Les Fantômes
Kusaka la conduisit jusqu'à l'ambassade allemande où les ambassadeurs des forces de l'Axe s'étaient réunis pour fêter et oublier les soucis de la guerre. Katty fut surprise de constater que loin des stéréotypes, la plupart de ceux ici présents étaient loin d'être d'une haute opinion de l'idéologie de leurs nations. Takumi la regardait depuis le bar discuter parmi les gens comme si elle était dans son élément. Les gens auraient été stupéfaits de savoir qu'une semaine avant, elle venait de quitter un cuirassé de guerre pour lui servir de guide à travers la jungle ! Elle revint finalement vers lui, assoiffée par toutes ces discussions.
— Cela me rappelle le temps où je travaillais à l'ambassade britannique, glissa-t-il en observant les gens discuter autour d'eux.
— C'est fascinant de voir que depuis votre petite nation, vous êtes parvenu à occuper toutes ces terres. "La libération de l'Asie". "La haute sphère de coprospérité de l'Asie Orientale". Dis comme cela, cela parait joli mais... Ce que le Japon voulait n'était pas le respect de la communauté asiatique, mais acquérir les nombreuses ressources naturelles du Sud. Au final, les concessions ont juste changées de mains : du pouvoir occidental au pouvoir japonais. Après avoir conquis la Corée et Taiwan, ils continuèrent leurs incursions en Chine en se servant de la "libération" comme excuse. Comment le peuple asiatique peut-il croire en une nation dont les mots et les actes sont si contradictoires ?
— Vous dites cela comme si les Britanniques, les Français et les Hollandais s'étaient mieux comportés que nous, trouva à y redire Takumi.
— C'est vrai. La colonisation de l'Asie par les Européens me révulse. Mais les Français n'ont jamais provoqués en Indochine une famine qui causera la mort d'un million d'innocents, pas plus que la Corée qui a vu ses femmes prostituées de force et ses hommes devenir des esclaves pour le compte de l'occupant. Et je ne parle même pas du massacre de Nankin…
— Touché, reconnut-il. C'est la part obscure de l'ultra-militarisme que vous décrivez. Mais les Japonais ne le voient pas… Dans quarante ans encore, ils se verront comme les victimes des bombardements atomiques, poussés à la guerre par leur gouvernement.
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Ils échangèrent un verre de vin français, et Katty regarda Kusaka droit dans les yeux.
— N'aimeriez-vous pas voir à quoi ressemble le futur ?
Il la regarda, la bouche entrouverte. C'était une question qui le laissa indécis, puis une pensée lui traversa l'esprit et cela le fit rire !
— Eh bien ? Aurais-je dis quelque chose de drôle ? sourit Katty.
— Ah ah ah ! Non, non… C'est juste que je viens de penser que... Si toutes les conséquences ont une cause, que chaque évènement a une signification… Je veux dire… Si j'ai la chance de vivre encore 50 ans… Si j'atteins l'âge de 80 ans, je pourrais le voir…
Il aperçut un homme s'avancer vers eux.
— Regardez, on dirait que quelqu'un vient nous rendre visite.
Katty releva la tête à temps pour voir un jeune homme dans un smoking se présenter en allemand.
— Guten Abend, Fräulein, würden Sie meine Date für den nächsten Tanz ?
Elle se tourna brièvement vers Takumi qui opina discrètement de la tête.
— Ja, wenn Sie wollen, répondit-elle alors en acceptant sa main.
Tous les deux partirent vers le cœur de la foule, se préparant pour la prochaine danse. Takumi eut un pincement au cœur en la voyant partir dans les bras d'un autre. S'il avait eu plus de courage en lui, il se serait proposé pour être son cavalier et non cet homme quelconque... Peut-être trouverait-il la force nécessaire au fond du verre ? Il termina le verre d'un coup et crut discerner une forme familière au loin. Il manqua de s'étouffer en le reconnaissant ! Cet homme portant lui aussi l'uniforme de la Marine, et qui le fixait en silence...
