Échange


Takumi Kusaka sortit à l'air libre du Dein, arpentant tranquillement le ponton en direction de la passerelle qui reliait le cuirassé et le Toshinmaru. Mais plutôt que de rejoindre la chambre des officiers, il choisit de se diriger vers les coursives des matelots où séjournaient les soldats.

— Que faites-vous ? demanda Tsuda en le suivant.

Kusaka s'arrêta et tourna vers son subordonné.

— J'ai envie de parler avec les soldats.

— Les soldats ? Pourquoi ?

— Parce que j'ai besoin de me rappeler comment pensent les gens de cette époque, expliqua-t-il mystérieusement.

— Comment cela ?

Il le rattrapa, anxieux de ce qu'il pourrait révéler.

— Allez-vous leur dire la vérité ? Ce qui attend le Japon ?

En réalité, Takumi avait déjà pensé à cette possibilité. Mais quand Tsuda lui avait expliqué qu'il n'avait pu par crainte de l'avenir, il avait réalisé que seules les élites du pays devaient connaitre l'issue de la guerre. S'il disait à un soldat qu'il allait mourir inutilement au combat, fuirait-il le champ de bataille ? Aurait-il le courage de fuir son devoir dans une société où l'honneur est tout ? Non. L'Histoire continuera de s'écrire et la guerre se finira d'une façon ou d'une autre. Peut-être que leur intervention à Guadalcanal permettra d'éviter l'hécatombe dans cette région du monde, ou peut-être pas. Partir en guerre en sachant qu'on va perdre est plus mortel qu'une grenade...

— Non, je ne le ferai pas. Comment pourrais-je leur dire une telle chose ?

— Mais tout de même...

— Je dois leur parler, et je leur dirai ce qu'ils auront envie d'entendre. Je dois les entendre. Je dois me rappeler de quelque chose que j'ai oublié...

Tsuda suivit fidèlement son modèle sans bien comprendre le sens de ses mots. Mais il avait de toute évidence un plan et il était décidé à le suivre sur cette voie.

Les deux officiers entrèrent dans le mess de l'équipage, une pièce exiguë, mal éclairée, empestant la transpiration la fumée des cigarette. En voyant des officiers entrer, ils se levèrent aussitôt de leur chaise, respectant à la règle élémentaire de l'armée : le salut devant son supérieur. Tous portèrent la main à leur tempe avec le respect qui leur était dû ! Et les deux officiers les imitèrent avec le même respect.

— Je suis le Major Kawamoto, se présenta le major avec un grognement. Que pouvons-nous faire pour vous ?

Kusaka sourit et répondit avec la sincérité qui le caractérisait :

— Je suis venu pour vous remercier de la Capitaine du cuirassé pour avoir aidé au réapprovisionnement du navire. Je suis donc venu vous rendre une petite visite pour discuter autour d'une bouteille.

Il désigna une bouteille de saké encore non-ouverte posée sur la table. Boire pendant une mission était interdit mais sans doute est-ce la façon du major de récompenser ses hommes pour leur dur labeur. Les soldats restèrent debout, indécis. Dans l'Armée comme dans la Marine, il était fréquent que les officiers soient distants des troufions. Un tel comportement était chose rare pour ces soldats.

— Veuillez m'excuser, fit Kusaka en prenant place à leur table. Allez, asseyez-vous aussi.

Tsuda obéit et les soldats finirent par prendre place à leur tour.

— Je viens d'un village perdu dans la montagne, raconta le capitaine. Je ne supporte pas les formalités.

Pas toujours, en effet ! pensa Tsuda.

Le Major Kawamoto se laissa aller en voyant la bouteille et d'un commun accord avec ses hommes déclara :

— Apportez deux verres propres pour ces messieurs.

... Avant de sourire à Takumi. Complicité entre militaires...

L'ambiance se détendit rapidement quand les premiers verres furent servis. Les soldats n'avaient jamais goûté à un aussi bon saké !

— C'est délicieux ! déclara un soldat au nom de tous.

— J'aimerai bien en boire avec des amis dans un restaurant !

— Ça ressemble au Resu Inchi du continent.

— Resu... Inchi ? répéta Tsuda en cherchant un sujet de conversation. Je ne connais pas.

Les soldats éclatèrent de rire.

