Le Poursuivant


À Singapour, la section Communications du Quartier Général de la 25ème Division était sens dessus dessous suite à l'explosion des prix du marché noir ces derniers jours.

— Le marché noir a grimpé autant en seulement quelques jours ! Qu'est-ce que ça signifie !? s'impatienta un agent des renseignements au téléphone. À quoi sert donc notre régulation si…? Quoi…? Quelqu'un qui achète en masse ? Ce ne serait pas juste un homme d'affaire qui essaierait d'en tirer de gros bénéfices ? Pardon ? Il y aurait une quantité inhabituelle de billets de banque militaires sur le marché…

Au centre de la pièce, l'officier des communications Tsuda Kazuma écoutait distraitement la conversation téléphonique, plus concentré à expliquer au chef du réseau ce qu'il attendait d'eux. Ce dernier était un homme charpenté, la quarantaine, la chemise réglementaire trempée de sueur, agitant toujours son éventail devant lui.

— Depuis le début de l'occupation, il y a six mois, des rumeurs n'arrêtent pas de circuler sur le marché noir, raconta-t-il en face de l'officier. Il semblerait que les Chinois d'Outre-Mer soient derrière tout ça. Mais il reste beaucoup de choses à découvrir.

— La force seule ne nous permettra pas de gagner le soutien de la population. Vous avez dû passer un mauvais moment, fit remarquer Tsuda.

— Il est vrai, mais la police militaire s'est chargé des têtes brûlées… La ville est tranquille à présent.

— Tant mieux. Si vous recevez une quelconque information sur un navire suspect, prévenez-moi immédiatement.

— Un navire suspect ? La Marine a elle aussi ses soucis, ajouta-t-il avec complicité.

— Oui, nous connaissons les mêmes difficultés, reconnut Tsuda avec un petit sourire.

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Il quitta le bâtiment où l'attendait une voiture de la Kenpeitai où l'attendait le major Kawamoto, son homme de main. Il le salua avant de l'inviter à s'asseoir avec lui sur la place arrière. Dès que l'officier fut installé, le chauffeur démarra, il ne faisait pas bon de rester ici. Trop de regards indiscrets.

— Des nouvelles concernant le couple que nous avons perdu ?

— Malheureusement… Ils ont été aperçus pour la dernière fois dans le quartier japonais. Depuis pas de nouvelles.

— Ce ne sont pas des amateurs, lui fit remarquer Tsuda.

— Exactement, reconnut le major avec un soupir.

— Les recherches ne doivent pas s'arrêter au quartier japonais, mais doivent aussi s'étendre aux quartiers chinois et malais. Vous avez carte blanche pour les effectifs.

— Compris.

La voiture changea de rue et Tsuda de sujet de conversation.

— J'ai aussi entendu dire que les prix du marché noir avaient grimpé en flèche.

— Quel rapport avec votre homme ?

— Beaucoup de riz, des fruits, des légumes, de la viande en conserve.

— Et alors ?

— Les informations viennent souvent là où on ne les attend pas. Et vous, major, qu'avez-vous trouvé de votre côté ?

— J'ai discuté avec les personnes travaillant au bar où se réunissent les marins. Et il semblerait que de nombreux marins et ouvriers aient à effectuer un travail urgent impliquant les militaires.

— Oh ? Quoi d'autre ? demanda Tsuda, intrigué.

— Il s'agirait d'une acquisition urgente d'un navire de ravitaillement. Il doit partir dès demain, soit cinq jours seulement après son retour.

— Nous sommes en guerre, c'est compréhensif…

— Oui. Là où c'est étrange par contre, c'est qu'une grande quantité de nourriture a été chargée.

— De la nourriture ? Pas du pétrole ?

— Oui, assez pour plusieurs mois, c'est cela qui m'a fait tiqué. Peut-être est-ce une opération secrète qui se déroule sans que nous en soyons informés…

— À la Société de Transport Maritime, le coupa Tsuda. Vite !

— Oui, fit le conducteur en changeant de route.

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Remontant de compagnie en compagnie, Tsuda remonta la piste jusqu'à se retrouver finalement en face à face avec le directeur et son assistant de la Société de Transport Maritime et de Fer de Shonan. Le directeur semblait plutôt énervé de cette rencontre et des questions de l'officier des communications concernant sa prochaine mission.

— Ce sont des informations militaires secrètes. Je ne peux pas vous en dire plus.

