Négociations


— Cible, droit devant. Distance : 200 mètres, annonça une enseigne du Toshinmaru.

— Stoppez les machines ! Redressez la barre ! Nous progressons maintenant par inertie ! ordonna le capitaine Taï.

La machinerie du navire de transport se tut, et sans l'aide de remorqueurs, dériva en direction du cuirassé.

Tsuda regardait avec son adjoint le cuirassé noir.

— Major Kawamoto, qu'en pensez-vous ? demanda-t-il, estomaqué par la puissance générale que dégageait le cuirassé.

Le chef de l'unité spéciale chargée d'aborder le navire observa le navire et l'armement apparent, réalisant l'impossibilité même de la réalisation de l'opération de capture avec 25 soldats seulement…

— Et bien, Lieutenant… Je ne sais pas quoi penser sur ce qui s'est dit sur l'origine de ce navire. Mais c'est la première fois que je vois un navire comme celui-ci. Et de toute évidence, c'est un bâtiment de guerre.

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Sur le pont, les soldats-travailleurs observaient eux aussi le cuirassé, commentant entre eux sur leurs impressions.

— Bon sang ! Ce navire est presque aussi grand que le Yamato ! Et il semble particulièrement bien entretenu.

— Sa plate-forme arrière est plus grande que celle du Takao.

— Et sa superstructure ressemble beaucoup à celle des croiseurs de bataille allemands…

— Visez-moi ce canon avant ! Une seule salve pourrait couler le Yamato…!

— Sérieusement ?

— J'ai entendu une histoire étrange à propose de ce navire.

— Ah bon ? Quel genre ? Vas-y, raconte !

— Quelque chose comme quoi ce cuirassé viendrait d'une autre époque…

— Hein ? C'est quoi cette histoire ?


Des caméras disposées sur le Dein pivotèrent vers le Toshinmaru et examinèrent chaque individu visible. En évaluant leur poids et leur musculature et en la comparant avec la norme des civils japonais de l'époque, le navire démasqua les faux marins. Puis les objectifs repérèrent Katty Deussei, Takumi Kusaka et un officier naval en uniforme.


Analyse des archives...

Personnel militaire de la Marine Impériale Japonaise, année 1942...

Section : Officiers...

Les objectifs se concentrèrent sur la forme du visage de l'officier et les comparèrent à la banque de données du navire.

Résultats trouvés : Lieutenant Kazuma Tsuda, officier des communications.

Jusqu'à là, les consignes de l'Opératrice étaient suivies par les deux camps.


Depuis le Toshinmaru, un homme adressa au cuirassé des signaux de drapeaux demandant la permission de s'approcher du navire. Aussi étonnant que cela puisse paraître, des pavillons commandés par une machine s'agitèrent en réponse, autorisant l'approche.

— Agir ainsi sans remorqueur et en transportant plusieurs tonnes de vivres dans ses soutes ? Le tout à très basse vitesse et sans presque de maniabilité ? Le capitaine doit être très sûr de lui, commenta Katty.

— Lancez l'amarre ! ordonna Tsuda sans s'en soucier.

—Préparez-vous à amarrer à bâbord ! ordonna un marin.

Un des soldats lança une lourde corde en lasso et les marins agirent en tant que tels.

— Attache 1 et 3, fixées ! lança-t-on depuis le Toshinmaru.

Puis, par traction, le navire de ravitaillement parvint à se coller d'assez prêt au Dein.

Et tout en tirant les lourdes cordes qui les rapprochaient du cuirassé noir, les soldats eurent tous une même pensée en tête. Que se passerait-il si l'équipage du navire décidait finalement de se retourner contre eux ? Les pièces de l'armement secondaire suffisaient largement pour couler le vapeur ! Mais il n'en fut rien, et le navire s'amarra bord à bord avec le Dein.

— Amarrage à bâbord !

Katty cessa d'observer la manœuvre et se tourna vers les capitaines Kusaka et Tsuda.

— Je vais m'assurer que tout est en ordre pour la permission de monter à bord. Capitaine Kusaka, attendez-moi ici. Désolé, mais il va falloir que vous jouez les otages pendant quelques temps.

— Je ne suis pas assez crédible en otage, si ?