Tsuda Kazuma !
Pris au piège, Kusaka le vit se lever de son fauteuil et marcher vers lui d'un pas résolu. Qu'est-ce que cela signifiait ? Selon les archives du Dein, il ne devait pas être à Singapour en ce moment. L'apparition du Dein avait déjà commencé à affecter le cours de l'Histoire ?
Tsuda s'arrêta devant lui et le dévisagea un long moment en silence.
— Alors vous… Vous êtes toujours vivant ! lâcha-t-il avec soulagement. Je n'aurais jamais pensé vous voir ici ! Cela fait plus d'un mois que votre avion a quitté le Kirishima… Où étiez-vous pendant tout ce temps ?
Takumi dut jouer de son plus grand talent d'acteur pour paraitre ne pas le reconnaitre.
— Pardonnez-moi, mais qui êtes-vous ?
— Hein ?
— Vous avez dû me confondre avec quelqu'un d'autre.
— Auriez-vous oublié qui je suis ? demanda Tsuda, frustré. Je suis Tsuda Kazuma, Capitaine Kusaka.
— Chéri ! lança une femme dans leur dos.
Takumi et Tsuda virent s'approcher la belle Katty qui passa devant l'officier comme si de rien n'était pour venir se lover contre le bras de Kusaka. Tsuda n'avait jamais vu cette femme auparavant et jamais il n'oublierait une beauté pareille ! Qui était-elle ?
— Enfin, je te trouve ! Je suis fatiguée de danser, rentrons à la maison !
— Oui, s'empressa de dire Takumi.
Comme un couple habitué aux soirées mondaines, ils se levèrent tranquillement et Katty interrogea son "mari" sur Tsuda.
— Qui est cet homme ?
— Je ne sais pas, mais je crois qu'il me confond avec quelqu'un d'autre, lui expliqua-t-il avant de s'adresser à l'officier de la Marine. Je ne suis pas la personne que vous recherchez… Veuillez m'excuser.
— Ah non, c'est moi. Désolé pour l'erreur ! s'excusa Tsuda, confus avant de les laisser quitter la salle.
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Ce ne fut qu'une fois sortis de l'ambassade que Katty se sépara de lui. Il regretta l'absence de contact de son bras autour du sien...
— Vous auriez dû jouer au théâtre, croyez-moi, vous auriez cartonné, glissa Takumi.
— Merci pour le compliment. Qui était-ce ? Tu avais dit que personne ne pourrait te reconnaître à Singapour.
— Ça devait être le cas, répondit Takumi, songeur, appréciant le fait qu'elle était restée au tutoiement.
Le couple passa près d'une voiture aux vitres teintées. À l'intérieur, Tsuda et un enquêteur de la police militaire les observaient partir.
— Dois-je les placer en garde à vue ? demanda l'enquêteur en chef de la Kenpeitai.
— Non, contentez-vous de les suivre pour le moment. Ne les quittez pas des yeux.
— Oui, obéit le policier en sortant de la voiture avec deux autres collègues pour prendre le couple en filature.
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C'était Katty qui avait proposé de faire un détour avant de rentrer à l'hôtel, lui intimant de ne pas se retourner et de continuer à marcher tranquillement. Comme Takumi l'avait craint, Tsuda n'avait pas été dupe à leur manège. Son identité n'était désormais plus un secret dans la ville. Pendant qu'ils traversaient le quartier japonais, le capitaine répondit à la question de Katty.
— C'était mon ancien subalterne. Il est de la 58ème promotion. Il s'est enrôlé trois classes après moi. Tsuda Kazuma, un officier de communication exceptionnel.
— Mais pourquoi est-il ici ? demanda Katty au détour d'une ruelle.
— D'après les registres du Dein, Tusda retourna au Commandement Central et fut assigné à un poste local après son retour de Midway.