— Vous ne voyez pas que nous sommes du même côté ?! s'énerva le major Kawamoto en frappant du poing sur la table.

Le directeur resta impassible devant l'emportement du militaire. Tsuda décida donc de changer de stratégie.

— À propos, un commerçant Chinois anti Japonais, arrêté hier, a donné des informations assez alarmantes. Il a dit qu'il y avait une bombe cachée à bord d'un navire de ravitaillement de l'armée, qui reviendrait il y a peu de Penang.

Cette fois, la réaction fut immédiate, le directeur décroisa les bras, brusquement à l'écoute tandis que son assistant prit peur. Les attentats contre l'Empire était monnaie courante avec les Chinois. Le naufrage d'un navire pour la compagnie pouvait même lui couter une telle somme d'argent qu'elle ne s'en relèverait pas.

— Une bombe ? répéta-t-il.

— Et comme cette personne a mis fin à ses jours, nous n'avons pas pu apprendre le nom exact du navire en question, poursuivit Tsuda, imperturbable. Tous les navires appartenant à l'armée ont déjà été fouillés. Et rien n'a été trouvé. Il ne reste plus que les navires civils.

En proie à la panique, le directeur mordit à l'hameçon.

— Le seul navire de notre compagnie qui revient de Penang est le Toshinmaru, un bateau à vapeur !

Toshinmaru ?

— Il est prévu qu'il parte du deuxième quai demain à midi. Je vous en prie, il y a 25 hommes dans le bateau en comptant le capitaine !

— Très bien. Laissez-nous nous charger du reste, dit simplement Tsuda en se relevant pour partir avant de se rappeler d'un dernier détail. Ah, une dernière chose… Les personnes qui représentaient les militaires pour l'acquisition du navire, s'agissait-il d'un Capitaine de Corvette accompagné d'une très belle femme aux cheveux noirs ?

Les expressions du directeur et de l'assistant lui suffire comme réponse.

— Gardez un œil sur le deuxième quai, ordonna Tsuda à Kawamoto une fois partis de la pièce.

— Oui.

— Cette fois-ci, nous ne devons pas les laisser s'échapper. Signalez le moindre mouvement.

— Oui, je m'en occupe ! dit le major en partant devant.

Tsuda ralentit jusqu'à s'arrêter devant une fenêtre d'où il pouvait voir le port de Shonan.

Capitaine Kusaka. Que planifiez-vous ici ?

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À Anambas, l'ordinateur du Dein calculait avec une précision imbattable la course du temps. Aucun métaphysicien n'aurait pu étudier le Temps comme la machine le faisait. Secondes après secondes, il analysait puis classait un nombre de tâches informatiques incalculable tout en concentrant la plupart de ses processeurs aux chiffres qui défilaient dans ses circuits. Ses capteurs externes restaient en alerte depuis la visite du pêcheur et de son fils. Conformément à ses règles d'engagement, l'ordinateur n'avait pas ouvert le feu. Cependant, il y avait un risque de 76% que sa position soit révélée aux autorités japonaises. Aussi avait-il piraté toutes les ondes du Pacifique. Américains comme Japonais étaient sous sa surveillance. Pour l'instant, il attendait. Exactement 6 jours, 2 heures et 43 secondes avant de se mettre ne route.

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Le soir même à Shonan, Katty et Takumi était lovés l'un contre l'autre dans un lit, nus sous les draps. Ils se regardairent en souriant, lui, émerveillé de son corps rapproché, elle heureuse d'avoir retrouvé une personne à aimer.

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Quelques heures plus tard, l'aube venait à peine de poindre que des camions remplis de travailleurs vinrent s'arrêter devant le Toshinmaru. Dissimulés depuis le toit d'un bâtiment proche, deux inspecteurs du Kenpeitai les observaient sortir des camions à travers leurs jumelles.

— Les travailleurs du port se mettent en œuvre, précisa inutilement l'un d'eux.

— Ils commencent à charger la livraison sur le bateau.

Depuis les bureaux de la Kenpeitai, le major Kawamoto opina du chef en recevant par téléphone ces renseignements. Il se tourna vers Tsuda et partagea ses informations.

— Lieutenant Tsuda, le chargement des provisions a commencé. Comme prévu, le navire sera prêt à partir dans sept heures.

— Avez-vous aperçu notre homme et cette femme ?

— Non, ils ne se sont pas montrés. Mais il n'y a pas de temps à perdre. Nous devons agir toute de suite.