— Je pense que si.

— Qu'en pensez-vous, Lieutenant Tsuda ?

— Dans ce cas, je vous placerai sous bonne garde pour le moment, déclara Tsuda.

Un clin d'œil et elle partait rejoindre son navire laissé trop longtemps inoccupé.

— Désolé de devoir vous mettre sous escorte, s'excusa son subordonné.

— Il n'y a pas de mal, dit-il en la suivant du regard.


Katty traversa à peine sur le pont que le flux de données du navire pénétra son esprit avec une violence désarçonnant. Mais son système implanté dans la nuque gérait l'afflux pour la rendre "digérable" à la jeune femme.

— Ça m'avait presque manquée cette sensation, murmura-t-elle.

Elle s'approcha d'une porte blindée menant à l'intérieur de la superstructure et déclara au Dein :

— Fais-moi un topo.

Elle eut un rapide rapport sur les actions japonaises en cet instant, les communications difficiles entre les stations du fait du brouillage du cuirassé et des décisions que pouvaient calculer le vaisseau concernant l'opération. L'une des possibilités était de couler le Toshinmaru...

Katty exclut cette possibilité. Elle entra dans la superstructure de son cuirassé et automatiquement, les lampes s'allumèrent dans les couloirs.

En marchant vers le CIC, elle réfléchit à sa situation : le Dein n'était pas en guerre contre l'une des nations de ce conflit. En attendant que le Monde soit de nouveau en paix, elle devait tâcher de minimiser l'attention porter sur elle. Mais arriverait-elle à se faire oublier du Japon jusqu'en 1945 ? Elle se doutait bien que les Japonais lui demanderaient une aide de plus en plus pressante à mesure que la guerre se poursuivrait en leur défaveur. Takumi saura-t-il comment convaincre l'État-major japonais de l'oublier ? Elle avait du mal à y croire...

Mais elle n'oubliait pas Guadalcanal... Pouvait-elle vraiment empêcher une telle boucherie d'arriver ? En avait-elle le droit ? Jusqu'à présent, elle était restée à l'écart de la guerre. Elle avait observée au loin la bataille de Midway et avait assistée à l'annihilation des porte-avions japonais. Épargner les deux belligérants d'une telle bataille aurait forcément un grand impact sur l'avenir. Quelles en seront les conséquences pour l'Histoire telle qu'elle la connaissait ?

Elle s'était préparée à altérer l'Histoire, mais à ce point ?

D'une pensée, elle partagea ses informations et ses questionnements au vaisseau, à l'exception de ses moments d'intimité avec Takumi qui n'appartenaient qu'à elle.


L'ordinateur chercha une solution à ces interrogations et chercha dans ses archives.

Rediffusion du Rekhator...

Année XXXX...

Sujet : Les Ascesdids par rapport au Temps.

— ...Contrairement aux Raptoriens, les Ascesdids sont très pénibles. Une fois qu'un navire jette l'ancre, il ne bouge pas. Nous sommes capables de faire pareil, de faire barrage au courant, sans chercher forcément à l'éviter. Alors que les Humains peuvent choisir de suivre le courant ou bien de le remonter. Ils ne sont pas capables d'errer sur les océans, sans but.


Le souffle de Katty manqua un instant.

Cette voix était celle de son père...

Elle cligna plusieurs fois des yeux pour retenir les larmes qui menaçaient de couler. C'était si étrange d'entendre le son de sa voix... Jadis, il avait toujours été réservé, avare de mots. Cela ne l'empêchait pas d'être extrêmement cultivé et de toujours trouver les mots justes quand il le fallait. Ce genre de citation philosophique avec lui était assez rare pour être écouté jusqu'au bout.

Était-elle prête à altérer l'Histoire ?

Non... Ce n'était pas de cette façon que Katty devait raisonner... Cette époque était la sienne à présent. Ce dont elle avait été témoin à terre n'était pas l'Histoire, mais des hommes et des femmes qui vivaient à cette époque. Elle commandait une machine de guerre qui rendait obsolète toute autre vaisseau de ligne. Maintenant, elle pouvait utiliser cette force à bon escient, en suivant le précepte d'aider ceux qu'elle pouvait aider.