— Tu ne voulais pas dire Inji ? demanda un soldat.

— On s'en fout. Tant que je peux avoir une geisha ou deux en privé...

— Une geisha en privé..., soupira un autre, le regard perdu dans ses fantasmes.

— Resu fait allusion à un restaurant, expliqua un soldat.

— Je vois.

Un soldat posa son verre avant de s'adresser sérieusement à Takumi.

— Capitaine Kusaka. J'ai une question. Est-ce vrai que cette Occidentale vient du futur ?

L'attention prit place à la bonne humeur, tous les regards étaient tournés vers les deux officiers. Tsuda se tourna vers Kusaka. Que devait-il leur dire ? Cette femme et son vaisseau devaient être cachés derrière le sceau du secret confidentiel...

— Oui, c'est vrai, répondit calmement le capitaine en fermant les yeux.

Les soldats en eurent le souffle coupé, à l'exception du major Kawamoto, qui termina son verre. En tant que meneur de l'unité, Tsuda devait lui avoir révélé des informations sur le Dein et son origine pendant le voyage.

— Je croyais que c'était un navire créé secrètement par l'armée, avec des modifications spéciales... Je pensais que cette histoire du futur, c'était une excuse montée par les hautes huiles, dit un soldat.

— C'est comme le livre de science-fiction que j'ai lu, "La Machine à Remonter le Temps".

— Mais... C'est une femme qui commande ce navire ? demanda un autre soldat un peu trop éméché.

— Les femmes ont progressivement été incorporées aux différentes branches de l'armée, partout dans le monde.

— Mes petites filles vont pouvoir s'engager dans la Marine ?

— 'Faudrait déjà que tu te trouves une femmeavant de penser aux enfants ! se moqua un soldat à côté de lui.

Tous les autres éclatèrent de rire.

Le premier soldat reprit :

— Et est-il vrai aussi... Nous l'avons tous vu... Cette Occidentale... peut vraiment contrôler ce vaisseau ? Nous n'avons vu personne d'autre à bord...

— C'est aussi exact, même si j'ignore encore comment.

— Et pourquoi être venu ici, à cette époque ?

— J'ignore les grandes lignes, mais d'après ce que le Capitaine Deussei a acceptée de nous expliquer, je peux supposer que son pays a été confronté à une nation qui a décrétée son anéantissement. Si elle a dû fuir, cela ne peut laisser entendre que son pays a perdu et elle n'a plus eu d'autre choix que de fuir. Je ne suis pas sûr qu'elle sache à quelle année elle arriverait. Mais peut-être cela valait-il mieux que de rester là-bas.

— Elle a laissé sa famille derrière...?

— Je pense qu'elle n'a plus de famille à son époque.

Le malaise de Tsuda se renforça alors qu'il se rappelait plus brutalement encore les mots qu'il avait dit à Katty... La confession de Kusaka toucha les soldats, et ils prirent la jeune femme en pitié. Eux aussi étaient loin de leurs familles, ils savaient qu'ils pouvaient mourir au combat et ne jamais les revoir, mais au moins, ils étaient là, ils recevaient le courrier. Cette malheureuse n'avait plus rien...

— Est-ce que le Japon..., commença un soldat.

— Je doute que le Japon ait été impliqué dans le conflit, sinon, le Capitaine Deussei aurait sûrement cherchée à nous éviter ou nous attaquer, au pire..., le rassura aussitôt Kusaka.

Cela les rassura, en partie.

— Capitaine..., demanda un autre soldat. J'ai moi aussi une question... Est-ce que vous savez... Est-ce que vous savez ce qui arrivera au Japon après la guerre ?

Kusaka eut un sourire presque paternel devant le jeune soldat qui avait posé la question qui brûlait les lèvres de tous les autres. C'était LA question que seuls elle et lui pouvaient savoir.

— Le Japon, après la guerre, entrera dans une surprenante période de croissance économique. À travers le monde, on importe des produits de hautes qualités japonais. Rien qu'aux États-Unis, plus de 30% des voitures sont Japonaises. Le Japon deviendra une grande nation enviée par tous, où la prospérité règne sans égal par rapport aux autres pays.

Les soldats burent ses paroles avec presque des larmes aux yeux. Qu'il était bon de savoir ce qu'attendaient leurs descendants dans leur glorieux pays ! Kusaka les comprenait et finit son discours en revenant à eux, les simples soldats de l'Empire Japonais.

