sourire charmeur. Il peut confirmer ce que je viens de dire.

— Et parce que vous êtes une femme, vous pensez qu'on va vous croire ! s'emporta un soldat qui leva son fusil, mais son chef l'en empêcha.

— Où est cet officier de la Marine qui est censé être avec vous ?

— Je l'ignore, il s'est en allé quelque part pendant que je m'étais endormie.

Cela ne suffit pas au soldat qui héla l'Asiatique.

— Est-ce que cette femme dit la vérité ?

— Hein ? fit-il, couvert de sueur avant de se tourner vers Katty, qui lui adressait un sourire confiant. Il se tourna vers les deux militaires :

— Un officier naval ? Jamais vu.

La réponse coupa le souffle à Katty, toute trace de son sourire dissipée par la surprise !

— Qu'est-ce que vous racontez ?

— Pour vous dire la vérité, je la trouve suspecte, ajouta-t-il sur un ton sinistre.

Le chef de la police militaire sortit son pistolet de son étui et le colla contre le front…

.

… De l'Asiatique ! Katty comme lui furent stupéfaits de la tournure des évènements !

— Yamahana Hideo, aussi connu sous le nom de Yang Wenyuan ! cita le chef. Je vous arrête, vous qui êtes soupçonné d'espionnage !

L'espion réagit aussitôt. Il écarta le pistolet de son front qui claqua près de son oreille et lui fichu son pied dans le tibia, le faisant s'écrouler sur son camarade ! Il brandit un pistolet et s'élança d'un bond par la fenêtre, fuyant dans la jungle proche. Katty le regarda fuir, c'était là un retournement de situation qu'elle ne se serait pas attendu à vivre un jour !

— Poursuivez-le ! Ne le laissez pas s'échapper ! aboya le chef à ses hommes tandis qu'il se relevait. Quant à vous…

Cette fois, il pointa son arme sur Katty.

— Vous allez nous accompagnez au QG. Vous nous direz tout ce que vous savez sur Yang.

— Je suis Allemande, répéta-t-elle plus fermement. C'est une pure coïncidence si nous sommes au même endroit.

— Votre prétendue visite avec un officier de la Marine, hein ? Pour qui nous prenez-vous ? Debout !

Katty obtempéra, tout en enfouissant discrètement sa main dans son sac. Autant pour la mission, elle allait devoir neutraliser cet homme puis retrouver Kusaka au plus vite avant de…

Elle entendit une porte s'ouvrir et vit Kusaka, un sac en papier dans la main, elle se détendit et retira sa main de son sac. Le capitaine vit Katty et un policier militaire, l'arme au poing, il s'avança vers lui en se raclant la gorge. Le policier se tourna vers lui et baissa son pistolet, devenant blême en réalisant jusqu'où sa carrière pouvait être finie si cet officier décidait de lui faire payer son geste.

— En quoi puis-je vous aider ? demanda Kusaka.

— Ah... Euh... Non, rien, bafouilla le pauvre en rangeant maladroitement son pistolet.

— Alors tout est en ordre, je présume ?

— O-Oui ! Je vous prie de m'excuser ! dit-il en portant vivement sa main à sa tempe.

— Merci, répondit simplement Kusaka en le saluant à son tour.

Le chef ne resta pas plus longtemps et partit rejoindre ses hommes dans la jungle, à la recherche de l'espion. Katty laissa Kusaka se réinstaller en face d'elle, aussi tranquille qu'à son habitude.

— J'ai acheté des bananes en troisième classe, expliqua l'officier en déposant une grappe de fruits entre eux. Je crois être revenu au bon moment.

— Votre compatriote a évité le pire, admit Katty avec un sourire.

— Je ne m'attendais pas à une inspection.

— N'est-ce pas un peu étrange qu'un officier agisse de la sorte ? Vous auriez pu me demander d'y aller, vous savez ?

— Ce serait faire manque de courtoisie, répondit-il en tirant deux bananes qu'il partagea avec elle.

— J'apprécie l'intention, fit-elle en commençant à éplucher le fruit.

— Je pourrais aller vous en chercher encore, si vous voulez. Les produits malaisiens sont délicieux.

Ils débutèrent leur repas quand un coup de feu claqua dans la jungle. Il n'y eut pas de deuxième tir.

— Aurais-je raté quelque chose ? s'enquit le capitaine.

— Notre compagnon de route s'est révélé être un espion chinois. Il a réussi à fuir mais vos amis les policiers ont crûs bon de me mettre dans la même case que lui.

— Je vois… Ce n'était pas une arme du Kenpei, n'est-ce pas ?

— Bien sûr que non…, lâcha Katty avec ce regard triste, le même qu'elle affichait lorsqu'ils s'étaient approchés de la côte. Si l'on veut obtenir des informations, capturer un espion vivant est la règle d'or.

— Quand vous savez que la torture est commune dans la police militaire, le suicide devient le meilleur choix pour en finir sans souffrance.

— La torture, hein…? murmura-t-elle pour elle-même.

Avec un sifflement, la locomotive se remit en marche, quittant ce lieu au plus vite, comme si la machine ressentait l'anxiété de ses passagers.

— Requiem, lâcha Katty en direction de la jungle avant de détourner son regard de la fenêtre.

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À Singapour, ou Shonan, au port naval de Saltar, le lieutenant Kazuma Tsuda s'entretenait avec le responsable de la sécurité de l'île et son plus fidèle adjoint, leur répétant la rencontre entre les deux pilotes face à un appareil volant non identifié au-dessus d'Ogasawara. Les mêmes responsables qui feuilletaient les comptes rendus de mission, cherchant une preuve qu'il s'agissait là d'une pure propagande impérialiste. Ils virent pour la vingtième fois les croquis dessinés par les deux pilotes voulant représenter un aéronef inconnu. Sa forme étrange, dépourvue de visière. Il y avait aussi la rencontre entre le Yamato et le cuirassé à la forme jamais vue, doté d'une imposante et unique tourelle à l'avant. Les rapports et les comparatifs le rapprochaient d'un classe Scharnhorst, mais aucun informateur en Allemagne n'avait trouvé la moindre preuve de l'existence d'un troisième croiseur de bataille de cette classe.

— Un cuirassé qui peut atteindre une vitesse de 60 nœuds[3] en moins d'une minute ? répéta le responsable en citant un passage du rapport. Et un appareil isolé arrivant à résister à nos chasseurs, hein ? Ça parait complètement fou. Vos témoins sont sûrs ?

— Le Commandant en chef Yamamoto Isoroku fait partie des témoins, douteriez-vous de sa crédibilité ?

— Nullement, se défendit-il. Mais j'aimerais savoir pourquoi vous nous transmettez ces informations ?

— S'ils ont été repérés à Ogasawara, et qu'ils se soient ensuite dirigés vers le Sud, en prenant compte la vitesse dont est capable leur navire, il est possible qu'ils soient ici, à Shonan. Et il y a aussi un autre problème...

Il se tourna vers eux, le regard déterminé à résoudre cette enquête.

— J'aimerais m'assurer de la mort d'un certain officier.


[1] Singapour fut rebaptisée Shonan-To ("Lumière du Sud"), lors de l'occupation japonaise.

[2] Kenpeitai : Police militaire japonaise.

[3] 60 nœuds = 110 km/h