— Or il est ici. Qu'est-ce que cela signifie ?
— Il est très probable qu'il ait reçu des ordres spéciaux et qu'il ait été envoyé sur place.
— Des ordres spéciaux ?
— J'ai bien peur qu'il ne soit à la recherche du Dein.
Il sentit le trouble de Katty. Il n'était pas étonnant après tout que l'armée cherche à savoir d'où venait ce gigantesque cuirassé.
— Je pense que ton navire a été repéré à Midway et qu'une commission d'enquête spéciale a été créée afin de tirer cette affaire au clair.
— Alors il semblerait que nous soyons poursuivis.
— Ce n'est pas tout. Les opérations et les mouvements des effectifs au Central sont différents, mais les documents du Dein sont restés inchangées.
— Qu'essaies-tu de me dire ?
— Le sens du Temps et de l'Histoire n'a plus aucun lien ni avec toi, ni avec ta chronologie.
— Je m'en doutais, reconnut Katty. Je savais qu'en revenant en arrière, l'Histoire allait se réécrire. De toute façon, je ne comptais pas retourner dans le futur, je vis désormais à cette époque... Comme n'importe qui...
— Tes livres d'Histoire vont avoir besoin d'être réécrits, ironisa Takumi en levant les yeux au ciel.
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La nuit était lourde, et le ciel couvert. La pluie vint donc se mettre à tomber, une pluie forte, assommante, loin du crachin des pays tempérés. Mais cela leur permit de distancer leurs poursuivants, Takumi ne pouvait que le déduire à la façon désormais plus calme de Katty.
— Tu es comme un fantôme, reprit sombrement Takumi. Ce monde et celui que tu connaissais commencent à se dissocier. Et pas seulement toi. Moi, qui suis porté disparu et qui ne peut pas me montrer à mes subordonnés, je subis le même sort.
Katty se tourna vers lui et le regarda pendant qu'il marchait. Elle se rappela du moment où elle l'avait vu, à la place arrière du cockpit d'un avion touché. Son air endormi malgré ses blessures. De son propre réconfort quand elle avait vue qu'il était vivant. Et de sa détresse quand l'appareil avait brusquement coulé, au point qu'elle s'était jetée à la mer pour le sauver…
— Takumi ?
Il releva la tête et elle le gifla. Le coup le surprit et il passa une main sur sa joue douloureuse.
— Comment peux-tu… dire une chose aussi absurde ? dit-elle d'une voix hachée par l'émotion.
Takumi la regarda sans comprendre.
— Vois-tu ? Tu souffres, ma main me fait mal. Nous ne sommes pas des fantômes ! Nos cœurs battent, nous sommes vivants !
Ces mots touchèrent Takumi, le réconfortant alors qu'il se laissait aller à la morosité. Il savait pourquoi il vivait. Et il devait saisir cette chance avant de tout perdre.
— Je vois…
Il s'approcha d'elle et l'embrassa soudainement ! Katty recula une fois la surprise passée, le souffle court, hébétée de son audace.
— Voici ce que j'aurai dû faire depuis longtemps ! avoua-t-il en reprenant son souffle, prêt à se faire gifler ou même pire.
Elle bégaya, rouge comme une tomate, cherchant une réplique, ou même une insulte… À la place, elle saisit son visage à deux mains et l'embrassa. Ils restèrent tous les deux figés dans leur étreinte, indifférents à la pluie qui les trempait jusqu'aux os. Ce seul baiser les réchauffa depuis le cœur.
Après tout, des spectres ne pouvaient ressentir pareille chaleur, n'est-ce pas ?
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Et loin, très loin d'ici, à la baie d'Anambas, un pêcheur autochtone et son fils pagayaient dans la baie, observant avec curiosité et crainte l'énorme chose qui était recouverte d'une peau de feuillage.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda le fils dans leur langue.
— On dirait... un navire de guerre...