— Et tout cela, le Japon l'est devenu grâce à vous. Tous les Japonais d'après-guerre vous en seront reconnaissants.

Le Major Kawamoto s'alluma une cigarette.

— Capitaine Kusaka... Nous avons compris que le Japon deviendra très prospère... Mais Tokyo a été bombardé au mois de Mars. Est-ce que tout ce passera bien pour Hondo[1] ?

— Major Kawamoto, d'où venez-vous ?

— Hiroshima. Ma femme et ma fille vivent dans le centre-ville.

La respiration de Takumi s'arrêta une demi-seconde. Ce fut la seule trace de malaise qu'il exprima. Les photographies du champignon atomique s'élevant dans le ciel lui revint avec une netteté presque morbide... Néanmoins, le Major le perçut son trouble derrière son masque qui se voulait imperturbable.

— Qu'y a-t-il ? Quelque chose ne va pas ?

— Rien... Tout va bien, s'excusa Kusaka avec plus assurance.

Le major le regarda avec un sourire railleur, comprenant qu'il touchait là un point sensible.

— Vous en êtes sûr ?

Un soldat intervint, finissant son verre d'alcool avant de le poser bruyamment sur la table.

— Ok ! Si on chantait un morceau pour remonter le moral à ce Capitaine Dé-ou-sei (il avait du mal à bien prononcer à cause de l'alcool) ?

— Bon idée ! Ça fait un bail ! répondit un soldat en claquant dans ses mains.

— Ouais, faisons-le ! Tous ensembles les gars !

— Souhaitons le bienvenu à nos deux nouveaux amis ! fit le soldat en portant un toast aux deux officiers.

— D'accord, mais on chante quoi ?

— Pas de chansons militaires, prévint le major. Watanabe, sors-nous un de tes titres préférés.

— Oui !

Le soldat se leva sous les applaudissements de ses compères, se racla la gorge et entama sa chanson :


YOIYAMI SEMAREBA NAYAMI

Au lever du jour, mon tourment...

HA HATENASHI

Est sans fin...

MIDAREKU KOKORO NI

Dans mon cœur troublé se dessine...

UTSURU HA TA GA KAGE

Le visage de quelqu'un...

KIMI KOISHI

Je suis amoureux de toi...

KUCHIBIRU ASENEDO

Tes lèvres mignonnes...

NAMIDA HA AFURETE

Les yeux couverts de larmes.

KOIKOY MO FUKEYUKU

La nuit continue...


Takumi les écouta en silence et vit Tsuda chantonner le rythme de la chanson.

— Vous connaissez ?

— Mon père me le chantait souvent quand j'étais petit...

Le major Kawamoto sortit une photographie de sa poche et la regarda avec affection.

— Quand j'entends cette chanson, Je pense à ma femme... Ça me donne envie de la voir. "Je dois retourner vivant à la maison... Pas question que je meure", c'est ce que je me dis à moi-même, raconta-t-il au capitaine pendant que la chanson continuait.


UTAGOE SUGIYUKI

Ta chanson s'échappe,

ASHIATO HIBIKEDO

Le bruit de tes pas résonne...

IZUKONITATUNEN

La vision de ton cœur,

KOKORO NO OMOKAGE

est visible quelque part.

KIMI KOISHI

Je suis amoureux de toi...

OMOI HA MIDARETE

Mes sentiments troublés...

KURUSHIKI IKUYA O TAGATAME SHINOBAN

Personne ne peut endurer tant de nuits de souffrance...


Les autres membres d'équipage du Toshinmaru se mêlèrent à leur chanson, et leurs voix parcoururent le Dein. Perdue au fond de son navire, Katty entendit cette chanson balayer son chagrin. Elle leva la tête et écouta, le visage baigné de larmes, touchée par la signification profonde de leurs paroles. Ces hommes qui ignoraient tout d'elle chantaient pour apaiser ses douleurs. Et cette dernière les remerciait de leur attention.


L'aube allait bientôt se lever et les hommes avaient fini par s'en aller dormir. Tsuda avait laissé son supérieur en compagnie de Kawamoto. Le major s'alluma une cigarette et en proposa une à Takumi qui refusa poliment.

