Ravitaillement


Le même jour, Kusaka et Katty arrivèrent au coucher de soleil à Singapour. Ils ne mirent pas longtemps avant de trouver le bâtiment qu'ils avaient décidés depuis le Dein d'aller voir en premier. À l'entrée, un lourd panneau de bois indiquait en japonais "Société de Transport Maritime et de Fer, Port de Shonan". Il n'avait pas été difficile pour Kusaka de les faire rencontrer le directeur de l'entreprise et son assistant autour d'un bureau de réunion. Cependant, là où était la difficulté, c'était de les convaincre de rassembler et transporter la quantité demandée de nourriture.

— Il faudra un bateau doté d'une large soute pour transporter tout cela…, marmonna le directeur en se grattant le menton.

— Pour commencer ? Il faut déjà voir si nos stocks et nos commandes nous le permettent ! répliqua l'assistant.

— Comme nos autres navires ne sont pas disponibles, nous aimerions emprunter des navires civils pour nous assister, précisa Kusaka. Voici le permis délivré par le Q.G. de l'administration locale. Ainsi que l'ordre du Commandement de la Marine Impériale.

Le capitaine ouvrit devant eux sa mallette et leur fournit les documents cités. Tous fabriqués pour l'occasion grâce aux machines à imprimer de Katty.

— Nous allons les lire très attentivement.

Katty les laissa regarder les documents méticuleusement, ignorant les regards en coin dont elle faisait l'objet.

— Je vois, lâcha finalement le directeur. Le Toshinmaru, un bateau-vapeur de Toyo, pourrait faire l'affaire. Malheureusement, il revient tout juste de Penang. Il a besoin d'être entretenu et l'équipage de se reposer.

— Il faudra environ dix jours avant que le navire ne soit prêt, ajouta l'assistant.

— Nous souhaiterions quitter le port dans les cinq prochains jours, répondit calmement Takumi.

Cette réponse surprit les deux chefs.

— Je suis désolé, mais… Dix jours sont le mieux que nous pouvons faire, expliqua le directeur.

— Beaucoup de vies japonaises dépendent du succès de cette opération, insista Takumi, les mettant dans la confidence.

Les deux hommes durent penser naturellement à une contre-offensive secrète du Japon contre les forces Alliées, afin de redorer leur blason après la bataille de Midway.

— Mais…

— Vous ne m'avez pas compris ? Cinq jours.

— Alors nous ferons tout notre possible, assura l'assistant.

— J'aimerai ajouter autre chose, déclara finalement Katty à leur intention. C'est une opération militaire qui doit rester secrète. Il ne doit y avoir aucune fuite.

— Afin d'éviter les écoutes téléphoniques, vous ne devrez pas nous appeler. C'est nous qui viendrons vous voir. Est-ce que cela vous convient ?

— Oui, accepta le directeur.

— Bien, nous nous reverrons donc au 3ème quai du port de Shonan dans cinq jours, dit le capitaine en se levant.

—Oui. Vous devez sûrement travailler dur pour cette mission.

— Merci et à bientôt ! s'empressa d'ajouter l'assistant pendant que Katty et Takumi partaient.

Une voiture les attendit au pied du bâtiment. Aussitôt grimpèrent-ils à bord que la voiture s'engouffra dans la circulation. Katty eut un sourire en voyant la route quasi-vide devant eux. D'ici quelques décennies, il y aura des bouchons à n'en plus finir...

— Nous avons le navire. Il reste encore le problème de la nourriture, dit Takumi. Et ensuite, il nous faudra de la main d'œuvre pour déplacer les provisions. Prochain arrêt : la Société de Transport Maritime Japonaise.

La voiture entra sur la voie principale de la vile. La nuit était tombée, le couvre-feu régnait sur la ville. Aucun piéton tardif ne s'aventurait dans la rue.

— C'est vraiment la loi martiale ici, fit-elle remarquer. L'autorité militaire dépasse l'entendement.

Kusaka la regarda sans mot dire.

.

Quatre jours passèrent. Katty contempla depuis la terrasse de sa chambre le jour se coucher, se pavant de ses plus belles couleurs au moment de disparaitre, comme pour convaincre le temps de le laisser briller encore quelques heures de plus. Ils avaient le bateau, les vivres, et le personnel pour le déchargement. Une fois dans son rôle de gradé, Kusaka avait été comme l'avait imaginée Katty. Il avait tout l'air d'un gentleman, sans aucune trace de l'arrogance que l'on trouvait chez beaucoup de militaires. Mais elle n'était pas dupe pour autant. Au plus profond de lui, elle le savait, il cachait quelque chose. Depuis qu'il avait appris le futur du Japon dans la bibliothèque du Dein, il avait changé. Les réelles intentions de Kusaka… Comment quelque chose d'aussi important pouvait-elle être appréhendée ?

On toqua à la porte.

— C'est ouvert.

— Bonsoir Katty, fit Kusaka en entrant, vêtu d'un smoking très bien ajusté.

— Bonsoir capitaine, que puis-je pour vous ? s'enquit-elle avec son habituel sourire, curieuse de la raison de son accoutrement.

— Et bien… Je me disais que puisque après-demain nous retournions à bord du Dein, je me disais que vous apprécieriez de profiter de cette nuit ?

— Peut-être… Qu'avez-vous en tête ?

— Pourquoi pas une fête ? dit-il en lui présentant une robe blanche, très à la mode dans les soirées européennes et américaines.

Katty resta un instant surprise avant de s'approcher pour admirer le cadeau du capitaine.

— Elle est magnifique…, souffla Katty en touchant délicatement le tissu.

— J'ai pris la même taille que votre robe de Phan Rang. Le tailleur n'avait pas fait une telle vente depuis le début de la guerre ! gloussa-t-il.

— Je vous remercie beaucoup. C'est… très gentil de votre part.

— Je vous en prie, prenez le temps de vous changer, la soirée ne commence qu'à partir de 20 heures, dit-il avant de refermer derrière lui.

Elle sourit à elle-même en dégrafant sa robe puis enfila celle du capitaine, beaucoup plus élégante. Elle n'avait pas reçue un tel cadeau depuis bien longtemps ! Elle soigna sa coiffure, détachant sa queue de cheval, laissant ses cheveux tomber librement dans son dos. Elle regarda son pistolet posé sur sa commode et préféra le laisser là, il lui serait impossible de le cacher sur elle de toute façon.

— Katty-chan, êtes-vous prête ?

— Oui, c'est bon.

Elle ouvrit la porte et le rejoignit dans le couloir. Kusaka succomba immédiatement. Elle était aussi superbe que lorsqu'il l'avait vu pour la première fois !

— Je suppose que la robe me va bien, sourit Katty en voyant son visage hébété.

— C'est peu dire ! gloussa le capitaine en lui tendant la main.

Elle la prit et il la conduisit comme un jeune couple à un bal. Ils quittèrent l'hôtel où ils résidaient et Katty ne put s'empêcher de soulever un point.

— N'est-il pas dangereux pour vous de marcher dehors avec tous les soldats dans la rue ?

— Non, aucun membre du QG local ou des flottes basées ici ne me connait. J'ai enquêté sur le personnel local à l'aide des archives de votre navire. Personne ne viendra perturber notre soirée ! Venez, laissez-moi vous faire admirer ce Japon que vous connaissez si peu.