— Très bien, approuva Tsuda en visant sa casquette sur sa tête. Arrêtez l'équipage.

— Oui !

Tous les policiers militaires présents dans la salle se levèrent pour le suivre. Quoi que manigancerait le capitaine Kusaka, Tsuda était déterminé à l'en empêcher et à le ramener par la force s'il le fallait devant l'État-Major !

Je ne suis pas la personne que vous recherchez…, lui avait dit Takumi.

Il se rappelait de la première fois qu'il s'était entretenu avec lui, quelques années avant le début de la guerre. Kusaka avait donné un discours sur la nécessité du service de renseignements et leur utilité lors des conflits précédents. Il avait parlé avec une telle ardeur de ce poste que Tsuda en avait été profondément ému. À la fin, il était allé le retrouver sur le tarmac d'un porte-avions pour le féliciter de son discours. Nullement arrogant ou même vantard, Takumi avait simplement répondu que les mots n'étaient pas de simples informations.

— Ils sont emplis d'idées et d'émotions. En tant qu'officier de communications, vous devez faire attention à cela. Seuls les actes ne mentent pas… Les actes, et leurs conséquences. Alors agissez pour ne pas vous faire trahir.

Que vous est-il arrivé depuis la bataille de Midway ? se demanda Tsuda. Pourquoi cachez-vous votre identité ? Pourquoi prétendez-vous être quelqu'un que vous n'êtes pas? Que cachez-vous ? Et qui vous pousse à agir ainsi ?

Le téléphone sonna derrière lui et un policier décrocha.

— Oui ? Le Lieutenant Tsuda ? Un moment je vous prie. Lieutenant Tsuda ! Un appel du service des Communications pour vous.

— Dites-lui que je suis occupé.

— Il dit que c'est à propos du bateau que vous discutiez…?

— Quoi ?

Tsuda reprit le téléphone et demanda à ce qu'on le laisse seul.

— Tsuda, j'écoute.

— J'ai eu des informations à propos d'un étrange cuirassé, et je me suis dit que cela pourrait vous intéresser… À Anambas, un pêcheur prétend avoir vu un navire de guerre non-identifié, un navire énorme. Tout noir.

Le sang de Tsuda se figea.

— Il a précisé aussi qu'il n'avait pas de drapeau d'appartenance, continua le chef du réseau. Je trouve ça assez étrange qu'il se dissimule dans une zone sous notre contrôle.

— Je vous remercie de vos efforts, dit-il en raccrochant.

Ses mains tremblaient tandis qu'il rassemblait le puzzle dans sa tête. Le cuirassé était apparu près de Midway, et le capitaine Kusaka avait disparu dans le même secteur… Serait-il possible que…?

— Annulez la rétention du Toshinmaru. Nous changeons de plan, ordonna-t-il en rejoignant les policiers qui l'attendaient.

— D'accord.

Tout s'accorde, Capitaine Kusaka. Montrez-moi comment vous allez vous en sortir.

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Il était midi sur le quai, un garçon malaisien passa près des travailleurs affairés à charger la nourriture sur les navires. Personne ne fit attention à lui quand il se mit à courir au détour d'une ruelle sombre où l'attendant une voiture noire. La belle dame l'attendait, ainsi que le monsieur au visage sérieux.

— Je suis allé voir !

— Comment ça se passe ? demanda la dame.

— Beaucoup d'hommes sont au travail. Ils chargent les marchandises, expliqua-t-il en les imitant tirer des poulies et des cordes.

— Et les militaires ? demanda l'homme.

— Je n'ai pas vu un seul uniforme.

— Tu en es bien sûr ? Tu as bien regardé partout ?

— Oui ! Partout ! J'ai fais comme vous me l'avez demandé !

— Très bien. Voilà ta récompense, dit la dame en lui donnant une liasse entière de billets.

— Merci, madame ! bégaya-t-il tout heureux de cette fortune avant de filer.

— Bien, que faisons-nous à présent ? demanda Katty à Takumi. Cet homme, Tsuda, jusqu'où a-t-il pu aller ?

— Nous le saurons lorsque le navire partira.

— Très bien, sourit Katty avant de descendre du véhicule.

Takumi et elle délaissèrent la voiture. Quelqu'un la récupérera.

— Je regrette presque de devoir partir, soupira-t-elle.

— Le lit de l'hôtel était-il si douillet ? la taquina Takumi.

Elle sourit et ils s'embrassèrent discrètement avant de pénétrer sur les quais.