— Vous êtes quelqu'un de bien, même si vous me paraissez étrange.

Kusaka le regarda sans rien dire.

— Je sais que la guerre ne sera pas aussi facile que vous le laissiez paraitre. Le Japon va connaitre des périodes difficiles. Inutile d'être devin pour le savoir, même si vous le cachez aux autres. Mais savoir qu'il y a quelque chose de mieux pour eux après cette guerre... Ça les aidera à supporter les moments les plus durs à venir. Vous leur avez donné une lumière dans toute cette horreur. Et pour ça, je tenais à vous en remercier.

Il se tourna vers Takumi et s'inclina respectueusement.

— Capitaine Kusaka, j'ignore pourquoi vous êtes venu, mais merci d'être venu cette nuit !

Ce geste de gratitude troubla Takumi. Il voulait lui dire de faire quitter sa famille d'Hiroshima. Loin de cette ville et de Nagasaki. Mais il se retint. Après tout, c'était lui qui l'avait dit : l'Histoire avait déjà changée... Il était venu se rappeler que derrière chaque soldat, il y avait un homme pour qui il s'apprêtait à commettre un grand bouleversement pour le Japon...

Il retourna la politesse à Kawamoto en s'inclinant à son tour.

— Merci, Major... Puissions-nous nous revoir une fois cette guerre terminée.


Takumi ne dormit presque pas cette nuit là.

Par le hublot de sa chambre, il observait lentement le soleil se lever au-dessus de la jungle. Il était à peine 5 heures du matin. Il se rappelait encore de sa grand-mère évoquer l'Histoire de la Déesse Amateratsu qui après un contentieux avec son frère Susanoo, se cacha dans une caverne, cachant le soleil par la même occasion. Pour l'en faire sortir, les autres dieux organisèrent un banquet et dansèrent jusqu'à ce qu'elle sorte, intriguée par leurs rires.

Chaque jour naissant était celui d'un nouveau banquet, mais en 1942, Kusaka n'imaginait que du sang à offrir à cette déesse... Comment une divinité pouvait laisser l'humanité se perdre dans le sang ?

Dès qu'il entra à l'école supérieure, il avait vite délaissé la religion face aux prouesses de l'esprit humain. Il était rationnel. Il croyait en la science de l'Homme, à ses créations et ses capacités pour comprendre la nature autour de lui... Il savait que la Terre était une planète orbitant autour du Soleil selon une rotation en forme d'ellipse.

Les dieux n'étaient que des créations de l'Homme censées le rassurer dans ses moments de doute, mais voilà...

Il avait rencontré Katty Deussei...

Cette jeune femme si seule et mystérieuse, venant d'un monde similaire au sien, dotée d'une Aura si particulière...

Takumi doutait depuis... Quand il avait failli céder, elle lui avait démontré avec une force vivifiante qu'il n'était ni mort, ni un fantôme... Il avait subi une deuxième naissance auprès d'elle.

Il n'arrivait pas à croire qu'une telle femme puisse le côtoyer, avec un esprit neuf, enclin à la paix malgré le monde en guerre autour d'elle. Tout cela est-il une sorte de Purgatoire ? Une illusion qui devait décider de sa place dans l'Au-delà ?

Il sortit de sa cabine et déambula sur le ponton du Toshinmaru. L'air frais de la mer le rafraichit. Il se tourna vers le Dein et discerna Katty, assis toute à l'avant de la proue, la jambe se balançant au-dessus du vide, observant comme lui l'aube se lever...

Tranquillement, pas après pas, il la rejoignit et prit place à côté d'elle.

Silencieusement, il la regardait alors que les rayons du Soleil éclairaient son visage, la rendant plus éblouissante que jamais.

Peut-être était-elle réellement une Déesse, qui sait ?

— Tu es capable de vivre à n'importe quelle époque, commenta Takumi en souriant. Une fois la guerre terminée, le Japon deviendra à coup sûr un pays splendide. Quand cela arrivera, voudra-tu partir avec moi au Japon ?

La proposition fit sourire Katty. Penser à l'avenir avec lui était loin d'être déplaisant, elle n'avait plus envisagé de tels projets depuis...

— Une fois la guerre finie... Pourquoi pas ?


[1] Hondo : Nom de l'île principale du Japon.